I. Livre Bleu, 1896, VI, p, aoi-aai
dres, pour être communiquées au gouvernement anglais :
Constantinople, le 21 mars 1896.
Un incident local vient de se produire à Tokat. Dans la matinée d'avant-hier, 19 mars, une dispute insignifiante eut lieu dans le bazar entre un Arménien et deux gardiens au sujet d*un tapis. Pendant que les agents de l'autorité dressaient leur procèsverbal sur ce fait, plusieurs jeunes gens arméniens se mirent à parcourir les rues de la ville et firent sonner le tocsin d'alarme, ce qui amena la fermeture des boutiques et un rassemblement d'Arméniens dans la résidence de l'évêque et dans l'église avoisinante. Sur ces entrefaites, des habitants musulmans, spectateurs de ce va-et-vient insolite, essuyèrent plusieurs coups de feu tirés des maisons arméniennes sises autour de l'église. Dans le démêlé qui s'en est suivi, il y aurait eu du côté des musulmans quelques blessés, et du côté des Arméniens un tué et une dizaine de blessés. L'agitation fut immédiatement réprimée par les agents de l'autorité accourus sur les lieux. Dix prévenus arméniens et les deux susdits gardes de sûreté du bazar ont été arrêtés, et les agresseurs sont activement recherchés.
Constantinople, le 22 mars 1895 .
Des télégrammes subséquents, parvenus à la Sublime-Porte, nous annoncent que le calme continue à régner dans la ville ; que des mesures sont
prises pour assurer la sécurité des habitants ; que des exhortations et assurances sont prodiguées aux chefs civils et religieux des quartiers musulmans et chrétiens afin de ramener la concorde entre les deux éléments ; que les recherches pour découvrir les meurtriers de l'Arménien tué n'ont pas encore abouti, mais que l'instruction en général se poursuit avec la plus grande activité.
Ce qui paraît dès à présent ressortir de Tincideni, c'est que le rassemblement en masse et irréfléchi des habitants arméniens dans l'évêche de Tokat a jeté soudainement l'alarme et provoqué les faits regrettables qui vous sont déjà connus.
Constantinople, le ag mars 1896.
Des avis reçus du gouverneur de Bitlis portent que le nommé Serkis, moukhtar (ancien) du village de Kekerli (district de Boulanik), de concert avec dix Arméniens, a mis obstacle à ce que le muezzin du village récitât la prière habituelle. Ce fait est confirmé par la déclaration de sept musulmans et de trois Arméniens. Serkis lui-même a reconnu la vérité de ce qui lui était reproché.
Cet acte constituant une entrave à l'exercice de la religion musulmane, ledit Serkis a été arrêté et ses complices sont recherches.
Constantinople, le 3i mars 1895.
Suivant les dépositions de quelques prêtres et notables arméniens de Tokat, les motifs qui auraient induit leurs coreligionnaires à fermer leurs boutiques
et à se rassembler à révêché seraient : le mauvais traitement infligé par trois gardiens du bazar à un nommé Osguan, à la suite d'une querelle concernant un tapis ; puis une querelle survenue entre un lieutenant de l'armée venu d'Erzingian et un Arménien ; et enfin à ce qu'un sojta aliéné s'est promené dans le bazar, étant armé, et aurait proféré des menaces contre les Arméniens. Ces derniers auraient cru, à la suite de ces incidents, que la sécurité de la ville n'était pas assurée.
On a cependant lieu de croire que les Arméniens avaient obéi au mot d'ordre répandu par quelques agitateurs. Les chrétiens appartenant aux rites grec et catholique et les Israélites avaient également fermé leurs boutiques ; mais en voyant qu'il ne s'agissait que d'une panique sans cause réelle, ils les ont rouvertes et vaquent à leurs affaires. Il y a eu du côté des Arméniens un tué et onze blessés légèrement, et un blessé du côté des musulmans. Vingt musulmans, prévenus d'avoir participé aux désordres, sont recherchés par la justice, et le plus grand nombre a déjà été arrêté. Cinq Arméniens sont également entre les mains de la justice.
Le 7 février iSgB, puis le i8 mars 1896, lord Kimberley autorise son ambassadeur à discuter la question des réformes avec ses collègues de France et de Russie. L'Angleterre abandonne sa politique des vingt dernières années et accède, elle aussi, aux ré-
formes demandées par la Russie au traité de San-Stéfano et remises en avant par le Sultan lui-même en 1892. Pourtant, la presse et l'opinion anglaises réclament : il faudrait avant tout délivrer les innombrables Arméniens que, depuis deux ans, sous prétexte de complots ou de rébellion, le Palais a fait mettre en prison et au bagne. Lord Kimberley conseille une demande collective des trois ambassadeurs sur ce. point. Mais la Russie et la France refusent toute autre démarche qu'une demande d'amnistie générale, que Ton joindra plus tard au plan de réformes (19 mars 1895). Le Sultan voit dans cette réponse un encouragement pour lui, un désaveu pour les exigences anglaises. Le 27 mars, il déclare que la situation actuelle, résultat des crimes arméniens et des fausses nouvelles anglaises, n'implique pas la nécessité des réformes proposées : néanmoins, après le Baïram, il enverra en Asie Mineure une commission d'enquête ; mais il prévoit, dit-il, que la présente politique n'aura pour effet que de brouiller l'Angleterre et la Porte (27 mars 1895). Dans la bouche du timide Abd-ul-Hamid, ce langage paraîtrait invraisemblable, si une dépêche de Saint- Pétersbourg ne nous laissait deviner la raison
LES MUSULMANS ET L'EUROPE 3o l
de cette hardiesse, car, ce même jour, Tambassadeur anglais télégraphie de Russie :
J*ai vu le prince LobanofiF. Il attend avec impatience les propositions des ambassadeurs : à son avis, les Arméniens n'ont la majorité que dans les trois districts de Bitlis, Angora et Alexandrette, et ces trois districts sont tellement éloignés que Ton ne peut songer à les réunir en une province. Les Arméniens, en somme, sont répandus dans tout le pays, ou plutôt dans le monde entier ; mais il n'existe pas, à vrai dire, un coin que Ton puisse a{)peler Arménie. On ne saurait donc songer à Torganisation du Liban *.
Donc, il n'y a pas d'Arménie. Le prince Lobanoff reprendra celte assertion à plusieurs reprises : il connaît bien les Arméniens, maïs il serait fort embarrassé de dire où est l'Arménie ^. Le ministre français, de son côté, le 3 novembre 1896, affirmera encore devant la Chambre des députés, qu'on ne peut ce discerner un point où cette malheureuse population soit véritablement en majorité, et où elle puisse former un centre autour duquel s'opérerait la constitution d'une certaine au-