Livre BleUy 1896, II, p
LES MUSULMANS ET L*EUROPE SSy
sujet de la Macédoine, elle se déclarait satisfaite du statu quo et hostile à toute mesure qui pourrait le troubler. Le comte Goluchowski, dans toute cette affaire, semble avoir été la mouche du coche. Après avoir promis son concours dans l'affaire des conversions, après l'avoir donné, puis repris, puis redonné pour l'établissement du ministère responsable, il criait maintenant qu'on allait mettre le feu aux poudres ; qu'il faudrait l'unanimité des puissances et qu'elle était impossible à établir; que le massacre de tant de gens était, à coup sûr, chose déplorable, mais que les hommes d'Etat, — parmi lesquels le comte se rangeait, — n'ont pas toujours le droit de s'attendrir : bref, il demandait seulement que l'on discutât les mesures qui seraient adoptées si le Sultan ou la Porte prenaient une attitude agressive.
Si l'Angleterre avait eu vraiment quelque souci de ses devoirs et de son honneur, elle eût passé outre, et personne n'eût pris la responsabilité devant l'histoire d'empêcher son œuvre de justice. C'était son devoir le plus strict. Quand un gouvernement, soutenu par toute l'opinion publique, a tenu pendant trois années le langage que lord Rosebery et lord Salis-
bury, sans distinction de parti, avaient tenu à l'Europe et aux Arméniens ; quand tout un peuple, par ses journaux, ses meetings^ ses assemblées légales, ses politiques, ses littérateurs, ses prédicateurs et son ambassade, a semblé prendre une cause en main et s'aUier à des désespérés, que cette alliance même excitait encore et poussait à la boucherie, — ce peuple et ce gouvernement n'ont plus le droit, sans forfaiture à l'honneur et sans trahison à la parole donnée, de déserter le combat, en détournant les yeux, Il n'y a qu'un mot pour la politique de l'Angleterre : ce fut la politique de Pilate. L'Angleterre fut égoïste et elle fut... prudente : elle eut peur de compromettre ses intérêts, surtout en Egypte, et elle recula.
Sollicitée par les associations arméniennes d'Angleterre et d'Améri(jue, la reine Victoria adressa un appel à la pitié du Sultan. Abdul-Hamid répondit par une lettre autographe : (( 11 regrette que le peuple et la souveraine aient été mal renseignés sur les récents événements )) (i^^ février 1896).
Ainsi, quinze jours plus tard, s'étonne-t-il de trouver encore, dans le discours de la Reine au Parlement, « des assertions erronées, capables de tromper l'opinion publi-
LES MUSULMANS ET l'eUROPE oSq
que )) ; la Peine devrait savoir pourtant ce que les Arméniens ont partout et toujours été les agresseurs, que les musulmans ont été attaqués dans leurs mosquées, en pleine prière, qu'ils ont souffert des atrocités sans nom de la part des Arméniens, car ceux-ci avaient des fusils Martini, de la dynamite et des bombes tandis que, pour se défendre, les musulmans n'avaient que de vieilles armes démodées* ».
Le Sultan envoie ce message à l'ambassadeur, par le drogman de l'ambassade que l'on a mandé au Palais, — et l'Angleterre tolère ce langage.
Pourtant, elle sait maintenant toute la vérité. Le Tableau officiel des Massacres, dressé un peu à la hâte par les six ambassades, n'était encore qu'une esquisse bien imparfaite. Maintenant, les consuls ont envoyé leurs rapports détaillés. L'enquête du consul général Fitzmaurice, envoyé à Biredjik et à Ourfa,est ainsi résumée par l'ambassadeur dans une note du 3i mars :
A Biredjik, il ne reste plus un chrétien ; tout ce qui n'a pas été tué est devenu musulmau de force ; mais les assassinats ont de beaucoup primé les