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III. —— Les résullals des éleclions

Le clergé et ses partisans suivirent presque partout dans les élections de 1869 la tactique préconisée par l'Univers, el votèrent pour les: candidats les plus dévoués à l'Église, qu'ils fussent officiels ou opposants. Cependant, des tendances politiques assez différentes se manifestèrent dans Pépiscopat, dans le bas clergé, et chez les laïques cléricaux.

L'épiscopat resta très réservé. Aucune manifestation analogue à la lettre des sept évêques de 1863 ne se produisit. Les évêques qui intervinrent publiquement dans la campagne électorale furent très peu nombreux, et ne s’adressèrent pas à tous les catholiques, mais seulement à leurs diocésains (2). Sans doute l'intervention officieuse des évêques pouvait être et fut souvent aussi efficace qu'une manifestation publique : plusieurs d’entre eux firent ou laissèrent agir leurs vicaires généraux ; mais d’autres observèrent une réelle neutralité. Sur une dizaine d’évêques qui intervinrent publiquement dans les élections, quatre se bornèrent à donner un témoignage. de

(1) Quimper-Quimperlé Brest

DTrConedioerr ere 14.204 17.851 CONS 7.469 10577

DesCamenr secte SRI TO De Kersauson (légil.). 4.386

Briot de La Mallerie. 7.265 De RKBTAITVEE TERRES 4,190 10.927 RÉMÉCT OMAN E 3.821 Ê OYéltsChIenEe ea 849

Morlaix Landerneau

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De Kermenguy.....… 9.678 Goury du Roslan..... 0821000017

TRIPLE ONE SE ARS TS 3.958 12.681 DetaSte Arr 2.395 IS I0LS

A Landerneau, l'administration était restée neutre ; les deux principaux candidats étaient cléricaux.

Voir Ke III Finistère 3, el Corps Législatif, 21 décembre.

(2) Le Journal des Débats remarqua que l’évêque de Bayonne faisait l'éloge des candidats officiels, tandis que l’évêque de Montpellier recommandait de voter pour les opposants. L'Univers répondit que, dans des circonstances différentes, les deux évêques s’inspiraient du même principe : faire élire les candidats les plus dévoués à

l'Église,

sympathie aux candidats officiels, dans des départements où il n’y avait pas de vraie lutte politique (Bayonne, Chambéry, Gap, Nice) ; parmi les autres, l’un s’attaqua surtout à des protestants (Montpellier) ; un second se prononca contre un israélite (Carcassonne) ; quatre, enfin, n'intervinrent qu’au second tour, contre des républicains ou des libéraux avancés, et dans des circonscriptions où une seule candidature conservatrice restait posée (Besancon, Bourges, Marseille, le Puy). La nature de ces interventions et leur rareté montrent que les évêques préféraient ne pas intervenir dans les divisions des conservateurs catholiques, ce qui compromettait leur autorité pastorale pour un résultat politique minime et aléatoire. Presque Lous les évèques étaient favorables à une entente de tous les conservateurs contre les républicains. Aussi, désirant ménager le gouvernement sans toutefois engager la lutte contre les cléricaux ardents qui lui restaient hostiles, ils restèrent pour la plupart très réservés.

Le bas clergé, toujours beaucoup plus ardent que lépiscopat, prit une part très active aux élections. Comme en 1863, beaucoup de curés firent de la propagande électorale dans l'exercice de leurs fonctions et usèrent en faveur de leurs candidats de toute leur autorité spirituelle. Le gouvernement, plus indulgent encore qu'en 1863, ne fit traduire aucun prêtre devant les tribunaux ni en Conseil d'État ; il ne fit même pas ouvrir d’informations. L'administration se borna à signaler aux évêques quelques curés particulièrement violents. Au cours des débats de validation, la pression du clergé fut souvent signalée mais le Corps Législatif, tout en regrettant certains excès, ne la retint pas comme motif d’invalidation. La majorité considérait l'intervention du clergé dans les luttes électorales comme lieile, et approuvait le gouvernement de ne pas appliquer les lois qui lui auraient permis d’en réprimer les abus.

Le bas clergé était plus intransigeant que lépiscopal, el moins favorable au gouvernement. Tandis que les évêques évitaient de se compromettre dansles divisions des conservaleurs, les curés, en général, appuyèrent énergiquement les candidats les plus cléricaux, même lorsqu'ils n'avaient que de faibles chances de succès. En outre, lorsque les candidats officiels et opposants présentaient les mêmes garanties au point de vue religieux, il vota de préférence pour ceux-cr.

Dans la plus grande partie de la France (1), les élections

(1) Région parisienne, Champagne, Bourxogne, vallée de la Loire, Centre, Charentes, plaines du Sud-Ouest.

montrèrent, comme celles de 1863, que son influence était faible. Dans les circonscriptions où la lutte était entre les républicains et les candidats officiels, le clergé ne fut qu’un élément secondaire de la coalition conservatrice. Dans les circonscriptions où des conservateurs, officiels et opposants, étaient aux prises sans qu'aucun d'eux fût particulièrement clérical, le clergé ne joua pas de rôle appréciable. Enfin les candidats véritablement cléricaux ne réunirent que de très faibles minorités.

En Normandie, en Lorraine, dans la Haute-Saône et la Haute-Marne, le clergé avait plus d'influence, et soutint généralement des indépendants du Tiers Parti qui étaient favorables à l'Église sans être cependant essentiellement cléricaux.

Dans les régions vraiment cléricales, les luttes du ciergé contre l'administration furent plus rares qu’en 1863 : d’une part il était moins hostile qu'alors au gouvernement, et surtout, l’administration lui fit beaucoup plus de concessions. Dans une dizaine de circonscriptions, dont cinq dansle Nord, elle resta neutre, de sorte que les indépendants soutenus par le clergé furent facilement élus (1). Ailleurs, elle présenta presque partout des candidats cléricaux ; elle abandonna même les députés sortants mal vus du clergé, comme les deux Péreire, de Dalmas et de Janzé. Dans les circonscriptions où l’accord fut conclu dès le premier tour entre le clergé et l'administration, les légitimistes n’osèrent pas engager la lutte, et les candidats officiels n’eurent pas de concurrents où ne furent combattus que par dés républicains et des libéraux avancés. Cet accord fut réalisé dans les Pyrénées, sauf à Bagnères, dans les Alpes, sauf à Thonon, en Alsace, sauf à Guebwiller et Belfort, dans plusieurs départements de l’Ouest (Sarthe, Mayenne, Maine-et-Loire sauf Cholet, Ille-et-Vilaine sauf Saint-Malo, Morbihan sauf Vannes, Côtesdu-Nord) et dans plusieurs circonscriptions du Massif central (Tarn, Ardèche, Aurillac, le Puy, Roanne). Comme de plus l'administration avait renoncé à lutter dans une dizaine de circonseriptions cléricales, le nombre de celles où elle eut le clergé pour principal adversaire ne s’éleva guère, en tout, qu’à une vingtaine (2) sur lesquelles, cinq furent enlevées par les

(1) Brame, Kolb Bernard, Pinard, Plichon, Martel, Buffet, d'Andelarre, Desseil- Bigny, Reille, Monjaret de Kerjégu.

(2) Dans l'Ouest, les quatre circonscriptions du bocage vendéen (Les Sables, Napoléon-Vendée, Bressuire, Cholet) ; les trois circonscriptions rurales de la Loire-Inférieure ; Saint-Malo, Vannes, Quimper, Morlaix ; en Alsace, Guebwiller et Belfort ; dans les Alpes, Thonon; dans 1e Massif Central, Rodez, Millau, Mende, Saint-Flour, Montbrison.

cléricaux : Cholet, Vannes, Belfort, Guebwiller, Mende.

Les élections de 1869 confirmèrent donc que le clergé ne dominait la majorité des électeurs que dans un très petit nombre de régions. Partout ailleurs, il n’était qu’une force d’appoint, parfois considérable, souvent minime. C’est pourquoi la question des alliances avait tant d'importance. À cet égard, le clergé avait marqué ses tendances dès le premier tour, en s’alliant tantôt à l’administration, tantôt aux légitimistes, tantôt aux orléanistes ou aux conservateurs indépendants, mais jamais aux républicains (1). Le second tour confirma ces indications.

Dans une quinzaine de circonscriptions, la question se posa très nettement, les candidats cléricaux étant arrivés au troisième rang, après les candidats officiels et les républicains. Huit de ces ballottages s'étaient produits dans le Midi, terre d'élection de l’union libérale. Sauf un, les candidats légitimistes qui avaient obtenu au premier tour Fappui du clergé se désistèrent, plus ou moins ouvertement, en faveur des républicains. Au contraire les évêques. à la seule exception de Lecourtier, qui ébait un peu déséquilibré, recommandèrent de voter pour les candidats officiels, même lorsque, comme de Lesseps ou le protestant Dautheville, ils étaient peu favorables aux revendications catholiques. Sauf peut-être à Montpellier, le bas clergé paraît n'avoir nulle part soutenu les républicains (2) ; tout au plus s’abstint-11, comme à Marseille. Le plus souvent, il vota pour les candidats officiels. Recevant de leurs chefs religieux et de leurs chefs politiques des consignes contradictoires, les ékecteurs légitimistes et cléricaux se divisèrent, sauf à Brioude et à Montpellier, où leurs voix se reportèrent en bloc sur Îles opposants. A Saint-Étienne, Avignon, Apt, Arles, Nîmes, Cette, au contraire, l'élection des candidats officiels fut assurée par les voix légitimistes et cléricales. Dans les ballottages analogues qui s'étaient produits dans d’autres régions, le clergé se prononça énergiquement au second tour pour les candidats officiels, et Les légitimistes se montrèrent moins favorables que dans le Midi à l'union libérale, Les voix légitimistes et cléricales qui se reportèrent sur les républicains furent presque toujours moins nombreuses que’ celles dont bénéficièrent les candidats officiels. Mais cette coalition de l'administration et du elergé suscila une

(1) Cependant un libéral presque républicain, Riondel, qui s'était engagé à voter pour le pouvoir temporel, paraît avoir été soutenu à Saint-Marcellin par la majorité du clergé. Ph

(2) A Brioude, Guyot-Montpayroux n'était pas un vérilable républicain.

réaction libérale qui en restreignit l'efficacité. Les candidats officiels furent battus dans le Doubs, à Bourges et à Brest. Ils ne furent élus que de peu à Nantes et à Napoléon-Vendée.

Réciproquement, les républicains ne votèrent pas volontiers, même au second tour, pour les opposants cléricaux. D'Yvoire fut le seul candidat essentiellement clérical dont ils assurèrent l'élection. Plusieurs autres candidats soutenus par le clergé furent élus avec leur appui : Daru, de Barante, Estancelin notamment ;: mais c'étaient des libéraux bien plus que des eléricaux. Ils s'étaient engagés à voter pour la liberté de l’enseignement supérieur, et, bien que leurs promesses fussent parfois moins nettes sur ce point, à défendre le pouvoir temporel du pape; mais les questions religieuses n'avaient joué qu’un rôle très secondaire dans leur campagne, et ils n’y attachaient pas une importance primordiale. Dans les pays où elles dominaient la vie politique, cette réserve eût mécontenté tous les partis elle contribua à l'échec complet de Prévost-Paradol à Nantes. Mais dans les régions indifférentes, elle permit de réunir sur des libéraux modérés les voix de tous les opposants, des républicains aux cléricaux. Malgré ces quelques succès, l’union libérale était en recul évident. Son échec fut symbolisé par la défaite de Thiers dans toutes les circonscriptions de province où il s'était présenté : Lille, Marseille, Morlaix, Civray. Malgré les services qu'il avait rendus à la cause du pouvoir temporel, le clergé ne l’avait soutenu nulle part. À Paris même, son électon fut très difficile.

La France revenait progressivement à la situation politique de IS49 : d’une part les républicains, de l’autre, le parti de l’ordre soutenu par le clergé. Les républicains étaient en progrès très rapides, surtout dans les villes, e& dans les campagnes de l'Est et du Midi. Dans beaucoup de circonscriptions, une majorité ne pouvait être formée contre eux qu'avec le concours du clergé, dont le gouvernement était par conséquent forcé dese rapprocher, [y avait ainsi de moins en moins de place en France pour un bonapartisme anticlérical. À Paris, Guéroult lui-même échoua, parce que les trois quarts des anticléricaux qui l'avaient élu en 1863 lui préférèrent en 1S69 un républicain, Julés Ferry. Les républicains étaient unanimement hostiles à la domination politique du clergé; sans doute, certains d’entre eux évitaient d’insister sur Ce point pour ne pas s’aliéner les électeurs catholiques ; d’après l'Univers, deux libéraux presque républicains, Riondel (Samt-Marcellin) el Steenackers (Langres) s’engagèrent même

à voter pour le pouvoir temporel: plusieurs autres, comme Guyot-Montpayroux à Brioude et Girot-Pouzol à Issoire ménagèrent les catholiques. Mais la masse du parti républicain, sans être comme les révolutionnaires parisiens violemment antireligieuse, était nettement anticléricale. La politique républicaine, à Rome comme en France, était directement opposée à celle du clergé. Au Corps Législatif, l’opposition républicaine n'avait cessé de réclamer l'évacuation des États pontificaux, et la liberté pour les romains de s’unir à l'Italie. La lutte contre le cléricalisme était, surtout depuis Mentana, l’un des thèmes principaux de la presse républicaine. Gambetta, en inscrivant dans le programme de Belleville la séparation de l'Église eb de l'État et l'instruction primaire gratuite, laïque et obligatoire, n’exprimait pas seulement le vœu des radicaux parisiens, mais celui de la grande majorité des républicains français.

Les républicains, doublant à peu près leurs effectifs, eurent une trentaine d'élus. Le Corps Législatif comptant. environ 2S0 membres, était don: pour près des neuf dixièmes composé de conservateurs, dont plus de 200 avaient été élus comme candidats officiels. Mais le rôle de l’administration dans les élections avait été beaucoup moins important que ce chiffre ne le laisserait supposer. Les candidats officiels s'étaient rendu compte que l'influence de l’administration, très affaiblie, ne suflirait pas à les faire élire, et qu'il leur fallait s'assurer les sympathies de leurs électeurs. Le gouvernement avait dû les laisser établir leur programme et mener leur campagne à leur gré. Beaucoup avaient adopté le programme libéral du Tiers Parti. Le nouveau Corps Législatif, bien qu’encore formé pour plus des deux tiers de candidats officiels, était donc beaucoup moins sous la dépendance du gouvernement que ses prédécesseurs. La décomposition de la majorité impérialiste aboutissait à la reconstitution de l’ancien parti de l’ordre.

En matidre religieuse, notamment, beaucoup des membres du. nouveau Corps Législatif avaient pris vis-à-vis de leurs électeurs des engagements assez précis pour que le gouverne ment ne pût plus compter sur leur docilité. L'Univers publia la liste des députés dont le passé ou les engagements électoraux garantissaient qu'ils voteraient en toutes circonstances pour le maintien du pouvoir temporel (1) : ils étaient 151, parmi lesquels

(1) Une première liste de 125 noms fut publiée le 19 juin. Elle fut complétée le ? juil-

let. L'Univers y ajouta les noms d’une trentaine de députés dont le dévouement à Ia cause du Saint-Siège lui paraissait probable, mais moins assuré. Ces listes n'ont natu-

une dizaine d’indépendants et une vingtaine d’opposants. Comme en 1863, c'était surtout parmi les candidats officiels que le clergé s'était assuré des appuis. La Gazette de France remarqua que l'Univers avait fait figurer sur sa liste une trentaine de députés qui, en 1865, avaient voté contre les 84, ou s'étaient abstenus (1), et qui ne pouvaient par conséquent être considérés comme des partisans sincères du pouvoir temporel. L'Univers riposta que ces conversions prouvaient l'efficacité de l’effort électoral des catholiques. L'Univers remarqua en outre : « Nous pourrions allonger cette liste. Il est en effet certain que sur les 200 députés élus avec l'appui de l'administration, il n’en est pas dix peut-être qui ne fussent plus disposés à défendre le pouvoir temporel qu’à le sacrifier. En somme, il est hors de doute : 19 Que si le nouveau Corps Législatif est laissé à lui-même, il demandera à une énorme majorité que la France... maintienne le pouvoir temporel ; 20 Que si le gouvernement hésite ou tergiverse, nous devons avoir pour le rappeler à son devoir, non pas 91 députés comme en 1861, ou 84 comme en 1865, mais environ la moitié de l’assemblée. » (19 juin.) Le Corps Législatif comptant en effet 280 membres, 1l était impossible de conslituer sans les républicains une majorité disposée à sacrifier le pouvoir temporel du pape.

Dans les régions cléricales : Ouest, Nord, Alsace, Franche- Comté, Alpes, Pyrénées, Massif central, les républicains presque seuls avaient refusé de prendre les engagements exigés par les catholiques. Même les candidats officiels qui avaient été combattus par le clergé, mème des conservateurs protestants avaient été obligés de s'engager à voter pour le pouvoir temporel. La plupart des élus de ces régions étaient foncièrement cléricaux. En Normandie, en Lorraine, et dans le Midi, presque tous les conservateurs, sans être catholiques avant tout, s'étaient engagés à défendre le pouvoir temporel. Le clergé formait en effet dans ces régions un appoint appréciable. Dans la région parisienne, en Champagne en Bourgogne, et dans les Charentes, par contre, la plupart des élus avaient évité de prendre des engagements qui auraient pu les desservir auprès de leurs élec-

rellement qu'une valeur approximative, Parmi les 131 figurent une dizaine de députés qui ne s'étaient pas prononcés nettement. Mais d'autre part, sur les 30 que l'Univers complait comme douteux, une dizaine étaient de véritables eléricaux. Le chiffre de 130 parait donc pouvoir être retenu. La liberté de l’enseignement supérieur avait moins de partisans parmi les candidats officiels, mais plus chez les opposants.

(1) 50 des 84 avaient été réélus. Sur les 131, 50 autres environ étaient entrés au Corps Législatif soit aux élections de 1869, soit de 1865 à 1869. Voir Univers, 24 juin.

teurs indifférents en matière religieuse. Beaucoup, d’entre eux n'étaient pas cléricaux, mais à part quelques isolés, il n’y avait plus de conservateurs anticléricaux.

Les élections forcèrent l’empereur à céder le pouvoir à l’ancien parti de l’ordre reconstitué, dont les cléricaux formaient l’élément essentiel. Cette évolution, qui marqua la fin de l'Empire autoritaire et le triomphe du clergé, se fit en deux temps. L'interpellation des 116, parmi lesquels figuraient plus de 60 cléricaux, obligea l’empereur à renvoyer ses ministres le 12 juillet (1). Il forma un cabinet de transition : l'élimination de Duruy et de La Valette, et la nomination d’un elérical, La Tour d'Auvergne, au ministère des Affaires Étrangères, furent pour les catholiques une première et importante satisfaction. Le ? janvier 1870 fut formé le ministère Émile Ollivier, où figuraient, sur huit ministres civils, six cléricaux prononcés : Buffet, Chevandier de Valdrôme, Daru, de Parieu, Segris et de Talhouet, sans compter Ollivier lui-même, que l’on savait résolu à ne pas intervenir au Concile et à ne pas envisager l'évacuation de Rome, avant qu'il eût pris fin. Le parti clérical, qui, sous l'Empire autoritaire, n’avait exercé sur le gouvernement qu'une action indirecte, souvent puissante, mais toujours limitée, en prenait ainsi directement possession.

(1) D’après l'Univers (15 juillet), les députés cléricaux avaient décidé de déposer, après la discussion de l'interpellation des 116, une interpellation sur la question romaine. Rouher la déclara superflue, le gouvernement restant fidèle à ses déclarations du 5 décembre 1867. Ils persistaient cependant dans leur intention quand le Corps Législatif fut prorogé.

Le régime issu du ? décembre prétendait rénover la vie politique française par l’abolition des partis. Il voulait mettre fin, par un accord acceptable pour tous, au grand conflit qui divisait la France depuis soixante ans. Il s'opposait à la république révolutionnaire, mais aussi à l’ancien régime, car 1l se réclamait des principes de 1789 et avait pour emblème le drapeau tricolore. Tous les Français devaient oublier leurs divisions et s'unir autour de l’empereur.

Cette rénovation avait pour condition le règlement des dissensions religieuses qui avaient jusqu'alors joué un si grand rôle dans la vie politique française. Louis-Napoléon le souhaitait et le croyait possible car il était étranger aux opinions et aux sentiments entre lesquels se partageaient sur ce point les Français : 1} n'était ni gallican, ni voltairien, ni clérical. Parmi ses conseillers, certains étaient gallicans, mais la plupart, et les plus influents au lendemain du coup d'État, étaient, en matière de politique religieuse, des opportunistes sans convictions ni préjugés.

L'Église devait. rompre les Rens qui l'avaient unie à l’ancien régime, et renoncer à son rêve médiéval de domination temporelle. Les défiances et l'hostilité qu'elle avait autrefois suscitées devenant ainsi sans objet, le gouvernement devait lui laisser une large indépendance, et favoriser le développement de son influence, salutaire au point de vue moral, et qui seule pouvait PR la société contre la propagande révolutionnaire. Telle élait la doctrine du nouveau régime.

En pratique, le gouvernement de Louis-Napoléon et le clergé s'allièrent contre les républicains qu'ils avaient écrasé de concert, à Rome en IS49, en France en 1852. Cette alliance pour la défense de l’ordre, dont Foccupation de Rome par les troupes françaises é6Lait la base et le symbole, assurait en outre aux deux parties d’autres avantages. Le clergé, en se ralliant

à l'Empire, réduisit les légitimistes à l’impuissance. Le gouvernement, en conférant à l’Église des avantages matériels et surtout en la laissant seule libre dans une société opprimée, lui donna une grande force d'expansion. Aussi l'alliance dura-t-elle jusqu'en 1859. Mais elle n ‘empêcha pas le développement de conflits latents entre l'Église et la société civile, qui portaient sur trois points principaux : la laïcité de l'État, l’organisation de l'Eglise de France, et le rôle du clergé dans la vie politique et sociale.

La Révolution française avait constitué un état laïque dont l’organisation et la législation étaient indépendantes de toute religion. La laïcité de l'État. la liberté de conscience et des cultes, principes réprouvés par l'Église, avaient été consacrés par la législation napoléonienne qui, en matière matrimoniale notamment, était tout à fait contraire au droit canonique. Napoléon IT maintint également la suppression des ordres religieux. Le Saint-Siège avait cependant conclu un concordat avec lui, mais sans cesser de réprouver les principes de la législation francaise eb plusieurs de ses principales dispositions.

La constitution de 1892 «reconnaît, confirme et garantit les grands principes proclamés en 1789 », dont plusieurs sont condamnés par le Saint-Siège. Aucun accord n’était donc possible entre l'Église et l'Empire sur le terrain des principes. Mais en pratique, la laïcité de FÉtat telle que l'avait créée la Révolution, avait déjà, avant 1851, subi de fortes atteintes. L'État francais n’était plus neutre entre les croyants de toutes confessions et les incrovants. Il reconnaissait el protégeait trois cultes ; le divorce avait été aboli; le repos dominical était théoriquement obligatoire ; la loi punissait l’offense à la morale publique et religieuse; Dieu était invoqué dans les serments prôtés en justice ; l'instruction religieuse élait obligatoire dans les écoles primaires. La constitution de 1852 elle-même chargeait le Sénat de sauvegarder la liberté des cultes, mais aussi «€ la religion ».

La législation française ébait donc incohérente. Laïque en principe, elle n'ignorait pas cependant les re ligions ; par certaines de ses dispositions elle les protégeait, tandis que par d’autres, elle permettait d’enfreindre leurs prescriptions. Ce compromis, aussi contraire à la doctrine catholique qu’au principe laïque, correspondait bien aux dispositions du personne] dirigeant français, qui, notamment sous le Second E mpire, ébait guidé dans sa politique ecclésiastique, non par des convictions religieuses

ou philosophiques, mais par des considérations d'opportunité politique et sociale, Il se mêlait ainsi de religion dans l'intérêt du gouvernement, de l'État, ou de la société, sans se soucier du vrai ni du faux. Il protégeait l’Église catholique, qui affirme la divie nité de Jésus-Christ, et la Synagogue, qui la nie. Il se conformait à la doctrine catholique en interdisant le divorce ; il l’enfreignait en autorisant le mariage civil. Cette pratique, choquante pour un croyant ou pour un libre penseur convaincu, ne suscitait pourtant que peu de critiques.

L'Univers attaquait ouvertement les principes de 1789 et notamment la liberté des cultes. Il défendait hautement la thèse catholique. Mais les cléricaux, sentant qu'ils ne pourraient la faire prévaloir dans son intégrité, faisaient porter sur des questions pratiques leurs revendications immédiates. Ils réclamaient l'obligation du repos dominical, prescrit par les deux cultes chrétiens, et la consécration religieuse du mariage civil. Ainsi modifiée, la législation française, tout en restant en principe condamnable, serait devenue en fait satisfaisante pour l'Église. Elle eût été conforme, non à la thèse, mais à l'hypothèse. Elle eût sacrifié les droits des hibres penseurs, mais l'irréligion paraissait alors si dangereuse pour l’ordre social que cette conséquence des revendications eléricales était plutôt pour elles un élément de succès. Au reste, les droits des libres penseurs étaient déjà méconnus par plusieurs des dispositions législatives adoptées depuis le début du siècle et qui portaient atteinte à la laïcité de l'État.

Entre la tradition laïque el les revendications cléricales, le gouvernement de Louis-Napoléon hésitait. I n’osait ni abroger ni appliquer la loi de 1814. Il déclarait à ce sujet : «I n’appartient au pouvoir civil d'intervenir que par l'exemple qu'il donne dans une affaire de conscience. » {9 Juin 1852). Mais il rendait obligatoire l'instruction religieuse pour les élèves internes des lycées et collèges. Combattues par les légistes fidèles à la laïcité de l'État, les revendications cléricales échouèrent. L’échec de la négociation du sacre mit fin dès 1853 aux chances de succès qu'elles avaient pu avoir. Non seulement l'État français resta fondé sur des principes condamnés par l’Église, mais, dans des questions pratiques importantes, les dispositions du droit canon et de la législabion française restèrent opposées. Cette opposition se manifesta au début du Second Empire lorsque le gouvernement piémontais, voulant établir une législation analogue à celle de la France, se heurtba à la résistance acharnée du Saint-Siège.

Entre l’Église et l’État français, le désaccord ne portait pas seulement sur l’organisation de l’État, mais aussi sur celle de l’Église. Le Saint-Siège avait reconnu au gouvernement, par le Concordat, le droit de nommer les évêques, et « les mêmes droits et prérogatives » dont jouissait auprès du pape « l’ancien gouvernement ». [Il concédait ainsi à l’État laïque issu de la Révolution la compétence ecclésiastique étendue de la monarchie très chrétienne. Aussi le Concordat fut-il considéré par le Saint- Siège, au x1Ix° siècle, comme une concession excessive qu’avaient nécessitée les malheurs des temps. Le premier consul, considérant au contraire que le Concordat seul n'offrait pas assez de garanties au pouvoir civil, ressuscita l’ancien droit public gallican par les Articles Organiques, contre lesquels le Saint-Siège ne cessa dès lors de protester.

Ce désaccord initial sur l'interprétation du Concordat fut aggravé, au mieu du xix® siècle, par les progrès de l’ultramontanisme. De 1802 à 1848, l'Église de France, en vertu d’un droit coutumier très différent du droit commun de l'Église avait été gouvernée presque souverainement par les évêques. Peu importait, dès lors, que le Saint-Siège protestäât contre les Articles Organiques, que le clergé français refusät de reconnaître leur autorité, et qu'ils fussent souvent enfreints : leur but essentiel était atteint ; l'autorité du pape en France était effectivement limitée par le droit coutumier, et les évêques, nommés par le gouvernement, se montraient généralement conciliants envers lui.

Mais à partir de 1849, les progrès de l’ultramontanisme furent très rapides, et l'autorité du pape sur l’Église de France s’accrut considérablement au détriment des évêques. Ceux-ci tentèrent en 1852 de défendre le droit coutumier. Le gouvernement de Louis-Napoléon, hésitant entre les intérêts permanents de l’État concordataire et l'intérêt immédiat qu'il avait à ménager le Saint-Siège, resta à peu près neutre, et l’encyclique du 21 mars 1853 marqua la victoire décisive des ultramontains.

Les Articles Organiques étaient, depuis le début de la crise, systématiquement violés, notamment dans leurs dispositions principales : le nonce, sortant de ses fonctions d’ambassadeur, intervenait au nom du pape dans les affaires de l'Eglise de France; les congrégations romaines la gouvernaient par des décrets qui n'étaient pas soumis au Conseil d’État. Louis-Napoléon envisagea en 1852 la révision des Articles Organiques, mais le projet fut abandonné, de même que la réforme du mariage, avec la négociation du sacre. Le gouvernement impérial,

d’ailleurs, appliqua peu tout d’abord les Articles Organiques, mais l'enregistrement de la bulle relative à FImmaculée Conception et la sentence d'abus rendue contre l’évêque de Moulins montrèrent qu'il ne renoncçait pas en à user. Il persistait à considérer comme partie intégrante du régime concordataire des dispositions odieuses au Saint-Siège qui n’en tenait plus aucun compte.

Les progrès de l’ultramontanisme ne ruinaient pas seulement les Articles Organiques. [ls menaçaient indirectement le Concordat. La principale prérogative qu’il conférait au gouvernément francais était de nommer les évêques ; elle perdait son prix à mesure qu’ils perdaient leur autorité. Le Saint-Siège, d'autre part, était de moins en moins disposé à reconnaitre la compétence religieuse des gouvernements civils. La négociation relative aux facultés de théologie montra qu'il ne voulait pas accorder au gouvernement français, dans une institution ecclésiastique nouvelle, une part analogue à celle que le Concordat lui avait faite dans l'Église. Le statut de l'Église en France était jugé par le Saint-Siège si peu satisfaisant qu'il ne voulait le laisser s'étendre n1 à de nouveaux pays comme le Piémont, m1 à de nouvelles institutions comme l’enseignement théologique supérieur.

Enfin l’activité politique et sociale du clergé rencontrait en France de fortes résistances. Il ne les avait pas affaiblies en se séparant des légitimistes. Elles provenaient d’une aversion très profonde et très générale en France, non seulement contre l’ancien régime, mais contre la domination cléricale, Les privilèges et les faveurs dont bénéficia le clergé et l'accroissement de puissance qu'il en retira réveillèrent ce sentiment traditionnel. En outre l’Église, affirmant ses doctrines avec intransigeance, manifestait hautement sa volonté de dominer la société civile et de l’entrainer dans une voie opposée aux progrès de la civilisation moderne. Or si la grande majorité de la population française élait attachée aux pratiques du culte catholique, les fidèles qui acceptaient dans son intégrité l’enseignement de l’Église, n'étaient qu'une très petite minorité. C'est ainsi que dans l'affaire Mortara, ni le clergé, ni la presse catholique (à l'exception de l'Univers) n'osèrent défendre ouvertement un acte du pape, conforme aux principes de l'Église, mais odieux à l'opinion française.

D'autre part, Pappui que le clergé prêta au gouvernement impérial, et la satisfaction bruyante avec laquelle il accueillit

la suppression des libertés publiques, eurent pour la vie politique française de graves et durables conséquences. Après avoir réclamé pour l'Église, pendant la Monarchie de Juillet et la Seconde République, le bénéfice du droit commun et de la liberté, le clergé abandonnait la cause libérale pour se rallier à un gouvernement autoritaire qui lui assurait une situation privilégiée. Les catholiques libéraux, demeurés fidèles à l’ancienne tactique, furent réduits à l’impuissance, et restèrent sept ans un état-major sans troupes. Mais lorsque l’Empire entra en conflit avec l’Église, lorsqu'il s'affaiblht et tomba, l'opposition qu'ils lui avaient faite à ses débuts les désigna pour assumer la direction politique des catholiques français.

Surtout, la conduite du clergé suscita chez les républicains un profond ressentiment. Ils ne lui avaient pas été hostiles en IS48, mais ils lui gardaient rancune de la part qu’il avait prise à la réaction depuis 1849. Le rôle qu'il joua dans l’établissement, du Second Empire enracina chez eux une hostilité ardente contre l'Église et la conviction qu’elle était leur plus redoutable ennemi, Ces sentiments ne tardèrent pas à se faire jour, et, dès que la presse démocratique et libérale bénéficia d’un peu de liberté, elle en usa contre le cléricalisme. Les progrès rapides de son tirage, énorme par rapport à celui des autres journaux, montrèérent combien l'opinion était anticléricale.

. Le gouvernement impérial trouva bientôt le clergé trop indépendant, trop puissant, trop envahissant. C'était en matière ecclésiastique qu'il se faisait le moins facilement obéir. Il s'inquiéta surtout des questions d'enseignement et du développement des congrégations. La loi de 1850 n'avait pas mis fin à la lutte entre le clergé et l'Université. Le gouvernement de Louis-! Napoléon envisagea en 1851 la suppression de lP'Université, mais 1l y renonça. L'on commençait à se rendre compte que la loi de 1850, par la concurrence de l’enseignement laïque et de l’enseignement congréganiste, divisait en deux camps adverses la jeunesse française. Ni les écoles congréganistes soupconnées de tendances légitimistes, ni l'Université restée suspecte de libéralisme et de républicanisme, n'inspiratent au wouvernement impérial une entière confiance. Cependant, maître de l’enseignement publie, il inclinait à prendre son parti contre les établissements libres sur lesquels il n'avait pas de contrôle. ns

D'autre part, les congrégations el les associations religieuses se développaient rapidement, Les congrégations de femmes

Gt MAURAIN. — POLITIQUE 50

obtenaient facilement la reconnaissance légale grâce au décret du 31 janvier 1852. Les associations religieuses laïques et les congrégations d'hommes non autorisées bénéficiaient, contrairement à la loi, d’une entière liberté. Mais leurs progrès incessants, leur subordination immédiate au Saint-Siège, et leurs relations avec les Jégitimistes inquiétèrent le gouvernement. En décembre 1858, Rouland envisageait un changement de politique, et projetait de limiter leur développement. <

En 1859, l'alliance entre le gouvernement impérial et l'Eglise se maintenait, mais les difficultés qu’elle comportait en 1851 subsistaient ou s'étaient aggravées. Une crise menaçait. Un des indices de cette situation troublée était le désaccord complet de la législation ét de la pratique administrative. Les principales lois relatives aux questions religieuses étaient inappliquées et considérées comme inapplicables : les Articles Organiques, les lois relatives aux congrégations non autorisées, et, en général, aux associations, étaient constamment violées au bénéfice de l'Église. La loi de 1814 sur le repos dominical l'était aussi, mais à son détriment. Le gouvernement pouvait ainsi, sans faire voter de lois, combattre ou servir l’Église en appliquant plus ou moins les lois existantes. Il envisageait, dès avant la guerre d'Italie, toutes les mesures hostiles à l’ultramontanisme et au cléricalisme qu’il adopta en 1860, et commençait à en appliquer certaines.

IT

La guerre d'Italie fit éclater brusquement le conflit qui se préparait. L'intérêt que portait Napoléon III à la cause italienne exerça ainsi une influence décisive sur la politique ecclésiastique du Second Empire. La question romaine, toutefois, n’était pas un simple incident de politique étrangère. En Italie comme en France, les principes de 1789 s’opposaient à la doctrine catholique. Dans les deux pays, Napoléon III rêvait de les concilier, mais l’accord, tel qu'il le concevait, constituait pour le clergé un progrès en France, un recul en Italie. En France, l'opposition entre la doctrine catholique et les principes de 1789 ébait surtout théorique, car certains de ces principes étaient tellement entrés dans les mœurs que le clergé ne les attaquait plus ouvertement, tandis que d’autres, suivant la remarque de Veuillot, étaient méconnus en fait par le gouvernement impérial qui s’en réclamait. L'application intégrale de la doc-

trine catholique était si évidemment impossible qu’à part l'Univers, les cléricaux n’osaient pas la défendre ouvertement : ils affirmaient que l’Église avait renoncé aux prétentions qu’elle avait émises au Moyen Age. En fait, la masse des Français ne savaient pas à quel point l’Église était hostile aux institutions modernes et se fussent insurgés contre ses prétentions, si elles avaient pris une forme concrète.

En Italie au contraire, l’ancien régime ecclésiastique subsistait, sauf dans le Piémont où le gouvernement était en train de Pabolir. Dans les États de l’Église, surtout, le pape, resté souverain absolu, s'était toujours refusé, malgré les instances de Napoléon ITF, à introduire les institutions hbérales et laïques. Le droit canon, appliqué par des prêtres, restait la loi en vigueur. Les Français connaissaient peu ce régime de despotisme clérical, « dont les plus catholiques d’entre nous, disait Thouvenel, ne voudraient pas pour eux-mêmes » (1). En 1858, l'affaire Mortara émut l’opinion. Mais surtout Napoléon III, qui avait pris part dans sa jeunesse aux insurrections des Romagnes, restait très hostile au gouvernement des prêtres et il voulait en délivrer les sujets du pape. Il semble d’ailleurs avoir désiré le maintien du pouvoir temporel, mais sans attacher d'importance à l'étendue des États pontificaux. Le pape, au contraire, sentait que sa souveraineté temporelle était inconciliable avec les principes de 1789, et que ni la cession d’une province, ni des réformes ne suffiraient à satisfaire ses adversaires. Aussi se refusa-L-il à toute concession.

La question romaine opposait donc la conception laïque et la conception catholique de l'État. Surtout, elle mettait en cause le pape, dont les progrès de l’ultramontanisme faisaient effectivement le chef de l'Église, Aussi le clergé français adoptat-il entièrement, la thèse et les sentiments de Pie IX, Voyant tous les ennemis de l'Église hostiles au pouvoir temporel, il en concluait que le pape était attaqué non seulement comme souverain, mais comme pontife ; il croyait le pouvoir temporel indispensable à l’exercice du magistère pontifical ; 1] considérait donc la question romaine comme une question religieuse d'importance primordiale où tout bon catholique devait obéir au pape. Il n’hésita pas à rompre à ce sujet son alliance avec le gouvernement impérial, et l’attaqua violemment dès qu'il eul pris position contre la thèse pontificale, C'était, depuis 1852, la première tentative d’agitation contre le gouvernement impérial,

{1) Voir p. 624, n, 1.

Le clergé bénéficia de l’appui de beaucoup de conservateurs hostiles à tout mouvement révolutionnaire, et de politiques qui jugeaient contraires à l’intérêt de la France la chute du pouvoir temporel et l'unité italienne. Aussi entraîna-t-il dans lopposition une grande partie des classes riches. Par contre il ne parvint pas à émouvoir sérieusement les masses catholiques, qui ne croyaient pas la religion menacée par le gouvernement alors qu’elles voyaient le culte respecté. Comme en outre le clergé avait indisposé, depuis 1852, une grande partie de la population, et que l'administration restait très puissante, l'agitation cléricale fut aisément et rapidement arrêtée. Mais beaucoup d’agents du gouvernement crurent, jusqu’à la fin de l'Empire, que si le pape était chassé de Rome, l’émotion gagnerait le peuple dans les régions religieuses, ce qui pourrait donner lieu à une agitation sérieuse. Cette opinion joua peut-être un rôle dans la politique italienne du gouvernement impérial.

Le gouvernement impérial, devant l'hostilité du clergé, décida en 1860 d'appliquer les mesures qu’il avait envisagées avant la guerre pour diminuer l'influence du Saint-Siège dans l'Église de France et celle du clergé dans la société civile. Le droit de nommer les évêques et les Articles Organiques lui donnaient les moyens de lutter contre l’ultramontanisme ; pour résister au cléricalisme, il décida de défendre énergiquement l’enseignement laïque, et d'arrêter les progrès des congrégations, en n'autorisant plus de nouvelles congrégations de femmes et en ne permettant plus aux congrégations d'hommes non autorisées de créer de nouveaux établissements. Nominations épiscopales, enseignement, congrégations: c’étaient les trois points sur lesquels la lutte allait se poursuivre entre le gouvernement francais et l'Église jusqu’en 1905. Aussi deux des hommes d’État qui ont le plus contribué à l’œuvre laïque de la II1e République, Jules Ferry et Émile Combes, ont-ils pu montrer que leur politique ecclésiastique continuait directement celle des ministres de l’empereur, En outre, le gouvernement impérial, tout en continuant à accroître le budget des cultes pour s'attacher le clergé séculier, laissa la presse républicaine attaquer le clergé, supprima des journaux cléricaux, fit dissoudre la Société de Saint-Vincent de Paul, et usa envers l'Église de tous les moyens de pression dont disposait un pouvoir absolu sur une institution aussi étroitement liée à l'État. À

La question romaine, qui resta ouverte jusqu’à la fin de l'Empire, et l'application de la nouvelle politique ecclésiastique,

qui fut poursuivie, quant à l'essentiel, jusqu’en 1869, entretinrent des conflits incessants entre le gouvernement impérial et l’Église. Jusqu'en 1863, les questions religieuses dominèrent, la Dobiieue française ; par la suite, elles continuèrent à jouer un grand rôle, mais elles se trouvèrent impliquées dans des problèmes plus généraux et plus importants encore. La question romaine mettait en cause les rapports de la France avec l'Italie, et, indirectement, avec l'Autriche et [Allemagne ; or, l éventualité d'un conflit avec la Prusse domina les dernières années du Second Empire. À l’intérieur, la politique religieuse dépendait de l’évolution générale de {l’Empire et des rapports de l’ancien parti de l’ordre, qui se reconstituait peu à peu, avec le gouvernement.

Les trois conflits fondamentaux qui n'avaient pu être réglés pendant la période d'alliance mais étaient demeurés latents, éclatèrent après 1860. Les questions relatives à la laïcité de l'État, aux progrès de l’ultramontanisme, et à l’action politique et sociale du clergé, furent posées avec une remarquable netteté et donnèrent heu à des polémiques et à des luttes violentes.

Dans plusieurs encycliques et allocutions consistoriales relatives à la question romaine, le pape attaqua vivement les principes politiques des sociétés modernes. Mais c’est par l’encyclique du 8 décembre 1864 et par le Syllabus qu'il les condamna le plus nettement et le plus solennellement. Cette condamnation frappait non seulement le parti républicain, mais le gouvernement impérial ; elle frappait aussi les catholiques Hbéraux, et même toute l’opposition cléricale, qui, à leur exemple, avait repris l’ancienne tactique du parti catholique, ulilisait contre le gouvernement impérial ce qu'il avait laissé subsister des libertés publiques, et réclamait le retour au régime libéral eb parlementaire. Drouyn de Lhuys constala que le Syllabus éLait une arme précieuse pour les ennemis de l'Église et qu'il était inacCeptable non seulement pour les libéraux et les gallicans, mais pour la masse des catholiques français. Malgré l'interprétation conciliante que Dupanloup, suivi de presque tous les évêques français, donna de l’encyclique et du Syllabus, ces actes pontificaux montrèrent que tout État moderne devait inévitablement se trouver en rébellion latente contre la doctrine catholique.

L’encyclique et le Syllabus, qui condamnaient une fois de plus les Articles Organiques, occasionnèrent une des violations les plus éclatantes dont ils eussent été l’objet. Ces actes pontificaux furent en effet déclarés reçus en France par presque tous

950 LA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE DU re EMPIRE

les évêques, malgré l'interdiction formelle du gouvernement. La liturgie lyonnaise, le rôle du nonce, les actes et les discours de Darboy donnèrent lieu à une série de conflits analogues. Sauf dans l'affaire Roy, le gouvernement impérial n’obtint que quelques sabisfactions de forme, e£ ne put faire prévaloir les Articles Organiques contre la volonté du pape. L'incident le plus grave fut la lettre du 26 octobre 1865 où Pie IX adressait un blâme sévère à Darboy pour avoir reconnu « quelque autorité » à la législation ecclésiastique française el au droit coutumier gallican. Malgré ces violations multiples des Articles Organiques, ‘le gouvernement impérial proclamait sa volonté de les maintenir et cherchait à les faire respecter. A la fin de l'Empire, cependant, il laissa publier en France sans protester quelques brefs de Pie IX, relatifs à la campagne cléricale contre Duruy. Ces conflits montraient l’impuissance du gouvernement à remettre en vigueur les Articles Organiques, depuis longtemps tombés en désuétude.

Mais les progrès de l’ultramontanisme et la politique gallhcane du gouvernement impérial eurent à la même époque une conséquence beaucoup plus grave. Ils compromirent le fonctionnement du Concordat. La principale prérogative qu'il accordait au gouvernement, le droit de nommer les évêques, avait jusqu’alors été exercée sans difficultés sérieuses (1). Pie IX lentrava en refusant l'institution canonique aux évêques nommés qui lui déplaisaient. Ce droit était absolu d’après les canons de l’Église, mais le Concordat disait seulement : « Sa Sainteté confèrera l'institution canonique suivant les formes établies par rapport à la France avant le changement de gouvernement. » Or la volonté du roi avait fini par prévaloir dans les conflits auxquels lPinstitulion canonique avait donné lieu sous l’ancien régime. Cependant Pie IX refusa de préconiser Maret (1860), Mouniq (1861) eb Gérin (1867). Il ne préconisa qu'après une vive résistance Lecourtier, Ramadié, Hugonin et Callot. À la fin de l'Empire, les difficultés se renouvelaient presque à chaque nomination, et elles se seraient sans doute mullipliées si d’autres sièges épiscopaux s'étaient trouvés vacants après 1867, alors que le conflit élait arrivé à l’état aigu. Le gouvernement impérial rapporta la nomination de Maret dès 1861, mais il maintint jusqu’à sa chute celles de Mouniq et de Gérin. L'évêché de la HS US resta ainsi vacant dix ans et celui d'Agen quatre ane.

(1) Sauf pendant la captivité de Pie VII.

TN CONCUÉSTON 951

L'article 16 du Concordat, qui assurait au gouvernement français les privilèges traditionnels de la couronne de France, cessa également d’être appliqué. Pie IX refusa de conférer au candidat de l’empereur, Darboy, le chapeau de cardinal de couronne laissé vacant par la mort de Gousset. Les conflits de Darboy avec le Saint-Siège, et la situation dont il jouissait auprès de Napoléon [IT donnèrent à cette question une réelle importance. Enfin l’article 16 du Concordat fut encore méconnu par la bulle d’indiction du Concile du Vatican, qui, sans exclure formellement, les gouvernements catholiques, ne les invitait pas à se faire représenter au Concile. Cette abstention était significative, car le but avoué des ultramontains était de faire proclamer par le Concile les doctrines du Syllabus et lintailhibilité pontificale auxquelles le gouvernement impérial était résolument hostile, c’est-à-dire de compléter l’évolution théocratique et ultramontaine qui opposait l'Église à l’État et menaçait le régime concordataire. C'était, dit Émile Olliver, « la séparation de l'Église et l’État opérée par le pape lui-même ».

Du moins la question de la séparation était-elle posée. Le parti républicain s’en déclarait partisan en principe. Veuillot l’envisageait, tout en la regrettant, et en en rejetant. la responsabilité sur l'État. Mais ni le Saint-Siège, ni le clergé n’en voulaient : elle était contraire à leurs principes, et menaçait leurs intérêts, car ils gardaient le bénéfice du Concordal tout en restreignant peu à peu les prérogatives qu'il conférait au pouvoir civil. Quant au gouvernement impérial, 1l se servait de l’idée de la séparation comme d’une menace contre le Saint- Siège, mais restait hostile à cette réforme radicale. Il comptait encore tirer parti des prérogatives qu'il tenait du Concordat. Ayant nommé depuis 1860, et surtout depuis 1863, des évêques résolument hostiles à la politique de Pie IX, il espérait que leur opposition ferait échouer, au Concile comme à l’assemblée de 1867, les entreprises des ultramontains, el que la mort sans doute proc haine de Pie IX serait suivie d'une réaclion qui faciliterait les rapports de l’Église et de l’ État. .

Cette politique comportait une large part d'illusions. Baroche, dans son discours du 10 juillet 1868, énonçait une contre vérité évidente lorsqu'il déclarait que le clergé français élait en majorité callican. 11 s’exagérait aussi le nombre des évêques qui oseraient résister au pape. Enfin, pour les questions purement religieuses comme pour la question romaine, le gouverne ‘ment impérial paraît s'être exagéré les conséquences que pour-

rait entraîner la mort de Pie IX. Toutefois la politique écelésiastique du gouvernement impérial n’était pas aussi vaine que l'ont aflirmé certains adversaires du gallicanisme. Elle inspirait beaucoup d'inquiétude au pape et aux ultramontains français. Si Pie IX vécut jusqu'à 87 ans, c'est-à-dire beaucoup plus longtemps qu'on ne le croyait probable, la politique de son successeur fut effectivement très différente de la sienne ; soutenue par les évêques conciliants nommés à la fin de l'Empire, elle contribua à prolonger en France le régime concordataire. Si l'infaillhbilité pontificale fut proclamée au Concile du Vatican, lon doit remarquer que, par suite des événements politiques consécutifs aux élections de 1869, la minorité fut privée du concours du gouvernement impérial. Darboy, resté fidèle à la politique gallicane qu'il avait contribué à faire prévaloir jusqu’en 1869, jugeait que le gouvernement impérial pourrait intervenir eflicacement au Concile ; mais Émile Ollivier fit repousser sa demande. La politique gallicane n’échoua donc qu'après qu’elle eût été abandonnée par le gouvernement impérial.

Enfin les conflits auxquels donna lieu la question romaine opposèrent violemment cléricaux et anticléricaux. Cette division, que le gouvernement impérial s'était efforcé de représenter comme périmée, redevint un des éléments principaux et peutêtre le principe fondamental de la vie politique francaise. Elle fut néfaste au Second Empire qui, ne pouvant s'identifier avec aucun des deux partis, était inévitablement amené à les mécontenter tous les deux.

La question romaine eut d’abord une telle importance que la luttte contre l’opposition cléricale fut pendant trois ans la préoccupation dominante du gouvernement. L'Empire parut évoluer vers le bonapartisme anticlérical du prince Napoléon. Dans les discussions de l'adresse en 1861, l'opposition cléricale réunit les plus fortes minorités qui se fussent prononcées contre le gouvernement dans une question importante : 61 voix contre 79 au Sénat, 91 contre 158 au Corps Législatif ; elle parut plus redoutable que lopposition de gauche, non seulement par ses effectifs, mais par sa violence, Celle de Keller n'avait jamais été égalée par aucun député républicain. 13 députés eléricaux votèrent seuls contre l’ensemble de l’adresse tandis que les » s’abstenaient. Les journaux démocratiques : le Siècle, lOpinion Nationale, approuvaient, par hostilité contre l’Église, la politique du gouvernement. En province, ladministration était presque partout en conflit avec le clergé et, pour le combattre,

se rapprochait de ses adversaires. Le cas des pays mixtes comme l'Alsace et le Gard est caractéristique : l'administration avait eu jusqu'alors pour organes officieux les journaux catholiques : elle rompit avec eux et s’entendit avec les journaux protestants. Les agents du gouvernement répétaient alors volontiers le mot de Napoléon Ier : « Les bleus sont toujours bleus et les blancs toujours blancs. » Dans tout l'Ouest, en effet, l'administration faisait cause commune avec les bleus, et combattait la coalition légitimiste et cléricale que la question romaine avait reconstituée. ;

Mais cette situation politique était précaire. Les républicains, contrairement à ce que croyaient certains agents du gouvernement, ne se ralliaient pas. Écrasés depuis 1852 par l'alliance de l’administration et du clergé, ils bénéficiaient de la division de leurs adversaires ; ils approuvaient les mesures que le gouvernement prenait contre l’opposition cléricale et en tiraient parti, mais ils restaient irréductiblement hostiles à l'Empire. Le gouvernement ne trouvait par conséquent à gauche aucune compensation à la défection du clergé. D'autre part, l’impératrice, la cour et quelques ministres restaient favorables à l'Église. L'empereur ne voulait pas, comme le prince Napoléon, rompre complètement avec le parti clérical en sacrifiant le pouvoir temporel. Après une crise, où, pour la première fois sous le Second Empire, la question de la solidarité ministérielle fut nettement posée, la nomination de Drouyn de Lhuys (octobre 1862) marqua l’ajournement de la question romaine.

Malgré cette concession, le clergé combattit aux élections de 1863 les candidats officiels, à l'exception de ceux qu'il savait devoir voter pour le maintien du pouvoir temporel, même contre le gouvernement. Les questions religieuses jouaient un rôle si important dans la vie politique française qu’elles divisèrent les opposants, malgré leur volonté commune de rétablir le régime libéral et parlementaire. Le clergé d’une part, les républicains anticléricaux de l’autre, s’opposèrent à l’union libérale, Elle ne put se former que dans quelques circonscriptions. L'opposition cléricale n’eut que très peu d'élus, mais beaucoup de candidats officiels favorables à l’Église ou désireux de s'assurer l’appui du clergé, partageaient au fond leurs sentiments et s’enhardirent à les manifester à mesure que le gouvernement impérial s’affaiblit.

De 1863 à 1869 le gouvernement impérial continua à mécontenter le clergé par sa politique gallicane, à laquelle quelques

évêques étaient seuls favorables, et surtout par l'impulsion vigoureuse que Victor Duruy donna à l’enseignement laïque. Une détente suivit cependant les élections et le remaniement ministériel de 1863. Mais la convention de septembre et le Syllabus mirent de nouveau le gouvernement impérial en conflit aigu avec le clergé. Comme en 1861, l'opposition cléricale réunit une forte minorité de 84 voix, et l’Empire parut évoluer vers la gauche. Cette crise dura peu; après le discours d’Ajaccio, l'empereur rompit avec le prince Napoléon et se rapprocha dès lors des cléricaux, sans toutefois sacrifier Duruy ni Baroche ; le gouvernement relàächa le contrôle qu'il avait tenté d’exercer sur les congrégations.

Sous le nom de Tiers Parti, l’ancien parti de l’ordre, clérical et protectionniste, se reconstituait au Corps Législatif. Il réclamait des réformes libérales et le retour au régime parlementaire qui devait lui permettre de reprendre le pouvoir. Il exerçait sur la majorité une influence croissante. L’affaiblissement de l’Empire créait une situation analogue à celle de 1849, caractérisée par l’antagonisme des conservateurs et des républicains. Les progrès du parti républicain étaient associés dans toute la France à ceux de l’anticléricahisme : les deux mouvements avaient. les mêmes principes, les mêmes journaux, les mêmes associations, le même recrutement. Dans les grandes villes, et surtout à Paris, les radicaux révolutionnaires étaient matérialistes, athées, et violemment antireligieux. Les conservateurs, même indifférents en religion, jJugèrent dangereux pour l’ordre social les progrès de la libre pensée et de l’anticléricalisme. Ils s’en inquiétèrent et reprochèrent au gouvernement de les tolérer, à Duruy de les favoriser.

Le déclin du bonapartisme démocrate et anticlérical fut marqué, en 1867, par la seconde expédition de Rome. Le Corps Législatif, dirigé par les orateurs cléricaux : Chesnelong, Berryer et Thiers, en aggrava la portée en obligeant Rouher à déclarer le 5 décembre que jamais l'Italie ne s’emparerait de Rome. C'était l'abandon de la politique personnelle de l’empereur, et la victoire du parti de l’ordre clérical. Loin de satisfaire le clergé, elle l’enhardit, et il redoubla ses attaques contre Duruy, tandis que Pie IX continuait à combattre la politique gallicane du gouvernement impérial.

Napoléon [IT voyait avec tristesse, se reformer les partis qu'il avait détruits en 1851. Il écrivit vers cette époque un projet d'article dirigé contre eux. Qui pouvait représenter. le

peuple français ? « Est-ce M. Pelletan ? Celui-là veut 93, la guillotine et la liquidation sociale, Est-ce M. de Falloux ? Celui-là veut la suprématie de l'Église. » (1) EE il concluait que lui seul était le véritable représentant de la nation. À la fin de 1869, il devait dire à Émile Ollivier. « J'ai eu le malheur de commencer par la vieille rue de Poitiers. Je ne voudrais pas finir par la jeune. » (2) Il y fut cependant contraint.

Les élections de 1869 montrèrent que l'influence de l’administration sur le suffrage universel déclinait rapidement et que, pour résister aux républicains, dont les progrès étaient considérables, le concours de toutes les forces conservatrices, et par conséquent l’appoint du clergé, devenait nécessaire. Plus encore qu’en 1863, la question religieuse sépara les républicains des autres opposants. Si l'opposition cléricale eut peu d'élus, la moitié environ des députés s'étaient engagés à défendre le pouvoir temporel, même si le gouvernement l’abandonnait. Au Corps Législatif comme dans le pays, 1l était désormais impossible de constituer sans le clergé une majorité contre les républicains. Après quelques mois de transition, la formation du ministère Émile Ollivier remit.le pouvoir au Tiers Parti clérical.

A la fin de l'Empire, les questions religieuses divisent profondément la population française et jouent un rôle essentiel dans la vie politique. Une partie de la population subit l'influence du elergé ; une autre lui est nettement hostile ; entre les deux, il reste beaucoup d’indécis, qui, suivant les cas, se prononcent pour le clergé ou pour ses adversaires.

L'influence du clergé est très variable suivant les classes sociales et les régions, mais dans toute la société française, elle est beaucoup plus forte sur les femmes que sur les hommes. Plus de la moitié des filles du peuple qui vont à l’école, et presque toutes celles des classes riches, sont élevées par des religieuses. Ce sont les femmes qui fréquentent le plus assidûment les églises, et sur qui la prédication et la confession agissent Île plus.

Le clergé exerce plus d'influence sur les classes riches que sur le peuple. La noblesse lui est toute acquise, et la bourgeoisie, qui lui ébait naguère hostile, subit de plus en plus son ascendant. Les tentatives faites par Duruy pour organiser un enseignement

(1) Papiers secrets et correspondance du Second Empire. (2) Emile Ollivier : L'Empire libéral.

laïque des jeunes filles riches montrent qu'à part les protestants et les israélites, il est très peu de familles bourgeoises qui osent enfreindre ouvertement les ordres du clergé. Dans l'Ouest, où la bourgeoisie reste en grande partie bleue, l'échec est complet : le clergé a plus d'influence sur la vie privée de la bourgeoisie que sur son action politique. À cette évolution plusieurs causes ont contribué : la crainte des conséquences sociales de lirréligion ; l'exemple de la noblesse ; le développement des congrégations spécialisées dans lapostolat des classes riches, et notamment des collèges de Jésuites ; enfin le déclin du gallicanisme, qui était autrefois l’anticléricalisme des classes dirigeantes eb dont la tradition se perd.

Par contre, l'influence du clergé est à peu près nulle sur le peuple des villes et notamment sur les ouvriers. L'action des sociétés religieuses de bienfaisance et de secours mutuels, très redoutée par le gouvernement impérial, n’a pas donné de résultats politiques appréciables. L'influence du clergé sur les paysans est très variable suivant les régions ; elle est très forte dans l'Ouest où elle s’unit à celle des grands propriétaires nobles, dans les pays de langue germanique : Flandre, Alsace, Lorraine orientale, e& dans les pays de montagne : Pyrénées, Alpes, Jura, et surtout Massif Central, du Morvan aux Causses. Elle est plus faible mais réelle, en Normandie, en Artois, en Lorraine, dans les plateaux du Sud-Ouest. Elle est presque nulle dans la région parisienne, en Champagne, en Bourgogne, dans le Centre, et dans les Charentes.

En conséquence, l’ac!on du clergé sur le suffrage universel est faible dans la plus grande partie de la France : il ne peut y jouer qu'un rôle d'appoint. Mais son concours est nécessaire aux conservateurs lorsque les républicains sont puissants. Par son ascendant sur les femmes et sur les classes riches, le clergé exerce une influence beaucoup plus grande que par son rôle électoral. Par exemple, son action sur les femmes assure en grande partie le recrutement des écoles congréganistes. D'autre part, son influence sur l'aristocratie el sur la bourgeoisie ne lui assure pas seulement le concours de leur richesse, mais aussi l'appui de beaucoup de hauts fonctionnaires qui appartiennent à ces milieux et dont la puissance est considérable sous un régime autoritaire, La plupart des diplomates, des officiers, des magistrats inamovibles, une partie du personnel des administrations centrales, un certain nombre de magistrats des parquets, de préfets, d’inspecteurs d'académie et beaucoup de maires sont cléricaux.

Is faussent la politique ecclésiastique du gouvernement impérial en exagérant sa bienveillance pour le clergé pendant la période d'alliance, en faisant plus ou moins déféction pendant les périodes de conflit.

Mais la domination cléricale a en France de nombreux adversaires. Une partie du personnel impérialiste, formée soit de galhcans, soit de bonapartistes démocrates, lui est hostile, mais elle est peu nombreuse ; les Charentes sont la seule région où les populations soient bonapartistes et anticléricales. A cette exception près, tout ce qui, en France, est anticlérical, est républicain ou en train de le devenir. Le parti, maître des grandes villes, fait de rapides progrès dans les campagnes, soit dans les régions irréligieuses comme les environs de Paris, le Centre et la Bourgogne, soit dans les régions divisées où l'influence du clergé est forte mais ne s'exerce que sur une partie de la population : le Languedoc, la vallée du Rhône, l'Auvergne, la Franche- Comté, les régions mixtes de l'Alsace, et même l'Ouest, où les bleus se détachent de l'Empire.

Ces anticléricaux républicains sont presque tous des gens du peuple : ouvriers, artisans, paysans. Leurs chefs appartiennent soit à la bourgeoisie protestante ou israélite, soit aux professions libérales : médecins, avocats, journalistes. Il faut mettre à part les professeurs et les instituteurs, presque tous hostiles au clergé qui les combat ; bien que soumis au gouvernement, ils ne lui sont pas dévoués, et beaucoup sont secrètement républicains. Au point de vue religieux comme en politique, il y a, dans le parti républicain, des tendances diverses : les radicaux des grandes villes sont violemment anticléricaux et antireligieux ; les républicains modérés ‘des campagnes sont seulement hostiles à la domination cléricale. [Is s'accordent cependant à demander l'évacuation de Rome, la défense et le développement de l’enseignement laïque ; ils sont en principe favorables à la séparation de l'Église et de l'État.

Dès 1869, les républicains anticléricaux sont plus nombreux que les électeurs qui obéissent au clergé. L'énorme majorité conservatrice du Corps Législatif est assurée par l'influence administrative, encore forte, eL par le vote des conservateurs non cléricaux, très nombreux dans les régions peu religieuses environs de Paris, Champagne, Bourgogne, Centre, plaines du Sud-Ouest. Aussi les conservateurs sont-ils plus divisés par les questions religieuses que les républicains : les uns sont foncièrement cléricaux ; les autres, tout en désirant éviter d'entrer en

conflit avec l'Église, ne veulent pas la laisser dominer. Les cléricaux mêmes sont divisés par les évolutions opposées de la société civile, où les principes de 1789 s’affermissent, et de l'Église, où triomphent les doctrines du Syllabus. Les hommes politiques les plus dévoués à l’Église sont obligés pour la défendre d’invoquer, d'utiliser et de développer les libertés publiques. Ils sont, plus où moins consciemment, des catholiques Hbéraux. Is sont en grande majorité hostiles à l’infaillibilité pontificale, dont le clergé, à part quelques évêques, est au contraire ardemment partisan. Cette division entre le clergé intégriste et les laïques libéraux est pour le parti clérical une faiblesse grave qui se manifestera notamment après 1870.

A travers des circonstances très diverses, la politique ecclésiastique du Second Empire a eu, de 1852 à 1869, une certaine unité, due aux dispositions personnelles de empereur qui n’ont pas changé, et à celles du personnel dirigeant qui s’est peu renouvelé pendant cette longue période. Parmi les conseillers de l’empereur, certains étaient guidés, en matière de politique religieuse par des convictions et des sentiments profonds el stables. Le prince Napoléon et Duruy étaient anticléricaux ; limpératrice était cléricale; Troplong, Baroche, Rouland, Delangle et plusieurs autres étaient gallicans. Mais ces influences, qui d’ailleurs se contrecarraient mutuellement, furent le plus souvent dominées par celles des opportunistes qui se préoccupaient seulement de l'intérêt du gouvernement, et qui étaient prêts à le servir par l’ultramontanisme ou le gallicanisme, en s’alliant à l’Église ou en la combattant. Quant à l’empereur, il avait en matière religieuse des vues personnelles, assez chimériques et peu cohérentes, favorables sur certains points à l’Église et au Saint-Siège, mais qui leur étaient contraires à d’autres égards. Surtout, il subordonna sa politique ecclésiastique aux questions italiennes, qui le préoccupaient beaucoup plus.

Cette politique ecclésiastique, opportuniste et subordonnée à la question romaine, obtint, pendant la période d’alliance et pendant les conflits postérieurs à 1859, des succès apparents mais précaires. Les questions religieuses ont beaucoup contribué à l'affaiblissement du Second Empire, et le principal résultat de sa politique ecclésiastique a été d’accentuer une triple évolution qui se dessinait déjà avant 1891 : Les principes de l’Église et ceux des sociétés modernes se sont opposés plus nettement. Les progrès de lPultramontanisme ont compromis le fonctionnement du régime concordataire. La question religieuse a dominé de

nouveau la vie politique française ; il est devenu impossible de gouverner la France sans avoir, où l’appui du clergé, ou celui du parti républicain, celui-ci ralliant peu à peu tous les anticléricaux, tandis que tous les. conservateurs étaient obligés de s’allier à l'Église. Après 1869, le pouvoir a été disputé, comme en 1849, entre le parti de l’ordre elérical et les républicains anticléricaux.

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