FIN
Répondant par la publication d'un premier livre [Pour la vérité et pour la justice, pétition à l'Assemblée nationale) et parla publication de celui-ci, aux Rapports de la Commission d'enquête, j'ai établi par les faits et par la discussion des faits, les témoins nominativement cités:
l*' Que l'Enquête, dans ses Rapports, m'avait fait penser, parler, agir, mettant en cause ma fonction, mes responsabilités, mon caractère, sans m'avoir appelé à expliquer, à discuter, à démentir les actes siu* lesquels elle avait basé ses jugements, d'où des erreurs de fait considérables, et dans l'ordre moral, des atteintes graves à la vérité et à l'équité ;
'2." Que TEnquête, alors que j'étais devant elle, ne m'avait pas fait connaître les appréciations, déclarations et accusations, ultérieurement rendues publiques par elle (circonstance qui me les a révélées), qu'elle avait recueillies à mon sujet ; que, par conséquent, il m'avait été impossible d'y répondre et de les réfuter dans les dépositions quej'ai faites ;
3° Que, dans cette ignorance absolue, j'avais du me borner à répondre aux questions qui m'avaient été posées par les divers membres de la Commission, les suivant sur tous les terrains où il leur avait plu de me conduire ; qu'ainsi je n'avais été entendu que sur les faits qui intéressaient les membres de la Commission ; que je n'avais pas été entendu sur les faits qui intéressaient ma considération, la dignité de mes efforts et même l'honneur de ma vie, eu égard au rôle imprévu que les Rapports se préparaient à me faire dans les événements de la politique et de la guerre ;
4*" Que, par aggravation, les Rapports n'avaient même pas tenu compte de mes dépositions ainsi réduites aux généralités sur lesquelles j'avais été questionné;
5° Que ces déplorables procédés d'instruction et de jugement, en préparant aux passions politiques et aux haines personnelles, que l'Enquête ne pouvait manquer d'exciter, des satisfactions faciles et certaines, les avaient constamment refusées à la vérité et à la justice.
Aux preuves, a par les faits et par la discussion des faits », que j'ai mises à l'appui de ces cinq propositions, j'ajoute une autre preuve qui est simple. Je mets sans commentaires, sous les yeux des hommes impartiaux qui ont lu les Rapports de l'EnqueHe et mes réponses à ces Rapports, les deux dépositions que, par suite des questions qui m'ont été posées par la Commission, j'ai faites autrefois devant elle. La première de ces dépositions a aujourd'hui près de trois ans de date, la secondé près de deux ans. A l'époque où je les ai faites, je ne savais pas le but auquel tendait l'Enquête. Je ne savais rien du rôle qu'elle me destinait dans ses Rapports, rien enfin de tout ce que je sais à présent.
Il sera donc intéressant, pour les amis de la vérité, de comparer ce que je disais alors à ce que je dis aujourd'hui, et de juger par là de la sincérité et de la bonne foi des parties, dans la cause qui leur est soumise. .
DEVANT LA COMMISSION d'eNQUÊTE
(l^r vol. des Dépositions publiées par la Commission d'enquête, page 275.)
M. LE GÉNÉRAL Trochu Gst introduit.
M. LE Président Saint-Marc Girardin.— Vous pouvez prendre la parole, Général.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Comme j'ignore absolument la direction que vous avez donnée à vos travaux, il me sera difficile, par mon initiative propre, d'entamer un récit qui ne répondrait peut-être pas aux préoccupations spéciales de la Commission, collectivement parlant, ou aux préoccupations individuelles de chacun de ses membres. Je crois donc qu'il conviendrait que la Commission, par l'organe de son Président, voulût bien poser les questions, chacune des personnes présentes usant, quand il y aurait lieu, du même droit. Je demanderai seulement à vous faire quelques observations générales que je me propose de présenter à l'Assemblée, quand la Commission lui apportera le résultat de ses travaux.
176 APPE^'DICE
Le Gouvernement Impérial, après vingt ans de fonctionnement, a amené la France à une catastrophe qui se résume en deux faits principaux, une invasion, une révolution. La révolution est évidemment la conséquence de l'invasion. Cependant jusqu'ici l'Assemblée et peut-être l'opinion dans le pays se sont exclusivement préoccupées de la révolution. L'invasion, conséquence de la destruction en trois semaines de toutes les armées françaises qui étaient sur pied, mérite pourtant de fixer l'attention publique, et il y a là une enquMe très-sérieuse à faire qui ne porterait pas seulement, comme la vôtre, sur les effets, mais qui porterait sur les causes et aurait à ce titre une importance morale et politique considérable.
La même situation s'est déjà produite en 18U et 1815, bien qu'on semble croire que les catastrophes de 1870 et 1871 n'aient pas de précédents. Il y a eu à cette époque une double invasion et, après l'invasion, la révolution : et là aussi la préoccuDation publique a été entraînée vers l'enquête relative à la révolution. On a pris immédiatement la Restauration à partie; on a dit qu'elle avait été amenée en France par les baïonnettes étrangères ; on a cherché immédiatement une querelle très-violente à sa première assemblée, à l'Assemblée dite des introuvables ; et le résultat de cet entraînement de l'esprit public a été de faire que l'Empire, dont les fautes énormes avaient amené la double invasion, est sorti de là à peu près indemne, et que c'est le Gouvernement très-honnête et très-français de la pauvre Restauration qui a porté devant le Pays tout le poids de la catastrophe. Je crains que le même entraînement, qui s'explique par la situation politique du moment, n'ait pour effet de faire perdre de vue l'invasion et ses causes, pour appeler exclusivement l'attention sur un fait qui n'est que corrélatif et qui est la révolution.
DÉPOSITION DE M. LE GÉNÉRAL TROCHU lii
J'apporterai à l'appui de cette opinion des faits considérables. Je montrerai que l'entreprise de Sadowa, origine de nos périls et de nos malheurs, a été favorisée et même préparée par le Gouvernement de la France. Je montrerai que des dispositions non pas politiques, celles-là sont très-apparentes, mais militaires, ont été prises pour que l'opération de Sadowa réussît, et qu'il y avait là un système politique insensé qui a préparé notre ruine.
Un Membre. — Et en Italie !
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je ne remonte pas si loin : ce serait remonter au déluge et abuser des moments de la Commission.
M. LE GÉNÉRAL d'Aurelle DE Paladines. — Nous avons un cadre tracé dont il ne nous est guère permis de sortir; nous avons à faire une enquête sur les actes du Gouvernement de la défense nationale. Les réflexions du Général Trochu s'adresseraient mieux à l'Assemblée qu'à nous; elles seraient ici une digression.
M. leGénéral Trochu. — Ma digression, fort courte, puisque je la terminerai ici, si vous le souhaitpz, avait pour objet de prévenir la Commission, qui pouvait avoir intérêt à en être informée, que je me proposais de présenter ces observations à l'Assemblée.
M. le Président. — Les causes de la révolution du 4 septembre ne sont pas limitées à la journée même du i septembre; elles remontent plus loin. Nous ne voulons pas étendre notre cadre, mais nous ne voulons pas non plus le restreindre.
M. deDurfort de Civrac. — Si les membres du Gouvernement du 4 septembre ont à se défendre, il est important, pour leur défense même, qu'ils nous fassent connaître l'état dans lequel ils ont trouvé le Pays, de quelles ressources ils pouvaient disposer. Il est donc important, à ce point de vue, que nous sachions à quoi
nous en tenir sur la participation que le Gouvernement français a pu avoir en 1866 à la campagne de Sadov^^a.
M. Chaper. — Plusieurs de nos collègues ont déposé une proposition ayant pour but de faire une enquête remontant à l'Empire et portant sur les causes de la guerre.
M. LE Présidext. — La proposition a, en effet, été déposée par M. Le Royer ; il y a des causes, dans la révolution du 4 septembre, antérieures à cette révolution et dont la recliercbe nous appartient.
M. Maurice. — Pour nous former une opinion sur les faits, il est bon d'en connaître les causes.
Un Membre. — Il me semble que nos investigations relativement aux actes du Gouvernement de la défense nationale doivent porter sur deux points capitaux: la conduite politique de ce Gouvernement et sa conduite militaire ; c'est-à-dire que nous devons rechercher si le Gouvernement a fait dans l'ordre politique et constitutionnel de notre Pays tout ce que son devoir lui imposait ; puis si, dans l'ordre militaire, il n'a pas commis involontairement des fautes qui ont pu, ou infirmer son désir de sauver le Pays, ou tendre à un but autre que le salut du Pays. Les observations du Général établissent la situation du Gouvernement précédent, les conditions militaires défavorables dans lesquelles était placée la France. Je crois que, au point de vue politique, remonter au delà du i septembre serait superflu. La faute capitale du Gouvernement du 4 septembre, c'est de ne pas avoir convoqué une assemblée. Au point de vue militaire, j'insisterai pour que le Général veuille bien nous donner les détails qu'il jugera nécessaires pour nous éclairer.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Jc n'ai pas qualité pour entrer en discussion avec mes collèirues de la Commission.
Mais il est important que le Pays connaisse et pèse des faits qui ont une grande importance et qui ont créé à tout Gouvernement, quel qu'il fût, succédant, après nos défaites, au Gouvernement régulier, une situation si violente, que j'ai cru impossible de ne pas parler de ces faits.
Je répète que c'est nous qui avons fait Sadowa ; c'est nous qui en avons préparé les conséquences, mais je ne dirai pas sciemment, parce que tout le monde avait alors la pensée que ce serait l'Autriche qui l'emporterait.
Le point de départ des réflexions que j'aurais présentées à cet égard, est une conversation avec l'Empereur lui-même aux Tuileries. La campagne de 1866 était commencée. Un jour de réunion au château, l'Empereur, entouré dp douze ou quinze officiers généraux, parla de la campagjic de la Prusse contre l'Autriche. Je dis : o Les vues que U^Empereur nous expose sont très-justes, si c'est l'Autriche qui l'emporte; mais si par impossible c'était la Prusse, la situation serait profondément modifiée pour la France. » L'Empereur répondit, et c'est là une parole importante (comme elle était publique, j'ai le droit de la répéter) : De quelque manière que vous envisagiez la question, le progrès est avec la Prusse. Je cite textuellement, je ne commente pas,
M. LE PRÉsiDEiNT.— C'cst un mot cabalistique.
M. LE GÉNÉRAL Trochu.— G'cst une loi absolue que la guerre iie peut se faire dans le voisinage d'une frontière, sans qu'un corps d'observation soit appelé à surveiller les phases de cette guerre. C'est la première fois, depuis qu'un équilibre Européen a été constitué par le traité de Westphalie au temps de Louis XiV, que la France, à propos de la campagne de Sadowaj a manqué à cette loi.
Vous jugerez de l'importance que nous avons toujours attri-
buée aux corps d'observalion, par ce fait, que sous le Gouvernement de Juillet, une querelle qui ne mettait pas assurément la France en péril, celle des Chrislinos et des Carlistes, nous a conduits à entretenir pendant plusieurs années, sur la frontière d'Espagne, deux divisions commandées par un Maréchal de France.
Dans cette crise de Sadowa, lorsque près d'un million d'hommes allaient se heurter de l'autre côté de notre frontière, non-seulement il n "y eut pas d'armée d'observation, mais il y eut, pour la première fois depuis le commencement de l'Empire, un licenciement, cest-à-dire un gage donné à la Prusse, un licenciement partiel des cadres de l'infanterie et d'une notable portion des cadres de l'artillerie. Il y a donc eu, devant la plus grande menace qu'ait rencontrée la France depuis bien des années, un parti pris en faveur de la Prusse qui lui a permis de faire sortir, des garnisons du pays Rhénan, 120,000 hommes, lesquels ont fourni un gros appoint pour la défaite des Autrichiens. Toutes les places Prussiennes qui regardent la France furent absolument dégarnies, ce qui eût été impossible, politiquement et mihtairement, si un corps d'observation avait été placé sur la frontière !
Ces faits ont une haute importance, en même temps qu'une saisissante signification. Oui, le Gouvernement français a été le complice de la Prusse pour la préparation de l'événement de Sadowa qui nous a pour toujours aliéné l'Autriche, et qui a élevé la Prusse au degré d'influence politique et de puissance militaire que vous savez. Voilà certainement l'origine première des évé-"É nements de 1870 et de 187 J, et je répète que l'entraînement qui conduit l'esprit public à ne s'occuper que des conséquences de ces événements, dont l'une est la révolution de 1870, est | tres-peu réfléchi, fuit les afl^aires de l'Empire et ne permet pas à la justice d'avoir son cours ; mais son heure arrivera.
M. LE Comte de Dl-rfort de Civrac. — D'après ce que ie Général vient de nous dire, il fallait que l'Empereur méconnût la situation véritable.' Cette méconnaissance nétait-elle pas motivée jusqu'à un certain point par ce fait que les forces militaires de la France étaient engagées dans Texpédilion du Mexique ?
Quelle était dans ce moment la force de l'armée Française ? L'Empereur pouvait-il lutter d'une manière efficace contre la Prusse victorieuse ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — A aucun degré, et ce n'est pas là la question que j'expose. Je montre qu'il fallait placer un corps d'observation entre Strasbourg et Metz, ce qui rendait la campagne de Sadowa impossible.
M. LE Comte de Durfort de Civrac — Vous croyez qu'il suffisait d'un mot, d'un ordre de départ pour empêcher la Prusse d'aller plus loin?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Non pas un mot, non pas un ordre de départ, mais une concentration effective de troupes. Si la Prusse avait eu sur ses derrières un corps de 80,000, de 70,000, de 60,000 hommes, si vous voulez, car le chiffre n'a ici qu'une importance relative, entre Strasbourg et Metz des éléments de ce corps étaient sous la main en grosses masses à Lyon et à Paris, en petites masses à Metz, Strasbourg et Nancy), la Prusse ne pouvait pas entraîner toutes ses forces vers le Sud-Est, ayant sur sa frontière même cette grosse menace, politique et militaire, très-inquiétante.
M. LE Comte de Durfort de Civrac — La Prusse pouvait mal prendre la démonstration. Elle était très-forte en ce moment. L'Empereur ne pouvait-il pas se dire : « Si je fais cette démonstration, la guerre en résultera ; suis-je en état de la faire? »
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Alors la Prusse aurait fait la
I8ii APPENDICE
guerre à la France et à l'Autriche. Mais c'est là une discussion politique que je n'aborde pas ; j'expose la question militaire.
La Russie n'a pas manqué, elle qu'on disait en accord secret avec la Prusse, de mettre un corps d'observation sur pied; elle a eu un corps de 70,000 hommes, je crois, en arrière de la frontière de la Gallicie.
Pendant la guerre de Crimée, TAutriche avait un corps d'observation de 32.000 hommes en Roumanie.
Nous, loin d'en avoir eu, nous avons opéré, comme je l'ai dit, le licenciement d'une portion des cadres, ce qui nous a remplis d'étonnement, nous autres militaires.
Un Membre. — La Belgique et la Suisse avaient-elles des corps d'observation?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — C'est une loi absolue pour tout le monde, bien que les petites puissances qui doivent leur sécurité à la neutralité soient à cet égard dans une situation particulière.
M. LE Président. — Nous n'avons eu garde d'oublier le discours que vous avez fait à l'Assemblée sur la journée du 4 septembre. Cependant, sans revenir sur les faits que vous avez déjà exposés, après les témoignages qu'elle a entendus, la Commission désirerait connaître votre opinion sur la part que les membres du Gouvernement provisoire ont pu prendre à cetle première journée ? Savez-vous si l'envahissement de la Chambre avait été préparé ou s'il a été spontané.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Jc n'ai vu aucun des membres du Gouvernement provisoire que vous avez appelés devant vous ; je ne sais pas dans quel ordre d'idées ils ont exprimé leur opinion. Celle que j'exprimerai pourra donc vous servir de contrôle.
Jai plus qu'une opinion sur la journée du 4 septembre, j'ai
une conviction profonde. On a cherché, dans un intérêt politique très-apparent, à donner à cette effroyable crise l'apparence d'une combinaison préparée, d'une conspiration. Oui, il y avait une conspiration, celle des événements, produisant un eiïet absolument semblable à celui des eaux qui, en temps d'inondation, s'élèvent subitement et envahissent la plaine, défiant toute puissance humaine de s'y opposer. La révolution du i septembre fut, de même, un fait absolument invincible et imprévu, dont la veille on n'avait aucune idée. J'avais dit au Conseil des ministres : « L'Empire est à la merci d'un nouveau désastre militaire ; » mais on pouvait prévoir une nouvelle défaite, non pas une catastrophe immense et sans précédent, comme celle de Sedan. Tout entier aux travaux du siège de Paris, j'avais passé la journée du 3 septembre, comme les précédentes, aux forts d'Issy et de Vanves qui étaient, comme vous savez, les points les plus dangereux du périmètre. Je n'en revins qu'à la nuit. .Je passais vers sept ou huit heures du soir à cheval dans la rue Saint-Dominique, avec mes aides de camp, quand le Général Guiod, de l'artillerie, sortant du Ministère de la guerre, courut à moi et me dit : « Oh! mon Général, un irréparable malheur! L'armée vient d"ètre enveloppée et prise tout entière avec l'Empereur à Sedan 1 La nouvelle en est venue dans l'après-midi; il y a dans Paris beaucoup d'agitation! »
Voilà les prémisses des événements du lendemain i septembre. J'étais si peu préparé, dans le cours de ces événements, à la pensée qu'un jour ils seraient discutés devant l'opinion et que l'opinion aurait besoin d'être éclairée à leur sujet, que. lorsque j'en ai parlé devant l'Assemblée nationale, je n'avais étudié aucun des textes, aucun des documents écrits qui s'y rapportaient.
J'ai cru avoir rencontré quelque chose de précieux au sujet de la garde de l'Assemblée, en retrouvant la lettre dans laquelle un de mes sous-ordres, le Général Soumain, m'informait qu'il avait reçu di reclement des ordres du Ministre de la guerre pour disposer de mes troupes et les placer, suivant un plan de défense du Général Palikao, autour de l'Assemblée, au palais de l'Industrie, aux Tuileries, etc.
Après la séance où j'avais lu cette lettre, un de nos collègues, le duc Decazes, vint à moi et me dit : « Vous êtes bien bon d'aller chercher cette preuve dans vos propres archives; cherchez dans le Journal officiel le discours qu'a prononcé le Ministre de la guerre le 4 septembre au matin. y>
J'ai lu ce discours, il est très-caractéristique. Le Ministre de la guerre, Général Palikao, dit lui-même ceci aux Députés qui lu^ demandaient des explications au sujet de la garde du Corpg législatif :
« De quoi vous plaignez-vous? que je vous fais la mariée trop « belle ? Comment, je mets autour du Corps législatif un nombre de a troupes suffisant pour assurer la liberté de la discussion, et vous « vous plaignez ! Si je n'en mettais pas, vous vous plaindriez que a je livre le Corps législatif à des pressions extérieures ! »
[Journal officiel du 4 septembre.)
Si ce précieux document n'avait pas été retrouvé, l'Empire aurait continué à soutenir son accusation répandue dans tous ses journaux, et dont il savait bien l'insigne fausseté, que j'avais disposé les troupes autour de l'Assemblée, et que je les avais disposées de manière qu'elle fût envahie !
M. LE Président. — Permettez-moi une observation. Notre question ne portait pas sur la part que vous auriez pu prendre personnellement aux préparatifs de la journée du 4 septembre ;
nous vous demandions si vous n'aviez pas observé on connu des faits prouvant que, par d'autres que vous, cette journée aurait été préparée.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Si elle avait été préparée, on aurait vu des fusils dans les rues de Paris. C'est la première Révolution qui se soit produite sans qu'on ait vu une arme dans les rues.
M. LE Comte Daru. — Il y en avait beaucoup, dans la Chambre et hors de la Chambre
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Ce sont des hommes de la Garde nationale établie au palais de l'Industrie, sur le quai ou ailleurs. par suite d'ordres auxquels j'ai montré que j'ai été absolument étranger, qui ont envahi avec la foule le Corps législatif, après que la Garde municipale, la Gendarmerie et l'Infanterie, dont disposait également le Général Palikao, se furent laissé pénétrer par elle. Outre les envahisseurs sans armes, il y a eu les envahisseurs armés et en uniforme de la Garde nationale ; mais sur le quai, dans cette immense réunion de peuple que j'évalue à un demi- million d'hommes (très-approximativement bien entendu), il n'y avait pas une arme, je n'ai personnellement été menacé que par les cris de : « Vive la Sociale I vive la République ! » mais je n'ai pas vu une arme depuis les Tuileries jusqu'au pont de Solférino, point où j'ai été comme figé dans la foule et dans l'impossibilité d'avancer ou de rétrograder.
M. LE Comte Daru. — Si vous aviez été plus près de la Chambre, vous y auriez vu des armes. Les bandes de Belleville et même des Gardes mobiles s'y trouvaient armés.
M. LE GÉNÉRAL ÏROCHU. — Je ue dis pas ce qui s'est passé à la Chambre, où je n'étais pas ; je dis ce que j'ai vu dans la rue où j'étais, et tout Paris l'a vu comme moi.
Quand le Général Schmitz, que j'avais envoyé à l'Impératrice, est arrivé aux Tuileries, l'Impératrice était partie, mais le palais était occupé par l'Amiral Jurien de LaGravière, et il n'était nullement menacé ; lepeujjle n'a pénétré aux Tuileries ni ce jour-là, ni le lendemain. Cette révolution ne ressemble à aucune autre. Ce n'est pas une révolution, c'est un effondrement sous le poids de l'angoisse et de la colère publiques.
Un fait encore plus caractéristique, c'est que M. Gambetta, qui a été membre du Gouvernement provisoire, a fait à l'Assemblée des efiforts énergiques et considérables pour obtenir que le populaire ne pénétrât pas et qu'il laissât la Chambre délibérer. J"ai lu dans le Journal officiel des paroles très-louangeuses de M. le Président Schneider à l'adresse de M. Gambetta dont il dit à peu près ceci, en s'adressani à la foule: «Vous venez d'entendre un patriote vous indiquer votre devoir, je vous donne les mêmes conseils que lui, sans pouvoir le faire avec autant d'autorité. »
Un Membre. — Je n'étais pas alors à Paris, mais quelqu'un que je ne puis nommer avait la bonté de m'écrire jour par jour ce qui se passait. Quatre ou cinq jours avant les événements, je reçus une lettre de cette personne qui me disait : a La situation est perdue, — c'est une personne qui, dès le principe, avait regardé la situation comme perdue et qui se connaît assez aux choses politiques; — l'Empire est perdu, et probablement la Chambre disparaîtra, car nos collègues de la gauche ne nous cachent pas qu'ils retiennent à grand'peine les hommes des clubs, les hommes des faubourgs ; à un moment donné, ilsjes lâcheront, et le flot débordera. »
Dans votre pensée, les membres du Gouvernement provisoire — il n'est pas question de vous — étaient-ils ou n'étaient-ils pas en connivence avec les bas-fonds de la société parisienne,
DÉPOSITION DE 31 . LE (j É > É K A L T R 0 (, H L 1 8"
prêts à saisir l'occasion des premiers désastres pour faire triompher leur opinion particulière ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Faire triompher leur opinion devant les Armées prussiennes, absolument maîtresses de la situation ! Je suis d'un sentiment tout à fait contraire, et ma conviction est fondée sur ce que la lutte du Gouvernement provisoire a commencé le soir même avec la démagogie, lutte qui devait devenir plus tard très-inquiétante. Mais personne n'était préparé, personne n'était armé. Les esprits étaient dominés par la grandeur du péril d'invasion que créait le désastre de Sedan. Je commençai à comprendre en ce moment beaucoup de faits qu'il m'avait été d'abord impossible de m'expliquer et que la suite des événements éclaircissait.
Conformément à mes habitudes de hiérarchie et à mes principes, j'avais été avertir le Ministre de la guerre de ce qui se passait à l'Hôlel-de- Ville, et je recueillis de sa bouche ces paroles : «Si vous ne prenez pas la direction des affaires, tout est perdu. Si vous la prenez, tout sera peut-être encore perdu, mais l'Armée se ralliera à vous. » Quand je revins à l'Hôtel-de-Ville, je trouvai M. Rochefort annexé au Gouvernement provisoire. J'eus un haut le cœur très-vif, car il y avait là quelque chose de contraire à la bonne foi, puisque je trouvais modifiée la liste qu'on m'avait fait connaître d'abord. Je le dis à l'un des membres du Gouvernement, qui me répondit : « Oh ! si vous attendez encore quel ques heures, vous verrez de quel intérêt il est que cet homme soit parmi nous. » J'ai dû en effet le reconnaître. La place de i'Hôtel-de-Ville, les escaliers, les salons étaient remplis de bandes obéissante la démagogie. Ces gens-là délibéraient à côté de nous, avec cette différence que nous délibérions dans un bouge et qu'eux remplissaient les salons.
Si le Gouvernement provisoire a pu vivre cette nuit-là, a pu vivre le lendemain et le surlendemain, — j'insiste sur ces trois jours, parce que trois jours ont été nécessaires pour donner une apparence de cohésion aux troupes dispersées et désorganisées qui étaient dans Paris, — c'est parce que la démagogie, qui aurait eu le temps de se réunir et de s'armer, et qui n'aurait trouvé en nous aucune résistance possible, s'est divisée autour du nom de M. Rochefort. Les uns disaient: « Nous ne devons pas renverser ce Gouvernement, puisque l'un des nôtres y est ; » les autres disaient : a C'est un leurre, vous voyez là Trochu, Favre et d'autres qui sont nos ennemis. » Je crois même que des coups ont été échangés entre eux autour de l'Hôtel-de-Ville ; un tumulte que nous avons entendu a été expliqué ainsi.
Ensuite, si des membres du Gouvernement provisoire avaient eu entre eux une entente préalable quelconque, si le mouvement avait été préparé par eux, je ne les aurais pas trouvés dans l'état de profonde émotion où ils étaient à l'Hôtel-de-Ville. Pendant les premières heures que j'ai passées près d'eux, j'ai eu le sentiment qu'il leur serait impossible de se constituer, et que nous allions être enlevés par la foule.
Nous avons eu aussi, le 8 octobre, à l'Hôtel-de-Ville, un mouvement démagogique qui était dangereux parce qu'il était armé, en ce sens que les bataillons de Belleville étaient descendus leur musique en tête et tambours battant. Arrivés sur la place, au lieu d'attaquer l'Hôtel-de-Ville, ils formèrent les faisceaux et firent monter leurs officiers, qui étaient bien au nombre de 160 ou 200. La démagogie avait là de nombreux représentants. Flourens, qui était leur chef, parla violemment. Je lui répondis aveccalme et fermeté, et m'adressant aux officiers qui l'entouraient, je leur montrai, me plaçant au point de vue militaire, qu'ils man-'
quaient à tous leurs devoirs, qu'ils étaient complètement en dehors de leur droit; qu'en se faisant suivre à l'Hôlel-de-Ville par des bataillons armés, ils commettaient un acte insurrectionnel, et que j'allais être dans la douloureuse obligation de faire rentrer dans Paris, pour les réprimer, mes troupes qui étaient devant l'ennemi. Beaucoup m'approuvèrent, et le reste se tut.
Je leur avais parlé du devoir militaire. M. Gambetta, qui était à côté de moi, avait à leur parler du devoir politique, et il le fit avec um énergie extraordinaire qui me surprit beaucoup. Je l'aurais cru obligé par ses précédents à plus de ménagement pour les foules.
M. LE Comte de Fességuier. — Je crois, Général, que vous faites une erreur de date. M. Gambetta, si je ne me trompe, était parti le 7 octobre.
M. le GÉNÉRAL Trochu. — Je fais peut-être une confusion de date, mais c'est bien certainement la veille de son départ pour la province. Je répète qu'il eut devant cette députation de démagogues une attitude remarquablement ferme.
Il leur exprima positivement qu'ils étaient de mauvais citoyens, qu'ils ne voulaient pas voir que nous défendions le Pays de notre mieux ; que sous le prétexte d'une politique qui était une politique de destruction, ils venaient rendre notre œuvre de défense impossible. Je fus là aussi satisfait de M. Gambetta que M. le Président Schneider l'avait été le jour de l'invasion de l'Assemblée. Il m'est par conséquent absolument impossible d'admettre que M. Gambetta, qui était en définitive le représentant de la politique radicale dans le Gouvernement, fût le moins du monde d'accord avec ces gens-là.
J'en dirai autant de M. Jules Ferry. Il a été, le 31 octobre, au milieu des insurgés maîtres de nos personnes, plein de force et
Jl.
de courage. Un de ces hommes étant venu lui dire en l'insultant : « Enfin, je le liens, et tu ne m'échapperas pas î » il lui répondit : a C'est moi qui te tiens, et demain, enlends-lu bien, tu seras dans la position où je suis aujourd'hui. »
C'était d'autant plus vigoureux, et j'en fus d'autant plus frappé, que tout le monde r donnait pas cet exemple en ce moment-là.
Nous avons eu pendant le siège cinq ou six de ces journées tumultueuses, et j'ai toujours vu les membres du Gouvernement faire leur devoir. Si, en vue du i septembre, ils avaient eu des ententes antérieures avec la démagogie, cette entente se serait révélée à moi. Or, je suis convaincu que si, le 31 octobre, la masse de la Garde nationale s'était refusée à agir, nous aurions été tous fusillés comme les otages, en y comprenant M. Rochefort, que je n'ai pas à défendre ici, mais qui, jusqu'au 31 octobre, m'avait paru avoir, devant les mouvements populaires qui se succédaient autour de nous, une attitude très-rassurante. Elle a même été remarquable à de certains moments. Par exemple, quand j'ai eu avec M. Gambetta cette lutte, trois et quatre fois répétée, relativement à l'élection des Ûfhciers de la Garde mobile, M. Rocheforl a, je crois, volé contre moi; mais dans la discussion il avait dit: « Je trouve que le Général raisonne solidement -, ne précipitons pas nos résolutions. » De même, quand il s'est agi de la Légion d'honneur, pour laquelle je n'ai pas une grande admiration, mais dont j'avais besoin, puisque je n'avais pas d'aulie encouragement à donner aux hommes qui combattaient, M. Rcchefort a déclaré que j'étais dans le vrai, et il a été un des membres qui, à ce moment, ont fait prévaloir l'institution.
Par tous les faits que je viens d'exposer, il m'est impossible
d"'admeUre un seul instant que la révolution du 4 septembre ait été préparée par les hommes qui ont été sous mes yeux à partir de cette date, plus ou moins, selon leur tempérament et leurs précédents, en état de lutte permanente contre la démagogie et les agissements démagogiques.
Ma conviction profonde est que l'événement du 4 septembre est dû à un de ces mouvements d'opinion qui sont absolument inévitables et absolument irrésistibles ; il a été l'effet d'un naturel et très-explicable entraînement des esprits, motivé par la succession des désastres de Wissembourg, Reichshoffen, Forbacli. et finalement de Sedan. Si la démagogie avait été préparée, c'est elle qui aurait eu le Gouvernement de Paris pendant la défense, car rien ne pouvait l'empêcher de le saisir. Si elle ne l'a pas eu, c'est uniquement parce que ce Gouvernement provisoire, aujourd'hui chargé de toutes les iniquités, chargé même très-injustement des fautes trop souvent injustifiables du Gouvernement qui était hors de Paris, échappant à toute direction et à tout contrôle, a été, pour le Pays, le 4 septembre, ce qu'a été le Gounement de Lamartine le 25 février 1848. Il a sauvé la situation qui était perdue. Il a empêché la démagogie de prendre la défense de Paris et de produire dans la France entière un immense bouleversement social. Ma situation et celle de Lamartine ont une frappante analogie, avec cette différence que je n'avais pas les précédents politiques de Lamartine, les miens étant très-conservateurs et religieux ; avec cette différence encore plus frappante, pour les hommes de bonne foi, que Lamartine n'avait devant lui que la démagogie, alo'-s que j'avais devant moi l'ennemi quatre fois victorieux envanissant le territoire et la démagogie derrière moi !
Lamartine a rendu à la France l'immense service de faire pré-
valoir le drapeau tricoloresur le drapeau rouge. Si, le 4septembre, le drapeau rouge n'a pas été arboré dans tout Paris, alors qu'il n'y avait nulle part un moyen de résistance, c'est parce que le Gouvernement provisoire s'est trouvé là et que, par fortune, il n'a pas été enlevé dans les vingt-quatre heures. S'il n'a pas été enlevé, c'est uniquement parce qu'il n'y avait aucune sorte de préparation, car si vingt Bellevillois armés de fusils s'étaient présentés le soir du 4 septembre à l'Hôtel-de-Ville, nous étions sans aucune défense; il n'y avait ni Garde nationale, ni troupe pournous protéger.
La garnison de Paris se composait du 13^ corps formé à Paris même, depuis un mois ou six semaines, par le général Vinoy, et qui avait un commencement de cohésion, mais qui dirigé sur le gouffre de Sedan s'était arrété.à Mézières en apprenant le désastre, et revenait comme il pouvait, pour se reconstituer à Paris, oii il n'arriva qu'à dater du 7 septembre. Il n'y avait donc le 4 septembre, à Paris, que le 14"= corps en voie de formation très-lente et très-difficile, faute de moyens, sous le général Renault depuis glorieusement tué à Villiers.
Enfin, il y avait la Gendarmerie, très-atteinte dans son moral; puisque, concourant le matin même à la garde du Corps législatif, elle s'était laissé pénétrer par les foules qui envahissaient les abords de l'Assemblée et l'Assemblée elle-même, comme c'était d'ailleurs, dans les circonstances, absolument inévitable. Elle était, de plus (comme les sergents de ville, dispersés et cachés dans Paris), très-menacée par le populaire. J'établis, à propos de la Gendarmerie, corps excellent dont les preuves de vaillance et de dévouement sont depuis longtemps faites, qu'à l'arrivée de la nouvelle de Sedan, elle devenait radicalement impuissante, comme toute autre troupe, à livrer bataille à la foule. Il y a des circons-
DÉPOSITION PE 31. LE GÉ>ÉRAL TROCIIL 193
tances de péril public et d'angoisse publique où les troupes, profondément atteintes dans leur moral, ne tiennent jamais!
Lorsque nous avons quitté Bordeaux, je me suis présenté chez M. Thiers et je lui ai dit: « Monsieur le Président, j'ai voté pour le départ de l'Assemblée, parce que chef de l'Etat et responsable vous avez déclaré que vous ne pouviez pas gouverner à Bordeaux. Mais ne croyez pas que vous alliez gouverner à Versailles ou à Paris, vous allez à la guerre civile. Ayant étudié l'itinéraire de l'Assemblée de Bordeaux à Versailles, je vous en prie, étudiez l'itinéraire du retour de Versailles à Bordeaux. » M. Thiers m'interrompit et me dit : «Oh 1 Général, vous n'êtes pas dans le vrai; au moment même où je vous parle, nous sommes en négociation avec les insurgés de Montmartre qui vont nous li\rer leurs canons de bonne grâce . » C'est le mot dont il s'est servi.
Je lui répondis: «Monsieur le Président, ce n'est pas à mci qu'on peut faire accepter cette espérance, je connais trop bien Paris; je sais ce que j'y ai laissé comme esprit public, comme Garde nationale, et je sais dans quel état senties troupes. Il y a là des masses qui vivent sur le fusil depuis cinq mois, qui ont tout à fait déserté le travail. Si vous comptez en être le maître sans combat, vous vous trompez absolument, et vos troupes ne sont pas prêtes pour le combat dans Paris. »
Les faits ont surabondamment démontré la solidité de ces prévisions. Au contraire, quand les troupes ont été retirées de Paris, quand elles ont été mises hors du contact de l'esprit de Paris, aussitôt leur moral s'est relevé, leur attitude a changé, elles sont revenues à leurs chefs, et, à un jour donné, vous les avez trouvées prêtes à faire leur devoir.
•Ma conviction, en ce qui touche les faits du i septembre, est donc fermement arrêtée; elle m'est inspirée par l'examen attentif,
impartial des faits qui se sont succédé. J'étais au commencement, vous le comprenez, en défiance vis-à-vis de mes collègues, je les observais tous les jours, et je médisais: « C'est par eux que je périrai. » Mais au bout de huit jours, cette défiance avait absolument disparu.
Je sais bien qu'il y a des gens qui disent :
« Le Général est si naïf, si généreux, qu'il pardonne à ses ennemis. Jules Favre et les autres ont été en état de conspiration permanente contre lui. »
C'est absolument faux. Il est vrai que M. Jules Favre et beaucoup d'autres ont considéré M. Gambetta comme un très-grand directeur d'affaires militaires et moi comme un très-petit. M. (Tambetta lui-même avait cette opinion ; c'est ce qui m'a fait dire devant l'Assemblée, à mots couverts, « que j'avais eu de ses mérites une meilleure opinion que celle qu'il avait des miens. »
M. Jules FavrC;, dont j'ai fort admiré le courage et le dévouement à Ferrières et a la capitulation de Paris, n'a jamais élevé sa compréhension des affaires militaires au-dessus de ce que j'appellerai la compréhension bourgeoise, c'est-à-dire qu'il attendait l'événement heureux pour me déclarer le plus grand liomme de guerre des temps présents, ou l'événement contraire pour m'en déclarer le plus médiocre. Il était complètement dominé dans ses visées sur Ja situation militaire de Paris et de la province par celles de M. Gambetta. La bataille de Coulmiers lui avait inspiré un enthousiasme indescriptible et des espérances dont la bonne foi et la grandeur montraient assez la grandeur de son inexpérience. Il me trouva froid. Et quand M. Gambetta faisait miroiter et manœuvrer (dans ses dépêches) ses armées de 400,000 hommes, quand il lui écrivait : « Vous avez un Commandant en chef qui n'est pas en mesure de vous conduire, qui est au-dessous
de son rôle,» M. Jules Fdvre, au moment où les événements se sont dessinés en noir, est entré complètement dans ces vues et a répondu : « Vous avez raison. »
Je savais tout cela. Je savais qu'on me cachait des dépêches, et je ne m'en préoccupais guère. Qu'étaient-ce que ces misères de détail, auprès des misères du fond? Mais autour de moi, on les prenait fort au sérieux, on disait qu'on conspirait contre moi. Je ne faisais qu'en rire.
Personne, je puis le dire, dans le Gouvernement et dans le public, ne pouvait mesurer la grandeur des difficultés que j'avais à vaincre; personne ne pouvait juger la grandeur des efforts que je faisais. M. Jules Favre, comme tout le monde, était dominé par ce sentiment qu'en mettant bout à bout toutes les troupes de Paris, nous percerions les lignes Prussiennes ; il en était convaincu! Et notez que ceci a été sérieusement agité au sein du Gouvernement, sous la forme que voici : Tous les Gardes nationaux, au nombre de :2oO,000 hommes,— on parle quelquefois de 500,000, mais il n'y en avait en réalité que 230,000 bons ou mauvais, — seraient réunis aux troupes. Au milieu de cette immense phalange, on mettrait le Gouvernement, on sortirait dans cet état et on périrait glorieusement s'il fallait périr. Que si le Commandant en chef ne comprenait pas la magnanimité et l'efficacité de cet effort, le Commandant en chef ne valait rien du tout et devait être remplacé par un plus digne!
J'écoutais et discutais tranquillement ces choses qui me rappelaient les cymbales retentissantes de l'Évangile, et en définitive je n'ai jamais fait que ce que me conseillaient mon expérience et le sentiment de ma responsabilité.
M. LE Président. — Veuillez répondre à une question que je vous demande la permission de vous adresser.
Comment et par qui a été décidé le départ de M. Gambetta pour les départements?
M. LE GÉNÉRAL TpocHu. — MesslcuFs, c'est une question intéressante à étudier, que la formation de la Délégation de Tours,
De môme que le public, qui m'a conseillé tant de programmes militaires pour résoudre le problème de Paris et qui m'a reproché si amèrement de ne les avoir pas suivis, ne m'a jamais conseillé le seul qui fût raisonnable et put peut-être réussir, la sortie dans la direction de Rouen, que je préparais (comme je l'ai dit à la tribune) et allais exécuter, quand la marche sur Paris de l'Armée de la Loire, par Orléans, vint ruiner toute la combinaison ; de même, entre tous les reproches qu'on fait au Gouvernement de la défense, il y en a un qu'on omet, qu'il pourrait cependant se faire à lui-même et qui, je dois le dire, pèse sur mon esprit depuis que j'y ai pensé. Pourquoi, avant l'investissement, le Gouvernement n'est-il pas sorti de Paris, y laissant le Commandant en chef seul avec les troupes et la population ?
C'était élémentaire, à ce qu'il semble aujourd'hui, et personne ne nous l'a jamais reproché .
Plusieurs Membres. — Pardon, on vous l'a beaucoup reproché, au contraire.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oh I Messieurs,je sais à quel point il est commode de discuter autour d'un tapis vert de si terribles questions. On juge après coup, et tous les reproches viennent à la fois. Ce qui est sûr, c'est que celui dont je parle n'est venu que lorsque la tournure des événements et l'attitude du Gouvernement de Tours et de Bordeaux en ont inspiré l'idée.
En vérité, c'est là que fut notre grande erreur ; et je suis, à l'heure qu'il est, surpris que nous n'ayons pas eu cette idée qui
Df: POSITION DE M. LE GÉNÉRAL TROCHU 1V)7
était juste et qui aurait bien servi peut-être les intérêts de la défense. A moi qui m'en étais chargé, le soin d'y pourvoir comme je l'aurais pu; au Gouvernement, le soin d'aller suivre en province les affaires politiques. Je me serais probablement bien trouvé de ce partage qui m'aurait affranchi de toute la part de responsabilité politique que j'ai volontairement assumée, n'ayant en vue que la défense de Paris.
Un Membre. — Le Gouvernement n'aurait jamais voulu partir.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Vous VOUS trompcz, il l'aurait très-bien voulu, quoique M. Favre, à qui on l'avait proposé, eût déclaré, dans un sentiment très-digne et très-ferme, que le poste des grands périls personnels était à Paris, et qu'il y resterait.
Mais jamais on n'a eu ni discuté l'idée d'envoyer l'ensemble du Gouvernement en province.
On avait commencé par faire partir, au point de vue des affaires de la marine surtout, l'Amiral Fourichon qui offrait, à tous les points de vue, de si hautes garanties. Puis on lui adjoignit MM. Glais-Bizoin et Grémieux. (Sourires.)
Mes chers collègues, vous jugez ces choix au point de vue de vos sentiments personnels. Pour vous, MM. Glais-Bizoin et Grémieux étaient sans doute des choix regrettables. Ils ne faisaient pas cet effet-là aux membres du Gouvernement leurs collègues et leurs amis. Sans doute, si le Gouvernement provisoire avait été composé de vous. Messieurs, de M. Saint-Marc Girardin,de M. Daru , de vous Général d'Aurelle , la situation aurait été plus commode. Il vous semble qu'étant donnée la composition du Gouvernement d'alors, on pouvait mieux faire que d'envoyer à Tours deux vieillards I Eh bien, je crois que c'est précisément leur grand âge qui leur valut celte désignation. No-
tre situation était mal assurée, je vous l'ai dit, pleine de périls, et l'idée d'y soustraire les deux hommes les plus âgés du Gouvernement entrant niturellement et sans concert préalable dans tous les esprits, ils furent choisis, autant que je me le rappelle, sans discussion.
Mais les Prussiens arrivent, et, après quelques engagements qui montrent l'insuffisance des troupes dans leur état actuel, la ville est étroitement bloquée, par l'absence de toute Armée de secours (|ui, seule, aurait pu empêcher ce rigoureux investissement.
Nous ne pouvions plus gouverner le Pays. Nous avions de plus en plus tous les jours le sentiment douloureux de cette impossibilité et de notre impuissance: On discutait à chaque séance du Gouvernement la nécessité de compléter la Délégation. Mais pour cela, une seule voie restait ouverte, celle du ballon ,
Quand vous parlez, dans la condition où nous sommes ici, d'aller en ballon, cela vous paraît tout simple. Mais quand il s'agitd se confier effectivement à ce mode inaccoutumé de transport sachant bien les divers genres de sévices auxquels il expose e tout temps (et auxquels il exposait spécialement les voyageurs en ce temps-là), on n'imagine pas à quel point le nombre de ces derniers est restreint. Et quand vint la question, d'abord au point de vue qui était capital, de rajeunir et de renforcer laDélégation de Tours, ensuite au point de vue du ballon, on pensa tout naturellement à M. Gambetta. Je ne sais pas si mes collègues, qui le connaissaient beaucoup mieux que moi, le jugèrent plus apte qu'aucun d'eux à remplir cette mission de délégué; je sais bien que, quant à moi, sans la moindre hésitation, je considérai M. Gambetta comme étant le seul qui pût envisager le voyage en ballon sans en être troublé.
Et c'est ainsi que souvent, dans les affaires humaines, des faits qu'on attribue à des vues et à des combinaisons d'une liaute portée, ont pour origine, je ne dis pas unique, mais principale, des nécessités ordinaires. J'en donne la preuve, en rappelant qu'on était unanime dans le Conseil à reconnaître que c'était M. Jules Favre, vice-président du Conseil et très- autorisé, qui convenait expressément à cette mission. Mais, outre qu'il avait déjà exprimé sa volonté de rester dans Pans par des motifs que j"ai fait connaître, on ne pouvait guère proposer le ballon à un homme de cet âge.
Il a été commis une très-grande faute dont on ne parle pas : je vais vous la dire. On a donné à M. Gambetta des pouvoirs trop étendus, que n'avaient pas les autres membres du Gouvernement. Je l'ai combattue, cette faute, en montrant que l'Amiral Fourichon, homme considérable, très-dévoué et très-sûr, qui était alors tout à la fois Ministre de la guerre et Ministre de la marine, ne pourrait pas supporter la situation qu'en allait lui faire. J'admettais que M. Gambetta pût très-utilement seconder les autres membres de la Délégation, avec l'activité de son esprit et l'activité de son âge, m.ais je ne pouvais pas m'imaginer qu"il allait s'entourer d'un état-major, s'instituer Général en chef, conduire
les affaires militaires. Son arrivée et la direction violente qu'il donna à tous les services publics contribuèrent certainement au développement très-rapide et vraiment très-remarquable de l'organisation improvisée des armées.
Mais ces avantages furent neutralisés par le trouble qu'il jeta
dans l'esprit public et par les défiances qu'il fit naître. Tous les directeurs d'affaires militaires (jui étaient attachés à la Délégation donnèrent successivement leur démission.
M. LE Président. — Pardon, soyez assez bon, Général, pour
revenir à la question qui vous avait été posée. Comment et par qui a été décidé le départ de M. Gambetta pour les départements ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mais j'ai surabondamment répondu à cette question, en montrant que ce départ fut décidé par tout le monde dans le Conseil, dans les circonstances et par les raisons que j'ai dites.
U\ Mejibre. — Pourquoi n'a-t-on pas pensé à envoyer un Général au lieu d'un avocat pour diriger les affaires militaires de la France ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mais lo Gouvernement même, en donnant à M. Gambetta des pouvoirs très-étendus, ne prévoyait pas qu'il se ferait Général en chef, raisonnant et fixant la stratégie des opérations. Les généraux ne manquaient pas plus à la province qu'à Paris. Il y avait le Général d'Aurelle, le Général Bourbaki et beaucoup d'autres. Aussi quand, vers la fin du siège, le Général Ducrot, qui considérait et exprimait qu'il n'y avait plus rien à tenter à Paris qui pût réussir, vint me dem.ander de l'envoyer en province, où il croyait pouvoir rendre de plus utiles services, je ne fus nullement de son avis et n'accédai pas à sa demande. Il était mon meilleur et plus énergique collaborateur, et je pensais qu'à Paris nous devions continuer nos efforts jusqu'à la dernière heure.
M. LE Comte de Rességuier., — M. Gambetta, dans votre opinion, avait-il des pouvoirs suffisants pour remplacer l'Amiral Fourichon ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — C'cst bcaucoup dire, mais il ne l'a pas remplacé. L'Amiral a donné sa démission à la suite d'un fait particulier qui avait produit le désaccord entre lui etM.Crémieux. On avait donné dans les départements une certaine prééminence à l'autorité civile et préfectorale sur l'autorité militaire.
Un Membre. — C'était à propos, je crois, du Général Mazure.
M. LE Président. — Avant de passer au récit des faits du 31 octobre, permettez-moi une autre question. Comment expliquer l'introduction dans les municipalités de Paris d'hommes fort engagés dans la démagogie, tels que MM. Etienne Arago, Ranc, Floquet, Mottu, Clemenceau, etc.; ces maires ne se réunissaient-ils pas en conseil à rHôtel-de-Ville ? Des tendances démagogiques ne s'étaient-elles pas manifestées dans ces réunions? D'après les renseignements qui nous ont été donnés, nous croyons savoir qu'il y a eu dans l'histoire des maires de Paris deux époques dictinctes : l'une, qui a précédé le 31 octobre ; l'autre, qui l'a suivi. Avant le 31 octobre, ce sont les maires choisis par M. Etienne Arago ; après le 31 octobre, ce sont les maires éhjs par la population.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Parfaitement.
M. LE Président. — Les premiers maires nommés par M. Etienne Arago administraient sous la surveillance de comités révolutionnaires ; comment s'étaient formés ces comités?
M. le Général Trochu. — Vous vous tromperiez beaucoup. Messieurs, si vous vous imaginiez que ces maires eussent été désignés par M. Etienne Arago ; ils l'ont été par M. Gambetta, Ministre de l'intérieur, probablement avec la collaboration de M. Etienne Arago. Je suis en mesure de vous fournir sur ce point les explications les plus précises.
Au sujet de la nomination de ces maires, qui se fit comme je l'indiquerai tout à l'heure, je dis à M. Gambetta : t Vous êtes ici pour défendre votre pays, mais vous êtes dominé par votre sentiment politique, au point d'être persuadé qu'il faut superposer à l'effort que va faire la France un parti politique qui en soit le directeur ; vous y périrez. »
Oui, c'est là le malheur de M. Gambelta qui est, je crois, un homme de plus de valeur que vous ne le pensez ; c'est là qu'est ce que j'ai appelé à la tribune son vice originel et incurable, d'avoir voulu faire prédominer ses passions politiques dans les questions où elles n'auraient pas dû trouver place, par exemple dans la défense du Pays réduit aux dernières extrémités.
Je lus un jour, dans le Journal officiel, la nomination des maires. Fort surpris, car je n'avais pas vu que le Gouvernement eût été saisi de cette question importante, je portai le journal au Conseil. Quoique je ne fusse en réalité, à Paris, que le direc» teur des affaires militaires, auxquelles je consacrais quinze heures sur vingt-quatre, je suivais cependant de mon mieux les affaires politiques, et celle dont il s'agit me paraissait énorme.
« Comment, dis-je au Conseil, les maires de Paris ont pu être nommés sans l'intervention du Gouvernement? C'est un grave manquement à toutes les règles, même à la bonne foi ; et quoique, en présence des événements qui m'ont amené ici, je sois absolument résolu à ne jamais donner ma démission, quelles que soient les amertumes que je sois exposé à rencontrer, voilà une amertume beaucoup trop violente, et je déclare que je me refuse à l'accepter. »
M. Gambetta s'excusa beaucoup; il reconnut qu'il avait agi avec trop de précipitation, qu'il avait eu tort. Au milieu de la liste des maires, je vis un nom sur lequel je m'arrêtai, et je me rappelle que je lui dis : « Monsieur, je ne connais pas les démagogues comme vous les connaissez, voilà pourtant un nom qui me frappe, et ce nom sera très-mal accueilli dans Paris. Je ne connais pas les autres, mais je crains que vous n'ayez nommé des maires qui, à un moment donné, nous créeront beaucoup de difficultés, parce qu'ils ne s'entendront pas avec nous, et ce sera alors le signal de la crise. »
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Je dois dire que plusieurs des membres présents partagèrent ces craintes. MM. Favre et Picard, notamment, étaient de mon avis et appuyèrent ma réclamation qui eut cet effet, que lorsqu'il s'agit de nommer les préfets, on lut d'abord et on discuta leurs noms en Conseil. Quelle valeur avaient-ils? Je ne saurais le dire, car ils m'étaient tous inconnus, et j'en fis l'observation pour établir l'impossibilité où j'étais de juger ; mais j'ai entendu dire qu'ils n'étaient pas tous bons, et beaucoup d'entre vous s'en sont plaints. M. Gambetta, dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, n'avait pas dû manquer de chercher avant tout à donner satisfaction à son parti. Mais enfin, ces nominations avaient été faites plus régulièrement que celles des maires.
Cette nomination de maires , dont quelques-uns pourtant étaient des homm.es d'ordre, eut pour la tranquillité et l'esprit de Paris des conséquences fâcheuses, au point de vue des questions concernant l'armement, l'équipement et la solde de la Garde nationale, la distribution des secours aux indigents, etc. Ces opérations, et beaucoup d'autres, s'appliquaient à des centaines de mille hommes; elles ne pouvaient être faites généralement que par les mairies; or, il est bien évident qu'un maire par arrondissement, quelques adjoints et quelques employés, ne pouvaient exercer une surveillance sérieuse et effective, quand même ils l'auraient voulu, sur des opérations si compliquées faites au milieu d'un désordre immense et dans des proportions qui dépassaient tout. On peut en inférer ce qui a pu se passer dans les mairies dont les titulaires, avec leurs agents, étaient de complicité avec la démagogie.
M. LE Comte de Rességuier. — La plupart des maires étaient entourés d'un comité révclutionnaire qui présidait à l'armement.
Il y avait, dans ces comités, des hommes qai ont joué, un rôle considérable dans la Commune de Paris et qui ont armé beaucoup de bras qui n'aurai3nt pas dû l'être et qui ont combattu contre nous plus que contre les Prussiens.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Aucuuc puissance humaine n'aurait pu empêcher ces désordres au milieu de la tempête. Ma conviction est que, lorsqu'on parle de résistance à la démagogie pendant le siège de Paris, dans le sens où on l'entend, c'est quelque chose de complètement insensé. La résistance morale, par la force morale, a été de tous les jours, et c'est elle qui explique le long siège auquel, au début, personne ne voulait croire. La lutte matérielle, par la guerre civile, outre qu'elle faisait tomber la résistance et livrait la place à l'ennemi, était impossible. Vous en avez fait vous-mêmes l'expérience saisissante. Quand vous êtes venus à Versailles, vous n'étiez pas, comme nous, un Gouvernement de hasard. Vous étiez un Gouvernement fort, expression de la volonté du Pays. Les Prussiens entouraient encore, mais n'assiégeaient plus Paris. Vous aviez réuni une armée; vous avez voulu y rétablir le règne de la loi ; vous avez mené vos troupes contre la démagogie dans Paris. Elles n'ont pas agi, vous avez été battus ; vous avez dû abandonner Parir^et en faire le siège. J'avais annoncé, comme je vous l'ai dit, cette guerre civile à M. Thiers, sachant que vous alliez rencontrer à Paris les difficultés et les périls, très-amoindris cependant, que j'avais eus moi-même pendant le premier siège.
M. LE Comte dé Rességuier. — Le choix de certains maires, après le 4 septembre, a eu une bien grande et bien fatale influence, car c'est par eux que la démagogie de Paris a été armée.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Quol ! devant un péril immense,
devant une entreprise de guerre à laquelle personne ne veut croire, le siège de Paris, vous appelez toute- sa population aux armes ! Vous la surexcitez, vous l'enfiévrez, lui montrant qu'il s'agit de contenir l'ennemi, tcus les jours, sur un champ de bataille immense ! Et quand cette population dans l'enthousiasme répond à votre appel par une véritable levée en masse, vous croyez qu'on choisit, qu'on peut choisir entre les démagogues et les conservateurs ! Mais dans- vos villes de province, où vous aviez l'ordre, la paix, une administration régulière, des moyens d'action et de répression, avez-vous fait, auriez-vous pu faire ces choix et ces distincticns?
Vous croyez qu'un Gouvernement sans force, sans organisation, sans police, qui avait l'ennemi sur les bras au treizième jour de son installation, pouvait faire cela ? Non, vous ne le croyez pas. ou vous ne vous faites de la situation que vous jugez qu'une idée purement théorique.
D'autres, je lésais, pensent que la démagogie ne pouvait manquer d'être armée avec tout le reste, mais qu'il fallait la combattre à coups de canon et de fusil, quand elle est devenue incommode.' Je dis, moi, qu'une bataille intérieure, outre Tincertitude du résultat, eût abattu la résistance et donné à l'ennemi un supplément de force proportionnelle. C'était la réalisation de toutes ses espérances, et je vais vous en donner une preuve éclatante.
Le 31 octobre n'a pas été une bataille, on n'y a échangé ni coups de canon, ni coups de fusil ; c'a été une sédition intérieure, réprimée silencieusement, sans lutte d'aucune sorte.
Cependant, Messieurs, savez-vous ce qu'elle a coûté au Pays? La veille^ la Prusse nous accordait l'armistice avec ravitaillement, c'est-à-dire la réunion d'une Assemblée nationale et la paix; Paris
ravitaillé et pouvant continuer son effort restait entre nos mains le point d'appui des négociations. Leiendemain, elle nous refusait tout, parce que ses espérances lui étaient revenues ! Je parle ici en toute connaissance de cause.
Ma conviction, sur ce point, est absolue. Le grand succès, l'honneur du siéire de Paris, c'est d'avoir pu, pendant quatre mois et demi, résister aux efforts de la Prusse sans lui donner le spectacle et l'encouragement des luttes à main armée de la guerre civile. Il y avait là, j'ose dire que j'avais créé là, des forces morales qui ont dominé, le 31 octobre notamment, les forces matérielles de la démagogie. Et si Paris avait pu être approvisionné, peut-être y aurai?-je lenu indéfiniment, car l'enceinte, avec son dédale de maisons et de rues en arrière, ne pouvait être forcée.
Sans doute la démagogie y était organisée, mais elle l'était depuis longtemps, à coup sûr. C'est une grande erreur et une grande injustice que d'attribuer à la participation de la totalité ou d'une partie des membres du Gouvernement de la défense nationale, l'organisation de la démagogie dans Paris. L'organisation de la démagogie datait de loin, vous le savez tous, et, par vingt ans d'Empire, elle avait acquis des forces énormes que certains faits ont considérablement et directement accrues : la loi sur les coalitions, par exemple. Par la loi sur les coalitions, par les associations de secours mutuels, devenues de véritables associations politiques, par toutes ses caresses à la démagogie, le Gouvernement Impérial a constitué une force qui devait le détruire un jour. Entendez à ce sujet M. Mettetal, si compétent sur toutes les questions qui touchent à l'état de la démagogie dans Paris. M. Mettetal a parfaitement expliqué devant moi, et je le savais à l'avance, que si l'Empire n'avait pas péri par le fait de la guerre de 1870, que Sadowa a préparée, il aurait été cer-
lainement renversé, à un jour donné, par le fait des foules auxquelles il avait donné une place dans l'État et une grande puissance dans la société française.
M. LE Comte Daru. — Et, dans cet ordre d'idées, le Général Trochu ne considère-t-il pas corame une chose énorme l'armement universel de tous les bras, et la nomination des maires de Paris faite par M. Gambetta, sans le concours des autres membres du Gouvernement? Ne voit-il pas là une des causes de cette force immense que la démagogie a eue?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je me suis longuement expliqué sur la nomination des maires et sur ses effets. Je me suis longuement expliqué sur Tarmement de la population tout entière. Ce n'est pas M. Gambetta, c'est l'invincible force des choses qui a déterminé l'armement général.
Le même Membre. — Le Général Trochu ne croit-il pas, du moins, que quelques-uns des chefs de la Révolution ont donné cette puissance à la démagogie, et amené ces journées du 31 octobre et du 22 janvier, qui ont mis en péril le Gouvernement de la défense nationale?
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Je ne le crois à aucun degré. M. Gambetta, dans la nomination des maires, dans celle des préfets, dans l'attitude qu'il a prise à Tours et à Bordeaux, a été dominé exclusivement par la fausse tradition, dont lui et son parti étaient incurablement pénétrés, qui consistait à établir, qu'aujourd'hui comme au temps de la première invasion, il fallait, pour sauver le Pays, deux choses : premièrement, avoir partout, pour la direction des affaires, des agents de ce parti, à l'exclusion des hommes compétents qui n'étaient [as de ce parti ; secondement, lever le Pays en masse et le jeter sur les armées envahissantes.
Toute sa conduite, je le répèle, a été dominée par ces deux principes absolument faux. Je suis convaincu qu'il n'y a eu aucune espèce d'entente entre lui et la démagogie de Paris. Toutes les fois que les démagogues se sont montrés à l'Hôtel -de-Ville devant M. Gambelta, il s'est énergiquement déclaré leur adversaire, je vous l'ai déjà dit. Et je suis certain que si, dans les derniers événements, les insurgés l'avaient tenu entre leurs mains, ils l'auraient fusillé, comme ils ont fait des otages.
Un Membre. — Nous comprenons par entente que, lorsqu'on a en face de soi des hommes qu'on peut appeler des démagogues, Ranc et Cavalier par exemple, et lorsqu'on va chercher ces hommes comme auxiliaires, on est en une sorte de concert avec la démagogie ; et quand il en est résulté des conséquences aussi terribles que celles dont nous avons été témoins, on est en droit de considérer comme responsables de ces conséquences ceux qui ont commis de pareilles fautes.
Mon observation repose sur un passage de votre discours à l'Assemblée nationale, qui m'a semblé parfaitement définir la situation. Vous nous avez dit : a La Révolution est arrivée comme un fait nécessaire. Mais ce qui nous a été le plus funeste, c'est qu'au lieu de penser à l'intérêt général du Pays, on a voulu tout sacrifier à l'intérêt de parti. »
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Je suis tout à fait dans ce sentiment, et je tiens à répéter que je n'en ai pas changé ; mais je tiens à établir aussi que j'ai exprimé ce sentiment dans d'autres intentions et dans d'autres termes que ceux que vous me prêtez.
Vous me faites dire, et c'est un travestissement de ma pensée et de mes paroles (qui sont au Journal officiel) que je ne puis permettre, quau lieu de penser à rintérêt général du Pays, on a voulu tout sacrifier à lin ter et départi.
J'ai dit que M. Gambetta avait un ardent patriotisme, mais qu ayant à invoquer, pour l'œuvre de salut commun que nous poursuivions, le concours de toutes les volontés, de tous les cœurs, il était persuadé (erreur (\ue i'-d'i qualifiée de vice originel) que, pour utiliser ce grand effort, il fallait superposer à cet effort même un parti qui en devait être le directeur. »
[Journal officiel du 13 juin 1871.)
Il en résulte que ce que j'ai dit à la tribune est en tout point conforme à ce que je n'ai cessé de répéter à cette Commission, et très-différent de l'interprétation que vous en faites.
M. Maurice. — Vous nous avez expliqué comment la Révolution s'était trouvée armée. D'après vous, le tort de M. Gambetla était de croire qu'un Gouvernement nouveau ne pouvait s'établir sans que le parti qui en représentait les idées dominât le Pays. Ne peut-on en conclure qu'il y avait accord entre lui et les hommes qui ont fait la Révolution du i Septembre (1» ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je crois avoir répondu bien des fois à cette question et à toutes autres ayant le même objet. Mais enfin, j'y vais répondre encore une fois, en changeant la forme sans changer le fond.
Je répète d'abord que personne n'a fait la Révolution du 4 Septembre. Elle s'est hite toute seule, inévitablement, invinciblement, par l'arrivée à Paris de la nouvelle d'un désastre immense, succédant à beaucoup d'autres, qui supprimait à lui seul l'Empereur et supprimait par conséquent l'Empire. Mais alors,
(1) On sera certainemeat frappé de ce fait singulier, que celte question m'était posée pour la quatrième fois dans cette même séance. C'est que, d'une part, elle était, Comme on dit, le cheval de bataille de l'Enquête; c'est ((ue. d'autre part, les membres qui arrivaient au cours de la séance ne savaient rien de ce qui s'y était dit avant . leur arrivée, et renouvelaient incessamment les mêmes questions.
i2 1 0 A I' I' E .\ DUE
dit-on, pourquoi la République ? Il me semble qu'on s'étonne là d'une chose qui était toute naturelle.
Quelqu'un, dans cette crise, s'est-il montré pour faire prévaloir la politique impérialiste, légitimiste ou orléaniste? Non, assurément. Et alors, que restait-il V La République ou l'anarchie démagogique. Cela est plus qu'évident.
Si M. Gambetla et ses collègues de la députa tion Parisienne avaient eu en vue les événements dont nous subissons aujourd'hui les conséquences désastreuses, la Commune et le second siège de Paris, je les regarderais comme des scélérats. Mais c'est le contraire qui est vrai. Us se sont entendus en un instant, et sous la pression des événements, en vue de leur donner une direction dans le sens de leur opinion politique ; ils ont voulu empêcher, et ils ont empêché en effet, je l'ai vu de mes propres yeux, le drapeau rouge de prévaloir au 4 Septembre. Leur erreur, je le redis, a été de croire que le drapeau tricolore ne pouvait être bien placé, pour l'œuvre de la Défense nationale que nous allions entreprendre, qu'entre les mains des hommes de leur parti, alors qu'il devait être confié à tout le monde, sansdistinction d'opinion.
M. LE Président. — Je crois qu'il ne faut pas entamer une discussion qui pourrait fort se prolonger sans qu'on parvînt à se convaincre mutuellement. Le Général a déjà donné beaucoup de temps à cette partie de sa déposition ; nous ne devons pas le retenir davantage sur ce point. L'armement de tous les bras, évidemment, a été funeste, pendant et depuis le siège, pour l'ordre. Je prie le Général de continuer ses explications.
M. LE Comte Daru. — Sans discuter, je crois pouvoir faire cette observation que la plus simple prudence, le plus simple bon sens, aurait pu et dû conduire à employer les bras inactifs à des travaux de défense, sans confier des armes à tout le monde; on*
aurait ainsi pourvu aux travaux de terrassement, qui sont nécessaires et considérables dans un siège, et on aurait pu de la sorte subvenir aux besoins de la po[»ulation pauvre sans lui donner des fusils.
Un Membre. — N'a-t-on pas dit qu'il y avait 30,000 repris de justice dans la Garde nationale?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Il y en avait peut-être 25,000, quoiqu'on eût tout fait pour les envoyer au dehors avant l'investissement.
Quant à la question de savoir pourquoi nous n'avons pas épuré la Garde nationale de ses mauvais éléments, je répondrai, comme je l'ai déjà fait, que pour faire ces choses, il faut que l'autorité soit établie, respectée, qu'elle dispose d'une police puissante appuyée par des troupes sûres. Autrement, ses ordres n'ont pas de sanction. Or, cette sanction a toujours manqué au Gouvernement de la défense nationale.
N'avez-vous pas été vous-mêmes dans une situation analogue ? Quand le siège a pris fin, ce n'étaient plus les maires nommés par M. Gambetta qui étaient à la tête de l'Administration municipale; c'étaient les maires élus, dont beaucoup étaient dévouée à Tordre. L'Armée était commandée par le Général Vinoy, et elle ne faisait plus face extérieurement à l'ennemi. Comment, dans ces conditions, n'a-t-on pas empêché les démagogues de s'emparer des canons, de préparer et de faire le 18 Mars? Pourquoi? Parce qu'on ne le pouvait pas. Le Gouvernement d'alors, comme le Gouvernement qui l'avait précédé, manquait des moyens nécessaires. Voilà les effets dont je m'efforce de faire comprendre les causes, en me répétant beaucoup, parce que c'est toujours la même chose, depuis que je parle de ces événements devant vous.
. On nous dit : a 11 fallait distribuer les armes d'après certaines règles; il fallait distribuer les vivres d'après certaines règles. » Mais vous oubliez donc qu'il n'y avait plus à Paris qu'un semblant d'administration et un semblant de police '? Or, quand dans Paris il n'y a pas une forte administration, une forte police, une nombreuse garnison régulière, nul, vous le savez tous, ne peut répondre de l'ordre, même dans les temps calmes.
Il y avait, sous lEmpire, avec 70,000 hommes de garnison, une police excellente et bien faite. Elle employait, outre une foule d'agents secrets, 11,000 agents en uniforme, répandus dans tout Paris. On les choisissait parmi les anciens militaires, le plus souvent gradés. En un mot, c'étaient des hommes énergiques et bien posés. Ces agents disparurent le 4 Septembre. Pour sauver leurs vies, on les fit sortir de Paris, et l'on en forma un corps de troupes qui a rendu en combattant d'excellents services. Mais qu'arriva-t-il après leur disparition ? C'est que les rues restèrent abandonnées à la foule ; c'est que les tribunaux ne fonctionnèrent plus, c'est que tous les services concernant l'ordre public, les mœurs, la salubrité, chômèrent ou à peu près.
Nous avions gardé quelques centaines de ces agents, dont M. de Kératry, M, Adam, M. Cresson qui se louaient de leur bon vouloir, tirèrent tout le parti qu'ils purent. M. Cresson, en particulier, qui a rempli son impossible mission avec beaucoup de dévouement et d'énergie, avait augmenté leur nombre et les avait armés. Mais tout cela ne faisait pas une police.
La sédition du 31 octobre (alors que les séditieux ayant encore entre leurs mains une partie des membres du Gouvernement, étaient cependant entourés à l'Hôtel-de-Ville par la Garde nationale et par la Garde mobile) se termina par un compromis dont les termes me sont mal connus.
Pour sauver la vie des otages, des personnes, avec ou sans qualité,, qui ne se sont pas fait connaître dans tous lei cas, stipulèrent, à ce qu'il paraît, que les membres du Gouvernement leur seraient rendus, et que les séditieux qui les entouraient seraient libres de leur côté! Le Gouvernement, réuni en Conseil dès le lendemain, se refusa naturellement à reconnaître les effets de ce compromis et décréta d'arrestation tous les insurgés considérés comme les chefs de la sédition. Je crois me rappeler qu'ils étaient au nombre de vingt-cinq. (Ce fut à cette occasion que le Préfet de police, M. Adam, donna sa démission, parce qu'il estimait que le Gouvernement était lié par le compromis."/
Le nouveau Préfet de police fit de grands efforts pour effectuer les arrestations ordonnées, avec les moyens de police dont il disposait. J'ai dit à la tribune qu'avec le temps, il avait pu en saisir sept; mais M. Cresson a déclaré qu'ils étaient quatorze. Quoi qu'il en soit, les autres s'étaient cachés, ou bien ils s'étaient retirés diins des centres démagogiques où il était impossible de les atteindre, et ils ne purent être arrêtés.
Mais enfin qu'advint-il de ces quatorze arrestations de coupables qui étaient certainement les principaux ? C'est sur ce fait énorme, qui explique mieux notre situation que tout ce que je puis dire, que j'appelle votre attention.
Ils sont pris ; c'est à nous à agir. Il ne reste plus qu'à les livrer aux Conseils de guerre et, comme on dit avec tant d'aisance, à les faire fusiller.
Nous ne les avons pas livrés tout de suite aux Conseils de guerre, parce que nous avions l'expérience que les Conseils, manquant de confiance dans la situation, n'agissaient pas et ne nous donnaient pas la sanction dont nous avions besoin. Nous
avons attendu, pour les faire juger, que la situation prît un certain équilibre.
Nous les avons livrés aux Conseils seulement au commencement des préliminaires de paix, au moment où l'Assemblée nationale se réunissait à Bordeaux et où un Gouvernement régulier se formait. 11 semble que nous étions déjà dans une situation meilleure et que le Gouvernement, ayant plusd'aulorité, la juslice militaire itérait plus ferme. Eh bien, nos Conseils de guerre (du siège), composés d'officiers de tous grades certainement trèssûrs, les ont acquittés ; la nouvelle nous en est 'arrivée quand nous étions déjà réunis à Bordeaux .
Quelques Membres. — C'est vrai !
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Vous voycz donc que l'autorité du Gouvernement manquait de tout appui, non pas seulement pour distribuer des arm.es et des vivres, mais pour obtenir de la justice militaire elle-même que des scélérats, arrêtés par impossible, fussent condamnés !
Voici un autre fait, encoreplusfrappant, que je veux vous rappeler.
Afin de maintenir la discipline des troupes et d'empêcher les désordres graves qui se produisaient dans Paris, et spécialement dans la banlieue incessamment livrée au pillage par le fait des Gardes nationaux et des irréguliers de toute sorte, j'avais constitué cinq cours martiales. Elles devaient appliquer une législation qui va vous paraître bien violente. Aux termes d'un décret du Gouvernement, elles n'avaient à résoudre que deux questions, « coupable ou non coupable », aboutissant à deux ordres de résolutions : « la mort ou l'acquittement ». 11 n'y avait pas de jugement intermédiaire, et en cas de condamnation, le condamné devait être immédiatement fusillé dans la cour du prétoire par
le peloton de service. Ce n'étaient pas les cas de culpabililé qui manquaient.
Eh bien, nous n'avons eu qu'une seii'e condamnation à mort pendant toute la durée du siège !
Cet homme, qui fut condamné et exécuté, était un soldat de l'infanterie de marine qui, des environs du fort de Rosny. chercha à passera l'ennemi et fut saisi en flagrant délit de désertion.
Voilà la seule exécution que nous ayons pu obtenir de nos cours martiales ! Gela vous donne de nouveau la mesure du concours que le Gouvernement pouvait attendre de la justice, même militaire. Il était pour ainsi dire désarmé contre ses ennemis de l'intérieur, combattant tous les jours l'ennemi du dehors.
Un Membre. — On nous a dit qu'après le 31 octobre on avait deux cent quarante prisonniers à THôtel-de-Viile, et que, dnns la nuit, on était venu les délivrer; que c'étaient M. Étieime Arago et M. Jules Ferry qui avaient donné l'ordre de les délivrer.
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Jc n'ai rien entendu dire de semblable.
Est-ce une réalité, ou un bruit comme il en court beaucoup? Je n'en sais rien. Ce dont je suis certain, c'est qu'un membre du Gouvernement, M. Ferry, dans cette nuit, s'est montré extrêmement énergique et courageux ; il prit lui-môme le commandement d'une partie de la Garde nationale, et notamment desdeux pelotons qui ont cherché à escalader l'Hôtel-de-Ville.
M. LE Président. — La Commission pense peut-être que ce défaut de sanction, que ce défaut de pouvoir du Gouvernement de la défense nationale a été suffisamment constaté par le Général ?;Au surplus, ceci regarde une autre Commission. C'est elle
qui aura à accepter voire dernier argument ou à le repousser. Mais il me reste encore un doute : pourquoi, le Gouvernement, se sentant naturellement si faible, nous acceptons celle faiblesse, nous voyons les événements qui ont créé celle faiblesse, pourquoi n'a-t-il pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour convoquer une Assemblée nationale dès les premiers jours qui ont suivi le 4 septembre?
M. LE GÉNÉRAL Trocuu . — A cc sujct, j'ai (ionné à la tribune des explications et des détails qui paraissent avoir été complètement oubliés. 11 semble que le Gouvernement de la défense nationale ne se soit jamais occupé de la convocation d'une Assemblée ; il s'en est occupé au contraire, très-énergiquement, trèsopportunément, et avec le plus grand péril : car si le voyage que M. Jules Favre fit à Ferrières dans ce but eût été connu, il ne serait pas rentré vivant dans Paris arrivé au plus haut degré de l'excitation et de la colère. C'est donc là un grand, un sincère effort qui fait honneur à M. Jules Favre ; il fit cette démarche sous sa propre responsabilité, car ce n'est qu'après son retour de Ferrières qu'il nous en parla.
M. Jules Favre, dès lei Septembre, avait eu l'idée de la réunion immédiate d'une Assemblée nationale ; je crois même qu'il en a parlé dans une des premières séances du Gouvernement. Un Membre. — Il en a parlé le 8 septembre. M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je crois me rappeler que, dans cette discussion, le Gouvernement a considéré qu'un grand nombre de départements étaient ou allaient être envahis-, que, par conséquent, si une Assemblée nationale était réunie immédiatement, la France n'aurait qu'une représentation fort incomplète. Et puis, nous pensions, à ce moment, avec tout le monde, que la Prusse ne voulait pas détruire la France et y fonder l'anarchie.
Nous pensions que le Roi de Prusse serait fidèle aux sentiments très-dignes qu'il avait exprimés solennellement à l'Allemagne au début de la campagne et qu'il ne ferait pas la guerre au peuple Français, mais au Gouvernement de l'Empereur. Et, au fond des esprits, il y avait l'espoir d'obtenir du Roi de Prusse la faculté de convoquer une Assemblée nationale qui serait nommée parla France entière, et qui aurait assez d'autorité pour statuer sur la grande question de la paix. Car, Messieurs, nous avons constamment insisté sur ce point dans nos relations avec la Prusse ; à la Haute-Maison, à Ferrières, et plus tard, nous avons toujours stipulé que tous les départements, même les départements envahis, feraient les élections.
Les efforts de M. Jules Favre à la Haute-Maison ont été dirigés dans ce sens. Ils montrent que, pendant ces treize jours, du 4 septembre au 17, date de l'arrivée de l'ennemi, le Gouvernement de la défense nationale a fait ce qu'il a pu pour réunir une Assemblée .
Je sais que beaucoup de personnes disent que nous aurions dû nous occuper de la convocation d'une Assemblée nationale, coûte que coûte, les départements envahis écartés ou admis ; que plus tard, dans le même but, nous aurions dû accepter un armistice avec ou sans ravitaillement.
D'abord, un armistice sans ravitaillement n'est pas dans les usages de la guerre; et puis, y consentir, c'était livrer Paris, et alors, que vous restait-il pour appuyer les négociations? Nous ne pouvions accepter qu'un armistice avec ravitaillement, et jamais je n'aurais admis d'autres conditions. L'armistice avec ravitaillement est tellement dans les usages de la guerre, que M. de Bismark l'a accordé aux défenseurs de Belfort, de Besançon, etc., et de Paris quand il s'est agi de l'armistice du 28 janvier. M. de Bis-
mark n'a refusé définitivement le ravitaillement de Paris, et, par conséquent, la réunion d'une Assemblée r.ationale, qu'après la sédition du 31 octobre qui lui a fait espérer, je l'ai dit, que la résistance était vaincue et que l'anarchie triomphante nous empêcherait de reconstituer le Pays.
Lorsqu'il y a peu de jours, j'exposais devant l'Assemblée l'effort de la Haute-Maison et de Ferrières, une voix s'est écriée : Ah ! ah ! vous plaidez les circonstances attènuanles. J'ai nettement répondu : « Oui, Les circonstances atténuantes, c'est l'honneur de la situation que le Gouveinement de la défense a assumée, quand, devant un Gouvernement renversé, les Armées françaises détruites, 700,000 Prussiens foulant le territoire, et la démagogie se préparant à saisir le pouvoir, il a osé prendre la direction des affaires. »
A ce moment, M. Emmanuel Arago s'est écrié : « Pour moi, je n'accepte pas les circonstances atténuantes. »
A ce point de vue, je diffère absolument de M. Emmanuel Arago et, je le sais, de plusieurs de mes anciens collègues du Gouvernement de la défense. Tous les Gouvernements, môme dans les temps de prospérité et de paix, ont besoin des circonstances atténuantes. Dans les temps de profonde perturbation politique et sociale, ils y ont droit; et aucun Gouvernement connu n'y a eu plus de droit que le Gouvernement de la défense.
Voilà mon sentiment très-sincère et très-arrêté sur les circonstances atténuantes dont il s'agit. Je le complète en exprimant l'opinion que notre propre Gouvernement, celui de l'Assemblée nationale, ne pourrait s'en passer.
M. LE Président. — Dans la journée du 31 octobre, le Gouverneur de Paris n'avait-il pas confié le commandement de la Garde nationale à M. Roser du Nord?
DÉPOSITIOX DE M. LE GÉ.NÉRAL TROCHL ^\d
M . LE GÉNÉRAL Trochl'. — En voilà la première nouvelle ! Je n'ai confié personnellement aucun commandement à M. Roger du Nord. Mais je dois dire que M. Roger du Nord, pendant tout le cours du siège, et notamment dans les opérations autour des forts du sud, a montré le plus énergique dévouement. L'Armée en parlait avec beaucoup d'éloges. Je sais aussi qu'il a exercé un commandement à IHôtel-de-Ville le soir de la crise du 31 octobre, mais non pas le commandement de la Garde nationale qui appartenait au Général Tamisier et à moi.
M. Chaper. — Pardon, Général, voulez- vous me permettre devons rappeler un fait? Javais l'honneur d"étre auprès de vous, et ce fait a pu vous échapper; mais je me rappelle très-bien avoir vu M. Roger du Nord dans le cabinet de vos aides de camp. Il était chargé par vous d'expédier des ordres. Il y avait autour de vous une foule considérable, et il s'agissait de savoir si M. Roger du Nord prendrait le commandement...
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — De la Garde nationale? M. CuAPER. — Des bataillons de la Garde nationale qui marchaient sur THôtel-de- Ville. Le Général Tamisier était prisonnier, et il s'agissait de savoir qui commanderait les Gardes nationaux convoqués par M. Picard.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oh ! convoqués par M. Picard ?. . .
M. Ghaper. — Est-ce bien par lui? Je l'ignore, c'est un fait que je n'ai jamais pu éclaircir. L'honneur en revient, dansle public, à M. Picard. Toujours est-il que la Garde nationale était réunie sur la place Vendôme, et en quantité, et je me rappelle très-bien avoir vu écrire par M. Roger du Nord des ordres qu'il expédiait pour opérer des mouvements.
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Dans ces termes, c'est très-pos-
sible ; je n'ai pas ce fait présent à la pensée. La très- grande foule qui m'entourait et les violentes préoccupations du moment ont pu m'empêcher d'apercevoir M. Roger du Nord, mais j'affirme qu'il n'a jamais été nommé commandant en chef de la Garde nationale. Cette nomination, sans le concours du Gouvernement, eût été impossible. Mais vous constatez qu'il a eu un commandement de Garde nationale à riiôtel-de-Ville. M. Jules Ferry était dans le même cas.
]\l. CiiAPER. — Nous avons cru que M. Roger du Nord était chargé de prendre le commandement de toutes les troupes ou au moins de certaines troupes déterminées de la Garde nationale.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je n'ai de cela aucun souvenir. Mais enfin. Monsieur Chaper, vous étiez là, et vous avez pu voir des détails qui m'ont échappé.
M. CiiAPER. — Ce que je vous rappelle s'est passé au Louvre.
M. LE Président. — D'où résulte que M< Jules Ferry n'a pas substitué son propre pouvoir à celui de M. Roger du Nord.
M. LE GÉNÉRAL Trocuu. — Du tout ; dans ce moment, il n'y avait plus de pouvoir, c'était affaire de bon vouloir et de courage. Mais, dans tous les cas, M. Ferry, seul membre du Gouvernement présent sur les lieux, et maire de Paris, avait.tousles pouvoirs imaginables.
M. DE Rain-neville. — M. Ferry a-t-il pris ce commandement à la place de M. Roger du Nord, proprio motu?...
Un Membre. — Au milieu de tout ce brouhaha qui s'est produit au 31 octobre, tous les officiers qui demandaient un commandement l'obtenaient, puisque M. Taraisier était prisonnier à
l'Hôtel-de-Ville. Le Général Ducrot proposa de donner le commandement à M. Roger du Nord, et celui-ci eut tout au moins le commandement d'une colonne. Quelque temps après, M. Ferry revint, causa un instant et partit. Puis il retrouva M. Roger du Nord, qui était à la tête des Gardes nationaux, et il prit le commandement des mains de M. Roger du Nord, qui ne l'avait que momentanément et pour ce moment-là.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Ccst tout Simple, et je ne vois là qu'un fait insignifiant, qui n'a pas la valeur qu ensemble vouloir lui donner. Je répète que M. Ferry était membre du Gouvernement; il a eu dans cette nuit une attitude prépondérante, comme tel, puisque tous les autres membres du Gouvernement étaient prisonniers au moment où la Garde nationale est venue reprendre l'Hôtel-de-Ville. M. Ferry était avec moi, je lui dis : « Allez prendre la direction des affaires à IHôtel-de-Ville. » Et c'est là, sans doute, qu'il a rencontré M. Roger du Nord et qu'il lui a dit : a Je viens commandera l'Hôtel-de-Ville. »
L'intérêt de cette longue discussion, sur un fait aussi naturel et régulier, m'échappe.
Maintenant, je vais exposer, pour la part quej'ai pu voir et juger personnellement, l'ensemble des faits qui se rattachent à la sédition du 31 octobre.
Elle n'a pas été plus prévue par le Gouvern'î'ment et pas plus concertée par la démagogie, que l'événement du 4 septembre. Comme ce dernier, elle a été le résultat d'un concoure d'événements militaires désastreux, la capitulation de l'Armée de Metz et l'affaire du Bourget, tous les deux connus de la veille.
Le matin du 31 octobre, le Préfet de police, qui était alors M. Adam, vint chez moijimagine vers les dix heures, et me dit: a II y a une grande agitation à Belleville, et cette agitation va
toujours croissant ; elle m'inspire quelque défiance. Que pensezvous qu'il faille faire? »
Je lui dis : « Mon cher Préfet, il faut mettre sur pied quinze ou vingt bataillons de la Garde nationale, partie sous les armes, partie de piquet, et je vous invite à aller vous-même chez le Général Tamisier pour lui en donner avis et pour vous concerter avec lui sur les lieux où il convient de réunir ces bataillons. T>
Le Préfet de police partit pour le quartier général de la Garde nationale, qui était place Vendôme. A midi ou à onze heures et demie, j'étais à déjeuner, lorsque je reçus une dépêche télégraphique de l'Hôtel-de-Ville. Elle était, je crois, de M. Ferry ou du secrétaire de l'Hôtel-de- Ville. Elle était ainsi conçue : «Grand mouvement autour de l'Hôtel-de-Ville, mais sans armes. 11 me paraît nécessaire que vous soyez là de votre personne. »
Je partis immédiatement et je me rendis à THôtel-de- Ville.
A la même heure, les autres membres du Gouvernement recevaient chez eux le même avis, et tous sont arrivés à l'Hôtel-de- Ville les uns api'ès les autres, à des heures différentes.
Les abords de l'Hôtel-de-Ville n'étaient pas rassurants, et ceux des membres du Gouvernement qui y sont entrés et qui s'y sont établis en permanence ont fait, à mon avis, preuve d'équilibre dans le devoir.
Nous avons envoyé l'ordre aux bataillons de la Garde nationale commandés le matin de venir à l'Hôlel-de-Ville, aux autres l'ordre de se former, et nous nous sommes réunis en Conseil.
La foule qui était sur la place, toujours sans armes, s'était augmentée, et vers deux heures, je suppose, de l'après-midi, elle envahissait les cours et les escaliers. A la demande de mes collé-
])i: POSITION' DE :.i. le général trochl tî'^S
gués, j'allai deux fois lui parler; mais il me fut impossible de raisonner ces gens-là, qui me parurent de toutes les conditions Ils étaient hors d'eux, vociféraient sur Metz et sur le Bourget, criaient à la trahison, aux armes, etc. Je ne vis pas une seule arme entre leurs mains. La compagnie de garde municipale et les mobiles de service à l'Hôtel-de-Ville, hors d'état de résistera l'envahissement, étaient reculés dans une petite cour. Ils ne pouvaient que faire feu sur la masse sans armes. Je leur prescrivis de se retirer derrière le palais, en attendant l'arrivée de la Garde nationale. Un de mes officiers, le Commandant Faivre, vint et me dit : a Mon Général, que voulez-vous qu'on fasse ? — Que la Garde nationale prenne les armes et arrive, mais l'armée du dehors, non ! »
Eh bien, la Garde nationale, dont l'ensemble, à Texception de personnes très-éclairées, était fort impressionnée par les nouvelles de Metz et du Bourget, ne prit pas les armes ou ne les prit qu'avec une lenteur infinie. Dans l'après-midi, trois ou quatre bataillons se montrèrent sur la place de l'Hôtel-de-Ville, mais n'y restèrent pas. Je ne sais pas quels étaient ces bataillons-là ; ils étaient mêlés, sans doute, et leurs sentiments très-divers ne nous révélaient qu'une sorte d'insouciance dont nous fûmes frappés. Evidemment, cette Garde nationale, qui arrivait la première, considérait que les événements de l'Hôtel de-Yille étaient sans gravité ou répondaient à ses vues. Je vis de mes yeux, du balcon où j'étais, deux bataillons venir et s'en aller après avoir mis la crosse sur l'épaule. D'autres se succédèrent ainsi jusqu'à l'entrée de la nuit, allant et venant sans agir, comme firent apparemment les bataillons commandés le matin même et que je ne vis pas ou que je ne distinguai pas entre les autres. Il devint évident pour nous que la Garde nationale, incertaine et mal informée, hésitait à prendre parti pour le Gouvernement. C'est qu'à
cette époque, la Garde nationale, c'était tout Paris, avec toutes ses variétés de population, de vues et de sentiments.
Mes collègues étaient fort émus. Je les assurai que la Garde nationale pouvait être mécontente de la marche d'événements militaires qui étaient mal connus ou mal interprétés, mais que le sentiment du péril commun allait lui venir et que nous la verrions arriver en grandes masses. Et, en effet, dès que, dans les divers quartiers, on sut que le Gouvernement était prisonnier, qu'il y avait péril pour l'ordre public et pour la défense, la Garde nationale accourut, non pas convoquée par tel ou tel, mais spontanément, selon son habitude en pareil cas. Car, en dehors des services au rempart, parfaitement réglés pour chaque jour, les grandes prises d'armes accidentelles à l'intérieur étaient très-difficiles et lentes, faute d'organisation. Tout cet ensemble avait été improvisé.
M. Jules Favre a dit que la journée du 31 octobre n'avait pas été préparée par la démagogie. Rien n'est plus vrai. Cette sédition a été commencée par des affolés, et c'est le soir seulement que les sectaires sont arrivés avec leurs fusils, pour tâcher d'en tirer parti, sous la conduite de Flourenset d'autres démagogues connus. Je répète que, de midi à la nuit, l'Hôtel-de-Ville n'a été envahi que par des hommes de toute condition, au milieu desquels se trouvaient certainement des meneurs, qui réclamaient avec véhémence contre la capitulation de Metz, qu'ils nous accusaient de leur avoir cachée, et contre la perte du Bourget. Ils n'avaient ni armes apparentes ni armes cachées.
Un Membre. — J'ai vu la place de l'Hôtel-de-Ville, à cinq heures, inondée de troupes avec leurs armes, et rien que des bataillons de Belleville. A ce moment, il n'y avait pas encore un bon bataillon sur pied.
DÉPOSITION DE M. LE GÉNÉRAL TROCHU '22o
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Les troupes dont vous parlez étaient au contraire des bataillons convoqués, mais qui n'agissaient pas, comme je l'ai dit. Quant à être tous de Belleville, c'est une erreur complète. Les démagogues de Belleville et d'ailleurs n'avaient pu être prévenus ni réunis, car Flourens n'en avait que six cents environ, qui arrivaient les uns après les autres. 11 n'y en avait pas plus de cent cinquante à deux cents autour du Gouvernement dans la salle du Conseil. Les autres gardaient les appartements et les escaliers. Plus tard, sous la conduite de Tibaldi et autres révolutionnaires plus ou moins connus, un bataillon de démagogues s'établit au bas de l'Hôtel-de-Ville, bordant les grilles, surveillant et arrêtant les arrivants. Mais ils étaient numériquement insuffisants pour cet office, et durent laisser passer les gardes nationaux dévoués qui vinrent nous proposer de tenter une sortie avec eux. En tout, j'estime qu'il n'y a pas eu à l'Hôtel-de-Ville, cette nuit-là, plus de 1,300 sectaires, bien qu'il y en eût plus de 6,000 dans Paris dévoués et obéissant à Flourens. Il n'avait pas eu le temps de les réunir, et c'est ce qui fit échouer son entreprise. On voyait qu'il était incertain et que ses hommes regardaient derrière eux. C'est ce qui fit quils n'osèrent pas nous tuer.
M. LE Comte Daru. — Ainsi, vous croyez qu'il n'y eut de leur part ni complot, ni préméditation; on a voulu profiter de l'émotion que faisaient naître daî?s les esprits l'échec du Bourget et la capitulation de Metz, mais on n'a pas à l'avance organisé ce mouvement?
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — lls out mouté le coup quand ils ont appris la tournure des événements, mais leur soudaineté les a surpris sans préparation.
Je crois même, sans pouvoir l'affirmer toutefois, que Delescluze
et peut-être aussi Blanqui, venus à THôtel-de- Ville dans les premiers moments, ont disparu avec d'autres bien avant la fin du drame; quand ils ont vu le premier acte accompli, personne n'osait aborder le second.
M. LE Comte Daru. — Etait-ce enfin une conspiration ou un mouvement fortuit né à la suite des événements du Bourget et de Metz?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oli ! la conspiration des sectaires était permanente à Paris. Les événements de Metz et du Bourget troublant au plus haut degré tous les esprits, étaient une occasion. Mais ils n'avaient pas pu les prévoir et n'étaient pas prêts. J'ajoute que l'attitude de la Garde nationale, en général, fut excellente cette nuit-là, comme je l'avais prévu, dès qu'elle sut le fond des choses. Mais le 31 octobre a été son dernier effort politique conservateur. Plus tard, les journaux l'ont pénétrée de l'idée qu'elle était la première troupe du monde ; qu'elle était parfaitement en état de forcer les lignes Prussiennes; mais que la trahison ou l'incapacité du Commandement ne voulait pas utiliser ces incomparables légions. Alors, elle s'est montrée pleine d'orgueil,elle nous est devenue hostile; le mécontentement et les mauvais sentiments sont entrés dans l'esprit du plus grand nombre.
M. LE Comte de Rességuier. — Voulez-vous me permettre, Général, de vous faire part d'une impression qui n'est pas tout à fait conforme à la vôtre? J'étais à Paris. Dans les quartiers où se trouvaient les bons bataillons de la Garde nationale, jusqu'à quatre heures on ne savait absolument rien de ce qui se passait.
L'Hôtel-de- Ville était alors entouré par les mauvais bataillons, et vers cinq heures beaucoup de ceux-ci se retirèrent en disant :
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tt L'affaire est faite, nous n'avons plus besoin de rester ici. » Ils ont regagné leurs quartiers 'en disant i a La Commune est proclamée ! X
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Ce n'était pas vrai à ce moment.
M. LE Comte de Rességuier. — Ils le croyaient, et ils partaient en disant : « C'est fini. » Alors seulement, dans les quartiers où j'étais, nous avons été prévenus et nous avons pris les armes, mais sans ordre, isolément, et quand nous sommes arrivés sur la place, l'Hôtel-de-Ville était au pouvoir de l'insurrection, et la plupart des mauvais bataillons étaient partis, croyant leur victoire assurée.
M. LE GÉxNÉRAL Trochu. — Ce serait la première fois qu'on aurait vu des conspirateurs abandonner la partie avant même qu'elle fût commencée ; car, à l'heure que vous dites, ni Flourens. ni ses hommes n'étaient en scène.
M. Chaper. — Général, c'est positif; à quatre heures et demie, ils le croyaient.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mais, dans tous les cas, quelle valeur attribuez-vous à ce fait? En quoi contredit-il l'ensemble de mon exposé? Il le confirme, au contraire.
M. Lefèvre-Pontalis . — Ce fait prouve que le mouvement n'était pas bien organisé, puisqu'on le croyait fini quand il ne l'était pas.
M. le Comte de Rességuier. — Quand les gardes nationaux des bons bataillons arrivèrent sur la place, ils crurent que le Gouvernement de la Commune était installé, qu'ils arrivaient trop tard, et ils s'en allèrent.
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Il me semble que c'était pour eux le cas de rester. Enfin je vois, d'après votre récit, que tout le monde s'en allait, les bons et les mauvais bataillons.
M. CiiAPER. — Mon Général, à cinq heures et demie, la discussion roulait sur la question de savoir quels étaient les membres de la Commune. Le Général de Chabaud-Latour rentrait chez lui vers cinq heures avec moi, il ignorait tout ce qui s'était passé ; un de ses amis, très-ému, vint lui apprendre que le Gouvernement était renversé et que la Commune était proclamée. 11 lui montra un papier : « Voici la liste qu'on jette par les fenêtres de rHôtel-de-Ville. » A cinq heures et demie, il n'était plus question que de savoir si c'était Delescluze qui serait président ou M. Dorian. Quant au Gouvernement du 4 septembre, il était renversé, hors de cause.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — JMgnorc absolument ces choses, et je ne vois pas ce qu'elles tendent à établir.
Ce que je puis affirmer, c'est que tant qu'il a fait jour sur la place, ie n'ai pas vu de troupes de la Garde nationale y stationner en permanence. Il Cbt venu des bataillons, et je me rappelle même que l'un de mes collègues, je crois que c'était M. Ferry, me dit : a Voyez-vous ce bataillon qui s'en va? C'est celui de Millière. » Cétait donc, comme je l'ai dit, et comme vous le confirmez vous-même, des allées et venues continuelles de bataillons, bons ou mauvais, je n'en sais rien. Plus tard, quand nous avons été aux prises avec l'émeute, nous ne nous sommes plus mis aux fenêtres , seulement je persiste à ne pas comprendre comment les sectaires, qui avaient dirigé, selon quelques-uns d'entre vous, toutes leurs troupes sur IHôtel-de-Ville, n'y ont laissé que mille à douze cents hommes, de manière à perdre la partie.
M, LE CosiTE DE Rességuier. — Parcc qu'ils ont cru que le Gouvernement de la Commune était installé.
Je vois là, pour ma part, un plan arrêté et plus suivi que ne
la cru M. le Général Trochu. Les sectaires donnent des ordres à tous les bataillons qui leur sont dévoués. Ils les réunissent sur la place de THôtel-de- Ville ; les mauvais bataillons obéissent, les bons bataillons ne sont pas convoqués; l'armée de Tinsurrection, bien organisée, bien conduite, fait son coup de main avant qu'on ait songé à lui opposer aucune résistance. Puis on lui dit : « C'est fini, vous pouvez vous retirer. » Alors seulement, nous avons été prévenus, quand on croyait le Gouvernement renversé et remplacé.
M. LE GÉNÉRAL Trochu . — Je ne dis pas que pour vous les choses ne se soient ainsi passées, et que vous ne les ayez pas ainsi aperçues. Mais pour moi, qui ai vu beaucoup de révolutions, pour mon m.alheur, tout plan de révolution (je ne parle que de ce qui s'est passé sous mes yeux pendant le siège} a consisté invariablement en ceci : « Occuper en grande force THôtelde-Ville, l'Imprimerie nationale, le Journal officiel; se rendre par là maître de toutes les communications officielles avec la ville surprise et désorientée. »
Un Membre. — Ils se sont rendus à l'Imprimerie nationale !
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Oui, mais en très-petit nombre, et sans les moyens de forcer le poste par lequel je la faisais garder.
Tous les plans de révolution démagogique qui furent préparés à Paris avaient, je le répète, ce caractère, et je trouve que la démagogie était très-faible le 31 octobre, car elle était complètement maîtresse du terrain jusqu'à la nuit, et elle n'en a pas su profiter, non pas faute d'audace, car elle en montra beaucoup, mais faute de nombre et d'organisation. Il ne faut pas perdre de vue que je tenais systématiquement au dehors, en face de l'ennemi, toutes les troupes organisées. Pour le 18 mars, la préparation de la démagogie était ancienne et très-forte ; elle s'était
faite au grand jour depuis la fin de la guerre. Elle avait constitué un centre d'insurrection qui avait sa citadelle et une formidable artillerie. On cite toujours les bataillons de Belleville 1 Mais il y en avait de bons; il y avait des chefs de bataillon qui étaient entièrement entre les mains du Général Cailler, qui a commandé le secteur de Belleville pendant tout le siège avec beaucoup de fermeté, de prudence et d'habileté. Il n'a pas quitté un seul instant son quartier général, qui était au centre même de cette population très-travaillée, et jamais il n'y a eu de sédition ! Ne vous y trompez pas, on rencontrait dans la plus mauvaise Garde nationale de Paris des groupes excellents. Je vais vous en citer un ex'împle qui est frappant. Ecoulez cette histoire, qui vous révélera tout le siège de Paris au point de vue où je me suis placé pour vous le faire comprendre.
Le bataillon des Gobelins, entièrement composé d'ouvriers, était très-difficile à conduire et me donnait souvent des alertes. 11 s'était donné pour chef, par l'élection, M. Sapia, déclassé de bonne famille et l'un des hommes les plus dangereux de Paris (c'est celui-là même qui, le 22 janvier, en plein jour, avec 200 sectaires, dans une entreprise encore moins concertée et plus isolée que celle du 31 octobre, attaqua riIôtel-de-VilIe par un feu roulant de mousqueterie, et fut tué lui-même, après avoir tué et blessé plusieurs des défenseurs surpris).
Un jour, cet homme réunit, sans ordres, son bataillon en armes et l'excite à marcher sur l'Hôtel-de-Ville, déclarant hautement qu'il faut renverser le Gouvernement. Immédiatement sa troupe se jette sur lui, le lie et me l'amène au Louvre.
Vous voyez que, dans la Garde nationale réputée la plus dangereuse, il y avait des hommes d'ordre.
Je livre Sapia à un conseil de guerre de la Garde nationale,
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formé selon la loi, qui m'inspirait toute confiance, et qui était présidé par un Contre-Amiral commandant de secteur ayant la réputation d'un homme énergique. Sapia est acquitté et mis en liberté !
Voilà le point d'appui et la sanction que rencontrait l'autorité quand elle voulait faire justice de la démagogie !
M. Ghaper. — Je voudrais vous demander, Général, si vous avez su que, pendant que vous étiez à l'Hôtel-de-Ville, on eût envoyé aux portes de Paris l'ordre de les faire fermer?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Cçt ordro émanait-il des insurgés ou de l'état-major général ?
M. Ghaper. — Probablement des insurgés. Je tiens le fait d'un Amiral commandant l'un des secteurs.
M. le Général Trochu. — Cela se pourrait très-bien, mais je n'en ai rien su .
M. Ghaper. — Cet Amiral m'a dit que, le 31 octobre, il avait reçu pendant la journée l'ordre de fermer les portes. H a télégraphié au Général Schmitz, pour lui demander confirmation de l'ordre, car il savait dès le matin qu'il y avait un peu d'émotion à l'Hôtel-de-Ville. Il a été surpris, il n'a pas voulu agir sans prendre de renseignements, il a demandé de qui venait l'ordre.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — A quelle heure?
M. Ghaper. — Avant la nuit ; la nuit venue, il fit fermer les portes .
L'ordre était censé venir de l'Hôtel-de-Ville et émaner du Gouvernement, mais il l'a attribué au pouvoir insurrectionnel et a pensé qu'on voulait empêcher la sortie de M. Thiers.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — M. Thiors n'était plus à Paris depuis deux jours.
Je vous ai montré le siège de Paris dans ce que j'appelle sa
douloureuse réalité, c'est-à-dire l'absence absolue de toute force administrative, judiciaire ou de police, offrant au droit un appui et une sanction. Mais ii y avait d'autres faits non moins graves, c'est que, à côté du Gouvernement, des agents du Gouvernement, agents en même temps de la démagogie, travaillaient constamment contre le Gouvernement.
Ainsi, voilà M. Chaper qui me raconte un fait de fermeture des portes que je ne connaissais pas, et il y en a eu bien d'autres.
C'est que partout, et à rHôlel-de-Ville même, se trouvaient des
fonctionnaires secondaires, que je ne nomme pas, parce que je
n'ai pas en main les preuves matérielles de leur complicité,
qui étaient plus ou moins d'accord avec les démagogues et les
aidaient.
Un autre exemple : nous arrêtons M. Flourcns. Il représentait dans la démagogie une spécialité ; ce n'était pas, comme on le croit, un scélérat. C'était un fou, un fanatique plein d'orgueil, qui avait reçu de l'éducation et de l'instruction. J'ai eu des rapports avec lui, quand il était chef de bataillon et major de rempart. 11 se moFitrait très-soumis, très-discipliné, poli. Mais dès qu'il était devant leèioules, il visait aux grandsrôles, à l'héroïsme et devenait infiniment dangereux.
Nous l'avions enfermé à Mazas, prison très-forte, où l'on mettait d'ordinaire les hommes qu'il était important de bien garder. Une nuit, le Préfet de police apprend et fait savoir au Gouvernement que la prison de Mazas a été forcée, que Flourens et plusieurs hommesdangereux ont été délivrés. Comment s'expliquer un fait aussi imprévu? C'est que des agents du Préfet de police donnaient, à l'intérieur, la main à la démagogie du dehors, et que, parmi les hommes de garde eux-mêmes, elle avait des complices.
Il aurait fallu une police très -nombreuse, active, vigilante, confiante, vigoureuse, agissant comme dans les temps prospères; il aurait fallu une Garde nationale dont les éléments auraient été choisis un à un. L'Empire avait eu 60 bataillons de Garde nationale ; nous en avions 260 ! Il aurait fallu une justice fonctionnant avec la même énergie que lorsque le Pays est tranquille, justice civile et justice militaire. Il aurait fallu des troupes régulières, disciplinées, employées non pas devant l'ennemi qui nous entourait, mais devant la démagogie qui était à notre centre. Non-seulement rien de cet ensemble, qui est toute la force d'un Gouvernement, n'existait, mais c'est le contraire qui existait.
Les irresponsables, comme quelques-uns de vous aujourd'hui, venaient me dire : « Livrons bataille à l'intérieur! » Mais vous le savez mieux que moi, c'est tout ce qu'attendait M. de Bismark, et l'effroyable problème qui se dressait devant moi, et devant moi seul, c'était de combattre indéfiniment l'ennemi, sans lui donner le spectacle réjouissant et réconfortant pour lui, accablant et déshonorant pour nous, de la guexre civile. Cette guerre • civile, je l'ai contenue pendant quatre mois et demi de siège, par la seule autorité morale de mon commandement et de la situation. Et quand, le 31 octobre, sous le fusil et voué à une mort plus que probable, j'ai tenu ferme dans ces vues, interdit de faire venir les troupes du dehors, et compté sur un mouvement de la Garde nationale et de l'opinion, j'ai eu plus de force et plus de véritable énergie et plus de vues d'avenir que tous les conseilleurs.
Ce jour-là s'est produite une force morale énorme, sans combat, au milieu de grands périls. L'âme de Paris s'est réveillée, comme l'ont attesté les élections d'alors. La journée du 31 oc-
tobre peut seule expliquer les trois mois de siège qui l'ont suivie, dépassant de moitié les prévisions des plus optimistes. Jamais, entendez-vous, votre bataille dans les rues, très-incertaine dans ses effets, quoi que vous en pensiez, ne vous aurait donné cela.
Et cette longue durée du siège de Paris aurait pu vous sauver, si TAutriche, si l'Angleterre, si l'Italie, si l'Amérique vous avaient rendu ce qu'elles vous devaient.
Voilà la réalité que l'avenir, à défaut du présent, comprendra, je l'espère.
M-, Chaper. — Voulez -vous me permettre, mon Général, de vous adresser une question sur ce point?
H vous a fallu certainement beaucoup d'énergie, une énergie toute spéciale pour une telle conduite. Cela est évident. Mais voici où j'en veux venir. Vous étiez prisonnier, il s'agissait de déterminer, hors de l'Hôtel-de-Ville, quelqu'un à prendre la direction, car la Garde nationale ne recevait pas d'ordres, le Général Tamisier étant prisonnier. J'allais, de la part du Général Chabaud-Latour, chez le Général Schmitz, votre Chef d'Étatmajor général, eLvoici ce que j'ai vu, — je n'étais pas seul, — je l'ai vu, moi personnellement, avoir une conversation, je pourrais dire presque une discussion, avec de nombreux Officiers de la Garde nationale, qui arrivaient incessamment demander des ordres. Le Général Schmitz leur disait : « Allez à l'État-major général de la Garde nationale. — C'est inutile, le Général est prisonnier. »
M. LE GÉNÉRAL Trocru. — Mais le Chef d'État-major général de la Garde nationale, le Colonel Montagut, Officier plein d'énergie, d'initiative et de dévouement, était là. Est-ce qu'il était prisonnier?
M. CiiAPER. — Pour moi, je le crois, parce que je l'ai entendu dire le 31 octobre, et depuis.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je crois pouvoir affirmer qu'il n'était point à l'Hôtel-de-Ville.
M. Chaper. — Enfin c'était ce que tout le monde croyait à ce moment-là. Le Général Schmitz refusait absolument de donner des ordres, non- seulement aux troupes, mais à la Garde nationale. Je me rappelle lui avoir dit : « Supposez que le Général Trochu ait été tué au lieu d'être prisonnier ;le Général Tamisier est prisonnier ; qui donc donnerait des ordres à la Garde nationale? » Il répondait toujours : « Je n'ai pas d'ordres à donner à la Garde nationale. — Mais enfin, disais-je, Tamisier est prisonnier. Qui donc donnera des ordres si ce n'est vous? » Aviezvous prescrit au Général Schmitz de s'abstenir ainsi dans tous les cas?
M. LE Général Trochu. — - Dans l'habitude, c'était moi-même qui donnais des ordres, soit au Général Tamisier, soit au Chef d'État-major général, le Colonel Montagut. L'un ou l'autre, le plus souvent l'un et l'autre venaient directement les recevoir dans mon cabinet.
M. CiiAPER. — Soit ; mais lorsque les Officiers de la Garde nationale demandaient des ordres, affirmant que le Général Tamisier était prisonnier, le rôle du Général Schmitz, dans cette journée, pourrait être incriminé de la manière la plus vive, et, quant à moi, j'approuve complètement les reproches qu'on lui a faits, parce que j'ai tout vu et entendu.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Cependant quelque chose vous a échappé, qui est toute la philosophie et le dernier mot de cette discussion. C'est que, dans les grands périls, quand le responsable disparaît, il est très-difficile de lui trouver un remplaçant,
car tout le monde juge son rôle, mais personne n'en veut. Et puis, le trouble arrêtait tous les esprits.
M. LE Président. — Il résulte de tout ce que vous venez de nous dire, Général, que vous n'avez pas voulu qu'on se servît des troupes massées hors de Paris et qu'on les fît rentrer pour vous délivrer. La force ne vous manquait pas, mais vous avez voulu agir uniquement par la Garde nationale? C'était là votre système.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Absolument; et j'en ai dit les raisons. Toute la donnée et toute la durée du siège reposent sur cette base. 11 est vrai que j'aurais pu être tué et le Gouvernement renversé; c'était une situation dangereuse et précaire pour nous. Mais vis-à-vis de l'ennemi, au dehors, elle était pleine d© force moraleet de grandeur. Aussi l'ennemi rendit-il à la défense de Paris toute la justice qu'on lui refuse à Paris.
M. LE Président. — Avez -vous quelques renseignements à nous donner sur l'espèce de transaction qui a été faite entre certains membres du Gouvernement prisonniers à l'Hôtel-de-Ville et les insurgés pour sauver les otages?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — J'ai déjà dit que je n'avais jamais rien su d'officiel et de précis à ce sujet.
M. LE Président. — Si vous n'avez aucun souvenir personnel, il est inutile que vous en parliez.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mais je puis dire tout ce qu'on m'a raconté à ce sujet. Les insurgés, qui avaient plus d'une fois menacé les otages de mort, les entouraient, et ils étaient euxmêmes entourés par la Garde nationale et les mobiles. Il y eut, paraît-il, un accord par lequel les otages furent rendus, et les insurgés purent s'en aller sans être inquiétés. Mais les membres présents du Gouvernement durent y être étrangers, puisque le
lendemain, comme nous et sans hésitation, ils ordonnèrent l'arrestation-de tous les chefs de l'insurrection qu'ils avaient reconnus.
Quant à l'accord lui-même, il s'explique très- bien par la crainte qu'ont eue les libérateurs de voir tuer avant la libération les hommes qu'ils voulaient sauver.
Cela dépend du degré d'intérêt qu'on attache aux existences menacées. Ceux qui entendaient, avant tout, sauver M. Jules Favre, le Général Le Flô et les autres, ont fait l'accord. Ceux qui voulaient, avant tout, saisir ou tuer les insurgés, ont trouvé l'accord mauvais. Cela se comprend de soi-même.
Ce qui m'a surpris, c'est que le Préfet de police, M. Edmond Adam, notre collègue aujourd'hui, dont le caractère nous inspirait et méritait toute confiance, se fût séparé sur ce point des membres du Gouvernement qui étaient à l'Hôtel-de-Ville, notamment de M. Jules Ferry. Il déclara que l'accord était réel ; qu'il rendait impossibles, selon lui, les arrestations ordonnées; qu'il ne pouvait y concourir comme Préfet de police, et qu'il donnait sa démission. Ce qui ne peut être contesté, c'est une déclaration formelle du Général Le Flô. Le Général Le Flô. revenu de l'Hôtel-de-Ville, m'a dit, parlant à moi :' « Mon cher ami, il est heureux que cette terrible crise se soit ainsi terminée; nous avons été en face de la mort jusqu'au dernier moment. Quant à moi, je me suis porté de ma personne au-devant des mobiles du Finistère qui me sont dévoués, et je leur ai ordonné de ne pas aller plus loin et d'attendre. »
Or, le Général Le Flô n'est pas le premier venu. C'est un caractère solide, un homme d'une énergie très-connue. On voit que lui-même, dans les circonstances qu'il pouvait juger mieux que personne, n'a pas voulu que les mobiles du Finistère fissent violemment irruption dans la salle où étaient les otages.
Je crois, quant à moi, qu'il n'y a eu aucune convention définie et liant les parties, mais un accord tacite, qui était la conséquence même des angoisses qui remplissaient les esprits en un tel moment.
Il y a un fait que j'ai entendu rapporter, c'est que Flourens était sorti de là ayant au bras le Général Tamisier. Cela donnerait la mesure du bien jugé des conjectures que je viens d'exprimer devant vous. M. Tamisier est un excellent homme, trèsloyal, et je l'ai toujours trouvé très-dévoué à l'ordre.
Un Membre. — • M. Dorian était alors Ministre des travaux publics ; il fut porté sur les listes de la Commune ; a-t-il transigé avec les émeutiers qui s'étaient emparés de l'Hôtel-de-Ville? a-t-il accepté, comme Président de la Commune, sa nomination?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je vous dirai tout mon sentiment sur cette affaire, qui, vous le comprenez, est très -délicate. M. Dorian est un très-brave homme, d'un caractère très-doux, etq"ui, pendant le siège, a fait de très-grands efforts. 11 a été très-utile pour réveiller l'industrie Parisienne ; il a créé avec elle, par l'effet d'un véritable tour de force patriotique, une immense artillerie, qui, il faut bien le dire, n'était pas toute bonne, mais enfin qui a rendu de grands services. De là, pour lui, une popularité sans limites; et, comme toujours, cette popularité l'a perdu, en le désignant au choix populaire pendant la crise.
Aux yeux des foules, il représentait le patriotisme, le courage, le génie d'organisation. Nous, au contraire, nous étions, selon les goûts, des incapables ou des traîtres qui voulions empêcher l'industrie Parisienne de développer contre l'ennemi ses immenses moyens scientifiques et mécaniques. Ainsi, pour faire des canons, nous demandions ridiculement toute sorte de vérifi-
cations sur la qualité du métal ; et quand ils étaient faits, toute sorte d'expériences inutiles sur les pièces. Dorian, disait-on, ne connaissait pas toutes ces entraves, et toutes ces lenteurs, et toutes ces défiances. II savait que la Garde nationale de Paris et l'industrie de Paris seraient en mesure'de sauver la France. II saurait s'en servir.
Voilà le thème qui s'empara de tout Paris, et comment le pauvre M. Dorian, auquel je ne crois pas de goût pour la démagogie, acquit une popularité dont son caractère ne permettait pas qu'il supportât les inévitables effets.
Je vous dois toute la vérité, et je l'exprimerai nettement, telle que je l'aperçois. On a cru dans Paris et dans l'Assemblée que M. Dorian était le meneur de cette crise ; voici comment je juge la part qu'il y a prise :
Les sectaires, après s'être emparés de l'Hôtel-de-Ville, ont cherché, pour tempérer la terrible signification qu'avaient leurs noms, un nom qui pût être plus facilement accepté. Ils choisirent M. Dorian, en raison de sa grande popularité quasi-militaire. II y a là quelque analogie, quant aux circonstances, nullement quant aux personnes et aux intentions, avec les considérations qui firent que, le 4 septembre, je fus sollicité d'entrer dans le Gouvernement avec le Général Le Flô et l'Amiral Fourichon.
Un Membre. — Il y a une différence, Général!
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Il v en a plus d'une, et la plus grande, c'est qu'après avoir fait une seule réserve, j'ai accepté mon martyre, tandis que M. Dorian n'a pas du tout accepté le sien.
Je puis retracer très-exactement la scène que j'ai eue en ce moment sous les yeux.
Je vois encore Flourens monté sur la table du Conseil et
lisant les noms des membres du nouveau Gouvernement. Le pauvre Dorian, dans un émoi impossible à exprimer, se lève, monte à son tour sur une chaise et dit: «Je suis un homme 0 paisible, je suis tout entier à des travaux qui n'ont rien de « commun avec la situation que vous voulez m'jbliger de pren- « dre. Je n'y ai aucune aptitude, et je ne puis l'accepter. »
C'était un tumulte indescriptible, on ne s'entendait pas; j'étais à deux mètres de Jules Favre, qui, à ce moment, apostrophait ces hommes avec la plus rare énergie, leur reprochant d'avoir ruiné la défense, d'avoir violé la loi et leur disant : « Vous êtes des scélérats et vous resterez des scélérats 1 » On ne l'écoutait pas, on criait à M. Dorian : « Nous ne vous entendons pas ! sur la table! sur la table! sM. Dorian s'exécute, monte sur la table et continue sa déclaration, maison ne veut plus l'entendre, on lui crie : a Si ! si ! c'est vous que nous voulons. » Il est entraîné dans un cabinet où l'on formait les listes. Je ne sais pas ce qu'il y a fait, ni ce qu'il est devenu. Je crois bien qu'on lui a persuadé qu'il allait sauver les otages, ce qui a peut-être déterminé le pauvre homme à accepter un rôle de transaction.
Enfin, les insurgés s'en sont servis toute la nuit, et je me persuade que, très-violenté et très-peu propre à la résistance, il a beaucoup souffert.
M. LE Comte de Rességuier. —Est-ce qu'il n'a pas signé le décret de convocation des électeurs?
g M. LE GÉNÉRAL Trochu. — C'cst possiblo, mais je ne puis l'assurer.
Un Membre. — Ce décret a été imprimé par l'imprimerie nationale; ils avaient donc cet établissement en leur possession?
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Je ^nc sais; peut-être pendant quelques instants. Pourtant l'imprimerie avait une garde.
DÉPOSITION DE M. LE GÉNÉRAL T R 0 C lU 2il
Un Membre. ~ Cette affiche a été signée aussi par MM. Etienne Ara go et Schœlcher.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je l'ignore ; dans tous les cas, elle a été signée par des gens qui n'étaient pas du Gouvernement. Quanl à M. Etienne Arago, je suis sûr de l'avoir vu parmi nous, au moins pendant quelque temps, à titre d'otage, à ce qu'il m'a paru.
M. LE Général d'Aurelle de Paladines. — Je désire adresser au Général Trochu une question incidente de peu d'importance, qui même n'a pas de rapport avec la question que nous traitons en ce moment, mais qui, en présence du Général Trochu, doit être élucidée.
Dans une première séance, on a désiré être éclairé sur les traitements qui étaient alloués aux membres du Gouvernement de la défense nationale ; j'ai entendu le Général Trochu dire qu'il avait été alloué un traitement, et que deux membres seulement n'avaient pas voulu l'accepter. Je lui demanderai de répéter ces paroles?
M. le Général Trochu. — C'est un détail privé ; mais puis- ' que la question m'est posée, j'y répondrai. Je ne sais de cette affaire que ceci : c'est qu'un jour on est venu nous dire, alors que nous étions en Conseil, de vouloir bien, en nous en allant, percevoir notre traitement. Je demandai ce que c'était que ce traitement; on me répondit: « Général, c'est un traitement « comme membre du Gouvernement. » J'ajoutai alors : « Je « n'avais pas entendu dire que les membres du Gouvernement « eussent un traitement, et comme, moi, j'ai un traitement mili- « taire, je ne veux pas en toucher un autre comme membre du « Gouvernement. »
Un Membre. — Quelle était la somme allouée ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — S0,000 francs, je crois.
Un Memrre. — En effet, M. Crémieux a dit que le traitement était de 30,000 francs.
M. le Général Trochu. — Enfin, pour terminer cette question, je pris le reçu et j'y inscrivis ce qui suit : « Le soussigné déclare que, Gouverneur militaire, il touche à ce titre un traitement militaire et ne recevra pas de traitement civil. » Et je signai. Un autre membre du Gouvernement ne voulut pas accepter de traitement; ce fut M. Rochefort.
M. le Général d'Aurelle de Paladines. — Oui 1 II déclarait que les membres du Gouvernement provisoire ne devaient pas recevoir de traitement, et, quant à lui, il le refusait. Je crois qu'il est inutile de s'appesantir davantage sur cette question, que j'ai cru devoir soulever malgré son peu d'importance.
Un Membre. — Si, cela a son intérêt.
M. LE Général Trochu. — On comprend très-bien que les membres du Gouvernement qui n'avaient pas de traitement en acceptassent un, et je n'ai pas entendu poser là pour l'exemple.
Un MEiiBRE. — N'y a-t-il pas eu un conseil des membres du Gouvernement de la défense nationale dans lequel or a agité la question de savoir si l'on procéderait, oui ou non, aux élections d'une Assemblée, et vous rappelez-vous les raisons qu'on a fait valoir pour les ajourner?
M. LE GÉNÉRAL Trocuu. — En effet, cette question a été agitée, et on a été d'avis d'ajourner les élections, parce qu'il était impossible d'y procéder, quand un si grand nombre de départements étaient et allaient être envahis. 11 fallait un armistice pour que toute la France pût voter, et c'est quelques jours après qu'eut lieu, dans ce but, la négociation de la Haute-Maison. "
M. DE Rainneville. — Je vous demanderai s'il ne serait pas
T)r:i'OSITIOX DE 31. LE GÉNÉRAL TROCHU 243
possible (le trouver les procès-verbaux des conseils du Gouvernement de la défense nationale, et le texte des pouvoirs donnés à M. Gambetta lors de son départ?
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — J'ignore s'il y a des archives.
Un Membre. — Il a été fait des procès-verbaux; il y avait des secrétaires.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — En effet, il y avait des secrétaires: MM. Herold. Lavertujon, Durier et quelques autres. Mais jamais on ne nous a lu, ou fait approuver, ou signer des procèsverbaux.
M. DE Ralnneville. — Il serait très-importaut de retrouver ces procès -verbaux.
M. le Président. — Oui; mais cela ne regarde pas le Général.
Maintenant, sur la question diplomatique, pouvez-vous nous donner quelques renseignements? Savez-vous si, au moment de l'insurrection du 31 octobre, l'armistice avec ravitaillement devait être accordé?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. —Je ne puis répétera ce sujet que ce que je vous ai déjà dit.
M. LE Président. — Vous devez avoir reçu des renseignements positifs sur les négociations qui ont été engagées alors?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — J'ai su de source certaine, comme je vous l'ai dit, que le Roi et M. de Bismark étaient disposés à accorder l'armistice avec ravitaillement, pendant lequel on convoquerait une Assemblée, quand la sédition du 31 octobre est venue modifier leurs vues. Quant à M. Thiers, il ne conseillait rien avec précision. Mais il croyait que ni nos efforts ni ceux de la province n'aboutiraient au succès, et qu'alors il faudrait plus lard faire la paix, coûte que coûte, à des conditions de plus
en plus lourdes. C'était un conseil, implicite si l'on veut, théorique dans tous les cas, car le Gouvernement ne pouvait pas traiter de la paix.
Une Assemblée seule le pouvait.
Quant à M. de Bismark, il n'a jamais directement négocié avec nous, si ce n'est pour l'armistice de la capitulation, et il a tout fait pour rendre ces négociations difficiles ou impossibles.
Je considère comme certain que, pendant le siège, M. de Bismark a eu des journaux à lui et une action très-directe sur la démagogie. Je l'ai dit dans une autre commission, celle de l'Enquête sur le 18 mars; j'ai même donné lecture de quelques textes qui ont un certain intérêt sous ce rapport.
U.\ Membre. — Je voudrais demander au Général si, dans sa pensée, les événements du 31 octobre ont fait changer la résolution de M. de Bismark, c'est-à-dire si, la veille du 31 octobre, il consentait à l'armistice avec ravitaillement et le lendemain changeait d'avis par suite des événements qui venaient de se produire?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — M. de Bismark n'a jamais officiellement consenti à l'armistice avec ravitaillement, comme vous semblez le croire. Mais, ainsi que je l'ai déjà dit, j'ai su, par des renseignements sur lesquels je ne puis avoir aucun doute, que le Roi et M. de Bismark s'étaient décidés à adopter celte solution, quand la sédition du 31 octobre est venue rendre aux espérances et à la politique Prussiennes toute leur force. Cette politique consistait à attendre la reddition de Paris de soulèvements intérieurs qui ne manqueraient pas de s'y produire. C'était ce qui avait conduit M. de Bismark à refuser à M. Jules Favre, à Ferrières, tout arrangement honorable. Mais à la fin d'octobre, l'hiver arrivait, les soulèvements ne venaient pas, et après avoir
longtemps refusé l'armistice avec ravitaillement, le Roi et M. de Bismark-(je l'ai su de source certaine, je le répète) allaient l'accepter. La sédition du 31 octobre leur fit penser que la reddition ne pouvait désormais se faire attendre. Elle se fit attendre cependant, et vers la fin de décembre, l'ennemi, qui avait fini par accumuler autour de nous une énorme artillerie de siège, prit la résolution barbare d'activer la sédition par les horreurs d'un bombardement soutenu.
Voilà l'exposé véridique des vues dans lesquelles les Prussiens ont opéré autour de Paris et de la succession des principaux faits du siège.
Un Membre. — On considérait comme inutile de négocier avec une ville dans laquelle des mouvements révolutionnaires considérables se produisaient si souvent.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oui, M. de Bismark comptait que la révolution allait lui livrer Paris.
M. LE Comte Daru. — Le Gouvernement de la défense nationale, après le 31 octobre, a pris, au point de vue diplomatique, une grande responsabilité. M. Thiers avait parcouru l'Europe ; il connaissait parfaitement l'état de la France; il vous annonçait la capitulation de Metz, que vous ignoriez...
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — La nouvelle en était venue aux journaux par les avant-postes Prussiens. Nous ne l'avions pas crue, et le Gouvernement avait fait une proclamation qui défendait le Maréchal Bazaine et son Armée contre les imputations dont on les accablait.
M. LE Comte Daru. — C'est M. Thiers qui vous a, dans tous les cas, confirmé cette nouvelle. Vous, vous étiez enfermés dans Paris, ne sachant rien de ce qui se passait au dehors ; vous sentiez la nécessité de traiter ; M. Thiers arrive et vous dit : « Trai-
2i6 APPENDICE
tez, acceptez Tarmistice sans ravitaillement ; c'est mon avis, si toutefois j'ai le droit de vous en exprimer un. » Nous n'avons pas encore entendu M. Thiers ; je répète les paroles qui nous ont été rapportées et qu'on lui prête.
« Acceptez, disait-il, l'armistice sans ravitaillement; cela est contraire, il est vrai, aux lois de la guerre, mais je vous engage à accepter cette proposition ; traitez aujourd'hui, vous le pouvez, vous ne le pourrez peut-être pas demain. » Vous avez refusé!
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Vous parlez ici fort à l'aise, mon cher collègue, d'une situation dont vous ne vous faites pas l'idée. A cette époque, nous avions des vivres pour plus de deux mois. Nos cent mille mobiles, armés et équipés, étaient en état de combattre. L'organisation de la Garde nationale mobilisée était avancée. Nous étions dans notre maximum de force. L'esprit public, dans Paris, était au comble de l'exaltation. J'aurais défié qui que ce fût de traiter, comme on dit que c'était possible, pour deux milliards et la cession d'une partie de l'Alsace. Paris et la France n'étaient alors, à aucun degré, préparés à ces humiliations, et croyez qu'il nous a fallu faire beaucoup de chemin dans la défaite- et dans la souffrance pour arriver à nous soumettre à ces effroyables exigences de l'ennemi. 11 a d'ailleurs pris la peine de répondre officiellement, depuis, à ceux qui croient qu'on pouvait alors traiter avec lui à des conditions relativement plus favorables. Il a déclaré que, dès le désastre de Sedan, l'exigence des trois milliards et de l'Alsace-Lorraine avait été irrévocablement décidée dans les conseils du Roi- Je puis d'ailleurs dire comment, la veille de la sédition d'octobre, M. Thiers , arrivé ce jour-là à Paris, s'exprima devant le Gouvernement.
M. LE Comte Daru. — Je fais précisément allusion à l'entre-
DÉPOSITION DE 31. LE GÉNÉRAL TROCHU ^Al
vue de M. Thiers avec MM. Jules Favre et Ducrot, au pont de Sèvres. '
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Cette conversation, dont je ne sais pas les termes, n'était pas officielle. Le Général Ducrot n'était pas membre du Gouvernement qui n'était représenté là que par M. Jules Favre. Je vous parle du jour où M. Thiers, entouré de tous les niembres du Gouvernement, dans une conférence qui a duré quatre henres, a exposé ses vues ; eh bien, là, M. Thiers nous a dit...
Un Membre. — Pardon, Général. Il est évident que Tentrevue de M. Thiers avec les membres du Gouvernement est antérieure au 31 octobre, et celle dont le Général Ducrot nous a parlé est postérieure à cette date.
M. LE Général Trochu. — Cela ne fait pas doute, et je vais préciser les faits devant vous.
M. Thiers venant de faire ce tour de l'Europe dont on a parlé, est arrivé la veille du 31 octobre au ministère des affaires étrangères, et là, entouré de tous les membres du Gouvernement, dans une conférence officielle où chacun avait sa responsabilité, il nous a exposé qu'il n'avait encore qu'entrevu, en passant à Versailles, M. de Bismark avec lequel il devait conférer le lendemain; qu'il n'était pas encore fixé, par conséquent, sur le fond de la situation; mais que, par ce qu'il avait vu pendant son voyage à l'étranger, par ce qu'il avait vu des Armées de la Loire, il naugurait pas bien de l'état des affaires. Il ne nous a pas du tout engagés à accepter telles ou telles conditions ; il ne nous a point dit que des conditions eussent été posées. Il a envisagé avec beaucoup de réserve celles qui le seraient certainement, y compris celle de l'armistice avec ravitaillement, sur laquelle il n'avait pas perdu tout espoir de réussir, mais qui lui
2i8 APPENDICE
semblait pourtant très-incertaine ; il nous a dit qu'il convenait d'examiner si, malgré la dureté insolite d'un tel armistice, il ne faudrait pas se résoudre à accepter cette condition, et il ajouta : « Au surplus, je ne sais que vous conseiller, dans la douloureuse et terrible situation où vous êtes ; mais il est bien certain que les choses s'aggravant, que la situation militaire devenant plus difficile, le Pays se désorganisera encore davantage, et les conditions pourront être plus dures. » C'était bien un conseil, si vous voulez, mais un conseil infiniment réservé, dont nous ne pouvions tirer aucun parti pratique, dont nous n'avions dans tous les cas aucun parti quelconque à tirer, puisque M. Thiers ne pouvait nous faire connaître les intentions finales de M. de Bismark que dans une conférence ultérieure.
Tel est le résultat de l'unique entrevue que M. Thiers ait eue avec le Gouvernement de la défense, au ministère des affaires étrangères, la veille du 31 octobre.
Le 31 octobre, la sédition se produisit. M. Thiers devait revenir de Versailles à Parispour une seconde entrevue. Nous avions jugé que l'état des esprits, violemment excités contre M. Thiers, ne permettait pas, au point de vue de sa sécurité, qu'il vînt dans Paris même, et c'est pour cela que M. Jules Favre dut seul aller conférer avec lui au pont de Sèvres où se trouva le général Ducrot qui commandait sur les lieux.
M. LE Comte Daru. — Ce n'est pas le 31 octobre qu'eut lieu l'entrevue du pont de Sèvres, mais le 2 novembre. Le Gouverneur de Paris, dites-vous, ne connaissait pas les conditions faites par M. de Bismark ; il les eût connues qu'il ne les eût pas acceptées. 11 les a connues officiellement dans un conseil tenu le 3 novembre, dans lequel M. Jules Favre et M. le Général Ducrot en ont rendu compte. J'aime à croire que, quels que soient
les entraînemenls populaires, le Général Trochu n est pas homme, quand un grand intérêt le commande, à se laisser mener par Topinion désordon née de la multitude et à agir contre les intérêts de son Pays. Si, à cette époque, dans le Conseil du Gouvernement, il a refusé les conditions offertes, c'est qu'il a cru apparemment ces conditions mauvaises en elles-mêmes ; je n'en veux pas douter un seul instant.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Grand merci! D'abord, je ne crois pas du tout qu'elles nous aient été posées, comme vous le dites. M. J. Favre et le Général Ducrot nous ont dit le résultat de leur conversation avec M. Tliiers, qui leur avait dit lui-même le résultat de sa conversation avec M. de Bismark. Nous savons à présent, non pas officiellement et diplomatiquement, mais de manière à n'en pouvoir plus douter, le fond des intentions Prussiennes, celles qui se sont réalisées depuis. Nous les trouvâmes unanimement abominables.
M. LE Comte Daru. — C'était un point à débattre ; il dépendait, dans tous les cas, de vous de réunir une Assemblée pour résoudre cette question.
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Sans ravitaillement ? Mais alors j'aurais déserté mon rôle, qui était de défendre Paris ! Nous ne pouvions admettre d'autres négociations avec l'ennemi. Au point de vue de nos devoirs militaires, nous devions exiger le ravitaillement, ou alors c'était la reddition de Paris avancée d'autant.
M. LE CoxMTE Daru. — C'est le sentiment militaire qui vous fait parler ainsi. Mais vous aviez un double caractère, vous étiez chef d'une Armée et chef d'un Gouvernement politique. Remarquez que, pendant tout le mois de novembre, vous ne vous êtes pas battu et que vous n'en avez pas moins mangé des rations,
Vous auriez donc pu employer ce temps à réunir une Assemblée, sans que la défense de Paris en eût souffert le moins du monde. Vous et le Général Ducrot, vous avez obéi à un sentiment d'honneur militaire plutôt qu'à un sentiment politique?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oui, absolumont, et nous nous en honorons.
M. LE Président. — La réponse est nette.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oui. Et comment, dans ce procès que vous faites à la Défense, choisissez-vous le chef militaire pour montrer votre étonnement de ce qu'il ait eu des sentiments plutôt militaires que politiques? Quant à moi, j'estime, en dehors de toute politique, que si la France, tombée sous d'immenses désastres, est tombée sans déshonneur devant l'Europe, c'est parce que quelques hommes, luttant contre tout espoir, ont tenu le drapeau haut jusqu'à la dernière heure, après les désastres accomplis ! Vous dites que, puisque nous n'avons pas combattu en novembre, nous aurions pu mieux employer le temps. Quoi ! vous parlez ainsi de ce mois de novembre, marqué par les efforts inouïs qui ont préparé les combats du 29 (l'Haï, Montmesly, Epinayi et cette glorieuse bataille du 30 (Brie-sur-Marne et Villiers), où périt l'élite de mes officiers !
Oui, nous attendions alors peu des puissances étrangères, peu des Armées du dehors, malgré leurs efforts ; mais nous combattions pour le devoir et pour l'honneur, et si la France d'aujourd'hui ne s'en inquiète guère, les étrangers, nous le voyons tous les jours, le savent et le disent!
Dans ce temps-là, quand un nuage se montrait à l'horizon, il se trouvait toujours quelqu'un autour de moi, pour dire : ^^ Voilà un nuage qui vous apporte la paix. »
DÉ POSITION' un M. LI-: (zKM-îlAL TilOCHl '2o\
Jugez-en. Voici un document que Ton a regardé comme un document de paix :
«Versailles, le 5 décembre 1870.
« A S. Exe. le Général Trochu, à Paris.
« Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence que l'Armée et de la Loire a été défaite auprès d'Orléans, et qu'ensuite cette « ville a été réoccupée parles troupes allemandes; si, toutefois, « Votre Excellence juge à propos de s'en convaincre par un de « ses Officiers, je ne manquerai pas de lui communiquer un saufce conduit pour aller et venir, etc. »
Eh bien, cela a été regardé comme une offre de paix!
M. LE Comte Daru. — Et cela y ressemblait !
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Une ouverture de paix! Mais c'est signé de Moltke ! c'est un Général qui écrit à un Général. Ce n'est pas M. de Bismark qui écrit ; ah ! si c'eût été M. de Bismark, j'aurais compris jusqu'à un certain point l'interprétation (qui, aujourd'hui, amuse beaucoup les Prussiens) qu'on a voulu donner à cette note ; mais ici c'est un Général qui écrit à son adversaire : a Toute espérance de secours est perdue pour vous, vous pouvez honorablement vous rendre. » Et c'est là une ouverture de paix! Mais comment et à qui? A moi, une ouverture de paix! Est-ce que je suis un Gouvernement? est-ce que M. de Moltke a qualité pour faire des ouvertures de paix? En vérité, c'est incroyable.
Un Membre. — Etant donnés l'opinion et la puissance des éléments démagogiques pendant le siège de Paris, et l'esprit de la Garde nationale depuis le 31 octobre, quelle était la pensée du Gouvernement sur la nécessité de demander à M. de Bismark le
f>r>f) APPENDICE
maintien de l'armement de la Garde nationale dans Paris quand on a négocié l'armistice ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Alon opinion est très-arrêtée sur ce point. C'est tout simplement qu'il était absolument impossible de faire autrement. Sachez que les 230,000 hommes de Garde nationale, bons ou mauvais, que nous avions dans Paris, ne pouvaient être désarmés que par les Prussiens entrant dans Paris ! . • Un Membre. — Pourquoi ne pas les avoir laissés faire? M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Ah! ah ! Vous auriez laissé faire? Autre témoignage qui prouve que nous différons complètement de sentiment sur la situation dont il s'agit !
Un Membre. — On prétend que M. Jules Favre a insisté pour que la Garde nationale ne fût pas désarmée.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — C'est le 27 janvier, je crois, que cette question a été discutée. Voici la lettre que j'écrivis à ce sujet à M. Jules Favre :
« Nous sommes en présence du problème le plus douloureux « pour nous, le plus redoutable pour tous; il touche à des qiies- « lions qui nous accablent assurément, mais qui intéressent aussi (.- à un haut degré l'Armée Prussienne et la politique de l'Alle- « magne. L'agitation des esprits dans Paris, à l'annonce desné- (( gociations, les protestations violentes qui circulent dans la (( ville et se font jour dans la presse, disent assez en face de « quels périls va se trouver la Convention qui se discute: périls u sociaux, périls politiques : et nous verrons peut-être la solution (( de ces grands intérêts remise tout à coup à la foule, pour le « présent et pour l'avenir.
« Je me persuade que M. le Comte de Bismark et les Chefs de « l'Armée Allemande, réunis en Conseil militaire, se rendront
« compte de cette terrible situation. J'estime que le plus gros de « ces dangers pourrait être écarté, si le statu quo était maintenu « quant à la garnison de Paris et à celle des forts, qui viendrait « se réunir à elle; c'est-à-dire si elles conservaient leurs armes « et concouraient avec la Garde nationale au maintien de la paix « publique, disposition qui me parait propre à apaiser les res- « sentiments.
« Nos adversaires méconnaîtraient mon caractère et mes in- ••c tentions, s'ils croyaient que j'insiste pour obtenir ce qu'on « appelle ordinairement des conditions meilleures. C'est dans a un sentiment profond des catastrophes que tout notre patrio- « tisme et toute notre fermeté ne sauraient conjurer que je vous « adresse ces réflexions à la dernière heure.
« Signé : Général Trochu. »
Les préoccupations et les vues que cette lettre exprime répondent à la question qu'on me pose. Lorsque, malgré nos efforts, M. de Bismark exigea le désarmement des troupes, M. Jules Favre lui dit : « Vous voulez donc nous ôter à la fois la vie et l'honneur! Car nous ne pouvons plus répondre de l'ordre dans Paris, ni de l'exécution des conditions d'armistice. — Croyez-vous répliqua M. de Bismark, que nous arrêterons avec vous des préliminaires de paix et que nous laisserons vos troupes armées ? Cela ne s'est jamais vu, et nous devons exiger le désarmement de l'Armée. — Mais songez-y, dit M. Jules Favre, que va devenir, après la capitulation, celte ville affamée, où les masses sont livrées à toutes les excitations en même temps qu'à la démoralisation et au désespoir ? »
Si M. de Bismark, qui nous savait hors détat de combattre et qui nous tenait par la famine, avait eu de bonnes intentions, il
lo
nous aurait laissé la garnisoh de la ville et des forts ; mais, poursuivant son thème, il rejeta tout, se bornant à nous concéder une division d'infanterie et les gendarmes, 15,000 ou 16,000 hommes à peu près, a Mais, dit M. Jules Favre, cela ne peut pas nous sauver! que voulez-vous que fassent 16,000 hommes au plus devant une immense population affolée? Nous pouvons être enlevés par une catastrophe, et la convention ne sera pas exécutée. Eniin ■ la Garde nationale gardera-t-elle ses armes ? — J'en causerai avec le Roi, répondit M. de Bismark, et je vous répondrai demain. » Le lendemain, on répondit que la Garde nationale resterait armée.
M. de Bismark savait très-bien qu'aucune force autre que celle de l'Armée prussienne tout entière, s'établissant dans Paris et en prenant le Gouvernement, ne pouvait désarmer la Garde nationale. Crise énorme dont il ne lui convenait pas d'aborder les chances !
Vous l'avez bien vu au 18 mars. Paris n'était plus affamé. La paix était faite. Vous étiez le Gouvernement légal, disposant non pas de 16,000 hommes, mais d'une Armée. Vous avez voulu désarmer la portion de la Garde nationale qui occupait les hauteurs. Vous savez ce qui est arrivé.
Un Membre. — Mais comment exphqi ez-vous ces paroles de M. Jules Favre : « Je demande pardon à Dieu et aux hommes de n'avoir pas fait désarmer la Garde natii ^nale? »
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mon Dieu, c est une de ces choses qu'on dit sous l'empire des émotions de la tribune et qui ne répondent guère à la réalité des faits. A-t- 1 dit d'ailleurs : « fait désarmer la Garde nationale », ou : « demandé qu'elle fût désarmée? » Je n'en sais rien et n'y attache aucune importance. Ce dont je suis assuré, c'est que M. Favre, remplissant là, vo-
lontairement, avec un grand courage et une grande hauteur d'âme, une mission effroyable, était de la plus entière bonne foi. Il croyait, et peut-être aurais-je cru avec lui, qu'apportant à Paris la nouvelle de Texception (bien qu'elle fût évidemment forcée;) dort la Garde nationale était l'objet, et s'en faisant honneur devant elle, l'armistice serait mieux accepté, et que la Garde nationale elle-même, s'élevant à la hauteur de son rôle protecteur de l'ordre, se montrerait ce qu'elle avait été le 31 octobre; car enfin la bonne Garde nationale, en principe, était dix fois plus nombreuse que la mauvaise. Mais les temps étaient changés. L'orgueil, je vous l'ai dit. avait remplacé le bon sens dans les esprits. Ni la défaite, ni la famine ne les avait persuadés qu'on ne pût pas battre les Prussiens. Les négociations leur apparaissaient comme une trahison.
Un Membre. — Avant la fin de janvier, lorsque vous étiez encore en possession de votre popularité, pourquoi n'avez-vous pas fermé les clubs, supprimé les journaux démagogiques, comme Ta fait plus tard M. le Général Vinoy?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Le Général Vinoy était dans une tout autre situation. Il avait un Gouvernement légal derrière lui. Il avait la paix; il n'avait pas de famine. Et cependant, qu'a-t-il donc fait, comme mesures de vigueur qui puissent justifier votre observation, puisque toutes, y compris la suppression de quelques journaux, ont abouti à la catastrophe du 18 mars?
M. LE Comte Daru. — La suppression des journaux ordonnée par le Général Vinoy n'est pour rien dans l'insurrection du 18 mars.
M. le Général Trochu. — J'ai surabondamment expliqué à la tribune l'affreuse situation qui était faite au Gouvernement
pondant le siège. J'ai montré ((ue, toutes les mesures qu'il aurait prises dans le sens de vos observations étant dépourvues de la sanction de la force matérielle, il a dû laisser à celte immense population, investie et privée de toute expansion vers le dehors, son expansion intérieure.
Tout le secret de la durée, très-imprévue, quoi qu'on dise aujourdlmi, de ce grand effort, est là. Les situations que vous comparez à cette situation, pour juger après coup, sont sans rapport avec elle.
En terminant, je répète ce que j'ai dit au commencement de cette conférence. Vous discutez les grands événements qui ont accablé le Pays, en les jugeant par les effets. Vous n'aurez la vérité que lorsque vous vous serez mis en présence des causes, en appelant l'Empire à votre barre, par les personnes dont les actes et les vues ont préparé ces douloureux événements.
M. LE Président. — Je dois dire au Général qu'il a été convenu par la Commission qu'elle appellerait devant elle non-seulement ceux que vous désignez, mais tous ceux qui pourront l'éclairer.
{Séance du ["r juillet IHll.)
M. Saint-Marc Girardin. — Général, nous sommes prêts à entendre ce que vous voudrez bien ajouter à votre première déposition.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mcssicurs, j'ai reçu de notre collègue M. Jules Ferry une lettre que je mets sous vos yeux, et par laquelle il me prie de témoigner devant la Commission d'un
DÉPOSITION DE iM . LE GÉNÉRAL TROCHU 25t
certain nombre de faits que la lettre énumère et qui sont relatifs aux événements du 31 octobre, pendant le siège de Paris.
Je dois dire, en commençant, que, avant les événements qui nous ont mis en rapport et que vous connaissez, je n'avais jamais vu M. Jules Ferry, et que, depuis cette époque, en dehors de nos rencontres dans les couloirs de la Chambre, qui, d'ailleurs, motivent toujours entre lui et moi des échanges affectueux, je ne l'ai pas vu davantage. Je suis donc, quant à la personne de M. Jules Ferry, dans un état d'indépendance absolue.
La première question est celle-ci : « Quelles instructions m'avczvous données, dans la nuit du 31 octobre, quand j'ai quitté le Louvre pour aller diriger les opérations de la Garde nationale concentrée autour de l'Hôtel-de-Ville ? Ne m'avez-vous pas spécialement recommandé d'éviter, autant que possible, les conflits sanglants ? »
Je dirai que, lorsque je suis arrivé de l'Hôtel-de-Villo nu Louvre, sortant comme M. Ferry des mains des insurgés, j'ai trouvé le Palais et mon cabinet envahis par une multitude de personnes qui étaient toutes livrées aux impressions et aux passions du moment, et quelques-unes même à une sorte d'égarement. Tout le monde parlait, conseillait, donnait des ordres, et c'est au milieu de ce désarroi, très-explicable par l'intensité de la crise, que j'ai dû donner verbalement à M. Jules Ferry des instructions. Par conséquent, me rappeler avec précision quelle a été la nature, non-seulement de ces instructions, mais encore de celles que j'ai données en môme temps à beaucoup d'autres personnes qui en sollicitaient, cela n'est guère possible.
Mais quant à la circonstance qu'il invoque ici : Ne m'avezvous pas recommandé d'éviter autant que possible un conflit sanglant?» elle ne laisse aucune espèce de doute dans mon
esprit, et mes dépositions antérieures devant votre Commission et devant celle du 18 mars l'ont affirmée plus d'une fois. Elles ont nettement établi que ma pensée dominante, pendant le siège de Paris, a été qu'un seul conflit à coups de canon et à coups de fusil au sein delà population de Paris serait la ruine morale de la défense. Ainsi j'ai dû donner à M.Jules Ferry l'instruction d'envelopper l'Hôtel-de-Ville, d'y pénétrer, de délivrer les membres du Gouvernement et les autres personnes qui s'y trouvaient détenus, et d'éviter, autant que possible, un conflit sanglant.
La seconde question est celle-ci :
« Vous ai-je fait dire, dans la nuit, que je venais de souscrire à une transaction avec les insurgés? »
Non, je n'ai entendu parler d'une transaction que le lendemain, après les événements, en termes très-vagues et qui sont restés très-vagues pour moi jusqu'à l'heure présente. Vous- êtes sans doute mieux édifiés que moi sur ce point, parce que vous avez dû entendre les dépositions des personnes qui disent avoir été témoins de ces faits. Les bruits relatifs à une transaction se sont pourtant quelque peu précisés devant moi, le lendemain 1** novembre, lorsque le Gouvernement s'est réuni pour discuter l'arrestation des vingt-cinq ou vingt-sept principaux meneurs du mouvement de la veille. Nous fûmes unanimes, je crois, pour décréter leur arrestation; mais il se produisit un incident imprévu, qui avait trait à la transaction dont il s'agit : c'est que le Préfet de police, M. Adam, qui remplissait ses fonctions avec beaucoup de zèle, dit que, présent à l'Hôtel-de-Ville, il jugeait que la transaction était réelle et qu'elle garantissait les insurgés contre toute recherche pour le fait du 31 octobre. Le Gouvernement se refusant à admettre cette doctrine, il donna sa démission.
DÉPOSITION i)T. 'SU T F. GÉNÉRAL TROCHU 259
Troisième question : « Que vous a dit M. le Général Le Flô sur l'état de l'Hôtel-de-Ville et du péril où y avaient été les membres du Gouvernement et les autres personnes restés aux mains des insurgés? »
Je ne sais pas bien à quelle conversation du Général Le Flô M. Jules Ferry veut faire ici allusion. J'imagine qu'il s'agit de la circonstance que voici : Le Général Le Flô, dégagé à son tour, en même temps que les autres membres du Gouvernement, arrivait de l'Hôtel-de-Ville au Louvre au moment où j'y rentrais moi-même, venant de passer en revue, sur les boulevards, dans la rue de Rivoli, autour de l'Hôtel-de-Ville et sur les quais, la Garde nationale qui s'y était réunie. Je suppose qu'il pouvait être 4 heures du matin. Le Général Le Flô était dans un état de fatigue, d'excitation et d'émotion que l'on comprend facilement; il me dit que lui, ses collègues et tous les détenus avaient été, après mon départ de l'Hôtel-de-Ville, en présence de la mort ; qu'ils avaient eu plusieurs fois le sentiment qu'un massacre était inévitable. Il me fit un tableau très-vif de cette situation, et il ajouta cette circonstance, qui est restée présente à mon esprit, et dont je pense avoir déjà déposé : Le bataillon des mobiles bretons qui était à l'Hôtel-de-Ville provenait du département du général Le Flô qui en connaissait tous les chefs; il s'était porté au-devant de ces mobiles et leur avait interdit de pénétrer, leur prescrivant d'attendre ses ordres pour agir. Il est évident que, dans sa pensée, un désastre eût été le résultat de l'introduction violente de cette troupe dans le lieu où détenus et insurgés étaient pêle-mêle, et ce sentiment s'explique de lui-même. Les personnes qui étaient au milieu de ces drames-là les voyaient avec d'autres yeux et recevaient d'autres impressions que celles qui étaient à côté, ou qui en jugent après coup.
Quatrième question : « Est-il vrai que vous m'ayez dépêché le Commandant Bibesco pour me prescrire de constituer une cour martiale en vue du jugement des insurgés? »
Je n'ai dépêché personne pour cet objet, et je n'ai pu avoir l'idée d'instituer spécialement une cour martiale pour les événements de l'Hôtel-de-Ville. J'en avais déjà plusieurs dans l'Armée de Paris. Je savais comment elles fonctionnaient, sous l'impression de sentiments et de préoccupations qu'expliquait très-bien (je l'ai déjà dit dans une autre déposition) la situation de Paris. Je n'ai donc pas envoyé d'ordres dans ce sene ni dans aucun sens, d'ailleurs, à M. Jules Ferry.
M. LE Comte Daru. — Arrêtons -nous un moment sur ce point.
Un témoin a déclaré que M. Bibesco était arrivé le 1"' novembre au matin à l'Hôtel-de- Ville.
On était un peu embarrassé des prisonniers faits la veille. M. Jules Ferry était d'avis de les relâcher en vertu des engagements qui avaient été pris, lorsque M. Bibesco arriva, porteur d'ordres ou animé d'intentions différentes. Les prisonniers, selon lui, devaient être retenus et désarmés. Ce à quoi on aurait répondu : « Il est trop tard ; on vient de les relâcher. »
Ceci est dans la déposition du Général Ducrot.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je n'ai aucun souvenir de cela, et je ne vois pas trop comment cela aurait pu se faire. Monté à cheval à 1 heure du matin, j'ai passé en revue au moins 100,000 hommes de la Garde nationale qui encombraient le boulevard des Italiens. la place Vendôme, la rue Castiglione, la rue de Rivoli, les quais, à la lueur des torches, au milieu des cris et avec des chevaux effrayés. Cette revue a été très-longue et trèslaborieuse; elle a été très-bonne aussi : toute cette Garde natio-
nale, sauf de petits groupes qui criaient isolément : « Vive la Commune ! » dans des coins, avait un esprit excellent. Le Général Ducrot était à cheval à côté de moi, et je ne crois pas qu'il m'ait quitté un seul instant. Je ne me rappelle pas à quelle heure je suis rentré, mais plusieurs heures avaient dû s'écouler, et les prisonniers ont dû être libérés pendant ce temps-là, ou à ce moment-là même, ou peu après. Comment donc aurais-je envoyé le Commandant Bibesco, qui était lui aussi à cheval, avec moi? Il serait donc allé de son propre mouvement à l'Hôtel-de- Ville, pendant la revue? Cela est possible; peut-être aussi l'y aurais-je envoyé après la revue, pour avoir des nouvelles : je ne sais ; ce que j'affirme, c'est que je n'ai envoyé aucune espèce d'ordres, par la raison que j'ignorais ce qui se passait. Personne, que je sache, par exemple, ne m'avait dit qu'il y avait des prisonniers. Au surplus, si le Commandant Bibesco, arrivant à l'Hôtel-de-Ville et y rencontrant des faits imprévus, a exprimé en mon nom une opinion, il'y était parfaitement autorisé par la situation qu'il avait auprès de moi et par la confiance absolue que je mettais en lui.
Cinquième question : « Le lendemain au matin, quand je suis venu vous rendre compte des événements, n'avez-vous pas approuvé la disposition que j'avais prise de faire mettre en liberté plusieurs centaines de Gardes nationaux, où ne figurait pas un seul des meneurs, véritable fretin très-facilement arrêté, « et au a hasard par les mobiles ? »
De cela. Messieurs, je n'ai aucun souvenir ; mais celui de M. Ferry doit être exact, parce qu'il répond absolument à ma pensée. Comment aurais-je eu l'idée de faire retenir et juger ces prisonniers, faits en masse, alors même qu'informé de la situation je l'aurais pu, quand j'étais convaincu, par suite de circon-
Stances analogues dont j'étais tous les jours le témoin, quand j'étais convaincu, dis-je, que les vingt-cinq ou vingt-sep meneurs, les vrais coupables, dont nous allions décréter l'arrestation et qui n'ont pu être arrêtés qu'en partie, seraient acquittés par les conseils de guerre, comme vous savez que cela a eu lieu ?
Je me suis déjà trop longuement expliqué ici et ailleurs sur (îette situation spéciale au siège de Paris, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir.
Sixième question : «Quelle a été mon attitude au sein du Gou- « vernement le lendemain de ces événements et après, quand il • s'est agi d'ordonner les poursuites? »
J'imagine que, par «poursuites», M. Jules Ferry entend les arrestations et la suite à donner aux arrestations.
Pour répondre à cette question-là, j'entrerai dans quelques développements.
Pendant le siège de Paris, beaucoup de personnes ont été engagées dans des crises redoutables ; mais très-peu l'ont été à l'état de permanence, dans des crises non interrompues. Il y en a deux selon moi qui ont été dans cette diiTiciie situation et qui ont fait preuve d'un très-remarquable courage, d'une très-grande suite dans les vues, d'un équilibre singulier, et je leur en garde un souvenir tout spécial. L'une d'elles, quant aux services rendus pendant le siège, est restée parfaitement inconnue, et personne n'en parle. L'autre est livrée aux colères publiques. C'est ainsi que les choses se passent ordinairement dans l'un ou l'autre sens.
La première est le Générai de division Callier. Le Général Callier a été pendant tout le temps du siège, sans avoir un soldat à sa disiiosition, au milieu de Belleville, rue de Puebla, dans un petit quartier général qu'il n'a pas quitté un seul instant. Il n'avait pour tout auxiliaire, contre les événements et les agita-
lions qui le pressaient, que la Garde nationale même de Belles ille, et sachant bien que les vrais périls et les grands efforts étaient au dehors, il n'avait pas demandé d'autres troupes. Dans les deux derniers mois du siège, je lui avais donné, comme réserve d'en cas, 400 douaniers qui étaient à sa portée, à la porte de Romainville.
Le Général Callier, pénétré comme moi de la conviction qu'une bataille dans Paris, petite ou grande, amènerait la reddition de Paris, avait déployé là beaucoup de prudence, beaucoup d'habileté mêlée à beaucoup de fermeté, et enfin ce fait incroyable s'est produit, qu'il ne s'est jamais rien passé de grave à Belleville pendant toute la durée du siège. Je suis heureux de rendre ici cet hommage à un officier général dont on n'a jamais prononcé le nom, qui a rendu des services de premier ordre, qui les a rendus avec le plus pur patriotisme et gratuitement, puisque, comme deux autres de mes plus méritants et dévoués auxiliaires que je veux ncmmer, le Général Schmitz et le Commandant Bibesco, il a décliné toute espèce de récompense. L'événement a été trop rare pour que je n'aie pas le devoir d'en consigner ici le souvenir.
La seconde personne est M, Jules Ferry. M. Jules Ferry n'a jamais quitté l'Hôtel de-Ville pendant toute la période vraiment critique du siège; il a été soumis à des épreuves continuelles, souvent intolérables, dont j'ai été quelquefois le témoin, et qui auraient affaibli le courage de beaucoup dhommes coura!j:eux ; M. Jules Ferry s'est montré non pas seulement très-énergique, mais, en de certaines crises particulières à ce temps, très-audacieux. Assailli par le.^i instances des municipalités ; par les exigences des corporations qui existaient ou se formaient dans Paris tous les jours; :)ar des députalions armées et non armées
qui se succédaient à l'Hôtel-de-Ville, les uns conseillant, les autres menaçant ; par des habitants venant réclamer au sujet du pain, au sujet de la viande, au sujet de toutes les distributions de denrées, de bois, etc. , etc., M. Ferry répondait à tout, pourvoyait à tout dans la mesure du possible ; et, quand il était poussé à bout, j'ai plus d'une fois remarqué l'audacieuse énergie avec laquelle, dans une situation vraiment inquiétante et dans l'isolement, il résistait. 1! avait spécialement cette attitude le 31 octobre, et j'en puis parler parce que, entre les mains des insurgés, il était mon voisin de captivité.
Ainsi, Messieurs, M. le Général Cailler et M. Jules Ferry sont, à mon avis, les deux personnes qui ont été le plus directement et le plus continuellement aux prises avec les difficultés intérieures du siège et avec les périls spéciaux que créait la situalion. L'un et l'autre, dans les circonstances que je viens de dire, ont eu la meilleure et la plus ferme attitude.
Cette môme attitude, je l'ai toujours vue à M. 3ules Ferry dans le conseil du Gouvernem.ent. Ainsi, dans la question des insurgés du 31 octobre, il a été très-énergique, et je crois me rappeler qu'au moment de l'incident de la démission dont je vous parlais tout à l'heure, exprimant son propre sentiment, il disait qu'il se démettrait lui-même si les arrestations n'étaient pas ordonnées.
Je sais très-bien, Messieurs, que ces données-là ne ressemblent guère à celles qui ont cours; mais enfin les voilà telles qu'elles sont, et si je ne les ai pas exprimées dans ma précédente déposition, c'est que personne ne me les a demandées et que j'ignorais les préoccupations qu'avait à ce sujet M. Jules Ferry.
Je ferai encore une réflexion ; cette réflexion me vient naturellement à l'esprit, et dans un sentiment de loyauté qui me con-
duit à vous avertir. J'ai lu les dépositions qui ont été faites à l'occasiojn de l'Enquête sur l'insurrection de Paris, et même quelques-unes de celles qui ont été faites devant votre propre Commission, et qui, par des circonstances particulières, que je n'ai pas à connaître., ont été rendues publiques, bien avant d'être communiquées à l'Assemblée nationale. Je dois vous dire, dans l'ordre d'idées où vous m'avez toujours vu ici et où vous me retrouvez aujourd'hui, que des hommes qui ont été pendant le siège, au milieu des effroyables difficultés de ce temps-là, des charlatans de courage, de dévouement et de vertu, se sont faits de leurs propres mains un piédestal devant les Enquêtes, en se mettant en scène et en accablant (accablant est peut-être trop fort), mais enfin en critiquant et compromettant des hommes que je regarde comme ayant été des modèles de courage, de dévouement et de vertu. Ils n'ont pas rencontré de contradiction, puisque les intéressés n'étaient pas là. Je vous ai dit que j'exprimais ici cette pensée dans un sentiment de loyauté, parce que je me propose de la rendre publique , si je m'en trouve le devoir.
Voilà, Messieurs, tout ce que j'ai à vous dire au sujet de la lettre que m'a écrite M. Jules Ferry. Permettez-moi de me retirer,
M. DE PioGER. — Je demande la permission à M. le Généra Trochu de préciser une question.
Vous venez de dire que, pour vous, la nécessité d'éviter un conflit à Paris était surtout fondée sur la conviction profonde que vous aviez qu'un conflit serait suivi de la reddition de Paris.
C'est un peu de l'hypothèse : permettez-moi cependant de vous demander comment elle se serait formulée, car ce conflit ne pouvait avoir que deux issues : ou, au 31 octobre, vous l'empor-
liez et VOUS restiez au pouvoir, vous et vos amis, et pensez-vous que par cette issue du conflit votre pouvoir eût élé affaibli ? ou bien, au contraire, vous auriez été renversés, et alors je ne sais pas ce qui se serait passé ; mais cela paraissait peu probable.
Eh bien, en cas d'une défaite, pensez-vous que le parti extrême eût ouvert les portes de Paris aux Prussiens?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Ce ne sont plus des faits, mais de la discussion; je m'y arrêterai très-volontiers, vous faisant remarquer qu'ici et ailleurs, depuis la fin de la guerre, j'ai plus d'une fois répondu à cette théorie. J'y répondrai encore avec précision, mais ce seront là des redites.
Quand on étudie la défense de Paris et la prolongation fort imprévue de cette défense (vous me permettrez de dire fort imprévue, car, au commencement du siège, on n'y croyait guère, l'ennemi n'y croyait pas du tout, et moi-même je ne pensais pas qu'en tout état de cause elle pût durer plus de soixante jours) , on devrait logiquement se demanderd'abord, ce qu'on ne se demande jamais, à quoi a tenu cette durée singulière au milieu des plus violentes agitations de l'esprit public, très-naturelles et très-explicables par suite de la succession non interrompue de nos désastres; au milieu de cette population faite comme vous savez qu'elle est faite, même dans les temps ordinaire; enfin, au milieu des épreuves niorales et matérielles (la faim, le froid, les manquements) qui, dès le troisième mois, se dressaient devant la population?
Voici la réponse à celte question préalable. La longue durée du siège tient uniquement, comme tout ce qui se fait de difficile à la guerre, à l'état moral, de confiance morale, si vous voulez, où était une notable partie de la population. Celle-là avait un admirable espiit. Elle restait étrangère aux bruyantes manifesta-
lions autour de la statue de Strasbourg, aux promenades patriotiques dans la rue, aux solennelles déclarations de la Patrie en danger, aux affiches sur les murs réclamant la levée en masse, aux agitations politiques autour de l'Hôtel-de-Ville, aux excitations incendiaires de certains journaux. Oui, il y avait dans Paris une population dévouée, confiante, tranquille, inconnue par conséquent, qui croyait au Pays; aux efforts généralisés qu'il ferait; à la solidité des troupes improvisées qu'on formerait; à leurs chefs ; au Gouvernement que les événements avaient créé ; à moimême, j'ose le dire, qu'elle voyait tous les jours au milieu d'elle, travaillant à l'effort commun. C'était une population bien pensante, au point de vue patriotique et non pas politique. Elle était beaucoup plus nombreuse et beaucoup plus influente sur l'esprit public qu'on ne croit.
Eh bien, cet état moral, cette confiance qui sont tout en pareil cas et qui, seuls, peuvent expliquer la durée du siège, auraient été désorganisés le jour où, à coups de fusil et de canon, on aurait tenté de résoudre dans Paris les durs problèmes qui se sont présentés à nous, le jour où la France et l'ennemi au dehors, la population de Paris au dedans, auraient eu le spectacle écœurant pour nous, réjouissant pour les Prussiens, de la guerre civile devant l'invasion étrangère! Tout était là. Quand l'unique chance de salut est dans l'union et que l'union se déchire d'une manière apparente et violente, la confiance des masses s'en va et les courages tombent.
M. DE PioGER. — Je crois que c'est tout le contraire.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Co n'est pas votre conviction, mon cher collègue, mais la mienne que j'exprime ici. Sans doute vous avez pu, du fond de votre château de Bretagne, concevoir théoriquement des idées en apparence tres-justes sur ces choses; mais
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permettez-moi de vous dire qu'il est peut-être difficile qu'elles soient aussi pratiques que celles d'un homme absolument impartial par caractère et qui a passé une partie de sa vie au milieu du drame de la guerre. Dans le cours de ces événements, et dans une situation qui était spéciale et même unique, puisqu'au point de vue militaire je m'étais fait volontairement seul responsable, j'examinais, au milieu de difficultés de toutes sortes et de périls sans cesse renaissants, quelles étaient d'une part la vraie philosophie de la situation, et, de l'autre, la voie où il fallait se tenir pour trouver l'appui permanent de cet état moral que j'ai défini.
Ma conviction absolue, c'est que, si j'ai tenu si longtemps dans Paris, je le répète, c'est parce qu'il y avctit là un fond de population excellente, à qui je rapporte tout l'honneur de cette énergique et patiente résistance. On ne connaîtra jamais ses représentants, parce qu'ils sont nombreux, effacés, qu'ils sont en dehors des importants qui visaient à un rôle pendant le siège, qui y visent encore plus depuis, en dehors aussi des braillards, si vous me permettez le mot, car, outre les gredins qui étaient fort dangereux, nous avions des braillards qui étaient fort incommodes.
J'ai sur ces événements-là des idées qui diffèrent non-seulement de celles des personnes qui ne les ont pas vus, mais encore très-souvent de celles des personnes qui les ont vus et sembleraient devoir être bien informées, mais qui ne pouvaient pas l'être au même degré que moi. Ainsi le degré d'information et par conséquent le point de vue ne sont pas les mômes.
C'est dans le même esprit que j'étais, au commencement du siège, non-seulement devant des habitants notables de Paris, mais devant des militaires qui venaient me dire : « Mais enfin, Général, vous savez votre métier. 11 vous apprend que la
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résistance d'une place de guerre, fût-elle grande comme Paris ou petite comme Longwy, si elle n'a pas à attendre de secours par des troupes placées extérieurement, est sans avenir, et vous voulez que Paris tienne longtemps, alors que la France n'a plus de troupes organisées, avec les passions qui fermentent dans son sein et avec le genre dépopulation que vous savez? C'est irapossible ! »
Je répondais à cela ; « Oui, c'est un problème extrêmement redoutable; cependant si, en me mettant en communication avec l'esprit public (c'est ce que j'ai fait, ne disposant d'aucun autre moyen, par les proclamations qu'on a tant raillées depuis), si en me mettant en communication avec l'esprit public, je parviens à l'élever à une certaine hauteur, et que cet esprit public ne m'abandonne pas, je déclare que je tiendrai une soixantaine de jours. »
J'avais des contradicteurs très-bien informés, très-habi!es, quil considéraient cet espoir comme chimérique. Cet espoir s'est réalisé, et permettez-moi de vous assurer, mon cher collègue, qu'il s'est réalisé par les moyens que j'indiquais alors, c'est-à-dire par une certaine élévation du sentiment général, un certain esprit de sacrifice secondant sans bruit, mais continuellement, l'action directrice. Tout le siège de Paris, moralement parlant, est là, je le répète. Il reposait matériellement sur la pensée que les Prussiens venaient assiéger Paris comme nous n'aurions pas manqué de le faire, c'est-à-dire cheminer vers des points faibles trèsconnus, faire brèche et donner l'assaut. Là, ils auraient rencontré de grands périls et fait d'immenses pertes, car je crois que nous avions rendu Paris presque imprenable, étant donné l'esprit général de la population. Les Prussiens ont préféré (jugeant bien) passer l'hiver devant Paris et attendre tout de l'investissement,
c'est-à-dire delà sédition ou delà famine. La sédition n'a pu s'organiser, la famine est venue. Voilà la douloureuse histoire de nos efforts, qui ont dû devenir extérieurs et offensifs avec des troupes insuffisamment organisées, alors que tout avait été préparé en vue d'une défensive à laquelle ces mêmes troupes auraient parfaitement suffi.
Quant à l'attitude des troupes devant les mouvements populaires, on peut presque toujours prévoir à l'avance ce qu'elle sera, quand on sait comment et par quelles causes leur état moral se fait et se défait. Cet état moral dépend de la nature des événements et des contacts que les troupes, au moment de ces événements, ont avec les masses populaires.
Ainsi, par exemple, l'Empire, au monçient de nos désastres, était représenté à Paris, d'abord par l'Impératrice, dont la situation était la plus douloureuse et la plus périlleuse du monde, et puis par ses principaux conseillers, que vous connaissez tous, c'est-à-dire les Ministres du temps et les membres du Conseil privé.
Les nouvelles arrivaient tous les jours; elles étaient effroyables : c'était Wissembourg, c'était Reichshoffen, c'était Forbach! Et tous les jours, M. Rouher, M. Schneider et d'autres encore me disaient, sentant bien que le sol tremblait sous leurs pas : « Mais enfin. Général, quetles dispositions allez-vous prendre si les Tuileries et le Corps législatif sont menacés? «Ils se plaçaient, comme beaucoup d'entre vous, Messieurs, au point de vue de leurs idées propres, très-naturelles, mais très-fausses dans les circonstances cruelles où l'on se trouvait.
Je leur répondais ; «Vous vous imaginez que l'Armée française, représentée ici par des rassemblements qui apprennent tous les jours, en même temps que la population surexcitée au milieu
de laquelle ils vivent, que nous sommes battus, encore battus, et que -l'ennemi déborde partout nos frontières, va tirer des coups de fusil à cette population, pour le compte du Gouvernement qui a préparé cette catastrophe? Vous vous trompez absolument. » Alors, c'était contre moi les tempêtes et les haines que vous savez. On me désignait du doigt comme l'homme de la trahison, comme l'homme qui aurait les responsabilités, alors que ce Gouvernement n'était trahi que par ses irréparables fautes, par son impéritie politique et militaire, et qu'il avait exclusivement les responsabilités de ces désastres et de leurs inévitables conséquences. Et cependant, qu'est-ce que j'exprimais devant lui? Des vérités de bon sens et d'expérience. Quand les troupes n'agissent pas, ce n'est pas, entendez-le bien, qu'elles ne veulent pas agir : c'est que les circonstances au milieu desquelles elles opèrent, ruinent leur état moral et dominent leur esprit au point de les rendre incapables d'agir; et on l'a bien vu.
Qu'est-il arrivé, en effet? Les principaux membres de ceGouvernement, dans une sorte de conspiration dont les détails sont aujourd'hui judiciairement authentiques, se sont concertés pour me retirer, sans me le dire, le commandement des troupes de Paris. Il a été entendu que le Ministre de la guerre prendrait directement ce commandement et pourvoirait à la sûreté de l'Assemblée, des Tuileries, au maintien de l'ordre public. En conséquence, il a appelé à lui toutes les troupes dont, en tout temps, on est absolument sûr, dont la discipline et le dévouement vous sont connus, la Garde de Paris et la Gendarmerie de la Seine,, commandées par leurs Officiers. Il leur a donné pour appui les troupes de rassemblement. Elles étaient là avec un Général de division. Eh bien, qu'est-ce que tout cet appareil militaire,
commandé par le Minisire de la guerre de l'Empire, et qu'est-ce que toute la police de l'Empire (l.âOO hommes au moins), concentrée autour du Corps législatif, ont fait? Les troupes sont restées l'arme au pied ; elles se sont laissé pénétrer, sans faire aucun effort collectif ou individuel, par les foules qui ont envahi l'Assemblée Voilà ce qui est arrivé et ce qui devait arriver invinciblement.
M. LE Président. — Que dites-vous de l'intervention du Général Caussade, de ce qu'il a dit au Colonel Alavoine? Ce sont des faits qui ont leur importance historique.
M.- LE GÉNÉRAL Trochu. — Jc ne sais que ce que tout le monde sait, c'est-à-dire que le Général Caussade a déclaré que, dans son opinion, les troupes n'agiraient pas. Il disait là une vérité élémentaire et faisait preuve de jugement et d'honnêteté. Je ne sais si le fait a une importance historique ; mais ce qui est sûr, c'est qu'il a une importance philosophique, comme tout ce qui sert la vérité substituée aux opinions de convention.
Est-ce que vous croyez que le Général Caussade trahissait, que la Gendarmerie (celle-là même qui a tant contribué à vous rendre Paris) trahissait, que les troupes trahissaient? Croyez-vous qu'un vieux Divisionnaire qui avait vécu au milieu des troupes, qui savait ce que sont les troupes, qui entendait leurs opinions s'exprimer autour de lui, ne traduisait pas le sentiment commun en prédisant que les troupes n'agiraient pas ? C'était le sentiment de trouble profond, d'angoisse, de démoralisation, déterminé par la nouvelle accablante du désastre complémentaire de Sedan. Comme la population, les troupes et leurs chefs en étaient pénétrés. C'était la réalisation de ce que j'avais dit à l'Impératrice, en Conseil, quelques jours auparavant : « L'Empire est à présent à la merci d'une nouvelle défaite. » .
Les événements du 18 mars, en ce qui concerne l'état moral des troupes, confirment encore les principes que je viens d'exposer.
A Bordeaux, un peu avant le départ de l'Assemblée, je me suis présenté chez M. Thiers, à huit heures du matin, et je lui ai dit : « Monsieur le Président, vous allez à Paris pour gouverner. Permettez à l'ancien Gouverneur de Paris, qui connaît bien la situation, de vous assurer que vous y allez ;jo(/r rencontrer la guerre civile; et je dois ajouter que si vous n'avez pas, pour combattre' la sédition, d'autres troupes que celles que j'ai laissées à Paris, vous courez le risque d'un très-dangereux échec. » M. Thiers, avec la vivacité que vous lui savez, a fait quelques pas en arrière vers un bureau qui était là ; il est revenu avec un papier à la main : « Mon cher Général, au moment où vous m'exposez ces préoccupations pessimistes, j'ai avis que les insurgés de Montmartre se disposent à nous rendre leurs canons de bonne grâce. »
Je lui répondis : « Monsieur le Président, vous me soulagez beaucoup; et cependant, vous le dirai-je, je m'éloigne de vous sans pouvoir me résoudre à croire à cette bonne nouvelle, tant je suis pénétré de la grandeur des périls que le siège a accumulés à Paris. Je ne puis m'imaginer que vous obteniez de bonne grâce les canons de ces messieurs ; et ce dont je suis sur, c'est que, si vous avez l'obligation de leur opposer des troupes, vous n'obtiendrez pas d'elles un coup de fusil. »
Alors il me dit, pour me rassurer sur ce dernier point, que la plupart de mes anciens bataillons avaient été remplacés par des bataillons de l'Armée de la Loire.
Je lui répondis qu'à la vérité les troupes venues de la province, bien qu'elles ne fussent que des troupes de rassemblement
comme les miennes, n'avaient pas été soumises, comme les miennes, aux douleurs du désarmement et à des contacts prolongés avec les masses populaires dans Paris, mais qu'elles étaient trop jeunes, trop peu sûres d'elles-mêmes pour triompher des impressions qui les accableraient quand elles seraient en présence de la sédition. Je lui dis même quelque chose qui était un aperçu très-lointain, une sorte de vision de l'avenir qui devait se réaliser à la suite de l'insurrection du. 18 mars, en ajoutant : « Ah I si ces mêmes troupes étaient en rase campagne et qu'elles eussent à combattre des insurgés, ce serait une autre affaire. Ce qui fait leur faiblesse, c'est le milieu où elles sont et les détestables impressions qu'elles reçoivent depuis qu'elles sont réunies dans Paris. »
Quand, après le douloureux échec du 18 mars, les troupes ont été transportées hors de Paris, par suite d'une résolution dont le principe était très-ferme et très-judicieux, elles ont promplement retrouvé leur équilibre, et avec le temps elles sont devenues solides.
Je crois avoir fourni à notre collègue M. de Pioger, en envisageant devant vous la question de l'état moral de la population de Paris et des troupes avant, pendant et après le siège, toutes les données utiles. Je crois la discussion épuisée.
Un Membre. — Je désirerais poser une question au Général.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je crois, mon cher collègue, qu'il faut nous en tenir là. Vous paraissez avoir des opinions arrêtées sur cette matière qui a été l'objet des études et de la pratique de toute ma vie. J'ai donc aussi des convictions très-fermes, et j e pense que nous devons renoncer à nous convertir réciproquement.
M. LE Président. — Si quelque membre de la Commission désire adresser à M. le Général Trochu quelque question qui touche à des faits, il y aurait intérêt à ce que la question fût posée et la réponse faite; mais si c'est l'énoncé d'une opinion qui n'est pas conforme à celle du Général, je crois qu'il ne serait pas utile d'engager une discussion à ce sujet.
Un Membre. — Je demanderai au Général si, dans sa pensée, il n'y avait pas moyen de réprimer ce parti extrême qui a fait le 31 octobre. Le Général n'est-il pas d'avis que la répression, même victorieuse, eût été nuisible à la défense de Paris ■?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Absolument. Pour moi, mon cher collègue, les convictions que j'exprime ne dépendent, à aucun degré, de la victoire ou de la défaite. Les convictions que j'exprime (en me répétant autant de fois que la question m'est posée) reposent sur cette considération d'ordre supérieur, que donner à l'ennemi, donner à la population de Paris et au Pays, dont tous les efforts de résistance s'appuyaient sur les efforts de résistance de Paris, le spectacle de la guerre civile dans Paris pendant le siège, c'était la ruine morale de la défense de la place et de la défense nationale. Je redis encore que mon sentiment est intraitable sur ce point.
M. LE C031TE DE Rességuier. — Général, vous nous avez dit tout à l'heure que le Général Caussade était sous vos ordres, mais je ne crois pas cependant que ce soit vous qui l'ayez dési^ gné pour garder le Corps législatif, le 4 septembre.
M. le Général Trochu. — J'ai entendu par là que le Général Caussade, comme tous les officiers de la garnison de Paris, était sous mes ordres, jusqu'au moment où le Ministre de la guerre, sans m'en informer, a saisi personnellement ce comman-
dément pour protéger le Corps législatif, les Tuileries et assurer le maintien de l'ordre dans Paris.
Un Membre. — Ce sont des on-dit.
M. LE Président. — C'est lui qui était préposé à la garde du Corps législatif.
M. LE Comte Daru. — Ces on-dit, ce sont les déclarations du Colonel Alavoine,qui en a déposé, ainsi que de plusieurs autres témoins dont les dires concordent.
Un Membre. — On nous a dit que le Général Caussade avait été prié par plusieurs Députés de faire retirer la Garde nationale* Le Général Caussade, cédant à ces sollicitations, se serait présenté devant le Colonel Alavoine et lui aurait dit de faire retirer ses troupes. Le Colonel Alavoine aurait obéi à un ordre donné par son chef.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Tout ccla rentre dans les idées que j'exprimais tout à Theure au sujet de l'état moral des troupes et ne me regarde d'ailleurs en aucune façon, puisque ce n'était pas moi qui avais mis là le Général Caussade et les troupes.
Un Membre. — Les gardes nationaux n'étaient pas armés, et il eût été facile de les disperser.
M. le Général Trochu. — Je répète que je n'ai pas à défendre le Général Caussade, mais vous croyez que les troupes auraient tiré s'il en avait donné l'ordre? C'est là votre erreur. Imaginer que, dans les circonstances accablantes que vous connaissez, la Garde nationale de Paris (celle qui avait été organisée sous l'Empire), ou les troupes de Paris, étaient disposées à agir par la force, quels que soient les témoins qui l'aient affirmé, je dis que cela est absolument contraire à la vérité. Imaginer que la Gendarmerie elle-même, ayant reçu l'ordre de faire feu, l'aurait exécuté, vous pouvez le croire, c'est votre droit, mais
c'est aussi voire erreur. Celait moralement impossible. Je vous l'ai dit plusieurs fois, je le redis sans espérer convertir ceux d'entre vous qui auraient à cet égard des idées arrêtées, ce qui me fait considérer ces discussions comme stériles. Mes convictions sur ces matières datent de loin. Elles sont le résultat de plus de trente ans d'observations, d'études philosophiques et pratiques. Comment, par une conversation, pourrais-je vous faire partager mes convictions?
Est-ce que, au moment de la dernière guerre, vous n'aviez pas la foi la plus entière dans l'organisation, la solidité, les moyens matériels, l'artillerie de votre Armée? Vous étiez loin de compte ! Est-ce que vous compreniez, malgré les frappants avertissements des guerres antérieures, que ses habitudes d*ordre et de discipline étaient profondément atteintes? Eh bien, à ce moment-là, et plusieurs années auparavant, je ne cessais de dénoncer ces. redoutables altérations. Je disais et j'écrivais : « Encore un pas dans cette voie, et vous allez périr. »
Comment les politiques ont-ils accueilli celte philosophie ? Par des soupçons, des colères et des injures. Chez les bonnes gens, je passais pour un pessimiste. « Le général Trochu, disait-on, est un pessimiste de parti pris. »
Vous voyez que je n'ai pas, après les événements accomplis, une fortune beaucoup meilleure qu'avant !
Si vous saviez, mon cher collègue, combien je rencontrais à cette époque de bons citoyens, de braves gens, de Généraux qui étaient mes amis et qui me disaient en se croisant les bras : tt Vous croyez ([ue l'ALinée française n'est pas la première Armée du monde? »
Quand la guerre éclata et que j'en montrais un profond chagrin, les mêmes me disaient : « Comment ! vous croyez que,
dans un duel avec la Prusse, nous devrons avoir le dessous? Mais véritablement, d'où vous viennent de telles idées? Est-ce que vous n'avez pas pu juger depuis soixante-dix ans la valeur de nos troupes ? Comment 1 toutes ces victoires, tous ces succès, tous ces traités glorieux, tout cela s'est effacé de votre mémoire? et vous prétendez que, dans cette lutte isolée avec la Prusse, nous serons battus? — Je le crains, » répondais-je invaria blement. Et pourtant j'étais loin, bien loin de prévoir la grandeur et la soudaineté de nos désastres.
Ma philosophie (comme on dit en me raillant) n'a pu être utile à mon Pays dans le passé. Elle ne le sera pas davantage pour l'avenir. Je la garde cependant avec obstination. J'y crois, et je vais l'emporter dans ma retraite.
En résumé, vous aviez dans votre Armée une confiance illimitée, qui ne supportait pas la contradiction. Beaucoup d'entre vous, et M. le Président de la République notamment, l'ont encore. Je m'en afflige, parce que les grandes réformes seront incomplètes.
M. Maurice. — Le parti de l'ordre, s'il s'était montré, l'aurait emporté, ou il aurait succombé ; s'il l'avait emporté, nous n'aurions pas éprouvé tant de désastres ; et s'il avait succombé, que serait-il arrivé?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Qu'cu peuscz-vous vous-même? M. Maurice. — Ce que j'en pense? Je ne mêle pas la philosophie aux événements.
M. LE Général Trochu. — Tant pis. Mais quelles raisons y a-t-il pour que j'aie, sur des suppositions de ce genre, plus de vues ou de savoir que vous?
M. Maurice. — Ceci est une réponse.
M. LE Président.— Tout cela, ce sont des hypothèses. Il faut
écarter tout ce qui est hypothèses et opinions et nous renfermer dans les faits. Je crois que nous n'arriverions pas plus à convaincre le Général qu'il n'arriverait à convaincre plusieurs d'entre nous.
Il y a, Généra], une question que la Commission désire vous adresser et à laquelle elle vous prie de répondre, si vous pouvez éclairer ses doutes. Avez-vous conservé la dépêche du 18 novembre, annonçant la nouvelle de l'arrivée de l'Armée du Général Chanzy? Nous n'en avons pas le texte exact.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. —Je ne sais : j'en ferai la recherche.
Un Membre. — A la réception de cette dépêche, vous avez modifié du tout au tout votre plan d'opération sur la basse Seine. Cette modification a été causée par la dépêche de M. Gambetta du 18, je crois, dans laquelle il vou§ annonçait pour le 3 ou le G décembre l'arrivée dans la forêt de Fontainebleau de l'Armée de la Loire, qui devait marcher sur deux colonnes dans deux directions.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Volrc souvenir est exact au fond, mais manque de précision. Cette dépêche, relative au mouvement de l'Armée de la Loire, n'est pas unique. Il y avait eu d'autres avis antérieurs, et il y avait eu des faits dont le principal fut le succès de Coulmiers, à partir duquel il devint impossible de réaliser les immenses efforts préparés pour faire une sortie vers Rouen. Il fallut les transporter du côté où l'Armée de la Loire prononçait les siens .
Quant à la dépêche de M. Gambetta, annonçant la présence de l'Armée de la Loire, pour le 6 décembre, dans la forêt de Fontainebleau, je l'ai eue entre les mains et lue, mais elle ne m'était peut-être pas adressée. Il correspondait ordinairement avec M. Jules Favre.
280 APPÊXDICE
M. LE Président. — Vos souvenirs, Général, confirment les nôtres.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Nous avions, à Paris, un programme d'entreprises qui avait des chances bonnes et mauvaises, comme toutes les entreprises de guerre, mais qui avait un côté militaire très-attachant pour moi et pour mes officiers. Il consistait à tenter de percer l'investissement du côté où, par le fait de la disposition des lieux, les Prussiens ne devaient pas nous attendre. C'est ce qui, dès le début du siège, avait conduit le Général Ducrot à proposer et moi à adopter le programme d'un grand effort dans la direction de la basse Seine.
U\ Membre. — Pour bien poser la question, j'appellerai l'attention sur la dépêche de M. Gambetta. Veuillez nous dire si nos souvenirs à cet égard sont exacts.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je répète que cette dépêche n'est pas unique ; elle avait été précédée d'une ou de plusieurs autres dépêches dans lesquelles M. Gambetta disait que l'Armée de la Loire faisait de grands efforts dans la direction de Paris par Orléans. Dans l'une d'elles, celle à laquelle paraît faire allusion notre collègue Chaper, il m'avait demandé qu'à défaut d'une sortie réelle dans la direction d'Orléans, puisque nos nouveaux préparatifs de ce côté n'étaient pas achevés, nous fissions une démonstration énergique pour appuyer un mouvement dans le môme sens qu'allait faire l'Armée de la Loire. M. Chaper peut se rappeler que par un temps affreux, au grand mécontentement de mes troupes, qui, naturel'ement, n'étaient pas dans le secret des instances de M. Gambetta. je fis sortir une masse considérable de troupes vers le Sud au jour que la dépêche m'avait indiqué. Il s'agissait d'empêcher les assiégeantsde dégarnir leurslignespardes forces qui iraient s'opposer au mouvement de l'Armée de la Loire.
Pour cette démonstration, j'avais détaché de l'armée du Général Du.crot (de Neuilly) une ou deux brigades avec leur canon, qui allèrent d'une manière très-apparente rejoindre sous les forts d'Ivry, de Bicêtre et de Montrouge, l'Armée du Général Vinoy, qui avait pris les armes, simulant la préparation d'une attaque générale dans la direction de Choisy-le-Roy. En outre, j'avais massé d'autres troupes descendues en plein jour des hauteurs de l'Est, du côté de la Marne et sous les forts de Vincennes et Charenton.
M. LE Président. — Quelle date ?
M. LE GÉNÉRAL TuocHu. — Je ne me la rappelle pas, mais on pourra la trouver. C'était du la au 20 novembre, je pense.
L'opinion publique, comme le Gouvernement, me pressait, depuis Coulmiers, d'agir du côté de l'Armée de la Loire; mais ni les membres du Gouvernement, excepté M. Jules Favre, ni mes Officiers, à l'exception de mes plus intimes, n'étaient dans la confidencedemesprojets sur la basse Seine, et ces projets suivaient leur cours, quand (ce sont là des redites qui se retrouvent forcément dans toutes mes dépositions) l'exaltation très-naturelle de l'esprit public, après l'occupation d'Orléans par l'Armée delà Loire, me força de les changer.
M. LE Président. — Mais quand vous avez reçu la seconde dépêche, dans laquelle M. Gambetta vous annonçait que l'Armée de la Loire marchait sur Paris, par Montargis, et qu'elle serait dans la forêt de Fontainebleau le 6. . . .
M. LE GÉNÉRAL Trociiu. — Mais cette dépêche, qui annonçait l'arrivée de l'Armée de la Loire pour le 6 décembre dans la forêt de Fontainebleau était de la veille ou des jours précédents, et elle nous a trouvés engagés en plein dans les opérations sur la Marne. C'est la première dépêche de M. Gambetta (11 novem-
bre), annonçant le succès de Coulmiers et la reprise d'Orléans, rendue publique dans Paris, qui nous obligea de porter nos efforts de l'ouest au sud.
M. LE Président. — Le Général a-t-il envoyé à M, Gambetta d'autres indications relatives au mouvement sur la basse Seine que par M. Ranc ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Toutcs nos opérations, par suite des préparatifs laborieux et toujours aperçus qu'elles exigeaient, à cause aussi des communications qu'il fallait faire pour l'exécution à beaucoup de personnes, étaient connues de l'ennemi. Dans une ville comme Paris, on n'opère pas comme en rase campagne. On est toujours vu, épié, deviné. Aussi l'opération vers l'oniest, lentement préparée dès le commencement du siège, était-elle un secret absolu entre M. Jules Favre, le Général Bucrot, quelques officiers de mon état-major et moi. Il avait été entendu qu'elle ne serait jamais l'objet d'aucune communication écrite.
Quand, par suite des rares communications que nous pouvions échanger avec la province (par la combinaison des ballons et des pigeons), je jugeai que les opérations des Armées extérieures allaient se faire dans un autre sens que celle que je préparais, je voulus informer M. Gambetta, et je profitai pour cela de l'occasion de M. Ranc qui partait en ballon pour Tours. Je ne le connaissais pas, mais il vint au quartier général avant son départ, et je lui dis : « Monsieur, ^ous allez faire à M. Gambetta, verbalement, la communication tout à fait secrète que voici :
« Je prépare une «pération sur la basse Seine avec oO,000 hommes de mes meilleures troupes et des moyens spéciaux. Nos échanges avec le Gouvernement extérieur sont tellement difficiles et rares qu'il est impossible de rien combiner à point
nommé. Au moins faudrait-il arriver à ce que nos opérations ne fussent pas tout à fait contradictoires, et j'ai le devoir de dire au Gouvernement de Tours, sous le sceau d'un secret dont la révélation serait très-dangereuse, comment les opérations de Paris sont réglées (1). Je ne demande pas à M. Gambetla, qui est peut-être engagé dans d'autres entreprises concertées avec les Généraux des Armées extérieures, par des motifs que j'ignore, de renoncer absolument à ses entreprises ; mais il est indispensable que ces Armées aient un gros détachement opérant dans la direction de la basse Seine et prêt à donner la main à mes troupes de sortie. »
Un Membre. — M. Ranc est venu déposer devant nous, et, quand nous lui avons fait, d'après le discours que vous aviez prononcé à la tribune, des questions relativement aux communications qu'il avait reçues de vous, il a répondu : « Je n'ai reçu aucune communication du plan du Général Trochu sur la basse Seine. Comment le Général Trochu m'aurait-il appris, sept jours après le départ de M. Gambetta, des choses dont ii aurait pu parler à M. Gambetta lui-même ? Il m'a simplement dit : « J'ai « prié M. Gambetta de préparer ce que vous venez de dire » ; mais il ne se rappelle pas que vous lui ayez parlé de votre projet d'opérer de ce côté.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — J'affirme d'abord, mais je ne me borne pas à affirmer, j'explique. M. Ranc aurait dit : « Comment M. Gambetta, partant pourla province sept jours avant moi, n'a-t-il reçu aucune espèce de communication relative à ce secret? »
(1) Je croyais être seul avec M. Ranc quand je lui ai fait cette communication, et je l'ai dit à la Commission. Mes souvenirs me servaient mal. Deux de mes officiers, comme l'un d'eux me l'a rappelé depuis, le Commandant Bibesco et le Capitaine Brunet, étaient présents.
Je réponds : par la raison toute simple que M. Gambetta n'est pas parti de Paris pour commander et gouverner en province comme les événemeriis l'y ont conduit; il est parti pour aller fortifier la Délégation de Tours et pour y exercer, selon le vœu de la majorité du Conseil, une certaine prépondérance dont, pour mon compte, j'avais vivement contesté l'opportunité.
Quand on a rédigé la proclamation emportée par M. Gambetta, et qu'il fut question de lui donner des pouvoirs supérieurs, qui consistaient, si mes souvenirs sont exacts, et je les crois exacts, à être une sorte de Président du Conseil avec voix prépondérante, je me suis vivement opposé à cette résolution, en me plaçant à un point de vue particulier. Je dis au Conseil : « Vous allez, par cette mesure, détacher de la Délégation deux hommes qui lui sont absolument nécessaires et rendre leur démission certaine. L'un, d'une grande valeur, est l'Amiral Fourichon ; l'autre, d'une spécialité importante pour le travail des bureaux de la guerre, est le Général Lefort ». Je me rappelle que le Général Le Flô fut, à cet égard, de mon avis et l'appuya.
M. Gambetta est donc parti sans savoir le secret de l'opération que nous avions en vue, et je n'ai pas eu à ce moment la pensée de le lui révéler. Mais informé dès le troisième jour de son départ, c'est-à-dire le 10 octobre, de son arrivée dans la Somme, puis à Tours, et peu après de l'effet d'excitation sur les masses qu'elle produisait ; constatant d'ailleurs tous les jours que le Conseil le considérait comme le chef effectif et dirigeant la Délégation de province, j'ai jugé qu'il fallait saisir la première occasion de l'informer, dans l'intérêt des opérations à venir, de celle qui se préparait à Paris. Cette occasion fut le départ de M. Ranc.
M. LE Comte Daru. — M. Gambetta part ; il arrive auprès de
DÉPOSITION DE 31. LE GÉNÉRAL TROCni 285
la Délégation de Tours ; vous avez su qu'il s'était emparé de la dictature et du Ministère de la guerre.
M. LE "GÉNÉRAL Trochu. — Mon Dieu, non ; je n'en ai rien su alors, mais je l'ai vu depuis ; non pas comme une dictature, ainsi que vous le dites, car au commencement elîe n'avait pas ce caractère, et c'est, je crois, l'Amiral Fourichon qui, après la démission du Général Lefort, avait réuni le Ministère de la guerre à celui delà marine.
Un MEiiBRE. — Cela peut paraître extraordinaire. M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oui, aujourd'liui et ici, tout peut paraître et paraît en effet extraordinaire. 11 est très-commode de discuter et de juger ces événements après coup ; mais si vous aviez été au milieu des événements eux-mêmes, dans la teirpète, dans l'obscurité que créait l'absence de commiunications et d'explication, vous seriez convaincu que « l'extraordinaire » était dans la force des choses.
Vous faites-vous une idée de ce qu'étaient les communications par missionnaires en ballons, tantôt perdus par naufrage, ou déviant absolument de leur route, ou tombant dans les lignes prussienn^^s? ce qu'étaient les réponses par des pigeons que deux états de l'atmosphère — le froid et la pluie, qui ne sont pas rares en automne et en hiver — empêchaient toujours d'arriver ? Vous imaginez-vous toute une guerre, tout un long siège et toute l'administration d'un grand pays reposant sur de tels moyens? Que d'énormes effets, dans cette situation vraiment inouïe, ont été produits par de petites causes que personne ne sait !
Pourquoi, par exemple, M. Gambetta est-il devenu, avec le temps, dictateur de la province ? Parce que M. Jules Favre, unanimement désigné par le Conseil pour aller renforcer la Délégation de Tours, a décliné cette mission dans un sentiment très-
286 APPENDICK
noble, je le reconnais, celui des périls spéciaux qui allaient s'accumuler à Paris et qu'il avait, disait-il, plus qu'un autre le devoir d'affronter, comme il l'a fait en réalité au 31 octobre et 'à la capitulation.
Mais au fond M. Jules Favre, à son âge, était-il à mettre en ballon? J'ai vu là, pour mon compte, comme tous les membres du Conseil, je pense, une raison pour ne pas insister trop longtemps. Et alors le départ de M, Gambetta, jeune, célibataire, ardent, en possession d'une notoriété, allait de soi et devenait inévitable. Aussi, après le refus de M. Favre, n'y eut-il pas de discussion. Il partit. De son départ, le départ ultérieur de M.Ranc fut, j'imagine, la conséquence, et voilà comment je fis à ce dernier la communication dont je viens de vous parler.
M. Chaper. — C'était très-important à savoir.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Important? non!
Permettez-moi de vous dire. Messieurs, que, dans votre Enquête, vous vous arrêtez à des faits qui vous paraissent avoir une importance énorme et qui dans ce temps-là n'étaient, pour nous, que d'un intérêt très-relatif, et ne faisaient sur nous, sur moi en particulier, aucune impression. Les événements du moment dominaient tout cela. Tous les deux ou trois jours, des faits nouveaux, imprévus, quelquefois terribles, jetaient dans nos esprits des espérances ou des craintes, ou des angoisses, qui étaient spéciales à la situation ; cela est absolument certain, absolument incontestable; aujourd'hui, vous ne pouvez pas le comprendre, parce que vous raisonnez à un tout autre point de vue; et cependant, vous êtes des hommes raisonnables et soucieux de trouver la vérité, mais les événements vous apparaissent à travers un prisme nouveau qui ne peut à aucun degré reproduire ces effrayantes réalités.
Dans ce temps-là, nous changions d'avis tous les matins, et nous en changions parce que le terrain mouvant que nous avions sons les pieds changeait à chaque instant lui-même. Les jugements qu'on portait alors, et à plus forte raison ceux qu'on porte aujourd'hui sur cette situacion, manquent de base et sont pleins d'erreurs.
Voici, par exemple, un fait qui rend manifeste le sentiment que je veux exprimer : c'est l'histoire accréditée partout de la paix qui nous aurait été oiferte par l'ennemi à un certain moment ou à de certains moments du siège. On en a, parait*il, déposé devant vous avec plus ou moins de netteté, et voilà que ces dépositions arbitraires, hypothétiques, dictées par l'ignorance ou par la passion, sont considérées commeexprimantdes faits authentiques! Je lésai entendu invoquer devant la justice; on a dit aux juges que c'étaient là des faits certains, consacrés par l'autorité de l'Assemblée nationale qui avait accueilli ces déposi^ tiens et les avait introduites dans le compte rendu de ses Enquêtes. Et voilà des documents historiques! Mais rien n'est plus contraire à la vérité, et rien, je le crains, ne peut être plus contraire à la dignité de l'Assemblée. Non, M. de Moltke et M. de Bismark n'ont jamais fait au Gouvernement, directement ou indirectement, de propositions de paix, d'arrangement, d'entente quelconque, sous quelque forme que ce fût.
Pour juger ces événements, je le répète, il faut, non pas les avoir vus, mais avoir été tout à la fois au milieu d'eux et à leur service; avoir vécu, par exemple, de la vie dont j'ai vécu pendant cinq mois. Et encore que de faits m'ont échappé !
Ainsi, on m'a dit que notre collègue M. Chaper, qui est là, qui sait mon estime et mon amitié pour lui, était chargé de rédiger l'exposé des faits de guerre relatifs au siège de Paris. Je
l'en plains sincèrement. Comment voulez-vous que lui, capitaine du génie, qui servait en cette qualité au siège, puisse faire ce travail ? Supposer qu'il ait aperçu tous les faits de ce vaste ensemble, ou qu'on en ait déposé ici, qui lui en dira les causes? A qui les a-t-on demandées et qui les sait ?
Un exemple entre mille, relatif à une circonstance du siégi dont j'ai déjà parlé ici :
Je donne l'ordre à des Généraux de réunir des masses de troupes sur une des zones de la défense. Ces troupes, avec leur artillerie et leurs bagages, cheminent péniblement, par une pluie battante^ tout un jour et une partie de la nuit. Elles campent sur des terrains inondés.'^Elles sont très-méconlentes et imaginent qu'elles ne peuvent être soumises à de telles sévices qu'en vue de grands événements pour le lendemain. Le lendemain, on chemine encore. Quelques-uns tirent des coups de fusil, les forts tirent des coups de canon, et enfin les troupes excédées reviennent à leur point de départ. Généraux, Officiers, soldats et bourgeois jugent que le Général est absurde. On le raille, et l'événement reste comme une marque certaine de son inconsistance. Je suppose que notre collègue Chaper le raconterait comme tout le monde le raconte, si je ne lui disais : « A jour fixe, par suite d'avis secrets venus du dehors, j'avais l'obligation de livrer là une balaillc pour seconder d'autres opérations. L'état du temps, du terrain et d'autres circonstances que j'avais à apprécier, m'ont fait reconnaître que cette démonstration rapporterait autant et coûterait moins cher que la bataille qui exigerait de gros et inutiles sacrifices. Mais je n'ai pas mis le public dans ces confidences. »
Dans l'exemple dont je vous ai parlé tout à l'heure, concernant les prétendues offres de paix par la Prusse, pourquoi l'opinion
s'est-elle tout à coup répandue que MM. de Moltke et de Bismark proposaient la paix? Car il faut qu'il y ait une cause à cela ? C'est la lettre rendue publique du Général de Moltke, lettre que j'ai considérée comme une raillerie et à laquelle j'ai répondu, comme on sait, par une lettre également rendue publique. Le sens de la lettre prussienne était celui-ci ; « Monsieur le Général en chef, je vous préviens que vos troupes ont été complètement battues à Orléans; s'il vous convient de vérifier le fait, je suis j)rêt à faire délivrer un exeat à l'Officier qu'il vous plaira de m'envoyer. »
On a vu là des propositions de paix ; et l'on m'a blâmé de n'avoir pas saisi le sens caché de cette lettre au point de vue d'un arrangement !
M. LE Comte Daru. — On en a eu la preuve .depuis; M. Jules Favre en a déposé.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — De quoi a-t-il déposé? Que MM. de Moltke et Bismark lui avaient offert la paix? Et alors M. Jules Favre aurait eu sur ce point des informations autres que celles des membres du Gouvernement. Il ne leur aurait pas dit qu'on lui faisait des propositions dans ce sens. On a parlé de paix, comme on en parlait toujours; mais de là, de ces conversations sur la paix, à des offres de paix par la Prusse, il y a la distance de la fiction à la réalité.
M. LE Comte Daru. — Il a vu M. de Moltke et M. de Bismark dans une conférence à Versailles.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Alors M. de Bismark et M. de Moltke vont déclarer, quand ils liront ceci, que je me suis trompé et qu'ils ont fait des propositions de paix! Nous verrons bien. Déjà, devant un tribunal, où cet argument était produit, j'en ai affirmé le néant. Les journaux du Gouverne-
ment prussien ont nettement déclaré qu'à partir du désastre de Sedan, le sort de la France, tel qu'il a été si durement réglé, depuis, par le traité de paix, était formellement arrêté : voilà la vérité.
M. LE Président. — Je suis un peu embarrassé en ce moment, car j'ai encore à vous adresser une question.
M. Jules Favre était Ministre des affaires étrangères....
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oui, il l'était, le pauvre homme ! et il a été soumis, dans l'exercice de sa charge, à de cruelles épreuves.
On a prêté à M. Thiers cette déclaration, qu'au moment du 31 octobre la cession de l'Alsace et seulement d'une partie de la Lorraine allemande était dans la pensée de MM. de Moltke et Bismark; que Metz nous serait rendue, qu'on pouvait faire la paix. Demandez-le donc à l'un et à l'autre I II n'a fallu rien moins que la déposition de M. Thiers lui-même, devant l'Enquête du 18 mars, pour montrer que c'était là son opinion à lui, son espé^ rance, par suite de ses conversations avec M. de Bismark, mais qu'il n'avait reçu à cet égard ni déclaration, ni offre d'aucune sorte.
M. LE Président. — Il est évident que la différence des opinions rend la rédaction de l'histoire extrêmement difficile ; et cette difficulté est surtout réelle en ce moment.
Cependant il est certain que nous avons une mission à remplir. Il faut qu'elle soit remplie ; nous le ferons du mieux que nous pourrons, selon notre conscience, afin que, les opinions étant contrôlées des deux côtés, la vérité se fasse jour et que le public juge.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Comme il le pourra.
M. le Président. — Les hommes sérieux sont appelés à juger.
Maintenant viennent quelques questions qui sont faites par plusieurs membres de a Commission.
Dans une déposition de M. Jules Favre, il dit qu'il avait demandé au Gouvernement de désigner un officier pour l'accompagner à Versailles, que le Conseil ne voulut pas se faire représenter dans cette négociation par son Président, et que le Général Trochu dut renoncer à la pensée d'accompagner M.Jules Favre.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je n'ai jamais eu cette pensée. Je ne pouvais pas être là comme Général en chef, puisque je ne l'étais plus, et je pouvais encore moins être là comme Président du Gouvernement. Je puis dire que je ne saisis pas du tout la portée de l'incident.
M. LE Président. — M. Jules Favre a déposé que, le 25, il demanda de nouveau à ne point aller seul discuter avec MM. de Moltkeet Bismark des intérêts militaires, et qu'il pria M. Picard et le Général Vinoy de l'accompagner ; que ceux-ci s'y refusèrent; enfin que le Général de Beaufortlui fut adjoint le 27; qu'il avait l'espérance de ne pas être seul à signer l'armistice et que son espérance a été déçue.
M. LE Comte Daru. — Nous avons entendu le Général de Valdan, ces jours derniers, et il a déposé sur ces faits.
Le premier est attesté par les procès-verbaux du Gouverne^ ment du 4 septembre, qui ne sont, à vrai dire, que des notes prises par M. Dréo ; il consiste en ceci : M. Pelletier vous avait annoncé qu'on manquerait bientôt de pain. M. Pelletier était directeur des subsistances à l'Hôtel-de- Ville.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — M. Pelletier? J'entends ce nom pour la première fois.
M. LE Comte Daru. — C'était le nom d'un homme qui, sous
votre Gouvernement, taisait partie de la Commission des subsistances de Paris.
Je répète ce que M. Jules Favre nous a dit ; il nous a dit que M. Pelletier était arrivé au ministère et y avait annoncé avec douleur que le mardi suivant Paris manquerait de pain.
M. Jules Favre se décida alors à demander au Gouvernement d'entrer dans la voie des négociations. Il reculait devant l'idée de laisser mourir de faim une population de deux millions d'hommes. Il demandait qu'on traitât de la paix immédiatement. II était naturellement indiqué pour aller à Versailles et ne s'y refusait pas. Il assumait cette mission, mais il demandait à n'être pas seul ; il faisait observer qu'il y aurait des questions militaires à résoudre et demandait à être accompagné d'un Général ; le Conseil ne voulut pas être représenté par la personne de son Président, car il s'agissait alors de savoir si l'on pourrait traiter ou ne pas traiter , en un mot de voir si M. de Bismark serait accessible à l'idée d'une négociation.
Il se décide à partir seul ; il se rend à Versailles dans la nuit du 23 au 24 ; il a une conférence avec M. de Bismark, et il revient rendre compte au Gouvernement de cette première entrevue.
En vous rendant compte de cette conférence, il vous a dit : « Il y a une question financière à traiter. On demande à la ville de Paris yn milliard comme imposition de guerre. A côté de cette question financière, il y a une question militaire. Je voudrais, dit M. Jules Favre, pour traiter cette question militaire, être accompagné d'un Général. »
Vous souvenez-vous que M. Jules Favre ait demandé à être accompagné d'un Général pour les négociations relatives à la capitulation de Paris, et que ce Général lui ait été refusé jusqu'au 27?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Voici mes souvenirs. Il n'était pas besoin des dire de M. Pelletier (que je n'ai pas l'honneur de connaître) pour informer le Gouvernement de la situation des subsistances. Jour par jour, depuis le commencement du siège, le Ministre du commerce, M. Magnin, pour l'ensemble des ressources; M. Jules Ferry, pour la subsistance de la population; M. le Général Le Flô, pour celle des troupes, tenaient le Gouvernement informé. J'avais moi-même deux officiers dont la mission permanente était de me rendre compte de l'état des magasins, le Colonel Usquin et le Capitaine Lair. Il n'y a donc eu de ce côté aucune surprise, aucune révélation de personne, et il avait été entendu que lorsqu'on n'aurait plus que quelques jours (huit, je crois) de l'horrible pain que nous mangions, on chercherait à traiter.
Nous étions arrivés à cette extrême limite, et si M. Jules Favre a dit que le Gouvernement l'avait désigné pour la douloureuse et alors périlleuse mission qu'il a remplie à Versailles, il a volontairement diminué de beaucoup les mérites que, pour mon compte, je lui attribuais. Je n'ai aucun souvenir qu'on lui ait dit : a Comme Ministre des affaires étrangères, il convient que vous alliez traiter avec M. de Bismark. »
D'abord, s'agissant uniquement, en ce moment, de la capitulation d'une place de guerre, on ne pouvait pas lui tenir ce langage, et c'était au Gouverneur d'alors, Général Vinoy, directement ou par des délégués, qu'il appartenait de traiter. Mais il me paraît que M.Jules Favre avait une visée plus haute, qui était d'ailleurs dans nos esprits à tous, c'est qu'il fallait avoir un armistice pour toute la France, pour toutes les Armées, et réunir une Assemblée nationale. Dès lors, l'autorité militaire, pour cette mission, était incompétente et n'y entrait plus que secondairement. C'était le
Gouvernement qui agissait. J'ai toujours cru que ce raisonnement avait conduit M. Jules Favre à s'offrir de lui-même, avec une résolution et une abnégation que j'ai fort honorées, pour subir ce cruel supplice.
Je n'ai pas toujours admiré M. Favre pendant le siège de Paris ; mais à deux dates de cette grande crise, les négociations de Ferrières au commencement, celles de Versailles à la fin, j'ai hautement admiré son généreux courage et son patriotisme.
Je doute infiniment que ce jour-là on ait parlé d'un Général à adjoindre à M. Favre, car enfin la question, l'unique question d'alors, était de savoir comment l'autorité prussienne accueillerait l'envoyé, et si elle admettrait la possibilité d'une entente quelconque, étant donnée cette circonstance que la famine était notoirement aux portes de Paris, que nous étions par conséquent absolument désarmés pour la négociation.
Je ne me rappelle pas combien de temps ont pu durer ces préliminaires ; mais enfin M. Jules Favre est arrivé de Versailles, et il a exprimé la pensée que les Prussiens étaient disposés à traiter à des conditions générales qui parurent d'un caractère accablant.
Il y avait des questions spéciales à discuter, notamment des questions militaires. M. Jules Favre a demandé d'abord un Général, et plus tard, je crois, le Ministre et des agents des finances. Le Général, on le lui a donné ce jour-là; ce fut le Général de Beaufort, officier d'état-major qui avait beaucoup voyagé et rempli différentes missions. J'ai été moi-môme, au sortir d'un conseil de nuit et dès l'aube, trouver le Général de Beaufort, et je lui ai dit : « Vous passez pour avoir l'habitude des questions diplomatiques; dévouez-vous dans l'intérêt du Pays si accablé, pour être le coadjuteur militaire du Ministre des affaires étrangères dans la difficile négociation qu'il va entreprendre. »
DÉPOSITION DE M. LE GÉNÉRAL TROCHU 29o
Le Général de Beaufort s'est défendu très-longtemps d'accepter; enfin, il s'est patriotiquement résigné, et il est parti. Il a eu, paraît-il, vis-à-vis des Prussiens, une attitude qui a semblé compromettante pour le succès de la négociation. M. Jules Favre en a été effrayé. Quand il est revenu, il nous a dit :« Messieurs, je voudrais un Général qui eût une autre attitude. Celui-là met le feu aux poudres. » Sur cette déclaration, le Général de Valdan, Chef d'état-major général de l'Armée, fut désigné, aux termes mêmes du règlement, pour remplacer le Général de Beaufort, car c'est le Chef d'état-major général représentant le Général en chef qui doit remplir cette mission.
Voilà les faits, tels que je me les rappelle; par conséquent, je ne comprends rien à ce refus d'un Officier général tout à fait nécessaire à un moment donné, qu'on aurait opposé à M. Favre. Et pourquoi ce refus? Pour entraver une négociation derrière laquelle se dressait le spectre épouvantable de la famine de Paris, avenir de quelques jours que la destruction des communications pouvait réaliser, même avec l'armistice! M. Favre avait été autorisé à demander des farines aux Prussiens, pour prévoir ce cas extrême, et on lui aurait refusé un Général ! Est-ce qu'on lui a refusé un financier, quand il a fallu traiter les questions financières. M. Picard et plusieurs de ses agents sont allés plusieurs fois à Versailles.
M. LE Comte Daru. — C'est plus tard.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oui, c'cst plus tard, mais enfin ils ont été adjoints à M. Jules Favre quand sont venues les questions d'argent,
M. LE Comte Daru. — Je n'en sais rien ; mais le fait est que M. Jules Favre est parti de Paris le 23, à cinq heures et demie du soir ; on a négocié le 24, le 25, le 26, et c'est le 27 seulement
que M. de Beaufort a accompagné M. Jules Favre à Versailles.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Eh bien, où trouve-t-on la place pour ce refus qui aurait été si parfaitement ridicule?
M. Chaper. — Ce fait est connu de deux manières : par le témoignage de M. Jules Favre, puis par les notes que M. Dréo tenait au courant de la plume.
M. LE GÉNÉRAL Trochu, — Mais ce ne peut être un refus. Il y a là quelque chose que je ne puis saisir? Pour quel motif? Pourquoi' ce refus intervenant laveille et abandonné le lendemain?
M. LE Comte Daru. — Il est abandonné, non pas le lendemain, mais après quatre jours, et parce que M. de Bismark n'a plus voulu traiter sans la présence d'un Officier français. Dans la séance du 26 au soir, M. Jules Favre vous rend compte de cette situation. Il arrive au Conseil en disant : « Tout aurait été fini aujourd'hui si j'avais eu un militaire avec moi. Mais je n'ai pas pu conclure, parce que je n'ai pas de compétence pour les questions à traiter. M. de Bismark ne veut pas que je revienne sans avoir un Général qui m'accompagne. »
M. LE Général Trochu. — Ceci est tout à fait naturel, c'est du bon sens, et je le comprends surabondamment.
M. LE Comte Daru.— Qu'a-t-on donc fait à Versailles, le 24, le 23, le 26, sinon discuter des questions militaires ?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je yous demande pardon ; je ne suis pas de votre avis; il y avait d'abord et avant tout à traiter le principe de l'armistice. Mais, encore une fois, ce refus d'un Général, c'est absurde ! Encore un coup, si le Gouvernement l'avait refusé la veille, pourquoi l'a-t-il accordé le lendemain?
M. LE Comte Daru.— Je vous l'ai dit, parce que M. de Bismark l'a exigé.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — C'était naturel, puisque les questions militaires arrivaient; mais M. Jules Favre, qui déclarait son incompétence, était plus intéressé encore que M. de Bismark à avoir l'avis d'un officier général, et le Gouvernement y était plus intéressé que M. Favre !
M. LE Comte Daru. — Il en était de même dans les jours précédents, le 2i, le 2o, le 26, où M. Jules Favre seul a traité des questions militaires !
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mais non, on a traité la question générale de l'armistice proprement dit, mais pas celle des zones militaires, la seule qui exigeât l'intervention d'un Général ; et je me rappelle bien que, lorsqu'il s'est agi des zones, M. de Moltke a remplacé M. de Bismark, et M. Favre est venu nous demander un Général, que j'ai été chercher moi-même et que je lui ai amené. Jamais M. Favre ne s'est occupé des zones, je l'affirme. J'entends des zones discutées et tracées sur la carte.
M. Ulric Perrot. — Pardon. Quand la question s'est posée devant le Conseil, on a discuté la manière dont M. Jules Favre devait se présenter.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Assurémcut, cela a dû se passer ainsi.
M. Ulric Perrot, — Cela exclut cette opinion que M. Jules Favre aurait pris sur lui la responsabilité de se rendre seul à Versailles.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Qui a jamais exprimé cette opinion singulière?
M. Ulric Perrot. — J'avais cru le comprendre, d'après vos paroles.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mais pas du tout. M. Jules Favre, dans ma pensée, s'est offert au Gouvernement pour aller traiter
à Versailles au nom du Gouvernement, et j'ai trouvé cela trèsbeau, parce que, en restreignant la question aux étroites proportions d'une simple capitulation de place forte, il aurait pu se soustraire à cette douloureuse mission et demander qu'elle fût remplie, selon la règle, par le Commandant en chef Général Vinoy. Les négociations se sont engagées dans cet ordre, je suppose : On a d'abord traité la question générale de l'armistice, puis celle du milliard, ou plutôt des deux cents millions de la ville de Paris, puis celle du désarmement de la garnison, etc. Enfin est venue la question de la fixation des zones qui devaient être neutralisées. A partir de ce moment, tout naturellement M. de Bismark a dit à M. Jules Favre : « Pour cela, il nous faut un militaire ; nous allons toucher à la question des zones, qui est purement militaire, qui exige une compétence spéciale et ou le Général de Moltke va me remplacer. Amenez-moi un Général. »
Là-dessus, M. Favre est revenu, et on lui a adjoint le Général de Beaufort, puis le Général de Valdan. Peut-être, je n'en sais rien, quand M. Favre est parti pour la première fois, lui a-t-on dit: «Traitez d'abord pour Paris, écartez le péril de la famine (car toutes les têtes en étaient pleines). Quand vous en serez aux questions spéciales, on vous donnera des militaires. » Voilà, j'imagine, comment les choses ont dû se passer. Mais un refus ! cela me passe.
M. Chvper. — La question militaire a été traitée dès la première minute.
M. LR GÉNÉRAL Trochu. — C'cst votrc opinion, mon cher collègue ; moi, je crois qu'on a commencé par Paris, — mais je n'y tiens, guère. Voyons, admettons que vous ayez raison; vous concluez à ceci : qu'on a eu tort de ne pas envoyer un Général dès
le premier jour; soit. Mais quelle peut être l'importance de cette interminable discussion? Quel intérêt vous offre celle affaire?
Un Membre. — L'histoire des événements qui ont suivi prouve l'intérêt qui s'y attache.
M. LE Général Trochu. — Ah ! vous appelez cela de l'histoire, à propos de ces formidables événements !
M. LE Comte Daru. — J'aurais maintenant une autre question à vous adresser. Il y a une chose qu'il nous est difficile de comprendre. L'armistice est conclu, signé le 28. L'armée de l'Est était-elle ou n'était-elle pas comprise dans l'armistice?
M. LE Général Trochu. — Oh ! voilà d'autres questions, et celles-là seront un jour de l'histoire. Je ne voudrais rien dire ici qui ne fût pas à sa place, eu égard aux intérôls ou même aux convenances de notre situation présente vis-à-vis de la Prusse. Mais déjà, dans une déposition précédente, je vous ai fait la même observation, et elle ne vous a pas arrêtés. Tous les fails qui se rattachent à l'armistice sont d'une importance considérable.
Pour les questions militaires et pour le tracé des zones, c'est, je vous l'ai dit, le Général de Moltke qui a remplacé M. de Bismark. Ai-je besoin de vous dire qu'il a fait ce qu'il a voulu? Qui pouvait l'en empêcher? On a tracé, en les disputant plus ou moins, les délimitations. Il a été entendu qu'on les notifierait aux Généraux des Armées, et qu'ils se concerteraient entre eux pour l'exécution sur le terrain. Elle a rencontré toute sorte d'accrocs.
Ainsi, Fécamp était bien en dehors de la zone prussienne ; les Prussiens, jugeant que cette ville était en dedans, l'ont occupée, et généralement ils ont opéré dans cet esprit d'arbitraire. Puis est arrivée l'affaire de Belfort. M. Jules Favre eit revenu en nous
disant, autant qu'il peut m'en souvenir: « Les Prussiens affirment que Belfort est à bout de résistance, mais enfin la place résiste, et nous ne savons pas dans quel état elle est. Quelle résolution prendre à ce sujet?» Il y avait encore deux autres places qui résistaient également : c'étaient Bitche et Besançon.
M. LE Comte Daro. — D'après ce que nous savons, il n'aurait pas été question de Bitche ni de Besançon, mais seulement trèssèrieusement de Belfort.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Il a été également question, à Versailles, de Bitche, de Besançon et de l'Armée de l'Est. Dans quels termes? Je ne puis rien affirmer, parce que je n'y étais pas et que j'ai toujours été dans le doute à ce sujet. Mais enfin, si mes souvenirs sont exacts, M. Jules Favre est revenu nous rapportant, au moins une première fois, la donnée d*un ajournement, jusqu'à ce qu'on sût la véritable situation des choses de ce côté-là. Nous nous trouvions ainsi sur un mauvais terrain, l'armistice pour les quatre cinquièmes et non pas pour l'autre cinquième. C'était bien difficile à admettre. Nous ne l'avons pas admis, je crois, et M. Jules Favre est retourné une seconde fois, pour tâcher de fixer les négociations sur ce point ; je ne l'affirme pas, mais j'ai le souvenir que cette situation l'inquiétait beaucoup et nous inquiétait nous-mêmes. Le Général de Valdan, qui était devenu l'auxiliaire de M. Jules Favre pour la discussion militaire avec les Prussiens, n'avait pu déterminer une solution définitive. A mon avis, les choses en sont restées là, parce que les Prussiens l'ont expressément voulu, comme tout le reste. Ils avaient un intérêt à cette incertitude de quelques jours, pendant laquelle nous avons reçu les réclamations ou demandes d'explications qu'elle ne pouvait pas manquer de faire naître. Je répète que, dans ma conviction, cette obscurité n'a pu exister et
durer quelques jours que parce qu'elle convenait à nos vainqueurs -toujours si précis en tout. Cela a duré jusqu'au jour où nous avons reçu de Bordeaux une petite feuille de papier, non signée, mais qui avait été apportée au Général Le Flô et à M. Emmanuel Arago par un Officier de l'État-major de Belfort. Dans cette lettre, on annonçait que deux forts qui dominent la ville,...
M. Chaper.— Les Perches.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Étaient près d'être occupés ou étaient occupés par l'ennemi ; qu'on n'avait plus qu'une quantité très-limitée de munitions ; qu'on ne pouvait plus vivre qu'après avoir emprunté à la population, pour faire marcher les services, une somme de 100,000 francs; que l'Armée ennemie écrasait la place avec une artillerie supérieure ; qu'en un mot la situation était très-critique ; et enfin l'on demandait s'il n'y avait pas lieu de comprendre Belfort dans l'armistice. On a dû retourner à Versailles pour traiter des compléments d'armistice. On les a réglés en principe pour les trois places encore résistantes, convenant que les commandants militaires s'entendraient pour l'exécution. Je me rappelle que les Prussiens ont soulevé une difficulté pour Besançon. Ils ne voulaient pas lui accorder de zone neutre et entendaient aller jusqu'aux glacis de la place. Enfin, nous avons obtenu qu'ils laisseraient autour de Besançon une zone de 8 kilomètres.
En tout, les Prussiens ont agi selon leur convenance, avec les partis pris qui sont dans leurs habitudes.
M. LE Comte Daru. — Voici sur ce point la différence qui paraît exister entre la déposition de M. Jules Favre et la vôtre. M, Jules Favre nous a dit que, dans sa pensée, il n'y avait pas de doute, pas d'incertitude sur ce point : l'armistice devait s'étendre à toutes les Armées. Il a agi avec cette conviction, qui ne
laissait aucun doute, aucune incertitude dans son esprit, que par suite de l'Armistice toutes les armées devraient rester, sans se battre, dans la situation où elles allaient se trouver. Voilà la déclaration formelle de M. Jules Favre. Elle paraît en contradiction avec la vôtre. Vous avez pensé que l'armistice ne résolvait pas la question pour l'Armée de l'Est ; qu'il laissait en suspens la détermination des zones neutres dans l'Est pendant plusieurs jours, et que les Armées belligérantes pouvaient continuer les hostilités de ce côté, puisque l'armistice n'était pas applicable à l'Armée de Bourbaki.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — C'a été ma crainte, mon inquiétude, non pas ma certitude. Je crois que j'ai demandé qu'on s'expliquât plus nettement.
M. LE Comte Daru. — Il y a quelque divergence entre vos souvenirs et ceux de M. Jules Favre.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Jc l'apprcnds par vous et ne m'en étonné guère ; je crois que tout cela est resté mal défini par les raisons que j'ai dites. Ainsi il se peut que M. Jules Favre ait raison et que j'aie raison aussi.
M. LE Comte Daru. — Il y a encore un autre point sur lequel je vous demanderai quelques explications.
Tout à Iheure, vous ne paraissiez pas attacher une grande importance à l'absence d'un Général lorsqu'on posait les bases de l'armistice. Cet inconvénient était d'autant plus grand qu'on prenait à Versailles une détermination sur les zones et sur le sort d'Armées dont on ne connaissait pas la situation. On aurait pu s'en informer.
M. le Général Trochu. — D'abord, je continue à nier, parce que je garde mon sentiment sur ce point, que M. Favre ait admis un seul tracé de zone sur une carte sans la participation du
Généra], Et quant à prendre des informations sur la situation des Armées ei des places, en i'état de nos communications, Paris, avant qu'on eût reçu un seul avis, aurait été livré à toutes les horreurs de la famine.
M. LE Comte Daru. — Attendez, vous m'avez mal compris. J'admets qu'à Versailles vous pussiez négocier pour Paris et donner des instructions à M. Jules Favre dans ce but. Les Prussiens ne pouvaient pas savoir votre situation exactement; vous aviez recommandé à M. Jules Favre de prendre, vis-à-vis de M. de Bismark, une attitude très-circonspecte ; il devait dire : a Nous avons encore pour vingt jours de vivres ; nous avons une population frémissante, qui veut se battre, et qui y est tellement décidée que M. le Général Trocbu, qui ne veut plus la conduire au feu, a dû donner sa démission. »
M, LE GÉNÉRAL Trochu. — Permettez ! M. Jules Favre a dit tout cela à M. de Bismark, avec cette conclusion, fort différente pour ce qui me concerne, que le Gouvernement m'avait donné ma démission et remplacé parce que je me refusais àlivrerune nouvelle bataille. Pour tout le reste, la tradition voulait qu'en effet le négociateur accusât devant l'ennemi plus de ressources que n'en avait la Place. Vieux moyen, et naïf devant M. de Bismark au moins aussi édifié que nous sur la situation, et qui le montra en offrant tout d'abord des farines à JM. Jules Favre.
Quant à croire qu'on pouvait négocier séparément pour Paris, sans englober immédiatement et du même coup dans la négociation la Délégation de Bordeaux et les moyens qu'elle avait sous la main, c'est oublier toutes les difficultés politiques de ce temps, et la vigueur que, même en agissant très-promptement, le Gouvernement de Paris a dû déployer pour obtenir l'obéissance et écarter la guerre civile.
M. LE CosiTE Daru. — Vous avez résumé vous-même la discussion qui a eu lieu au Conseil et les instructions données à M. Jules Favre ; vous les avez résumées, et elles ont été écrites dans le compte rendu de cette séance.
M. LE GÉNÉRAL Trochît. — Comment? des instructions écrites? Mais non. On a envisagé la situation sous toutes ses faces, qui se résumaient dans la famine et l'impossibilité de continuer la guerre, et l'on a dit à M.Jules Favre : « Allez à Versailles, et obtenez de l'ennemi tout ce que vous pourrez, c'est-à-dire ce qu'il voudra vous donner. » Voilà les instructions.
M. LE Comte Daru. — Oui, on l'a envoyé négocier à Versailles, mais iî devait en référer chaque jour au Gouvernement et ne rien conclure sans votre adhésion ; il a discuté pied à pied et a obtenu des conditions à la fin moins onéreuses, du moins si on les compare à celles qui avaient tout d'abord été demandées par M. de Bismark. Je vous avais fait la question relative à l'Armée de l'Est, parce qu'elle se rapporte à une négociation pour laquelle M. Jules Favre était très-incompétent : il s'agissait de savoir si la zone neutre serait déterminée sur place par les Généraux des Armées belHgérantes, ou bien à Versailles, sur des cartes présentées par des mains prussiennes et au mieux des intérêts prussiens. M. Jules Favre a accepté la négociation sur cette base : détermination des zones neutres, à Versailles, d'accord entre l'autorité militaire prussienne et l'autorité militaire française.
M. LE Général Trochu. — Et vous croyez que cela pouvait se faire autrement? Je vous montrerai jusqu'à l'évidence que vous vous trompez absolument.
Mais je dois d'abord répondre à quelques mots que vous avez dits des instructions données à M. Jules Favre. J'ai cru que vous
entendiez par là Jes instructions que tout négociateur emporte, quand, quittant son Gouvernement, il se rend sur le terrain de la négociation, et je vous ai dit que, dans l'état où nous étions, les nôtres se réduisaient forcément à ceci : « Faites pour le mieux, selon l'accueil que vous rencontrerez ; rendez-vous compte de la situation, et faites-nous-la connaître. » Mais s'il s'agit, comme vous l'avez indiqué, des discussions que nous avons eues en Conseil, quand notre envoyé nous est revenu (plusieurs fois), apportant des renseignements, c'est une chose très-différente. Là, nos discussions ont été aussi approfondies que douloureuses, et je ne doute pas que, comme vous l'avez dit, je n'y sois entré très-souvent. Je savais et nous savions tous que l'ennemi avait l'habitude de produire des exigences énormes, pour se rabattre sur des exigences toujours très-dures, mais moindres. Elles étaient à l'avance irrévocablement fixées dans son esprit ; mais c'était sa manière de montrer de la modération, sans en avoir. Nous discutions donc les données apportées par M. Jules Favr-e, et nous nous entendions avec lui sur l'attitude qu'il aurait à Versailles. C'est ainsi que la contribution de guerre de Paris i^de premier mot) a été réduite de 1 milliard à 200 millions; qu'après avoir reçu l'avis que toutes les troupes régulières seraient désarmées, il nous a été concédé qu'une division d'infanterie et la Gendarmerie, dans l'intérêt de l'ordre public, resteraient constituées et armées. Il en a été de môme pour un certain nombre de questions.
Maintenant, vous croyez que M. Favre, en état d'incompétence sur la question militaire, a eu tort d'accepter qu'elle fût résolue à Versailles par M. JeMollke. C'est méconnaître complètement la réalité de la situation où était notre envoyé. Allait-il, comme l'indiquent courtoisement les mots, traiter d'un armistice? Non !
il allait, dominé par la violence des faits, ayant derrière lui une ville de deux millions d'âmes à la veille de mourir de faim, et la France absolument hors d'état de continuer une lutte devenue effroyablement inégale, traiter de la capitulation préliminaire de Paris et de la France. Il n'allait pas débattre des conditions, bien que les formes voulussent qu'il y eût apparence de débat, il allait subir les conditions qui lui seraient faites, dans la même situation, à la famine près, que celle où a été l'Assemblée nationale, quand elle a dû, après une apparence de débat aussi, courber la tête sous une paix accablante.
Vous parlez de la tradition des armistices ! Ce n'est pas à Versailles, dites-vous, que devaient se tracer les zones ! Mais qu'est-ce qu'un armistice ? C'est une convention en vertu de laquelle deux Armées, en possession de leurs armes, et chacune dans des conditions plus ou moins inégales, pouvant s'en servir, se mettent d'accord pour n'en pas faire usage momentanément, et neutralisent des zones où chacune aussi garde son gage qui est la force.
Est-ce qu'gn fait il y avait là rien de semblable ? M. de Bismark, discutant d'abord avec M. J. Favre les conditions générales de l'armistice, ensuite faisant tracer les zones par un Général prussien et par un Général français, était tout à fait dans les données de la situation prussienne. Il aurait pu, sous le rapport des formes, disposant du fond, avoir des exigences encore plus dures, s'il y eût tenu, et jamais la compétence de M. J. Favre n'a été en cause, d'abord parce que, pour la question du tracé des zones, le Général français était présent, ensuite parce que la compétence de ce dernier lui-même n'avait qu'une valeur d'apparence. Le plan d'armistice et de paix des Prussiens était arrêté. Ils en ont fait l'application qu'ils ont voulue.
Qu'est-ce que cette question des zones, auprès de ce qui s'est passé après l'armistice conclu ? Est-ce qu'il n'est pas non plus dans la tradition des armistices et dans les lois de la guerre, que les populations occupées pendant l'armistice ne peuvent subir d'autres sévices que les réquisitions de guerre nécessaires pour les besoins des troupes ? Or, vous savez tous que certains départements et certaines villes ont été accablés, sous menace d'exécution militaire, en dehors des réquisitions, par des impositions énormes, dépassant leurs revenus ! Que dites-vous de cette tradition d'armistice? Cette violence était si injustifiable et si insoutenable, que les départements et les villes qui se sont passivement refusés à la subir, en gagnant du temps, n'ont pas payé ou ont peu payé. Je me rappelle, par exemple, qu'un département, qui était, je crois, celui de l'Eure, a été imposé à 10 millions, outre les réquisitions ordinaires. Nous lui avons fait dire d'opposer la force d'inertie, pendant que nous réclamions contre ces exactions. Il n'a payé, autant qu'il m'en souvient, qu'un million.
C'était un système d'exactions partielles, non pas généralisées, locales en quelque sorte, contre lequel j'ai réclamé dans une note que j'ai récemment rendue publique, et où je montrais à l'autorité prussienne qu'elle était tout à fait en dehors des lois de la guerre, des règles de l'armistice, du droit commun, de l'équité naturelle.
Et que sont encore ces faits, si extraordinaires qu'ils soient, auprès de certains autres qui sont demeurés inexplicables? Par exemple, la destruction de Saint-Cloud, de Montretout, de Garches, de ces villages autrefois si beaux et si riches, parachevée pendant qu'on négociait et après l'armistice? Dira-t-on aussi que M. Favre ou tel autre n'aurait pas dû accepter ces choses ou aurait dû les prévoir?
Ah ! Messieurs, ne vous étonnez pas que moi, qui ai vécu au milieu de ces grands désordres et de ces grandes douleurs, je n'attache qu'un faible intérêt aux choses qui, à un point de vue si différent, vous préoccupent tant aujourd'hui. Nous avons lutté, dans ce temps-là, contre les partis pris de la force.
M. LE Comte Daru. — Si vous vouliez nous accorder encore quelques instants, j'aurais d'autres questions à vous adresser,
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je suis à votre disposition.
M. LE Comte Daru. — Vous nous avez dit que l'Armée de l'Est n'était pas comprise dans l'armistice
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Ah! non ! je n'ai pas dit cela ; j'ai dit que pour moi ce point était resté incertain.
M. LE Comte Daru. — Soit, nous avons les procès-verbaux des séances du Gouvernement. Le 31, trois jours après la signature de l'armistice, vous avez, au sein du Conseil, vous d'abord, M. Ferry ensuite, manifesté de vives inquiétudes en disant : « Mais quelle est donc la situation de l'Armée de l'Est ? Quelle énorme responsabilité va peser sur nous si elle est battue et prise! «Cette discussion n'aurait pas eu lieu si, dès le 28 au soir, après avoir fait la Convention, le Conseil avait pu croire que l'Armée de l'Est était comprise dans l'armistice et qu'on ne se battait plus de ce coté,
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je ne me rappelais pas cette discussion ; mais cest là la preuve évidente, éclatante, de ce que je vous ai dit, à savoir : que mon esprit gardait des doutes, des préoccupations à ce sujet, et que je réclamais des explications.
M. LE Comte Daru. — Je vous demande si dans le Conseil vous n'avez pas entendu soutenir l'opinion contraire.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je n'ai aucun souvenir à cet égard ; mais, après ce que vous venez de dire et après ce que je
VOUS ai dit moi-même, il me semble que vous pouvez choisir maintenant. -- Ce que vous venez de dire démontre que, par le fait, l'incertitude régnait sur ces choses. M. J. Favre dit : « Je crois que l'armistice s'étend à l'Armée de TEst ; » moi, sur ce point, j'ai des doutes. Pourquoi cette incertitude, ces doutes, ces divergences d'opinion ? Parce que cet armistice n'en était pas un; parce que c'était, au fond, une capitulation à merci, comme les faits ultérieurs que j'ai énumérés le prouvent. Les Prussiens ont voulu rester maîtres de la situation. M. J. Favre a, paraît-il, ' entendu que l'armistice s'étendait à l'Est, à toutes les Armées, à Bitche, à Besançon, à Belfort? Mon Dieu, je ne suis pas étonné qu'il l'ait cru ; mais j'ai eu des doutes, et d'autres en ont eu aussi, d'après ce que vous venez de dire. Je n'ai jamais vu, encore moins signé, ce que vous appelez les procès-verbaux des séances du Gouvernement. Mais s'ils disent que j'ai voulu éclaircir la situation de l'Armée de l'Est, c'est que j'avais des incertitudes et des inquiétudes à son sujet. Cela confirme les souvenirs que j'ai exprimés devant vous.
M. LE Comte Daru. — Dans l'armistice, tel qu'il est rédigé, il est dit qu'il ne sera exécutoire que trois jours après sa signature. Pourquoi les négociateurs ont-ils laissé ces trois jours de délai après l'armistice conclu et signé ? Pourquoi laisser aux troupes cette faculté de se battre ? Cette stipulation paraît étrange.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je pourrais vous dire que je n'en sais rien; mais la vérité est que la raison en saute aux yeux, quand on se reporte aux difficultés de ce temps-là. C'est qu'avec l'aide réelle ou prétendue des Prussiens, maîtres de toutes les communications télégraphiques et autres, il nous a fallu toujours du temps pour communiquer avec les Commandants de corps
d'Armée les plus éloignés. Tous nos télégrammes, notez bien ce fait, passaient par les mains des Prussiens, ce qui, par parenthèse , rendait moralement impossible toute communication secrète ou confidentielle, si indispensable en un tel moment. Nos dépêches arrivaient ou n'arrivaient pas. Les Prussiens pouvaient, eux, appliquer immédiatement l'armistice -, mais nous n'avions pas comme eux à notre disposition nos Commandants d'Armée au bout de leurs télégraphes.
M. LE Comte Daru. — Nous voudrions préciser les faits.
M. LE GÉNÉRAL Trochu . — Quc VOUS a dit là-dessus M. Jules Favre ?
M. LE Comte Daru. — M. J. Favre a signé l'armistice, le 28, à onze heures du soir ; il a demandé à M. de Bismark la permission de télégraphier celte nouvelle à M. Gambetta à Bordeaux. M. Gambetta reçut cette nouvelle dans la nuit ; le 29, il la télégraphia à tous les Généraux d'Armée.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Je ne me rappelle rien de cela. Mais alors je ne peux pas m'expliquer les trois jours.
M. LE Comte Daru. — Vous étiez chef du Gouvernement. . .
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oh! vous pouvez croire que je ne l'ai pas oublié et ne l'oublierai pas de longtemps. Sur tout cet ensemble de détails fort anciens, je n'ai qu'un souvenir bien net, c'est que je jugeais qu'il fallait accepter tout, l'armistice tel que nous l'avions obtenu. Encore un coup, ce n'était un armistice que de nom.
M. LE Comte Daru. —Vous nous dites que vous ignoriez les faits, mais il semble qu'il y avait une raison pour que vous les connussiez. M. J. Favre n'avait pas de pouvoirs pour traiter, il était obligé de venir tous les soirs rendre compte au Conseil de ce qui s'éta:it passé dans la journée. Les dispositions de l'armis-
tice n'ont été signées qu'après avoir été approuvées l'une après l'autre par le Gouvernement, après des discussions dont les procès-verbaux rendent compte. Toutes les dispositions de l'armistice devaient donc être connues de tous les membres du Gouvernement, puisqu'elles ont été successivement arrêtées par eux. Quand nous avons interrogé M. J. Favre sur le délai de trois jours que vous aviez consenti, il nous a répondu : « Je croyais qu'il fallait trois jours pour que la nouvelle de l'armistice fût régulièrement transmise ; que l'armistice ne pouvait être exécuté sur le reçu d'une dépêche télégraphique ; qu'il ne serait exécutoire qu'après l'arrivée des officiers porteurs des conditions stipulées. »
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Mais tout cela est raisonnable, et voilà des dires qui ressemblent beaucoup aux miens.
M. LE Comte Daru. — Attendez. Trois jours lui paraissaient donc nécessaires pour que l'armistice fût communiqué in extenso par des officiers envoyés exprès au quartier général de tous les Commandants d'armées. Dès lors, à quoi bon envoyer à M.Gambetta une dépêche qui disait ; « L'armistice est signé ; faites-le exécuter immédiatement partout. »
M. LE GÉNÉRAL Trochu.— Mais parce que, j'imagine, cela avait pour résultat de faire qu'on ne se battit plus.
M. LE Comte Daru.— Excepté dans l'Est.
Mi LE Général Trochu. — Pourquoi pas dans l'Est? M. Favre ne paraît pas avoir fait exception pour l'Est. 11 ne savait rien de ce qui se passait au dehors.
M. LE Comte Daru. — Ni vous non plus.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Assurémont; mais de ce que vous me dites il résulte que tout a marché régulièrement; que M. Favre et M. Gambetta ont écrit aux Armées, à toutes les
Armées : « On ne se bat plus, » et qu'ensuite des officiers devaient aller dire aux Commandants de corps, dans les trois jours : « Voilà les zones où vous allez vous tenir. »
M. LE Comte Daru. — Ainsi, ce n'est, selon vous, que pour la détermination des zones qu'on a stipulé te délai de trois jours. L'armistice donnait trois jours pour la détermination des zones, mais devait être immédiatement appliqué quant à la cessation des hostilités.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — La dépêche, c'est l'avis qu'on ne se bat plus; l'armistice, porté trois jours après par les officiers, c'est l'avis qu'on doit se tenir dans telle ou telle zone, dans de certaines conditions. Oh! maintenant, je comprends tout. C'est toujours la même chose, et je m'expliquerai tout à l'heure.
M. LE Comte Daru. —Je vous ai fait cette question parce que vous savez ce qui est arrivé. M. Gambetta a télégraphié à M. le Général Clinchant, qui était à Pontarlier, de cesser la lutte, a L'armistice est signé, disait-on ; il est exécutoire immédiatement. Restez où vous êtes. »
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Nous n'a VOUS pas su cela à Paris.
M. LE Comte Daru. — M. le Général Clinchant avait trentesix heures d'avance sur les Prussiens; il pouvait se retirer; mais il a été atteint par l'avant-garde du Général Manteuffel, après s'être arrêté sur la nouvelle de l'armistice; le Général Manteuffel avait ordre de continuer les opérations.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oh ! je me l'explique surabondamment. Il est maintenant acquis pour moi que ce que vous voulez mettre sur le dos de M. Jules Favre doit être mis sur le dos des Prussiens, comme toujours.
M. LE Comte Daru. — Je ne mets rien sur le dos de personne, je cherche à préciser les faits.
M. LE Gk.néral Trochu. — Mais ces faits que vous venez d'exposer montrent jusqu'à l'évidence que le négociateur français, à peine les signatures échangées, a télégraphié partout, de Versailles même, pour arrêter les conflits entre les Armées, jugeant que la stipulation des trois jours ne concernait que la notification des zones ; voilà la vérité et voilà le bon sens ; que les Prussiens, dont l'intérêt est là très-apparent, l'ont entendu et voulu l'entendre autrement. De là le conflit entre le Général Clinchant et le Général de Manteuffel. C'est la confirmation par les faits de l'opinion (ce ne pouvait être qu'une opinion) que j'exprime ici depuis le commencement de cette longue discussion. A présent, c'est une conviction.
M. LE Comte Daru. — Vous auriez su alors que l'Armée de l'Est n'était pas comprise dans l'armistice?
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Oh ! pardou ; vous voulez toujours me faire dire cela, mais je vous rectifierai toujours, mon cher collègue. Je déclare par continuation que, dans ma pensée, il y a eu à cet égard incertitude, et que celte incertitude reposait sur le sentiment où j*étais, par expérience, que les Prussiens voulaient que cette incertitude régnât. Ce sont eux, maîtres du télégraphe à Versailles, qui ont fait partir l'avertissement de M. Jules Favre, et vous voyez bien qu'aucune objection n'a été faite par eux à cette dépêche qui ne parlait pas des trois jours et sus^xiTiâdiit immédiatement les hostilités. Mais cette objection, il leur a plu de la faire au Général Clinchant. Voilà qui est clair.
Je vous le dis, tout ce qui s'est passé là a été le résultat, non des formes et des conditions de l'armistice, non des efforts, bien ou mal entendus, ni de la compétence ou de l'incompétence de M. Jules Favre, mais des vues bien arrêtées des Prussiens, de
leur résolution d'agir comme ils l'entendraient avec la France, qui ne pouvait plus combattre. Vous avez vu l'absolue bonne foi avec laquelle j'ai raisonné et cherché à rappeler mes souvenirs, vieux de dix-huit mois, et auxquels je ne pensais guère, puisque je suis venu ici, sur la demande de M. Ferry, pour parler exclusivement du 31 octobre. Ce sont les faits que vous m'avez appris ou rappelés qui m'ont mis sur la voie pour trouver et prouver la vérité. Oui, ces événements sont le résultat des circonstances de force majeure ou, si vous voulez, de violence majeure que j'ai exposées. Si vous entendez à leur sujet discuter les personnes, vous êtes assurés d'être hors de la vérité et de la justice.
M. LE Président Saint-Marc Girardin. — Je crois qu'il serait nécessaire d'arrêter ici votre déposition, s'il n'y a plus de faits à vérifier.
M. LE Comte Daru. — Je n'ai voulu que constater les faits; je n'ai pas fait intervenir les personnes.
M. LE Général Trochu. — Et moi donc? Ne voyez-vous pas avec quelle sincérité, moi qui étais au milieu de ces faits, à côté si vous voulez, quand il s'agit de ce qui s'est passé à Versailles à la fin du siège, je cherche à vous éclairer, vous qui n'y étiez pas ! Est-ce que vous croyez que, venu devant vous officiellement, pour déposer des faits spéciaux relatifs aux événements du 31 octobre, dans un exposé qui ne pouvait pas durer plus de trente minutes, j'étais préparé à parler trois heures pour répondre aux questions si diverses et imprévues pour moi que vous m'avez posées, pour entrer en dehors des faits dans de longues discussions théoriques, et enfin pour aboutir à défendre M. Jules Favre? Il est avocat et se défendra lui-mxôme comme il l'entendra. C'est la vérité que j'ai défendue, et je n'ai souci que d'elle.
DÉPOSITION DE M. LE Gl-XÉRAL TROCHU 31.")
M. LE Comte Daru. — Je n'ai discuté que pour arriver à la vérité.
M. LE GÉNÉRAL Trochu. — Teuez, mon cher collègue, je suis sincère, je suis vif, et j'y étais; vous êtes sincère, vous êtes vif, et vous n'y étiez pas. A tous ceux qui n'y étaient pas, je dis et je dirai toujours ce qu'une fois j'ai dit à la tribune, parlant à l'Assemblée tout entière : a Vous en parlez bien à votre aise 1 »
Si vous y aviez été, portant volontairement le fardeau d'événements intérieurs de la plus haute gravité, d'événements extérieurs qui venaient déjouer tous les calculs, de responsabilités sans garanties, de devoirs sans droits, d'ennemis qui, froidement et poliment, ne s'arrêtaient devant aucune des considérations qui ont ordinairement cours dans lesArmées, vous auriez vu que les raisonnements, les discussions, les objections sont peu de chose devant l'effrayante réalité.
M. LE Président. — Nous vous remercions. Général, des renseignements que vous nous avez donnés.
[Séance du IS juin 1872.)
Paris. — Imp. Gaulliier-Villars, 55. quai des Grands-Augustins.
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