‹ La Politique et le siège de ParisChapitre 12 sur 13 · L V P 0 L 1 T I Q U K ET LE SI K G E UE PARIS · texte numérisé non relu

L V P 0 L 1 T I Q U K ET LE SI K G E UE PARIS

causes réelles, principales, de la longue durée de la résistance, qu'elle trouve, il est vrai, injustifiable, même coupable, et dont, par conséquent, elle ne s'est pas appliquée à rechercher le pourquoi et le comment. Je vais les dire ici, après avoir constaté que personne, ou à peu près, au début, ne croyait à cette durée de la résistance. J'en ai témoigné en ces termes devant l'Enquête :

tt Non-seulement des habitants de Taris, mais des militaires a venaient me dire :

« — Mais enfin, Général, vous savez votre métier. 11 vous ({ apprend que la résistance d'une place de^ guerre, fût-elle a grande comme Paris ou petite comme Longwy, si elle n'a pas « de secours extérieur à attendre, est sans avenir. Et vous vou- « lez, alors que la France n'a plus de troupes organisées, que « Paris tienne longtemps devant l'ennemi, avec les passions qui « fermentent dans son sein, avec le genre de population que vous « savez! C'est impossible.

tt Je répondais :

« — C'est un problème assurément très-redoutable. Cepena dant. si en me mettant en communication avec l'esprit public a (par les proclamations, qui furent tant raillées depuis), je par- Œ viens à l'élever à une certaine hauteur, et que cet esprit pua blic ne m'abandonne pas, je déclare que je tiendrai soixante 0 jours.

« Mes contradicteurs regardaient cet espoir comme chimério que. Il s'est réalisé par cent trente-cinq jours de siège, et il « s'est réalisé par les moyens que j'avais indiqués, par unecertt taine élévation du sentiment général, par un certain esprit de a sacrifice dans une notable partie de la population qui secondait « sans bruit et continuellement l'action directrice. »

(1*' vol. de l'Enquête, page 310.)

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Voila ia cause principale, généralement peu aperçue, de la durée de la résistance. Il y en a une autre, qui ne fut pas moins puissante et qui est devenue, contre le Gouvernement de Paris, un des griefs de l'Enquête. Là, elle méconnaît, avec beaucoup d'autres réalités, cette réalité spéciale au siège de Paris. Je veux parler de la libre possession que la Capitale garda, pendant toute la crise, des libertés dont elle jouissait avant l'investissement, liberté de presse, liberté de réunion, etc.

Le Gouvernement, je Tai dit, n'avait pas les moyens de les lui ôter, ni, après les lui avoir ôtées, les moyens de demander tous les jours à la force la sanction de ces exécutions. Jajoute qu'en les lui ôtant, il rendait impossible la résistance, qui se terminait invinciblement par une catastrophe. Je le prouve :

Qu'on se figure l'incessante activité des échanges de Paris avec la France, l'Europe et le monde entier, par les personnes, par les sciences, par les arts, par les travaux de l'esprit, par la politique, par le commerce, par l'industrie, par les nouvelles ; qu'on se figure cette immense et nécessaire expansion, brusquement et absolument interrompue par l'investissement, en plein cours, en quelques heures, au moment même où les avis extérieurs acquéraient par les circonstances (quatorze jours après Sedan) une importance qui saisissait et tourmentait les cœurs ! N'est-il pas vrai que cette population de plus de

deux millions d'hommes, ces intérêts, ces habitudes, ces aspirations vers le dehors, ces anxiétés, ces douleurs individuelles et publiques, cet ardent foyer de bonnes et de mauvaises passions celles-ci complètement noyées dans celles-là qui dominaient de haut la situation)... furent soumis, sans transition, à la plus imprévue, à la plus dure et périlleuse compression qui fût jamais? Quel exemple y a-t-il dans l'histoire des peuples, d'une crise si extraordinaire et si violente ? Comment, ne pouvant la comparer à aucune qu'on connaisse, raisonne-t-on, en parlant du siège de Paris, comme on parlerait du siège d'une autre grande cité ?

On dit qu'à cette compression résultat de l'investissement du dehors, il fallait ajouter la compression du dedans ; qu'à la population de Paris, privée de toute sa vie extérieure, il fallait supprimer sa vie intérieure, comme dans une Place assiégée ; supprimer la presse devenue incendiaire, les réunions devenues clubs, les promenades dites patriotiques, les agitations de toute sorte devenues dangereuses pour Tordre public

Mais c'eût été (si nous l'avions pu faire) mettre le feu à une mine surchargée, et déterminer, àun jour donné, une formidable explosion qui aurait tout détruit ! C'est à cette existence fiévreuse, troublée, quelquefois désordonnée, mais aussi vivifiée dans les masses par les plus généreux sentiments, que Paris, sans air à respirer et sans pain à

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manger, a dii la constance incroyable qu'on lui a vue. Qui oserait affirmer, parmi les Docteurs jugeant et condamnant du dehors et après coup les hommes qui ont mené cet effort, que ce n'est pas l'attentat— réprimé sans guerre civile — du 31 octobre, qui, en rendant publiquement l'union aux braves gens déjà divisés, a fait les dix dernières semaines de la défense? Qui osera soutenir, quand l'avenir se sera dégagé des passions politiques qui aveuglent le présent, ce thème inconcevable : que lorsque Vunique chance du salut commun est dans l'union , et que Vunion se déchire d'une manière apparente et violente par la guerre civile, sous les yeux de rennenii satisfait, la confiance des masses ne s'en va pas et les courages ne rompent pas?

Quand, au contraire, les mesures d'énergie, pour la répression du désordre, dépendaient du commandement et ne devaient pas troubler la jjciix publique, direz-vous qu'une vaine préoccupation de popularité l'empêchait de les appliquer? Votre Rapport produit, à cet égard, une statistiquequi frappera d'étonnement les militaires, car jamais, en aucun temps et dans aucune Armée, on ne fit, on n'eut la pensée de faire de telles exécutions. Dans la Garde nationale de Paris, en cent trente-cinq jours de siège, y'a/ prononcé la cassation de neuf cent dix-sept gradés, comprenant quatre cent quatre-vingt-quinze officiers, dont trentesix chefs de bataillon, cent soixante et onze capitaines, etc.

Et tous ces exécutés, vous le reconnaissez vous-même, devenaient de dangereux agents de désordre, passaient à l'émeute, se faisaient les implacables ennemis du chef militaire, quelques-uns continuant à exercer leur emploi au profit de l'esprit de sédition, sans que l'autorité le sût! Comment l'aurait- elle su, dans l'inévitable confusion où fonctionnaient ces troupes bourgeoises que ne liaient ni la discipline, ni l'éducation militaire, ni la hiérarchie, insuffisante en qualité et en nombre, qui les encadrait? Et confondu d'étonnement, j'admire jusqu'où peuvent aller, dans la passion politique, l'injustice et le parti pris, quand je Hs au Rapport de M. le Comte Daru :

o On ne sut pas organiser la discipline. »

Quoi! dans les temps réguliers, dans les loisirs de la garnison, avec l'emploi de tous les moyens, avec l'appui de toutes les règles, un régiment bien organisé demande, suivant larme, de six à douze mois pour former complètement trois cents recrues. Et nous qui, dans Paris, en avions quatre cent mille (Mobiles des départements et Garde nationale), sans nul régiment préexistant, sans nul cadre pour les recevoir, nous aurions en deux mois organisé la discipline dans ces foules, et si elle n'a pas été organisée, c'est que nous n'avons pas su l'organiser!

Uuand on a vu ces choses dans Paris, et quand on les lit dans le Rapport, on croit rêver! Mais, Monsieur le

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Comte, l'effort de constitution d'armée quiaété fait là, les résultats obtenus, même au point de vue de la discipline, de la cohésion, des exercices, du tir, etc., sont inouïs! Jamais on n'en reverra de pareils! Pour moi, qui puis en parler lii) rement, car vous comprenez Inen que si j'ai cherché à inspirer, ce n'est pas moi qui ai fait, ni même qui ai dirigé cet immense dressage, il chhieure absolument inexplicahle^ même avec la raison des circonstances, même avec l'excitation du patriotisme, même avec les exercices de nuit à la lueur du gaz, etc. !

En ce qui concerne la Garde nationale, les- agents dirigeants et principaux de cette entreprise d'éducation militaire véritablement extraordinaire, furent (après le 31 octobre et quand la Garde nationale se prépara sérieusement à entrer en ligne) le Général Clément Thomas et le Chef d'état-major général, Colonel Montagut, aidés par tous les vétérans qui étaient dans Paris. Ce que ces deux hommes pleins du patriotisme le plus désintéressé, vaillants, généreux, fermes dans la répression, firent pour le Pays dans cette crise, je veux le redire ici. Clément Thomas, victime des scélérats qu'il poursuivit pendant le siège avec une impitoyable énergie, est mort assassiné par eux. Montagut, avec toute sa famille, a péri dans un immense désastre maritime. L'un et l'autre ne sont plus là pour entendre et pour redresser les jugements de l'Enquête sur leurs efïorts et sur leur œuvre. Mais je me

saisis de ce devoir, qui m'appartient ; je le remplis avec une ferme conviction d'être dans la vérité et la justice. Je rends hommage à leurs services et à leur mémoire.

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a Quand on lit les procès-verbaux (1) rédigés par M. Dréo, a on est frappé de ceci ; pas un membre du Gouvernement ne « croyait à la possibilité de la défense de Paris. M. le Général « Trochu, dit M. Picard, menait le deuil du siège dans toutes « nos réunions. On ne supposait pas, dans les calculs les plus a favorables, que la résistance pût se prolonger au delà d'un « mois. » (Rapport de M. le Comte Daru.)

Je réponds : M. le Rapporteur a été trompé par ces prétendus procès-verbaux et mal servi par M. Picard. La plupart des personnes qui raisonnaient sur le siège, je Fai dit ailleurs, n'y croyaient pas. Mais les membres du Gouvernement y croyaient tous fermement, excepté M. Picard, et trois d'entre eux, allant beaucoup plus loin, croyaient à la victoire.

Pour moi, au Conseil de défense, au Conseil de Gou-

(1) J'ai dit dans une] préoédenle pétition ce qu'étaient ces prétendus procès-verbaox.

vernemënt, partout, verbalement et dans mes écrits, fai affirmé la résistance pour soixante jours. Mais Jamais Je n'ai cru à la victoire sur r Armée Prussienne, hors le cas ou elle tenterait cVentrer clans Paris par l'assaut.

M. Picard reçut mal mes déclarations au sujet de la durée du siège, notamment celle par laquelle, dès nos premières réunions, répondant à ses pressantes questions, je dis que nous avions à faire ensemble une héroïque folie pour sauver l'honneur. Il voulait la victoire (à laquelle je ne croyais pas) ou rien. 11 en résulte que Je menais en effet le deuil de la victoire, et que c'est lui qui menait le deuil du siège sur lequel j'étais très-ardent et plein de foi.

Voilà la vérité, en vue de laquelle j'invoque le témoignage du Conseil tout entier du Gouvernement de Paris.

J'ai traité en ce qui me concerne, répondant dans ma précédente pétition au Rapport de M. de Rainneville, la question de l'ajournement des élections. Je n'y reviens pas. Je me borne à constater par tous les témoignages recueillis, même par le Rapport de M. le Comte Daru, que c'est par le refus de l'Armistice que furent empêchées les élections; que le Gouvernement de Paris n'a voulu

l'Armistice (avec le ravitaillement proportionnel de Paris, bien entendu) que pour les faire. Qu'il ait eu raison ou qu'il ait eu tort de ne pas les faire au milieu de la lutte engagée^ c'est affaire d'appréciation, et je ne décide pas sur ce point. Qu'il ait eu tort de ne pas vouloir l'Armistice sans ravitaillement, en réduisant d'autant la durée de la résistance de Paris, c'est une question sur laquelle je fus alors et demeure intraitable, une de ces questions au sujet desquelles M. le Comte Daru dit que je subordonnai mes devoirs politiques à mes devoirs militaires^ et sur lesquelles yamf/?s nous ne pourrons nous entendre.

Qu'il y ait eu là, de la part du Gouvernement de Paris, préméditation, parti pris d'empêcher les élections, c'est absolument contraire à la vérité, à la justice et au bon sens.

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a M. Gambetta déclara qu'il fallait à tout prix empêcher l'exé- « cution de ce malheureux décret (de la Délégation de Tours, « qui prescrivait les élections pendant la lutte) ; qu'il était ur- « gent d'envoyer à Tours un homme énergique, porteur d'une

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a résolution annulant les opérations électorales, si elles étaient o faites.

0 De là son départ et sa mission, -n

(Rapport de M. le Comte Daru.)

Je conviens qu'on peut arranger ainsi la vérité. Mais alors est-ce la vérité ? Est-il acquis que ces dires de M. Gara betta déterminèrent son départ et sa mission ?

Pour l'Enquête, oui. Pour la vérité, non. Et la preuve, la voici : C'est que ce fut M. J. Favre qui fut désigné [à l'unanimité, si ma mémoire est fidèle), et avec une vive insistance, pour aller prendre la Présidence de la Délégation de Tours. M. J. Favre déclina cette mission, en déclarant qu'il se croyait plus utile à Paris (sentiment qui à ce moment-là était juste et vrai), et que le poste des grands périls étant à Paris, il estimait que sa place était là. Sans ûoute on aurait pu, en invoquant la raison d'État, lui imposer ce mandat. Mais j'ai toujours cru que les membres du Conseil eurent alors dans l'esprit une pensée qui, je l'affirme dans tous les cas, inquiétait le mien. C'est que M. Favre, déjà fatigué, avait depuis bien longtemps dépassé l'âge des entreprises aéronautiques. Elles commençaient à ce moment du siège, et les imaginations n'y étaient pas faites, comme elles le furent depuis. Aussi, M. J. Favre écarté, je fus l'un des premiers, je crois même le premier, à m'écrier : u C'est à M. Gambetta qui est

jeune, célibataire, et d'ailleurs fort connu en Province, à monter en ballon. »

J'ai déposé de ces circonstances qui montrent que V envoi de M. Gambetta à Tours ne fut V objet d'aucune combinaison politique préméditée ^ devant la Commission d'enquête. J'ai lu sur les visages que mon dire paraissait imprévu et singulier. Singulier, oui (comme la plupart des récits fidèles de ces temps-là), pour des hommes qui les entendent, à quinze mois de là, le dos au fauteuil et les pieds sur le tapis, mais naturel bien plus que singulier pour les hommes qui s'agitaient au milieu des événements eux-mêmes.

J'ai terminé cette déposition devant l'Enquête, relativementà la mission de M. Gambetta, en exprimant une vérité qui est bien vieille et qu'aucun des hommes qui ont passé par les expériences de la vie publique n'oserait contester:

a C'est ainsi que, dans les affaires humaines, des faits consi- « dérables qu'on attribue à des vues et à des combinaisons d'une « haute portée, ont souvent pour origine, je ne dis pas unique, a mais principale, des nécessités très-ordinaires. »

(Premier volume des Dépositions, pagt 284.)

N'avais-je pas là, par avance, répondu à M. le Comte Daru qui, dans son Rapport même, cite les paroles que je viens de rappeler? Il est vrai que, pour y faire contrepoids, il ajoute :

« On choisit M. Gambetta, dit M. le Général Ducrot, parce

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« qu'il fallait porter la révolution en Province, et que M. Gam- « betta était plus propre qu'un autre à remplir cette mission. » (Rapport de M. le Comte Daru.)

A l'égard de cette preuve fournie par le Rapporteur, je ne ferai qu'une observation , mais je crois que les hommes impartiaux la trouveront solide : le Général Ducrot avait le droit d'avoir et d'exprimer devant l'Enquête cette opinion personnelle. Mais comme il ne faisait, à aucun titre, partie du Gouvernement; qu'il n'assistait pas à ses délibérations; que la nature de ses fonctions ne le mettait pas en rapport habituel avec lui, son opinion n'est qu'une opinion. Elle n'aurait la valeur qu'entend lui attribuer le Rapporteur, que si le Général Ducrot, membre du Gouvernement, en mesure par conséquent d'étudier son esprit et de saisir ses vues, avait pris part aux débats qui ont eu pour résultat la mission de M. Gambetta à Tours. Dire que le Gouvernement de Paris, avant, pendant ou après le siège, a médité ou pris des mesures révolutionnaires, c'est aller contre la vérité et la justice. Ne pas reconnaître qu'il a pris des mesures d'un libéralisme très-fermement conservateur, celle par exemple (dont personne ne parle) qui a permis, non sans lutte, la libre élection des membres de l'Assemblée nationale, sans distinction de précédents politiques et de parti, c'est aller encore contre la vérité et la justice.

Le Rapporteur, reprocliant au Gouvernement la faute très-réelle, mais très-honorablement explicable pour lui, f qu'il fit de se laisser enfermer dans Paris et d'y attendre l'effort de l'ennemi, conclut ainsi :

« Les meneurs auraient été certes moins tentés de faire un « coup de main contre un Général commandant une Armée que a centre un Gouvernement siégeant à l'Hôtel-de- Ville. ^^

C'est un raisonnement spécieux et qui prouve, comme tous les raisonnements du Rapport, que M. le Comte Daru s'est fait du siège de Paris une théorie qui diffère absolument de la réalité.

Une ville de plus de deux millions d'habitants, offrant une composition qui comprend, outre les révolutionnaires de tradition, indigènes et cosmopolites (les meneurs du Rapport), plusieurs milliers de déclassés et plusieurs milHers de scélérats, n'est pas, je le redis, une place de guerre comme Lille, Un Général commandant une Armée, ce qui veut dire ici commandant des rassemblements armés (que j'avais tous établis au dehors pour les opposer à l'ennemi et pour les soustraire à la démoralisation des contacts), ne pouvait pas gouverner Paris, comme il eût fait à Lille, avec un état-major. Le Gouvernement parti tout entier pour Tours, le Général en chef eût rencontré l'obligation immédiate d'en constituer un autre autour de lui, composé d'hommes spéciaux, pour

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la direction des services si considérables et si divers qui forment Tadministration de cette immense agglomération numériquement égale à la population des petits États de l'Europe. Et l'émeute serait venue, uniquement parce qu'il y aurait eu une autorité, pour renverser l'autorité !

Oui, c'est là. quest l'erreur fondamentale et pleine de périls pour le Pays, des politiciens de notre temps. Ils croient que l'Armée spéciale de l'insiuTection a pour objectif le renversement d'une politique et des hommes qui la représentent. Ohl nous sommes bien plus dangereusement menacés I L'Armée de Tinsurrection à présent a, partout où elle existe, pour objectif, le renversement de la société, et par conséquent le renversement C.a l'autorité, quelle qu'elle soit, qui représente la société. Vous dites que la sédition, pendant le siège, allait à l'escalade de l'Hôtel- de- Ville pour renverser M. J. Favre et ses collègues en politique, vous vous trompez. Elle y allait pour détruire l'autorité, parce qu'elle était là, comme elle y aurait été pour détruire mon Gouvernement de siège, s'il avait été là selon votre vœu. Imaginez-vous donc que la Commune de Paris, au 18 mars, eût une politique pour but ?

Ah ! croyez-moi. Renoncez à ces idées d'un autre temps. Elles ont été vraies. Elles ne le sont plus. Cessez de récriminer, de vous diviser, de vous déchirer pour la

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politique. L'heure est venue de s'unir pour sauver Xétat moral de la société française ou de périr avec elle !

Je résume cette discussion en concédant, comme je l'ai déjà concédé devant TEnquête, que le Gouvernement eût mieux fait, dans l'intérêt de la conduite des affaires générales, de ne pas se laisser enfermer dans Paris. Mais ne dites pas que sa retraite eût épargné la sédition au Gouvernement local^ quel qu'il fût, qui lui aurait forcément succédé. C'est contraire à la vérité.

Page 174 :

M. le Comte Daru, passant au récit de la sédition du 31 octobre, le prépare par un court exposé de Y affaire du Bourget. Un autre membre de la Commission d'enquête, M. Chaper, dans un Rapport qui a pour objet Vexamen politique des opérations militaires du siège, a traité la même question avec plus de développement.

Je me propose de la traiter à mon tour, en répondant ultérieurement à M. Chaper, avec des révélations qui prouveront à l'un et a l'autre Rapporteur : 1° qu'en se

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renfermant dans le cadre des interprétations du public au sujet de cette affaire, ils se sont gravement trompés; 2o que s'ils avaient fait au Chef militaire responsable Fhonneur de l'interroger, comme ils enavaientle devoir^ sur ce point et sur tous autres intéressant sa responsabilité, ils se seraient épargné et ils auraient épargné au public ces graves erreurs que l'un d'eux, M. Chaper,

Page 174 :

« Le 31 octobre, à dix heures du matin, le Préfet de police, tt dont la sécurité était ébranlée, se présenta chez le Gouver- « neur (\M\Vengagea à augmenter le nombre des bataillons de ser- « vice. Mais M. Adam craignant, s'il déployait un très-grand a appareil militaire, de provoquerle mouvement qu'on redoutait, « attendit les événements.

« Les bataillons convoqués tardivement par le Préfet de po- (i lice n'arrivèrent que lorsque rHotel-de-Ville était envahi. La « preuve, du reste, que les appréhensions du Gouvernement et n'étaient pas sérieuses, c'est qiiil se réunit comme d'ordinaire « à V Hôtel -de-Yille, où il pouvait être si facilement cerné et pris a au lieu d'aller tenir conseil ailleurs. »

(Rapport de M. le Comte Daru.)

Que d'erreurs de ^ait, d'erreurs matérielles^, réunies dans ce court récit préparatoire, et comme il était facile, je le redis sans cesse, de les éviter, en me demandant quelques renseignements sur des événements au milieu desquels on me faisait une telle place !

Comment le Gouverneur pouvait-il (( engager » le Préfet de police à augmenter le nombre des bataillons de service? Est-ce que le Préfet de police avait qualité et responsabilité pour prendre de telles décisions et donner de tels ordres?

Est-ce que le Conseil, qui était sans appréhensions sérieuses, cela est vrai, se réunit comme à V ordinaire à l'Hôtel-de-Ville? Non. Toutes ses réunions ordinaires avaient lieu la nuit (de dix heures et demie à une heure du matin), disposition que j'avais dû réclamer parce que, tous les jours, de midi à six heures du soir, j'allais visiter les travailleurs du rempart et des forts ou les avantpostes. Le Conseil se réunit ce jour-là dans Taprès-midi, parce qu'il fut averti du péril, et il se réunit à l'Hùtel-de- Ville, non pas comme à l'ordinaire , mais parce qu'un télégramme pressant de M. J. Ferry l'y appelait.

Je vais refaire ce récit, en rappelant les noms des personnes qui eurent là un rôle. Ce sont autant de témoins qui me rectifieront, si mes souvenirs, dont je crois être très -sur, me trompent.

Le Préfet de police vint chez moi entre dix et onze heures du matin. Il me dit que les Rapports signalaient dans les esprits une vive agitation, motivée parla fatale coïncidence du désastre de Metz (officiellement connu, de la veille, à Paris) et des événements du Bourget ; que cette agitation pourrait être exploitée par les entrepreneurs de troubles publics ; qu'il ne pensait pas que leurs efforts pussent déterminer l'émeute; qu'il jugeait cependant que des mesures spéciales de précaution étaient nécessaires. En un mot, le Préfet de police n'était pas en sécurité; il n'était pas non plus troublé, disposition d'esprit où je n'ai jamais vu M. Adam.

Je décidai que le chiffre des bataillons de service à la place Vendùme et le chiffre des bataillons de piquet d'attente seraient doublés, ce qui, si ma mémoire est exacte, devait mettre sur pied 16 à 18 bataillons. Et comme il était onze heures, qu'il y avait urgence fune heure après, l'agitation la plus vive se produisait autour de l'Hùtel-de- Ville), il fut convenu que la voiture qui avait amené M. xVdam au Louvre le conduirait immédiatement à la place Vendôme, où il transmettrait mes ordres au Com mandant en chef de la Garde nationale.

Voilà une déclaration précise, qui diffère de celle de M. le Comte Daru^ exprimant qvC aucune précaution n'avait paru nécessaire et n avait été prise, et un peu plus loin, que M. Ad.im craignant^ s'il déployait un trop

grand appareil militaire^ de provoquer le mouvement qu'on redoutait, attendit les événements.

Non, le Préfet de police, homme fort équilibré, trèsdévoué à Teffort commun et fort opposée l'émeute, « n'attendit pas les événements )> , et des précautions, dont il fut rinitiateur, furent prises. Mais il ne put m'avertir que lorsqu'il fut informé lui-même, et les précautions furent prises trop tard, non pas seulement (comme le dit le Rapport avec vérité) « parce que l'insurrection du 3J octobre fut pour le Gouvernement, comme d'autres insurrections pour d'autres Gouvernements, une surprise, » mais encore et surtout parce que le Préfet de police ignorait avec bien d'autres, avec M. le Comte Daru certainement, des détails techniques qui montreront toutes les misères, toutes les impossibilités matérielles et morales que le fonctionnement du Gouvernement et de l'autorité rencontrait dans Paris assiégé :

Le Préfet de police, en venant m'informer, devait croire qu'une heure ou deux heures au plus après les ordres donnés, les bataillons seraient rendus à l'Hôtel-de-Ville, comme il arrive quand les troupes sont établies dans des casernes qu'on a sous la main.

Lorsque ces troupes sont des gardes nationaux individuellement dispersés dans tout un quartier et que la fièvre des événements et des nouvelles tient constamment hors de chez eux, même quand ils ont reçu un avis de

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consigne', il en est autrement. // 7ïe nous a jamais fallu moins de quatre heures pour saisir les éléments des bataillons (les meilleurs) qui étaient les plus rapprochés de la place Vendôme et pour les mettre sur pied, avec un effectif qui n'atteignait jamais l'effectif réel. Souvent une demi-journée était nécessaire. Et pour réunir ces batail; Ions, nous n'avions pas habituellement, comme dans les temps calmes, la ressource traditionnelle du rappel battu dans la rue. Le rappel eût mis le feu dans Paris surexcité, fait ci*oire à l'entrée des Prussiens, fait apparaître des masses d'hommes armés, ceux qu'on ne voulait pas avec ceux qu'on voulait, dans tous les cas plus qu'on n'en voulait!

C'était ordinairement au moyen d'un service d'avertissement organisé par l'Etat-major de la Garde nationale, et qui, pour les cas d'agitation intérieure , allait , autant qu'on le pouvait, aux bataillons réputés amis de l'ordre ou moins amis du désordre, que les convocations se faisaient. Et combien de fois, devant des alertes, a-t-on réuni ces malheureux bataillons sur les places, dans les rues, sans abri par les temps les plus durs, des journées et des nuits entières, pour les renvoyer fatigués, étonnés, ne croyant plus à l'émeute, croyant à l'effarement du Gouvernement, mal disposés à recommencer! Exposé véridique, abrégé parce que je veux être court, qui justifie surabondamment à mes yeux cette parole attribuée

ilO LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARTS

au Préfet de police par une déposition que rappelle M. le Comte Daru :

a Vous fatiguez trop les Gardes nationaux ! »

et qui explique surabondamment aussi que « les bataillons n'arrivèrent que lorsque l'Hôtel-de-YiUe était envahi » .

Pour juger sainement et impartialement, il fallait savoir ces choses. Je crois même qu'il aurait fallu les avoir vues et en avoir souffert...

« A midi, des groupes de Gardes nationaux sans armes arrivè- « rent sur la place. Les cris proférés étaient : Point d'armistice ! « la levée en masse! la guerre à outrance!,..

« L'intérieur de l'Hôtel-de-Ville n'était protégé que par un a piquet de Gardes mobiles, auxquels on avait donné l'ordre de « s'opposer à lenvahissement, mais sans tirer un coup de fusil. « Au dehors, deux bataillons de Gardes nationaux, l'arme au 0 pied.

« Quelques émeutiers se mirent à ébranler la grille du jardin, € l'escaladèrent, pénétrèrent dans la cour du jardin. C'était la « répétition de ce qui s'était passé précédemment au Corps légisa latif.

a Les bataillons de la Garde nationale restèrent immobiles. Ils 0 laissèrent occuper la partie inférieure du Palais sans y mettre • obstacle. »

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« Autour de M. Arago et de M. Floquet, on crie : La levée « en masse! des armes! des armes! à bas l armistice! »

a Les membres du Gouvernement, prévenus par M. Ferry, « arrivèrent successivement. » (Rapport de M. le Comte Daru.)

Je retiens cette partie du récit du Rapporteur, exacte à quelques détails près qu'il est sans intérêt de rectifier, pour constater (avec lui) un fait de haute importance pour la justification ultérieure des convictions — absolument contraires aux siennes — que j'ai sur la journée du 31 octobre : c'est que : 1° à ce moment, après plus d'une heure et demie d'agitation, alors que des milliers de personnes (Gardes nationaux sans armes et habitants) se pressaient sur les quais, dans les rues, sur la place et enfin au rez-dechaussée du Palais envahi, on ne vit pas une arme entre leurs mains, on n'entendit pas un cri séditieux, mais de tous les côtés y avec une animation croissante : « Aux armes! aux armes! la levée en masse! jjas cV armistice ! )> 2° que deux bataillons [considérés comme bons) qui étaient massés sur la place pour la protection de V Hôtel-de-Ville restèrent Parme au pied, sans s'opposer à V envahissement.

J'ajoute à ce tableau frappant, dû à M. le Comte Daru lui-même, que ces deux bataijlons, qui me virent passer, m'assaillirent eux-mêmes, sans la moindre malveillance et avec une conviction qu'ils tenaient certainement pour patriotique, des mêmes cris : Aux armes! aux armes! pas

d'armistice! J'ajoute encore que toute la Garde nationale de Paris — avec la population — était^ à cette heure, du plus au moins, dans le même esprit, et qu'elle y resta jusqu'à la nuit, c'est-à-dire jusqu'à l'heure où elle apprit l'arrivée des sectaires à l'Hôtel-de-YiUe et ce qui s'y passait réellement.

Était-ce donc là une grande conspiration démagogique? comme rétablira savamment l'Enquête. Non. Qu'était-ce donc? C'était une Garde nationale et une population affolées — comme elles l'avaient été naguère au lendemain de la nouvelle de Sedan — par la nouvelle, connue la veille, du désastre de l'armée de Metz, et de Taccident du Bourget qu'elles tenaient pour un grand événement militaire.

Oui^ V analogie est complète, certaine^ indéniable^ et, dans les deux cas, ce fut V exaspération de la population qui détermina les attentats^ sans qu'elle les voulût et sans quelle y fût à aucun degré préparée, en prêtant aux sectaires de la démagogie l'appnii irrésistible de ses masses et de ses clameurs. Et si le 31 octobre le Gouvernement de la défense, au lieu de tenir ferme au centre de la tempête, en refusant obstinément de se démettre, s'était éclipsé, comme avaient fait, en pareil cas, les Gouvernements antérieurs, Delescluze, F. Pyat et Blanqui tenaient leur revanche et saisissaient le 31 octobre le pouvoir qui leur

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avait échappé le 4 septembre. En tenant ferme, le Gouvernement de la défense donna^ par douze heures de périls et d'angoisses tranquillement subies, le temps à la Garde nationale de se reconnaître, d'apprendre le véritable état des choses et de déterminer, par une marche de nuit de 150,000 hommes, spontanée, triomphante, dont j'ai été le témoin, Veffet moral (car il n'y eut pas de choc, quoi que disent les braves), qui délivra le Gouvernement, sans que l'ennemi eût la joie et les Parisiens l'horreur d'entendre le canon tonner dans Paris !

J'ai été vaincu à Paris. Peut-être un plus habile que moi eût été plus heureux. Il me reste la consolation d'avoir préparé, assuré, par une règle de conduite réfléchie, obstinément suivie, les choses que je viens de dire ; d'avoir préparé, assuré ce vote de 400,000 voix qui suivit la journée du 31 octobre, qui remit sur pied les affaires du siège, en apparence perdues, et fit que Paris tint ferme encore quatre-vingts Jours, jusqu'à l'heure venue de la famine.

L'Enquête raille Veff'et moral. Elle me fait un crime de cette règle de conduite et de son résultat qui fut, ditelle, une résistance sans espoir inutilement prolongée . Elle appelle faiblesse ce qui fut fermeté tranquille et convaincue. Elle ne tient aucun compte de l'état permanent de fièvre ardente de cette immense agglomération d'hommes, où les bons et les mauvais étaient étroite-

lli LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARIS

ment mêlés et confondus. Elle croit que \di fusillade aurait fait utilement la séparation, et, jugeant comme on jugerait dans les temps ordinaires, elle reproche au Gouvernement de Paris, aux prises avec cette situation sans exemple, de n'avoir pas fait ce que n'ont pas pu faire les Gouvernements les plus solidement assis, en 1830, en 1848, au 4 septembre 1870, et V Assemblée nationale au 18 mars 1871 !

Voilà l'un des effets des passions politiques du temps. Elles ont altéré la vérité ou déguisé la réalité à leur profit, au point de rendre vaine, pour le Pays, la cruelle leçon qu'il a reçue, et d'arrêter son élan vers la réforme des mœurs publiques. Il est tout entier aux griefs dont le tableau est tous les jours étalé sous ses yeux, il n'est plus à ses propres erreurs et à ses propres fautes. Elles ne comptent plus pour rien dans sa chute, et quand il aura fait justice de certains hommes et de certains actes, il se sera relevé !

Tel est l'enseignement que le Pays reçoit aujourd'hui par les Enquêtes et par la presse. Je le trouve déplorable. C'est à cet enseignement qu'il devra d'avoir renoncé à poursuivre une revanche à laquelle je m'honore de Tavoir autrefois convié devant l'Assemblée nationale, la revanche contre lui-même.

PÉTITION A l'assemblée NATIOALE llo

Page 107 :

Je ne suivrai pas le Rapporteur dans le récit plein de verve et d'humour qu'il fait du tumulte indescriptible, des scènes révolutionnaires isolées ou généralisées qui se produisirent après l'envahissement de l'Hôtel- de-Ville où s'étaient introduits cette fois les sectaires sans armes, suivis à bref délai par les sectaires armés. Ce tableau ne fut pas photographié, je pense, le 31 octobre, et les peintres d'aujourd'hui peuvent le reproduire dans les formes les plus diverses et les plus piquantes, sous les couleurs les plus variées, sans rencontrer la contradiction.

Je me borne à affirmer que, le 31 octobre, pour l'homme qui la veille avait laissé Tennemi en face de ses avantpostes ; qui était plein de la foi, — mal fondée, selon l'Enquête, — mais enfin ardente et sincère, que de la durée delà défense de Paris dépendait la proportion d'honneur que la France garderait; qui ne pensait enfin, à ce moment-là même, qu'aux Prussiens dont la sédition faisait les affaires.... la situation était cruelle I Elle résumait des douleurs de citoyen et de soldat qui auraient peut-être mérité, de la part de M. le Comte Daru. une réflexion dont le sérieux aurait tempéré ce que son récit où, du commencement à la fin, les Prussiens sont complètement oubliés) a peut-être de trop humoristique pour les personnes et pour les choses.

Mais de l'ensemble du récit, dans l'intérêt de la logique de ma discussion que je ne perds pas de Mie, je retiens cette déclaration (que le Rapporteur ne pouvait pas omettre, car les faits sont authentiques) :

« De l'embrasure de la fenêtre où ils étaient acculés, les mem- « bres du Gouvernement de la défense voyaient les bataillons de « la milice citoyenne arriver à leur tour, puis s'en aller en mettant « la crosse en lair. On vit le 116^ bataillon, « un des meilleurs », « mettre la crosse en Vair; les Gardes nationaux semblaient attends, drehs événements. Le 149* (dit M. Monteaux, l'un des Officiers « d'ordonnance du Général commandant la Garde nationale), a que nous conduisions avec nous, ne nous inspirait pas plus de « confiance. » (Rapport de M. le Comte Daru.)

Voilà l'éclatante confirmation, par le Rapporteur luimême, de l'opinion convaincue que j'ai ainsi exprimée un peu plus haut :

« C'étaient une Garde nationale et une population affolées — « comme elles l'avaient été naguère au lendemain de la nouvelle « de Sedan — par la nouvelle, connue la veille, du désastre de tt l'Armée de Metz et de l'accident du Bourget qu'elles tenaient « pour un grand événement militaire. »

On ne fait pas ouvrir le feu, même quand l'Hôtel-de- Ville va être envahi, par le piquet qui le garde, sur des foules pénétrées de tels sentiments et de telles émotions qu'au fond tout le monde éprouve, aperçùt-on des émeutiers au milieu d'elles. Et quand on le voudrait, on ne le pourrait pas, comme il arriva, le 4 septembre, au Corps

PÉTITION \ l'assemblée XATIOALE 117

législatif gardé paruny^/^«ff qui était une division entière d'infanterie et de gendarmerie, dont on ne put rien obtenir. Les théories du Rapporteur sur ce point sont absolument vaines.

L'épisode dramatique que rapporte M. le Comte Daru^ du Commandant d'Auvergne qui fut malmené par la foule, n'a pas d'autre valeur que l'épisode dramatique du même genre qu'on trouve dans son récit de la journée du 4 septembre, au sujet du Président Schneider qui fut malmené parla foule. J'ajoute que le Rapporteur a été mal informé sur deux points que je dois rectifier :

i<» Le piquet (\\x\ gardait THotel-de- Ville à l'intérieur, le 31 octobre, était un bataillon de quatre compagnies (trois de Gardes mobiles, une de Gendarmerie), auxquelles je défendis moi-même de faire feu.

2<* Les membres du Gouvernement, dans la salle du Conseil envahi, n'étaient nullement dans l'embrasure d'une fenêtre oh ils étaient acculés. Ils étaient et restèrent (au moins tant que je fus présent à rHôtel-de-Ville) devant la table du Conseil, chacun sur son siège, dans l'ordre suivant : le Président au centre, à sa place accoutumée ; à sa droite, MM. Jules Ferry et Arago ; à sa gauche, mais éloignés de plusieurs places, MM. J. Favre, Garnier- Pagès, J. Simon, Général Le Flù, Général Tamisier. Pendant la crise, M. Ferry, en altercation violente avec un émeutier, passa à ma gauche.

Voilà qui est précis, et cette précision est nécessaire pour faire comprendre que le Rapporteur, qui s'est trompé sur les prémisses, s'est également trompé, en ce qui me concerne spécialement, sur les conséquences, et gravement trompé.

Je relève, en passant, cette phrase que le Rapporteur introduit incidemment dans son récit de la situation faite par les insurgés à M. Dorian, Ministre des travaux publics :

« M. Dorian était alors très-populaire. Son nom, comme le a nom du Général Trochu le 4 septembre^ était porté sur toutes « les listes. »

Sur quelles listes d'insurgés de la démagogie, le fusil à la main, mon nom s'est-il rencontré le 4 septen:bre, Monsieur le Comte ? et quelle analogie entendez-vous établir, par insinuation, entre la violence que les insurgés firent ce jour-là au très-honnéte et inoffensif Ministre que vous citez, et le libre consentement avec lequel, le 4 septembre, je déférai, en un jour d'immédiat et immense péril

public, au vœu du Gouvernement de la défense nationale? Croyez-vous que la calomnie — bienveillante et modérée, selon le parti pris du Rapport — soit plus permise et plus loyale que la calomnie ouvertement violente? Ces deux lignes, insérées comme par hasard dans votre exposé, sont caractéristiques de l'esprit de votre œuvre.

J'ajoute, au nom de la vérité et de la justice combattant la passion politique, que vous avez été injuste en montrant la popularité de M. Dorian, sans en dire l'origine. Cette popularité était le résultat exclusif des efforts très-patriotiques, très-ardents, ardents jusqu'à être quelquefois gênants pour la direction des affaires militaires, qu'il avait faits pour le siège (fabrication des canons et des projectiles , construction des affùtS; etc . , etc. ) . Ces efforts vraiment dévoués méritaient mieux que la physionomie que vous faites à M. Dorian, devant le Pays, dans votre livre. C'est encore là une mémoire à laquelle, comme à la mémoire du Général Clément Thomas et du Colonel Montagut, j'ai le devoir de rendre hommage au nom de la défense de Paris.

i20 LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARIS

Page 201 :

» Le Général Schmitz attendait des ordres et n'eu donnait pas. a 11 ne croyait pas devoir assumer la responsabilité démettre les « troupes en mouvement, sans l'autorisation et contrairement a aux instructions du Gouverneur. »

(Rapport de M. le Comte Daru.)

Le Général Schmitz, Chef d'État-major général, dont les travaux de jour et de nuit pendant toute la durée du siège, le rare dévouement, l'absolu désintéressement (il a décliné, je l'ai dit ailleurs, tout avancement et toute distinction), la capacité supérieure, ont si directement et si efficacement contribué à la durée de la défense de Paris, a été l'objet des plus grossières injures et des plus violentes calomnies : c'est la loi. Le Rapport le représente comme manquant absolument de décision au milieu des conflits du 31 octobre et se refusant à donner des ordres.

Le Général Schmitz, mon collaborateur de tous les jours, était pénétré de mes principes et de mes vues sur la défense de Paris. Il savait que je ne lui aurais pas pardonné d'introduire dans Paris, pour la bataille intérieure, les troupes établies au dehors devant l'ennemi. En se refusant, sous ce rapport, aux instances des conseillers ardents ou effarés qui le pressaient, il a fait son devoir, il l'a fait avec fermeté, et je l'en remercie.

En se refusant à convoquer la Garde nationale dont

PÉTITION A l'assemblée >ATIO>'aLE J21

une part aurait été avec l'émeute, une part contraire au Gouvernement ; en jugeant que les efforts des Chefs de la majorité dévouée de la Garde nationale, qui s'étaient mis en mouvement et agissaient au profit de l'ordre, dès l'entrée de la nuit^ pouvaient seuls résoudre le problème, le Général Schmitz a très-bien compris la situation. En effet, cest par ces efforts, et aussi parce que la sédition qui avait envahi V Hôtel- de-Ville n avait rien préparé pour l'invasion, rien préparé pour ses suites en cas de succès, qu'elle manquait à la fois d'organisation, de concert et de monde, que la situation s'est dénouée comme on Ta vu.

Le Rapporteur, continuant l'exposé des faits qui se succèdent à FHôtel-de- Ville, montre la crise au moment où le Commandant Ibos, du 106^ bataillon, a pénétré dans la salle du Conseil, avec quelques-uns de ses hommes qui ont entouré la partie droite de la table où siègent les membres du Gouvernement, et où la lutte parait inévitable :

a Le Commandant fait un signe. Un Garde, glissant sa tête entre « le Général Trochii et M. Emni. Arago, leur dit tout bas :

i^^ LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARIS

« JSous pouvons vous sauver. » Le Général hésilait. Aussitôt, un « homme doué d'une force athlétique, placé derrière le fauteuil du « Général Troçhu, l enlève, remporte dans ses bran; il est poussé a par la foule. Le piquet du 106e, qui garde la porte, l'ou- « vre, etc. » (Rapport de M. le Comte Daru.)

Mais, Monsieur le Rapporteur, c'est là un roman qui est, à la scène de mon départ de l'Hôtel-de-Ville, ce qu'est à la Conférence de Châlons dont j'ai fait le récit dans un premier livre {Pour la vérité et la justice), la Conférence de Châlons exposée par M. Saint-Marc Girardin dans son Rapport ! Encore une fois, puisque vous deviez me mettre en scène à l'Hôtel-de-Ville d'une manière si personnelle, que ne m'avez- vous appelé à déposer sur ces détails ? Je vous les aurais fournis, et comme ils ont un certain intérêt historique, je vais les consigner ici, en mettant leur indéniable authenticité sous la garantie des témoins (immédiatement présents) dont voici les noms : MM. Jules Ferry, meml)re du Gouvernement ;

Commandant Nicolas Bibesco, Aide de camp ;

Commandant Faivre, Aide de camp ;

Commandant Ibos, du 106^ bataillon.

Lorsque la salle du Conseil fut envahie, après la foule, par les sectaires armés, je dis au Commandant Bibesco, qui était derrière moi, appuyé au dossier de mon fauteuil, poste qu'il ne quitta pas de toute la soirée : « Je puis <( être par ces gredins l'objet d'outrages que je ne su-

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE d23

(( birai pas sous les insignes du commandement, >: et retirant mes épaulettes et ma plaque de la Légion d'honneur, je les lui remis.

Au milieu de la bacchanale et pendant que Flourens, monté sur la table, lisait ses décrets sans pouvoir se faire entendre, un des insurgés m'avait plusieurs fois présenté l'acte de ma démission que je m'étais toujours borné à repousser de la main sans prononcer une parole. M. J. Favre, dans une protestation véhémente, mais qui ne fut pas écoutée, avait opposé le même refus à la même insolence. Quant à M. J. Ferry, je n'ai à répéter ici que ma déposition devant la Commission d'enquête, à laquelle le Rapporteur n'a pas cru, au milieu des cent incidents qu'il raconte, devoir accorder une place qu'elle méritait peut-être : « Vn des insurgés étant venu lui dire en l'insul- « tant : — Enfin je te tiens, et tu ne rn échapperas pas. — a M. J. Ferry lui répondit : — Cest moi qui te tiens, et de- « main, entends-tu bien, tu seras dans la position où je suis « aujourd'hui, » (1er vol. de l'Enquête, p. 280.)

Ce trait d'équilibre moral et d'audace me plut infiniment.

L'opinion que l'observation attentive de l'attitude de ces drôles et mon expérience me donnaient de leur irrésolution et de leurs incertitudes, fut tout à coup confirmée par un incident singulier. Un homme qui portait les galons de sergent et paraissait avoir un rôle dans

J2i LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARIS

l'insurrection, avait été ou s'était chargé spécialement de ma garde. 11 me dit qu'il avait longtemps servi dans les zouaves. L'arme au pied, plein de déférence pour moi, il me laissait librement communiquer avec quiconque se présentait au fauteuil où j'étais assis, m'avait donné du feu pour le cigare, et enfin il interpellait incessamment, en les accablant de lazzis, ses collègues montant et pérorant sur la table .

Flourens y était depuis longtemps, à bout de lecture de décrets, accablé par les continuelles et violentes sommations de ses gens, assourdi, balbutiant, incapable de continuer son rôle.

{( Voyez-vous, mon Général, me dit le sergent d^insur- « gés, voilà des h. qui nous ont fait prendre les armes au « galop et qui nous ont menés ici sans savoir qu'y faire! »

Et mettant ses deux mains en porte-voix :

(î Florence, *ma vieille^ tu faiblis! » lui cria-t-il avec une intonation si bruyante, si pleine de colère et de raillerie tout à la fois, que renversé dans mon fauteuil, j'en ris malgré moi et malgré la gravité des circonstances, pendant que Flourens, les yeux hagards , le regardait sans comprendre.

Le Commandant Ibos, du 106*' bataillon , qui dans cette nuit fit preuve d'intelligence et de résolution, avait pris place un instant sur la table et n'avait pu se faire entendre. 11 disparut, revint peu après, et s'approchant de

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE 12o

'moi : ((• Mon Général, j'ai en bas une partie de mon (( bataillon et quelques hommes ici; voulez-vous tenter la « sortie? — Combien d'hommes ici? — Une vingtaine G peut-être. — Ce n'est pas suffisant. Il faut qu'il y en ait « assez pour nous envelopper en demi-cercle pendant (( notre retraite. Faites-les venir, je vais prévenir les « membres du Gouvernement. ))

Me penchant adroite et à gauche, et aussi par MM. Ferry et Bibesco, je fis passer l'avis suivant : cr Tout à l'heure^ « je me lèverai brusquement ; dirigez-vous tous à ma suite « vers le grand escalie rj)

L'avis parvint -il exactement, ou parvenu, fut-il mal compris, ou enfin ceux des membres du Gouvernement qui étaient à ma gauche, étaient-ils trop loin pour en profiter? Je n'en puis rien dire; ce qui est sûr, c'est que de nouveau prévenu que tout était prêt, je me levai vivement et marchai vers la porte, suivi de MM. Ferry, Arago et de mes officiers. Mon sergent d'insurgés parut s'en émouvoir médiocrement. Une demi-douzaine de mains s'avançant pour me saisir, renversèrent sur moi mon fauteuil que n'avait pas lâché le Commandant Bibesco et qu'il releva brusquement en séparant de moi ceux qui tentaient de me reprendre. Puis le Commandant Faivre et lui se tenant derrière moi et couvrant ma retraite, nous pûmes gagner le haut du grand escalier et le descendre au milieu d'un désordre indescriptible, mais oîi

aucun de nous ne futTobjet de la moindre violence. J'eus aussi pour cette entreprise, qui s'exécuta avec plus de facilité et moins de péril qu'on ne l'a généralement dit, l'assistance dévouée d'un capitaine de la Garde nationale, M. Alexandre Brette. Ce fut lui qui, dans le parcours tumultueux du grand escalier, me décoiffa brusquement pour ôter aux insurgés qui, postés sur le palier du haut, auraient pu avoir l'idée d'envoyer une balle à mon képi brodé de Général, la possibilité d'ajuster.

Par ce récit fidèle et qui ne peut pas être contredit, M . le Comte Daru verra :

do Que ma sortie de l'Hùtel-de- Ville, au lieu d'être fortuite et due à l'incomparable tour de force d'un « athlète qui m'a transporté dans ses bras » , a été le résultat d'une combinaison préméditée, préparée et qui s'étendait à la libération de tous les membres du Gouvernement (l'athlète n'aurait pas manqué de se faire connaître après l'événement et même de réclamer, selon la loi du temps, la croix de la Légion d'honneur!) ; que ce n'est pas avec un Garde national « passant sa tête entre M. Emm. Arago et moi » que cette combinaison de retraite a été entendue, mais avec le Commandant Ibos lui-même ;

2° Que l'attentat du 31 octobre a manqué de préparation, de concert, d'un nombre suffisant d'exécutants, et qu'il n'a pu être, comme le croit l'Enquête, l'effet d'une conspiration des sectaires de la démagogie. Toujours,

PÉTITION" A l'assemblée NATIONALE l'27

dans tous les temps et sous tous les Gouvernements, ils conspirent. Mais ils n'avaient pas prévu cette journée dont l'occasion leur fut offerte inopinément, comme je l'ai déjà dit, par l'état de Fesprit public et par l'exaspération de la foule, à la nouvelle du désastre de Metz et des événements du Bourget.

J'avais fourni à l'Enquête, dans une déposition vieille de deux ans (1" vol. de l'Enquête, p. 292 et suivantes), qui,, assurément, n'a pas été faite en vue du livre que je suis forcé d'écrire aujoin^d'hui, des éléments d'information et de jugement que je rappelle ici, puisqu'il n'en a été tenu aucun compte :

a La sédition du 31 octobre n'a pas été plus prévue par le Gouo vernement et pas plus concertée par la démagogie, que l'évé- « neraent du 4 septembre. Comme ce dernier, elle a été le résula tat d'un concours d'événements militaires désastreux , la o capitulation de Metz et l'affaire du Bourget, toutes les deux o connues de la veille.

« Cette sédition a été commencée par les affolés, et c'est

a le soir seulement que les sectaires sont arrivés, sous la conduite a de Flourens et autres démagogues connus, pour tâcher de

« tirer parti de l'affolement Tous les sectaires de Belle-

« ville et d'ailleurs n'avaient pu être prévenus, ni réunis, car « Flourens n'en avait que 600 environ, qui arrivaient les uns « après les autres. Il n'y en avait pas plus de 130 à 200 autour « du Gouvernement. Les autres gardaient les appartements et « les escaliers. Plus tard, sous la conduite de Tibaldi et autres « révolutionnaires, un bataillon de démagogues s'établit au bas « de l'Hôtel-de-Ville, bordant les grilles et surveillant ou arrêtant

« les arrivants. Mais ils étaient numériquement insuffisants pour a cet office et durent laisser passer les gardes nationaux dévoués, « qui venaient nous proposer de tenter une sortie. En tout, j'es- « time qu'il n'y a pas eu à l'Hôtel-de-Ville, cette nuit-là, plus de « 1,300 sectaires, bien qu'il y en eût plus de 6,000 dans Paris « (sans compter les adhérents) obéissant à Flourens. 11 n'avait « pas eu le temps de les réunir, ce qui fit échouer son entrece prise, envoyait qu'il était incertain et que ses hommes regar- « daient derrière eux. C'est ce qui fit qu'ils n'osèrent pas nous a tuer. »

On voit que j'envisage et que j'ai totijours envisagé la sédition du 31 octobre d'un tout autre point de vue que le Rapporteur; que j'ai jugé tout autrement aussi les devoirs que me créait cette grande épreuve qui fut en même temps Tun des grands périls du siège. Les hommes de bonne foi et d'impartialité ne seront pas surpris de cette divergence de sentiments et de vues. Dïm côté, c'est la politique, jugeant après coup, sans responsabilité d'aucune sorte, sans nul souci du siège de Paris, dont elle dénonce la durée comme une faute grave/ De l'autre côté, c^est le siège de Paris, sans nul souci de la politique, cherchant à durer au milieu de difficultés inouïes,

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE 129

portant avec d'effrayantes responsabilités, dont l'Enquête ne tient aucun compte, le fardeau dune somme de travaux, de fatigues, de déceptions, de douleurs, dont elle tient encore moins compte, dont elle ne parle jamais! Si les gens d'esprit penchent vers la politique et vers lEnquète, j'ai la confiance que les gens de cœur pencheront vers le siège de Paris.

Le Rapporteur termine son récit, en louant des actes décourage civique sur lesquels, dit-il,

a On aime à se reposer du spectacle de ces scènes ignobles. »

Oui, je loue avec le Rapport les actes de courage civique ; mais quand ils ont été révélés et détaillés par leurs auteurs mêmes ^ parlant à huis clos devant l'Enquête et assurés de n'être pas contredits, je loue, comme je l'ai dit ailleurs, sous bénéfice d'inventaire. C'est là que, pour le bien qu'on lui a dit de soi, comme pour le mal qu'on lui a dit des autres, se voit l'incurable infirmité de l'Enquête. Pas de confrontation, pas de contradiction, pas d'auditoire, pas de vérité.

J'ai vu, dépuis le siège, tant de gens porter sereinement devant le public des couronnes qu'ils s'étaient décernées à eux-mêmes ou fait décerner par leurs amis, que je suis devenu plus difficile que l'Enquête sur l'origine et la réalité des actes de courage civique ou militaire.

Je ne suis pas le Rapport dans le récit qu'il continue des scènes qui eurent lieu à l'Hôtel-de-Ville, depuis mon départ jusqu'à la délivrance des membres du Gouvernement restés prisonniers. J'étais loin de là, et je me suis promis de ne discuter que les faits sur lesquels j'ai le droit, à litre de témoin , d'avoir des convictions fermement arrêtées. Je ne relève dans ce chapitre que les deux passages suivants :

1° « Ne semble-t-il pas, dit un témoin, que le Gouvernement « et l'insurrection se fussent amnistiés l'un l'autre? »

Quand on introduit dans un Rapport législatif des paroles si injurieuses, si injustes, si contraires à la réalité des faits; des paroles si indignes des hommes dont les principaux venaient de montrer, sous les baïonnettes, une inébranlable fermeté en refusant leur démission, alors que tous les Gouvernements précédents, dans des situations bien moins cruelles et désespérées, s'étaient

hâtés de donner la leur on ne met pas ces paroles

dans la bouche d'un témoin qu'on ne nomme pas. On les prend pour soi, et on en revendique la responsabilité.

2o « Sous un Gouvernement quelconque, monarchique ou ré- « publicain, quelle société peut vivre lorsque le glaive de la justt tice et des lois se trouve ainsi suspendu ! »

(Rapport de M. le Comte Daru.)

PETIT I0>' A l'assemblée ?^ A T I 0 N A L E 131

Le Rapporteur a certainement voulu dire : « Lorsque le glaive de la justice et des lois suspendu (sur la tête des coupables) ne tombe pas ! » C'est un aphorisme général de Gouvernement, qui ne sera, je pense, contesté par personne; mais dans le cas présent, ce n'est qu^'un effet de rhétorique. Est-ce que dans Paris assiégé au dehors et au dedans il y avait une justice et des lois. Estce qu'elles avaient un glaive ? Dans la pratique^ qu'est- ce donc que la justice et les lois? Des tribunaux jugeant et condamnant. Qu'est-ce que leur glaive ? Une bonne police soutenue par une bonne armée. Est-ce que Paris avait tout cela? Il en avait à peine l'apparence, et personne ne s'y méprenait .

0 équité des partis politiques !

L'Assemblée nationale, je l'ai déjà dit, en pleine possession légale du Gouvernement, la paix faite^ a voulu, le 18 mars, se servir de cette même justice^ de ces înêmes lois, de ce même glaive. Le soir de ce jour-là, Assemblée, justice, lois et glaive cherchaient un centre d'action ho)'s de Paris, et dès le lendemain le même glaive, émoussé la veille et impuissant dans Paris, frappait énergiquement les ennemis de la justice et des lois ! Cela devait être et n'a pu surprendre l*es hommes d'expérience qui ont vu de près les situations que j'ai définies et qui savent comment le moral des troupes, dans la guerre civile, se fait, se défait et se refait.

Ce thème de la justice, des lois et de leur glaive semblerait épuisé. Il recommence au chapitre suivant, sous une forme nouvelle, par une sorte d'invocation qui m'est personnellement adressée :

t Le Général Trochu avait maintes fois répété dans ses pro- « clamations que Tordre, l'obéissance aux lois pouvaient seuls as- « surer l'action de la défense.

a Va-t-il empêcher le renouvellement du drame honteux dont « il a été le témoin, et surtout les ignominies d'une presse qu'il « soupçonnait d'être de connivence avec l'Ennemi? La France le 0 regarde. Elle va le juger à l'œuvre. »

D'abord, ce n'est pas la France qui me regarde. C'est — ce qui n'est pas du tout la même chose — la Commission d'enquête, et très-spécialement et personnellement son Président et Rapporteur. C'est un ensemble respectable, je le reconnais, mais composé de groupes politiques très-ardents les uns contres les autres, qui s'entendent momentanément pour faire expier au Gouvernement de la défense nationale sa grande erreur et sa grande faute. Cette erreur et cette faute, que je n'ai cessé de montrera ce Gouvernement tant qu'il a duré, parlant à lui-même (toutes les enquêtes sont forcées de le constater), c'est d'avoir introduit la politique, une politique exclusive (comme sont toutes les politiques), dans la défense nationale. Je reconnaissais que la République était seule pos-

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE 133

sible dans Tétat des choses, et je le disais en toute liberté d'esprit, parce que je le croyais. Aujourd'hui, en possession de l'entière indépendance d'un simple citoyen, je le dis encore, ne trouvant pas que l'état des choses se soit modifié. Mais j'étais convaincu que la République ne devait pas, devant Finvasion et la guerre, se manifester comme un parti.

C'est à cette République, et je le dis avec franchise, sans craindre d'être démenti par l'Enquête si elle veut être franche aussi, à la République qu'elle en a. C'est elle que la Commission vise par-dessus moi, et je le répète, après l'avoir démontré, ce n'est pas la France qui me regarde, c'est la Commission, et le Rapporteur de la Commission, de l'œil dont un ancien Ministre de l'Empire peut regarder le Président du Gouvernement répubhcain de la défense nationale.

Mais enfin, là France devant me voir à l'œuvre dans un chapitre du Rapport qui a pour but de montrer que le Gouvernement de Paris a systématiquement épargné les sectaires du 31 octobre, je vais probablement figurer parmi les Membres de ce Gouvernement qui ont jugé qu'ils ne devaient pas être poursuivis. Je lis le Rapport :

11 rend compte de la séance du P' novembre, où cette question est ardemment discutée. Les avis se divisent devant l'observation faite par le Préfet de pohce, qu'au

moment de la délivrance des Membres du Gouvernement restés prisonniers à THôtel-de-Ville, une sorte de convention est intervenue entre eux et les insurgés, qui couvre cesderniers. PlusieursMembres, MM . Favre, Picard, Ferry, Rochefort , insistent pour la répression. M. le Comte Daru donne un extrait de leurs discours. On vote. Quatre voix seulement se prononcent pour l'arrestation et les poursuites, celles du Général Trochu^ de MM. J. Favre, Picard et Ferry.

De ce récit plus qu'incomplet du Rapport, il résulte déjà que la France me voit, par mon vote, à l'œuvre de la répression. Mais est-ce tout? Et le Président, qui a ainsi voté à la fin de la séance, n'a-t-il rien dit, pendant la séance, dans le sens de son vote ? Il est resté muet, alors que MM. J. Favre, Ferry, Picard et Rochefort parlaient si bien 1 alors que MM. Simon, Garnier-Pagès, Dorian, Adam, le Procureur général, etc., opinaient dans un sens que le Rapporteur indique en l'expliquant !

La vérité, c'est que ce fut là l'une des séances du Conseil où je me montrai le plus vif, le plus ardent à faire prévaloir ma conviction, y^a;- la raison que ce débat intéressait le point particulier et presque unique de mes sollicitudes gouvernementales , « la durée de la défense , » qu'une ferme répression judiciaire devait naturellement servir.

Pourquoi le Rapporteur ne le dit-il pas ? Serait-ce

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE lljo

qu'il n'aurait pas lu les fameux procès-verbaux dont son collègue, M. Cliaper, a mis les résumés sous les yeux de l'Assemblée ? Mais c'est dans ces résumés que le Rapporteur a recueilli (même textuellement) les opinions et les paroles que son récit attribue à tous les membres présents du Conseil (le Président excepté) ! Or, ce résumé de la séance du !'''■ novembre dit (Rapport de M. Chaper) :

« Malf/ré l'avis du Général Trochu, qui expose que la population « atlend du Conseil lénerrjie immédiate et non pas l'énergie future, a la proposition (d'arrestions immédiates) est repoussée par six a voix contre quatre.

Et plus loin :

« Le Général Trochu fait observer que de l'énergie qu'on va a montrer dépendra le vote du 3. »

Le vote de 400,000 voix contre 60,000, qui assura la défense encore pour quatre-vingts jours, jusqu'à la famine.

Je n'insiste pas ; mais si, après ces preuves, on juge que des Rapports tels que celui de M. le Comte Daru sont impartiaux, c'est que ce mot a, dans notre langue, une signification spéciale, à l'usage des enquêtes politiques.

Il est contraire à la vérité de dire que le vote du j '' novembre amnistia les séditieux. Ce vote fut la conséquence naturelle du débat contradictoire très -vif que

i30 LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PAKIS

motiva l'assertion du Préfet de police (appuyée par l'offre de sa démission) relative à une convention qui les protégeait. Cette convention, affirmée par les uns, niée par les autres, notamment par M. J. Ferry qui avait délivré les membres du Gouvernement restés entre les mains des insurgés à l'Hôtel-de-Ville , jeta l'incertitude dans les esprits et conduisit plusieurs membres à souhaiter qu'un supplément cVinstruction (1) vînt éclaircir cette affaire imprévue. Mais les poursuites ne furent que suspjendues^ et la preuve, c'est que dès le lendemain, 2 novembre, elles furent résolues d'urgence, avant la réunion du Conseil, par le Président Général Trochu et MM. J. Favre, Ferry et Picard qui avaient été informés, dans la matinée, de nouvelles tentatives de réunion des insurgés. Ils rendirent compte le soir au Conseil de leur décision, qui fut approuvée après un vif débat, et c'est alors seulement que le Préfet de police quitta la séance en donnant sa démission. M. Cresson fut mandé, accepta la préfecture de police et eut Tordre d'effectuer, dans la nuit même, autant qu'il le pourrait, l'arrestation d'un certain nombre d'insurgés dont il reçut les noms, pour le cas où ils seraient surpris en flagrant délit de réunion. On remit au lendemain 3 novembre, jour où le Gouvernement se soumettait à l'élection, et pendant lequel on ne pouvait pas faire

(1] Le Rapport de M.Ghaper conslale que ce supplément d'instruction fut demandé, discuté et volé.

PÉTITION A l'assemblée >ATI0>ALE 137

d'arrestations, la formation définitive et plus complète de la liste des personnes à arrêter, le Conseil n'ayant pas en séance tous les renseignements nécessaires. Ils furent apportés le lendemain. La liste, comprenant les noms des vingt-quatre ou vingt-cinq sectaires qu'on considérait comme les meneurs de la sédition du 31 octobre, fut formée (quatorze seulement purent être successivement arrêtés). Ce même jour, 3 novembre, eut lieu le vote qui assura la durée du siège et montra au Gouvernement qu'il avait 400,000 adhérents, 60,000 adversaires, dont la majorité proportionnelle, comme toujours, se rencontra dans l'armée dite régulière, circonstance que le Gouvernement s'efforça vainement de cacher à l'ennemi.

Voilà la vérité, ditîerente de la vérité exprimée par le Rapport, conforme à la vérité exprimée par les notes que l'Enquête a voulu appeler procès-verbaux des séances du Gouvernement de Paris, et dont elle ne tient compte que lorsqu'il lui convient. Cette discussion de bonne foi prouve que le Gouvernement, au milieu d'une immense perturbation, a fait ce quil a pu. En ce qui me concerne, si la France, conviée par le Rapporteur à me regarder^ m'a fait cet honneur auquel je n'ai jamais aspiré, elle m'a vu à l'œuvre de mon devoir, défendant énergiquement des principes que, en juger par les prémisses du Rapport, j'aurais tous, plus ou moins, abandonnés

11 ne me suffit pas d'avoir montré par l'exposé qui précède ce qu'étaient, dans Paris assiégé, la justice et les lois. Je vais établir à présent, par des faits, comment y fonctionnait ce que le Rapporteur appelle « le glaive de la justice et des lois ».

Déjà (pages 40 et 41 j, j'ai rappelé mes dépositions devant l'Enquête, constatant :

1' Que pas une des cours war^^a/es que j'avais instituées spécialement pour la répression des désordres, à chaque instant renouvelés, qui désolaient la banlieue de Paris, n'avait prononcé une condamnation ;

2» Que les insurgés du 31 octobre avaient été acquittés par le Conseil de guerre appelé à les juger.

A ces faits, qui sembleraient impossibles à ceux qui ne se rendent pas compte de l'état des esprits et des cœurs pendant le siège de Paris, j'en ajoute d'autres que signale le Rapport lui-même :

Rrunel, Colonel du 36« régiment de marche, et Piazza (ancien Capitaine de l'armée), commandant le 107e bataillon, fomentent une insurrection. Ils se font élire par trente-cinq chefs de bataillon , le premier Commandant en chef de la Garde nationale, le second Chef d'état-major

l'ÉTITIO-N A l'assemblée >ATI0-\AL£ 139

général. On parvient à les arrêter. On les li\Te au Conseil de guerre.

« Il faut lire, dit M. le comte Daru, dans la déposition de « M. Cresson, les hésitations du Colonel-président, qui était ce- « pendant un brave officier, et les motifs d'incompétence allégués « par lui. » (Rapport de M. le Comte Daru.)

Bref, ces deux hommes, les plus criminels assurément, en raison du grade dont ils étaient revêtus, entre tous les criminels que le siège de Paris eût révélés, sont condamnés à deux ans de prison le 2i février, alors que la guerre avait cessé et que l'Assemblée nationale avait pris le Gouvernement du Pays !

Flourens est saisi et enfermé à Mazas, une véritable forteresse. On a des doutes sur les dispositions du détachement chargé de la garde de la prison. On le fait relever par un bataillon sûr, et cette nuit-là même Flourens est enlevé et conduit en triomphe à Belleville !

Je pourrais étendre à l'infini les citations qui prouveraient que, pendant cette terrible crise, la justice et les lois n'avaient pas de glaive au service du Gouvernement et de l'ordre pubhc. Je termine par le récit d'un événement plus imprévu, plus incroyable que tous ceux qui précèdent, et qu'assurément le Rapporteur n'ignorait

d40 LA POLITIQLK ET LE SIÈGE DE PARIS

pas, puisque j'en ai déposé devant FEnquête dans les termes qui suivent (premier volume de l'Enquête, p. 296) :

tt Le bataillon des Gobelins, entièrement composé d'ouvriers, tt était très-difficile à conduire et me donnait souvent des alertes. a II s'était donné pour chef, par l'élection, M. Sapia, déclassé de a bonne famille et l'un des hommes les plus dangereux de Paris « (celui-là même qui, à la tète de quelques sectaires, vint se faire « tuer le 22 janvier devant l'Hôtel-de- Ville).

a Un jour, cet homme réunit, sans ordres, son bataillon en 0 armes, et l'excite à marcher à l'Hôlel-de-Ville, déclarant hautt tement qu'il s'agit de renverser le Gouvernement. A l'instant, 0 sa troupe se jette sur lui, le lie et me l'amène au Louvre.

« Je livre Sapia à un Conseil de guerre de la Garde nationale a formé selon la loi, qui m'inspirait toute confiance et qui était a présidé par un contre-Amiral commandant de secteur ayant la a réputation d'un homme énergique.

« Sapia est acquitté et mis en liberté !

a Voilà le point d'appui et la sanction que rencontrait l'autorité « quand elle voulait faire justice de la démagogie. »

Ce même Sapia, le 22 janvier, quelques jours avant TArmistice, alors que l'Hôtel-de-Ville était très-solidement gardé, se présente inopinément sur la place avec 200 sectaires environ. Ils étaient isolés ; aucune grande émotion populaire ne préparait et ne facilitait (comme au 31 octobre) cette agression, au moins aussi insensée que criminelle. Ils ouvrent le feu sur la façade à laquelle se trou-' vaient adossés, en ce moment, le Colonel Vabre, très-brave officier commandant à l'Hotel-de-Ville, le Commandant de Legge et le Capitaine Bernard qui fut grièvement

PÉTITION A l'assemblée ;s'ATIONALE 141

blessé. La garde de rHôtel-de-Ville, appelée aux fenêtres par la fusillade, riposte, tue Sapia et quelques-uns des siens. Les autres fuient, mais on fait des prisonniers, ils sont traduits devant un Conseil de guerre. Ils sont acquittés !

Le Rapport de M. le Comte Daru fait le récit de quelques-uns de ces événements et rappelle quelques-uns de ces scandaleux acquittements, non pas pour en conclure que le Gouvernement qui avait livré ces coupables à la justice, n'avait pas trouvé en elle de point d'appui, mais pour en conclure que la faiblesse du Gouvernement avait déteint sur la justice!

Dans son ardeur pour cette thèse, si contraire à l'évidence et à l'équité, il ne s'arrête pas un instant à cette remarque, qui résulte cependant de ses propres déclarations, que tous ces acquittements (un seul excepté) ont été prononcés par les conseils de guerre dans les derniers jours de février^ c'est-à-dire quand le siège avait pris fin; quand l'Assemblée nationale, succédant au Gouvernement de la défense, avait saisi la direction des aft aires publiques ; quand enfin la justice militaire, à Paris, avait du reprendre son équilibre et devait être rassurée.

Non^ elle ne l'était pas encore, tant avaient été profondes, sur les plus fermes esprits, la secousse et les émotions du siège auxquelles le Rapport n'a pas voulu un seul instant s'arrêter !

Je Tai dit naguère devant un tribunal, et je veux le répéter ici :

tt Les hommes, au milieu de si terribles épreuves et devant un « avenir si incertain, n'ont pan le cœur attaché à sa place ordinaire. 0 On ne sait pas ce qui arrivera le lendemain; on attend, on a ménage, on n'a pas l'énergie de conviction et de résolution des « temps tranquilles. x>

Voilà la vérité, la vérité tirée de la force des choses et des infirmités de la nature humaine, non pas des jugsments conventionnels et passionnés de la politique.

Je résume cette longue discussion en revenant à son point de départ. Le système du Rapport, le système des irresponsables qui étaient dans Paris et hors de Paris pendant le siège, consiste en ceci : Pour rendre à la justice sa fermeté, à la police (dont le personnel n'existait plus) son action protectrice de l'ordre, il fallait supprimer la presse, supprimer le droit de réunion, etc., comme dans une Place de guerre ordinaire^ et livrer bataille dans la rue (page 235 du Rapport, déposition de 31. Cresson), pour créer et pour maintenir cet état de compression.

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE j 43

Je réponds : Au point de vue des irresponsables ou des commentateurs, à qui il convient de n'apercevoir qu'un côté de la situation, Paris, cette théorie de la compression et de la bataille intérieure peut se soutenir. Au point de vue des responsables qui étaient tenus d'apercevoir un autre côté de la situation et le principal, Vennenu, cette théorie est insoutenable. La compression et la bataille (à supposer, ce que je conteste, que le Gouvernement fût assuré des moyens) eussent rendu la durée de la défense impossible. Si cette durée a dépassé toutes les prévisions, si elle ne s'est pas arrêtée devant la faim et devant les souffrances inouïes d'un hiver extraordinaire, si elle ne s'est arrêtée que devant la famine, c'est que Paris assiégé n'a subi que la part de compression que les circonstances rendaient possible, et qu'il n'a pas entendu le canon de la guerre civile. A la théorie, j'oppose le fait. Et je dis que, pour avoir conçu et fait obstinément prévaloir contre la nuée des conseillers de la compression, de la bataille intérieure et de la transaction avec l ennemi, c'est-à-dire contre la doctrine de l'Enquête, le système de la résistance à tout prix, en écartant la compression et la bataille intérieures, il m'a fallu plus de calme d'esprit, de fermeté et de foi dans les destinées du Pays, qu'à mes adversaires.

Dans l'exposé de leur théorie, ils ne tiennent aucun compte de l'immense désordre où était l'opinion, non pas

l'opinion de tel ou tel parti, mais Topinion générale et publiquement manifestée, cette opinion qui entrave l'action des Gouvernements, pèse sur la justice, sur la police, sur la force publique, sur tout le monde. Et pourtant, cet immense désordre, dont elle ne tient pas compte, l'Enquête le reconnaît, et voici comment le définit M. le Comte Daru (page 249 du Rapport) :

a Oui, il est douloureux de le rappeler, la perversion de la raia son publique a été assez grande pour que les prévenus du 3i oco tobre reçussent des marques éclatantes d'intérêt, le lendemain a même de leur attentat, de la part de presque tous les journaux. « Par l'effet même de leur arrestation, les inculpés devinrent l'objet « de la sollicitude empressée des organes « de lopinion de toute a nmince t). On blâma sévèrement les poursuites faites contre eux, tt on réclama avec instance la grâce des coupables . Cette émeute a n'était, disait-on, qu'une échauffourée. MM. Delescluze et Piat o n'avaient cédé qu'à l'entraînement d'une sorte de désespoir pa- « triotique. On adjurait le Gouvernement de se montrer généreux. »

Ne semble-t-il pas que ce soit moi qui aie fait ce tableau saisissant de la confusion morale où Paris enfiévré était tombé ? N'est-il pas l'éclatante affirmation des vérités de fait, des réalités de siège que j'oppose aux théories de Gouvernement régulier, aux aphorismes de philosophie politique dont le Rapport est rempli ? Est-ce que ce tableau « de la perversion delà raison publique » n'explique pas, ne justifie pas tout ce que j'ai déjà dit, tout ce que je dirai encore sur le Gouvernement de Paris, sur l'effroyable si-

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE J 45

tiiation qu il a eu à conduire? Le Rapport d'enquête, par ce tableau, ne se répond-il pas à lui-même, nettement, péremptoirement, et devrais-je pousser plus loin ma démonstration?

Je ne la pousserai pas plus loin, mais je lui donnerai pour conclusion une pensée qui doit avoir ici la place que le Rapport lui a refusée :

A coté do ce qu'il appelle la « percersion de la raison publique y> et de ce que je me suis borné à considérer comme un eft'et de l'intimidation et du trouble jetés dans les esprits par la grandeur des événements, il y avait au fond des cœurs, pendant le siège, un sentiment de plus noble origine : Ces deux millions de Français^ enfermés tant de mois ensemble dans un cercle de fer et de feu qu aucun ne pouvait franchir^ et sur lequel tous savaient que, chaque Jour, beaucoup mouraient pour la défense commune, recevaient des impressions qui ne peuvent pas se rendre, et sur' tout qui ne peuvent pas se comprendre aujourd'hui. La pensée d'ajouter au sang français versé par l'ennemi, le sang français versé par des mains françaises, n'avait pas^ dans rame des braves gens, l'accès quen d'autres situations, au nom de la vindicte publique , elle y aurait eu. Et ceux-là mentes qui parlaient vailkunment — comme V Enquête — de condamner et de fusiller, s'arrêtaient quand l'heure éta-it venue d'agir comme ils parlaient.

Voilà, entre les différentes causes de la constante faiblesse des Tribunaux militaires pendant le siège, et « du zèle des journaux de toute nuance » à demander grâce pour les coupables du 31 octobre, celle qui les rend le plus excusables. Elle fera sourire de dédain les forts, les sceptiques et les politiciens. Elle touchera les bonnes gens.

M. le Comte Daru, envisageant la résolution que prit le Gouvernement, après la crise du 31 octobre, de demander à un Plébiscite Parisien la confirmation de ses pouvoirs, fait cette réflexion à la fois mélancolique et malicieuse, que lui suggère le souvenir du Plébiscite de 1870 dont il fut l'initiateur :

a N'est-ce pas un jeu étrange de la fortune, que cette obligatiim « imposée par les événements à ceux qui, peu de mois auparavant, V avaient si hautement réprouvé la forme plébiscitaire comme 1 moyen de constater le sentiment de la nation, de se voir forcéà ? « d'y recourir pour ret^'ouvcr la force qui paraissait se retirer » d'eux? »

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE li7

La présente pétition (page 1) commence par ces mots :

a Le Plébiscite est un expédient de Gouvernement des temps de tt décadence. »

Or, j'affirme : 1» que jamais résolution gouvernementale n'eut, plus que le Plébiscite qui suivit la crise du 31 octobre, le caractère d'un expédient, même dim expédient in extremis; 2° que jamais situation — j'entends tout à la fois celle des Gouvernements menacés et celle des gouvernés livrés à « cette perversion de là raison publique » qu'a si énergiquement définie le Rapporteur — n'eut à un si baut point l'apparence de la décadence.

Ce n'est donc pas le jeu de la fortune, mais la logique qui fit les deux Plébiscites.

Dans une première pétition {Pour la vérité et pour Ici justice, réponse à M. de Rainneville), j'ai déjà discuté toutes les questions que, du point où il en est arrivé, à la fin de son Rapport, M. le Comte Daru traite en partie double et avec plus de développement que son collègue, et j'ai dit que je n'y reviendrais pas. Mais je suis beureux

d'y rencontrer une série de déclarations que j'ai faites, parait-il, au Conseil du Gouvernement pendant le siège : Ainsi, sur l'ajournement des élections que j'avais d'abord instanmient demandées, que j'avais repoussées à dater du refus par l'ennemi de l'Armistice avec ravitaillement, mon sentiment se résume tout entier dans les paroles que j ai dites en Conseil et que reproduit le Rapport :

tt L'Armistice sans ravitaillement (c'est-à-dire la fin prochaine ( de la résistance de Paris) est contraire au droit de la guerre, « aux intérêts de la défense, à l'honneur. Je ne veux pas finir « aussi misérablement.

a Une nation comme la France (encore en armes) ne doit pas « consentira signer son déshonneur. Le Gouvernement doit au « Pays, à la République, à Vavenir, sinon de triompher, au « moins de succomber glorieusement, après avoir vaillamment a combattu.

a Je ne veux pas abandonner la partie avant de l'avoir jouée. « L'Armistice sans ravitaillement et les élections (qui ne seraient « pas libres, puisqu'un tiers du territoire est aux mains de l'en- « nemi) seraient la renonciation complète à tous les avantages « acquis par le siège. Personne ne nous pardonnerait d'accepter tt le triste rôle des chefs militaires qui se sont rendus (Metz a et quelques autres Places). Je ne veux pas imiter celui que « chacun aujourd'hui appelle traître. Je veux lutter jusqu'à la « dernière bouchée de pain. On ne peut pas répondre de chasrt ser l'ennemi, ni même de percer ses lignes, mais il faut le tena 1er. 11 faut se battre et non pas négocier. »

Je remercie les notes de M. Dréo — dites procès-ver-

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE I i9

baux — d'avoir retenu ces paroles que je ne me rappelais guère. Je les retrouve avec joie dans le Rapport de M. le Comte Daru qui, bien entendu, les cite pour me les reprocher. Je m'en fais un titre d'honneur, et contre les conclusions de son Rapport, contre les outrages dont j'ai été Tobjet par les journaux et par les livres, je puis m'en tenir à cette imprévue justification officielle.

Le Rapporteur consacre ensuite de longues pages à l'examen des conditions morales et militaires sans lesquelles l'organisation, la cohésion et la discipline des masses armées sont impossibles. J"ai déjà montré, au commencement de cet ouvrage, ce que valait ce dor/matisme appliqué aux masses de la Garde nationale et même aux troupes improvisées qu'on avait réunies dans Paris pour le siège. Mais il y a là un passage du Rapport devant lequel je reste frappé d'une surprise qu'il faut bien que j'exprime :

« L'œuvre du commandement est de chercher dans îes masses les « bons éléments et par eux de dominer les mauvais. Si les chefs a sont capables, dévoués, cette œuvre s'accomplit assez prompte-

JoO LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARIS

a ment. L'organisation se fait, les habitudes de discipline se prena nent. Si au contraire les chefs sont hésitants et faibles, l'ordre et a la discipline s en ressentent, etc., etc. »

Mais, Monsieur le Rappprteur, vous parlez de chefs capables et dévoués, de chefs hésitants et faibles! Oh prenezvous les uns et les autres ? // n'y en avait pas du tout! Les cadres de la Garde mobile (100,000 hommes) n'étaient que des apparences, et les cadres de la Garde nationale (200,000 hommes) n'existaient pas ! Çà et là^ quelques officiers dévoués et compétents, en très-petit nombre, attiraient à eux tout le fardeau et le portaient comme ils pouvaient. Un Chef d'escadron d'artillerie (M. de Miribel), un Capitaine d'État-major (M. André Reille), signalés pour leur énergie, pour leur constance, étaient élevés, à coups de décret, à commander des brigades d'infanferie, et vous croyez qu'on avait des officiers et des sous-officiers pour exercer l'action directrice et régulatrice que vous définissez si bien ! Vous reconnaissez, tout le monde reconnaît que l'une des causes de nos désastres militaires, est l'insuffisance de cette action disciplinaire dans l'Armée, la véritable Armée. Une loi va réformer les cadres, transformer les règles de l'avancement, etc., et vous paraissez vous étonner qu'une Armée de soldats improvisés et de Gardes nationaux, rassemblements confus et peu ou point encadrés, sans instruction possible, sans esprit militaire possible, — au con-

PfiTITIOX A i'ASSEMBLt^E >ATIO>ALE J M

traire, -^ vivant au milieu des agitations de Paris et non pas à la caserne, n'ait pas répondu aux vues que vous avez dans l'esprit I

Quelle vérité et quelle justice !

Je passe sur ce que M. le Comte Daru dit, au cours de sa discussion, des opérations militaires du siège. J'ai déjà rappelé qu'un Député, membre de la Commission d'enquête, M. Chaper, Capitaine du génie pendant le siège, en a fait l'objet d'un Rapport spécial qui, encore loin de la vérité, s'en rapproche beaucoup plus que les autres Rapports. Il l'aurait saisie tout entière, si TEnquéte, se proposant d'étudier et de décrire le siège de Paris, avait fait (je ne rappellerai jamais trop cet oubli de toute convenance et ce déni de toute justice; au Commandant du siège l'honneur de l'entendre préalablement, et si elle avait pu se dégager, en parlant d'opérations militaires, de l'objectif politique qu'elle poursuivait à peu près exclusivement. Mais, à ce dernier point de vue, sans doute, son siège était fait.

Je discuterai dans un troisième livre le Rapport du Capitaine Chaper, et je montrerai à l'Assemblée nationale et au public le siège de Paris dans les réalités de sa conception et de son exécution^ c'est-à-dire comme j^ai voulu le faire et comme les événements, beaucoup plus forts que moi, je le reconnais, l'ont fait.

M. le Comte Daru. apr^s son collègue M. de Rainneville, insiste sur la lettre du Comte de Moltke, qui me faisait une ouverture de \)^\\,qvime tendait la main, dit-il. Il paraît admettre que j'ai répondu à cette lettre dignement et fermement; mais il me reproche d'avoir, par cette réponse, fermé la porte aux nôfiociations.

Le Rapporteur, pour soutenir de nouveau cette étrange opinion qui égayera les Prussiens à nos dépens, d'une ouverture de paix au Gouverneur de Paris par le Général de Moltke, s'est abstenu, comme presque toujours, de reproduire Icstextes qui mettraient les lecteurs du Rapport en mesure de comparer et de juger, c'est-à-dire la lettre

PÏ-TITION A l'assemblée NATIONALE \^)^

du Général Prussien et ce que j'en ai dit devant l'Enquête. Voici la lettre du Comte de Moltke :

« Versailles, le 5 décembre 1872.

« Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence que l'Ar- • mée de la Loire a été défaite auprès d'Orléans, et qu'ensuite a cette ville a été réoccupée par les troupes Allemandes. Si tou- « tefois Votre Excellence juge à propos de s'en convaincre par a un de ses officiers, je ne manquerai pas de lui communiquer a un sauf-conduit pour aller et venir. »

Et voilà une ouverture de paix ! Et le signataire de cette lettre fend Ja main, comme dit M. le Comte Daru, au Gouverneur de Paris! C'est, ai-je dit devant l'Enquête, un Général qui écrit à son adversaire :

« Toute espérance de secours est ferdue pour vous, vous pouvez a honorablewent vous rendre. »

Et d'ailleurs, une ouverture de paix à moi! Est-ce que j'étais un Gouvernement? Est-ce que le Général de Moltke lui-même avait qualité pour faire des ouvertures de paix?

Le Général de Moltke, désireux d'épargner aux troupes Prussiennes (accumulées autour de Paris pour un investissement dont elles ne maintenaient la rigueur que par la plus laborieuse surveillance) les sévices d'un hiver qui s'annonçait très-rigoureux, me tendait la main, pourquoi? Pour se faire ouvrir les portes de Paris.

loi LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARIS

Voilà tout! Et je les lui aurais ouvertes, alors que j'avais encore les moyens de tenir cinquante jours! Et l'inébranlable sentiment où j'étais que cette résistance désespérée servirait mieux un jour l'honneur public, que de misérables et vaines démarches auprès de TEnnemi, m'était inspiré, dites-vous, par les clubs, « par la mauvaise opinion, » non par la bonne! Ah! je connais l'opinion que vous représentez, et je l'ai vue à l'œmTe pendant le siège. Elle crierait depuis longtemps à la trahison, si j'avais eu la faiblesse qu'elle me reproche aujourd'hui de n'avoir pas eue !

M. le Comte Daru introduit ensuite dans son Rapport ce qu'il appelle « de violentes récriminations » (elles sont violentes en effet) de plusieurs officiers de la Garde nationale de Paris, contre l'incapacité^ contre Vincurie de la direction des opérations rnilitaires.

Ce sont là, des juges très-compétents sans doute, et que je suppose désintéressés. Le siège de Paris en comptait ainsi beaucoup, dont la capacité et les prévisions auraient rétabli les affaires, s'ils avaient été char-

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE loo

gés de les conduire, et c'était pour le Pays l'une des marques de sa mauvaise fortune persistante, qu'on n'eût pas songé à eux pour cette mission! Plusieurs affirmaient qu'on n'avait pas su se servir de la Garde nationale qui était, au fond, très-capable, à la condition d'une intelligente direction, de résoudre les problèmes militaires qui s'offraient à Paris assiégé !

Il me semble que le Rapporteur, faisant une telle place dans l'Enquête à l'opinion de la Garde nationale sur la direction des opérations militaires, aurait dû, pour être juste, y faire entrer l'opinion développée du Commandement sur l'intervention de la Garde nationale et de ses officiers dans les affaires du siège. Le thème aurait été complet, en même temps que très-instructif pour les Généraux qui auraient à défendre Paris d^s l'avenir.

Page 371 :

Dans le Conseil où furent discutées les premières conditions de la mission de M. J. Favre à Versailles, pour l'armistice, le Rapporteur m'a fait dire

a Que le Gouvernement était placé entre une (unie politique,

Jo6 LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARIS

« la Capitulation, et un crime, car si on ne capitulait pas, Paris, « avec sa population de deux millions d'habitants, mourrait de 0 faim. »

La capitulation de Paris , une faute 'politique, après cinq mois de siège! Une faute est l'effet de la résolution qu'on prend, pouvant faire bien, de faire mal. Est-ce que nous avions cette alternative, avec le choix d'un autre moyen que la capitulation, pour soustraire Paris aux horreurs de la famine? J'ai dit, en vue de persuader deux ■ membres du Gouvernement qui ne pouvaient se rendre à la pensée de la capitulation :

« Que nous étions placés entre un désastre politique et mili- « taire, devenu inévitable, et un crime, -o ,

Page 377 :

Partout et toujours, en termes convaincus, j'ai rendu hommage au ferme patriotisme, au courage, à l'abnégation avec lesquels, à Ferrières au commencement du siège, à Versailles à la fm, M. Jules Favre avait eu l'initiative de négociations du caractère le plus douloureux et le plus accablant, avec un ennemi maître de décider

PJ-TITTON A l'assemblée NATIONALE 457

de leur forme et de leur résultat. Mais il m'est impossible de ne pas protester, au moins en ce qui me concerne, contre ces paroles de sa déposition devant l'Enquête que rapporte M. le Comte Daru :

V Sans le comprendre, j'admettais qu'on ne voulût pas mettre rt sa signature à côté de la mienne On me l'avait promis. On ne « l'a pas fait. J'étais trop fier pour le demander. »

J'affirme que si 31. J. Favre, directement ou indirectement, avait exprimé au Conseil, moi présent, ou m'avait exprimé personnellement le vœu ou l'espérance que semblent indiquer ces paroles, je n'aurais pas plus hésité à mettre ma signature à côté de la sienne au bas de l'Armistice, que plus tard, à Bordeaux, je n'ai hésité à voter la paix, autrement humiliante et désastreuse que l'Armistice. Je n\ aurais mis qu'une seule condition, celle de signer l'instrument de la Convention à Pans, pour n'être pas mis en présence de l'ennemi, à Versailles où n'était pas la place, quoi qu'en dise l'Enquête (Rapport de M. de Rainneville),du Général qui avait défendu Paris. M. J. Favre a eu tort d'être trop fier pour me demander ma signature, et je ne pouvais pas soupçonner qu'il la souhaitât, la négociation s'étant faite entre lui et M. de Bismark qui, seul, l'avait signée au titre Prussien, comme M. J. Favre, seul, au titre Français.

Arrivé à ce point de sa discussion, M. le Comte Daru refait, en la développant, mais dans le même esprit, avec les mêmes documents, avec les mêmes erreurs de fait ou d'interprétation, toute la partie du Rapport de son collègue M. de Rainneville qui a trait à la Convention du 28 janvier et à la situation qu'elle fit à l'Armée de l'Est. A ce Rapport, date par date et point par point, j'ai déjà répondu dans un précédent travail [Pour la vérité et pour la Justice, pétition à l'Assemblée nationale), montrant à quel haut degré ces différents événements, dans leurs causes et dans leurs effets, avaient été dénaturés. Je n'y reviendrai pas.

Sous le titre de « Résumé», le Rapporteur consacre un chapitre à l'examen de cette question :

« La Guerre, — qui en est responsable ? »

Ce chapitre commence ainsi :

« La responsabilité de la guerre, cause de tant de malheurs, a doit-elle retomber uniquement sur la France, comme on l'a

PÉTITION A l'assemblée NATIONALE 159

« prétendu de l'autre côté du Rhin et comme on le répète même « dans notre pays? Ou bien peut-elle être partagée entre la « France et la Prusse ? »

En lisant le titre imprévu de ce chapitre, j'avais pensé que le Rapporteur, dans son impartialité, après avoir consacré un livre entier aux hommes et aux choses du 4 Septembre, allait mettre en scène, à leur tour, les hommes et les choses du J9 Juillet (la déclaration de guerre); qu'ainsi le 4 Septembre, qui est l'effet, ne porterait pas à lui seul le poids des sévices de lEnquéte, et que le 19 Juillet, qui est la cause, en aurait la part qu'il mérite.

Vain espoir. Après une discussion générale des faits diplomatiques, toujours entre France et Prusse, discussion où la bienveillante indulgence du Rapport pour la politique qui a déclaré la guerre est peu déguisée, la conclusion suivante apparaît :

« En bonne justice, la responsabilité des événements qui ont « troublé la paix de l'Europe et détruit l'équilibre entre tous les « États, appartient à la Prusse tout au moins autant qu'à la tt France^ et l'on a pu dire des deux nations que l'une a paru ne « pas vouloir la guerre et Ta peut-être suscitée, tandis que l'autre a a paru la provoquer, mais an fond ne la voulait pas. »

Ce peut-être et cet au fond laissent à l'ingénieux commentateur, on en conviendra, une marge pour toutes les échappatoires. Je lui réponds, sans marge :

Vous allez contre la vérité et contre la justice, en créant arbitrairement, dans ce débat, des rôles de responsabilité à la France et à la Prusse. Les deux nations, chacune à ses travaux et à la paix, ont été absolument étrangères à la querelle. Les deux Gouvernements, libres tous deux, malgré une vaine apparence de contrôle , de faire la guerre quand, comment et à qui il leur plairait, étaient seuls en cause, et c'est entre eux, exclusivement entre eux, que doit s'établir le débat des responsabilités.

La question ainsi posée sur le terrain de la vérité et de la justice, il est clair que, quelles que fussent les tendances et les vues secrètes de l'un et l'autre Gouvernement, celui-là devait être responsable devant l'Europe qui, recevant satisfaction de son adversaire (par l'abandon de la candidature Hohenzollern), en exigerait à l'imprévu une autre et déclarerait la guerre. C'est ce que le Gouvernement Français a fait. Quelle différence de situation pour lui, devant l'opinion des Gouvernements et des Nations, si, au lieu d'être provocateur, il avait été provoqué en vertu des vues que vous attribuez à M. de Bismark, s'il avait subi la guérite au lieu de la déclarer! La différence se serait traduite par des alliances, par des interventions, par des sympathies, par tout ce qui nous a manqué !

Et comme ce rôle si dangereux de provocation n'était, vous êtes forcé d'en convenir, soutenu par aucune préparation effective de guerre, vous devriez reconnaître que

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Yiïicurie et V incapacité ultérieures (pour parler comme les Officiers de la Garde nationale dont vous avez cité les jugements) du pauvre Gouvernement de Paris, supportant som toutes les formes les effets de tant iVincurie et d^incapacité primitives^ sont vénielles.

Le Rapport recherche ensuite les causes de nos défaites. Il en indique quelques-unes en commettant de graves erreurs), et il omet les principales que je me propose d'énumérer à la fin de ce travail.

Il cro't que le remplacement avait introduit dans l'Ar- 7née des éléments vicieux. Ce n'est pas seulement le remplacement dont les effets, par plus de trente ans d'expérience, avaient été connus et mesurés, mais l'exonération y c'est-à-dire le remplacement par VEtat lui-même, qui a perdu l'Armée en quelques années, moins par les éléments vicieux qu'il y a introduits, que par la ruine de T esprit militaire quil a consacrée.

Il croit que la discipline tétait ressentie^ dans une certaine mesure, du travail et des menées du parti révolutionnaire. C'est une erreur. Jamais la démagogie n'eut de

prise sur l'armée de TEmpire. C'est par d'autres causes, que j'indiquerai également, que la discipline s'était altérée.

Il croit que nos cadres avaient vieilli par suite de la lentew' de V avancement. Non. Les guerres à peu près continuelles de TEmpire avaient déterminé des avancements bien plus rapides que dans l'armée Prussienne, et elles avaient rajeuni les vieux cadres qui avaient successivement disparu. Nos Officiers généraux étaient plus jeunes que les Officiers généraux Prussiens.

Enfin il croit que la condition d'avoir été dirigée par un homme de guerre éminent,a été pour V Armée Prussienne une cause très-importante de supériorité.

Bien avant la guerre, j'avais longuement décrit dans un livre à présent oublié les causes de l'affaiblissement moral et professionnel de l'Armée française. Ce n'est pas le lieu de le reproduire ici, et, pour ne pas étendre cette discussion, je me borne à opposer aux théories du Rapporteur Vaffirmation suivante :

Si, dans la dernière guerre, TArniée Française

avait eu :

Une préparation suffisante (quinze mois),

Un efl'ectif en ligne à peu près égal à celui de

l'Armée Prussienne,

PÉTITFON A l'assemblée NATIONALE !C»3

Une artillerie de campagne portant aussi loin et aussi bien outillée (dans certains détails) que l'artillerie Prussienne;

L'Armée Française, avec son organisation telle quelle, sa discipline telle quelle, ses cadres et ses généraux tels quels, aurait été très-incommode à l'Armée Prussienne, et M. le Général de Moltke, dont personne n'estime plus haut que moi l'expérience et les facultés directrices, y aurait perdu son latin.

J'appelle tous les Officiers de l'Armée à contrôler cette - affirmation. Bien peu, s'il s'en trouve, la contrediront. Tous reconnaîtront que les manquements sous lesquels a succombé l'Armée française, — \^ préparation, le nombre, le matériel d'artillerie perfectionné^ — il n'était pas donné à cette Armée d'y pourvoir par son propre effort, quelque énergique qu'il fût. C'est V effort gouvernemental, celui dont aucune Armée ne peut se passer, qui lui a fait défaut. Ainsi, le Gouvernement qui a voulu cette guerre, origine unique de toutes les calamités qui ont accablé le Pays, n'était à aucun degré en mesure de la faire. Par là il a assumé, non pas devant l'Enquête, mais devant la vérité et la justice, la terrible responsabilité (à l'examen

d64 LA POLITIQUE ET LE SIÈGE DE PARIS

de laquelle M. le Comte Daru consacre quatre lignes) de la destruction de l'Armée française, et la responsabilité des événements que ce grand désastre a fait naître, à laquelle le Rapporteur consacre un livre tout entier pour la faire peser tout entière sur les hommes dont le désastre a été le désolant héritage !

En terminant cette discussion qui m'a paru longue, quoique je me sois abstenu de répondre à une grande part de la discussion du Rapporteur, je lui dis :

En écrivant ce livre où vous vous êtes fait, presque à chaque page, l'interprète, sans m'avoir entendu, de mes principes, de mes intentions et de mes actes, vous étiez sans droit, car l'Assemblée nationale, votant l'Enquête, l'avait expressément limitée. Elle ne l'avait pas étendue au Gouvernement de Paris.

Vous avez accablé, avec une modération sans merci, des hommes qui ont sans doute commis de grandes erreurs et de grandes fautes, mais dont Teffort a été grand aussi, etdont la vérité, l'équité et le respect de l'histoire vous défendaient de faire le procès devant le Pays, sans faire

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aussi, parallèlement, le procès des hommes et des'principes qui avaient perdu le Pays. Ceci aurait expliqué cela, en le justifiant selon les uns, sans le justifier selon les autres ; mais au moins, TEnquète, tribunal de justice, non pas tribunal politique, aurait offert au Pays, en tenant la balance égale, tous les éléments d'un jugement libre et éclairé.

Vous avez fait à la fin de votre livre une histoire philosophique de nos révolutions, avec le tableau des ruines morales et politiques qu elles ont successivement accumulées autour de la société française. Le tableau est vrai ; il n'est ni impartial, ni complet. Si les révolutions populaires, procédant par la violence, ont eu les déplorables effets que vous énumérez longuement, les révolutions militaires, auxquelles vous ne faites qu'une seule et trèsdiscrète allusion à peine saisissable, ont eu des violences encore plus condamnables, et elles ont propagé dans la nation des enseignements encore plus destructeurs de la morale, du respect de la loi, et de la conscience publique.

Rappeler, comme vous le faites, la révolution de 1830 ; rappeler la dispersion de la Représentation nationale par les foules, le 24 février et le 15 7nai 18i8, le 4 septembre 1870 ; faire ressortir les frappantes leçons que ces événements portent avec eux, c'est bien ; et tous les amis du Pays applaudiront à ce profitable enseignement. •

Mais, après le 18 brumaire qui n'a pas de place dans votre énuQiération, le 2 décembre qui n'en a pas davantage nVt-il pas, lui aussi, dispersé par la force les Représentants delà loi? Et encore une fois, le Gouvernement qui a mis cette force en mouvement, en trompant ceux qui la conduisaient, n'a-t-il pas justifié les foules de 1848, celles de 1870, celles de l'avenir? Et du même coup, hélas ! n'a-t-il pas perverti, dans les armées protectrices de la loi, la plus haute et la plus nécessaire de leurs traditions ?

Ces réflexions conservatrices ne devaient-elles pas entrer dans votre tableau historique et philosophique des causes et des eff'ets des révolutions Françaises contemporaines ?

Ce Gouvernement fondé par les armées, dépendant d'elles par conséquent, n'a-t-il pas rencontré la double et très-périlleuse obligation de promettre la paix au Pays aft'amé de sécmûté pour ses affaires, de concéder la guerre intet^ttente aux armées affamées de ces honneurs qui devaient peu à peu remplacer, dans leur esprit, le goût du sacrifice et de l'effort gratuit ? La croix d'honneur fut payée ; la médaille militaire fut payée ; les emplois dans certains corps spéciaux, remploi de soldat compris, fm'ent entourés d'un éclat et d'un bien-être inconnus jusque-là; et il y eut un jour où, par l'extension croissante de l'exonération, on put prévoir que le service militaire

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deviendrait, avec le temps, une fonction salariée comme les autres fonctions publiques ! Les grands spectacles militaires à chaque instant renouvelés, des fêtes publiques brillantes, la pompe qui entourait le Pouvoir, le luxe dont il donnait l'exemple et qui descendait, avec le sensualisme, du sommet a tous les étages de la hiérarchie sociale, énervant la virilité de l'Armée et corrompant les

mœurs publiques

Voilà un côté du tableau que le Rapporte ui^ a complètement négligé. Sa place n'était-elle pas spécialement marquée dans le chapitre intitulé :

« Les défaites, — quelles en sont les causes *? »

Les causes morales de nos défaites, les voilà. Les causes de cette altération des habitudes d'obéissance et de respect, de cet affaiblissement de la discipline que vous avez signalés, les voilà. Elles montrent aux amis de la vérité, de la justice et de l'impartiale répartition des responsabilités entre les hommes qui influent sur la destinée des Nations, que les révolutionnaires ne sont pas les seuls, comme l'affirme le Rapporteur, à leur distribuer le poison.

Et puis, dans ce système de gouvernement par la fjiterre intermittente^ tout marche à souhait tant qu'elle est heureuse et glorieuse. Elle satisfait l'orgueil national, elle Occupe les esprits à l'intérieur, elle les détourne de la

discussion et de l'agitation politiques. Mais un jour la défaite vient. Elle vient infailliblement^ car comment être toujours heureux dans une carrière si chanceuse, même (la France ne Ta que trop expérimenté) quand la guerre est conduite par un grand génie, comme le génie de l'Empereur Napoléon P' ? Ce jour-là, si la défaite est un désastre, tous les points d'appui manquent à la fois au Gouvernement dont le système s'écroule par sa base. Sa chute est effective, immédiate, irrémédiable, directement proportionnelle à la grandeur et au prestige qui l'avaient entouré jusque-là. Elle entraîne tout, la confiance publique, la fortune publique, l'esprit public qui affole et ne peut plus être conduit. Et pendant que les mauvaises passions émergent du bas-fond social, très-insuffisamment contenues par les bonnes qui sont sans force, l'invasion, qui est traditionnellement le dernier acte de cette tragédie, arrive et achève le Pays.

Voilà l'irréfutable histoire du premier et du second Empire. Ce serait l'histoire du troisième, s'il plaisait au Pays d'en recommencer l'expérience.

Vous le voyez, Monsieur le Rapporteur, je ne me suis pas borné à nier des faits qui sont principaux dans votre exposé et à prouver mes négations; j'ai nettement établi que mes principes, en tant (|ue sentiments à exprimer et

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règle de conduite à suivre dans un grand désastre public complété par riiivasion du territoire, sont absolument contraires à ceux que vous avez fait prévaloir dans l'Enquête.

En terminant, je résume ces principes :

(( Heureux dans leur infortune les peuples qui,

(c désarmés, foulés, ruinés par l'ennemi victorieux,

(( ne se sont pas jetés à ses pieds et, subissant

(' tout, n'ont pas consenti à subir le déshonneur.

c( Les sacrifices sanglants — que vous appelez im-

« politiques et inutiles -- de leurs derniers efforts

a ne seront pas perdus. La Providence, si elle

« ne s'est pas pour toujours détournée d'eux, leur

« reviendra par là, et ayant accablé le présent^

« elle bénira peut-être l'avenir.

(( Heureux dans leurs épreuves et par leurs

c( épreuves les hommes qui auront la conscience

« d'avoir contribué, selon leurs moyens, à ces

cf derniers efforts, pour l'expiation et pour le

« rachat des erreurs et des fautes de leur Pays. »

Il n*aura pas dépendu de vous, Monsieur le Rapporteur, et des passions politiques dont vous êtes le repré-

sentant, que le siège de Paris n'apparaisse à nos successeurs, défiguré par le malveillant tableau que vous avez fait, des fautes des Gouvernants, des écarts de la politique, des violences de l'émeule. Mais j'ai la confiance que l'avenir, plus équitable, plus calme et choisissant entre les éléments d'information qu'il aura recueillis, jugera autrement. Il distinguera entre les hommes dont le criminel aveuglement aura attiré sur le Pays les calamités du temps présent, et les hommes dont le dévouement, bien ou mal entendu, en aura supporté les effets. Il fera aux fautes de ceux-ci la part de justice que leur aura méritée la grandeur accablante des événements.

Par-dessus tout, il consacrera Timpérissable

honneur que la population de Paris s'est fait, en

combattant et en souffrant au delà du croyable et

du possible, pour montrer au Monde que si la

France succombait dans une guerre dont elle

n'avait pas la responsabilité, elle méritait de ne

pas succomber.

Général TROCHUi

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