La politique européenne
Le voyage du Czar eu Frauce. — Ses arrêts et ses détours en route. — Déclarations du Gouvernement au sujet des fêtes offertes à l'Empereur. — Mort du peintre Millais en Angleterre. — Le célèbre Ruskin. — Discours de clôture du Parlement anglais. — La Crète et le Dongola. — Le droit de réunion en France. — Livres nouveaux sur La Révolution française. — La terreur, compagne obligée de tout grand changement social. — Conflits et combats de toutes parts. — Les partis français et leurs agents y sont mêlés. — La crise militaire en Allemagne. — La direction de Balfour à la Chambre des Communes. — Les lois agraires au sujet de l'Irlande et les Lords. — Le mariago du duc d'Orléans et celui du prince de Naples. — La protestation des Arméniens à lu Banque de Constantinople, et les représailles des Turcs. — Réflexions. — Conclusion.
I. — Il est un événement qui, par son intérêt, domine tous les autres : la prochaine arrivée à Paris, la vaste et tumultueuse cité, de Nicolas II accompagné de la jeune et belle impératrice de Russie. Il existe des raisons supérieures qui justifient cette déférence du Czar. Sans le secours de la France, il ne pourrait accomplir tout ce que son inclination personnelle lui suggère, soit à l'Orient de l'Asie, soit à l'Orient de l'Europe, ni se jouer à loisir de l'Angleterre, comme il le fait en Corée et en Arménie. De là — chose naturelle et légitime — la confirmation d'un traité, pour lui si utile, et si inutile pour la France, dont la visite impériale actuelle semble être, aux yeux de cette nation, la sanction indirecte. Paris fera preuve, cette année, de plus de tact que jadis, il y a déjà six lustres, lorsqu'il accueillit la visite d'Alexandre II par les cris de « Vive la Pologne ! » et que des coups de pistolet furent dirigés contre la personne sacrée de son hôte par une main polonaise. Les Français espèrent voir la Russie prendre en main leurs revendications relatives au territoire national ; c'est donc à leur patrie bien plus qu'à la Russie qu'ils adressent la ferveur de leurs enthousiasmes et le tribut de leurs hommages. Mais ce sentiment étant reconnu et confessé, reconnaissons aussi et confessons que la Providence se joue autant de nous, les républicains, que le Czar se joue de l'Angleterre, en nous obligeant à confier l'espérance d'agrandir et de conserver la grande République à l'homme qui, pour notre continent, est l'incarnation du souvenir de la conquête, s' étendant des rivages de la mer Baltique, arrachés à la Suède, aux bords de la mer Noire, arrachés h la Turquie ; à celui qui rappelle la perpétration de ce grand crime, que la conscience humaine ne pardonnera jamais au despotisme, le démembrement et le partage de la Pologne, et l'asservissement de
races entières, enchaînées au char de César par la violence et courbées sous le knout, ce terrible fouet des cosaques; au représentant du régime le plus opposé à la démocratie, à la liberté et à la République.
II. — Comme la Patrie tient, surtout et avant tout, au cœur des peuples, les Français ont voué leur âme au Czar, pour recouvrer leur territoire, de même que ces savants du moyen âge qui, plaçant la science avant tout et au-dessus de tout, vouaient leur âme au diable pour découvrir un secret. Et cependant le Czar ne fait pas comme le diable qui ne se glissait que dans les esprits de ceux qui juraient à genoux de se soumettre à ses lois ; le Czar se réserve un peu et met des quantités considérables d'eau dans le vin d'honneur présenté à ses augustes lèvres par ses nouveaux amis. Ainsi, après avoir visité le roi de Danemark, l'empereur d'Allemagne, la reine Victoria, l'empereur d'Autriche et tout le monde, il visitera Paris en dernier lieu. La visite inévitable au roi de Danemark est naturelle parce que tout petit-fils doit un témoignage d'affection à son aïeul ; on comprend aussi les visites à la reine d'Angleterre et à l'empereur d'Autriche qui sont les doyens des souverains européens. Mais, franchement je ne puis m'expliquer — comme je m'explique le détour par Vienne et par Londres — le séjour à Breslau, capitale de la Silésie, conquise par le génie et les armes de Frédéric II sur les domaines de Marie-Thérèse et transmise par trois générations de rois à Guillaume II, occupé en ce moment à des manœuvres militaires, — à moins que ce ne soit une façon de dire aux Français qu'il sera difficile à la Lorraine et à l'Alsace de retourner à la France, et à la Silésie de revenir à l'Autriche. Les empereurs vivent de la guerre comme les aigles du vol. Guillaume entend conserver les proies qu'ont jetées à ses pieds les empereurs d'Allemagne et les rois de Prusse, de même que Nicolas entend conserver les proies que ses ancêtres ont jetées à ses pieds, depuis Ivan le Terrible jusqu'à Alexandre III qui, de son côté, avait accepté l'héritage des conquêtes accomplies jusqu'à son avènement; et toutes ces proies, fruits de la guerre perpétuelle, sont destinées à consolider dans leurs mains le système des conquêtes.
III. — Et cependant des manifestations tellement enthousiastes pour le Czar ont éclaté en France que les ministres se sont vus dans la nécessité de les modérer, dans la crainte bien compréhensible qu'elles ne finissent par tourner aux brocards et à la charge. Les journaux ont été bien inspirés en proposant une entrée solennelle par les Champs Elysées et la place de la Concorde : tous les Parisiens pourront apporter des bouquets, tandis que les Parisiennes, restées dans les appartements, feront pleuvoir, du haut des balcons et des fenêtres, des poignées de fleurs. On aurait pu compléter toute cette magnificence par un gigantesque baise-mains auquel auraient pris part plusieurs millions de personnes qui toutes auraient défilé devant les souverains placés sous un dais se confondant avec l'horizon et sur un troue de la hauteur d'une montagne. Nous aurions ainsi joui d'un spectacle d'uni' splendeur incomparable, comme l'on n'en contemple ni à l'Opéra, ni au Cirque, ni aux Bouffes ef pour l'exécution duquel le faiseur de réclames,
le pufiisteyankee, si célèbre sous le nom de Itanium, eût donné l'un de ses yeux. Il l'aurait mis de pair avec les exercices de l'éléphant blanc capture dans les forêts indiennes de l'Asie, pour distraire et réjouir de ses danses religieuses et de ses intelligentes pantalonnades les blasés de ce monde...
IV. — Et vraimont nous avons besoin de distractions, car tous les jouis ce sablier que l'on nomme le Temps envoie une âme dans l'Eternité, la fait disparaître au fond des insondables abîmes et nous cause en même temps d'indicibles douleurs. L'Anglais Millais brillait parmi les astres de première grandeur, dans le ciel des artistes européens. La mort vient de l'arracher à la terre, et cet événement nous attriste, bien que la mort ne puisse ravir ses œuvres à l'admiration universelle. Chez les Anglais, il y a eu, dans ce siècle, une école qui a fait de l'esthétique sa religion, son culte, sa morale, sa vie. Aux yeux de cette école, le beau et le bien se confondent, ainsi que le laid et le mal; leur nature respective est semblable. Et, en les confondant, elle préfère à tous les peintres — à la vérité naturelle de Velasquez, à l'incroyable splendeur de Rubens, à la maestria de Rembrandt, au coloris et à la composition du Titien, — les sobres et mélodieux pinceaux de Florence, précurseurs de Raphaël, qui ne savaient pas, comme nous, peindre les corps, les campagnes et les objets, mais qui savaient, dans toute leur ingénuité, peindre les âmes et mettre dans leurs tableaux l'inimitable teinte de l'idée picturale par excellence, — l'idée chrétienne. Je partage avec les esthètes anglais la religion qu'ils professent — et qui se rapproche d'un véritable culte — pour les derniers tableaux composés au moyen âge dans l'incomparable Toscane.
Je me rappelle, à ce propos, un épisode de ma vie : très préoccupé, le jour de ma visite inoubliable au sublime Léon XIII, par la pensée de ce que je devais écouter et dire, mes regards se portèrent, tandis que je passais des antichambres à la petite salle du trône pontifical, où Sa Sainteté m'attendait, vers « les tables des quatre cents », placées là par le génie artistique des Papes, et je ralentis mes pas, autant que c'était compatible avec l'étiquette et les convenances, pour contempler ces merveilles, le cœur plein d'une instinctive et inconsciente admiration.
Mais il arrive aux imitateurs de la peinture florentine du xv° siècle ce qui arrive aux latinistes modernes qui font de la prose cicéronienne. Comme ils n'inventent pas mais calquent seulement, leurs peintures et leurs écrits diffèrent autant du modèle qu'une chromolithographie diffère du tableau qu'elle reproduit ou dont elle est la copie. Millais peignait tous les sujets parfaitement; mais le genre dans lequel son art s'élevait jusqu'à être comparable à celui des plus grands artistes et même jusqu'à l'égaler, c'était le portrait; parla puissance profondément psychologique de son pinceau, il exprimait mieux l'âme des hommes d'État réunis dans [es Chambres des Lords et des Communes que l'âme de ses inspirateurs; les artistes ingénus et sincères réunis dans les jardins platoniques de Florence.
V. — Le peintre défunt a subi l'influence de L'esthétique du célèbre
Ruskin, qui s'efforçait de mêler le beau à la vie, tant dans ses actions morales que dans ses œuvres industrielles et dans ses travaux créateurs, et qui était absolument convaincu que deux villes seulement ont possédé, dans l'Histoire, des époques artistiques : Athènes, au siècle de Périclès, et Florence, au siècle des Médicis. Les regrets causés par la perte de Millais ont montré à quel point pénètre chaque jour davantage, chez les Anglais, la religion de l'art humain, cette révélation de l'esprit où se concentrent et prennent corps les impérissables conceptions. Ruskin représentait la théorie et Millais la pratique de l'art antérieur au zénith de la Renaissance, à l'époque illuminée par la gloire de Raphaël et celle de Buonarotti. Millais et Ruskin s'emparèrent ainsi, au moment opportun, de l'esprit anglais, en élevant leurs théories et leurs œuvres jusqu'aux hautes régions où s'agitent les questions nationales; ce fut par suite une affliction nationale lorsque cet illustre peintre passa de ce monde dans l'autre.
Cette particularité remarquable doit être d'autant plus notée que les embarras relatifs aux intérêt du peuple ne font pas défaut, en ce moment, à la politique ministérielle, embrouillée et hérissée de difficultés comme jamais elle ne le fut. La clôture de la législature a coïncidé, cette année, avec ces événements, et a été précédée d'un discours de la reine, comme toujours attribué, par les ministres, à la Couronne britannique, et, comme toujours, rédigé par ceux-ci. Affirmation que les relations sont bonnes avec tous les gouvernements ; profond silence sur le grave problème sino-japonais; bonne entente avec le schah de Perse et l'émir de Caboul, au sujet des questions de limites, et des traités territoriaux passés avec leurs empires respectifs et le gouvernement des Indes; tristesses causées par des rébellions dans l'Afrique méridionale, lesquelles ont fourni à certains sujets britanniques le prétexte d'attaquer des peuples amis; commémoration des circonstances dans lesquelles l'Egypte perdit, il y a dix ans, sa suzeraineté sur la noire Dongola, et résolutions solennelles, dont l'accomplissement a déjà commencé, de recouvrer cette contrée, — terrible aflirmation du péril qui nous menace; considérations sur les soulèvements de la Crète et allusions au projet, piésenté sous les bons auspices de l'Angleterre, de réclamer pour celte île un bon gouvernement qui puisse concilier l'autorité séculaire du Sultan avec l'indispensable autonomie du peuple : — tel est le discours du trône; il embrasse les plus grandes difficultés existant actuellement sur le globe, plutôt pour les énumérer que pour les résoudre. L'immense labyrinthe de la politique universelle renferme tant de détours et de pièges, que personne ne sera assez osé pour censurer la réserve britannique, inspirée par sa prudence traditionnelle.
VI. — Mais en Angleterre, quelles que soient les difficultés internationales, la politique nationale ne peut changer, quant à présent; tandis qu'en France, quelles que soient les difficultés internationales, la politique nationale peut changer a chaque instant. Et, certes, cette différence entre la France et l'Angleterre est frappante, parce que dans l'une tout se décide
toujours par la volonté du pays entier, au sein des Comices et du Parlement, tandis que, clans l'autre, tout se décide par la volonlé d'une grande partie du pays, au moyen de la révolution et de la dictature.
De cet état de choses naissent en Angleterre de grandes agitations à la surface, mais avec une paix parfaite dans le fond; alors qu'en France grondent de violentes et profondes colères; la guerre civile même éclate entre les partis, très irrités les uns contre les autres, au milieu des fureurs de cet emportement universel.
Cette situation se remarque surtout dans la pratique du droit de réunion; extrêmement tumultueux chez les Français, les meetings sont calmes, d'une sérénité parfaite, en Angleterre. Que dis-je, en Angleterre? Nous-mêmes, les Espagnols, les plus en retard dans la conquête et la pratique des droits de l'homme, nous savons pratiquer le droit de réunion, à tel point que les conservateurs et les réactionnaires eux-mêmes louent notre constitution pour la dignité et le bon ordre de ses assemblées. Plût à Dieu que nous pratiquions de même le droit de vote, nulle part aussi faussé et aussi corrompu !
Mais les Français, qui pratiquent très bien le droit de vote, pratiquent très mal le droit de réunion. Il importe peu que les droits de l'homme soient inscrits, en France, au frontispice de la Constitution, si, dans la pratique, ceux-là mêmes qui en jouissent les détruisent, donnant ainsi la preuve qu'ils ne les méritent pas. Toutes les idées ont leurs adversaires, et laisser se contredire verbalement les partisans d'opinions différentes est la marque de la vraie liberté, égale pour tous, l'expression suprême delà démocratie moderne. Mais en France il n'est pas de public qui tolère que l'on soutienne paisiblement des idées contraires aux siennes. Je me rappelle de quelle façon ont agi les électeurs socialistes, drns une réunion publique, lors des dernières élections sénatoriales, à l'égard d'un républicain aussi radical que Floquet. Après lui avoir lancé tous les lazzi, n'ayant plus d'injures à jeter à l'infortuné, ils tirèrent sur lui un coup de feu qui perça son chapeau au niveau de sa chevelure, blanchie par tant de luttes pour le progrès. Gambetta,lui,dut son salut h l'agilité de ses jambes lorsqu'on voulut le It/n cher, dans une réunion publique de Belleville. Aussi le marquisde Mores, l'explorateur assassiné* tout récemment en Afrique, traitait-il en sauvages les habitués des réunions parisiennes : afin de pouvoir parler dans celles qu'il organisait, il embauchait une centaine de bouchers des abattoir-,, qui. couteau et revolver à la ceinture, avaient la consigne et la résolution d'assommer ou d'égorger quiconque tenterait de troubler ou d'empêcher, par des vociférations ou des brutalités, les assemblées convoquées par lui. Méthode hasardeuse, procédés brutaux, chemins dangereux par lesquels on retourne avec une extrême facilité à la barbarie.
VII. — Un scandale récent prouve que sur ce point les Français ne se corrigeront jamais. Racontons-le, car l'éloquence des faits est supérieure à celle des paroles. Depuis le moyen âge, la Fête-Dieu se célèbre chez les
chrétiens. Je ne crois pas me tromper en rapportant de mémoire que, de même que saint Dominique préconisa le Rosaire et saint François V Angélus à l'aube et au crépuscule, de même, — toujours selon mes souvenirs plus ou moins fidèles — c'est à la prière et sur les instances de la première religieuse franciscaine en Asie, sainte Claire, qu'un pape du xin0 siècle institua la Fête- Dieu qui est chez nous, en Espagne, l'occasion de processions magnifiques. Les membres du clergé français l'ont célébrée également, au mois de mai, et comme il ne peut y avoir en France de processions publiques sans la permission des maires, les partis radical et socialiste se sont élevés contre ceux qui autorisèrent la célébration de cette fête liturgique considérée par eux comme un acte rétrograde des plus honteux. Et pour protester, sous prétexte que ces processions empêchent la circulation et encombrent les rues, ils ont imaginé un remède homœopathique de nature à empêcher aussi la circulation et à encombrer également les rues, ils ont organisé une procession rationaliste. Et comme toute procession nécessité l'effigie d'un saint quelconque, ils ont choisi, en fin de compte, la statue d'Etienne Dolet, émule des Manuce et des Plantain, que les catholiques ont brûlé à Paris, au xvi° siècle, parce qu'ils lui supposaient, malgré ses dénégations, des tendances hérétiques.
Nous protestons contre la persécution de la pensée et de la conscience, et nous blâmons les persécuteurs : aussi bien les Grecs qui tuèrent Socrate, que les Juifs qui tuèrent Jésus, les chrétiens qui tuèrent Hypatie, les Calvinistes qui tuèrent Servet, ou les catholiques qui tuèrent Dolet. Mais, en toute sincérité, reconnaissons qu'au xme siècle on tuait, à propos de questions religieuses, aussi bien sous les monarchies que sous les républiques. Les sectes orthodoxes, aussi bien que les sectes hétérodoxes, tuaient quand elles détenaient le pouvoir. Les catholiques traitaient leurs implacables contradicteurs les anglicans, comme les anglicans traitaient leurs implacables contradicteurs les catholiques, — l'horrible crime qui consiste à persécuter et à violenter la conscience humaine étant un crime universel. Chaque sectaire sacrifiait, s'il le pouvait, sur les autels de ses propres idoles, des victimes humaines. L'état d'esprit de cette époque explique, s'il ne l'excuse pas, une aussi grande barbarie. Mais il n'y a pas d'explication plausible à l'acte des défenseurs de la libre-pensée lorsqu'ils ont précipité de l'impériale d'un omnibus un jeune homme exalté, parce qu'il protestait, usant en cela de son droit, contre les manifestations rationalistes, tout comme les rationalistes protestent contre les manifestations religieuses. Ils l'auraient écharpé si des agents de police et un philosophe compatissant ne l'eussent sauvé, au péril de leur vie, de la fureur philosophique. Et, non contents de ce brutal attentat,, ils se rendirent, pleins de rage, à une réunion organisée par leur victime, la dispersèrent au milieu des insultes, des coups, des plus horribles scandales, faisant ainsi prévoir qu'ils perdront le gouvernement républicain, et, avec le gouvernement républicain, irrémédiablement, les droits naturels de ce régime.
Que Dieu nous assiste, car Dieu seul peut, lorsque les nations se conduisent ainsi, sauver la liberté et la sainte cause du progrès universel.
VIII. — Parlons un peu livres et bibliographie. J'ai sur ma table une grande quantité de volumes récents qui traitent de ce sujet si vaste : la Révolution française, et qui répandent en même temps sur son époque et sur ses acteurs une vive lumière et une éclatante vérité :
La dernière édition d'une étude composée par M. de la Roclieteric sur Marie-Antoinette, très riche en curieux documents, bien que très partiale en faveur de la reine, dont la politique pendant la Révolution est chaque jour plus blâmée et plus blâmable, par suite de la publication de papiers récemment découverts; la description de la maison de Robespierre par Sardou au cours d'une polémique retentissante avec l'historien Hamel, travail pour lequel l'habile dramaturge a fait servir les nombreux témoignages oraux et écrits qu'il a pu avoir à sa disposition ; le volume de Biré, qui combat tout sentiment de pitié de nature à réhabiliter les Girondins, jusqu'au point de changer en crimes les erreurs de ces malheureux et en méfaits leurs infortunes ; la correspondance de Mme Roland avec son mari (à l'examen de laquelle la Revue des Deux Mondes a consacré un bon article), au moment où ils n'étaient pas seulement des amis mais des fiancés, qui prouve qu'ils commettaient une faute en s'efforçant tous les deux de donner à une monarchie moribonde le tempérament d'une République jeune, et à la République au berceau le caractère d'une monarchie séculaire, cette attitude leur ayant donné l'apparence, après avoir servi fidèlement l'une et l'autre institution dans les hautes sphères du Gouvernement, de les avoir trahies toutes deux; le « Paris révolutionnaire », de Lenôtre, rempli d'indications si minutieuses qu'il enregistre même le sobriquet des portefaix qui portaient sur leurs épaules les bagages de Robespierre, lorsqu'il vint d'Arras à Paris pour faire ses études au collège Saint-Louis; le récit d'un voyage dans la France révolutionnaire, par Halem, un Allemand très versé dans la science historique.
Des publications aussi importantes donnent, à la relation de faits historiques sur lesquels un siècle à peine a passé, l'intérêt qui s'attache aux drames et aux romans les plus mouvementés, car dans cette relation se trouvent unis le caractère naturellement tragique de ces événements et leur incontestable réalité. La Révolution française a duré à peine quinze ans, et elle a laissé, dans l'espace et dans le temps, des traces plus profondes que n'en ont laissé des périodes de l'Histoire plus étendues, telles que la Renaissance, ou plus anciennes par les manifestations de l'esprit et de la société, telles que le Christianisme et l'Empire. Il en résulte que tout livre traitant d'une pareille matière provoque une grande attention et groupe de nombreux lecteurs. J'ai lu les livres puMiés récemment et j'abonde dans le sentiment général pour juger les héros de cette époque. Mais je ne puis accepter que l'on fasse de la Terreur, — compagne inséparable des grandes crises (pie l'Humanité a traversées el des grandes transformations
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qu'elle a éprouvées, — un phénomène exclusif à la Révolution française. Non, mille fois non. La Terreur a toujours accompagné toutes les métamorphoses humaines.
IX. Aucun crime, parmi ceux que l'on rencontre à chaque pas dans
l'Histoire, ne doit trouver de pardon ni même d'excuse dans la conscience humaine. Chaque fois qu'un précepte de morale s'oublie, soit chez les grands, soit chez les petits, chaque fois qu'un grave préjudice est causé à l'un de nos frères dans l'humanité et en Dieu, l'idée supérieure de justice doit surgir et infliger la peine morale qu'il convient d'appliquer avec la rigueur et l'inflexibilité nécessaires dans les circonstances solennelles qui ont pour mission de prévenir et de régénérer par un châtiment exemplaire. On ne peut donc apprécier sans restriction les avantages de la période révolutionnaire, qui plane au-dessus de toutes les générations, et les mécontents qui vivaient à cette époque ont eu raison de la décrier parce qu'il leur était devenu impossible de jouir de l'existence à leur guise dès qu'elle eût excité les gens les uns contre les autres et occasionné, par cette explosion de haines, une catastrophe aussi épouvantable que les plus grands fléaux et les plus grands cataclysmes de l'univers, dans les calamités sans nombre auxquelles la nature est sujette, en raison de l'indissoluble union qui l'enchaîne étroitement au mal et à la mort. Ainsi les dénonciations à l'accusateur public; la persécution de la pensée; la violation systématique des esprits et des domiciles; les ombres d'une foule de sbires étouffant tous les droits de l'homme récemment proclamés ; la meute de bourreaux lancée, le couteau entre les dents, comme dans une chasse à des êtres humains, contre les victimes désignées pour la guillotine par la haine et la vengeance impitoyables; les prisons transformées en sépulcres d'êtres vivants; les ruisseaux des rues rougis du sang d'innombrables victimes ; les cachots pareils aux noires entrées des abîmes éternels ; l'anéantissement dans sa Heur de toute une génération dont les services auraient fait prospérer le monde et auraient illuminé les âmes; le déplorable affaiblissement de l'instinct de la conservation arrivé à un tel degré que notre planète ressemblait à une société de suicidés, d'êtres voués à la mort comme s'ils n'appartenaient pas à la terre et ne faisaient aucun cas de la chaleur vitale qu'ils tenaient de la chaleur universelle; tous ces crimes, que ne peut même pas justifier, comme circonstance atténuante, une démence commune occasionnée par une ivresse issue d'idées trop prématurées et trop soudaines respirées par tous dans l'atmosphère spirituelle, — donnent le droit, à tous ceux qui croient que la Révolution française est le plus grand des maux de tous les siècles, de réclamer son éternelle condamnation en vertu d'un jugement sévère cl sans appel du tribunal de l'Histoire humaine. Oui, la Terreur fut un grand crime qu'expient les générations suivantes, car, il a empêché les idées de marcher avec la vitesse qu'aurait dû leur imprimer la célérité naturelle à leur essence éthérée; car l'ancien continent ne s'est pas constitué dans la forme que la religion et la science lui avaient promise; car le
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Etats-Unis d'Europe ne se sont pas fondés dans ce siècle; car enfin on n'entrevoit pas encore le point de l'horizon où s'accomplira dans toute sa plénitude le règne du droit. Toutes les fois que ies apôtres du progrès ont voulu émanciper la conscience en toute chose, les réactionnaires des diverses origines connues se sont jetés en travers pour nous montrer l'Inquisition ressuscitée par ces mêmes promulgateurs du droit humain ; toutes les fois que l'on a essayé, en abolissant la peine capitale, d'assurer la paisible jouissance de l'existence, patrimoine commun à tous, même à ceux qui ne le méritent pas, ceux qui résistent à toutes les innovations se sont dressés en évoquant la guillotine en permanence, le couteau dégouttant perpétuellement de sang, les têtes des Français tombant dans le panier comme celle-, des bœufs à l'abattoir, la cruauté s'acharnant même sur les cadavres et les entassant par monceaux dans une fosse commune et anonyme, afin que les familles des victimes ne pussent avoir même la consolation de vénérer leurs ossements.
Je ne contesterai aucun de ces justes reproches; mais je conteste le caractère exclusif que les ennemis de la Révolution attribuent aux crimes révolutionnaires, alors qu'il n'y a jamais eu de passage d'un point à un autre, dans la voie des progrès humains, qui ne fût marqué par autant de sang répandu et assombri par de semblables erreurs, depuis l'exode des des Israélites fuyant la puissance des Pharaons, pour élever, sur la terre de Juda, un temple à leur Dieu, jusqu'à l'exode des puritains fuyant la puissance des Stuarts, pour élever, sur la terre d'Amérique, un temple à l'Humanité. J'ajoute que les amis de la réaction ne peuvent détester les crimes révolutionnaires comme nous les détestons, nous, les amis de la Révolution, parce qu'ils leur ont servi dans l'œuvre d'arrêter le progrès tandis qu'ils nous ont nui dans l'œuvre de l'accélérer et de le réaliser. D'ailleurs, non pour défendre ou excuser la Révolution, mais bien pour rendre hommage à la vérité historique, je répète que toute transition, quelle' qu'elle soit, d'un point à un autre de l'état social, a coûté beaucoup plus de sang et entraîné beaucoup plus de crimes que cette Révolution française que tous les réactionnaires proclament la condensation de tous les méfaits de l'Humanité en délire, lorsqu'elle est emportée par la démence du crime.
X. — L'Europe s'est constituée avec ces éléments : l'Empire romain, la religion chrétienne, l'individualisme germanique, le pontificat catholique, les croisades, le régime féodal, l'unité monarchique, la Renaissance artistique et littéraire, la religion luthérienne, les guerres religieuses, la paix de Westphalie, les révolutions. Il s'agit donc de demander à l'Histoire quel est celui de ces facteurs qui a coûté le plus de sang, et bien qu'il n'existe aucun instrument pour évaluer de teïs déluges comme il en est pour évaluer les pluies — les pluviomètres — il est hors de doute que la Révolution française ne fut pas ensanglantée comme l'une ou l'autre des époques et des institutions qui la précédèrent et l'engendrèrent.
On ne peut citer une institution aussi puissante que l'Empire. Il a précédé le Christianisme d'un demi-siècle et il dure encore. César et Auguste le fondèrent; Charlemagne en personne le rétablit, après l'invasion des Barbares; les nations allemandes le réinstallèrent pour ces mêmes Othons qui l'avaient détruit; il exista enfin dans l'Europe Orientale, sous l'autorité des Grecs, jusqu'au moment du triomphe des Turcs. Tout cela dénote une certaine unité chrétienne et une certaine suprématie européenne, comme celle du Pontificat. Mais à côté de toutes ces grandeurs, que de misères ont entouré son apparition et son établissement! Car l'Empire se constitua d'une manière définitive — l'Empire héréditaire — non au temps d'Auguste, le premier empereur, mais au temps de Tibère en la personne et sous la politique duquel la dictature de César fut perpétuée. Que de crimes horribles pour fonder une institution qui est maintenant la forme du gouvernement en Allemagne, en Autriche, en Russie! Si donc toutes les institutions humaines et toutes les crises sociales ont coûté une égale quantité de sang et ont répandu une égale terreur, pourquoi attribuer seulement à la Révolution française des responsabilité communes à chaque peuple et à chaque siècle ?
XI. — A présent même, le sang ruisselle de toutes parts. Dans les
défilés de la Macédoine la chasse à l'homme se renouvelle, comme lorsque
les Turcs chassaient ces malheureux Grecs traités par les sultans comme sont
traités les sangliers par les rabatteurs. Dans l'île de Crète, la lutte continue
et conserve tous les caractères dévastateurs propres à la barbarie : incendie,
pillage, destruction et assassinat. Sur le territoire divisé de Madagascar,
la conquête et la résistance sont aux prises. Les citoyens anglais les plus
considérables et les plus estimés de la colonie du Cap se livrent comme
otages aux Matabélés, — qui peuvent les décapiter, si cela leur convient — ,
afin de mettre un terme à la formidable insurrection soulevée par ces
nègres presque anthropophages contre l'Angleterre. Dans les rues de
Constantinople, cinq mille victimes sont immolées par les rivalités qui
divisent les Arméniens et les Turcs. Au Zanzibar, pour devenir souverain,
un heureux prétendant empoisonne d'abord son prédécesseur, puis se
réfugie et s'enferme, avec une garnison sanguinaire, dans l'Alcazar,
qui est en ce moment bombardé d'une façon effroyable. Les Nubiens
appellent en champ clos les Egyptiens et les Abyssiniens tiennent leurs
prisonniers italiens dans une horrible servitude. Dans la « Perle des
Antilles », les métis achèvent d'anéantir les richesses inépuisables de l'île,
et les Indiens des Philippines renouvellent en Asie la tragédie dévastatrice
d'Amérique. Ces événements s'accomplissent comme si l'Humanité n'avait
t'ait aucun pas en avant, comme si notre monde se trouvait encore dans la
période des guerres sans lin dirigées par les génies de la haine et de
l'extermination.
Je ue puis comprendre pourquoi la lièvre coloniale s'est emparée soudainement de notre Europe, pourquoi les Anglais, qui possèdent une grande
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partie du globe, combattent encore pour le protectorat sur le Zanzibar pourquoi les Allemands, après avoir échangé cet établissement fantastique contre un ilôt de la mer du Nord aux avantages imaginaires, comme Héligoland, ne s'en sont pas tenus à une renonciation pure et simple et s'en vont dans la région méridionale du Continent noir, à la recherche de nouvelles conquêtes.
Mais comment nous étonner? Voici encore que l'Italie soupire après Tripoli, réclame une guerre européenne pour obtenir le protectorat de Tunis, actuellement apanage de la France, aspire enfin, — après sesderniers désastres — à une revanche prochaine des victoires du Négus. En même temps, la grande Russie qui chemine lentement mais sûrement vers les portes de l'Inde et de la Chine, et qui a déjà enlevé à la Perse une grande partie de son territoire au Nord, entre dans la Mandchourie comme chez elle, en dépit des victoires du Japon, et enlève à cet empire le fruit de ses combats en s'emparant de la Corée. De sorte que tout le globe ressemble à un vaste incendie au milieu duquel l'humanité se consume; et que les mers semblent une inondation immense occasionnée par un déluge gigantesque de larmes qui menace de nous noyer tous, accablés de tristesse par ces épouvantables catastrophes.
XI. — Les tremblements de terre coloniaux et les incendies qui calcinent le sol et assombrissent l'air, aussi bien en Orient qu'en Occident, nous empêchent de voir avec lucidité la marche régulière et bien ordonnée des nations européennes, toutes, sans exception, en voie de transformations profondes. On ne parle aujourd'hui, en France, que de la méthode révolutionnaire adoptée par une partie des communistes en présence de la méthode conservatrice d^s opportunistes convaincus et de la méthode évolutive des radicaux sensés. On parle de méthodes, non par pure curiosité scientjfiqueet dans des controverses purement abstraites, mais parce que les partis militants arrivent à se définir d'abord et à se grouper ensuite en se conformant aux idées fondamentales de manières de procéder bien connues. Et quoi qu'ils arrivent à se définir, ils ne pourront, comme ils sont partisans de la révolution en tant que ressource extrême, s'entendre avec ceux qui préfèrent l'évolution, désireux de changer les lois par le moyen des lois elles-mêmes et des modifications admises dans la légalité sacrée.
A ce sujet, les chefs des partis en jeu ne s'étaient pas suffisamment expliqués. Et il semblait naturel qu'ils n'échangeassent pas des explications sur cette méthode, parce que à tries sans lète, passez-moi ce jeu de mots, on pouvait leur appliquer une fâcheuse dénomination, et, de même, qu'ils ne soulevassent pas l'hypothèse des révolutions comme moyen extrême, chez un peuple aussi maître de lui, dont tous les citoyens possèdent le droit de proposition consacré par le respect de l'initiative individuelle et le droit de résolution, par l'exercice du suffrage universel. Les partis se distinguant ainsi les uns des autres, plus par la méthode que que par le dogme, les radicaux et les socialistes pourraient marcher unis, avec cette seule nuance
que la limite et le terme de leurs aspirations seraient plus ou moins fixés si tous adoptaient la législation républicaine. Mais le communiste Jaurès est allé au concile œcuménique de sa religion, à Londres, et, pour qu'une rupture ne se produisît pas entre ses coreligionnaires, il a dû adopter, comme conséquence delà méthode évolutionniste,la méthode révolutionnaire, et proclamer, ainsi que le font les bonapartistes, l'excellence du régime plébiscitaire appelé, dans le jargon politique en vogue, démocratie directe, tandis qu'en réalité il engendre le Césarisme et l'Empire. Les radicaux ont parfaitement flairé cette tendance, et l'un d'eux, éminent entre tous, mon excellent ami Ranc, s'est élevé contre ce mouvement rétrograde qui affecte une forme de progrès, jusqu'à dire qu'une révolution immédiate étant nécessaire pour l'établissement de cette démocratie directe, il y était opposé, parce que la révolution supprimerait d'abord le Sénat, ensuite le Président, et, de fil en aiguille, amènerait un Dictateur et finalement un César. Je félicite très sincèrement les radicaux d'être revenus de leur erreur et d'avoir reconnu d'eux-mêmes tout ce que nous leur prédisions.
XII. — Après avoir indiqué la situation des partis français, il nous faut revenir à la visite du Czar, car les journaux français ne traitent pas d'autres sujets. C'est chose grave que d'annoncer et de commenter les événements de demain, alors que le temps présent, et môme le temps à venir, a si tôt fait d'affaiblir ou de fortifier leur histoire et leurs commentaires. D'après les uns, le Czar a une si grande prédilection pour ses récents alliés que sa femme attendra en France le moment de mettre au monde l'enfant qu'elle porte dans son sein. Selon d'autres, il éprouve de telles répugnances que la Czarine s'abstiendra d'accompagner son époux pour ne pas se rencontrer avec la femme du Président. J'ai souvent dit combien les gouvernements et les présidences anonymes de la France créeraient de difficulté à ce puissant État dans ses relations internationales avec les grandes nations européennes.
Une République qui succède à une monarchie, peut rompre sans péril avec les lois; mais elle ne peut rompre sans péril avec les coutumes monarchiques. Rien que les Présidents de République ne doivent avoir ni autorité ni prestige héréditaires, ils doivent avoir un acquis et suppléer au défaut d'ascendance historique par l'importance de leurs mérites personnels. Plusieurs républicains illustres, Gambetta, Ferry, Jules Simon, Thiers, auraient fait très bonne figure auprès du Czar en plaçant au niveau des couronnes impériales ornées de pierreries leurs propres couronnes émaillées de leurs mérites. Il est naturel que les démocraties choisissent pour chef le plus digne citoyen, en égard des services rendus, sans qu'il soit nécessaire que les temps anciens et les générations disparues le leur désignent. Mais ces chefs d'État que nous connaissons à peine, qui donnent raison à leur élection par une attitude correcte dans leur élévation inespérée, semblables à leurs effigies de cire qui se trouvent au musée Grévin, me paraissent bien insuffisants pour jouer un rôle dans des cérémonies et dans
des fêtes comme celles que prépare à sa fière idole du Nord l'iconoclaste République du Centre. Avec une municipalité socialiste, avec un groupe communiste prépondérant à la Chambre, avec les idées d'égalité qui dominent dans le Gouvernement, il eût été plus prudent de s'abstenir de recevoir des monarques que de s'exposer à un refroidissement des relations avec la Russie, non par suite d'impolitesses que rend 'impossibles la bonne éducation du peuple français, mais par suite d'un excès d'enthousiasme. Si la France s'était accommodée de la République conservatrice, personnifiée par un Thiers on un Gambetta, elle n'acclamerait pas aujourd'hui des tyrans. Les gouvernements européens étant calqués sur le suprême modèle qu'elle eût constitué, nous serions à la veille de la Confédération occidentale, indispensable dans le monde entier à la paix et «à la liberté humaines.
XIII. — La crise ministérielle en Allemagne s'est terminée avec un bonheur inespéré; nous redoutions tous qu'elle ne se dénouât par une solution autocratique au lieu de se dénouer, comme cela est arrivé, par une solution parlementaire. L'irritabilité nerveuse de l'Empereur fait tout craindre de sa part, car les brusques changements de température dans le gouvernement ont de pires effets sur le salut public que les brusques changements de température dans l'atmosphère n'en ont sur la santé publique. Musicien, poète, peintre, navigateur, soldat, orateur, Guillaume II peut difficilement se fixer sur quelque faculté prédominante et l'on ne saurait imaginer la quantité de projets opposés qui bataillent dans son esprit. Tantôt vêtu en chevalier du Saint Graal, il boit la mystique liqueur de la cène eucharistique dans le calice abrité par des draperies aux riches couleurs et par des ailes de chérubins, et il exige de ses sujets les propres serments que faisaient les croisés à leurs chefs, et qui se sont conservés, comme s'ils étaient pétrifiés, dans les canons et les liturgies des ordres teutuniques ; tantôt il s'entend avec quelque dramaturge de rencontre ou quelque barbouilleur affamé, pour leur faire critiquer, d'après le goût impérial, avec des âpretés juvéniles, l'ensemble de seschefs-d'œuvres dramatiques ; ou bien encore il révèle aux rois, dans des tableaux symboliques, les menaces du péril Mongol ayant sa source en Asie, ou les menaces du péril socialiste ayant sa source partout; tantôt il prononce un sermon presbytérien comme quelque calviniste fanatique d'autrefois, ou compose un opéra comme un vulgaire imitateur de Wagner. Il congédie aussi aisément Rismarck, après l'avoir divinisé, qu'il congédie un expéditionnaire ou un domestique. Il discute avec un socialiste, avec la même facilité qu'il joute dans une
régate.
Au milieu d'une nuit d'hiver, par un temps affreux, au sein d'épaisses ténèbres, il fait sortir la cavalerie de ses quartiers et la lance dans une course infernale, semblable aune chevauchée de fantômes à travers les brouillards du Rhin. Puis, sans trêve ni repos, il disserte sur les théories bi-métallistes ou réunit un conseil des ministres pour lui exprimer son avis au sujet des
tarifs douaniers, et des seigles russes. Il possède un grand nombre des aptitudes variées de son grand prédécesseur Frédéric ; il a du caractère théologien particulier à son bisaïeul qui proclama la croisade des rois contre la Révolution française; il est entaché du romantisme qui valut, comme on sait, le surnom de Julien l'Apostat au pauvre fou Frédéric- Guillaume IV; il professe des sentiments humanitaires et un vague idéalisme, innés chez son infortuné père ; enfin il a hérité de tous ses aïeux et prédécesseurs, sans exception, le culte religieux de l'art militaire de l'armée. Quoique peintre, il ne s'entoure pas d'une société de peintres ; quoique musicien, il n'a près de lui ni chœurs ni orchestres; quoique poète, il ne possède ni grand ni petit Parnasse ; mais, véritable général, il entretient un état-major considérable à qui cette préférence suggère parfois la tentation fort naturelle de devenir une coterie de courtisans. Et l'on chuchotait que cette camarilla avait déclaré une guerre implacable au ministre Bronsart, parce qu'il proposait pour son département de la Guerre un code militaire qui abrogerait les vieux usages féodaux de l'antique discipline et introduirait des innovations dans les règlements, par exemple le droit aux accusés d'être jugés publiquement et de désigner à leur gré leurs défenseurs, comme s'ils étaient des civils, des citoyens libres. L'inlluence exercée sur la personne et sur l'âme de l'Empeur par un partisan outré des règlements et de la discipline tel que le général Hannheke, donnait de la vraisemblance à la rumeur prétendant que Guillaume préparait un subit changement de gouvernement par lequel la politique parlementaire et constitutionnelle de Hohenlohe serait remplacée par une politique de réaction à la guise et au goût des seigneurs féodaux et des prédicateurs antisémites. Les soupçons se sont changés en certitudes lorsque Bronsart, partisan des réformes, si célèbre par ses travaux et par ses discours aux sessions du Reichstag, présenta sa démission que l'Empereur accepta sur-le-champ. Comme en Allemagne le pouvoir a une tendance à l'oligarchie militaire, déjà nous voyions tous celle-ci se lever comme une évocation apocalyptique, quand une lettre de Guillaume fut adressée fort à propos au successeur de Bronsart, pour le féliciter d'avoir accepté la dignité dont il l'avait investi ; en même temps, un décret de l'Empereur annonçait l'adoption d'un nouveau code militaire et l'accomplissement des réformes libérales qu'il désirait de tout son cœur dans les règlements et la discipline. Mieux vaut qu'il en soit ainsi.
XIV. — J'ai dit plus haut que la clôture du Parlement anglais avait eu lieu par un sobre discours de la Couronne qui mentionnait, en une liste sommaire, les multiples questions internationales. J'ajoute que l'adjonction des vieux conservateurs aux radicaux unionnistes n'a pas produit, en Angleterre, tous les fruits que promettait l'immense majorité qui se pressa dans les comices et l'inlluence, dans l'arène politique, de la situation complexe produite par Salisbury. Lorsqu'il y a, à la Chambre des Lords, un président
du Conseil d'un esprit supérieur, portant le très lourd fardeau des Affaires étrangères, et, à la Chambre des Communes, uu ministre éloquenl chargé des affairas intérieures, ce dernier est regardé, quand même il né le voudrait pas, comme dirigeant tout et assumant toutes les responsabilités.
C'est ainsi que lord Salisbury a dû se décharger sur son illustre neveu Balfour de la direction et de la responsabilité du Gouvernement. Chez les Lords, auxquels appartient toujours la prééminence, l'honneur l'emporte sur le pouvoir, et à la Chambre des Communes, à laquelle est maintenant dévolu le second rang, le pouvoir l'emporte sur l'honneur. L'école conservatrice britannique attendait tout — et se réservait tout — de l'heureux Balfour. Noble par sa naissance, riche par sa position, libéral autant que peut l'être un tory, écrivain de grande intelligence, philosophe et croyant à la fois, sans passion et partant sans aigreur, c'est un vrai dialecticien parlementaire, imbu du respect rigoureux de la tradition et d'une souplesse diplomatique à l'égard de la démocratie. Il était considéré comme destiné à perpétuer la dynastie des hommes d'État conservateurs qui, de Pitt à Disraeli, a constitué pour l'Angleterre une gloire enviée par 'tous les hommes politiques de l'Europe, à cause de ses vertus publiques, héréditaires et permanentes. Tout cela s'est terminé très mal.
Balfour est loin d'avoir tenu les promesses qui avaient été fondées sur lui ; elles ont été rendues vaines en partie par ses idées personnelles et par la façon de les réaliser. D'abord, il n'a montré aucune capacité dans la direction des débats parlementaires et dans le groupement des facteurs politiques. Sa glaciale indifférence, son dédain d'hidalgo pour autrui, voisin du mépris, son irrégularité à assister aux débats, sa négligence à veiller sur les orateurs et à préparer les votes, tout cela a produit un résultat naturel, mais bien triste, qui a coûté très cher au Gouvernement : une dispersion de forces et une insuffisance de discours. Et à cette indolence nobiliaire, bien différente de l'activité démocratique déployée par les conservateurs, il allie un dogmatisme réactionnaire tel que celui qu'il a étalé en public dans sa loi sur les collèges, tendant à décider que les écoles qui n'appartiennent à aucune confession, fondées par le parti libéral, sont des écoles anglicanes. S'il est déjà bien étrange qu'un ministre anglais habitué au critérium de l'observation et de l'expérience fasse du dogmatisme théologique, cela est beaucoup plus étrange chez un homme d'État qui ne peut, comme les anciens tories, s'appeler franchement conservateur, mais qui se désigne comme ministre pour souligner sa récente et étroite union avec les plus radicales personnalités parmi celles qui dirigent et gouvernent la démocratie britannique. Et ma seconde observation est si fondée qu'on a beaucoup remarqué que le grand ministre démocrate Chamberlain s'est systématiquement abstenu d'assister aux séances où se discutait la loi sur l'instruction publique, dans le but de prouver, pour l'honneur de sa conscience et pour sa bonne réputation, qu'il ne l'acceptait pas de bon gré,
dussent de pareilles déclarations ébranler le ministère et révéler son défaut d'unité. Pour peu que Rosebery y mette un peu de réserve, et joigne cette réserve à son habileté dans les savantes transactions relatives au problème irlandais, les unionistes finiront par se détacher des réactionnaires et par retourner à leur ancienne armée. Heureux jour celui où la situation présente prendra fin et où les conservateurs seront revenus à ce qu'ils sont en Angleterre par eux-mêmes : une respectable minorité. Et de tout cela devra répondre le peu d'adresse dont Balfour a fait preuve dans la direction du facteur essentiel à la politique anglaise, du facteur parlementaire.
XV. — L'entente semble facile parce qu'il règne en Angleterre un esprit de transaction politique, incompréhensible pour les républicains du continent.
Lorsque les conservateurs, portés sur les épaules des comices, vinrent combattre la politique de Gladstone et de ses amis, dans la question irlandaise, tout autre pays, sur un pareil triomphe, aurait embrassé, non une politique de négation et de résistance, mais une politique de combat et de représailles. Les hommes politiques anglais entendent autrement que nous la difficile science du gouvernement. Ils étudient tout ce qu'il y a de pratique dans les propositions contraires aux leurs et l'appliquent d'une manière mesurée et restreinte, servant les deux forces mécaniques du monde social : la stabilité et le progrès. Au fond des réformes gladstoniennes, il y avait un élément très avantageux, quoique très dangereux, parce qu'il touche au plus vif de la moelle anglaise, à l'intérêt matériel : c'est l'élément qui facilitait les modifications de la propriété, nécessaires dans un pays où le régime féodal est encore en vigueur. Gladstone proposait la transformation sur une grande échelle, par des baux à terme, des colons qui détiennent ces terres en propriétaires absolus et directs. Le gouvernement actuel, sur une petite échelle et en prenant de grandes précautions, a transigé avec les idées gladstoniennes, et les a présentées en partie au Parlement, comme un pas fait vers le progrès. Il en est toujours ainsi lors de la délibération d'une loi novatrice; tandis que les partisans des réformes la croient insuffisante, les partisans des restrictions la considèrent comme excessive.
Les Irlandais repoussèrent, dans leurs discours, les lois réformatrices de peu d'importance, bien qu'ils en facilitassent l'adoption par l'ensembe de leurs votes, mécontent d'une si minime concession de la part des conservateurs. Mais les Lords ont marqué par contre leur importance en les combattant et en les condamnant comme si elles eussent été proposées par le parti libéral. Et ils ont poussé si loin leur attaque que parfois Salisbury et ses ministres conservateurs semblaient aussi haïssables au patriciat anglais que Gladstone en personne, qu'ils exècrent et qu'ils maudissent, sans tenir compte le moins du monde de ses mérites et de ses services. Il y eut un moment, dans cette lutte, où l'on crut qu'il serait possible de lancer un cri d'assaut contre la vieille Bastille des privilèges nobiliaires et que ce cri serait poussé par les tories du gouvernement contre les tories de la
Chambre des Lords. Enfin tout s'arrangea par la méthode des transactions s. salutaire aux peuples dans tous les temps, comme elle l'est actuellement a 1 Angleterre qui marche de progrès en progrès effectifs, sans révolutions et sans secousses, ne comptant, parmi ses libres citoyens, ni un factieux ni un révolutionnaire : bonheur suprême que tous les hommes d'Étal ,1,, monde devraient faire réaliser par leurs systèmes et leurs procédés politiques
XVI. - Des questions anglaises, sautons d'un bond a d'autres questions plus attrayantes, à des questions matrimoniales pour lesquelles palpite l'.nterêt public. Deux princes sont sur le point de se marier : le duc d"or leans avec une archiduchesse d'Autriche et le prince de Naples avec une infante monténégrine. Gomme les d'Orléans ne pourraient remonter sur le trône que par suite d'erreurs démocratiques ou républicaines et que ces erreurs, bien que très nombreuses, ne vont pas jusqu'à restaurer une monarchie, laissons le duc d'Orléans se marier à sa guise, et disons de son mariage ce que disait un plaisant en sortant d'un théâtre où l'on jouait une comédie réaliste: « L'existence des autres ne m'intéresse pas » Mais quand il s'agit du mariage de l'héritier présomptif d'une couronne aussi belle que la couronne d'Italie, il y a beaucoup à dire. Italianissime, comme nous appelaient les réactionnaires, nous tous qui aimions l'indépendance et 1 unité de l'Italie, mes idées républicaines m'ont empêché d'approcher une famille royale pour le chef glorieux de laquelle, Victor-Emmanuel j'ai eu un culte religieux et dont j'ai toujours considéré les. victoires comme des victoires de la cause du progrès que j'ai embrassée"lêpùïs mon enfance et que je servirai jusqu'à la mort. Mais il n'est pas nécessaire d'approcher beaucoup la dynastie italienne pour savoir que le prince de Naples d'une complexion morale très saine, d'une intelligence et d'une sensibilité très vives, d'une éducation soignée, doté par le ciel d'une couronne n'a reçu avec tous ces présents, ni une bonne santé ni un corps vigoureux et agile' Les infirmités qu'on lui attribue l'éloignaient même un peu de la société et 1 engageaient à contracter le plus tard possible un mariage, indispensable pourtant à celui qui doit perpétuer une glorieuse dynastie. En outre, les relations difficiles de sa couronne royale avec la tiare pontificale lui suscitaient des obstacles continuels pour la réalisation d'un mariage convenable. Catholique il ne pouvait s'allier à une famille luthérienne sans s'exposer à la colère de l'Italie, que nous désignons comme le centre éternel du Catholicisme, avec une emphase toute romaine, tant pour exprimer son antique origine que pour affirmer son indiscutable universalité. Mais, malgré sa qualité de catholique en raison du seul fait qu'il aspire au trône italien par hérédité, qu'il l'ail partie delà faction gibeline actuellement couronnée en la personne d'Humbert les princesses catholiques de tous les pays le croient el le nomment le fils des excommuniés. Et bien que cette excommunication soit dépourvue des effets de celles du moyen âge et qu'il ne vienne à l'idée du pape de mettre formellement le royaume d'Italie en interdit, ni de refuser au roi la communion ou la faculté d'assister à la messe, ni de faire jeter le corps vénère de
Victor-Emmanuel aux chiens, au lieu de le conserver dans un magnifique sépulcre en l'Église où donnent tous les saints et où quelque sacristain outré a coutume de le maudire. Les croyances sont trop puissantes dans les cours impériales et royales qui appartiennent au Catholicisme pour qu'une princesse catholique se décide à se damner pour une couronne, comme l'a fait une pauvre infante de Parme, une Bourbon, une vraie Bourbon, qui s'est décidée à livrer au diable l'âme de son fils pour posséder la couronne de Bulgarie. Le prince de Naples rencontrait donc tous les obstacles pour son mariage, lorsque, à un moment donné, il rencontra par bonheur, sans la chercher, la princesse rêvée.
Cette princesse est une infante du Monténégro, petite principauté que le traité de Berlin a un peu agrandie en lui donnant Dulcigno, et beaucoup Alexandre III en appelant son prince ou monarque le meilleur ami des Czars. De religion grecque, la future reine d'Italie a peu d'efforts à faire pour échanger le dogme de Byzan.ce contre celui de Borne, puisque, depuis le schisme, les deux dogmes ont été unis dans un commun symbole. Et le trône italien étant en butte à de grandes difficultés avec un roi nègre, sur lequel les Czars exercent une puissante influence, l'héritier de ce trône trouvera, parmi les joyaux de la dot de sa fiancée, une intervention morale considérable en faveur des prisonniers capturés dans les victoires du Négus et que l'Italie a le désir et le besoin de racheter. Pour toutes ces raisons, par amour et par politique, pour le bien particulier et pour le bien public, la main de la jeune infante a donc été demandée. Le mariage a été notifié, ces jours-ci, par les soins de la chancellerie italienne, aux chancele ries de l'Europe. L'empereur d'Allemagne, qui ne pouvait donner l'une des princesses de son sang au futur monarque, à cause de leur qualité de protestantes, et l'empereur d'Autriche, qui se trouvait dans le même cas, à cause de la qualité de catholiques des princesses de sa famille, se sont réjouis ensemble de cet heureux événement. Entre temps, la czarine et le czar ont envoyé aux fiancés leur bénédiction, comme s'il y avait deux pontifes ou deux divinités sur le trône de Bussie.
XVII. — Avant de terminer cette longue revue, retournons à Constantinople qui forme le nœud gordien de la politique européenne. En revenant dans ces parages, nous apprenons que le chancelier moscovite est mort subitement en accompagnant les souverains russes, dans le wagon où ceux-ci voyageaient, sur le parcours de Vienne à Breslau. Malade depuis longtemps de la vessie, une douloureuse opération l'avait ranimé et l'on eût dit qu'il était rajeuni, lorsqu'un traître anévrisme lui paralysa le cœur et le tua avec la rapidité de la foudre. La Bussie n'a pas eu plus de trois chanceliers, depuis les traités internationaux de Vienne, en 1815, jusqu'à nos jours. Les deux premiers ont eu beaucoup de pouvoir, mais, forcés parles circonstances, ils n'ont pas toujours été utiles à l'État impérial. Le chancelier défunt n'a eu qu'à signer la paix honteuse de Paris, en qualité de conseil Ici- assistant Nicolas IPr. Il n'a eu qu'à se contenir et à se modérer
en présence des clauses imposées par le traité de Berlin, comme se contint et se modéra le chancelier d'Alexandre 11. Il a marché de triomphe en triomphe, depuis les rives du Petchili jusqu'il celles du Bosphore cl de la Seine. Il était sur le point de régler la question crétoise avec l'Angleterre, après le refus de cette puissance d'accepter le blocus qu'il avait proposé, lorsque la mort l'a frappé, implacable et traîtresse, en pleine félicité, en présence des jeunes souverains qui se plaisaient à écouter ses sages conseils et à jouir de ses succès diplomatiques.
Cependant la question d'Orient se règle d'un coté et se dérange de l'autre. Elle se termine bien en Crète et s'aggrave à Constantinople. On croyait les affaires d'Arménie à moitié arrangées et les discordes entre arméniens et turcs à peu près suspendues. Mais soudain une terrible nouvelle éclate et nous annonce que les Arméniens ont mis à sac une banque byzantine et que les Turcs ont perpétré un massacre dont la fureur et la cruauté dépasse celle des Circassiens et des Kurdes. La conspiration avait une origine et un caractère arméniens et ses meneurs ne s'en cachaient pas. Au moment d'assaillir la banque, ils lancèrent une circulaire annonçant la prise de cet édifice pour protester non seulement contre les procédés de la Turquie qui, en les opprimant, reste dans son rôle, accomplit sa fatale mission, mais contre les procédés de l'Europe qui, après les avoir excités, les laisse désarmés aux mains de l'oppresseur.
Les conspirateurs portaient avec eux dix kilogrammes de dynamite, prêts à faire sautqr la banque turque et, avec la banque turque, s'il le fallait, Constantinople tout entière. On a été obligé de leur faire un siège en règle, car ils occupaient toutes les fenêtres, revolvers en main, et de leur proposer une capitulation d'après les clauses de laquelle ils refusèrent de déposer les armes, avant de se trouver en toute sécurité sous un pavillon européen et sur un vaisseau neutre. Effectivement, on les conduisit sur un bâtiment anglais mouillé dans le Bosphore. Mais les Turcs, toujours prêts à profiter de la moindre circonstance pour se livrer au pillage et au meurtre, se sont donné la satisfaction, sous prétexte que les individus arméniens insurgés auraient dû être pendus et non expulsés, de faire payer les innocents [tour les coupables et se sont livrés à un égorgement tel que ceux qui lurent accomplis aux époques préhistoriques, entre armées qui préféraient les morts &ûx prisonniers et n'étaient satisfaites que lorsque leur sanglante victoire s'aflirmait par l'extermination de tous les vaincus, peuvent à peine en donn er une idée. Les derniers renseignements font monterai). 000 le nombre des morts.
On pourra les enterrer, on pourra cacher leurs dépouilles à la vue et dissiper de l'air les échos de leurs gémissements et les miasmes de leur sang ; mais les Turcs' ne pourront empêcher la conscience humaine de crier contre un empereur et un empire dont les sbires el les satellites renouvellent au cœur de notre Europe les massacres de l'Asie.
Le' Octobre IS9G.
Introduction. — Les principales races européennes. — L'empire russe. — La littérature. — Tolstoï. — Sa tragédie d'Yvan le Terrible et sa nouvelle la Paix et la Guerre. — Le socialisme et les socialistes russes. — Questions capitales do la politique européenne et leur développement. — La question d'Orient. — Les utopies panslavistes. — Le Czar en France. — Voyages antérieurs. — Le Czar en Autriche et en Allemagne. — Caractère diplomatique de ces deux voyages. — Le Czar en Danemark et en Angleterre. — Caractère privé et familial de ces déplacements. — La Czariue à Balmoral et à Cherbourg. — Arrivée à Paris. — L'Eglise russe. — Paris illuminé. — Le Czar à Notre-Dame de Paris et à l'Institut de France. — Signification politique internationale de l'arrivée du Czar sur le sol de la République française. — Inanité des prétentions monarchiques. — Souvenirs que garde et renferme, aux yeux des rois absolus, l'Hôtel de Ville, centre de toutes les révolutions françaises. — Les visites du Czar sous leurs aspects internationaux. — La question d'Orient discutée à Balmoral. — Conclusion.
I. — Comme le temps, la terre comporte trois termes. L'Asie et l'Afrique représentent le passé, et, par cela même, renferment des sociétés immobiles, avec le despote à leur cime et l'esclave à leur base. L'Amérique représente l'avenir, et c'est pour cette raison que l'on n'y voit pas ces aristocraties léguées par le passé au présent. Et, entre la servitude de l'Asie et la liberté de l'Amérique, entre les castes du vieux monde et les démocraties du nouveau, entre les ombres du passé et les aurores de l'avenir, se dresse l'Europe, qui est l'image du présent et qui, par suite, se trouve livrée à l'action de deux puissances opposées, de deux principes contradictoires : d'une part, les représentants des castes, qui, déchues et affaiblies, ont cependant encore assez de force pour ne pas disparaître, et, d'autre part, les représentants des démocraties, qui, envahissantes, fortes, robustes, n'ont toutefois pas complètement acquis le développement nécessaire pour s'imposer d'une façon absolue. Et comme l'Asie est la terre des castes, et l'Amérique celle des démocraties, notre Europe semble destinée à devenir quelque jour le terme moyen entre ces deux continents, de même que le présent est le terme moyen entre le passé et l'avenir. Pour se rendre compte du mouvement européen, il est nécessaire d'enchaîner les faits passés aux faits présents et de prévoir l'avenir. De même que chaque homme est le fils de nombreux ancêtres, que chaque organisme est le produit d'autres organismes antérieurs, de même chaque fait capital s'unit et s'enchaîne, par la loi logique de la succession des événements, avec un grand nombre de faits précédents. Les relations étroites des faits journaliers avec ceux qui les ont précédés et avec ceux qui en découleront constitueront toujours une des plus grandes difficultés rencontrées dans leurs études par le philosophe
et par l'historien. Dans la nature règne la fatalité, mais la liberté est la reine de la société. Nous ne pouvons, dans la nature, demander compte au soleil de ce qu'il dessèche parfois la terre et embrase l'atmosphère, parce qu'il accomplit des lois inéluctables, tandis qu'il nous est possible, dans l'histoire, de demander compte à l'homme du bien ou du mal qu'il a fait, parce que l'homme est libre et, par cela même, responsable devant les lois morales et devant la conscience universelle. C'est pour cette raison que, lorsque nous rencontrons sur notre chemin un de ces hommes qui ont une influence considérable sur les événements, nous étudions son tempérament, son caractère, son esprit, sa vie publique, et nous portons sur lui le jugement qu'il mérite, mettant à son front l'auréole de la gloire ou le marquant du sceau de l'infamie.
II. — Diverses races occupent aujourd'hui le continent européen. A l'extrémité septentrionale habitent les Scandinaves, pères des races normandes, qui ont eu une si grande influence sur le développement de la civilisation pendant le moyen-âge par leurs incursions, dernière série des invasions commencées par les peuples germaniques. A l'Orient habitent les esclaves, que l'orgueil occidental nomme les Slaves, puissants esclaves, serfs ou Serbes, qui, à l'heure actuelle, font trembler de terreur FOccident par leurs confédérations en germe et par les alliances qu'ils projettent, chaque jour plus menaçantes pour la paix et la stabilité de nos États. La partie méridionale de l'Orient européen est occupée par les Grecs, descendants des artistes, des philosophes et des tribuns du monde antique, chaque jour plus déchus de leur précédente splendeur, mais plus chéris des peuples et plus glorieux aux yeux de l'Histoire par le souvenir et par le culte que l'Univers garde à leurs ancêtres. Là aussi sont établis les Turcs, héritiers de
, l'Empire grec, qu'ils ont conquis par le cimeterre, et qui, ne lui ayant pas donné la liberté pour soutien, sont sur le point de le voir passer aux mains de peuples plus jeunes et plus libres. La race germanique et une partie considérable de la race latine, avec les Anglo-Saxons dans leur grande île, occupent le centre de l'Europe. Et les deux grandes péninsules qui, avec la Grèce, ont le plus coopéré à la culture intellectuelle, l'Italie et l'Espagne, l'une au milieu de l'Europe et l'autre à l'Occident, renferment des races chez lesquelles, si l'on se rend compte des divers éléments que leur ont apporté les siècles, prédominent le caractère et l'esprit des Latins. A travers ces grandes agglomérations se trouvent aussi des peuples intermédiaires qui ont un caractère propre, comme, par exemple, les Magyars, qui habitent entre les Slaves du Nord et ceux du Sud, et les Celtes qui, installés avec les Saxons dans l'île d'Irlande, se sont incorporés à la nation anglaise, sans compter les Roumains qui appartiennent aux Slaves par leur géographie, et aux Latins par leurs origines.
III. — Le premier objet de notre attention, au milieu des problèmes politiques, est l'Empire russe, qui s'est consacré, depuis la guerre de Crimée, à un travail de réorganisation intérieure, et. depuis la guerre
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franco-prussienne, à un travail de prépondérance extérieure. Si l'on examine ce grand peuple russe, dont les possessions sont comparables à celles des antiques empires asiatiques, et qui, semblable aux tribus en armes, paraît attendre un signal pour s'élancer au combat, on y constate un bouillonnement de pensées, d'aspirations, de rêves qui démontrent l'activité fébrile de ces races jeunes, douées d'uns vertu prédominante, une inébranlable espérance. A première vue, le sentiment commun est qu'il n'y a là qu'un Czar sur le trône et un peuple dans la poussière ; mais une étude approfondie révèle la genèse d'un esprit nouveau. Les difficultés qu'oppose à l'étude du génie naissant de la Russie son idiome embrouillé empêchent en général les noms de ses écrivains de jouir de la renommée qu'ils méritent; et il faut cependant avouer qu'il n'est pas de littérature plus appropriée à notre siècle que la littérature russe, parce qu'il n'en est pas qui renferme des vues aussi justes et aussi transcendantes sur les problèmes sociaux. Aujourd'hui même les lettres russes sont redevables d'une glorieuse splendeur à un écrivain immortel, le grand Tolstoï. Son principal titre au souvenir et à la reconnaissance de la postérité est sa tragédie d'Yvan le Terrible, plus semblable aux drames historiques de Schiller qu'aux œuvres compassées et classiques de l'ancien théâtre français. Yvan le Terrible est la personnification de la sombre autocratie : perfide et astucieux comme Auguste, fantaisiste comme Néron, soupçonneux comme Tibère, cruel eomme tous les tyrans, écrasé d'ennuis au faîte de son omnipotence, et, sur la fin de sa vie, accablé sous le poids de ses remords, poussé à un véritable suicide, puisqu'il abdique en faveur d'un successeur quelconque et qu'il s'enterre avant l'heure dans l'obscurité d'un cloître; parricide affreux, qui a sacrifié son (ils aîné à la raison d'État, uniquement pour lui substituer un jeune homme débile, faible d'âme et chétif de corps, impuissant à lutter contre la peste qui empoisonne les airs, contre la faim et la misère, contre les irruptions des Polonais à l'Occident, contre celles des Tartares à l'Orient des Scandinaves au Nord, et contre tant d'autres cataclysmes qu'accompagne le vent de la mort. Yvan le Terrible, à l'heure de son abdication, sur le seuil de son monastère, au bord même de la tombe, se rencontre avec les boyards qu'il a persécutés et décimés; agenouillés à ses pieds, ils le conjurent de remonter sur ce trône élevé sur des monceaux d'ossements décharnés : il recouvre toute sa puissance, il se revêt de son armure, il huile comme un loup affamé, il fait appel à ses armées; mais, tout d'un coup, l'apparition d'une comète le frappe d'épouvante ; il croit voir apparaître les spectres de ses victimes; à l'annonce d'une défaite, la folie s'empare de son cerveau et le met au comble de la fureur; enfin, la prédiction d'un astrologue lui annonçant qu'il mourra le jour de Saint-Cyrille suffit pour le tuer le jour même de la fête de ce saint. Ne voit-on pas dépeints ici de main de maître tous les désordres et toutes les erreurs du despotisme? IV. On lit aussi, dans la superbe nouvelle de Tolstoï, la Paix et la guerre, la description de celte aristocratie russe du siècle dernier, formée
et disciplinée à la façon germanique par Catherine II, désapprenant sa propre langue et parlant toujours en traînais; on y voit les intrigants <pii, courtisans habiles dans les salons, se transforment en généraux absolument incapables à la guerre ; les diplomates d'allure élégante el d'intelligence nulle; les officiers à la force herculéenne, au caractère loyal, mais dont la vie fut si troublée; les princes richissimes qui veulent que le monde s'occupe d'eux avant même de les connaître, et qui se divertissent en précipitant dans une profonde rivière un sbire étroitement lié à un ours; les jeunes gens qui se promènent indifférents à travers les incendies de Moscou comme à travers les parterres d'un jardin; les horribles batailles et les innombrables armées de 1812, 1813 et 1814; le célèbre comte Rostopchine, qui défend contre Napoléon la capitale sacrée de l'antique Russie, et annonce à ses habitants non seulement (pie l'armée envahissante menace Moscou, mais encore que ses propres troupes s'affaiblissent à vue d'œil ; le général Kutusolï" dormant la veille d'Austerlitz parce que tout est perdu, et se croisant les bras pendant la retraite de la Bérézina parce que les Russes sont victorieux : ce sont là de fidèles images du fatalisme.
On rencontre dans Tolstoï les types variés de cette société russe, au faîte de laquelle se trouve une aristocratie aussi pourrie que les autres aristocraties. européennes, alors que, dans ses profondeurs, croît un peuple qui n'est comparable à aucun autre en Europe.
V. — Pour toutes ces raisons on ne peut s'étonner des progrès que l'ait le socialisme dans la vieille société russe. Tandis que ces écoles qui cherchent à résoudre, au moyen d'une commune formule plus ou moins étendue, les contradictions sociales, perdent tout crédit dans les régions occidentales, qu'elles ont antérieurement soulevées et embrasées, elles gagnent, à l'Orient de l'Europe et surtout en Russie, une autorité des plus dangereuses.
J'ai entendu Herzen, peu de temps avant sa mort, se dire très décidé à persister dans sa propagande communiste et très lier d'appartenir à la race slave, qui, selon lui, doit résoudre en une synthèse parfaite les antinomies qui séparent les droits de l'individu de ceux de l'État. J'ai entendu, à l'un des derniers congrès de la démocratie, le persévérant Bakounine nous proposer comme idéal de toute politique, comme remède à nos misères, comme port de salut, comme le paradis de nos espérances, le village slave avec ses institutions patriarcales et sa négation radicale de toute propriété. Mais je n'aurais jamais cru que ces rêves, qui s'évanouissent dès qu'on les soumet à l'examen de la raison ou à l'épreuve de l'expérience, pussent pénétrer aussi profondément une société qu'ils onl pénétré la société russe. Maints penseurs les formulent dans les Patmos où ils vivent en exil; d'innombrables livres et brochures les propagent; «les sociétés qui prennent des noms divers, comme ceux d'apôtres de la vérité ou de prolétaires spirituels, les organisent; une immense contrebande, plus habile que tous les sbires, plus forte que toutes les armées, brisant l'immense cordon
douanier, les répand dans le pays; une poésie, exaltée par la censure même jusqu'à la vision et à l'illurainisme, leur prête ses accents inspirés; les femmes, avec leurs tendresses idylliques, leurs effusions amoureuses, passionnées pour l'émancipation, les accréditent, et une jeunesse, que rendent folle le feu ardent de la vie et la communion des idées, jure de les défendre en cent combats, s'il est nécessaire, et de les réaliser au prix des plus grands sacrifices.
Lisez le réquisitoire du procureur général de la couronne, Zychareff, réquisitoire écrit non pas aujourd'hui où le socialisme a considérablement progressé, mais il y a au moins vingt ans, et vous serez stupéfait de la puissance et de l'extension démesurées des écoles socialistes russes. A Moscou, la Rome des Russes, on avait découvert une imprimerie clandestine destinée à répandre les écrits révolutionnaires, et administrée par des fonctionnaires impériaux. Les cercles et les sections s'étendaient dans toutes les parties de l'Empire avec une organisation très puissante, semblable à celle qu'avaient établie les Carbonari italiens à l'époque de la servitude de leur patrie. Un prince, ancien fonctionnaire public, présidait le cercle de Pétersbourg; un grand propriétaire terrien celui de Yaroslaff; un manufacturier millionnaire celui de Tamboff, et un juge retiré, jouissant d'un crédit sans égal grâce à son intégrité sans tache, contribuait à cette propagande en lui consacrant environ quarante mille roubles, pris sur sa bourse particulière. La province de Pawsa avait pour principal juge de paix un socialiste ; dans celle de Viatka, la députation de la noblesse passait pour réunir les hommes les plus considérables du parti, et le gouverneur général était considéré comme l'homme-lige du Conseil des étudiants, qui lui-même se trouvait soumis à son tour aux ordres et aux instructions de la Commission centrale résidant à l'étranger. Le beau sexe montrait un fanatisme novateur semblable à celui qui enflammait les jeunes Romaines aux premiers siècles du christianisme et les jeunes Françaises aux premiers jours de la Révolution. La fille d'un général soutenait les écoles socialistes ; la femme d'un colonel de gendarmerie poussait ses propres fils à la propagande de la mystérieuse doctrine ; des jeunes filles, appartenant à des familles de conseillers privés de l'Empereur, endoctrinaient les paysans innombrables de leurs vastes propriétés. La poussée de toutes ces forces réunies était si grande, si impétueuse, si absolument insurmontable, que l'agent impérial se désespérait, et qu'on l'entendit déclarer solennellement l'impossibilité de connaître tous les cercles et de poursuivre tous les sectaires affiliés à une religion qui englobait toute l'étendue de l'Empire. Les hautes classes russes ressentirent alors quelque chose de cette impulsion révolutionnaire qu'ont ressentie les hautes classes françaises à la fin du siècle dernier, et qui les poussait à combattre pour la République dans les campagnes américaines, et à déposer, dans la nuit du \- août, leurs propres privilèges au pied de la tribune, ce Thabor de la Liberté. El les classes élevées se confondent avec le parti orthodoxe, avec le parti purement russe, avec lequel elles veulent restaurer l'antique reli-
gion grecque et l'empire tel qu'il existait avant Pierre le Grand, en combattant comme une ennemie implacable la dynastie allemande', qu'elles accusent d'avoir détruit l'originalité moscovite, en créant dos bureaucraties serviles et en subordonnant les intérêts russes à ceux qui leur sont le plus opposés, à ceux de l'orgueilleuse Allemagne.
VI. — Cette situation intérieure de la Russie se trouve compliquée par la situation extérieure qui, de l'avis général, présente deux menaces de guerre ayant pour causes, l'une ses conquêtes en Asie, l'autre ses ambitions en Europe. Lentement, comme pour détourner l'attention, l'empire moscovite s'est étendu d'une façon considérable dans le centre de 'l'Asie. La presse anglaise, alarmée par ces conquêtes, a fréquemment sonné le tocsin, inspirant, il faut l'avouer, de profondes inquiétudes aux flegmatiques hommes d'État de son pays, mais sans les résoudre à une action constante et décisive. Il est bien vrai que les Puisses s'empressent de les rassurer en leur disant, des mémoires géographiques et des cartes militaires aux mains, qu'une complète ignorance de l'Asie centrale peut seule expliquer des appréhensions si vaines et si peu fondées. Si les postes militaires qui garnissent les frontières de la Sibérie se sont acheminés et ont gagné du terrain dans toutes les directions, s'ils ont été renforcés, c'est qu'ils étaienl en butte à des combats continuels, à des assauts imprévus, et que leur marche en avant était indispensable à leur sécurité. Ces raisons de légitime défense ont été opposées atout, ainsi que l'instinct de conservation, qui est de la même nature, et elles ont servi à étendre jusqu'au Turkestan les possessions de la Russie. Pendant cent vingt-trois ans celle-ci a supporté toutes sortes d'outrages, de défis, d'attentats; après avoir vu ses représentants égorgés dans des guet-apens barbares, ses troupes décimées pardes attaques continuelles, elle s'est enfin décidée en 1840 à faire une expédition, au milieu d'interminables plaines desableet à travers l'immensitéde déserts glacés, au milieu desquels disparut, dans un épouvantable désastre, une armée entière, dévorée par l'insatiable voracité des steppes sauvages.
La paix demandée parle Khan et confirmée en 1842 ne fut guère de la part de ce barbare batailleur qu'un prétexte pour reprendre haleine et un piège tendu à la Russie. Dans ces conditions, les nouveaux mouvements des postes militaires, cette frontière mobile, ne suffirent plus, pas plus que les explorations du lac Aral et la flottille qu'on lança sur ses eaux ; si le Khan de Khiva ne bougeait pas, il précipitait en revanche sur le camp moscovite les féroces Kirghises du désert, qui se réunissaient et se séparaient comme les nuages pendant la tempête, se soustrayani à toute attaque sérieuse et à toute tactique régulière. C'est pourquoi les Russes se trouvèrent contraints de faire rentrer les ^steppes déseil> dans les limites de leurs possessions et de donner pour frontière à leur empire, non pas le désert avec ses tribus nomades, mais les pays occupés par des populations sédentaires, fixées au sol par la force d'une civilisation imparfaite, il est vrai, mais supérieure à l'état primitif et'sauvage^ de ces [légions agressives,
engendrées comme des monstres fantastiques par les océans de sable, dans l'immensité de cette Asie que les historiens occidentaux des premières invasions germaniques appelaient « le nombril du monde ». Rhiva a été annexé à l'empire russe, mais cette annexion est insuffisante : il lui faut établir sa frontière au nord de l'Afghanistan et de la Perse. Ainsi, même malgré la prise de possession de l'oasis de Merv, où la Russie a actuellement fixé la limite des conquêtes qu'elle a poussées depuis les bords de la mer Caspienne jusqu'au centre du continent asiatique, les Anglais n'ont pas de motif de s'alarmer, disent les Russes, puisque les possessions russes sont séparées des possessions anglaises par une étendue de sept cents kilomètres et par une inexpugnable chaîne de montagnes.
VU. — Les hommes qui connaissaient l'intérieur de l'Asie conseillaient à l'Angleterre, pour prévenir les complications futures et pour y parer en temps utile, d'imiter le procédé de la Russie et d'occuper Hérat, dont les Russes se sont emparés sur la frontière persane, et qui, comme Merv, est un point stratégique important sur la roule de la Chine aux Indes. Mais la question territoriale n'est pas la plus importante des questions anglo-russes. Tandis que les possessions asiatiques de l'Angleterre se trouvent à une grande distance de la Métropole et du gouvernement, les possessions asiatiques de la Russie apparaissent comme résultant d'une extension naturelle de l'Empire; alors que la domination anglaise revêt un caractère purement commercial, impropre à séduire les imaginations orientales, si ouvertes au merveilleux, la domination russe, au contraire, présente un caractère militaire et impérial, complètement en harmonie avec le génie de l'Asie; tandis que l'Angleterre professe une religion sévère, extrêmement austère, reposant sur l'indépendance de la critique individuelle, peu propre à remuer les peuples mêmes du midi de l'Europe, la Russie professe une religion absolument orientale, avec des rites poétiques, des mirages merveilleux et des traditions asiatiques, la seule peut-être qui soit capable de séduire et d'attirer vers le Christianisme des peuples nés sur la terre des mystères et sous le ciel des prodiges.
C'est pour cela que les craintes de l'Angleterre en Asie en présence des progrès de l'Empire russe me semblent on ne peut plus fondées. A peine fixe-t-on les yeux sur les horizons lointains de l'Asie, on voit surgir spontanément la question qui domine toutes les autres aujourd'hui en Europe, la question d'Orient. Les événements européens se déroulent par séries autour d'un fait capital que l'on dirait doué, au milieu de la politique courante, de l'importance que possède l'astre central dans la mécanique céleste. Depuis 1848 jusqu'à 1853, tout ce qui s'est passé en Europe s'est groupé autour de deux événements principaux : la proclamation de la République et celle de l'Empire en France. De 1853 à 1859 les faits principaux furent la guerre de l'Angleterre et de la France contre la Russie, et la guerre du Piémont et de la France contre l'Autriche. Depuis 1859 jusqu'à 1866 toute la politique gravite autour de la rivalité de l'Autriche
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et de la Prusse, et de 1866 a 1870 elle se rapporte surtout à l'antagonisme de la France et de la Prusse. Aujourd'hui, depuis les modifications du traité de Paris, qui fut la revanche obtenue par la Russie des humiliations subies par elle en Crimée, les questions européennes sont subordonnées à celle qui les absorbe toutes, à la question d'Orient, si pleine de dan-ers. Et, en même temps que se pose la question d'Orient, réapparaît, avec toute son importance, un problème non moins périlleux, celui de L'unité de la race slave, plus fertile encore en guerres et en catastrophes (pie celle de la race allemande, dont le travail intérieur fut l'occasion de tant et de si désastreux combats.
VIII. — Cette grande Russie possède, avec le sentiment de l'individualité communale propre aux peuples jeunes, le sentiment national, apanage des peuples mûrs, et aussi une autre idée qui commence aujourd'hui à germer dans les cœurs, et qui s'accroîtra dans l'avenir, l'idée de race. Le slavisme ■ se manifeste et s'affirme avec force. Vivement combattu par ceux qui croient voir en lui une confirmation de l'orthodoxie traditionnelle et un soutien du régime autocratique, ce principe s'accrédite au point que d'illustres critiques l'ont indissolublement uni à l'émancipation, aussi bien nationale que politique, des races et des peuples orientaux.
J'ai rencontré une nuit, chez la princesse Troubetzkoï, le célèbre orateur de Prague, Riegel, un des principaux défenseurs en Orient de ces principes slaves qui s'emparent aujourd'hui de quelques esprits éminents,et qui passeront demain, par la mystérieuse infiltration des idées, de l'ordre des pensées à celui des faits, au point de pénétrer jusqu'au cœur même des sociétés auxquelles ils ont été consacrés. Et Riegel démontrait, avec un grand nombre de dates, avec une véritable clarté d'expression, que le slavisme est né chez les peuples persécutés et opprimés, chez les peuples qui avaient besoin de puissants soutiens pour réaliser leur émancipation, et qui ne pouvaient rencontrer ces soutiens qu'en Russie. Selon lui, le peuple moscovite n'a pas été le promoteur du mouvement panslaviste : ce mouvement est dû aux différents peuples slaves qui n'ont pu supporter le joug de leurs dominateurs, Autrichiens, Allemands, Hongrois ou Turcs. On a vu surgir du sein de ces peuples opprimés d'illustres philosophes qui ont montré que la langue liturgique de l'Église russe est aux idiomes slaves modernes, ce que le latin ecclésiastique est aux langues néo-latines. C'est de ces peuples courbés sous le joug que sont sortis les historiens qui ont évoqué les temps disparus de l'unité de leurrace; les poètes qui ont demandé à l'aigle moscovite de déployer ses ailes et de diriger son vol au midi, à l'occident, vers ces bouches du Danube alors peuplées de nations esclaves comme en d'autres temps les bouches de l'Ëuphrate ; leurs appels s'élevaient de ces Alpes neigeuses où l'on entendait grincer tant de chaînes, alors que le Créateur les avait dressées pour être des temples de la liberté et du droit; ils sortaient de ces forêts, obscures et profondes des Balkans où le Croissant brille comme un astre sinistre, de toutes ces gémonies qui, pour se convertir en forteresses de l'émancipation universelle, n'alten-
daient que le cri de. guerre éclatant qui devait venir des régions du nord. La vérité est que si nous recherchons des idées plus précises et plus exactes sur le panslavisme, c'est en Bohême et chez leséminents écrivains de ce pays que nous les trouvons.
C'est là que l'on voit parfaitement reconnu le caractère fondamental des diverses familles slaves ; c'est là qu'est faite la critique de l'Empire, moitié germanique moitié mongol, de la Russie, qui s'est placé au-dessus de l'originalité historique et de l'indépendance intérieure de la nation; on y accuse les Allemands et les Magyars d'être des oppresseurs et des tyrans, et la Pologne y est vertement blâmée de se soulever contre les intérêts de sa propre race ; enfin, on y trouve signalées les limites de la confédération de ces jeunes peuples qui ont la même provenance, la même origine spirituelle dans le passé, et qui, dans l'avenir, auront une même patrie, sans préjudice de l'autonomie correspondant à leurs diverses nationalités.
IX. — La France consacre au grand représentant des Slaves un triomphe en présence de la grandeur duquel ce qui se passait autrefois à Rome semble bien petit. En sorte que, comme la France possède le privilège d'avoir une influence spéciale sur le monde, — aussi bien par sa situation géographique centrale sur notre continent que par le tour communicatif de sa langue et de son génie, — les cercles politiques ne s'occupent pas d'autre chose et que les journaux quotidiens sont remplis du récit des voyages du Czar, bien que ce soient des voyages d'agrément et de noces, et des entrevues de ce souverain, encore qu'elles revêtent un caractère purement amical et privé. Il faudrait ignorer une partie considérable de l'histoire contemporaine et une phase capitale du développement de l'esprit moderne pour ne pas connaître les nombreuses visites faites par le puissant monarque et les toasts non moins nombreux qu'il a prononcés au cours de ses longs déplacements sur terre et sur mer.
La Russie et l'Autriche sont ennemies, non seulement à cause de l'ingratitude historique dont cette dernière puissance fit preuve au moment de la guerre de Crimée envers Nicolas Ier, qui avait été le sauveur de sa couronne brisée en cent morceaux sous les coups de la Hongrie, lors de la révolution de 1848, et c'est là une raison parfaitement légitime de cette hostilité, mais aussi parce que les deux nations aspirent à établir leur hégémonie, leur prédominance sur le Midi oriental et à s'emparer des dépouilles de l'Empire turc agonisant. Les visites des Czars à l'Autriche ne pouvaient passer pour purement courtoises et elles étaient particulièrement chaleureuses et sincères tant que dura l'union des trois empereurs, à l'époque qui précéda les désastres de la politique russe en Bulgarie et jusqu'à l'heure où la conspiration autrichienne revêtit une forme parfaitement claire sous la personnalité de Ferdinand de Cobourg qui, aujourd'hui traître à l'Autriche, s'est rangé sous les lois du Czar.
L'entrevue avec l'Empereur allemand n'a été "de même que de pure courtoisie. Tout souverain moscovite est contraint, — depuis que les idées panslavistes sont l'objet d'une véritable prohibition chez les puissances de
l'Europe centrale, — de démontrer d'une manière palpable qu'il oublie son origine allemande et s'en tient à l'idéal rêvé par les moujiks, à l'idéal d'un patriarche, despote populaire comme Yvan le Terrible, dont nous avons fait mention ci-dessus, empereur et pontife tout ensemble, disposant à son gré du corps et de l'âme de ses nombreux vassaux. Pierre le Grand, Catherine II, Nicolas Ier et les deux Àlexandrcs se distinguèrent par leur penchant pour l'Allemagne, qu'ils croyaient être une grande école scientifique et artistique, et par leur amour pour tous ceux dans les veines desquels coulait ce sang allemand, dont ils s'enorgueillissaient hautement de descendre. Mais ce sentiment atavique des empereurs moscovites modernes était hostile au sentiment commun de tout le peuple russe, convaincu que sa nationalité et ses traditions surpassent de beaucoup en mérite intrinsèque et en qualités politiques le génie allemand, élevé jusque sur le trône par la dynastie régnante, d'origine et de tendances étrangères. C'est pourquoi le dernier Alexandre de Russie, mort récemment, le père de ce Czar qui enthousiasme aujourd'hui le cœur et l'esprit de la France, s'est complètement détaché des Allemands, et, pour démontrer d'une façon objective la vérité de ce détachement, auquel on n'aurait jamais cru, a accepté d'entrer en composition avec la France, ce qui était certainement si contraire à ses instincts. La même politique est suivie par son lils. Aussi les deux entrevues avec l'empereur d'Autriche et l'empereur d'Allemagne n'ont eu d'autre sens que celui-ci : faire preuve envers les rois voisins et amis d'une sincère courtoisie, ce qui revient à dire que le fait pour le Czar de se rendre en France ne signifie pas qu'il prend fait et cause dans les querelles des peuples occidentaux, en sorte que ses relations avec la France ne comportent aucune velléité de guerre ni aucun projet de nature à menacer la paix et l'équilibre européen.
Aux yeux des fins diplomates de Pétersbourg, c'était cependant une chose extraordinaire que faire accepter sans réserves à la France, où est profondément enracinée la République, la seule personnification des idées antiques et du régime despotique qui reste aujourd'hui au sein de l'Europe chrétienne, et cela par les même voies, par les mêmes moyens que signalaient à Catherine de Russie les impatiences du bon Gustave de Suède pour combattre la France révolutionnaire, parce que tous deux la croyaient sur le point d'enfanter la première République, à laquelle cette nation inspirée a effectivement donné naissance.
X. — Si les visites du Czar en Allemagne et en Autriche n'ont présenté qu'un caractère courtois et pacifique, celles qu'il a faites du roi de Dan ■mark et à la reine d'Angleterre ont été d'une nature absolument particulière et intime. Les premières ont eu une allure diplomatique, les secondes ont été d'ordre purement familial; les unes se sont rapportées à l'État cl à sa complète sécurité, les autres au foyer et à ses saintes expansions. A Vienne et à Berlin, Nicolas cherche des amis pour l'aider à maintenir l'ordre et l'équilibre européens; il se rend à Copenhague et à Balmoral pour y
rencontrer des parents qui lui rappellent le souvenir de son père défunt et qui lui inspirent ces saintes affections du foyer existant nécessairement jusque dans les cœurs impériaux et jusque sur les plus grands trônes, véritable pierre où brûle la flamme du sentiment, indispensable à la famille, flamme qui ne sert pas seulement à réchauffer la nourriture du corps, mais qui réchauffe aussi les cœurs, pierre sacrée qui semble la dalle du sépulcre et du panthéon des ancêtres, car la vie s'alimente et se nourrit de la mort. Bien faible est l'utilité qu'a pour le Czar, dans le domaine politique, sa parenté avec le roi de Danemark, mais il n'en est pas de même sous le rapport des sentiments. Les nations boréales ou Scandinaves, de même que la nation danoise, d'origine purement normande, sont bien tranquilles au point de vue de l'organisation intérieure et civile, mais ne jouissent pas d'une égale tranquillité dans l'ordre politique, et, tandis que le roi de Danemark, Allemand d'origine, peut à peine s'accorder avec son Parlement, très excité contre lui depuis nombre d'années, de son côté le roi de Suède, d'origine française, ne peut guère conduire sûrement le char de l'Etat, auquel sont attachés par force deux gouvernements si dissemblables et si disposés à se désunir, celui de Stockholm et celui de Christiania, l'un patricien et protectionniste, l'autre démocratique et partisan des droits de l'homme et du libre-échange. Aussi aucune relation ne peut se lier avec la Suède et avec le Danemark, deux quantités qui ont certes une valeur intrinsèque propre, mais qu'il est impossible de compter au milieu de cette somme de multiples facteurs tels que ceux qui représentent de véritables forces dans le mécanisme compliqué de la politique européenne Alexandre III allait tous les étés, avec sa famille, au milieu des forêts boréales, à la rencontre d'affections intimes, de même que Guillaume H, à la recherche de sublimes émotions, s'embarque, chaque été, pour les côtes de Norvège, afin d'y contempler le soleil de minuit. Nicolas vient de renouveler cette coutume de son père, de même qu'il a continué sa politique internationale, principalement h l'égard de la France.
De tous les plaisirs auxquels se livre le plus volontiers le jeune empereur, celui qui lui plaît le mieux est l'exercice de la bicyclette, et il a trouvé dans les forêts du Danemark l'espace nécessaire pour se livrer à la pratique et à la jouissance de ce plaisir. Monté sur sa machine, il s'était éîoigné du palais et croyait être seul, — et la solitude est particulièrement agréable à ceux qui sont contraints d'être toujours en représentation, — lorsqu'il aperçoit une ombre qui le suit, un homme qui court derrière lui à fond de train, s'avançant jusqu'à la bicyclette; il se retient tout d'abord de gourmander et de chasser sur-le-champ hors de sa vue l'importun coureur qui semblait accomplir un engagement et s'efforcer de gagner un pari. Mais quel n'est, pas son mécontentement lorsqu'il apprend que cet impudent fâcheux n'est rien moins qu'un agent de la police russe, chargé par l'administration pétersbourgeoise de ne pas perdre le Czar un seul moment de vue, même au milieu de sa famille, de tous les côtés et à chaque instant!
Et cela parce que le poignard du nihilisme est suspendu, invisible et menaçant sur la tête du Czar, comme la faux cachée du spectre de la mort sur la tête de tous les hommes. Après avoir visité leur famille danoise, le Czar et la Czarine se sont rendus auprès de leur famille anglaise. Nicolas est le propre neveu de l'héritière du trône anglais, la belle et vertueuse princesse de Galles, étant le fils d'une de ses sœurs; sa femme est nièce de la reine, car elle est fille de cette célèbre princesse de liesse dont les écrits, publiés après sa mort, ont donné lieu à d'innombrables commentaires, qui vivait dans une pauvreté absolue, et qui, au-millieu des nuages allemands, pour chasser l'ennuiet le chagrin qui le suit, se livrait sans réserve au téméraire exercice des spéculations métaphysiques. Il est certain que, pendant une longue période de temps, Alice s'éprit du système professé par l'extrème-gauche hégélienne, système complètement athée, dont le maître préféré était le célèbre Strauss, qui s'était élancé des chaires de Zurich, pour nier, en quatre volumes d'une allure magistrale et d'une érudition toute germanique, la divinité de N. S. Jésus-Christ et la véracité de nos saints Évangiles. Mais il parait que la lille n'a pas hérité de ces velléités métaphysiques de la mère ; elle s'est contentée de lire son Évangile luthérien et de suivre ses offices dans les églises protestantes. Je ne crois pas aux unions d'inclination en ce qui concerne les rois et les empereurs, de même que je nie la foi religieuse de ceux qui abandonnent une couronne éternelle dans le ciel pour une couronne éphémère dans le monde. Mais la presse affirme que la Czarine fait exception à cette loi, qu'il lui a profondément coûté de changer de religion pour changer de patrie, et que seul l'amour l'a poussée à sortir de cette sévère Église protestante pour entrer dans l'Église grecque, si semblable aux Églises asiatiques.
XL — On dit que la reine Victoria a pesé, de tout le poids de sa grande autorité, sur sa petite-fille en larmes, pour la pousser à changer de religion afin qu'elle put ceindre la couronne pontificale slave. La reine d'Angleterre passe en religion pour une puséiste, c'est-à-dire pour une sectatrice de l'anglicanisme extrême, qui, avec ses canons, ses dogmes et sa discipline, se rapproche de l'Église catholique à laquelle il prend ses chapes pluviales, ses cierges allumés, son encens parfumé, et la souveraine se considère comme la barrière mise entre les puséistes et le pouvoir pontifical, plutôt à cause de l'amour qu'elle porte à son pays que par une contradiction quelconque avec le Credo antique et orthodoxe.
Mais disons, à l'honneur des femmes qui appartiennent à la religion catholique pure, qu'elles semblent se résoudre moins facilement aux abjurations et aux apostasies que celles qui ont été élevées dans le giron des églises luthérienne et byzantine, sans doute parce que l'Église romaine, la véritable Église universelle, possède une autorité et une organisation supérieures à celles des églises hétérodoxes ou schismatiques. L'unique dérogation qui ait été faite à cette loi est imputible à une infante de Parme, première fille de Charles VII, appartenant à la dynastie bourbonienne bis-