‹ La politique européenneChapitre 2 sur 16 · NOUVELLE REVUE INTERNATIONALE · texte numérisé non relu

NOUVELLE REVUE INTERNATIONALE

pano-italierme, qui a laissé baptiser suivant le rite byzantin son premierné Boris, issu de son mariage avec le prince Ferdinand de Bulgarie. Au contraire l'Impératrice deBussie a quitté, pour régner, l'Église luthérienne pour l'Église grecque, et les princesses héritières de Grèce et d'Italie se sont converties, pour s'asseoir sur un trône, l'une du protestantisme à la religion byzantine et l'autre du culte des Slaves à la religion romaine. La reine Victoria, à cause de son intervention dans le mariage du Czar et de la Czarine et en raison du bonheur qui couronne l'union de ces deux jeunes gens, méritait bien la visite familiale qu'ils lui ont faite et les preuves d'affection qu'ils lui ont données. C'est pour démontrer le caractère intime de cette visite qu'aucune fête officielle n'a été donnée à la cour d'Angleterre. Les souverains russes, enchantés des paysages écossais, se sont contentés de la pure jouissance que procure la contemplation de ces célèbres perspectives et des hommages improvisés des rudes montagnards du pays. Il est naturel que l'Ecosse les ait charmés. Ses rivages continuellement battus par la tempête; ses prairies où le foin pousse si abondant, et où croit pour les bœufs une herbe fraîche et parfumée ; les filets rustiques dont les bergers entourent les troupeaux de moutons et où ils recueillent la laine semblable à de la soie ; ces ruisseaux qui se précipitent des montagnes à travers les vallées et les plaines, au milieu d'énormes fougères arborescentes; ces lacs azurés qui s'étendent silencieux au pied des montagnes vertes, célébrées par les poésies ossianiques, et que cachent les ondulations du sol; les nuages légers confondu avec les neiges amoncelées sur les sommets des montagnes : tout se prête à des contemplations esthétiques absolument semblables, par les extases et les ravissements qu'elles procurent, aux contemplations religieuses. L'Ecosse se distingue en effet par son caractère poétique. Il est impossible d'oublier lorsqu'une fois on les a parcourues, les scènes d'amour décrites par l'immortel Gœthe, lorsque Charlotte et Werther lisent au son du piano, l'épopée ossianiquc d'où s'exhalent des parfums embaumés, où Von entend le murmure des forêts, le bruit tumultueux des torrents, le souffle puissant de l'aquilon, le mugissement des bœufs, le roucoulement des tour terelles, le rugissement de la tempête, les vibrations des sapins, les cris des mouettes et des corneilles, et d'où montent les accords célestes de tous les sons combinés dans l'hymne que joue sur un mode sublime l'orgue gigantesque de cette cathédrale qu'est l'Univers immense.

La poésie gallique d'Ossian, le vol sinistre des sorcières du régicide Macbeth, immortalisées par la tragédie et par l'opéra; la triste légende de Marie Smart, surgissant des forteresses crénelées, au milieu des rochers qui surplombent les vallons embaumés; les récits du grand romancier Walter Scott mettant en relief à chaque détour du chemin et sur chaque ruine une tradition qui rappelle et redit tout ce qui peut frapper et le cœur et la mémoire; la musique de Lucie où se trouvent unis l'amour et la mort, de même qu'auprès du château nuptial, illuminé par d'éblouissantes clartés, s'étend le triste cimetière assombri par les cyprès et les saules pleureurs;

et même le costume si célèbre des Ecossais, grâce auquel leshighlanders aussi légers que les daims qui parcourent les forêts, combattaient dans les huiliers sauvages qui couvrent leurs montagnes; tout cela donne un prestige extraordinaire à l'Ecosse aux yeux des voyageurs, surtout lorsque ceux-ci jouissent du bonheur qui entoure aujourd'hui ces jeunes souverains, dont la lune de miel a été traversée par des chagrins et par des deuils, et lorsqu'ils aiment qu'au charme des choses viennent s'ajouter les vibrations des nerfs et les fantaisies de l'imagination. C'est pourquoi les chevauchées et les chasses se sont succédé à travers les montagnes et dans des domaines où ne peuvent pénétrer les profanes, au milieu de bois et de buissons où les faisans et les cerfs s'offrent aux coups des chasseurs emportés par leur passion presque belliqueuse; et le couple impérial a pu jouir là de cette solitude si agréable aux rois, au milieu de ces montagnes dont les assises sont plus solides que celles de leurs trônes si diminués et en butte à tant d'attaques. Les fêtes données au Czar en Ecosse sont uniquement des fêtes intimes.

XII. —Les jeunes souverains ont vécu huit jours en famille, se donnant la satisfaction de paraître de simples mortels, car si les hommes qui occupent le bas de l'échelle sociale cherchent à s'élever, ceux qui sont en haut tendent au contraire, — à part de rares exceptions qui sont le fait de quelques insatiables ambitieux, - à s'abaisser et à se confondre avec les inconnus, avec les ignorants, au sein de la nature, débarrassés du joug de l'étiquette, des cérémonies, des adulations, des pompes, des protocoles,1 qui peuvent dorer leurs chaînes sans cacher leur l'esclavage.

Le Czar et la Czarine se sont promenés où ils l'ont voulu ; ils ont chassé où et quand il leur a plu ; ils sont sortis de chez eux comme de modestes bourgeois et ont entendu à la paroisse le sermon sage et mesuré du prêtre presbytérien, pour dissimuler en cette journée du dimanche ce qui manque irrémédiablement à leur culte orthodoxe et byzantin. Là, tandis que le Czar aura quelque peu compris l'esprit et la forme de ce sermon luthérien, formule du christianisme démocratique et libéral qui a produit les républiques hollandaise et américaine, et que son père a persécuté avec une cruelle fureur, la Czarine se sera souvenue avec émotion que ses pères relevèrent dans une religion du tronc de laquelle jaillirent le puritanisme de Knox et la théologie de Calvin, qui donnèrent naissance à dos religions bien différentes de l'Église orientale ou grecque et de l'Église occidentale ou romaine. Mais enfin, lorsqu'on habite des palais où s'étalenl les pierres précieuses, et qu'on assiste à des ofiiees où des auditeurs tels que les empereurs semblent plus dieux que Dieu lui-même, il doit y avoir une compensation agréable et l'on doit ressentir un véritable charme à écouter des sermons qui s'adressent à tout le monde, et à se confondre avec les paysans croyants, dans une chapelle de village où pénètre au lieu d'encens l'odeur des campagnes, et où se mêle au son des cloches de l'office le bruit de> clochettes du troupeau. Et cependant il a fallu quitter tout cela.

Lesdevoirs des puissants de ce monde, c'est-à-dire la guerre et la politique,

sont sans pitié. Un peuple, exalté par une excitation collective de ses nerfs sociaux, attendait les souverains de l'autre côté des flots du détroit, et il n'y avait plus qu'à troquer le silence des campagnes idylliques et sereines contre les hourras et le tumulte d'une multitude fébrile. Tant que l'Empereur et l'Impératrice sont restés en Angleterre, ils ont gardé l'incognito autant que cela a été possible ; mais dès qu'ils arrivèrent sur les rivages de la Manche, leur voyage perdit son allure ordinaire et simple pour se transformer brusquement en une immense procession, semblable, par ses splendeurs d'apparat et par l'exaltation de la foule, aux processions hindoues, où les fidèles vont jusqu'à se jeter sous les roues des chars de leurs idoles, parce que ceux-ci, en les bénissant, les comblent d'allégresse, tout en les écrasant et les assassinant. L'escadre anglaise, composée d'un grand nombre de navires, a escorté les voyageurs impériaux jusqu'à la ligne idéale où prennent lin les eaux britanniques et où commencent les eaux françaises, les remettant ainsi entre les mains des plus enthousiastes de tous les amphytrions obséquieux qu'ils ont rencontrés au cours de leur long voyage à travers l'Europe. Le Czar s'est dirigé sur son propre yacht vers Cherbourg, cl à peine avait-il mis le cap sur ce port qu'il était reçu par l'escadre française, ayant au sommet de ses mâts le drapeau de Valmy, qui mettait les rois en fuite, et aux accents de la Marseillaise qui faisait les peuples rois. Cherbourg! Que de pensées, que de souvenirs évoque ce nom ! que de zones géologiques où se découvrent toutes les couches terrestres qui constituent l'écorce de notre planète si bien connue aujourd'hui ; que d'époques et de souvenirs historiques en arrivent à s'identifier avec les époques et les souvenirs historiques de tout un peuple! Un jour camp de César, marquée sous un autre nom sur l'itinéraire d'Antonin ; battue et ébranlée plus tard par le flot des invasions barbares qui commencent par les Allemands et finissent avec les Normands; possession espagnole à l'époque de Charles le Mauvais, roi de Navarre, au quatorzième siècle; enjeu de la lutte engagée entre Français et Anglais ; — c'est à la fortifier que Vauban l'illustre ingénieur militaire de Louis XIV, a prouvé l'excellence de son art; c'est dans ses murs que travailla plus tard un autre militaire, non moins célèbre que Vauban, ce déséquilibré, cet agité qui avait nom Dumouriez; c'est là que le malheureux Louis XVI rencontra un rayon d'espérance et une minute de félicité; c'est à Cherbourg que la Hestauration mit le pied sur le sol français, en 1814, représentée par le jeune duc de Berry, et c'est de ce grand port que partit le dernier Bourbon, Charles X, en 1830, pour ne plus jamais remonter sur le trône de France. Dorénavant Cherbourg ajoutera un fleuron à sa couronne de glorieux souvenirs, pour rappeler l'entrée du Czar en France par les portes de son magnifique arsenal, ainsi que la revue solennelle d'une escadiv qui, bien que sur le pied de guerre, ne doit servir qu'au maintien de la paix cl de la liberté européennes.

XIII. — Apres avoir passé les revues réglementaires et accepté les banquets officiels j le Czar a quitté la préfecture maritime de Cherbourg

pour se diriger vers la capitale de la France. C'est peu de dire que, pour le séjour du Czar à Paris, on a observé, bien que la France soit en république, tout le cérémonial que peut exiger la plus scrupuleuse étiquette des cours.

On sait que la France a renoncé au protocole des cérémonies de palais observé dans presque toutes les demeures royales, pendant les cent dernières années. Il régnait alors en Espagne d'une façon absolue. On n'a qu'à ouvrir quelque livre sur les fêtes données autrefois dans les cours, principalement au xvi° siècle, pour rencontrer des protestations contre l'étiquette bourguignonne et des réclamations au sujet des complications et des ennuis qui en résultaient. Le Czar, lui aussi esclave d'une étroite étiquette, a été reçu en France, grâce au tact d'un ministre distingué tel que M. Hanotaux, absolument comme s'il se fût trouvé en Russie.

Deux particularités ont marqué à Cherbourg le voyage impérial : l'une réside dans le fait fâcheux plutôt que dangereux, que l'état do la mer a causé la destruction de la moitié du débarcadère et a ainsi retardé le débarquement. Un Romain fût rentré chez lui, mais le Czar ne pouvait retourner en Russie. La seconde de ces particularités, plus agréable il est vrai, est l'impression causée par la Czarine sur l'esprit de tous ceux qui ont eu le plaisir de la voir. Sa printanière jeunesse, ses noces et sa maternité récentes, sa beauté, ses superbes cheveux blonds, l'éclat divin de ses yeux bleus, le sourire de ses lèvres roses, la souplesse et l'élégance de sa taille élevée, dont les proportions harmonieuses ajoutent à la majesté de son attitude, lui ont concilié tous les cœurs, tant il est d'hommes qui ne peuvent contempler la beauté d'une femme sans se sentir attirés vers elle, tant il est de femmes qui ne peuvent voir une jeune mère sans que le sentiment de la maternité les fasse tressaillir jusque dans leurs entrailles. Aucun incident ne s'est produit de Cherbourg à Paris. La police, par crainte de quelque attentat, a protégé les hôtes impériaux avec un excès de zèle bien français. Nul révolutionnaire de marque n'a pu parcourir le territoire français sans se précipiter dans les filets du service de la sûreté. C'est ainsi qu'on a mis la main sur l'infâme auteur de cette conjuration où périrent, de la main des Irlandais, les deux illustres délégués envoyés par Gladstone comme représentants du gouvernement anglais pour pacifier l'Irlande, les précautions ont été poussées jusqu'au ridicule. Deux écrivains espagnols qui s'étaientrendusaux fêtes navales de Gênes ont été accompagnés et poursuivis, pendant qu'ils traversaient la France, par la police qui les prenait pour de terribles nihilistes. Parce qu'un certain monsieur, d'allures excentriques, demandait pour lui seul une fenêtre, allant jusqu'à offrir >ix mille iVancsalin de voir le Czar à son aise, on l'a mis en prison jusqu'à ce qu'on sût si, en faisant de telles offres, il obéissait à un caprice personnel ou s'il avait des intentions régicides. En ce qui concerne la sécurité du Czar, tout s'est passé comme on pouvait le désirer. En présence d'un pareil spectacle, je ne peux moins faire que de rappeler un souvenir de jeunesse qui est resté vivace dans

ma mémoire : la visite d'Alexandre II à Paris, en 1867. J'étais à la gare du Nord pour remplir les fonctions de correspondant de journaux américains que j'exerçais dans l'exil. Son entrée fut cérémonieuse et triste, parce que les uns faisaient bien peu de cas du Czar, tandis que d'autres semblaient avoir peine à soulever leurs chapeaux.

Je retournais avec quelques amis de la Sainte-Chapelle aux tribunaux, à travers la salle des conférences, le jour où les vivats en faveur de la Pologne furent crachés à la face du Czar, nerveux et troublé en présence de cette manifestation de la haine des républicains français pour la terrible autocratie moscovite.

Comme j'habitais Auteuil, je m'assis, après la revue de l'hippodrome deLongchamps, et pour voir les hôtes impériaux de la France, à l'endroit du bosquet, voisin de la cascade, de l'angle duquel^Berezowski tira sur Alexandre le coup de pistolet dont fut atteint le cheval de l'écuyer qui se tenait à la portière de la voiture. Après que j'eus vu prendre en ma présence le régicide polonais, j'assistai à la défense que présenta en sa faveur devant les tribunaux le jurisconsulte Arago. C'est grâce à cette défense qu'il échappa à la peine capitale, malgré la préméditation et la pertidie de son crime. Arago plaida que le culte de la Pologne et la haine implacable de la Russie remplissaient le cœur de tous les républicains français. Aussi, lorsque j'ai vu aller à la rencontre du Czar ce sévère et stoïque radical, mon excellent ami Brisson, je n'ai pu m'empêcher de constater qu'en politique toutes les intransigeances sont passagères, et que tous les intransigeants en arrivent parfois à se démentir eux-mêmes. Si les vieux lutteurs de la République de 1848, — ceux qui envahirent le congrès souverain de la nation, quittant tout respect dans leurs discours exaltés, et le dissolvant pour quelques heures, à cause de la Pologne martyre, — si ces hommes, dis-je, levaient la tête et voyaient Brisson en nage, haletant, poursuivre le Czar, dont il reçut depuis la visite, comme s'il fût lui-même un souverain, ils médiraient de cet héritier de leur radicalisme, comme d'un fils ingrat de la Liberté et de la République.

XIV. — Mais telle est la politique : une transaction permanente. Et c'est pour cela qu'il ne faut pas critiquer celui qui, pour de hautes raisons patriotiques, demeurant toujours fidèle à la démocratie et à la République, ne désire pas livrer sa patrie à la Révolution, et se contente, pour rompre les chaînes des esclaves, de proclamer des principes de justice, au moyen d'une évolution progressive, au sein de l'ordre et de la légalité, que l'on ne pourrait troubler en quoi que ce soit sans provoquer la chute et la ruine de tous les droits acquis. L'entrée du Czar à Paris a dû être un spectacle qu'il n'était possible de donner que dans cette colossale cité. Un décor de huit lieues d'étendue, un peuple de deux millions d'àmes, ces choses énormes et invraisemblables, on ne peut les rêver, encore moins les réaliser, sinon à Paris. Bannières, pavillons, mâts, guirlandes, lampions, étendards, loggias à chaque coin de rues, semblables aux autels que l'on élève dans les processions po-

pulaires, musiques et bals pour les passants, vivats de commande autant qu'enthousiastes, fêtes qui paraîtraient déplacées en quelque autre endroit que Paris où le calme s'unit à l'enthousiasme.

C'est à peu près ce qu'ont vu et, pour ainsi dire, touché les deux hôtes impériaux à qui la puissance de leur jeunesse a seule permis de supporter un tel flot d'hommages, d'acclamations, de salutations, le tout rehaussé par une allégresse communicative, dont l'universalité montre que les sociétés ont, elles aussi, un seul cerveau et un seul cœur, aussi bien que les individus, et qu'il existe aussi en elles un système nerveux mu par ce cerveau et par ce cœur. Depuis la gare que l'on avait construite à l'entrée du Bois de Boulogne, où les souverains sont descendus du train qui les avait amenés, jusqu'au palais de l'Ambassade russe, situé dans le quartier Saint-Germain, autrefois quartier aristocratique, aujourd'hui traversé comme tous les autres par un boulevard égalitaire, les cris d'amour et les applaudissements sincères et enthousiastes ont assourdi les airs, comme nous avons coutume de dire dans notre pur et vieux castillan. Dès l'arrivée à l'Ambassade, le cérémonial s'est imposé avec toutes ses implacables exigences, contraignant les monarques à la plus complète et à la plus aveugle obéissance. Leur première visite a été pour l'Eglise dont Nicolas est Pape : comme cette église se trouve à l'extrémité de Paris, le couple impérial, malgré la fatigue de son entrée dans la grande cité, a dû refaire une partie du chemins parcouru, recevant le long du trajet des marque^ de fervent enthousiasme, témoignages de reconnaissance du peuple pour ses hôtes augustes ; et cependant le bruit, disons mieux, le fracas de toutes ces acclamations ne les ont pas fait se départir un seul instant de leur sérénité ingénue.

L'église russe de la rue Daru ressemble à toutes les églises du monde, de même que ses rites ressemblent à tous les rites moscovites, parce que les clercs sont plus fidèles que les monarques à leurs cérémonies et à leurs rites. Des tours orientales avec des coupoles byzantines dorées; des murs couverts de mosaïques d'où ressortent les saints liturgiques dans leur rigidité et leur immobilité asiatique; des lustres en forme de diadèmes votifs comme ceux que les empereurs grecs avaient placés sous les voûtes de Sainte-Sophie, et les rois visigoths sous les voûtes de leurs églises de Tolède; des icônes d'or, incrustées de pierres précieuses, qui semblent souhaiter la bienvenue au milieu de ces splendeurs et de ces richesses; le sanctuaire fermé, aux milliers de couleurs, avec les lueurs de ses nombreux lampadaires, avec l'or de ses ornements, où se célèbre l'office qu'accompagnent les basses profondes des chanteurs, dans une psalmodie semblable aux chants sémitiques des synagogues: c'est là que l'église moscovite do Paris a célébré le Te Deum pour fêter l'arrivée de son souverain, de son

Pontife.

Quel contraste vivant entre toutes ces émotions religieuses, entre toutes ces pensées pieuses, et le banquet officiel de la Présidence, pour l'arran-

gement duquel le protocole s'est creusé la tête et n'a fini par admettre à la table d'honneur, autour du Président, de l'Empereur, de l'Impératrice et de la Présidente, qu'un très petit nombre d'élus, pour marquer ainsi que la masse des convives ne pouvait atteindre aux hauteurs où se trouvent ceux qui président aux destinées des États, ni participer à leur dignité et à leur rang.

XV. — L'esprit des souverains a été véritablement frappé par le spectacle qu'offrait à leurs yeux, en ces nuits féeriques, Paris illuminé. Les arêtes de l'Arc de Triomphe de l'Étoile se détachant sur les ténèbres de la nuit comme une constellation d'astres lumineux; les guirlandes de ballons multicolores placées de chaque côté des avenues d'arbres des Champs- Elysées; l'incalculable série des becs de gaz qui brillent le long de la large et uniforme rue de Rivoli ; ce fleuve se aie de barques dont les feux rouges et bleus glissaient sur les eaux comme les étoiles scintillantes d'un firmament fantastique, dans un arc-en-ciel mobile; les cataractes lumineuses tombant de tous les édifices; en haut les réverbérations du dôme du Panthéon, en bas les ponts illuminés; dans les branches des arbres les fleurs lumineuses, les lanternes vénitiennes; les rampes de gaz enflammant le faîte des monuments; au Trocadéro, les feux d'artifice semblables à de splendides irruptions volcaniques; de tous côtés la blanche lumière électrique mêlée aux feux de bengale ; ont eût dit d'autres cieux, d'autres soleils, d'autres étoiles, comme si la terre fût entrée dans une période paradisiaque et que dans l'espace se répandît une lumière nouvelle.

Parmi les nombreuses visites promises par l'Empereur, il en est trois qui attirent spécialement l'intérêt général : les visites à Notre-Dame de Paris, au Panthéon des hommes célèbres et à l'institut de France.

En ce qui concerne la première, l'Empereur de Russie et Farchevèque de Paris devaient se rencontrer au Congrès universel de toutes les religions, dont s'occupent tant à l'heure actuelle les périodiques européens. Ce pontife de l'Église slave entrant, comme un dévot fervent, dans un des plus grands temples que la religion catholique ait élevés dans le monde, sans se préoccuper aucunement de l'intolérance et du fanatisme des moujiks, de front avec cet archevêque qui lui souhaite la bienvenue avec tout son clergé ; le spectacle des piliers romans, la splendeur des ogives et des rosaces, avec leurs vitraux coloriés, à travers lesquels passent les rayons de lumière, qui, avec leurs nuances mystérieuses, semblent le crépuscule de l'immortalité; tout cela, en dépit des exagérations catholiques des partis religieux extrêmes, concourt à préparer, sans qu'on le sache ni qu'on le cherche, le jour béni, promis par les encycliques de Léon XIII et attendu par tous les chrétiens, où les croyances religieuses parallèles, — au contraire des parallèles mathématiques qui ne se rejoignent jamais, pas même à l'infini, — se joindront bientôt, comme unies dans le sein de Dieu.

Les visites au Panthéon et à l'Institut revêtent égalemen1 une haute signification. Elles montrent que le gouvernement républicain français a

maintenant sa dynastie de Présidents, et que deux chefs d'État, comme Alexandre II et Sadi-Carnot, peuvent tomber sous les coups de la perversité humaine, aussi bien au milieu des oscillations et des variations multiples d'une liberté complète que sous le bâillon et l'oppression du despotisme. Non moins importante est l'entrée du Czar à L'Institut, puisque ce puissant souverain, chef de la plus nombreuse armée du monde, portant sur la tète une couronne d'autocrate et dans la main un sceptre de despote, a rendu un complet hommage à la science, dont les rayons brisent toutes les chaînes et protègent tous les opprimés. Lorsqu'il es! entré dans ce temple où Racine a fait entendre la musique de ses vers inspirés et mélodieux, — où Voltaire s'est moqué des idoles et des idolâtres ; — où, plus tard, Condorcet versait le vin* des espérances dont il était rempli à l'égard du progrès universel, et traçait d'une main ferme, du haut de la tribune française, en 1792, sa formule politique : guerre implacable aux rois, paix et liberté pour les peuples; — où brillèrent les grands orateurs et poètes républicains, depuis Lamartine jusqu'à Victor Hugo, — il était impossible à l'empereur de ne pas reconnaître que la science toujours abstraite, toujours pure, toujours idéaliste, s'est fixée et cristallisée en de grandes institutions progressives, car il n'existe aucun verbe révélateur qui ne finisse par incarner un jour ou l'autre la réalité vivante; il n'est pas de régime qui, — comme hier encore le démontrait la science, — en faisant régner les supplices, l'inquisition, la traite, l'esclavage, tant et tant de crimes et d'erreurs, n'en arrive finalement demain au despotisme et à la guerre.

XVI. — Le Czar ne pourrait mettre le sceau de l'autocratie sur le peuple français, pas plus que celui-ci ne pourrait mettre sur le Czar le sceau républicain. Les écrivains dogmatisants de la monarchie, livrés au culte de leur vieille idole, et bien en peine de rétablir son antique pouvoir, soutiennent, — à l'exemple des derniers Romains qui croyaient, au temps des invasiongermaniques, restaurer la grandeur de leur patrie en replaçant la déesse de la Victoire, ou plutôt son effigie, dans le temple du Capitole, où cesimulacre avait été adoré pendant des siècles et des siècles, — qu'on a restaure le trône en France, parce que le Czar et le Président, entourés d'un très petit nombre d'élus, ont mangé à une table supérieure à celles des autres convives. Rien au contraire, dis-je, — et ce ne sont pas mes idées républicaines qui m'inspirent, mais l'observation et l'expérience, sûr critérium en politique, — rien ne prouve mieux l'existence et la solidité du régime actuel de la France que le fait de voir un Czar, le plus grand despote de l'Europe et peut-être de l'Asie, contraint par une fatalité invincible de boire le vin d'honneur à la table du Président de la plus grande République qu'il y ait en Europe, et de s'asseoir, avec son épouse, eux qui sentent couler dans leurs veines le sang de tant de rois leurs aïeux, sur l'estrade élevée pour leur majesté et leur grandeur, à côté d'un simple tanneur, élu roi temporaire, el porté à la tête du premier État de l'Europe occidentale par la volonté manifeste et légitime d'un peuple libre.

Est-il un événement qui puisse infliger aux prétentions des Bourbons, depuis le duc d'Orléans jusqu'aux ducs de Madrid et d'Anjou, toutes plus vaines les unes que les autres, une désillusion plus grande que le fait de voir le Czar en user, comme avec un collègue et un frère, avec l'homme qui représente et personnifie pour sept ans la nation qui a commencé par décapiter les représentants de la monarchie, qui, depuis, a proscrit tous leurs descendants, non pas seulement sans leur permettre de tenir état de monarques et de princes, mais même sans les tolérer au moins sur le sol sacré de la France démocratique, républicaine et libre? Et qu'ont donc pu faire la coalition et les armements de tous les rois conjurés contre ce peuple français que tous les peuples aiment, parce que c'est à lui que tous doivent également leur délivrance? A peine un siècle s'est-il écoulé depuis les jours difficiles où François d'Autriche sommait le Parlement français de révoquer les lois votées par lui contre la féodalité militaire de l'Alsace, contre la féodalité théocratique d'Avignon et contre la monarchie historique de toute la France; depuis que Frédéric de Prusse, héritier du grand Frédéric, se réconciliait, malgré tant de guerres, avec le petit-fils de Marie-Thérèse et avec son fils, pour se précipiter sur la France et pour la détruire, parce qu'elle avait répandu dans l'atmosphère, jusque là respirée par des esclaves, l'oxygène vivifiant de la liberté; depuis l'époque où Gustave de Suède faisait appel à ses armées et préparait ses vaisseaux pour tenter un débarquement à Cherbourg, en éclaireur de la réaction et de la royauté ; où Catherine II, après avoir hébergé dans ses bibliothèques impériales les encyclopédistes., pères de la révolution, abandonnait sa proie, la Turquie, pour lancer et exciter contre le peuple révolutionnaire cet ours blanc du Nord, hurlant et affamé, qui se nommait Souvarow, suivi de ses apocalyptiques hordes de cosaques; où Marie-Louise dirigeait ses armées sur les Pyrénées, la dynastie de Savoie ses rudes Piémontais sur les Alpes ; où les Bourbons de Naples envoyaient des secours de tous côtés, et où le Pape lançait de Rome l'excommunication majeure contre la France nouvelle, qui, Sybille inspirée, répandant autour de son trépied une terreur farouche, chantant la Marseillaise en chœur et ressuscitant Athènes, expédiait ses soldats aux frontières comme le faisait la Grèce aux temps de Léonidas et de Thémistocle, pour opposer, en un moment de sublime fureur, au dogme de la souveraineté des rois le dogme définitif et suprême de la souveraineté des peuples.

Et pour que rien ne manquât à la sublime consécration de cette œuvre, voici que le Czar s'est présenté dans le Saint des Saints des révolutions françaises, dans l'Hôtel de Ville parisien. Et lorsqu'il y est entré, il y a répété officieusement les paroles qu'il avait déjà prononcées dans un autre endroit de Paris, à l'Elysée, siège de la présidence de la République, à savoir que Paris répand une grande lumière sur le monde. Et en effet, c'est une grande lumière, nous disons, nous, une éclatante lumière, une lumière d'où se dégage naturellement une telle chaleur que, sous son action, les

chaînes se fondent et tombent des brus des esclaves, et les couronnes du front des rois. Et ainsi, ce qu'a consacré Nicolas, en pénétrant dans les salons de cette municipalité parisienne qui a toujours été révolutionnaire, ce n'est pas seulement cette atmosphère de liberté, cette chaleur qu'elle répand, ce sont aussi ses éclairs et ses tempêtes. Lorsque le Czar a gravi le grand escalier du palais populaire, il n'a pu s'empêcher de se .souvenir que Paris et l'esprit parisien ont su attirer à eux un main1 constitutionnel comme Bailly, un maire girondin comme Pétion; que c'est là que L'armée révolutionnaire a forgé de son poing, comme d'un marteau, à l'image de ses idées, un Titan tel que Danton; que c'est au sommet de ce mont Aventin qu'a pris naissance la sentence que le tribun a fulminée ailleurs, menace suspendue sur la tête des rois ; que c'est de là enfin que s'est envolé dans les airs ce tocsin qui a soulevé le peuple en armes contre toutes les monarchies, et qui a retenti depuis le Kremlin jusqu'à Madrid. Pour compléter cet hommage rendu à l'épopée révolutionnaire, le Czar a posé la première pierre du pont qui conduira bientôt les voyageurs modernes à l'Exposition universelle, avec laquelle la France fermera le siècle ouvert par la conquêir. exposition qui prouve le triomphe de la liberté et des droits de l'homme sur le despotisme et la guerre.

XVII. — Il est indubitable que la présence du Czar à Paris, prise par l'opinion pour un acte de politique internationale, profite uniquement à la politique intérieure parce qu'elle affermit la République, et, ce faisant, enracine encore davantage la nationalité française, dont l'existence est si indispensable au progrès de tous les peuples et à la prospérité du monde. Mais, tout en admettant cela comme un fait évident, il est permis de se demander si la visite du Czar peut servir les intérêts internationaux de la France à l'égal de ses intérêts nationaux. C'est là que gît la difficulté. Un des nombreux amis que j'ai toujours comptés en France, et principalement dans le parti républicain, un homme que je peux véritablement appeler un frère, me disait que l'accord franco-russe n'était intéressant et utile «pic pour les Russes. Je ne veux pas dire le nom de cet ami, ni même l'indiquer, parce que les russophiles français sont tellement nombreux et puissants que si je le nommais, cet ami si méfiant à l'égard du Czar, ils seraient capables. quoi qu'il soit mort récemment pour le malheur delà France, de le déterrer comme les cardinaux firent du pape Formose, de troubler son dernier sommeil et de s'acharner sur ce cadavre glacé dont il ne reste plus que les os. Étant donné le caractère enthousiaste des Français, disait mon ami, ils se soulèveraient si la Russie se heurtait à quelque difficulté, surtout si cette difficulté provenait de l'Allemagne, et partiraient en guerre avec une spontanéité unanime, tandis qu'étant donné le caractère moscovite, plus patient, plus silencieux, les Russes, bâillonnés par le despotisme et fidèles aux instructions venues d'en haut, ne bougeraient jamais pour une difficulté quelconque rencontrée par la France, même si elle était le fait de l'Allemagne, et ne partiraient pas en guerre pour secourir leurs nerveux alliés. L'am-

dont je parle, qui n'était pas Léon Gambetta, et qui ne fut du reste pas une personnalité aussi importante, encore qu'il ait occupé une haute situation dans l'Etat français, déclarait que, pour lui, il était à craindre que la Russie lit entrer la France dans tous les conilits auxquels elle se trouverait mêlée, tandis que la France ne pourrait obtenir de la Russie la réciproque. Mon ami parlait comme un prophète.

L'année dernière, des difficultés se sont élevées entre Russes et Japonais en Corée el en Mandchourie, et le gouvernement français est courageusement intervenu en laveur du gouvernement russe pour le sortir de ses embarras. Au contraire, de graves litiges ont divisé et divisent toujours la France el l'Angleterre en Egypte, et cependant quel service la Russie a-t-elle rendu à la France dans cette question capitale? A l'heure actuelle, nous ne savons pas de source certaine si le Président de la République française et le Czar de Russie ont signé un traité d'alliance, tandis que nous savons, à n'en pas douter, qu'une alliance unit l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne. Les gens plus téméraires dans leurs affirmations assurent qu'il existe un traité purement défensif, aucunement offensif, et qui n'est pas relatif à l'ensemble des événements. Si la France et la Russie se voient attaquées, sans que l'une ou l'autre soit provocatrice, elles s'uniront pour se défendre contre tout et contre tous; mais si quelqu'un des deux peuples se fait agresseur, ce sera pour son compte et à ses risques et périls, sous sa responsabilité particulière et propre, sans pouvoir réclamer de son alliée le moindre soutien, le moindre secours. La Double-Alliance, comme la Triple-Alliance, se propose d'assurer la tranquillité de notre Europe et le maintien de l'équilibre européen. Et comme, pour la tranquillité de l'Europe et pour le maintien de son équilibre, il est nécessaire que l'Alsace et la Lorraine demeurent dans le statu quo et ne soient pas séparées de l'Empire auquel elles ont été incorporées, on voit <pie le traité franco-russe, loin de promettre directement à la France la restitution de ses provinces, les maintient indirectement, et garantit pour ainsi dire celte situation, entre les mains de l'Allemagne. Triste conjoncture en vérité! Plus les maîtres et les souverains du monde poil. ut de toasts à la paix, plus ils affirment dans leurs conventions la sécurité de la paix européenne, plus grand est le calme de l'Europe, depuis la solution du conflit turco-russe de 1876, au point qu'on ne voit pas remuer une Quille d'arbre sur le continent; — plus le droit de revendication qui appartient à la France à l'égard de l' Alsace-Lorraine, à l'Italie à l'égard de i Vénétie et d'une partie du Milanais, doit forcément provoquer une guerre : e dirigée contre l'Empire turc, pour la Grèce, contre l'Autriche pourla Lombardo-Vénétie, guerre semblable à toutes celles qui ont eu pour objet econstituer les nationalités, d'émanciper les esclaves, et de mettre le ■ des forces matérielles et aveugles au service des droits de l'homme et de la liberté universelle.

- L'Angleterre seule a tiré profit, dans les relations internasites du Czar en Europe. Durant les derniers mois, la poitrine

cuirassée du Czar s'est interposée entre la Turquie et l'Europe, pour préserver le Croissant, sur ses frontières occidentales, contre les appétits de l'Angleterre et les manœuvres de l'Autriche. Depuis les jours d'antan où les Arméniens avaient à un si haut point et l'approbation de la Russie et la désapprobation de l'Angleterre, les choses ont bien changé de face, et les protecteurs du gouvernement turc sont ses éternels ennemis, les Moscovites, tandis que ses éternels protecteurs, les Anglais, sont devenus ses ennemis. Il a suffi de l'intention manifestée par l'Angleterre de demander compte au Sultan des massacres d'Arménie pour que la Piussie s'interposât résolument en faveur du Sultan, et il a suffi de l'intention manifestée par la Russie de bloquer la Crète, lors de la dernière insurrection, pour que l'Angleterre rompît le concert européen et se campât complètement seule en face des autres puissances. Et, comme si le diable s'en mêlait, la machination inventée parle Sultan au milieu de l'été dernier, et qui a éclaté comme un coup de feu, a frappé cruellement l'Europe chrétienne en plein cœur. En prétextant que les Arméniens avaient envahi le siège de la Banque Ottomane et en avaient fait une forteresse de la révolution en armes, en faisant valoir les bombes explosives capables de faire sauter Constantinople et qui étaient attribuées aux Arméniens, en se déclarant menacés par ceux qui sont leurs victimes depuis des siècles, — les Turcs aiguisèrent leurs couteaux sur la pierre, assaillirent les Arméniens avec leurs brillants cimeterres et firent sauter leurs têtes, les traitant comme furent traités les Juifs lors de la prise de Jérusalem par Titus, les Albigeois lors des guerres de Provence dirigées par Montfort, comme les Gibelins au cours des luttes où les Guelfes l'emportèrent sur eux, comme les Huguenots dans la nuit de la Saint-Barthélémy. Si des tigres ou des lions s'élançaient dans le désert à l'assaut des caravanes, si des vautours rapaces fondaient sur les colombiers pour dévorer les colombes, leurs victimes trouveraient quelqu'un pour les défendre, pour les protéger contre les massacres qui dominent dans les actes diaboliques de ces espèces animales maudites ; et, à l'Orient de notre Europe, temple de la civilisation, les espions d'un palais de féerie, — ■ dans lequel agonise un despotisme transporté pour notre malheur du continent asiatique sur le nôtre, — les sbires, les bourreaux, les sicaires du despote imbécile se sont donné le barbare plaisir de briser les os, d'extraire les entrailles, d'exprimer le sang des cœurs, de tuer les enfants dans le sein palpitant de leurs mères qu'on venait de violer, puis de poignarder, tout cela sans que quelqu'un tende la main à ces victimes, absolument comme si nous vivions à une époque et dans une société de cannibales. Ainsi, le crime a pu se commettre ; mais l'indignation qu'il a provoquée n'a pu être apaisée. Des peuples de glorieuse origine comme la Suisse, des orateurs de premier ordre comme Gladstone, des cités d'une importance exceptionnelle comme Liverpool, ont fait entendre leurs voix éloquentes pour réclamer le châtiment légitime de si horribles scandales demeurés jusqu'ici impunis. L'émotion a été profonde, et le cri de vengeance

s'est élevé si spontané que l'on a pu craindre une guerre entre la Sainte Russie, défendant la Turquie au mépris de toutes ses traditions, et l'Angleterre l'attaquant en dépit de son passé. Mais, sur ces entrefaites, le Czar arrive à Balmoral, et les politiques anglais, parmi lesquels on compte de nombreux méthodistes et quakers, ennemis de la révolution et de la guerre, se sont associés pour entourer le souverain russe et pour lui demander, au nom de la chrétienté, un accord entre la Russie et l'Angleterre, afin de calmer l'Europe et d'imposer au Sultan le respect du foyer, de l'honneur et de la vie religieuse de ses sujets chrétiens, pourchassés aux bouches du Bosphore comme les petits poissons sont pourchassés par les monstres de la mer dans les profondeurs de l'Océan. Nicolas II a écouté le conseil, et, bien que l'accord ne soit pas publié, nous savons cependant que l'horizon s'est éclairci et que l'assurance d'une paix inaltérable est donnée à l'opinion européenne. L'Angleterre seule a donc pu tourner à son profit les résultats des visites des souverains russes en France ; mais, si la France peut, grâce à ces visites, contribuer à la prolongation delà paix européenne et démontrer combien profondes sont les racines qu'a poussées chez elle la République, elle n'a pas perdu son temps et ne doit pas se repentir de ses fêtes et de ses enthousiasmes.

Madrid, 12 octobre 1896.

Les morts. — Le culte et la religion delà mort. — Deuils et malheurs nationaux qui foudent cette auné*e sur la patrie espagnole. — Les lettres en Europe. — Représentation du Don Carlos de Schiller à Paris et du Barbier de Séville à Madrid. — Invraisemblances historiques de Don Carlos et influence révolutionnaire du Barbier. — Echange de visites entre Guillaume II et Nicolas II. — Signification définitive que revêt le voyage de ce dernier à l'égard de la France et de l'Allemagne. — Les fêtes nuptiales en Italie. — Le Monténégro et sa dynastie. — Baptême de la princesse Hélène à Saint-Nicolas de Bari. — Mariage à l'église romaine des Anges. — Politique anglaise. — Démission do lord Rosebery. — Réflexions. — Conclusion.

I. — Les feuilles tombent des arbres et les morts sortent de leurs tombeaux. Les hirondelles s'en vont et les âmes des disparus voltigent autour de nous. En ces premiers jours de novembre notre cœur et notre mémoire sont pleins du souvenir de nos morts; ils s'assoient en cercle à notre foyer; ils nous demandent de répandre des larmes sur leurs restes; ils veulent que nos prières soient l'encens qui s'élève vers leurs ombres. La nature semble aussi frappée par la mort. Les vendanges sont terminées; il n'y a plus une grappe sur les ceps dénudés; toutes les récoltes, même le maïs, sont recueillies et renfermées; le sol est couvert de plantes dépouillées de leurs feuilles, jaunies par l'humidité et courbées par la bise; le ciel esl plein de nuages et de neiges en suspension, qui semblent étendre sur la terre comme le voile d'un catafalque; un soleil blême nous éclaire, répandant des rayons semblables au vague et funèbre scintillement d'un cierge mortuaire; dans les airs attristés résonne le cri des oiseaux de passage qui nous font entendre leur élégiaque adieu; les cigognes ont quitté les tours et les rossignols les ramures; et, au milieu de cet assombrissement de la nature. les cloches sonnant à toute volée nous rappellent par leurs échos funèbres, que sous nos pieds s'étend un sol pavé, pour ainsi dire, d'ossements sacrés, — que nous portons dans le cœur de pieux sentiments pour ces puis esprits, pour ces ombres de l'autre monde, et que ces sentiments constituent comme un culte, — que des souvenirs éternels remplissent notre mémoire et nous lient à l'inconnu et au mystérieux, — que notre sensibilité esl sous l'influence d'aspirations contradictoires aussi bien vers l'éternité que vers la mort, — et que notre pensée paraît être sous l'empire d'une sorte de suggestion par la vertu de laquelle les morts déchirent leurs suaires, brisent les planches de leurs cercueils, dépouillent leurs linceuls et viennent se mêler à nous pour nous donner quelques heures de mélancolie solennelle, tragique et spirituelle, dans cette prosaïque comédie de coutumes que nous appelons la vie humaine. Mystères et mystères partout! c'est dans ces mystères que sont enfermés le commencement de notre existence, la

perpétuelle durée de notre être, el l'éternité, cet au-delà qui marque notre passage de ce monde dans un autre. Ne cherchez pas à pénétrer ces mystères : on ne les dévoilera jamais. Ne frappez pas aux portes du sépulcre, rien ne vous répondra. Nier le mystère, c'est nier la nuit. Si le jour régnait éternellement dans le ciel, nous ne nous rendrions pas compte des beautés de la création ; si la vie était éternelle sur la terre, nous ne songerions pas au Créateur. De même que, sans la sombre nuit, nous ne verrions pas les soleils innombrables, de môme, sans tous ces obscurs mystères, nous ne concevrions pas les idées religieuses. Combien de fois — en contemplant les étoiles lointaines, en voyant qu'il n'est pas même donné à l'esprit de franchir les distances incalculables interposées entre elles et nous, - nous fortifions et affirmons notre foi par la pensée que les atomes chimiques de notre corps avec leurs affinités, ainsi que ces attractions mécaniques, nous font reconnaître les principes universels de la matière et notre union étroite avec tout l'Univers! Les étoiles, malgré leur éloignement, ont d'innombrables relations avec le corps humain. Et la même chose se produit pour les morts puisque, philosophiquement parlant, il^ne font que passer dans l'espace el dans le temps. Par les règles et les lois de l'histoire, par l'unité de l'esprit, par le fonds commun à tous les hommes, nous communiquons journellement avec les êtres qui moururent il y a des siècles et des siècles. La phrase connue du philosophe allemand est profondément vraie : « Les morls revivent en nous ». La terre, en recueillant tant de dépouilles mortelles qui retombent dans son sein, les change en atomes chimiques, qui composent et animent des êtres nouveaux, de même que les ondes amères de l'Océan renvoient vers le ciel des vapeurs qui, formant aussitôt des nuages, retombent sur les campagnes en pluie bienfaisante. Qui sait si les atomes du plus puissant conquérant ne venaient pas du cœur de la plus tendre jeune fille, et si le globule de fer qui a passé en dissolution dans le cerveau d'un philosophe dont la vie a été consacrée à prêcher la paix et la liberté n'est pas entré dans la composition de l'obus qui sème les désastres de la guerre? Nous devons, nous, les descendants de lant de siècles, nous identifier avec tous les morts au sein de l'Humanité et de l'Histoire.

II. c'est ce qui motive le culte que l'on a universellement pour les

morts. J'avoue qu'à la vue des cimetières, je crois contempler la véritable cité où j'habiterai éternellement; do même qu'en entendant l'office des morts, je crois entendre le vol des âmes vers d'autres cieux meilleurs que notre silencieux et implacable ciel. Ces saules pleuj^uu^ dont les branches s'inclinent vers la terre, et qui s'agitent, solilairesTà^dessus des dalles mortuaires ;>es cyprès à la sombre verdure, qui s'élèvent en pyramides dans l'espace, comme les obélisques d'un panthéon et les ogives d'un temple; ces croix de marbre, aux bras desquelles s'accrochent et s'enroulent les lierres rampants; la terre remuée qui se môle aux débris d'ossements; les têtes de morts privées de muscles, de sang et de nerfs, sans autre lumière tians leurs yeux creux que celle que leur prêtent les phosphorescences des feux follets;

la clepsydre dont les grains de sable marquent les secondes dans le cours de l'éternité; cette faux dont nous sentirons tous un jour le froid tranchant sur notre gorge, et ce hibou aux yeux fixes, le seul compagnon qu'on a dans la nuit des nécropoles; tout cela ne m'apparaît pas comme des attributs du néant, mais comme des preuves d'une vie nouvelle et d'une autre carrière plus vaste, qui, résultant d'une métamorphose naturelle, promettent à notre corps une transfiguration; de même que les prières, les oraisons et leurs réponses, le chant des psaumes, le son des cloches, les offices funèbres dans lesquels, au Miserere de David, aux lamentations de Job, aux horreurs apocalyptiques de la destruction, se joignent les espérances consolatrices en l'immortalité, ne me semblent pas figurer des adieux éternels, mais se présentent à mes yeux comme des révélations célestes qui promettent aux âmes la félicité éternelle.

Ce n'est pas la mort, plus que la douleur, qui peut nous faire nier l'existence d'une autre vie. La mort et la douleur nous parlent toujours de religion. 11 en est qui ont songé à supprimer la douleur et qui ont prétendu supprimer la mort. Grave erreur dans les deux cas. Dès que commence notre vie commence aussi* notre douleur. Il est de mode, disent les apophtegmes antiques que, de même que toi seul pleures à ta naissance alors que tous les autres sourient, de même seul tu souris, à l'heure de ta mort, tandis que tous les autres pleurent., La douleur nous avertit de nos fautes, nous corrige de nos erreurs et nous les fait éviter, nous aide dans le travail créateur, parce que nous ne pouvons atteindre la vérité sans efforts, ni arriver au bien sans luttes, ni atteindre la perfection sans brûler pour elle d'une soif inextinguible, signe de l'origine céleste et de la durée infinie de notre âme. Et c'est un jour malheureux pour nous que celui où disparaissent les inquiétudes, les troubles de notre être, parce qu'avec eux disparait aussi la partie la plus noble de notre esprit. Et ce que je dis de la douleur, je le dis de la mort. L'homme serait un éternel bouffon s'il ne savait qu'il y a dans sa vie au moins un acte solennel, sublime, tragique, la mort. Nous la craignons, parce que nous ne la regardons pas en face, parce que nous voulons ne pas la connaître, et que nous cherchons à l'oublier au milieu des criailleries du monde. Mais la mort ne tue pas : c'est une véritable naissance à une vie nouvelle.

Elle semble une décomposition, parce que nul bourgeon ne pousse sur la tige des plantes sans que la semence se décompose, pare que nul fruit ne pousse sans que la fleur se fane ; parce que nulle forme nouvelle, en un mot, n'apparaît dans les modifications des êtres sans que se brise au moins la forme de laquelle elle naît et dont elle constitue l'épanouissement. Les cadavres sont en proie aux vers, mais les vers se transforment, par l'effet d'un amour divin, en papillons du ciel. Si la mort n'existait pas, il n'y aurait pas de rénovation; sans elle, la vie demeurerait immobile, elle serait un lac pourri ; et l'Humanité, pétrifiée dans ses superstitions, demeurerait éternellement vieille, folle et stérile. La tombe, vue d'en bas, semble un amas de pourritures ; vue d'en haut, elle apparaît comme une floraison. Le

sépulcre, qui nous effraye tant aujourd'hui, sera demain notre berceau. Comme, tandis que nous pleurons un mort, la personnalité — si difficilement réalisée dans la série et l'évolution de toutes les créatures, — ne peut jamais se perdre, d'autres êtres se produisent par des naissances nouvelles, parce que la vie est éternelle. Et tant qu'on éprouvera la douleur, tant que la mort nous vaincra, nous reconnaîtrons le pouvoir de la religion. Aux portes du sépulcre se tiendra immobile, silencieuse, la raison ; on y entendra le Verbe divin et la foi céleste et inspirée ouvrira ses ailes lumineuses. Si nous retirions du monde la douleur et la mort, nous pourrions aussi en retirer la religion, car, en supprimant la douleur et la mort, nous ferions de la terre un harem et de l'homme un sultan, mais un sultan réduit par l'opium des plaisirs à un état d'incurable imbécillité. La vie, privée des larmes de la douleur, est comme un de ces déserts où ne coule pas du firmanent une seule goutte d'eau : elle n'engendre que des vipères. Si la sueur ne coulait plus du front du travailleur, si les grandes causes n'avaient plus leurs martyrs, si l'artiste réalisait son œuvre sans efforts, si l'amour était sans tristesses et si la vie était privée de ce cyprès funèbre qui s'appelle la mort, il n'y aurait plus de foi, il n'y aurait même plus ni vertu, ni espérance, ni poésie, ni beauté morale dans le monde : parce que tout ce qu'il y a de grand ici-bas naît de la douleur et ne croit qu'arrosé pa les larmes. Les physiciens disent : « Si un seul atome venait à se détruire, l'Univers s'anéantirait. » Et moi je dis que si un seul esprit pouvait, comète fragile, rentrer dans le néant, toutes les humanités, existantes ou possibles, dans toutes les planètes, disparaîtraient, si nous pensons que le néant est le véritable chemin de l'éternité. De même que nous croyons que les engrais apportés aux racines des arbres donnent à leurs fruits et à leurs fleurs leurs arômes et leurs parfums, et qu'au contraire ce ne sont pas les arômes, les parfums, les fruits et les fleurs qui se transforment en engrais; de même le sépulcre, pierre et autel célestes, transforme les morts en immortels et non les immortels en morts.

III. — Le culte des disparus est une des maîtresses branches de l'arbre mystique de la religion. Et ce culte a été en se spiritualisant en même temps que se sont spiritualisées les croyances. Comme, pour le fétichiste, Dieu et la divinité revêtent la grossière et matérielle image de l'idole, la foi en une vie future se traduit pour lui parla conservation matérielle du cadavre. Un Chinois dépense le premier denier qu'il gagne — bien qu'il soit en proie à la plus profonde misère — à acheter le cercueil où il enfermera et le linceul où il ensevelira les restes aimés de son père. Depuis les sauvages, qui croient entendre dans les mugissements de la tempête et dans les vibrations des forêts les discours surnaturels de leurs ancêtres morts, jusqu'aux sages Egyptiens qui rendaient les squelettes impérissables en les momifiant, il existe, dans le culte des morts, une série de gradations qui nous explique l'évolution religieuse universelle. Combien poétique est le dogme professé par les Celtes, par ceux qui ont conservé leur tempérament originel,

comme les Galiciens : ils se croient suivis pendant la nuit par un esprit, leur compagnon, qui ne les effraye pas et qui les couvre de sa protection, par un bienfait spécial de la Nature, bienfait dont les effets sont concentrés sur ses fils de prédilection. Il existe dans la croyance aux revenants une grande poésie consolatrice. Nous qui sommes originaires de régions lumineuses, comme les rivages de la Méditerranée, nous ne pouvons entendre sonner Y Ave Maria, aux heures où se lèvent et se couchent les étoiles, sans ressentir une joie immense, comme si nous voyions la mère du Verbe, vêtue d'azur, avec la lune sous les pieds; mais nous ne pouvons pas davantage entendre le bruissement des âmes au milieu d'une nuit d'hiver sans éprouver un certain frisson comme au bruit des deux ailes d'un esprit de l'autre monde qui passerait en frôlant nos cheveux. Le cierge placé sur la tablette couverte d'un drap noir, le pain que l'on pose sur la pierre tombale ne sont rien autre chose que des communications intimes entre morts et vivants au sein de l'éternité, au sein de la religion, et l'on observe les mêmes coutumes chez les Parsis de l'Inde que chez les catholiques orthodoxes.

C'est par les catacombes, c'est par les sépulcres que commence la religion du Calvaire et du Crucifié, de même qu'elle se répand par le martyre et par ses victimes, aussi bien dans le domaine de l'esprit que dans l'Univers matériel, de même que la vie naît de la mort et fleurit sur les ruines. C'est pour cela que l'Église a raison de faire précéder la fête des morts par celle des saints et d'accoupler ces deux jours, celui où l'on célèbre la commémoration de tous les bienheureux, et celui où l'on rappelle le souvenir de tous ceux qui sont entrés dans les ombres de l'éternel sommeil, qui précède, dans l'immensité, les éternelles béatitudes. Et les cérémonies et les coutumes de ces journées nous montrent que l'humanité ne peut renoncer à ses croyances et que toutes les générations humaines possèdent, dans le temps et dans l'espace, un fonds commun de dogmes, dont la splendeur est prouvée par la foi que no^is avons dans l'immortalité de tous ceux qu'a dévorés la mort et par ce fait que, nous avançant chaque jour vers les arcanes insondables de l'au-delà, c'est en Dieu que nous plaçons notre espérance de la véritable immortalité.

IV. — Nous devons cette année, plus encore que d'habitude, nous souvenir de nos disparus, parce que la mort règne en Espagne. Comme si ce n'était pas assez de l'insatiable voracité du temps, des faiblesses naturellement inhérentes à notre organisme, des embûches sans nombre que nous tendent l'inclémence des éléments et la sauvagerie des espèces belliqueuses, voici que nous avons inventé nous-mêmes, nous autres hommes, un fléau plus terrible, pour ainsi dire, la destruction, l'incendie, la fureur, la peste, le meurtre, qui forment le cortège dévastateur et assassin de la guerre maudite. Nous nous livrons, entre Espagnols, un terrible combat, et il ne reste plus qu'à dire que nous en -arrivons à nous trouver tous à la merci de la mort, parce que si les martyrs héroïques perdent la vie en combattant dans l'emportement de la haine, tous ceux qui leur survivent

perdent, en présence de toutes ces horreurs, jusqu'au désir de vivre. Que de cœurs déchirés! Que de foyers déserts ! Que de larmes! Telle mère est devenue aveugle à force de pleurer; telle jeune fille est morte du coup même qui a frappé son fiancé. Il est dans nos villages des maisons qui, frappées par la guerre, semblent des tombeaux, et on voit des populations chez lesquelles tout n'est que deuil et désespoir. Mais on voit là la grandeur de notre famille espagnole : pleurer ses morts, comme nulle part ailleurs, et préférer toutefois qu'ils tombent pour l'accomplissement de leur devoir et pour la défense de leur patrie, plutôt que de vivre tranquillement en bonne santé. A Sparte, la femme ne ressentait pas d'amour, la mère n'avait pas d'affection pour ses fils; cette éducation artificielle, réglée par un législateur implacable, en tuant la famille et jusqu'à l'individu, substituait aux mœurs de l'homme celles de la bête sauvage. Nos femmes aiment les élus de leur cœur, ces morceaux de leur àme; elles aiment les enfants de leurs entrailles avec une passion que seuls peuvent comprendre ceux qui ont reçu dans leurs propres yeux l'éclair du regard de deux yeux aimants, et cependant elles aiment mieux les voir morts que vaincus et déshonorés.

Le jeune homme espagnol aime, à l'égal de Dieu, sa mère et sa promise, mais il place sa patrie au-dessus d'elles. C'est pour cela, Espagnols, que quand vous parcourez le martyrologe national ruisselant de larmes, lorsque vous foulez le sol de la patrie, dont chaque motte de terre est formée des atomes des ossements brûlés en holocauste, lorsque vous touchez les pierres encore chaudes des cités immolées pour notre indépendance, lorsque vous suivez les sentiers et les chemins humectés de votre sang, depuis Covadonga jusqu'à Grenade, depuis les rives du Ter jusqu'à celles du Minho, lorsque vous voyez dans les annales de notre temps plus de martyrs que d'astres dans l'infini de notre ciel, vous avez le droit de reconnaître entre vous que jamais ne s'anéantissent cette antique valeur et ce culte du sacrifice, et de dire à vos morts immortels que vous êtes leurs fils et que vous continuez leur Histoire.

Y. — Passons aux Lettres. Deux œuvres théâtrales ont été mises en scène, ou tout au moins deux titres d'œuvres théâtrales ont occupé les affiches, qui rappellent de grands événements historiques et qui marquent dos phases diverses de l'esprit moderne. L'une de ces œuvres est Bon Carlo*, de Schiller, l'autre est le Barbier de Séville. La première. Don Carlos, représente une révolution politique en Allemagne; le titre de la seconde, le Barbier, depuis qu'il contribua un jour à provoquer la dévolution française, représente, par l'œuvre de l'immortel Rossini, une révolution musicale. On ne peut nier que le génie de Gœthe l'emporte de beaucoup sur celui de Schiller; mais d'un autre côté il est certain que les œuvres de Schiller offrent [dus de grâce et d'attraits que celles de ce colosse. Tandis que Gœthe aime la vérité et l'art pour eux-mêmes, mais non le bien parce qu'il est le bien, et demeure froid et impassible comme les matières précieuses qui entrent dans la composition du Jupiter Olympien

LA POLITIQUE EUROPEENNE :;i

de Phidias, Schiller n'accorde d'importance au pur resplendissement des Idées abstraites que parce que, des hauteurs où régnent les abstraction elles descendent jusqu'à la réalité en répandant une chaleur dont les efllu, vivifient les affections et les sentiments par l'effet desquels se créent les institutions, élevées comme des barrières contre les oppresseurs, comme le refuge et l'abri des opprimés, et en cristallisant et en étendant chaque jour davantage la sainte et rédemptrice conception du droit humain. Il est bon que les grands génies ne puissent être jugés d'après leurs tendances sociales, si ce n'est pas leur nature intrinsèque, puisque si Gœtlie apparaît comme un révélateur de la beauté qui l'emporte de beaucoup sur Schiller, il importe peu que l'un ait été le poète de la liberté, si l'autre a été celui de l'esthétique pure dans la critique et le jugement littéraires. 3lais on ne saurait empêcher quelqu'un de porter un jugement motivé par ses croyances, ses passions, ses souvenirs, sa vie et son histoire. Mêlé depuis ma jeunes à un combat de géants livré pour le triomphe de la liberté, je garde toujours une sorte de culte religieux à tous ceux qui ont répandu les idées libérales et qui les ont incarnées dans la réalité, vile et impure par ellemême. Et je ne mets personne, dans cet apostolat pour la liberté, au-dessus de l'immortel Schiller. Dire qu'il a écrit Guillaume Tell, et qu'il a ainsi chanté la République, et avec elle le triomphe de la justice et du droit qui étaient les armes des bergers des Alpes dans les luttes soutenues par eux. pour constituer un peuple en face des barons et des chevaliers féodaux de l'Allemagne, c'est tout dire. De même, les tendances manifestées dans Histoires des Pays-Bas et des guerres religieuses; sa philosophie, si républicaine en toutes ses applications, à l'exemple de la philosophie de Kant ; l'amour qu'il manifeste dans ses œuvres lyriques aussi bien pour la liberté de la pensée que pour la liberté de la conscience et de la volonté, ont fait de lui, en Allemagne, comme l'est ici notre Quintana, à nous autres Espagnols, à eause de son œuvre géniale, le poète immortel de la liberté. Et cette renommée méritée lui est acquise à tel point que, le souvenir de Schiller se trouvant réveillé dans la pensée de l'Europe par la représentation de Don Carlos à Paris, une bien curieuse et importante anecdote, relative à la vie du poêle, fait actuellement le tour des journaux. C'était au cours des premières séances de cette fameuse Assemblée, titanique, cyclopéenne, démesurée dans le bien et encore plus démesurée dans le mal ; je veux parler de la Convention à l'époque où elle laissait, à contre-cœur, se perpétrer les odieux massacres de septembre quatre-vingt-douze ; la Convention n'en était pas encore à cette terrible période de quatre-vingt-treize, elle n'en était pas arrivée à l'heure où elle dévorait tous ceux par lesquels elle se croyait attaquée et où elle unissait, n'ayant plus personne à dévorer, par se dévorer elle-même Ses premières séances furent marquées par un esprit d'humanité et de concorde opposé à l'esprit d'inhumanité et de discorde qui y régna peu après. Les Français qui siégeaient dans ce cénacle conviaient tous les peuples à prendre une part de leur liberté; ils reconnaissaient la communion sacrée de tous les

droits; ils traçaient le plan d'une confédération européenne dans laquelle pourraient entrer tous les hommes libres, détachés et débarrassés à tout jamais de leurs despotes.

Il y eut alors un remarquable philosophe d'origine allemande qui vint prendre place sur les bancs de la Convention, avec la conviction que le fait seul d'être un conventionnel équivalait à délivrer le genre humain de toutes les tyrannies. Et la Convention résolut de conférer le titre de membres honoraires à tous les grands penseurs, à tous les poètes illustres qui florissaient à cette époque et qui défendaient en Europe la cause sacrée du droit humain. Elle ne pouvait oublier Schiller; elle le désigna pour figurer parmi ses membres Soit ignorance, soit basse envie, le secrétaire chargé de notifier au poète cette nomination se trompa dans l'envoi de la lettre adressée au glorieux élu et ne s'arrangea pas de façon à le trouver. Le décret passa de main en main et ne parvint jamais à la connaissance de celui à qui il était destiné. Il est aujourd'hui exposé, sous une vaste vitrine, dans un musée historique allemand, au milieu de ses plus curieux souvenirs et de ses plus précieux joyaux.

VI. — Le Don Carlos de Schiller est en contradiction absolue avec l'Histoire et ses vérités objectives. Reposant sur une légende très accréditée et sur une tradition très répandue pendant tout le siècle dernier, il répond à un certain état d'esprit correspondant à un état d'antagonisme entre les sciences nouvelles et les vieilles institutions. Les penseurs libéraux de l'époque condamnaient le Pontificat catholique à toutes ses époques et la Monarchie traditionnelle dans toutes ses phases Leur esprit ne pouvait se faire à cette idée si claire et si simple que ce qui a existé et duré pendant des siècles de siècles a eu sa raison d'être, de même qu'ils ne pouvaient admettre cette autre idée non moins évidente et non moins simple que, si l'on compare une institution, rétrograde à nos yeux aujourd'hui, aux institutions plus réactionnaires encore qui la précédaient, — ainsi que c'est le cas, par exemple, pour la monarchie absolue comparée à la féodalité militaire, — comme tout présente, dans le temps, un caractère relatif et soumis aux circonstances, cette institution peut être, relativement et par suite des circonstances, un véritable perfectionnement, une forme du mieux universel, un terme de la série des progrès, un moment de l'idée, comme disent les hégéliens. Nos glorieux aïeux ne comprenaient pas cela. S'agissait-il de Philippe II et de sa monarchie, il était nécessaire de le condamner sans l'entendre. Et, pour cela, il était nécessaire de l'accuser d'avoir, par un zèle excessif, fait tuer son fils, parce qu'il le croyait passionnément épris de sa marâtre Isabelle, qui lui avait été destinée comme épouse lors de négociations antérieures, et que, à son tour, cette princesse, détachée de son mari et très amoureuse du beau prince, ne respirait que pour ce joli garçon, jeune amant, poète inspiré, imbu à un tel point de l'esprit progressiste qu'il se fit protestant, sans aucune réserve, et soutint la nouvelle religion sans crainte et sans

scrupule en face de l'Inquisition et du despotisme. Or c'est exactement le contraire de tout cela que nous affirme l'histoire, bien informée et bien renseignée, pour émettre ses jugements, par d'irrévocables témoignages. Don Carlos n'était pas un beau cavalier; il était tout le contraire, maigre, rachitique, contrefait, difforme, tout courbé. Nous le connaissons tous, car on le rencontre continuellement au Musée de Madrid. C'est là que Pan' en a fixé l'image avec son pinceau de scrupuleux et profond portraitiste. \ peine le malheureux sortait-il de l'enfance pour entrer dans l'adolescence lorsque le portraitiste de la cour le représenta. Ses chausses blanches, son justaucorps en étoffe d'or, son manteau de velours garni de zibeline, sa toque noire avec une plume de même couleur attachée par un anneau étincelant, suffisent à peine, malgré toute leur richesse et toute leur splendeur, pour vêtir cet enfant difforme, présentant dans toute sa personne des signes évidents de décrépitude précoce, qui lui donnent presque l'apparence d'un cadavre. Le teint jaune, les lèvres tombantes, la mâchoire semblable à une mâchoire de poisson, un front où ne se lit aucune pensée, des yeux atones, une physionomie sans aucune expression, vous offrent l'image d'un Carlos II anticipé. Son intelligence répond à son aspect extérieur. Premier-né de Philippe, il se maria très jeune, par ordre de son père, avec une infante portugaise, et donna toute sa vie plus de signes d'agitation mentale que de preuves de talent. Lorsque l'Empereur, son aïeul, se rendit d*Insprùck à Juste, il s'arrêta quelques jours, — pour préparer son passage à travers les Cordillères de notre Estramadure, — à Valladolid, capitale delà Vieille-Castille, où résidait alors l'Infant, et il remarqua (pie son petit-fils était loin d'avoir un jugement sain. 'Lorsque plus tard celui-ci étudia à l'Université d'Alcala, où l'accompagnaient ses deux illustres oncles, Juan d'Autriche et Alexandre Farnèse, il fit une chute dans un escalier dn collège, escalier qui existe encore, et le coup qu'il reçut détermina une si terrible fracture du crâne que l'on craignit de le voir rester idiot. Aussi la belle Isabelle de Valois ne pouvait-elle devenir amoureuse d'un pareil avorton, elle qui était unie à l'un des plus beaux cavaliers du monde, car Philippe passait pour tel lorsqu'il épousa sa troisième femme, la française, après avoir renoncé à régner sur l'Angleterre, à laquelle il était antipathique, et lorsqu'il fut veuf de Marie Tudor, sa seconde femme, qui Pavait toujours repoussé. Pour comprendre à quel point il était bel homme, il faut le voir non pas dans les portraits faits au temps de sa vieillesse, alors qu'attristé par des chagrins de toute sorte il était toujours malade et vivait constamment enfermé, mais dans les portraits qui datent de sa jeunesse, dans ces œuvres du Titien qui semblent vivantes. Et cependant la légende s'est maintenue à un tel point que notre grand poète Quintana, qui fut aussi un grand historien et un illustre encyclopédiste, l'a reproduite en vers immortels ; aussi n'est-il pas étonnant que Schiller, le dramaturge inspiré, l'ait prise pour sujet d'une tragédie. De même que les lois sonj ce que les font les rois, de même l'Histoire est ce que la font les poèto. C'est

pour cela qu'Arislote a dit ce mot profond : la Poésie est plus vraie que l'Histoire.

VII. — Si le « Don Carlos » d'Autriche, représenté à Paris, évoque le nom de Schiller, et le « Barbier de Séville », joué à Madrid, celui de Beaumarchais, c'est que ces deux noms sont indissolublement liés à la révolution et à la liberté. Schiller est un tragique, Beaumarchais un comique, mais tous deux, à leur époque, furent révolutionnaires. Beaumarchais est l'homme aux aptitudes et aux facultés multiples, toujours mêlé à d'inextricables complots et à des intrigues sans fin, allant avec la rapidité de la flèche d'aventure en aventure, prodiguant les duels, les constantes querelles d'amour, se plaisant au milieu des révolutionnaires et des comédiens, se partageant entre les gens de cour et les gens de théâtre, quittant le palais de Versailles pour les cachots de la Bastille ; poursuivant des magistrats et sauvant des actrices; entreprenant une guerre, comme celle d'Amérique, féconde en héros; homme politique et journaliste autant que le lui permettait cette époque d'absolutisme, qui fut celle de sa jeunesse. Sa vie semble un perpétuel drame ; dans sa tête il portait l'enthousiasme et dans son cœur le sentiment comique, et il y joignait une forte et naturelle ironie faite de profonde perfidie mais surtout de grâce. En Espagne on ne représente pas si fréquemment qu'en France la comédie du « Barbier de Séville ». On chante l'opéra de ce nom, et il plaît aujourd'hui aux jeunes générations, compagnes de ma vieillesse, comme il nous plaisait à nous dans notre joyeuse jeunesse. L'inspiré Rossini a, il est vrai, mis dans cet opéra toutes les primeurs de sa composition et tous les jeux de son style ; dès les premières mesures le rire vous prend, et Figaro est un Français du boulevard reporté au Guadalquivir, comme Gil Blas est un Espagnol de nos romanciers bouffons traduit en français. Derrière l'opéra qui n'obéit qu'à l'art seul, comme derrière la comédie qui se guide sur la politique seule, on aperçoit le plan d'un vrai symbolisme révolutionnaire. Rosine est la Nation, que le vieux Don Bartolo veut dominer à perpétuité, personnification du séculaire monarque, portant dans sa sacoche les lourdes clés de sa maison et attendant que ses ennemis viennent lui ouvrir la porte, exerçant une censure jalouse et rigoureuse qui laisse pourtant arriver toutes les lettres aux mains de sa nièce. Don Basile, l'organiste, c'est le clergé de l'époque, auxiliaire naturel de la monarchie, mais si incertain dans ses penchants et si perverti dans ses mœurs qu'il se met du côté des ennemis du roi dès que ceux-ci l'attirent à leur parti et à leur cause par un appât doré et quelque don gracieux. Le Barbier, c'est le peuple, et Almaviva c'est le patriciat, qui, mis d'accord, attirent par des tromperies et des duperies Don Basile, brisent la tutelle de Don Bartolo, le roi absolu, et finissent par émanciper et rendre heureuse la .Nation, c'est-à-dire la belle Rosine. Plus de cent ans ont passé sur l'opéra et sur la comédie, mais tandis que le Barbier de Rossini conserve sa fraîcheur, le Barbier de Beaumarchais perd de son actualité. Ils sont loin les tuteurs du peuple portant à leur trousseau les clés de la. Bastille, et loin

aussi la censure prudente des écrits; il n'y a plus de noblesse en tant que familles privilégiées etdistinctes possédant des privilèges auxquels ne peuvenl prétendre leurs concitoyens; le clergé a perdu son influence anormale qui touchait à l'omnipotence; au temps de Beaumarchais, tout cela était divis mais tout cela debout, forteresse formidable, trône du privilège el pour nous, les serfs, seuls capables d'apprécier aujourd'hui combien les contes dus au fécond esprit comique français, combien ces satires dont la piqûre était mortelle, ces maximes de droit changées en apophtegmes populaires, ces légers mots à double entente, ces phrases révolutionnaires, contribuèrent à la chute des oppresseurs et au triomphe des opprimés. La comédie du «rand comique la plus essentiellement révolutionnaire est son « Mariage de Figaro », que j'ai vu représenté à Paris cent fois, mais en Espagne jamais. Cette pièce n'avait pas le caractère allégorique du « Barbier de Séville mais en échange elle donnait le type des harangues de l'Assemblée Constituante et de la Convention nationale. Dans ces monologues coulants, dans ces colloques nerveux, dans ces scènes moins mouvementées peut-être que celles de notre répertoire de pièces de cape et d'épée, mais non moins intéressantes, passaient à tous moments, comme en sautant, des allusions terribles aux vieux pouvoirs et des sentences préparant le triomphe du nouveau droit et l'organisation d'une autre Société. La cour et les courtisans, les intrigues fomentées dans les appartements qui étaient la pépinière des princesses et des princes de la dynastie, les mendiants cramponnés comme des polypes et des huîtres à la couronne, le clergé vénal et corrompu, les abbés très galants, enclins au jeu, à l'ivrognerie, aux réjouissances; les grandes familles, rivales de la famille royale, possédant toutes les richesses, sans avoir pris pour cela d'autre peine que celle de naître ; les restes de l'Inquisition, réunis en une censure imbécile, représentée par des censeurs idiots'; les revenus publics partagés entre danseuses et comédiens; les danseurs nommés ministres pour offrir ces réussites extraordinaires aux tripoteurs tout-puissants; les fonctions royales abandonnées comme les biens royaux : toute cette société malade passa à la lessive du Mariage de Figaro. Ces insolences, provoquant d'abord le rire en présentant le côté ridicule, finissaient par soulever l'indignation du peuple, indignation qu marque le point de départ des révélations sans frein et des luttes sans trêve. Mais en parlant des comédies anciennes livrées à la discussion publique par cette association d'idées que produisent les noms, je oe parle pas de la comédie contemporaine. Ce sera pour une autre fois. Passons à un autre

sujet.

VIII. — On s'occupe encore etbeaucoup du voyage de Nicolas liai ans- Comme ses conséquences peuvent être importantes pour l'Europe entière et changer entièrement la carte géographique, les réflexions de tous Les hommes^politiques sont intéressantes, et les commentaires du public, conséquences de ces réflexions intimes, abondent ton. les jours. Pans est satisfait el avec Paris, la France. Les événements qui ont suivi les fêtes oxtraordi-

naires de France n'atténuent pas le sens que lui a prêté le sentiment universel, mais ils ne l'éclaireront pas non plus et contribueront à fixer moins nettement son caractère unique. Les souverains ont voulu retrouver leur famille après leur voyage officiel. Pour cela rien ne vaut mieux que la capitale d'un petit duché avec les honneurs royaux, ou la résidence d'un palais allemand, qui permettent aux majestés royales d'adopter des coutumes plus bourgeoises. Toute femme allemande sans exception, même celle que le roman et le théâtre ont rendue plus idéaliste, garde son caractère de femme de foyer qui est d'un grand charme. Dans les tragédies, parmi les personnages les plus importants, la Charlotte de Werther se présente à nos yeux coupant en tranches le pain pour le goûter de ses jeunes frères, joyeux comme des oiseaux, et la Marguerite de Faust devant sa quenouille et son fuseau, chante les vieilles romances allemandes au son de l'orgue et à la lueur'des étincelles de l'humble foyer. L'impératrice a voulu suivre cette habiL. tude et se conformer à ce caractère, en vivant au palais de ses frères avec une simplicité homérique, et respirer enfin, au sortir des préoccupations occasionnées par les dernières fêtes, en se livrant à des distractions et à des récréations domestiques. Les puissants monarques n'ont pas même eu cette chance ; ils n'ont pu voir se réaliser tous leurs projets de retraite en famille et de vie privée de simples mortels. Entrés chez eux par la grand'porte ils sont sortis par des portes secrètes, gênés par la curiosité publique. En allant de Darmstadt à Wiesbaden pour poser la première pierre d'une église russe, ils ont dû subir les applaudissements et les hourras; malgré tout cependant, le séjour du couple impérial chez ses parents a revêtu le caractère d'une réunion privée et affectueuse entre parents qui s'entendent, ce qui fait que l'entrevue des souverains allemand et russe n'a pas eu d'autre caractère que celui que nous signalions tout à l'heure. Il est nécessaire de rappeler que l'Impératrice de Russie et l'Empereur d'Allemagne sont cousins germains, issus de deux filles de la reine Victoria. Il ne faut pas oublier que s'il y a des familles au monde unies par les liens du sang, ce sont les familles qui régnent dans l'empire russe et dans les petits duchés de l'Allemagne du Nord. La femme d'Alexandre II, aïeule du Czar actuel, naquit dans la Hesse, comme l'épouse qui partage aujourd'hui le lit et le trône de l'empereur. Aussi, les visites de ces derniers jours, tant celles faites par les souverains russes aux souverains allemands que celles rendues par les souverains allemands aux souverains russes, conservent-elles un caractère familial et domestique, et si, aux yeux du public, elles gardent un sens, ce que j'ai dit précédemment dans mes chroniques est confirmé parles faits, à savoir que d'aucune manière la paix générale ni l'équilibre européen ne sont menacés. Mais qui dit amitié entre empereurs ne dit pas forcément amitié entre peuples. Or, telle est une des plus grandes difficultés qui existent entre Nicolas et Guillaume. On a beaucoup réfléchi au sujet des discordes entre Russes et Allemands, la majeure partie de l'opinion publique les attribuant au ramollissement cérébral de l'illustre Bismarck, qui est pourtant seigneur et maître de son intelligence aussi haute que froide. Quel Bismarck!

Avoir toujours eu une apparence d'amitié pour la Russie et de haine pour l'Angleterre, de préférence pour le régime autocratique moscovite et de mépris pour le régime parlementaire anglais, et, pour une fois, au Congrès de Berlin, placé entre l'Angleterre et la Russie, s'être décidé pour l'Angleterre, ce qui, à n'en pas douter, lui valut l'inimitié implacable des Czars, instruments du panslavisme! Cela dissipe tout doute quand on éludie le mouvement européen : ainsi la Bulgarie, après avoir été émancipée grâce à des sacrifices et des holocaustes de la Russie, se retourna contre ses libérateurs et leur opposa la politique de Stambouloff et la couronne de Cobourg, cédant aux instances de l'Autriche et de l'Allemagne; cela encore ne fait aucun doute pour les politiques experts. Mais l'Allemagne ne peut pas procéder d'une autre manière avec la Russie depuis son alliance et son union étroite avec l'Autriche: c'est là la conviction profonde des lins connaissem -s de la mécanique européenne. Quand la Russie soutint à elle seule le christianisme et les peuples chrétiens dans la dernière guerre orientale, elle prit seulement comme fruit de ses victoires la Ressarabie. et quelques territoires en Arménie, tandis que l'Angleterre, sans avoir tiré un seul coup de fusil, s'emparait de Chypre, et que, sans en avoir tiré davantage, l'Autriche mettait la main sur la Rosnie et sur l'Herzégovine. La grande puissance voyait tous ses sujets, sauf le Monténégro, entrer en rébellion contre elle : le peuple roumain son ennemi déclaré, le peuple serbe aux pieds de Vienne, le Rulgare instrument des plans antirusses ; tout cela est dû à la grande amitié entre les Allemands et les Autrichiens, car ceux-ci aspirent à la domination des Slaves en Anatolie, en Thrace, en Serbie, en Macédoine, dans tous les Ralkans,et c'est pourquoi ils combattent avec acharnement la meilleure et la plus constante aspiration russe : le rachat pour les Russes et par les Russes de Sainte-Sophie et de Constantinople. Ainsi, là où l'Allemagne trahit son amitié envers l'Autriche, elle fait cependant par force acte d'hostilité contre la Russie. Or il ne lui est pas possible de se brouiller avec l'Autriche sans susciter des difficultés intérieures insurmontables : l'Autriche serait un hameçon jeté dans la vie germanique et auquel mordraient catholiques, séparatistes, méridionaux, tous ennemis soit de la suprématie protestante, soit de la tyrannie prussienne, encore soumis aujourd'hui, quoique mécontents, pour soutenir l'accord entre la Prusse et l'Autriche. Je crois que les inimitiés entre Germains et Russes persisteront malgré ces visites des deux empereurs, et je n'attribue à celles-ci aucune signification transcendantale, comme aussi je sais de science certaine que, tant que dureront les querelles entre l'Allemagne et la Russie, querelles qui ne sont pas près de finir, l'une et l'autre rechercheront l'amitié de la France. L'implacable logique du mouvement international européen s'impose sans réserve depuis que Rismarck a commis l'irréparable faute d'annexer à l'Allemagne l'Alsace et la Lorraine, s'aliénant ainsi la France pour toujours.

IX. — Le voyage du Tsar en Europe, combiné avec beaucoup de circonspection par la diplomatie russe, a été accompli par les jeunes monarques

avec une scrupuleuse fidélité au plan qui en avait été tracé. Pas un moment, un seul, n'a été perdu ; pas un seul détail, fùt-il le plus minutieux, n'a été omis. Ce voyage a su garder les deux caractères significatifs et capitaux qu'on voulait lui donner; d'abord il a été une incontestable affirmation d'amitié à l'égard de la France : ensuite il a montré que cette affirmation ne devait nuire en rien aux relations delà Russie avec les États monarchiques ni à l'équilibre européen. Pour affirmer le premier caractère, son amitié durable envers la France, si le Tsar a reçu de la part du peuple français de nombreux hommages, il en a accordé au peuple français plus peut-être qu'il n'en a reçu ; un peuple peut tout faire, même s'il se trouve isolé et solitaire, tandis qu'un individu seul, quoique omnipotent et bien escorté, peut succomber à une fatigue extrême, au travail comme au combat, quand bien même son œuvre aurait pour mobile une aussi juste cause que la reconnaissance. Parmi toutes les manifestations de l'esprit français, il n'en est pas une qui n'ait attiré la gracieuse et cordiale attention du jeune empereur : l'industrie à Sèvres, la science à l'Académie, la religion à Notre- Dame, l'exposition du travail, la Chambre et le Sénat représentés par leurs présidents respectifs, les arts au Musée, la littérature dans les théâtres, la musique à l'Opéra, l'histoire à Versailles, la justice au Palais, l'État dans son chef, la nature avec les jardins et les forêts, jusqu'à la mort même auprès des glorieux morts qu'abrite l'austère Panthéon. Et on dit que de toutes parts il s'est trouvé en face de souvenirs incompatibles avec ce qu'un César signifie et représente. Hors des Invalides où, sous sa galerie de bronze et d'or, de son sommeil éternel dort le géant Napoléon, tant de fois l'ennemi de ses ancêtres, hors des Invalides où un gouvernement républicain entretient le culte glorieux d'un Empereur et d'un Empire, dans d'autres endroits qui restent comme en contact étroit avec les vestiges historiques réveillés et vivants qu'ils contiennent, il aura vu non seulement la République victorieuse en France, la République traditionnelle et ses efforts cyclopéens pour se mettre au niveau des idéaux démocratiques, mais aussi ses luttes surhumaines pour se défendre contre l'Europe monarchique. En entrant à la Sainte-Chapelle il n'a pas pu faire autrement que de voir la sombre tour semielliptique de la Conciergerie, où agonisa Marie-Antoinette, comme aussi lors de son entrée triomphale, en passant par les Champs-Elysées, il s'est approché des ruines lamentables des Tuileries. Il a vu l'emplacement, orné de fontaines monumentales, qui marque la place de l'échafaud de Louis XVI. 11 a pu, en parcourant la route de Versailles, se rappeler la vie d'amertume et de tristesses, humide de larmes et de sang, des rois absolus qui, dans les terribles sinuosités de ce chemin, éprouvèrent le tourment et le martyre, après que la Révolution eut dédoré leurs anciennes couronnes et avant que le Parlement les eût redorées, couronnes de rois constitutionnels, à l'heure où montait le flot grondant des paroles et des passions qui devait les emporter, au milieu des blasphèmes de la conscience populaire et de l'envahissement du sol de la patrie ; à Versailles même, le théâtre où

les gardes du corps précipitèrent le dénouement terrible de toute la tragédie ; le temple où se réunirent pour la première fois les États généraux ; le jeu de paume où prit naissance l'idée nouvelle et où se révéla le nouvel esprit, quand les députés du peuple décidèrent de se réunir en Assemblée constituante et de ne pas se séparer avant d'avoir donné une constitution à la Fiance; des souvenirs dont les ombres paraissent un poème, mais qui doivent jeter sur le front couronné des rois une bien tragique et lamentable tristesse, car, réunis dans ces vestiges historiques, ils ont donné à l'Europe un centre républicain comme Paris, foyer de lumière, de chaleur, de force et d'attraction, autour duquel gravitent tous les peuples du monde. Le voyage de l'Empereur en France, est, à n'en pas douter, un voyage d'amitié entre la Repu-: blique française et le Tsar moscovite. Si par hasard quelque crainte subsistait, elle serait vite évanouie : le vivant témoignage de tout cela c'est la marche triomphale commencée à Cherbourg au milieu des vaisseaux de guerre et terminée parmi les armes et les soldats des manœuvres militaires à Châlons. C'est là que le Tsar a dit la parole qui termine et couronne tout l'édifice, en parlant de « la fraternité entre les deux armées ». Cette parole qui explique tout s'attache au salut de Paris, elle se soude au souvenir de traditions qui datent de loin, puisqu'on peut les faire remonter jusqu'à la mémoire du père de Nicolas II, et même jusqu'en l'année 74, au jour où son aïeul, le martyr Alexandre, se dressa devant Bismarck comme une ombre surnaturelle et retint la main prête à déchaîner une nouvelle guerre sur la France.

Cette parole, jointe aux autres, dit et montre que la concorde entre les deux gouvernements sera éternelle malgré leur nature et leurs destins contraires. Mais, cela dit et fait, le Tsar ne prononcera pas un mot de plus, le Tsar ne fera rien qui puisse éclairer le mystère desavoir si, ouiou non, ilexiste un traité d'alliance, ni rien qui puisse renfermer une menace quelle qu'elle soit pour la stabilité européenne.

Il se passe un phénomène bien rare dans ce moment si critique. Jamais on n'a réuni plus d'armements ni plus de soldats pour la guerre, et jamais on n'a autant parlé de paix. Quand se formaient jadis des alliances, celle d'Angleterre avec la France pour la Crimée, celle de l'Autriche avec la Russie pour soumettre la Hongrie, celle de Russie avec la Roumanie pour délivrer les Balkans, celle de la Prusse avec l'Italie pour recouvrer la Vénétie, on les créait par la guerre et pour la guerre, au son des clairons et au bruit du canon.

A présent au contraire, avec des armées invincibles, désarmements formidables, toutes les alliances sont défensives et toutes se forgent, sans exception avec le fer, il est vrai, mais avec le fer de l'ancre destinée à fixer et à assurer la paix de Dieu. Ainsi le voyage de Nicolas II à Paris a été un voyage d'amitié, mais amitié qui ne se compromet par aucune manœuvre offensive et guerrière, qui se contente de promettre la défense commune et le secours réciproque en cas d'agression, enlin qui offre une aouvelle base à l'équilibre

européen. Je me repose sur cette conviction, étant aussi bien ami de la liberté que de la paix.

X. — Les deux événements capitaux de la dernière quinzaine, en rangeant dans la quinzaine précédente les voyages impériaux, sont, d'abord une résolution inattendue et soudaine, la retraite de lord Rosebery, l'homme d'une dignité si haute et d'un si grand mérite, de la présidence du parti libéral anglais. L'autre est une fête ou une cérémonie aussi poétique que tendre, le mariage entre un prince italien presque français d'origine, comme tous ceux de la maison de Savoie, et une belle princesse slave, presque asiatique par sa naissance, comme le sont tous les Slaves. Les physiologistes assurent, > — et il faut s'en tenir à leur autorité, puisqu'ils connaissent des phénomènes ignorés par ceux qui ne peuvent suivre et acquérir toutes les sciences, — que des unions entre parents si proches ont de funestes conséquences pour leur génération. Ici, il n'y a pas lieu à une crainte de cette sorte. De sang espagnol, français, germanique, italien aussi, étsat la précé dente famille qui régna sur les montagnes nord-est de l'Italie et sur les penchants des montagnes du sud-est français, sur le Piémont, la Savoie et Nice ; mais la dynastie monténégrine if a pas une goutte de sang italien dans les veines; elle est toute d'origine slave par suite de l'isolement où ces montagnards ont vécu. Ils peuvent donc rester en paix ces perspicaces physiologues qui attribuent les maux fréquents dans les dynasties, maux héréditaires comme les couronnes, maux chroniques comme le métier de régner, à la parenté chez les couples royaux. Le jeune Victor-Emmanuel et la princesse Hélène se trouvent complètement libres en face d'une telle affirmation scientifique; ils ne sont à aucun degré consanguins ni parents. Les pontifes devaient avoir deviné au moyen-âge ces scrupules qu'aurait la science contemporaine, quand ils poursuivirent implacablement par l'anathème, avec excommunication, et prohibèrent rigoureusement dans leurs canons le mariage entre proches parents. Notre Dona Berenguela, mère de saint Ferdinand, notre Dona Maria de Molina, mère de Ferdinand IV, et d'autres princesses subirent les rigueurs de cette doctrine intransigeante et de cette terrible loi pontificale. Les docteurs anglicans appelèrent « incestueux » le mariage entre les monarques Henri VIII et Catherine d'Aragon, parce que celle-ci avait déjà épousé — mariage qui n'avait pas été consommé — le frère de son mari. Ces rigueurs pontificales s'atténuèrent beaucoup au xvie siècle, et Philippe II put se marier avec une cousine germaine de son père, Marie Tudor; mais, pendant le moyen-âge, durant cette longue époque, Ferdinand III dut se marier avec une Allemande, Jean II avec une Anglaise et le fondateur de la dynastie des Ruiz en Portugal avec une Lancastre, forcés de chercher des femmes à l'étranger pour éviter les dangers des mariages entre consanguins, en prenant femme dans leur entourage. Le sang royal italien va donc, paraît-il, se renouveler par cette infusion de sang asiatique, elles fruits du mariage royal qui vient d'avoir lieu seront plus beaux que le débile fils unique issu du mariage de Marguerite et d'Humbert de Savoie. Je souhaite

aux nouveaux époux une grande félicité, quoique l'Italie ait tant combattu la France elle, notre mère aimée et notre muse immortelle, mère et muse du monde latin et de ses peuples, encore qu'elle se soit opposé, par amour excessif de sa dynastie, à la République française, indispensable a l'Europe démocratique et libérale comme à l'unité italienne. Nous, démocrates de tous part.s, nous nous réjouissons du bonheur et de la prospérité de l'illustre peuple de la belle péninsule, comme de notre propre bonheur et de notre prospérité, car nous ne pourrons jamais oublierque ses victoires, en face des conquêtes de l'Autriche, de la théocratie de Rome, des Bourbons de Naples et des petits tyrans de Parme, de Modène et de Toscane, sont des facteurs essentiels du progrès humain et de la liberté universelle. On dit que grande a été la désillusion de l'Italie d'apprendre que le Monténégro était un fief non un royaume, et sa capitale non une agglomération de superbes édiiicescomme ceux qui décorent nos capitales modernes, mais un amoncellement de cabanes. Cependant l'Italie pouvait-elle l'ignorer? Le Monténégro a reçu son nom de la couleur qu'avaient les dédales de ses montagnes, aujourd'hui blanches comme la craie et vertes pendant les saisons humides, couvertes de prairies comme elles le sont; mais autrefois, il y a des siècles de cela elles étaient noires, grâce aux ronces qui tapissaient les chaînes de montagnes jusqu'à leur sommet, ronces dont les tiges d'un vert foncé les couvraient d un drap funèbre absolument impénétrable à la lumière du soleil et à la clarté du jour. Entre ces crêtes étincelantes, formant comme des pyramides brillantes, coulent des fleuves comme le Zêta et s'étendent des lacs célestes comme le Sintari. C'est un immense labyrinthe fait d'abîmes et de pics où une famille de bergers guerriers, arrachée du tronc serbe, réussit à s'enfoncer parmi les buissons, pour échapper au joug musulman. Le terrain raboteux et montueux offre à peine à la pauvre capitale, Cettigne, un espace qui puisse contenir cent cabanes, et toute la principauté peut à peine nourrir cliquante mille familles nécessiteuses, vivant de lâchasse dans les montagnes qui y sont propres et de son commerce avec les peuples voisins. Il leur aurai! été impossible, n'ayant pas beaucoup d'armes à leurs ceintures, mais seulement une arquebuse chargée, cachée dans quelque trou, à l'ombre, ayant la vitesse du cerf, la force du sanglier, le cri de l'aigle, — bien qj'ils aient un corps façonné pour les guerres perpétuelles, - de se préserver, par des luttes incessantes, des Turcs et de conserver pure et saine une quantité spéciale du sang ancien des petits esclaves sur ces stériles montagnes.

XI. — A peine trois cent mille naturels peuvent-ils soutenir un maire: comment maintiendraient-ils un souverain? Aussi le prince n'aurait-il pas pu vivre sans le secours de l'Empereur de Russie et celui d'Autriche. Ce dernier ne se signale pas par une grande générosité. Pour que ces maraudeurs de la montagne ne mettent pas le désordre aux bouches du Cattaro, si importantes pour son empire, ni dans les vallées de la Bosnie et de L'Herzégovine que les Monténégrins ont occupées quelquefois, il sert au prince une pension annuelle de 40.000 francs, la pension d'un étudiant. L'empereur de Russie, au con-

traire, pourvoit sans réserve, je crois, à ses besoins, car il considère avec raison le prince Nikita comme son véritable ami dans les Balkans, en présence des tendances des autres enclaves de la péninsule autrichienne. Quoi qu'il en soit ainsi d'après l'opinion publique, quoique Nicolas II pourvoie, veux-je dire, aux dépenses, si modestes soient-elles, du prince monténégrin, je ne crois pas pourtant qu'il dote la femme du prince italien de millions de roubles comme il le lit pour la charmante sœur de la princesse actuelle de Naples quand elle épousa un prince de la dynastie russe. L'Italie sera obligée de la doter ou de se résigner au manque de dot, quitte à l'inscrire sur la liste civile italienne si elle la veut riche.

La princesse a fait preuve de beaucoup de tact et d'amabilité en acceptant, comme elle l'a fait, sans résistance et sans scrupule, d'entrer dans la religion de son fiancé. A la vue du céleste océan Adriatique, qui est un lien avec la mère patrie, là où, grâce au traité de Berlin, la célèbre ville de Dulcigno fut à grand'peine détachée du territoire albanais pour être annexée à la principauté de Monténégro, dans la magnifique église de Bari, devant son patron saint Nicolas, qui, sur toute la côte méditerranéenne, a la réputation de protéger les jeunes filles à marier, a été célébrée la triste abjuration de la religion dans laquelle elle était née, et aussi la solennelle et joveuse entrée dans l'Eglise romaine. Ce n'est pas un acte louable, quoique les circonstances qui l'ont amené l'expliquent, que le renoncement au culte des aïeux et à leurs croyances suivant lesquelles nous voulons vivre et mourir; il aurait dû inspirer plus de tendresse à la belle montagnarde venue d'un État et d'un palais si pauvres, que pourraient chanter aujourd'hui les aèdes des temps homériques, sans y trouver d'autres objets de luxe que ceux qui ornaient les palais des rois d'autrefois, aux temps préhistoriques et à l'époque du siège de Troie. Au milieu des splendeurs luxueuses d'une église et d'une cour italiennes, habillée de blanc, telle une catéchumène d'autrefois aux catacombes, elle quitte une religion sans trop savoir celle qu'elle laisse, et en prend une autre, par la vertu et l'opération de la nouvelle eau lustrale, sans se rendre compte de celle qu'elle prend. A partir de ce moment-là elle a marché de splendeurs en splendeurs.

Qu'elle est colossale et magnifique la résidence d'été des papes, ornée de colonnes grecques, où la grandeur et l'élégance s'unissent, comme dans les autres monuments élevés autour du Quirinal, rappelant les cités-temples, les cités-musées, les cités-casernes, les cités-palais des anciens empereurs assyriens ! Quel splendide coup d'œil offre cette place où s'élève cette église Sainte-Marie-des-Anges, dans laquelle les fiancés ont reçu la bénédiction nuptiale. La grande fontaine avec ses magnifiques jets d'eau, convertie en un colossal bouquet, pouvait bien rappeler les caprices du peuple-roi quand il reçut là des rois d'Arménie comme Tiridate ou des reines d'Egypte comme Cl éopàtre. La bibliothèque de Domilien a été convertie en église par la hardiesse cyclopéenne et les efforts du titan Michel-Ange, que tentait tout travail titaniqueetqui atteignait le sublime pour le faire partager, dans son immensité,

à ceux qui visitaient son œuvre. Je l'ai vue pour la première fois il y a aujourd'hui vingt-deux ans. Il me semblait me trouver perdu sur la haute mer, suivant du regard ses lignes immenses comme je l'aurais t'ait des limites de l'horizon. La solidité de ses fondements, la hauteur de ses pilastres le demi-cercle de ses arcades si élevées, la voûte semblable par son étendue à la voûte céleste, donnent une idée nette de l'énorme supériorité qu'atteignit le peuple romain dans tous les temps, même à ces époques de- décadence de l'empire, où il s'imposait au monde entier par le prestige de sa majesté et de sa puissance. Aussi ces espaces conviennent-ils mieux à des couronnements de conquérants qu'à des idylles de fiancés. Que Dieu donne le bonheur aux nouveaux époux, car il ne faut pas oublier qu'ils sont les descendants d'une dynastie libérale qui, par sa vaillance dans les combats, nous a valu l'indépendance, la liberté et l'unité de l'Italie. Ce mariage, si petite que soit sa signification politique, peut contribuer à aplanir les aspérités nombreuses qui s'élèvent entre l'Italie et la Russie ; peut-êlre hâtera-t-il la conclusion du traité de paix italo-abyssin, qui délivrera les malheureux et chers captifs. Ainsi soit-il.

XII — Une profonde modification de la politique anglaise se produit aujourd'hui, par suite du discours dans lequel Rosebery annonce qu'il renonce à la présidence du parti libéral. Personne, parmi ceux qui ont quelque instruction, n'ignore l'influence de l'illustre lord sur les affaires non seulement anglaises et européennes, mais aussi intercontinentales. Succédant à l'illustre chef Gladstone, depuis que ce grand homme a quitte la présidence du Gouvernement, Rosebery est toujours resté le même dans son opinion : le parti libéral pour faire tout ce qu'il veut à l'intérieur, mais, pour la politique extérieure, il doit suivre celle de Disraeli, une politique impériale, toute d'expansion pour l'Angleterre, car une si grande puissance ne peut croître ou diminuer comme un satellite, selon que les libéraux occupent le pouvoir ou en sont exclus, étant une en essence, et par suite, forcée de conserver, avec l'unité intérieure de son esprit, l'unité extérieure de son organisation et de son corps. S'il se créait un Parlement irlandais avec représentation au Parlement anglais, si l'Église se séparait de l'Etat dans ce pays plein de vieilles croyances comme le pays de Galles, pourvu que l'empire anglais se conservât à l'extérieur ce qu'il est aujourd'hui, peu importerait le reste : tout s'arrangerait et se fondrait en un Ilot de prospérité et de fortune prochaine. Un peu romantique dans ses préférences littéraires, ayant un culte pour les deux génies anglais de premier ordre : Shakespeare et lord Byron; très lié à tous ceux qui cultivent les lettres modernes; aidant au progrès autant qu'il peut le faire sur ces hauteurs vertigineuses telles que le sommet de l'État britannique, Rosebery, artiste et homme politique, esthète et homme d'État, ayant l'amour de L'humanité •>ans préjudice de celui de la patrie, philosophe pratique et orateur militant, sans crainte d'aucune liberté ni doute d'aucun progrès, laisse ses coreligionnaires fondre tous ensemble sur les églises établies; il donne au peuple irlandais

comme compensation à des douleurs séculaires, des garanties que ne posséderas l'Angleterre; la vieille propriété féodale se transforme en propriété à la française ; grevant d'impôts, d'une façon digne des socialistes les héritages et des successions, agissant h sa volonté, arrivant même jusqu'aux dernières limites des réformes du moment que l'immensité de l'Empire dans les cinq parties du monde n'est pas atteinte et qu'elles ne provoquent aucun changement dans la politique étrangère, traditionnelle en soi, immobile depuis Disraeli, sacrée comme une religion faite de liturgies et de canons, sans autre culte que la prépondérance britannique sur les mers de son immense patrimoine colonial.

Cette politique lui coûta beaucoup, car les radicaux voulaient du radicalisme en Angleterre et hors d'Angleterre. Ils l'accusaient de connivence avec la couronne et de complaisances envers la reine, choses que ne pouvaient accepter les adeptes de la République, eux dont les idées se rapprochent beaucoup de celles du socialisme continental. Mais l'amateur des littératures exotiques, le pèlerin des sites poétisés par les poèmes byronniens, le visiteur assidu de notre Guadalquivir parfumé et de notre Séville, dès qu'on parle de l'intérêt britannique, montre une résolution si inébranlable et une volonté si ferme que personne ne pourrait le dissuader de ses projets. Cavalier comme tous les aristocrates, grand éleveur de chevaux couronné aux courses et aux concours, possédant en cela le goût britannique pour ce sport national, ses nombreux adversaires le critiquèrent et le poursuivirent à ce sujet. Un député renverse le projet de loi sur les rentes de Harcourt, ministre des linances sous Rosebery et auparavant sous Gladstone; comme le ministre se plaignait que le député voulût frapper d'un trop lourd impôt les propriétés nobiliaires, celui-ci répondit : « Est-ce excessif que les nobles soient obligés de verser dans le Trésor ce qu'ils gagnent avec leurs chevaux ? » faisant une cruelle allusion aux prix gagnés par lord Rosebery au Derby. Rosebery a dû passer par là et par d'autres chemins encore, tandis qu'il était au gouvernement, c'est-à-dire jusqu'à hier. Aujourd'hui il n'a plus les mêmes motifs de garder autant d'égards pour ses adversaires. Ceux-ci ont suscité une grande agitation populaire, voulant séparer l'Angleterre des autres puissances européennes dans la question d'Orient et la pousser à ce qu'elle agisse d'elle-même dans les affaires d'Arménie, au risque de provoquer une guerre continentale dont l'Angleterre payerait les terribles conséquences et garderait la lourde responsabilité. Pour mieux arranger le tout, on joignait à cette question celleci : le désir de voir l'Angleterre abandonner son protectorat sur Chypre et évacuer l'Egypte. Les deux propositions se valaient et pourtant ce fut à l'unanimité que les radicaux votèrent ces témérités, et non seulement sans écouter ni consulter leur chef, mais encore sachant que celui-ci ne pourrait ni les admettre ni les accepter. Aussi sa patience était-elle arrivée à son comble, et, plein d'indignation, au sein d'une assemblée générale, dans un discours profond et éloquent, il renonça à présider quelques membres qui,

chacun, tiraient de leur côté, et donna su démission solennelle de président du parti libéral. Harcourt, grand orateur, polémiste de premier ordre, habile ministre des finances, chef du parti libéral des députés, ne désirait pas autre chose et attendait cela avec impatience. On est convaincu néanmoins que les libéraux ont perdu en leur président le lien d'étroite union qui les reliait à la couronne et à l'aristocratie britanniques. En refusant de conserver la présidence de ce parti, Rosebery, avec son aspect jeune, ses yeux vifs, ses joues rasées et roses qui lui prêtent une mine d'ecclésiastique, son tempérament batailleur et sa grande énergie politique, ne manquera pas d'ennuyer l'ennuyé et malheureux Harcourt, qui lui a causé tant d'amertumes pendant son gouvernement. Pour commencer il a proposé le nom d'Asquith, en signe de dédain, pour le remplacer à la tète du parti libéral. Tout ce mouvement prouve que la gauche du parti uniouniste, séparée du guide qu'elle a aujourd'hui à la Chambre des communes, Balfour, par trop conservateur, en se fondant avec la droite du parti libéral, séparée du chel qu'elle a aujourd'hui dans la Chambre des communes, Harcourt, par trop progressiste, peut former un gouvernement anglais qui soit stable et en même temps stimule le progrès. Dieu le veuille !

Madrid, 28 octobre 1896.

L'élection présidentielle aux États-Unis. — L'opinion européenne à ce sujet. — Les réactionnaires de notre coûtinent. — Les élections présidentielles et l'hérédité princière. — Le levain puritain. — L'Ohio, patrie de Mac-Kiuley ; ses caractères historiques. — Mouvement religieux européen génératour des États-Unis d'Amérique. — Mac-Kinley, quaker et républicain engagé à soutenir leurs progrès. — La politique de l'Évangile. — Influence des États-Unis sur l'Europe; causes de cette influence.— Tradition presbytérienne. — Transformations de cette grande tradition. — Nécessité urgente d'y revenir. — Bryan et Mac-Kinley. — L'Europe. — Les révélations de Bismarck. — La mort de Challemel-Lacour. — Réflexions. — Conclusion.

I. — Les regards de toute l'Europe se sont tournés ces jours derniers vers le Nouveau-Monde à cause de l'élection présidentielle des États-Unis. La multilude des réactionnaires, que trouble la grande activité politique d'un peuple libre, de même que peut troubler l'Indien à la pirogue la vue du bateau à vapeur — , cherche partout des tares et des crimes à reprocher à ce grand peuple, parce qu'il a t'ait de la démocratie, de la république, de la liberté, les éléments de l'établissement d'un régime industriel dans lequel, — sans rois héréditaires, sans clergé rémunéré comme celui de l'Angleterre, sans armées formidables telles que celles de l'Allemagne, sans ces conquêtes quotidiennes qui caractérisent le régime russe, sans ces ferments de guerres intercontinentales qui sont pour l'Europe une menace perpétuelle, — dans lequel, dis-je, se confondent diverses races unies pour l'œuvre commune d'un travail incessant, travail créateur et divin auquel nous devons et les paratonnerres qui attirent à eux l'électricité des nuages et conjurent les orages, et la lumière électrique, anneau de matière rayonnante qui détruit à la fois l'obscurité propre de la planète et la nuit de l'espace infini. Franchement, vieux et hardi républicain, j'admire ce peuple industriel, commerçant, travailleur, moins habitué qu'aucun autre aux lois de convention qui restreignent les lois de la nature, peuple incapable non seulement d'être bouleversé, mais même de se ressentir le moins du monde des expansions de l'individu livré à lui-même en vertu des droits qui lui sont reconnus, on de l'exercice de la souveraineté qui appartient à tous, de par le suffrage universel, — peuple créateur d'un gouvernement imposé par chacun à la totalité, et qui est

l'expression de la confédération présidée par un chef unique, produit et émanation de la volonté du peuple. Ses journaux quotidiens sont aussi nombreux que les feuilles de ses forêts; ses réunions publiques ressemblent aux ondes de la mer; cependant les aspirations les plus contradictoires et les plus grandes de l'humanité sont exprimées là avec une voix de tonnerre. Sa politique tient ses contradictions de l'étendue de son territoire, qui va des glaces polaires aux feux du tropique. Pour dominer des mers si tempétueuses, des fleuves aussi agités, des vents dévastateurs, des cyclones perpétuels, l'homme se change en un Hercule, en un Thésée tels ceux qui purgèrent la terre des monstres, aux temps mythologiques. En un mot, là, de jour en jour, le type féodal des conquérants s'efface de plusen plus pour faire place au type moderne des industriels, qui s'affirme toujours davantage. La guerre s'en va et le travail prend sa place. Tant (pie dure l'élection il semblerait que la voûte céleste va s'effondrer, que la terre est déchirée par cette lutte acharnée; l'esprit des électeurs est exalté, on abandonne l'argument de la parole pour retrousser ses manches et saisir le couteau de combat. Chaque meeting est converti en une armée de rebelles et chaque procession civique en un appel à la révolution. Gela durera jusqu'à ce que la querelle soit apaisée ; alors les agitateurs, sortis de leur crise de nerfs, prêteront obéissance à la loi, obéissance aveugle ; à l'unanimité ils se soumettront à la volonté générale et à celui qu'elle a désigné, même ceux qui l'ont combattu, car dans un gouvernement de peuple libre les minorités et les majorités se rejoignent, étant donné le développement des forces contraires, dont les combinaisons mécaniques produisent en même temps la stabilité et le progrès.

Quoique les adversaires de la liberté humaine aient voulu exagérer le trouble qui s'était emparé des esprits, les menaces des partis sur le point de briser leur frein et d'en venir aux mains, les désordres et même les assassinats, pour discréditer les gouvernements électifs, je ne me souviens pas qu'une élection présidentielle ait jamais coûté autant de sang que la guerre espagnole entre les maisons d'Autriche et de Bourbon au sujet de l'héritage de Charles II, que la Pragmatique Sanction en autorisant l'avènement de Marie-Thérèse au trône impérial, que les rivalités qui ensanglantèrent trois générations de rois absolus, détrônés et maudits par la nation, et qui déchirèrent notre sol national. Ce sont des conflits cruels, naturels aux gouvernements héréditaires, quand se lève le. jour terrible de la transmission de la couronne par l'hérédité.

Encore aujourd'hui n'y a-t-il pas lutte autour des ruines du trône de France entre quatre prétendants? La dynastie de Hanovre chassée de l'Allemagne, et celle de Bavière, usée par ses propres victoires, ne prennent pas leur parti de la disgrâce imposée par le progrès à leur autorité et à leur puissance anciennes. Dans chacun de ces petil> royaumes italiens qui existaient autrefois se manifeste une opposition occulte, dirigée par 1rs dynasties détrônées, qui ne peuvent se résigner à leur déchéance et qui

n'ont que des sentiments hostiles pour l'unité italienne. Les Karageorgewitch combattent les Obrenowitch en Serbie. Le prince qui obtiendra la couronne et le trône de la petite reine de Hollande peut enterrer l'indépendance de la Hollande. Quant à nous, on nous impose ce Don Carlos débauché, cent fois détesté par la nation, qui nous précipitera un beau jour dans la guerre civile et sacrifiera une autre génération espagnole; tout cela quand, aux États-Unis, le candidat évincé par les électeurs félicite de son triomphe son compétiteur vainqueur, qu'il a combattu avec des efforts surhumains, et lui déclare qu'il verra toujours en lui l'image sainte des lois de la patrie et l'auguste personnification de la volonté générale.

H — Il a fallu une institution barbare comme l'esclavage, prenant un terrible aspect et de telles proportions, pour susciter la guerre de Sécession entre les États du Nord et les États du Sud divisés et irrités, non pas par une élection présidentielle, mais parce que les uns voulaient détruire et les autres conserver des injustices sociales, dont l'extirpation a coûté tant de guerres et de révolutions chez tous les peuples de la terre et à toutes les époques de l'histoire. Cela ne se renouvellera pas. Cependant on croyait généralement ici que cela recommencerait. Les éternels pessimistes et les réactionnaires impénitents, ceux qui formaient le rêve insensé d'une République d'esclaves, de pirates et de négriers dans le midi, et qui, après avoir vainement essayé de faire de Santa-Anna un Iturbide, firent de Maximilien le tragique Empereur que l'on sait, croient encore impossible le maintien d'une forte unité saxonne dans le Nouveau-Monde, et tirent cette conséquence de la récente élection présidentielle. Cette élection n'a pas eu pour plateforme le système protectionniste ou le libre échange, comme quelques-uns l'ont cru sans raison, pas davantage le monométallisme ou le bimétallisme exclusivement, ni la liberté ou les restrictions pour la frappe de la monnaie; la grande question était de savoir si ce serait la politique avancée ou la politique conservatrice qui l'emporterait. La bataille capitale s'est livrée avant tout sur le terrain de la question sociale. D'un côté, on voyait ceux qui désirent que la République reste ce qu'elle est; de l'autre, les partisans des innovations radicales, non seulement dans l'État et la Constitution, mais dans la propriété et dans la famille. Mac-Rinley, avec son système de protection prohibitionniste, représente l'industrie, et, avec son presbytérianisme ancien, la vieille tradition républicaine, toujours réactionnaire dans le domaine de l'économie politique, mais chrétienne en religion, et toujours conservatrice des institutions libres pour lesquelles elle manifeste une affection profonde due à la foi qu'elle a en leur vertu et à l'espoir qu'elle ressent de les voir durer éternellement, foi et espérance qui ont un caractère religieux. La religion aux États-Unis, par cela même qu'elle n'a aucun pouvoir officiel, atteint une puissance morale incontestable. On ne peut nier que, comme le luthérianisme donna naissance aux églises monarchiques de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre, le calvinisme engendra les églises républicaines de la Suisse, de la

ti'.t

Hollande, do l'Ecosse et de l'Amérique. Calvin influa sur Knox d'une manière souveraine. Knox influa sur l'Ecosse, l'Ecosse sur l'Angleterre Et cette dernière, inspirée par ces dogmes connus sous le nom de dogmes presbytériens et puritains, fonda sa fragile république de Cronrwell qui, une fois créée, émigra avec les pèlerins transportés par I;, FJeur de Mai vers la terre d'Amérique, et implanta là ses institutions progressistes, qui sont la conséquence naturelle du grand mouvement démocratique chrétien éteint, semblait-il, avec le bûcher de Savonarole et cela malgré les pontifes romains qui croyaient l'avoir consumé pour toujours. Un des caractères du protestantisme britannique est, par suit,, de la liberté de penser laissée à l'individu, la division en sectes nombreuses car, bien que l'Église presbytérienne semble posséder un plus grand ascendant dogmatique et religieux que les autres sectes protestantes par sa nature même elle laisse place plus qu'aucune d'elles, on ne peut lé nier à la libre pensée. L'Église épiscopale anglaise, si forte par son organisation si importante par son histoire, si riche en cadeaux offerts par la nouvelle monarchie presque ecclésiastique fondée par Henry VIII, avec ses grands chefs dontles revenus rappellent les anciens revenus des évêques de Tolède avec tant de pouvoir et de prestige, n'a pas pu empêcher la division du' clergé en haute et basse Église. Elle a atteint par ses rites la limite de' l'Eglise catholique; par son unitarisme, elle touche aux sectes arienne et rationaliste. Elle n'a pu empêcher certains fidèles d'aller à Ganossa, en quête d'une réaction romantique, tandis que d'autres, forts de la grande élasticité de ses interprétations, se tournaient vers le christianisme libéral. Elle n'a pu davantage empêcher les méthodistes de fonder un nouveau clergé comme celui des baptistes, avec son lourd budget et sa légion de missionnaires qui donnent à cette organisation religieuse et à celles qui lui ressemblent un caractère particulier. Elle n'a pu retenir ni les Puritains, ni les Quakers, ni les Moraves, ni les Adventistes, qui, les yeux fixés vers le ciel, attendent queJe Crucifié descende une seconde fois sur la terre. Elle a laissé partir les Universalistes qui, adoptant la doctrine d'Origène, croient que le sang du Calvaire éteindra les flammes de l'enfer et que Luzbel retrouvera sa beauté perdue en une future rédemption angélique. Elle a perdu les Christadelphes repoussant la théorie de la Trinité et attendant un nouveau règne de Jérusalem, cité divine, sur le monde. Hue d'autres fidèles de dogmes divers et même contradictoires, sortis de son sein, pullulent dans les pays protestants, et prouvent ainsi l'irrémédiable décomposition du protestantisme !

III. — Certes, nous n'avons pas l'habitude de juger les États-Unis sur certains points qui nous touchent de près et qui ne sont pas les meilleurs, tant s'en faut. Mais ce que nous pouvons critiquer chez eux, ce sont ces régions où règne encore l'esclavage, ces pirates, rotes des flibustiers d'autrefois qui surnagent comme un requin harponné, ces contrebandiers de guerre, tous ces gens conjurés contre la production cubaine, ce sont ces

terres des anciens noirs que la piraterie et la traite rongent jusqu'aux os comme un vrai cancer, cancer qui se transmet par atavisme jusqu'aux dernières générations. Les États-Unis comptent soixante-trois millions d'êtres humains, d'après le dernier recensement. Si leur population était partout aussi dense que celle des bords de la Segura, du Turia ou de la Moselle, elle dépasserait en nombre le reste du genre humain. A côté de huit millions de citoyens provenant de l'élément étranger et récemment arrivés, Allemands, Irlandais, Norvégiens, Italiens, Esclavons, Canadiens, apparaît un facteur puritain qui a été, grâce à sa grande puissance d'attraction, le noyau de cette admirable confédération. Vraiment l'Ohio où naquit Mac-Kinley et où il a grandi, n'appartenait pas aux treize anciens états constitutifs de la République, à l'époque de la proclamation de l'Indépendance et pendant les quelques années qui suivirent. Mais cet état touche au centre de l'Amérique et à la Pensylvanie, la fleur de la République, et, depuis la fin du siècle dernier, s'est peuplé de huguenots français et de puritains saxons professant des idées religieuses qui sont la cinquième essence du christianisme ; Mac-Kinley appartient par son histoire si claire et par ses antécédents si glorieux à l'une des plus nobles souches dont l'humanité puisse être fière. Quel poème, mon Dieu, que l'épopée du puritanisme ! Ces peuples chrétiens du moyen-âge qui se levaient au cri de « Dieu le veut! » et, la croix rouge sur la poitrine, l'épée au côté, la lourde lance à la main, s'en allaient par les déserts vers l'Orient, marchant à la conquête du tombeau du Christ, pour ne trouver que le tombeau de la féodalité et le germe des communautés, tous ces peuples, dis-je, n'ont pas accompli une œuvre aussi considérable que les pèlerins de la Fleur de Mai fuyant sur la mer l'intolérance religieuse, et trouvant au terme de leur voyage, làbas, au sein des forêts vierges de la jeune Amérique, les vrais autels du Dieu , de la Liberté, à la chaleur et à la lumière duquel la Démocratie et la République, ces deux filles du christianisme, se sont épanouies. Saint Augustin disait : « Béni soit le péché, le péché d'Adam qui apporta en lui-même la rédemption du Christ! » Heureuses aussi les persécutions d'Elisabeth Iro et de Jacques Ier d'Angleterre, puisqu'elles ont provoqué le départ des puritains et, avec leur départ, l'établissement et le développement de la République dans le nouveau monde! La doctrine puritaine prit naissance sous le règne de la reine Elisabeth; elle se manifesta par une protestation contre les dogmes anglicans qui se faisaient les soutiens d'une liturgie en tous points semblable à la liturgie catholique, et d'une hiérarchie épiscopale absolument contraire à la hiérarchie romaine historique. A la chaleur d'une protestation identique se développaient là-bas, en Angleterre même, les principes religieux du calvinisme et leurs conséquences républicaines. La dernière Tùdor et le premier Stuart comprirent les dangers qu'offraient, pour la religion officielle et pour l'état royaliste, le dogme et le peuple puritains. Elles les exilèrent, les obligeant à se réfugier en Hollande, à Leyde, où, assurait-on, par droit acquis et par coutume établie, chacun gardait sa liberté

de croyance. Plus tard ceux-ci devaient prendre une bien cruelle revanche contre la royauté traditionnelle et historique en immolant Charles Ier. On pourra dire ce qu'on voudra de la vigueur brutale du calvinisme, mais ce qu'on ne peut nier, c'est qu'il contenait les germes d'un gouvernement de liberté, et qu'en faisantdu prêtre un délégu&des fidèles, il instituait le suffrage universel religieux et la vraie république chrétienne. A cette époque, qui lut celle de leur indépendance, les États-Unis, voulant unir toutes les sect s contre la métropole, séparèrent l'élément religieux de l'élément politique. Ils nous fournirent ainsi la formule la plus lumineuse qui puisse donner à la démocratie universelle le resplendissant présage d'un heureux avenir. Il fallait rappeler tous les progrès de ce pays, de sa politique, de ses croyances, sortis victorieux du grand combat, parce qu'ils sont pour le nouveau président autant d'engagements pris pour le maintien de la paix et de la liberté du monde, engagements qu'il ne saurait nier sans se donner luimême un démenti, ni sans méconnaître sa religion et sa patrie.

Iv- — Quiconque appartient à une église d'une telle importance, à une religion si noble, doit conformer sa politique nationale et internationale à une série de traditions presque liturgiques, traditions qui s'imposent avec une exigence incontestable comme étant le legs glorieux et sacré des principes élaborés par des hommes à qui les États-Unis doivent leur gloire et leur grandeur.

Le nouveau président sort du parti des Washington, des Franklin, des Lincoln, en un mot du parti de tous ceux qui ont proclamé la politique non seulement une science, non seulement un art, mais une vraie moraie. Ce parti est celui qui a voulu que le Code de la grande République lût une sorte de dérivation immédiate de l'Évangile; c'est lui qui a fourni, dans la personne de Washington, le modèle du magistrat chrétien ; lui qui a suivi les conseils de Franklin en morale; lui qui a risqué la puissance de la Confédération saxonne en Amérique en faveur du misérable esclave perdu dans les cachots du Midi et abandonné à son ignominie et à sa détresse. Il s'ensuit qu'un magistrat qui continue ce parti républicain dans la marche des temps doit aussi le continuer dans la marche de la pensée et de la doctrine. Sans doute, par l'obéissance qu'il doit à la tradition du Nord, par la doctrine républicaine qu'il a à poursuivre, par la nécessité qui s'impose à lui de se conformer à ce que lui ont légué ses prédécesseurs et ses ancêtres. Mac- Kinley appartient au vieux protectionnisme si contraire aux théories d'expansion des démocraties, désireuses de faire du travail et de l'industrie un produit commun de l'humanité soumis aux lois naturelles de la concurrence et du libre-échange universel; mais puisqu'il a dû admettre ce que, pour moi, il y a de mauvais dans la tradition républicaine, que du moins il reconnaisse, qu'il admette et qu'il pratique ce qu'elle a de sage et de bon. Pour les presbytériens et les quakers, Christ n'a pas acquis sa haute valeur par sa naissance au milieu des Hosanna des bergers el des Alléluia des anges, ni par l'adoration muette des rois mages suivant la mystique

étoile de l'Orient, pas plus qu'en calmant sous ses pas les fureurs de la mer de Galilée, en changeant en pain les pierres du désert, en voyant du haut du Calvaire la terre s'entr'ouvrir à l'heure du dernier soupir, ni en réchauffant son sang glacé dans la tombe à la chaleur de la résurrection ; non ! il est saint, il est trois fois saint, il est le Très-Saint, parce qu'il a prêché la plus pure morale, en en donnant l'exemple, parce que sa bouche divine a résumé les idées émises sur les bords du Jourdain par d'innombrables prophètes, parce qu'il a été le plus parfait modèle de morale dont puissent s'inspirer les hommes dans leur vie individuelle et les nations dans leur législation et dans leur politique. En conséquence, Màc-Kmley ne peut approuver l'insurrection déplorable qui reporte les Antilles au temps des Caraïbes et des cannibales; il ne peut excuser les expéditions de flibustiers qui, en dépit de tous les principes divins de la morale chrétienne et de tous les axiomes du droit international, soutiennent chez les peuples voisins une guerre d'extermination. Il ne peut se plaire à voir des esclaves, affranchis par nous, souillant de sang les fragments des chaînes que nos mains ont brisées, nous les jeter à la face et essayer de faire de nous, leurs rédempteurs, presque des esclaves succombant sous le poids de cette horrible infamie ; car on peut tout redouter des catastrophes que réserve une aussi indigne rébellion.

V. — En d'autres temps, les États-Unis illuminaient la conscience du monde par le reflet de leurs idées et l'exemple de leurs institutions. Le livre populaire de Tocqueville sur les Américains s'est placé dans l'estime publique à la hauteur du livre de Tacite sur les Germains, tant à cause de son mérite intrinsèque que parce qu'il y oppose les fausses apparences démocratiques du règne de Louis-Philippe à la liberté naissante et à l'ingénu parlement américain, comme Tacite avait mis en parallèle les fausses apparences républicaines de l'empire romain et la liberté native et la vertu sévère des anciens Germains.

Deux livres provoquèrent la révolution républicaine de 1848 en France qui eut une assez grande influence sur l'Amérique en y important nos espérances, et qui commença nos malheurs en répandant le sangle plus pur de notre Europe, le sang de nos penseurs et de nos martyrs. Schurr ne me démentira pas, mon assertion confirmant la gloire attachée à son nom comme à d'autres noms glorieux. Les deux livres dont je parlais sont la Démocratie (m Amérique , de Tocqueville, et les Girondins de Lamartine. Malgré le premier livre on reprochait toujours à l'Amérique l'esclavage régnant aux États-Unis, tache noire au milieu des brillantes étoiles de son drapeau. La pensée humaine atteignit pourtant -en Amérique une grandeur idéale quand nous la vîmes résolue à s'offrir ellemême en holocauste à la guerre, pour expier le crime social commis par les pirates négriers et par les marchands de chair humaine. Tocqueville mourut en soixante-et-un, à celte heure sublime. Lacordaire, l'inspiré et éloquent dominicain, devait lui succéder au sièye qu'il occupait à la grande assemblée littéraire de l'Académie française. Nous ne, comprenons pas l'intérêt

que les hautes classes parisiennes et notamment les classes littéraires peuvent prendre aux séances de l'Institut. Impossible d'expliquer davantage le soin et l'attention soutenue qu'apporte la presse française, et particulièrement la presse parisienne, à rendre compte des travaux de critique decette assemblée. Mais, dansle cas qui nous occupe, l'intérêt était doublé par l'éloquence du plus grand orateur du monde et spécialement de l'ordre des prédicateurs; ajoutez à cela que pour répondre à son discours de réception à l'Académie par un discours de présentation et de bienvenue, on avait choisi un autre grand orateur ayant abandonné depuis quinze ans la tribune pour la littérature, le huguenot et l'homme grave qui s'appelait Guizot. Semblable particularité ne pouvait se produire qu'à une époque comme celle-là, époque du droit humain et de la liberté religieuse : ce dialogue public entre le moine appartenant à l'ordre fondateur de l'inquisition et le huguenot dont et les ancêtres avaient échappé au terrible massacre de la Saint- Barthélémy, concentra à un tel point l'attention de l'Europe sur cet événement et sur ces deux discours, qu'il me souvient d'avoir eu, en ma première jeunesse, l'imagination tellement exaltée par le spectacle de cette concorde entre les dominicains et leurs victimes, entre les inquisiteurs et les huguenots, que j'appris par cœur et que je récitai des pages entières de ces deux discours, en une traduction espagnole improvisée. Je fus écouté avec un silence religieux par ce cénacle de jeunes républicains démocrates qui offrait tous les jours son culte aussi bien aux idéaux progressifs de la politique qu'aux principes humains de la science. Ces deux grands orateurs, l'un obéissant au sentiment, l'autre à la raison; ces discours inspirés, l'un, celui du moine, entraînant et fluide, l'autre, celui du protestant, austère et rude; celui du prêtre, inspiré, pénétré de l'exaltation du mysticisme espagnol, celui de l'apôtre de la raison, Guizot, écrit en un style algébrique d'austère calviniste, s'harmonisaient si bien qu'ils aboutirent à la même conclusion : ils montrèrent que le résultat de toute la civilisation et de toute la philosophie classiques fut le droit romain, fondateur de la société civile qui adopta ses formules et ses codes, et que le résultat de la civilisation et de toute la théologie chrétiennes fut réalisé dans cette République des puritains et des émigrés établie de l'autre côté de l'Atlantique, République proclamant les droits de l'homme et érigeant au Dieu de la Liberté un temple sublime révélé dans les pages divines des saints Évangiles. Semblables à deux lignes parallèles la théologie, de saint Augustin l'Africain, fondant le dogme de la grâce repris par Luther et Calvin, et la théologie du dominicain saint Thomas avec sa théorie du libre arbitre qui la rapproche de la doctrine pélagienne, paraissaient devoir ne jamais se rencontrer.

Elles se sont unies cependant, complétées par le dogme puritain saxon, pour former ainsi 1111 triangle ; tel celui dont nos peintres ornent la tête du Père céleste, et cette réunion devait se produire dans un local laïque et profane, dans cette grande Académie où Condorcel avait esquis la palingénésie du progrès universel, dans un esprit hostile au Christia-

nisme, et où Voltaire avait lancé ses moqueries contre tous les théologiens et toutes les théologies. A la face du dernier empire napoléonien, ce moine presque mystique et ce huguenot presque philosophe présentèrent la société saxonne du Nouveau-Monde, non pas précisément comme type et comme modèle du progrès moderne, mais plutôt comme la résultante d'une idée puisée à deux sources pures : les livres de Moise et les traités de Platon, c'est-à-dire comme résultante d'une idée qui, sortie de Jérusalem et d'Athènes, passa par Alexandrie et par Nicée qui lui adjoignirent le dogme du Verbe, puis par la Rome sacrée qui la régla sur le droit canonique, pour venir enfin communiquer sa vie à toutes les nations civilisées de l'Europe et, après elles, à l'Amérique. Trinité humaine composée de la République, de la Démocratie et de la Liberté, elle est, sur la planète, un reflet de la Trinité céleste.

VI. — Nous aimons les nations qui se mettent à la tête du progrès. Quand un peuple a ouvert, comme le peuple espagnol, un nouvel et immense continent à la civilisation chrétienne; quand il a, comme le peuple français, brisé les entraves qui enchaînaient l'esprit humain et proclamé, au prix d'immenses sacrifices, les droits de l'homme et la souveraineté nationale du pays ; quand il a, comme le peuple anglais, établi le régime parlementaire, purgé les mers de leurs pirates, détruisant l'odieux commerce des esclaves noirs, et cela par sa propre initiative ; quand il a, comme en Suisse, donné l'exemple pratique d'une république solide et durable, et a été l'éducateur des émigrés disséminés en Amérique, pour établir là-bas ce régime évangélique pratique, originaire de Hollande, puis transmis à Genève et à Edimbourg, qui le donnèrent à leur tour à l'Angleterre de Cromwell et aux États- Unis de Washington, — il mérite bien que nous fixions son nom comme une étoile dans les cieux du temps et que nous lui témoignions toute notre confiance, certains qu'il saura soutenir et conserver une aussi belle œuvre que la civilisation universelle, œuvre à laquelle chacun a travaillé de tous ses efforts, et sur les autels de laquelle fument encore les sanglants holocaustes des plus grands et des plus terribles sacrifices.

S'il y a des états progressistes, il est aussi des états réactionnaires. Les premiers me semblent la vraie lumière, les seconds les ténèbres dans toute leur horrible intensité. Le type le plus parfait de ceux-ci est l'Autriche de Metternich ; lorsqu'elle prêtait l'aide de ses sbires au despotisme exercé par la Turquie sur les peuples danubiens; qu'elle réduisait la Pologne en esclavage, de connivence avec les tsars moscovites ; qu'elle tenait les clés du cachot où languissaient Venise et Milan, faisant subir à l'Italie le supplice de l'écartèlement et gardant la Hongrie sous son joug, elle personnifiait une réaction désastreuse, et elle mérite par conséquent que tous ceux qui aiment le progrès moderne lui jettent à la face les malédictions lancées par les prophètes hébreux contre les faux dieux et contre les tyrans asiatiques. 11 se passe quelque chose d'analogue dans cette Turquie paralytique, aveugle et muette, qui a pour toute science un seul livre et son perpétuel commentaire. Elle est

gouvernée par un calife, pontife h cheval qui tient dans sa main la chaîne de cent peuples esclaves, et qui est en contradiction permanente avec lit science et avec le progrès, comme toutes les nuits de l'esprit humain; il n'est en ce régime de fer aucune tissure par où puisse entrer l'air vital, autrement dit l'esprit de notre siècle, ni cette lumière éthérée qui se nomme l'idée de progrès; aussi ne peut-il sortir de cette situation, despotisme en haut et servitude en bas, que par la disparition et par la mort. Il en est de même de l'Inde où, malgré la diffusion du christianisme, les castes subsistent toujours. L'empire chinois est fermé à toute communication et à tout commerce avec le monde, esclave d'une routine aveugle qui lui donne le triste aspect d'un peuple voué à une imitation servile, aspect qui nous le montre inférieur à la culture qu'il possède en réalité. L'empire du Maroc est l'instrument des nombreux chefs mahométans. En un mot tous ces peuples représentent l'opposition à ce mouvement en avant que nous avons besoin de contempler pour connaître toute la valeur et la signification de l'impulsion progressiste, pour nous guider vers la réalisation de l'idéal, enfin pour joindre comme par des courants électriques les bases du sol aux sommets de l'esprit. Ce n'est pas le simple désir d'en parler qui me fait signaler cette différence entre les peuples progressistes et les peuples réactionnaires. Je la signale pour avertir le président des Étais- Unis du sort qu'il réserve à son pays s'il change leur caractère industriel en un caractère militaire et leur caractère progressiste en un caractère réactionnaire, et s'il les pousse à des guerres et à des conquêtes dont le résultat serait pour le pays la perte de sa liberté et la déchéance.

Étant donné la distance, l'histoire et le rôle qu'ils avaient à jouer dans la société, il n'y avait pas de peuples plus séparés que ne l'étaient par l'espace, l'âge, la pensée et l'esprit, l'Espagne de Charles III et la France de Louis XV d'un côté, et, de l'autre, le peuple américain engendré par l'esprit évangélique et protestant et né sous son aile. Aucun point commun entre lui et les Prançais, encore moins entre lui et nous les Espagnols, les catholiques les plus intransigeants et les plus fanatiques de notre planète. Considérons la France où l'idée et l'esprit anglo-saxon d'Amérique exercèrent une influence qui ne pénétra jamais en Espagne. Quand les puritains écossais luttèrent contre la dynastie des Stuarts, la France gouvernée par les rois Bourbons, fins diplomates, se désintéressa de ces prophètes, en quête au Nouveau-Monde d'un état libre pour eux et de l'emplacement d'un temple inviolable pour leur Dieu. Un gouvernement tel que celui de la France à cette époque, qui révoquait avec Louis XIV l'édit de Nantes dont les concessions sont la gloire de l'immortel Henri IV, et qui poursuivait l'extermination des huguenots, ne pouvait s'intéresser beaucoup au but que cherchaient à atteindre les émigrés. La blanche Fleur de mai échappait à toutes ces difficultés, à l'intolérance et au despotisme; la nouvelle Angleterre obéit aux théories de Locke, mais seuls arrivaient aies connaître quelques savants psrdus dans des hauteurs intellectuelles inaccessibles au com-

mun des mortels ; ces habitudes de liberté apportées par le quaker Penn à la Pensylvanie et prises dans les traditions anglaises ne pouvaient pas intéresser un peuple si différent du peuple anglais par sa nature et son histoire. En raison de l'abîme qui les séparait, une question s'impose à tous ceux qui, dans l'étude de l'humanité, se consacrent à l'observation de l'influence qu'ont eue certains peuples les uns sur les autres, et au calcul de leur orbite et de leur poids dans la gravitation sociale. Connaissez-vous un peuple qui ait exercé sur un autre l'influence que la révolution d'Amérique exerça au siècle dernier sur la France et particulièrement sur la crise la plus considérable et la plus importante de son histoire, la Révolution française ? Ce miracle vient de ce que l'Amérique représentait le progrès. Il ne se serait pas produit si l'Amérique eût été réactionnaire. Etendus entre la baie d'Hudson et le golfe du Mexique, arrosés par de grands fleuves comme le Mississipi, telles des mers intérieures, les États-Unis étaient peuplés d'hommes actifs et industrieux; ces hommes-là exigeaient la liberté complète de s'associer et de se régir à leur guise, conséquence immédiate de la liberté de créer et de celle de produire.

On ne peut assigner la même demeure au lion solitaire des forêts et à l'essaim laborieux des abeilles. 11 faut à l'un la caverne, aux autres la ruche. Les puritains fondateurs de Boston, les quakers qui bâtirent Philadelphie, les catholiques fixés dans le Maryland avaient un intérêt commun : se préserver de toute persécution religieuse qui pût porter atteinte à la conscience inviolable, pour travailler et produire en pleine liberté. Factoreries commerciales et sectes religieuses formaient les deux extrêmes et nécessitaient les unes comme les autres la féconde et créatrice liberté. Ce fut la cause de leur influence. Cette influence s'exerça sur toute l'Europe, mais en particulier sur la France. L'Espagne avait étendu ses possessions au point de ne plus pouvoir les tenir toutes sous une tutelle perpétuelle, étant forcée de communiquer avec ses diverses colonies par la navigation et par le commerce. Avec les produits s'échangeaient les idées. Tandis que le combat exige la discipline et l'obéissance, le travail demande la liberté et le droit dans leur entière acception. Le soldat doit être soumis à une discipline et à un chef qui possède une autorité incontestable; il faut laisser au contraire à l'industriel et au fabricant les mains libres. Sur une terre ferme et inerte le château féodal peut aisément se dresser, mais les barques mobiles et les ondes mouvantes ne permettent pas de soutenir une guerre, et celle-ci est surtout impossible entre des hommes qui ont compris le besoin qu'ils ont les uns des autres et la nécessité de leur solidarité concernant ces trois éléments capitaux, tant créateurs que progressistes, l'industrie, le commerce et le travail.

VU. — L'influence des États-Unis, présentée sous ces trois aspects, fut salutaire. Mais nous manquerions aux vérités objectives que révèle le temps, et à la conscience du publiciste qui ne nous quitte jamais, si nous ne disions pas comment et combien cette influence se trouve compromise par

ia faute des États-Unis, faute qu'on ne peut imputer, comme cela se produit ordinairement pour les fautes collectives, à aucun facteur, à aucun élément, à aucun principe qui ne se trouve dans le sein du pays. Et. tout d'abord, quand la République confédérée passa des annexions plus ou moins volontaires, mais toujours pacifiques, aux. annexions violentes, se précipitant sur ses voisins faibles et s'emparant même de territoires hors de sa portée et de son influence, tous ceux qui connaissent la morale lui prédirent qu'elle se créerait à bref délai des difiicnltés amères, et que la main qui tenait le fouet souffrirait des plaies et des blessures qu'il aurait faites autour de lui. Quand ses soldats conquirent une partie du Mexique, des flibustiers bien armés croisaient sur ses rivages, si bien qu'on eût pu croire le peuple du Nouveau-Monde, où arrivaient les puritains, converti en une troupe de pirates, pirates déchaînés sur tout le centre de l'Amérique espagnole, sur toute la mer des Antilles et des Caraïbes, et qui n'obéissaient qu'à l'intrigue et à la cupidité, ayant la rapacité de l'aigle et la voracité du requin affamé. Tous les hommes d'Etat d'expérience leur annonçaient pourtant que les maraudeurs ne tarderaient pas à se tourner contre ceux-là mêmes qui les avaient excités à la piraterie et à la conquête. Une des conséquences de cet état de choses fut l'épouvantable péril provoqué par l'expédition du VirginiuSj dans lequel des ennemis de notre patrie se servirent de nos vaisseaux, en se disant Américains, alors qu'ils n'étaient que des flibustiers, et hissèrent au sommet de leurs mâts, au mépris de tout droit, le drapeau aux étoiles lumineuses, tout cela uniquement pour attaquer une république sœur comme la république espagnole, au moment même où elle abolissait l'esclavage dans ses domaines et préparait à l'intention des Cubains un régime encore meilleur que celui des États-Unis; nous ne ressentons pas en effet comme eux l'orgueilleux amour du privilège, mais au contraire nous conservons le respect et la considération sociale aux esclaves devenus libres, auxquels nous concédons les droits civils et politiques. C'est ainsi que l'on voit à tout moment, en dépit des lois de la morale humaine, en dépit des préceptes de la religion divine, en dépit des règles de droit international et des traités passés entre l'Amérique et l'Espagne, les vaisseaux des flibustiers sortir des ports américains pour envahir ces mers qui appartiennent au travail créateur et au commerce universel, et pour aller nourrir unerévolte parricide et une cruelles guerre civile, qui serait depuis longtemps terminée sans ces terribles coopérateurs et sans les secours criminels à l'envoi desquels ont consenti indirectement les autorités américaines impuissante-, fomentant sous main et dans l'obscurité une œuvre diabolique, indigne d'une politique qui se dit politique du Christ et qui prétend appliquer à la société et à la vie les préceptes de l'Évangile. 11 y a plus fort : on a eu le triste spectacle de Chambres, renommées pour leur propagande de l'arbitrage international et pour leurs tendances favorables à la paix universelle, se permettre d'intervenir au mépris du principe démocratique de non-intervention et d'insulter notre nom et notre drapeau, le nom et le drapeau d'un peuple qui,

après Dieu, a créé l'Amérique. En agissant ainsi ils s'exposent, aveugles et cruels, à susciter une guerre qui pourrait être le commencement d'un choc terrible entre les deux continents. Ce sont des offenses à l'humanité et au progrès, qu'il faut mettre sur le compte des États-Unis, et, en leur présence, l'idéal béni d'autrefois, personnifié pour ainsi dire par l'Amérique, disparaît de plus en plus de l'horizon des espérances démocratiques ; les acclamations de jadis se sont changées aujourd'hui en plaintes et en haines.

VIII. — L'état des esprits s'est manifesté surtout à présent que l'Europe ne s'est pas prononcée pour Mac-Rinley contre Bryan avec cette spontanéité dont elle fit preuve envers le héros et le martyr Lincoln, dont les vertus provoquèrent et méritèrent l'intérêt de l'humanité. Les avis ont été partagés presque également entre les deux candidats et on a hésité entre un mal et un moindre mal, suivant les opinions et les intérêts de chaque politique; en tout cas on a vu partout un mal. Le monde ne peut d'aucune façon regarder d'un bon œil les tarifs prohibitifs de Mac-Rinley, qui isolent le peuple de l'industrie par excellence des autres peuples, et qui mettent la République, la Démocratie et la Liberté, de nature rayonnante et communicative, humanitaire et universelle, derrière un cordon de douaniers et une barrière de douane, telle la muraille de Chine destinée à arrêter l'invasion des Tartares, voulant fermer l'empire et le convertir ainsi en un immense monastère, le plus grand qu'aient vu les siècles. Tocqueville, Guizot, Gervinus, Lacordaire, Laboulaye, Bright, les grands orateurs et les grands publicistes du siècle, auraient-ils loué l'Amérique comme ils le firent, s'ils avaient su qu'elle devrait un jour ressembler par certains côtés, surtout par le côté mercantile, à la Chine?

Le régime économique représenté par Mac-Rinley est funeste à tous les peuples sans exception. Le régime économique qui règne aujourd'hui aux États-Unis ne nuit pas seulement au commerce terrestre ; il nuit aussi à leur régime électoral et à toutes les institutions électives. On comprend et on s'explique, quand il s'agit de peuples régis par un pouvoir absolu, l'ignorance et jusqu'à un certain point la dépravation des comices; mais que là où le régime ancien était si large et si profitable, un régime réactionnaire se soit implanté, cela ne peut s'expliquer qu'en attribuant ce recul à la corruption des anciennes coutumes. Quand nous vîmes dernièrement monter à la présidence un homme d'État qui semblait représenter la corruption et la fraude, nous nous sommes mis à trembler, nous tous qui voulions substituer au régime héréditaire le régime électif en Europe. Non moins grands étaient les soupçons que nous inspiraient les relations internationales de la République saxonne avec tous les peuples et particulièrement avec les gouvernements républicains et espagnols d'Amérique. Le parti qui s'en va dans les îles du Pacifique renverser des gouvernements légaux et porter des ambitions flibustières, qui tire de la poussière les traités relatifs à l'achat des îles danoises dans les mers voisines, qui prétend exercer une autorité égale, sinon supérieure, à l'autorité particulière de leurs légitimes

possesseurs sur le cours et les bouches de l'Orénoque, qui aujourd'hui même convoite de nouvelles conquêtes sur la terre mexicaine, qui accroît le poids des guerres du Chili et des révolutions continuelles du Brésil ; celui qui veut acheter la baie de Panama conformément à cette idée bien féodale que les états sont comme des patrimoines ou des objets particuliers qu'une génération peut vendre au détriment de l'honneur des générations passées et de celles à venir; qui soutient le mouvement insurrectionnel à Cuba et martyrise la grande île à l'aide de ses flibustiers ; qui se moque des peuples d'origine espagnole en Amérique, tantôt leur prodiguant ses louanges, tantôt se dressant devant eux avec des menaces ; qui prône le self-governmmt panaméricain et l'hégémonie saxonne ; ce parti ambitieux et hardi peut aller jusqu'à faire perdre aux États-Unis leur caractère industriel pour leur donner un caractère conquérant qui, par ce principe que toute chose engendre son semblable, détruira la République des émigrés et la remplacera par un empire de pirates. La chose la plus grave, celle qui donne le plus d'inquiétudes à l'humanité, forcée qu'elle est de maintenir ses peuples dans la voie du progrès, ce sont les symptômes que les dernières élections ont ofteris : on voyait là, d'un côté, des républicains protectionnistes, socialistes tempérés; de l'autre les démocrates libre-échangistes purs, socialistes ardents qui pourront donner toutes les illusions progressistes exigées par leurs sectaires, mais qui n'en seront pas moins pour cela les dépositaires de la réaction universelle. On trouve encore d'une part les capitalistes, exagérant leurs droits et leurs forces dont la société a besoin, et les exagérant au point de devenir odieux à la majeure partie de l'humanité, — répétition de ce qui s'était passé quand le patriciat exagéra sa propriété pour répondre aux justes revendications de l'admirable Caïus Gracchus, — et de l'autre les démagogues, émules de Cléon, de Drusus, de Catilina et de Babeuf, exagérant les droits et la force de l'ouvrier et rendant leurs meilleurs adeptes soupçonneux, en rappelant par leur situation celle créée par les communes révolutionnaires de Paris ; cette situation, grâce aux rivalités régionales entre l'Orient et l'Occident, entre les classes, grâce aux rivalités entre industriels et agriculteurs, entre patrons et ouvriers, offre encore une autre issue que la révolution par le peuple ou la dictature par les grands; pour organiser celle-ci et pour maintenir celle-là, il y a l'empire militaire, le césarisme. Ce serait la fin de la liberté pour l'Amérique et l'arrêt d'une nation si nécessaire et si salutaire au progrès humain. Pour tout remettre à sa place et rendre à sa patrie la splendeur éclipsée par tant de fautes et d'erreurs, il faut au vainqueur d'hier, non pas renchérir sur les idées protectionnistes, non pas protéger les manœuvres louches des flibustiers, non pas être injuste devant les résistances du bimétallisme qui pourrait bien se relever en passant un traité avec tous les états du monde, non pas créer de monopole pour les argentistes de la gauche qui voudraient posséder à eux seuls le privilège de vendre à l'État leurs produits à un prix fictif, ni pour les fabricants qui voudraient vendre leurs produits au peuple, à un

prix, exagéré, sous l'abri d'un tarif; il lui faut, non pas permettre de fréquents débarquements à Cuba, quand il lui serait si facile de les éviter, mais revenir à une bonne politique digne du renom que donnent à la démocratie saxonne sa République et ses libertés, et capable de lui assurer la prospérité. S'il agit ainsi, que Dieu le récompense; s'il ne le fait pas, queDieu le lui commande. IX. — Après ces considérations sur le fait capital de la quinzaine, c'est un devoir pour moi détourner les yeux vers mes morts C'est une pieuse coutume que j'ai, et bien ancienne déjà, de leur rendre ici le tribut de mon affectueux souvenir et de leur prouver jusqu'au delà du tombeau mon amitié inexprimable. Chall<unel-Lacour est mort; en le voyant disparaître, on voit s'éteindre ce brillant flambeau dont les idées ont éclairé une grande partie de notre hémisphère pensant. Quand j'appris la nouvelle qui me blessa le cœur, déjà sous le poids de tant de peines récentes, je télégraphiai à l'illustre président du Sénat français, lui disant la douleur que me causait une si grande perte et lui exprimant toute l'estime que je portais à la si haute intelligence du philosophe et de l'homme politique. Les journaux communistes et les feuilles monarchiques n'ont pu pardonner au mort les services rendus à la République modérée et à l'ordre public ; aussi ont-ils qualifié d'hyperboles castillanes le jugement sincère porté par moi sur le savant et le grand orateur. Si les hommes qui m'ont critiqué étaient au courant de la marche de la pensée humaine et la suivaient avec la patience et l'attention que j'y apporte , ils sauraient apprécier à leur juste valeur, en qualité et en quantité, les services rendus par lui à la science, et le lustre qu'il a donné à la tribune française. Appartenant à cette race de savants qui mirent en contact l'esprit du monde latin avec celui du monde germanique, il a été dans le ciel de la pensée humaine une étoile qui ne s'éteindra jamais. Son livre sur la philosophie libérale soutenue par un individualiste comme Guillaume de Humboldt, digne frère de l'immortel Alexandre ; son autre livre sur la philosophie pessimiste du célèbre Schopenhauer, méritent l'étude et l'admiration des peuples latins ; ils leur révéleront des côtés et des phases de la pensée humaine qui restent inaccessibles à beaucoup d'autres peuples, ceux-ci manquant de révélateurs lumineux comme le fut Challemel-Lacour. Ces illustres savants français qui ont travaillé à faire pénétrer un peu de lumière méridionale au sein des ténèbres de la science germanique ont bien mérité de l'humanité. Du reste, ils expliquèrent aux Allemands mûmes nombre de figures hiéroglyphiques indéchiffrables inscrites sur les murs de de leurs salles d'étude par les penseurs ténébreux d'outre-Rhin. Bœhemer, illustre professeur de langues et de littérature néo-latines à Strasbourg, me disait souvent que, quand il voulait bien pénétrer les écrits de Kant, il préférait se servir de la traduction française de Jules Barni, beaucoup plus claire et plus compréhensible pour lui, Allemand, que les textes allemands du profond et merveilleux Essai sur la raison pure. Hegel eut, lui aussi, la bonne fortune d'être l'objet des écrits français du philosophe franco- italien, mon illustre ami, le docteur Vera.

LA POLITIQUE EUROPÉENNE u

J'ai parlé des mérites scientifiques du mort, car ses talents oratoires ne sont plus à contester et ne seront oubliés par aucun de ceux qui aiment la célèbre presse et la non moins célèbre tribune de France. Croyez que mes éloges sont sincères, puisque Challemel-Lacqur et moi passions notre vie à nous quereller dans les cénacles de Hugo et de Gambetta. Lui ne goûtait pas mon romantisme espagnol qu'il jugeait un pâle genre littéraire; il n'appréciait pas davantage ma philosophie déiste ou chrétienne, si opposée à son rationalisme naturel, surtout ma démocratie trop libérale pour ses goûts jacobins, ou mon républicanisme trop conservateur pour ses inclinations tout à fait radicales à cette époque. Je me souviens qu'il soutenait avec entêtement que Mac-Mahon, après que les comices lui eurent renvoyé la majorité du Seize-Mai dissoute sans bonne raison, devait tenter un coup d'État. J'affirmais le contraire partout, à tous mes amis, disant que jamais Mac-Mahon ne ferait une telle énormité. A ce propos il me souvient d'une chose digne d'être reproduite comme anecdote historique.

X. — J'avais deviné que Mac-Mahon ne tenterait pas un nouveau Deux- Décembre après le triomphe des républicains, et j'avais réussi à faire partager ma façon de penser à Gambetta, qui avait montré tant de subtilité au début de ces complications, et je racontais à tous comment je lui avais communiqué ma confiance optimiste. En effet, avec ma façon de renfermer en de brèves formules mes jugements politiques les plus généraux, je disais : « Que Mac-Mahon réussisse ou échoue dans son appel au peuple, cela m'est égal. S'il réussit, c'est l'Empire; s'il échoue, c'est la démagogie. S'il réussit, jem'en réjouirai presque, car, plus de République. Mais si, de l'autre côté, la démagogie triomphe, c'est la révolution inévitable, c'est aussi la perte de la République et avec elle la perte de la puissante influence d'un grand idéal chez tous les peuples. » Une fois ces réflexions faites, je posais mon désir comme un fait accompli, st je concluais toujours par cette affirmation catégorique : « Mac-Mahon ne tentera pas le coup d'État. » Toutefois, afin de m'assurer de son intention personnelle, je demandais à tout le monde ce qu'on pensait de mon assertion.

C'était un mercredi, à la fin de l'automne de 1877, je ne l'oublierai jamais. J'allais, comme tous les mercredis, dîner avec Victor Hugo, ce dieu auquel je consacrais un culte littéraire qui était une véritable dévotion. Il habitait rue de Clichy, où je le vis pour la dernière fois. Tous les mercredis donc, nous nous réunissions là quelques privilégiés, au nombre desquels j'étais, avec le seul titre d'admirateur, car Victor Hugo, comme poète et comme littérateur, était à mes yeux sacré, ineffable, omniscient, surnaturel, le Verbe divin de Platon. Il se passait pour moi devant lui exactement la même chose qu'en face de notre grand poète Zorrilla : je les voyais, je leur parlais, je répétais ce qu'ils disaient; ils me paraissaient alors, et, morts ils me paraissent encore davantage, des êtres surnaturels que la postérité rangera parmi les dieux antiques comme Orphée et Amphion, pour leur génie miraculeux et leurs chants immortels. En politique, par

exemple, je fuyais Victor Hugo comme une âme inspirée parle diable. Je me rappelle une lettre qu'il m'adressa par les journaux lorsque j'étais président de la République espagnole. Celte lettre me fit beaucoup de mal dans le clan des démocrates rouges, soulevés contre mon gouvernement. Il voyait, disait-il, dans Carthagène une république supérieure à celle que je présidais. Pour empêcher mes mains barbares de jeter des bombes contre les cantonalistes^ qui pourtant le méritaient bien, il me menaçait d'une impopularité semblable à celle subie par Lamartine comme homme politique. Il m'offrait comme modèle son exemple d'intransigeance éternelle et la joie perpétuelle qu'il ressentait de son immaculée popularité, due, selon lui, à l'amour croissant qu'à la fin de sa vie il témoignait pour les idées avancées. « Ma popularité ne vous tente-t-elle pas? » me demandait-il dans sa conclusion. « Qu'est-ce qui devrait me tenter? lui répondis-je, dans une lettre particulière et tenue secrète. Vous êtes populaire et beaucoup, parce que vous n'avez jamais été ministre. Vous voyez les taureaux, mais de l'autre côté de la barrière. » Sa lettre me rappelle cequedisait un jour un grand acteur nommé Maiqucr. Celui-ci lançait contre Pepe-Hillo, un grand toréador, les épithètes qui accueillent, bruyantes, dans les courses de taureaux, la première épée lorsque le taureau habile s'est prestement dérobé. « Lâche! lâche! lâche! » criait l'acteur au toréador, c'est-à-dire à l'homme le plus courageux de tous. Et celui-ci de répondre avec audace : « Monsieur Isidore, ici ce n'est pas comme au théâtre; ici on meurt pour de vrai. » — « Je conviens de mon impopularité, disais-je à Hugo; si vous étiez ministre vous seriez aussi impopulaire que moi. Pour moi peu m'importe, — résolu que je suis à donner à ma patrie le meilleur de moi-même, ma vie, je puis bien lui sacrifier ce qui vaut moins, ma popularité. »

En principes politiques nous étions, lui et moi, d'opinions diamétralement opposées, quoique tous deux républicains. Aussi, en pénétrant au salon, sous l'impression de la nouvelle du coup d'État que répandait la rumeur publique, et ne pouvant parler d'autre chose que de la question du j"Our, semblable à une espèce de possédé et de somnambule, je m'adressai à Challemel-Lacour. Je lui demandai à brûle-pourpoint s'il croyait que le maréchal, affecté par l'abandon des siens aux dernières élections, troublerait la fête que nous célébrions à l'occasion de notre victoire, en tentant un coup d'État contre la République. Challemel était l'un des premiers penseurs du monde. Sa science avait autant d'étendue ipus de profondeur. Il connaissait la philosophie comme le premier des philosophes et lisait en lui-même avec une parfaite impartialité, sans superstition et sans préjugé, comme nous disons aujourd'hui; à ces qualités il joignait la perfection de la forme. On ne peut dire de personne aussi bien que de lui qu'il parlait comme un livre, tantétait grande la correction de son éloquence dont les échos répéteront toujours les idées exprimées tant à la tribune (pic dans la chaire du professeur. Il était un des premiers savants et un des premiers orateurs français. Il a pourtant toujours gardé

un certain pessimisme irrémédiable imité de celui de Schopenhauer. Il m'énuméra et me confia ses craintes de voir à la lin un coup d'Étal se produire, Mac-Malion prenant en tout ses inspirations à Rome, et cela dans les premiers accès de la mauvaise humeur provoquée sans ménagement dans sa tête opiniâtre parles premières délibérations du futur Parlement. Une telle opinion me contraria car elle était absolument opposée à mes pressentiments comme à mes désirs. Aussi dus-je exprimer ma contrariété par des phrases bien amères et des gestes bien éplorés, pour qu'un jeune Argentin,, commensal pour la première fois de si grands hommes, se tournât vers moi, me disant de ne rien craindre, car, dans un moment aussi critique, la voix apocalyptique de Victor Hugo retentirait sur tout Paris, convoquant le peuple à une croisade pour la justice et l'appelant à la victoire. « Écoutez-moi, dis-je au nouvel hôte du maître, si le maréchal place deux canons, l'un à la Trinité, l'autre à l'angle de la rue de Clichy, on n'entendra même pas de l'entresol la voix apocalyptique de Victor Hugo. » Ma boutade ne fut pas bien reçue du maître, mais elle fît sourire Gambetta à qui je la racontai. Comme je demandais aussi à ce dernier pourquoi notre Challemel- Lacour ne partageait pas l'optimisme des autres au su^et du coup d'État, il me répondit : « Ne faites jamais attention à ses jugements, portés à la légère et démentis, malgré leur caractère catégorique, par le sourire narquois de ses lèvres fines. 11 voit tout en noir quand il souffre de son indisposition avant de manger. Ohalleinel a une intelligence optimiste, mais un estomac pessimiste : c'est une affaire de mauvais estomac. »

XI. — Je me suis trop étendu sur ces événements. Il me reste pourtant deux grands sujets à traiter, et je ne puis leur consacrer le temps ni l'espace en rapport avec leur importance : le scandale provoqué par Bismarck et le discours de Salisbury. Le vieux chancelier ne veut pas se résigner à son malheur. Il lui semble aussi étrange d'être descendu de sa haute chancellerie dans un modeste chalet en pleine forêt allemande, qu'à Napoléon de tomber de son trône glorieux sur un îlot embrasé de la zone torride. Il ne veut pas qu'on l'oublie, comme ces hommes avides de renommée, cette renommée fût-elle infâme, auxquels il importe peu qu'on parle d'eux en bien ou en mal, pourvu qu'on en parle sans cesse. Avoir détaché l'Autriche de la Confédération germanique ; avoir donné à l'Italie sa Venise et à la Hongrie sa liberté ; avoir indirectement fait déposer par les troupes italiennes le Pape-Roi; avoir proclamé, chose incroyable, Rome la capitale; avoir démembré la France en lui enlevant Strasbourg el Metz; avoir l'ait disparaître les conflits anglo-russes, déjà si marqués, parle traité de Berlin qui sauva la Turquie à la veille de sa mort; avoir placé l'électorat de Brandebourg à la tête de l'empire allemand, gigantesque entreprise que n'avaienl jamais osé tenter ni le Grand Électeur ni le Grand Frédéric, ne lui paraît pas suffisant; le voilà réduit à végéter, entre son chien et ses lièvres, près d'un champ de seigle, comme un noble réputé tel chez lui et roturier ailleurs, tandis que le traité franco-russe, plus ou moins explicite, non seulement détruis

son œuvre maîtresse, la triple alliance, mais déplace tout à fait l'axe de la politique européenne. Un fait n'est pas accompli quand on a fini de le réaliser, dit le célèbre régicide de Shakespeare devant le corps du vieillard qui avait tant de sang. La faute politique d'avoir annexé ces deux provinces faisant partie intégrante du territoire français et facteurs inséparables delà nationalité française, en les rattachant au sol et à l'empire allemands, bien qu'elles fussent patriotes et républicaines, devait produire entre autres malheurs une calamité de plus, l'hégémonie de la Russie en Europe.

Tous ceux qui prévoient l'avenir virent que le parti allemand de la guerre allait triompher, et que le chef de la politique allemande allait être repoussé, le jour où les deux places frontières furent prises et arrachées du sol national, avec leurs territoires environnants, pour être réunies à la terre étrangère. La Russie, avec son Tsar qui seul pouvait étendre jusqu'à l'Asie une vraie confédération ou un pacte diplomatique entre les autres peuples de l'Europe, Scandinaves, Saxons, Grecs et Latins, immobilisés par les ambitions et les conquêtes de la Prusse, éleva le trône de son influence au centre même de notre continent. Pourtant, Rismarck ne remarque pas que jamais les gouvernements, y compris les plus absolus de l'Europe, ne se sont vus comme aujourd'hui dans la nécessité suprême d'obéir à l'opinion et au sens timent des peuples, opinion et sentiment encore plus hostiles à l'Allemagne en Russie qu'en France. Le peuple français fut constamment un allié de la Prusse, témoin les guerres religieuses, celle de Trente ans, qui détermina le lent ascendant de la maison de Rrandebourg sur celle de Habsbourg ; témoin encore les premières guerres de Frédéric le Grand. Aussi fut-il difficile de séparer la France de la Prusse, comme le prouve la répugnance que nous avions d'une alliance avec l'Autriche, répugnance qui coûta la vie à la pauvre Marie-Antoinette et à son époux ; comme le montre encore l'obstination avec laquelle les chefs et les conducteurs du peuple français, Rrissot, Roland, D.miouriez, dans le conflit entre la France et les monarchies européennes, cherchèrent l'appui de la Prusse pour rendre impossible son intelligence avec le chef de la coalition monarchique, l'empereur d'Autriche. Aujourd'hui, le peuple fiançais apparaît comme un ennemi implacable de la Prusse, mais ennemi fortuit à cause de l'Alsace et de la Lorraine, dont la situation peut changer au jour où l'on s'y attendra le moins, tandis que le peuple russe est pour lui un ami éternel. Les Romanoffs seront toujours, par leur âme et par leur sang, par suite de cette hérédité d'humeur et d'idées que nous appelons atavisme, avec l'Allemagne, où presque tous les Tsars prirent les mères de leurs enfants. Mais le peuple est hostile à l'Allemagne, et, quand il jure une haine éternelle aux Occidentaux, il la voue non aux Italiens, ni aux Français, ni aux Espagnols, mais aux Allemands, par qui il se plaint d'être odieusement oppi imé aussi bien à la Cour que dans l'administralion. Aussi Bismarck altachait-il une grande importance à son alliance avec la Russie, la favorisant par sa bienveillante neutralité dans la guerre d'Orient ui permettant d'arracher la Bessarabie du territoire d'un de ses vassaux, le

monarque allemand roumain, laissant la Russie organiser à sa convenance

•a Bulgarie, et sanctionnant quoique à contre-cœur l'annexion de la Bosnie et

de l'Herzégovine à l'Autriche et celle de Chypre à l'Angleterre; il maintint

autant que possible la célèbre amitié entre les empereurs; enfin, quand il

vit que le traité de Berlin et les flatteries de la France pourraient lui aliéner

la Russie, il ourdit ce traité secret, que lui avait suggéré la grande prévoyance

de son colossal génie, au risque de se compromettre auprès de ses amis

par cette manœuvre, secret qu'il a fini par révéler, poussé par la nostalgie

et le besoin de parler, par l'impatience qu'il a enfin de jeter le discrédit sur

les intermédiaires, les démiurges, les chanceliers qui lui ont succédé et les

empereurs qui ont pris la place du roi de fer Guillaume, pour laver l'injure

faite à sa patrie par l'union de la Russie et de la France, injure dont il est

seul responsable, puisqu'il en est l'unique auteur. Cette chronique ne peut

pas s'étendre davantage, mais il est impossible de la clore sans dire au moins

que le discours de Salisbury a retenti comme un chant de paix. En effet, des

deux très graves difficultés avec lesquelles l'Angleterre s'est trouvée' aux

prises, la question du Venezuela dans le Nouveau-Monde, et, dans le Vieux

Monde, la question d'Orient, la première sera résolue par un arbitrage

intercontinental, la seconde par une entente européenne. Souhaitons qu'il

n'y ait plus de conflits pour troubler la paix du monde et que ni guerres ni

réactions ne viennent porter atteinte à la liberté humaine.

Madrid, novembre 1896.

La question d'Orieni. — Impossibilité de réaliser les réformes proposées au Sultan. — L'Asie-Mineure ou l'Anatolie. — Sa description. — Chaos de ses races et difficulté de les harmoniser. — Mort du despotisme en Turquie causée par la plaie du Trésor turc. — Difficultés entre la Russie et la France soulevées par l'état économique de la Turquie.

— Les élections en Hongrie. — Les Esclavons et l'Autriche. -- Les sorties de Bismarck.

— Sou ancienne opposition à l'unité allemande et au rôle de la Prusse eu Allemagne.

— Erreurs de Bismarck. — Portrait du grand politique. — Son erreur eu conquérant l'Alsace et la Lorraine. — Conclusion.

I. ___ De la question d'Orient vient de surgir un problème de transcendantale importance, problème dont les termes, dans leur exposition, et dont les solutions bouleverseront l'humanité. Il s'agit de savoir si les pouvoirs séculaires, pétrifiés dans leur histoire, et les vieilles sociétés, imbues de principes inaccessibles à toute modification, peuvent quelquefois se réformer jusqu'à leur base sans se disloquer et mourir. A ce sujet, nous avons reçu une bonne leçon qui, loin d'être imaginaire, est le résultat de notre propre expérience. Les Stuarts, élevés dans le catholicisme du moyenâge, ne purent jamais adopter la nouvelle religion de^ l'Angleterre ; les Bourbons, descendants de Hugues Capet, et passant pour despotes comme Louis XIV, ne purent jamais adopter la politique inspirée par le nouvel esprit philosophique de l'Europe du siècle dernier. Ainsi, demander que le Sultan se change en roi progressiste, que l'Arménie, la Crète, l'Anatolie, la Macédoine, deviennent d'autres cantons suisses ou d'autres États- Unis d'Amérique, me paraît chose impossible. Les temps de Midhat-Pacha ne sont pas si éloignés. Ce malheureux avait conçu le vaste projet d'une concorde entre la rigide immobilité des antiques dogmes turcs et l'esprit de progrès des lumineux temps modernes. Cette proposition lui coûta d'abord la liberté, puis la vie. La Turquie est une théocratie de caractère guerrier et autocratique. Les théocraties on! une telle immobilité qu'il leur est impossible de se renouveler. Leurs principes fondamentaux ne sympathiscrontjamaisavec lesprincipesmodernes. Leurdroitdivin et les droits humains, leursilence absolu et la liberté de la pensée, leur rigidité et le progrès, leur inflexibilité et les réformes apportées au monde parles pensées de progrès,

se heurtent de telle façon que, quand vous les noyé/ prêtes à u n<> cohésion intime, c'est alors qu'éclate la guerre implacable. Mon ami l'ambassadeur de France, M. Cambon, s'est présenté devant le Sultan, lui conseillant, avec la science diplomatique par laquelle il honore à un si haut degré la fonction qu'il remplit, et avec la parole persuasive propre à un homme d'un esprit aussi lucide, rehaussé par un caractère entier, — d'adopter un système de réformes s'il ne voulait pas s'exposer à de graves dangers. Cambon me rappelle ici Turgot devant Louis XVI, entêté à garder son autorité absolue. Le Sultan promettra sans doute des choses qu'il sera dans l'impossibilité d'accomplir. A la fin du printemps dernier, il a promis au peuple arménien des réformes, ce qui n'empêcha pas les tueries du mois d'août d'ensanglanter les rues de Constantinople. Dans le court espace qui sépare l'automne de l'hiver, la situation de la Crète, qui semblait pacifiée, s'est aggravée par suite du non-accomplissement des promesses échangées, et parce que les paroles données n'ont pas été suivies de l'établissement de réformes tangibles et réelles. Mais le Sultan est pris d'une telle terreur qu'il fuit tout le monde; si cela était possible, il se fuirait lui-même. L'incapacité complète dans laquelle il se trouve de tenir ses promesses est loin de nous surprendre. S'il les accomplissait, cela paraîtrait merveilleux. Il ne suffit pas de décréter des réformes ; il faut qu'elles soient acceptées par des sociétés susceptibles d'être réformées, qu'elles soient conformes aux idées courantes et aux coutumes établies. Ce même jour où Alexandre II devait donner une constitution à son peuple, les conjurés nihilistes le firent sauter, car les avancés et les réactionnaires se rejoignent en Hussie, comme le serpent qui se mord la queue; un grand orateur français de la période révolutionnaire disait que la queue des anarchistes entre toujours dans le gosier des despotes,

De même que ni les nihilistes ni les moujicks de Russie ne voulaient accepter la constitution proposée par le Czar, de même, à présent, ni les Mongols de Turquie, ni les Arabes de Syrie, ni les musulmans de l'Albanie. ni les Kurdes de l'Ararat ne veulent les réformes (pie M. Cambon a proposées au Sultan, et celui-ci veut les appliquer à des peuples qui les repoussent.

IL — Sous le poids de l'unité, produit du despotisme de fer. je ne connais pas de tribus plus inquiètes et plus hostiles les unes contre les autres que les tribus musulmanes. Les Arabes de l'Yemen, Sémites antiques et purs, regardent detravers les Africains; ils les considèrent comme d'un sang inférieur au leur qui contient dissoutes dans ses globules rouges les molécules éthérées du soleil idolâtré appelé le Coran. Aux premiers temps de I conquête de l'Espagne par les Arabes, l'opposition entre l'Arabie et l'Afrique éclata d'une terrible manière. Quand Mouza apprit que Tari k avait en vainqueur mis le pied sur notre territoire, il marcha à sa rencontre, car Tank

était Maure et non Arabe. A peine les califats fondés, éclata le scbisi mtre

les califats d'Occident et ceux d'Orient. Seul, un Omniade pul échapperai]

massacre décrété par les Abassides qui voulaient détruire cette classe noble; celui-là, après avoir erré longtemps dans le désert, ayant pour toute nourriture des dattes de palmier et du lait de chamelle, fonda notre califat de Cordoue. Dans ce califat, qui vit s'élever la grande « Aljama » d'Occident, construite par Abderraman, il ne put jouir, ni lui ni ses sujets, d'un seul jour de paix, troublé qu'il fut sans cesse par les révoltes et les rébellions de toutes les tribus, et particulièrement des tribus africaines. Cette haine dominait à un tel degré ces races, que les sultans furent toujours obligés de s'entourer d'une garde d'esclaves, qui compta souvent jusqu'à mille hommes, garde souvent renouvelée et, qui, unie aux belles Andalouses engendra ce type de blonds aux yeux bleus qu'on rencontre à chaque pas en Andalousie. Une telle haine subsistant tenace entre les Africains et les Arabes, aussi bien d'un côté que de l'autre, laisse à penser quelle dut être celle des parents d'Attila, appelés lAIongols, dont les faces ressemblaient à celles des tortues, et dont les corps étaient si vigoureux, contre les fils de la malheureuse Agar, aux beaux traits sémites, aux proportions harmonieuses et sculpturales admirées dans les familles et uniques dans le domaine de la physiologie humaine. Jamais le califat de Byzance n'a été reconnu par un aussi grand nombre de musulmans que l'ont été ceux de Cordoue et de Damas. Quoique les Arabes ne sachent pas le premier mot de l'ethnologie moderne, ils savent bien que la différence qui les sépare des Mongols byzantins est plus grande que celle qui existe entre eux et les Ariens chrétiens. Il ne laissent échapper aucune occasion de manifester envers le sultan la rancune qui couve au plus profond de leur être. Ces haines ne pouvaient trouver une occasion plus propice de s'unir et de se manifester avec intensité, que les projets de réformes en faveur d'un peuple, o plus méprisé de tous, le peuple chrétien. Il faut le reconnaître: ces réformes rencontrent des difficultés non seulement dans les résistances des peuples musulmans, mais aussi dans le caractère d'inexpérience des peuples chrétiens. Quand on vit longtemps dans la servitude, on perd les notions du droit, comme quand on reste longtemps aveugle, on oublie celles de l'espace. De même que l'aveugle, quand il recouvre la vue, croit que tous les objets sont à la même distance, près de lui, de même celui qui revient à la liberté, après avoir vécu dans l'esclavage, croit que la liberté est, non dans le droit, mais dans le pouvoir. De plus, comme le pouvoir lui apparaît sous la forme despotique, qu'il a eu à subir, il croit que si le pouvoir vient en sa possession, il devra user du même despotisme et se venger en opprimant à son tour ses anciens oppresseurs. Ainsi, bien souvent, l'Europe prétendant faire droit à tous, émancipe les chrétiens; à leur tour les chrétiens ne se croient libres qu'en vexant et en opprimant leurs anciens oppresseurs.

III. — Quelle splend.de région (pie cette partie de la Turquie, d'abord appelée Asie-Mineure, puis Anatolie ! La marque indélébile sceau hellénique imposé sur elle par l'antique Grèce n'a pu s'effacer. C'est là que 'naquit la philosophie avec Thaïes, l'histoire avec Hérodote, l'épopée avec Homère.

Ses montagnes, qui séparent l'Orient de l'Europe et l'Occident de l'Asie par leurs souvenirs légendaires et par les inspirations poétiques qu'elles provoquent, rivalisent avec les montagnes où naquirent les dieux, et où chantèrent les muses. Sa cordillière du Taurus en est la couronne inébranlable comme celle qui porte Cybèle, assise sur son char traîné par les lions. Ses deux mers, la mer Ionienne et la mer Noire, l'ornent de leurs reflets el lui font un manteau d'opale céleste, tel celui que porte Cythère sur sa conque, suivie des Néréides et traînée par des dauphins. Le Bosphore met à sa sandale un reluisant scintillement d'émeraude et choisit comme tombeau nuptial cette belle région du continent européen. Si nous considérons aujourd'hui l'Anatolie, nous remarquons combien sa situation actuelle est différente de celle des premiers temps de l'ère chrétienne et de l'histoire moderne. Se dressant entre le Pont-Euxin et la mer de Chypre, comme s'appelaient alors ces contrées ravissantes, elle semblait refouler les eaux de la mer Egée. Le Halise, rivière principale de cette région, marque la ligne de séparation de deux grandes races: à l'occident, la race indo-européenne à l'orient, les peuples de race syrio-arabique, les peuples de race sémitique. Entre ces deux races extrêmes existe une race intermédiaire, les Phrygiens, dans la langue desquels se retrouvent des caractères sémitiques joints à des caractères indo-européens. Le peuple phrygien se montre comme le poète de la civilisation hellénique. Ses arts firent pressentir l'art athénien. La flûte, instrument en usage dans les fêtes classiques, fut découverte par lui. Dans ses campagnes il a rencontré un rival d'Apollon, plus musicien encore que celui qui orgmisa les concerts des sphères, et jetant comme des notes dans les espaces lumineux des mondes faits d'éther éternel. Là naquit Pythagore, le révélateur des relations entre les nombres et les choses, entre la pensée et les astres. Là naquit le culte de Cybèle, la terre mère, culte que devait plus tard spiritualiser la Grèce. Ses prêtres avaient quelque chose du caractère des cénobites de l'Orient; ils se consacraient à la chasteté et au culte, ayant des fêtes où un délire continuel se joignait à l'antique mysticisme. Cependant ce peuple, comme les Lyciens ses frères, tomba dans une te 1 1 < décadence qu'il ne put plus fournir que des esclaves à la terre, preuve vivante du malheur qui attend ceux qui ont perdu la liberté, vie de l'âme. Dans son infortune, il ressentit encore une profonde douleur, celle de voir les Romains, sur leur char triomphal, arriver jusqu'à ses portes et arracher la pierre sacrée du Tesimonto, noircie par le temps et compagne inséparable de ses joies et de ses tristesses. Ce qu'il y eut de plus remarquable en Asie-Mineure, ce furent les colonies grecques, dont l'esprit hellénique formait la pure sève. Là gisaient les ruines de Troie, berceau des Romains; là s'éleva le premier autel où brilla dans tout son éclat l'idée scientifique, l'autel de Thaïes ; là, Rhodes se montrait comme une école majestueuse el sublime; là se dressait Pergame, si riche en arts que, quand elle ne saisissait pas les armes pour défendre ses lois, elle devait les prendre pour protéger ses musées; là, Homère ee sentit pénétré de la chaleur de l'inspiration à

laquelle tous ont puisé, là il toucha cette Ivre dont on essaya de jouer dans toutes les nations et dans tous les siècles; là enfin prit naissance cette race ionienne mère d'Alhènes, dépositaire de la liberté ancienne, dont l'esprit créateur, partagé entre la science et l'art, fut comme le plus beau reflet du ciel qui ait jamais lui sur la terre.

IV. — Quel beau pays ! Les montagnes, superbes, se perdent dans l'éther, reflétant les nuances changeantes du jour. Des forêts faites des plus beaux arbres de l'Asie, de cèdres odorants, de palmiers mugissants, couvrent ses campagnes ; des fleuves majestueux et clairs, se précipitant à travers les roches, réfléchissent l'horizon dans un ravissant scintillement; les vallées ouvertes dans le creux de ses défilés sont peuplées de papillons, d'abeilles, de rossignols, qui montrent cette terre comme ayant dû être la scène où se produisit la première émancipation de l'homme, et le lit où l'esprit consomma sa première union nuptiale avec la nature. Le peuple romain n'eut pas de peine à conquérir ces régions. Une promenade militaire suffit pour le soumettre, un seul consul et ses licteurs pour le conserver. Cependant, Rome lui imposa des charges si onéreuses qu'elles rendaient la vie impossible. Le monde romain apporta là ses armes, ses préteurs; mais il ne réussit pas à graver dans l'esprit de ce peuple si original sa puissante idée, qui était à ce moment comme l'âme de l'humanité et comme le centre de gravitation de tous les peuples de la terre. Un pays ne peut posséder une plus grande unité géographique et historique que celle de l'Anatolie, ni non plus une plus grande variété, c'est-à-dire un plus grand mélange de races. Elle est limitée à l'occident par la Thrace, puis par les sources et le cours supérieur de l'Euphrate, qui marquent plus ou moins bien ses limites à l'Orient, le mêlant au peuple arménien; par la chaîne du Taurus, appelée par les maîtres de l'art géographique le diaphragme de l'Asie; par deux mers comme celledelaSmyrne grecque et du Pont-Euxin, qu'ont immortalisé les élégies d'Ovide ; elle lit partie de la Grèce un jour, partie de Rome un autre jour, subit aussi le joug de l'empire de Ryzance, fut inquiétée et tourmentée par les croisés, qui cherchaient à travers ce pays un chemin vers la Syrie et vers Jérusalem. Epargnée par les invasions des barbares du Nord, ainsi que tous les pays des Balkans qui touchent à la mer, e-le fut cependant conquise par les Mongols. Ici brillent la culture et la civilisation de cités méditerranéennes et commerciales, comme celles que peut offrir dans ses villes de Gênes, Marseille et Séville, l'Occident le plus civilisé; là, au contraire, persiste la barbarie primitive à laquelle vient s'ajouter l'ombre de ruines envahies par la ciguë. Ici, c'est le bruit d'essaims de travailleurs semblables aux légions de Londres et de Paris, ici rugissent et miaulent des tribus semblables à des couples de lions et à des troupes de tigres. Sur le bord de la mer se réunissent les races les plus progressistes de l'humanité ; du côté des montagnes, les tribus les plus chasseresses, les plus nomades, les plus sauvages. Quand se réunissent ainsi dans un même pays Grecs actifs et inspirés, Assyriens fantaisistes, Arabes silencieux et au regard

LA POLITIQUE h UROPKI'NNE M

profond, Mongols moins intelligents que leurs troupeaux, Tartares féroces, Chaldéens et Assyriens qui en son restés aux âges préhistoriques, Arméniens depénétrante etingénieuse finesse, Anglais campés dans une de leurs contrées annexées, Russes conquérants de Ratoum, Palestiniens demi-noirs, Egyptiens qui se ruinent pour leurs villes, Kurdes, Circassiens et Turcomans cruels, qui constituent la contradiction la plus manifeste qui se rencontre dans l'humanité, on peut dire que cette terre est incontestablement la plus chaotique de notre planète,

V. - — Rien n'est plus facile que de régler dans un cabinet la question de l'Anatolie et de l'Arménie; rien n'est plus aisé que de comparer les Arméniens et les Anatoliens aux Bulgares, et du faire un parallèle entre les massacres infligés à ces derniers dans d'autres temps et ceux subis par les persécutés et les traqués d'aujourd'hui. Ce sont deux thèmes de discours d'où surgit une idée de nouvelle nationalité, improvisée au service du bien et du progrès universel. Gladstone a soutenu que l'Angleterre était en droit de se porter en armes au secours de l'Arménie afin de venger elle même les massacres d'Anatolie, comme en d'autres temps la Russie l'avait fait, accourant en armes au secours de la Serbie et châtiant les égorgcurs de Bulgarie. Mais toute cette question est si embrouillée que l'homme le plus actif ne pourrait découvrir le iil conducteur capable de nous guider dans ce labyrinthe difficile. Les questions du Danube présentent une solution plus facile que celles de l'Ararat et du Taurus, parce que, dans ces dernières montagnes, existe une confusion absolue de races, et que ce que veut l'une ne plaît pas à l'autre; dans les Balkans, au contraire, il y a seulement une opposition entre les races chrétiennes plus ou moins esclaves, toutes opprimées, et les races mongoles, avec leur oppression tyrannique. Dès qu'une complication surgit, il n'est pas si facile de tout arranger comme cela se fait facilement dans celles survenues en Serbie et en Bulgarie. A présent, la Roumanie désire par exemple entrer en intelligence avec la Triple Alliance, mais elle voit un obstacle à. ses fins chez ses frères de Transylvanie, soumis à la Hongrie, et qui causent à l'Autriche des soucis continuels. La Macédoine ne peut pas recouvrer son autonomie avec la même promptitude ni la môme facilité que ses voisins, ni que les peuples qui possèdent les mêmes affinités qu'elle. D'où vient cette différence? C'est très simple à expliquer. La Grèce a des prétentions sur ce pays, réclamant la Macédoine au nom d'Aristote et d'Alexandre, tous deux Grecs, quoique nés en Macédoine; il y a de plus les prétentions de la Bulgarie, qui voit de ce côté une extension légitime el naturelle de son territoire à opérer; les prétentions de la Serbie, basées sur ce fait qu'on appelle Serbes la majeure partie de ceux qui habitent les montagnes; prétentions des Roumains, qui croient la Macédoine roumaine; prétentions des Autrichiens, qui abandonneraient Trieste avec plaisir j l'empire allemand, pourvu qu'on leur laisse Salonique; enfin, il y a le droil de possession séculaire que proclame chaque jour la Turquie. Est il si facile de résoudre la question de Macédoine, comme l'a été celle de Bulgarie ou celle de Serbie

Or, la Macédoine et son problème sont d'une simplicité primitive, comparés au problème d'Anatolie et à celui d'Arménie, qui n'a pas eu d'autre résultat que de diviser le parti progressiste anglais et de donner une garantie au sultan de Constantinople, appuyé par la Russie, qui a exercé là sa haute tutelle et se rit maintenant de l'Angleterre. Eh bien! Gladstone peut demander qu'on prenne les armes en faveur de l'Anatolie et de l'Arménie; Morley, qu'on abandonne l'Egypte; Dilke, pour sa part, qu'on laisse Chypre aussi; la conquête de Nubie n'en continue pas moins, et le chemin de Kartoum s'ouvre aux armées vengeresses de Gordon. En disant qu'il n'abandonnera pas un pouce de territoire, Salisbury répond à ses adversaires, il ajoute que l'accord se fera complet avec les autres puissances en Orient, et dit bien clairement à qui sait entendre qu'il n'interviendra pas là.

VI. — Cependant le despotisme turc meurt d'un mal dont meurent tous les despotismes, celui d'estomac, c'est-à-dire du trésor public. Aspirant à représenter le Panislam et à obtenir l'adhésion universelle du peuple mahométan, dispersé sur la terre, à son pontificat età sa puissance impériale, le Sultan, — dans ses rêves d'ambition et de domination, rêves irréalisables, car chaque jour son territoire fond sous ses pieds, chaque jour aussi le Koran s'enroule davantage, telle la célèbre peau de chien de mer imaginée par Balzac, — le Sultan connaît les infirmités inhérentes à la nature humaine; il sait qu'il est un mortel comme les autres, qu'il devra faire face aux exigences de l'échéance de sa dette et répondre aux demandes de soldes non payées faites par ses troupes. Comme il y a déjà huit mois que ses pauvres soldats n'ont pas reçu un centime, leur indignation se manifeste chaque jour, soit directement envers le Sultan, le gouvernement et les gouverneurs, soit en faisant payer leur rancune aux malheureux chrétiens. Étant donnée une telle pénurie de son trésor, il est à redouter que Hamid ne mette la main sur l'argent des créanciers internationaux, et que cela ne produise un conflit européen. Les Français passent ajuste titre pour être le premier peuple pour l'administration et les finances ; comme de bons administrateurs et d'excellents financiers, ils proposentde sages interventions économiques, préférables à des interventions à main armée; mais, puisque la recette doit leur revenir, pour avoir trouvé un remède à la ruine, autant qu'il était possible, leur méthode n'est applicable aux différents points de vue pratique, politique et économique, ni aux Turcs, ni à leurs victimes, à cause des divisions du concert européen. La France pouvait craindre de tous côtés des oppositions à son plan de sauvetage financier, excepté du côté où elles sont venues, puisqu'elles ont été suscitées par la Russie. Cela justifie l'assertion que j'ai exprimée plusieurs fois ici, à savoir que les profits de l'intelligence entre la France etla Russie allaient chaque jour dans les mains des Russes, mais ne passaient jamais les portes de la France. Notre langue use à ce sujet d'un mot familier, tout à fait significatif ; je ne sais si on peut le bien rendre dans les autres dialectes ; elle dit : « La Russie fume, la France crache. » Cette dernière a adopté complètement ce système, du moment qu'il était proposé parla nation

LA POLITIQUE EUROPÉENNE avec laquelle elle se croit non seulement en confraternité mais „„ ,„ ■non intime et profonde d'intérêts diplomatiques Ma f 1 pLe "T""" dans cette résolution, il consiste en ce que l'opposifion de 1, R P

vient pas dune impulsion égois,c, caprlieus^S, t^T IyX e labl, et prépare d avance. Les Russes ne veulent pas de Tinlerven.ion d„T France en Onent, parée qu'ils ne veulent de l'intervention de per onne n en économie, m en politique, ni en aucun autre domaine. La Turquie pé, d une telle façon dans le cercle des intérêts russes que l'immixtion dTo puissance dans les négociations des affaires turques est considérée par a Russie comme une ingérence dans ses propres affaires. Entre le C ar et Sultan on se propose d'arranger le monde. Le Uzar étant omnipoten e Sultan impuissant, on peut deviner quelle partie de cette assoct io„ se bientôt complètement annulée. »pciauon sera

Si les journaux les plus autorisés d'Occident n'avaient pas reproduit les articles des journaux officieux qui courtisent le Sultan, jamais on „' urai pu penser que les Russes aient pu si promp.emcn, e i fac lementTe une douche d'eau glacée sur l'enthousiasme français, par ces art de où n exprimées clairement leurs aspirations de protectorat sur a TuTqi " et leur d da.n pour nue intervention économique, on la France dénlo e ses multiples qualités financières et administratives exploitées par lemZ usse dans ses derniers emprunts. Comment? Le ninisU-e de aZ étrangères propose un arrangement qui prouve une fois de plus son talc,

ipar;re:n?;cnïà b7 connu; r— -*< »»•.» £35

prépaie et fachte cet arrangement, en qualité de représentant d'une si grande nation dignité à laquelle il joint le prestige moral de sa personne de son intelligence et de ses mentes; ,„„t le monde convient qu â

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a and T V ,qU, * ' m'eUX "' de P'US avanlae™x pour l'Europe; quand la Crète de nouveau se plaint et menace de se soulever, quand

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seule incombe le souci de la question turque ; détermination digne d'admiration pour la valeur dont elle fait preuve, mais en même temps digne d une attention sérieuse, à cause des catastrophes qu'elle prépare

VII. S, nous craignons les bruits de guerre, nous nous réjouissons à tout message de paix, d'oùqu'il vienne. Nous sommes heureux ,1, ce qu'un traue an amené la paix entre l'Italie et l'Abyssinic. Il nous paraîtrait inadmissible que l'Italie ait pu commettre une aussi grave erreur que de s attaquer à la noire et lointaine Ethiopie, si ce fait n'avait pas comme antécédent la faule de la France provoquant sa voisine fameuse, l'Allemagne. Les hommes de l'Empire croyaient qu'en excitant contre les contrées boréales de l'Allemagne les ardeurs méridionales provoquées déjà par le fonds de féodalité qui y subsistait, ils détruiraient la Prusse- les

Italiens croyaient aussi qu'en protégeant les féodaux d'Abyssinie en la personne du roi Mangascia, ils provoquaient la ruine de Ménélik. Les prédictions de tant d'écrivains français d'hier ne se sont pas réalisées, le présent n'a pas justifié davantage les présages des écrivains d'Italie. Les enfants de Bavière et de Souabe préféraient au soldat français le soldat prussien, parce que celui-ci avait le même sang et la même origine qu'eux; de même les rois opposés à 3Iénélik lui obéirent et acceptèrent son autorité parce que, quand bien même ils n'eussent pas possédé une idée aussi progressiste de patrie grande et nationale, ils conservaient, pour leurs foyers et pour leurs fils, le même amour qu'ont pour leurs cavernes et pour leurs lionceaux les brûles du désert. Ainsi la valeur surhumaine de la nation italienne est venue se briser contre les obstacles opposés par les défilés inexpugnables et les résistances morales appuyées sur des superstitions invincibles. Tout le pays abyssin, au premier mot d'une tutelle que prétendait leur imposer un étranger, allongea le cou pour qu'on lui mît les traits, la tête pour qu'on lui passât le collier, le front pour qu'on y mît le joug de son traditionnel empereur. Celui-ci avait adopté le traité d'Ucciali, croyant qu'il s'agissait seulement d'une alliance cordiale. Quel fut son désappointement en constatant que c'était un protectorat qu'imposait l'Italie à son pays, protectorat semblable à celui qu'avait donné la France à la Tunisie! La première fois qu'il s'aperçut de son changement de position, ce fut en recevant une lettre de la reine Victoria ne portant pas tous ses anciens titres, contrairement à l'habitude, suppression qui i'étonna profondément. Il en eut la complète explication en recevant un pli royal de son confrère l'Empereur d'Allemagne, qui disait ne pouvoir s'entendre avec lui d'égal à égal pour les affaires diplomatiques, mais seulement avec son protecteur le roi Humbert, qui, selon le traité de Ucciali, gouvernait l'Abyssinie.

Dans le traité de langue éthiopienne, Humbert était simplement désigné comme allié ; dans le texte italien il portait au contraire le titre de protecteur. Ménelik cria à la tromperie et se fâcha de ce que les Italiens s'étaient moqués de lui à sa barbe. De là le conflit. De là aussi l'échec de l'Italie. De là les prisonniers, et pour eux la commisération universelle. Tout cela est déjà loin. La diligence dont le pape fit preuve à l'égard de ses compatriotes, en envoyant aussitôt le prélat Macaire pour hâter la mise en liberté des captifs et leur retour dans leur pays, mérite toutes les louanges que lui a adressées l'opinion publique. L'action du pape s'étant heurtée à des incidents diplomatiques et stratégiques indépendants de sa volonté et de son pouvoir, ces louanges ont diminué d'intensité, mais la valeur de son action réside selon moi, non dans le résultat, mais dans l'intention.

Léon XIII s'interposant entre tous, et s'imposant à tous par son caractère sacré de père des fidèles, pour intervenir en faveur de ceux qu'un pouvoir intransigeant traitait comme des rebelles, a fait faire un pas en avant à hi réconciliation du siège pontifical avec l'Italie libre, aussi utile et profitable que celui qui a marqué la réconciliation entre le Siège pontifical et la

République française. Ces réconciliations auront des conséquences avantageuses pour la prospérité de la démocratie universelle. Ménélik, que nous prenions hier pour le pire des sauvages, apparaît aujourd'hui comme le meilleur des civilisés. Le beau langage dans lequel il a communiqué aux gouvernements européens la ratification du traité du paix, nous prouve que s'il a des raisons pour avoir confiance en lui-même, il doit aussi être considéré par nous comme un digne descendant du sage Salomon. IL a prouvé sa majesté dans son attitude, sa magnificence dans ses réceptions d'ambassadeurs, sa magnanimité par sa conduite envers les prisonniers, par l'oubli des injures, par son profond désir de la paix, étonnant chez celui que nous croyions chef et tête d'une race néeetcrééepour le combat et l'extermination. \insi s'est montré Ménélik dans cette grave situation, en la faisant aboutir à a concorde et à la paix. En vain quelques journaux italiens pessimistes prétendent que le conflit continuera et prêchent la politique impossible de la guerre. Le monde est dans une joie universelle de ce que l'Italie jouisse de la paix absolue.

VIII. — Les élections de Hongrie ont marqué le triomphe du parti des libéraux ; elles demandent à la Chambre ce qu'il y a de plus indispensable dans un régime parlementaire, une majorité nombreuse et compacte. Nous voyons comment se divise et se morcelé le parti libéral anglais; après la politique de notre excellent ami Depretis, l'ancien formidable groupe conservateur a formé la droite, et le groupe progressif radical la gauche, en Italie ; les Chambres françaises sont un chaos où les ministères vivent par miracle et où les ministres surgissent par hasard ou surprise ; en Belgique la division des libéraux et des démocrates a amené l'éternelle domination des réactionnaires. Tout cela c'est l'impossible réalisé à nos yeux. Parmi les épaves du suffrage universel, c'est une grande joie pour nous de voir s'élever un nombreux parti libéral chez un peuple si utile au progrès humain que l'est le peuple hongrois, à la liberté et à l'indépendance duquel nous nous sommes tant intéressés au temps de son oppression et de sa disgrâce.

Le bruit court, fondé, disent les uns, sans fondement, prétendent les autres, que les élections ne sont pas l'expression de la volonté du pays, et que les électeurs ont obéi plutôt à la voix du gouvernement qu'à celle de leur conscience. Je regrette de ne pas trouver en Hongrie un parti libéral modéré, plus fort et plus libre, partisan de l'évolution qui a apporté tant d'avantages à la Hongrie, tandis que la révolution ne lui donnait qu'une grande gloire, celle du martyre. Je comprends la contrariété du jeune Kossuth devant l'échec des partisans de l'indépendance complète, car c'est là une idée héroïque, mais, comme toutes les idées épiques, plus belle que réalisable, quoique capable de verser tant de lumière et de chaleur, lumière et chaleur qui réchauffent jusqu'aux espérances de l'avenir le plus éloigne el même jusqu'aux espérances les plus vivifiâmes des peuples. La raison qui nit l'Autriche à la Hongrie subsiste encore, comme au temps où leurs rois

allèrent non seulement déposer aux pieds de notre grand Charles \ leur couronne héréditaire, mais encore sollicitèrent des unions entre leurs familles et la sienne, dans l'incapacité où ils se trouvaient de vivre heureux dans leur nid, s'il leur manquait les deux ailes et les deux têtes de l'aigle impérial. De même qu'autrefois les Hongrois s'attachaient à l'Autriche pour se soustraire à la domination turque, de même aujourd'hui à l'Autriche se cramponne la Hongrie pour se préserver de l'inondation slave. L'âme slave a en horreur la domination allemande, et encore davantage la domination hongroise. Pour un Esclavon classique, les Hongrois ne sont pas des Européens, ni même des Ariens ! ce sont des Tartares. On les appelle fils d'Attila et on les considère encore comme descendants d'Attila, comme lesanges exterminateurs dont l'Apocalypse donne une description si terri tianteTthi- Croate n'a pas' besoin qu'on le pousse pour courir après un Madgyar. 11 le flaire comme le font les espèces ennemies les unes envers les autres, et il le poursuit pour lui enfoncer dans le cœur sa lance et son sabre. Ce qui se passe à l'égard des Croates se passe avec les Serbes. A chaque pas, à chaque instant, la haine éclate. Cette haine, les Esclavons du Danube l'ont communiquée non seulement à leurs voisins, les Ruthènes et les Roumains de Transylvanie, mais même aux conservateurs de Vienne, qui déploient, en apparence, leurs colères religieuses contre la tribu d'Israël, mais en réalitéla dirigent contre la gloire et la grandeur de la Hongrie. Au milieu de ces difficultés, je conseillerai toujours aux Hongrois de ne pas abandonner la méthode évolutive et la politique conciliatrice du grand Deak, pour la méthode révolutionnaire et la politique radicale du grand Kossuth. 11 est certain qu'il y a nombre d'éléments ultra montai ns et de passions exaltées catholiques au sein du peuple hongrois; mais ce grand malheur doit plutôt les amener à la conciliation qu'à l'intransigeance. Il est certain qu'il subsiste quelques reliques d'un ancien régime, reliques incompatibles avec la liberté victorieuse d'aujourd'hui, autant qu'odieuses par les souvenirs qu'elles réveillent toujours. Telle est la coutume qui impose aux députés d'aller, le jour de l'ouverture solennelle des Chambres, au Palais royal, comme pour reconnaître la suprématie du roi, au lieu que ce soit le roi qui se rende au Congrès en témoignage de la souveraineté que lui a conférée le peuple et de sa soumission au code gouvernemental, comme cela s'est toujours passé en Espagne. Mais ces contradictions, inhérentes à l'espèce humaine, ne peuvent disparaître qu'avec elle, à moins qu'elles ne soient modifiées par une évolution supranaturelle, comme disent les philosophes modernes, capable de changer la contradiction et la double nature de l'homme. Nous félicitons la Hongrie et nous nous réjouissons avec elle de sa liberté progressive et de sa réelle indépendance.

IX. — De même que la Hongrie a besoin de l'Autriche, pour sa part, l'Autriche a besoin de l'Allemagne. Sans ce puissant appui elle aurait à craindre pour elle la chute de la cataracte esclavonne.Sa politique, inspirée toujours par le désir de maintenir l'instable et périlleux équilibre dans les

principautés du Danube, prouve que, comme placé entre le marteau et l'enclume, l'empire a besoin de l'Allemagne contre l'Esclavonie et des Esclavons contre l'Allemagne. Sans l'Esclavon l'Allemand serait déjà à Vienne, et sans l'Allemand, l'Esclavon serait déjà à Constantinople. Voici pourquoi l'Autriche ne s'est pas émue comme elle aurait dû l'être du scandale (pic vient de produire Bismarck, en révélant les relations doubles et contradictoires de l'Allemagne avec la Russie et de la Russie avec la France. Les amitiés récentes des Autrichiens et des Habsbourg pour les Brandebourg et les Allemands ne proviennent pas du libre arbitre de ceux-ci, ni ne sont l'œuvre de leur volonté; elles proviennent de circonstances multiples toutes plus contraires et plus insurmontables les unes que les autres. Pour moi, la révélation d'un secret comme celui-là, confié pour une éternité à Bismarck, me prouve une fois de plus le machiavélisme des pouvoirs, des despotes et des tyrans. Cet exemple est bien fait pour confirmer mon jugement sur ce que Machiavel enseigna au despote en écrivant le Prince, code perpétuel, du despotisme, après avoirétudié avec le calme propre àtoutprofondnaturaliste ; tel Buffon étudiant les animaux et Linné les plantes. Comme autre exemple, nous avons ce qui a été fait entre Bismarck, l'homme de nature belliqueuse et dominatrice, le diplomate à la façon et à la mode de la Renaissance, et Alexandre III, dont on a voulu faire un saint inscrit dans le calendrier des démocraties; ou encore ce que fit Louis XVI, quand, après avoir prêté serment à la première Constitution, il remit la preuve de son parjure et la révocation de son serment aux mains de son cousin d'Espagne, Charles IV; ce que fit Ferdinand VII quand, après avoir déclaré qu'il marcherait le premier dans le chemin constitutionnel, il fut le premier à ouvrir la porte aux cent mille fils de saint Louis commandés par les Bourbons français, pour opprimer, d'accord avec les royalistes espagnols, notre Espagne libre, et pour noircir du crime d'une intervention étrangère notre limpide histoire. On savait bien que seule l'Autriche était exposée à tomber dans une guerre par un choc occasionné par sa proximité aveclaRussie. Comment serait-il possible de se conserver en bonne intelligence et en parfait accord en même temps avec deux peuples ennemis, soit qu'on soutienne l'un ou l'autre dans sa querelle, soit qu'on les abandonne tous deux chacun à son sort, comme on abandonnerait à son sort et à l'empire de son destin quelque puissance qui vous est ennemie ou indifférente? A Test de l'Europe, il ne peut surgir de conflit qu'entre l'Autriche et la Russie ; au centre il n'en peut naître qu'entre l'Allemagne et la France. Si, au temps de l'entente entre Bismarck et Alexandre, la France avait eu quelque intention guerrière, comptant sur l'appui de la Russie, elle serait restée complètement seule dans sa provocation, seule elle aurait dû subir la bourrasque déchaînée, seule il lui aurait fallu accepter les arrêts de l'implacable destin. L'histoire de l'époque courante s'éclaire à mesure qu'elle s'avance, et les yeux de l'âme peuvent mieux considérer combien fut désastreux pour le progrès humain, le crime qui nous arracha le rédempteur des serfs,

Alexandre II, à l'heure même où il apercevait une constitution pour son peuple.

En 1874 il n'existait encore aucune intelligence entre Russes et Français; Bismarck, voyant la merveilleuse facilité avec laquelle le peuple français avait payé sa lourde dîme de guerre et combien rapidement s'était effectuée sa convalescence et rétablis son pouvoir, sa force et sa richesse, afin de l'anéantir pour toujours, projeta une guerre immédiate. Mais Alexandre III était sur le trône; il opposa son veto à tout accord avec un si belliqueux chancelier, protégeant ainsi par sa charité chrétienne et son arbitrage humanitaire, la paix européenne que nous tous, vrais démocrates, voudrions tous éternelle. Si la mémoire d'Alexandre II a été si exaltée dans le culte universel, si la mémoire cl' Alexandre III a suivi le mouvement inverse, il est clair que celui-ci n'a tourné ses regards vers la France que quand il n'a pas vu d'autre remède à la situation, et quand la chevaleresque loyauté de Caprivi se fut opposée au renouvellement du traité machiavélique de Bismarck. Slais on ne peut nier la grandeur politique d'un homme qui, contraint de garder la chambre, attristé par l'ingratitude impériale, sans défense contre l'hostilité implacable de ses nombreux ennemis, privé des ressources de son ancien fonds des reptiles, qui facilitait ses polémiques d'antan, écoute avec amertume les commentaires des Français sur la visite du Czar, constate que les traditions si caressées prr celui-ci, après son père, remontent à peine à un lustre ; pour se venger de ceux qui l'ont mis à la porte comme, un valet, lui, plus vrai César, puisqu'il est César naturel, que tous les Césars héréditaires ensemble, il a dit aux Italiens et aux Autrichiens combien peud'espérancesils devaient fonder sur les paroles et les promesses de l'Allemagne, leur alliée; il blesse son ennemie l'Impératrice et ses adversaires d'Angleterre avec une arme plus tranchante et plus effilée que lahaine, le dédain ; il montre Ja perte faite par sa patrie, ce que les Allemands ont perdu, eux aussi, en le perdant par un caprice de leur Empereur, avant que Dieu le leur ravisse par un décret de sa toute-puissance; il déconcerte tout le concert européen, il sape les alliances, enfin il trouble la diplomatie universelle. Contemplons un instant une si grande figure.

X. — Bismarck a atteint dans l'histoire moderne cette stature colossale à laquelle peuvent arriver une volonté et une conscience humaine seulement par leur adhésion à une idée telle que l'unité allemande. Cette adhésion constitue un mérite d'autant plus grand que jamais, de son enfance à son âge mùr, il n'avait été partisan d'une semblable conception. Nous, au contraire, les démocrates, la défendions en toutes les occasions imaginables, de toutes nos forces, quand elle grandissait avec peine. Je fus partisan de l'unité germanique comme je le fus de l'unité italienne. Pour moi, lespersonnalités supérieures déterminées par le temps dans l'espace, avec leur âme, leur langue, leurs let'.res et leur art, obéissant à la loi de variété que forgent les individus et qui tend à l'unité que forment les genres, animées par le droit moderne et respirant l'esprit humain, représentent et personnifient de

tels organes de progrès qu'il est nécessaire que nous employions toutes nos forces à les aviver et à les soutenir contre tous les ennemis qui les combattent ouïes retardent. Lorsqu'on 1850 personne ne prévoyait l'unité italienne, je la présageais, annonçant sa victoire en des discours que l'Italie n'a jamais oubliés; en 1861, quand personne ne croyait proche l'unité allemande, je la prévoyais, annonçant son triomphe par des articles dont personne n'a de nouvelles en Allemagne, articles que je ne puis pas dire oubliés, mais que je puis appeler complètement méconnus. Je rédigeais alors « la Discussion » de 3Iadrid ; en considérant, au cours de mes fonctions, les diverses conséquences que pourrait apporter la mort de Frédéric- Guillaume IV, le romantique et le réactionnaire, j'émis ces présages, confirmés plus tard par l'histoire, présages qu'on peut lire dans le numéro du journal cité plus haut, à la date du 25 février et du 2 mars 1861 :

« Quand le canon de la France révolutionnaire, disais-je, rôdait dernièrement sur les cimes des Alpes, prêt à rompre les traités de 1815, s'éteignait l'homme d'État, incarnation de tous ces traités, âme de la réaction universelle s'envolant dans la fumée de ces combats, Metternich. Quand l'Italie, heureuse et libre, forgeait la couronne de sa brillante unité, mourait le représentant du servage italien, le roi Ferdinand de Naples. Aujourd'hui, quand la confédération germanique est agitée et convulsée, et quand la conception de l'unité en Allemagne vit plus que jamais, toutes deux ayant besoin de la Prusse pour accomplir leurs desseins providentiels et pour s'adapter au rôle même joué par le Piémont en Italie, aujourd'hui meurt, après une agonie aussi longue et anssi pénible que le fut celle des principes par lui représentés, Frédéric Guillaume IV, ce grand réactionnaire, ce grand Julien l'Apostat de la philosophie et delà liberté germaniques. » Comme un docteur allemand, le docteur Hosalus, de passage à Séville, contredisait mes affirmations, je lui répondis alors en ces termes : « La Prusse représente dans le monde la liberté de pensée et en Allemagne la nouvelle idée politique. Si elle ne représente pas cela dans la philosophie et l'histoire, elle ne représente rien. Au moyen-àge, la Prusse était un misérable état féodal de l'ordre teutonique., forcé par les usages et par les lois à léguer au pape sa conscience et à l'empereur sa volonté. Tous les grands mouvements de l'esprit moderne eurent pour résultat d'être favorables à la Prusse. Par la réforme qui prêchait la liberté de pensée, elle passa de la féodal il<; à la monarchie. Par le traité de Westphalie, qui proclamait, avec le droit international, la liberté de conscience, elle passa du rang des petites monarchies à celui des grandes. Par la vertu et l'œuvre de la philosophie encyclopédique, dont l'esprit monta au pouvoir avec Frédéric II, elle devint, de monarchie purement germanique, grande puissance européenne. Sous l'influence de la Révolution française, qui ruina l'antique empire sacro-romain de l'Autriche, la Prusse représentait presque exclusivement le monde allemand. Lors de la Révolution de 1858, elle fut sur le point de ceindre la couronne

de l'ancien empire allemand. A l'heure actuelle, le mouvement des idées qui nous pousse tous, exerce sa grande impulsion sur la Prusse, pour en faire, bon gré mal gré, comme du Piémont pour l'Italie, l'épée de la liberté et de l'unité allemandes, indispensables pour contenir les ambitions de l'empire bonapartiste français, pour pousser l'empire russe vers l'Asie et pour supprimer en Allemagne l'empire autrichien, ce Nabuchodonosor de l'absolutisme, puissant comme un dieu et informe comme un monstre. » Eh bien ! tandis que nous, démocrates, disionscela, Bismarck disait précisément le contraire. Burgrave allemand, campagnard attaché au sol comme les racines des plantes, cavalier féodal, celui-ci s'opposait de toutes ses forces à l'unité allemande, soit à celle formulée par les partis démocrates à Francfort, soit à celle formulée par les partis courtisans à Erfurt. La même opposition qui le lançait contre un républicain exalté, comme Arnaldo Buge, le lançait contre un fidèle royaliste, comme le général Radowitz. Ce qui l'indignait le plus, c'était la supposition injurieuse, émise par les démocrates sur la Prusse et sa dynastie, qu'ils pussent jouer le même rôle vis-à-vis de l'Allemagne que la dynastie de Savoie en Italie, et mettre l'Autriche hors de la confédération comme cette dynastie l'avait expulsée de Lombardie.

Nousallons contrôler les assertions de Bismarck avec ses discours mêmes, lecture instructive que j'ai faite très fréquemment. « Je m'opposerai toujours, — disait le grand homme en mars 1848 à la diète de Berlin — à ce que les radicaux imposent au monarque et au gouvernement de Prusse le même rôle imposé à Charles Albert en Italie, qui l'exposait à la triste alternative ou de vaincre avec peine la royauté, ou d'être vaincu et obligé d'accepter alors une paix humiliante. » En août 1849, il disait à la tribune de Berlin : « L'armée n'éprouve aucun enthousiasme pour les trois couleurs allemandes. Notre peuple ne cherche pas à noyer sa monarchie dans la licence naturelle aux populations méridionales. » En décembre 1850, il dit : « Je ne demande pas que la Prusse cherche et demande en Allemagne un ministère créé par les gouvernants de Turin en Italie; puisque les libéraux travaillent à la guerre avec l'Autriche, je conseille au ministre une guerre de principes, mais non avec l'Autriche, avec cette majorité même, étant donné qu'il sera toujours plus facile de mobiliser un parlement qu'une armée. » Qui lui aurait dit alors que non seulement la Prusse était un des pays désignés par la Providence p( ur jouer le même rôle que la Sardaigne en Italie, mais que ces monarques prussiens et leurs armées, tant avares de leurs trois couleurs allemandes, iraient les promener par tout le centre de notre Europe, chassant les Autrichiens de l'Allemagne, les papes de leur pouvoir temporel de Borne, les Bonaparte de France, tout en s'entendant avec les maudits Savoyards d'Italie?

Le inonde moderne s'est sauvé par quatre grandes apostasies : celle de Peel reniant la réaction économique; celle de Gladstone rejetant les idées conservatrices; celle de Thiers abandonnant les principes monarchiques; celle de Bismarck rompnatavec les doctrines féodales. Heureuses consé-

quences que celles dont la puissance a créé une Europe bien plus progressiste que celle de notre enfance el de noire jeunesse! Mais Bismarck a commis ces trois impardonnables erreurs : s'être servi de moyens réactionnaires pour maintenir une œuvre progressiste; avoir compté dans cette œuvre un t'ait imprudent comme la conquête de l'Alsace et de la Lorraine; nous condamner à la paix armée qui, si elle n'est pas bientôt conjurée par un désarmement graduel et méthodique, provoquera la ruine universelle sur notre continent.

XI. — Les contradictions existant entre son idéal etles procédés employés pour l'exécution et l'accomplissement de celui-ci, donnent la clé de sa complexion physique et de son caractère moral, ainsi qu'elles nous mon trent les phases qu'à présentées en son temps la politique européenne.

Comme prototype psychique, Bismarck offre de grandes résistances à l'admission forcée des idées nouvelles, mais, une fois celles-ci admises, il possède une ferme résolution de les accomplir et une incontestable ténacité à les mettre en pratique. Comme type de physiologie, Bismarck domine ses nerfs de penseur et d'artiste par ses muscles d'acier.

Il ressemble à Gladstone, quoique les deux soient de nature opposée, par cette habitude qui leur est commune d'établir un contraste entre leur vie paisible de la campagne et les inquiétudes, les troubles apportés dans l'appareil digestif et le système nerveux par les ardeurs de la pensée créatrice et par les combats de la politique quotidienne. Sa patience dans l'élaboration de ses vastes plans n'a d'égale que son impatience à les réaliser, dès qu'il a commencé à les mettre à exécution, ce qui marque une contraction intérieure caractéristique de tout son être. Les tempéraments se modifient beaucoup par suite des positions et des circonstances où ils sont placés, car, comme les coutumes acquises modifient la nature intérieure, les impulsions du dehors provoquées par un fait capital changent tout le cours de la vie.

Bismarck est toujours resté cavalier campagnard, même à la cour ; autoritaire et gouvernemental au sein de la démocratie ; facteur de résistance el de frein sur la machine qu'il guida parmi les espaces inexplorés de la politique contemporaine et les horizons rationnels de l'esprit supérieurs à l'horizon sensible sous lequel il est né et qu'il s'est lui-même créé ; se trouvant placé, par sa situation et contre sa volonté, entre les innovateurs et les révolutionnaires. Constatant une telle opposition entre la première moitié de sa vie et la seconde, nous ne pouvonspasl'appcler homme réfléchi sans nous souvenir de sa vivacité, pas plus que nous ne pouvons l'appeler homme vif en nous rappelant sa réflexion. Quoique ses facultés se ressemblent et soient proportionnées entre elles, il leur manque la relation régulatrice d'un grand équilibre : l'esprit de fantaisie lui fait défaut, et il a trop d'esprit de calcul. Il i parfois vif; voulant lier en séries rigoureuses un plan, il lire trop sur le fil qui se brise. Il calcule beaucoup, mais prévoit peu ; vieux chrétien dans m croyances religieuses, il est presque un jeune positiviste 'Luis la manœuvre

du gouvernement des hommes. Comme il ne tait pas cas du mystère en science politique, il ne fait pas cas non plus des grandes affections du cœur

dans la vie.

Homme de deux âmes, de deux pensées, de deux histoires, rivales les unes des autres, il tient de son art la grande autorité, l'empire presque omnipotent sur le sentiment, la ferme volonté, les procédés césariens, l'esprit de coordination entre les paroles et les actions; aussi, à première, vue se montre-t-il assujetti à une seule vocation, la personnification de la raison d'État, et soumis à une seule cause. Le cours de sa vie a été semblable à celui du Rhône ou du Guadiana, parcourant souvent des régions souterraines, se dissimulant à Olmutz en se disant ami de l'Autriche, comme s'il devait toujours disparaître, et réapparaissant à Sadowa, ennemi et vainqueur de cette même Autriche. Combien de peuples et de rois n'a-t-il pas maîtrisés! Il faut dire qu'il a été plus maître des autres que de lui-même; aussi, ses passions d'un côté et ses théories d'un autre côté, alors qu'il se croyait infatigable et tout puissant, ont-elles été causes de ses désastres multiples et lui ont-elles occasionné à la fin son irréparable disgrâce. Le chêne séculaire et le sabre vigoureux ne se trouvent pas à l'abri du ver et de la rouille qui les rongent; le colosse n'est pas non plushorsde l'atteinte del'hystérie. Il manque d'idées larges détendues, il ne connaît pas non plusles émotions variées dont ont fait preuve Gœthe, Lamartine et Byron ; par contre, sophiste comme eux, il souffre d'une susceptibilité féminine qu'il lui faut de grands efforts pour dominer, et qui est rarement compensée par une imagination créatrice et féconde. En échange, son tempérament équilibré et sa volonté bien pesée pour tout ce qui regardait son existence particulière et domestique, jointes à la pureté de ses mœurs et à la régularité dans le règlement de ses intérêts, font de lui l'exemple parfait d'un administrateur sans pareil de sa fortune et de ses finances. Au milieu d'une telle régularité, il n'a pas connu les élans de sensibilité provoqués par les passions, et ce ne sont pas elles qui ont jamais porté atteinte à son intelligence, ni troublé sa raison, aux heures suprêmes de sa vie. Il ne connut pas ces sentimentales influences pesant sur ses résolutions, influences qui, à plusieurs reprises, troublèrent Philippe II ou firent entrer des bâtards dans la famille de Charles V. Ainsi son âme est à l'abri des tempêtes du ciel. Schopenhauer ne pouvait mettre moins en lui qu'il n'avait mis lui-même clans sa race germanique en lui imposant sa volonté. Si la pas>ion n'a jamais changé en feu la lumière qu'il portait en lui, le sommeil non plus n'est jamais entré dans ses plans. Chez lui, rien d'un inspiré, rien d'un voyant, rien d'un poète, rien d'un homme obéissant aux intuitions et se laissant guider par les pressentiments. Une intelligence claire, une raison froide, un esprit mathématique, une volonté supérieure, le conduisent comme parla main à une activité concrète et constante. Mais cet homme de mœurs si pures méprise le remords et méconnaît sans scrupule et sans gêne la morale politique, à l'efficacité de laquelle il ne croit pas, à la vertu de laquelle il ne pense pas. Aussi, les premières cireurs de sa vie

viennent-elles de cet incurable aveuglement. Les forces de son État lui ont permis de vaincre d'invincibles résistances, comme celles des années d'Autriche et de France; mais elles ont été insuffisantes pour vaincre la résistance morale du pape. Il eut, lui aussi, son Canossa. Il hait beaucoup et il aime peu. Il estima toujours beaucoup son collaborateur de Moltke, mais sans éprouver jamais une amitié cordiale et démonstrative pour lui. Il eut une grande considération pour Guillaume Ier, niais il ne manifesta jamais envers lui que le respect dû par un premier ministre à un grand monarque; il le considéra toujours, en homme supérieur par son propre entendement aux capacités de son maître, de la même manière que les tuteurs peuvent considérer leurs pupilles dociles. Jules Favre me racontait qu'au cours des entrevues pénibles où l'on prenait les dispositions de l'armistice et -le lu paix, celui-ci lui avait dit : « Conserverez-vous la République? Vous aurez alors du (il à retordre! — Qui, discutant de ces choses abstraites, mett ait jamais le système républicain avant le système monarchique? Savez-vous à quoi je passe mes nuits? A corriger et à redresser les simplicités que dit et lesfautesque commet mon vieux (empereur) pendant le jour. Mais Dieu nous garde d'un semblable gouvernement. Iln'yaqu'àpeser surles rois. NilaFrance, ni l'Allemagne ne sont faites pour la République. Je crois néanmoins qu'elle vous est imposée par une nécessité impérieuse. Votre justification réside dans les fatalités imposées par le destin. » Pour se rendre compte de la férocité de sa haine, il faudrait rappeler ses rancunes, dignes des habitants de l'Afrique, contre l'Impératrice mère et le célèbre comte d'Arnim. Il ne pi dait aucune flexibilité dans l'art de la conciliation et des arrangements en politique; sa fierté indomptable lui suscita l'inimitié éternelle d i la sainte épouse du vieil empereur Guillaume et ses querelles à mort avec les groupes parlementaires qu'il aurait pu apaiser par la moindre douceur. Cependant, quand cola lui convenait, il savait dissimuler cette grande fierté; il la réprima e/i la cachant à Alexandre II de Russie, quand il fut à ses ordres, et devant Napoléon III de France, quand il le trompa comme un vulgaire chinois. Il fut rude, mais il ne faut pas méconnaître que cette rudesse même lui donna un grand ascendant aux yeux de tous ceux qui, placés en bas, ne voient que des bontés natives chez ceux qui planent au-dessus d'eux, bontés qui font ressortir davantage leur propre débilité et leur propre faibles 11 y en a cependant qui croient que la rudesse est plus efficace que la douceur. N'y a-t il pas des gouvernements qui croient obtenir une plus grande obéissance par la terreur que par la seule vertu de la loi? Un homme -i sobre s'enivre de colère; un homme si indifférent et si froid se redn sous le dard de la presse ennemie contre laquelle il ne sut jamais se protéger par la cuirasse du sage mépris ; un homme si sur de sa position lâche les étriers quand on le maltraite un peu au sein du Parlement, et il arrive. aveuglé par une colère sans frein, au point de jeter le gant à un sage médecin comme Wirchow et à le provoquer à un duel a mort. Bismarck s'aime lui-même d'une passion exaltée et nous devons reconnaître qu'il a

de nombreuses raisons de le faire. Mais cet amour se concentre toujours davantage et tombe de plus en plus dans ce qu'on appelle l'égoïsme. Cela répond un peu à la conception qu'il se fait de l'égoïsme, condamnable certes en tant que misère humaine, mais véritable vertu de l'esprit, consistant dans la nécessité obligatoire de se conserver, non tant pour soi que pour les autres qui perdent beaucoup en perdant un grand homme. Après lui, il aime et cela passionnément, son métier. Dans le monde, les métiers s'attachent aux personnes comme dans la nature les huîtres aux rochers et où elles se nourrissent. Bismacrk fait de son métier de gouvernant une religion, tels les chevaliers sacrés du moyen âge faisait un sacerdoce de leur classe et un culte de leur profession. Après sa profession il aima la gloire. Là, il doit s'estimer non seulement satisfait, mais rassasié; non seulement rassasié, mais rassasié jusqu'à en fatiguer son estomac, non seulement rassasié jusqu'à ce point mais jusqu'à en avoir une indigestion. Il arrive à certaines personnes ayant acquis une telle renommée ce qui se produisit pour le roi Midas et son avarice, quand, tout ce qu'il touchait se changeant en or, il tomba dans la famine et la misère au sein de son abondance. Cette terrible apoplexie de gloire engendre un amour excessif de la solitude; en effet, les glorieux et les glorifiés ne peuvent s'accorder avec leurs glorificateurs, quand ils se trouvent seuls livrés à eux-mêmes; ils s'estiment ce qu'il y a de meilleur et de plus élevé sur la terre.

Le désir de domination a aussi maîtrisé son esprit, mais à son détriment, car il a trop survécu à son pouvoir et ne s'est jamais consolé de l'avoir perdu si tard, preuve qu'il faut plus de talent pour subir l'infortune que pour jouir de la fortune. Il aima beaucoup les féodaux dans sa jeunesse. Arrivé au faîte de sa gloire, il ne se rattache à aucun parti, se considérant au-dessus de n'importe quel parti et de tous les partis réunis. Un autre amour que nous trouvons chez lui c'est l'amour du terroir, tandis qu'il n'éprouve que dédain pour l'industrie, à l'exemple des anciens nobles espagnols devant le travail. Il s'est ainsi trouvé sans égaux, se promenant dansl'île de sa grandeur, comme ces naufragés jetés sur un récif désert; cela jusqu'à ce que, fatigué de la solitude, il recherche le bruit. Comme Napoléon à Sainte-Hélène s'était t'ait historien, Bismarck, dans sa solitude, s'est fait journaliste, cherchant noise à l'auteur et aux auteurs de ses maux, et satisfait en même temps d'entendre ce bruit des tempêtes vengeresses qu'il soulève, tempêtes, à vrai dire, artificielles et théâtrales. Au milieu d'elles il se sent mordu par les mêmes reptiles qu'il a nourris, et qui mordent d'autant plus qu'ils sont plus rassasiés d'or, au contact de la main qui les domine, les jette et les repousse, peu importe que cette main soit propre ou sale. Au cours de ces polémiques belliqueuses, il a choisi, non les principes conformes à ses traditions, mais ceux qui blessent le plus ses émules. S'il a maudit la liberté indestructible, laissée cependant par les rescrits impériaux au droit naturel des socialistes, cela s'explique parce qu'il contribua aux frais d'établissement de l'enseignement du socialisme. Ainsi, étant donné que les régionalistes aimaient leur indépen-

dance, le roi de Wurtemberg ne voulut pas se rendre aux manœuvres militaires, il y a eu trois ans cet automne, sous prétexte de la sécheresse; les députés de Bavière protestèrent énergiquement contre l'impôt central toujours croissant; enfin, le fidèle Badois s'opposa fortement à l'impôt sur les vins, et cela jusqu'à confiner à la rébellion ; et Bismarck se plaint du peu de souci des intérêts locaux que témoigne le gouvernement allemand, lui l'auteur de l'unité! Il se fait le défenseur de la protection, si les successeurs de ce parti tendent au libre-échange, et le défenseur du libre-échange, si les successeurs de ce parti tendent à la protection. 11 n'est pas étonnant qu'il ait qualifié Caprivi de Russe, quand celui-ci se montra détaché de la politique autrichienne, imprudent autant que téméraire en provoquant l'inimitié entre l'Allemagne et la Russie trahie par lui, et quand il persévéra avec insUance dans la politique que créa Bismarck, et qui reçut même un commencement d'accomplissement dans l'amitié éternelle avec l'Autriche. Reconnaissons que la passion la plus grande, la plus intense et la plus absorbante de sa vie fut son amour du sol, amour de tribun, un peu, mais amour vrai et sacré. Il aime sa demeure, puis son château, puis son comté, puis son territoire, puis sa région, puis la Prusse; et, la tirant de son nid de fange où battaient des ailes les aigles féodales qui composaient sa famille seigneuriale, il a lait d'elle le premier des royaumes, et de ce royaume le premier de l'Allemagne, et de cette Allemagne la première puissance du continent, allant dans son délire patriotique jusqu'à vouloir fonder avec les Anglais un empire maritime colonial, ce qui laisse supposer chez lui l'intention de créer pour toujours un empire continental.

Mais il connut la désillusion, désillusion que je lui avais prédite, au cours de l'incident des Carolines, quand l'Empire se vit forcé d'abandonner tous ses rêves de grandeur en Afrique et en Asie, et de se contenter des récifs de la brumeuse et misérable île d'Héligoland. On voit bien en cela combien peu Bismarck est de race latine, et, malgré ses ornements de vieil esclave, combien il est allemand par son manque de logique. Comme le grand Frédéric avec ses rêves humanitaires, et tout en étant professeur de philosophie moderne, s'associait aux despotes qui démembrèrent la Pologne el se la partagèrent, Bismarck lui aussi, après avoir rendu son gouvernement national à la Hongrie, après avoir couronné l'unité de l'Italie, après avoir favorisé les peuples naissants du bas-Danube, après avoir cimenté la nationalité allemande, sépara Metz et Strasbourg de la France pour servir le parti militaire et satisfaire certains orgueils impériaux. Mais l'Humanité et l'Histoire ne lui pardonneront jamais d'avoir prolongé l'âge des conquérants et de nous avoir soumis au règne de la vengeance et de la guerre.

Madrid, 12 décembre 1896.

Noël, — La veille de Noël. — Mon désir de visiter la Terre-Sainte. — Nazareth. — Bethléem.— Les rois mages. — Souvenirs d'enfance. — Nos malheurs. — Le conflit avec les États-Unis. — Certitude de réformes à Cuba. — Réformes économiques et réformes politiques. — Message pacifique de Cleveland. — Impossibilité absolue de l'éventualité d'une guerre entre l'Amérique et l'Espagne. — Réflexions. — Conclusion.

1. — Depuis longtemps je me propose d'accomplir un vœu que j'ai fait à Dieu et une promesse que je me suis faite à moi-même : revoir toute la Palestine et ses annexes, la Galilée et la Samarie, depuis la grotte de Nazareth, où naquirent Marie et Joseph, jusqu'au sommet du Thabor où Christ couvrit sa nature humaine d'une transliguration divine aux yeux de ses apôtres, et d'où il remonta pour toujours dans la gloire.

Et, après avoir parcouru toutes ces contrées, je voudrais réunir et exprimer les idées qu'elles ont suggérées à mon esprit et les émotions qu'elles ont fait naître dans mon cœur. Combien la vie vulgaire et au jour le jour du chrétien est liée à la géographie et à l'histoire de la Terre-Sainte ! Le 8 septembre, c'est une joie générale de jour de fête qui animetoute l'Espagne, parce que Marie est née dans la ville de Nazareth ; le 25 mars, nous sommes obligés d'aller écouter la messe et de ne pas travailler, nous, fidèles membres de l'Eglise catholique, parce que, au message de l'ange, le Verbe divin s'incarna dans le sein vierge de Marie. C'est encore la nuit de Noël avec ses étables, Noël avec ses crèches, les Rois apportant aux enfants leurs présents sur les balcons et les fenêtres, le massacre des Innocents et sa tradition, la fuite de .Marie et de Joseph en Egypte, dans laquelle les arbres et les oiseaux jouent un si grand rôle; nous nous bornerons à ces souvenirs, nous limitant à ceux qu'éveillent en nous cesfêtes dece mois de décembre. Il est impossible de bien saisir la corrélation entre une terre sur laquelle se sont passés tant de faits importants concernant tous les siècles, et les glorieuses scènes intéressant toute l'humanité, sans avoir vu ces sites et les avoir contemplés bien longtemps. Aucune carte géographique ne peut vous apprendre aussi bien la disposition des collines romaines que votre propre rétine, sur laquelle vient se graver comme un chapitre d'histoire, lorsque vous voyez les sommets du mont Janicule, d'où coulent l'Arno et le Pomerio, le

mont Vatican à votre gauche, qui vit les premiers martyrs, et, à votre droite le mont Aventin que foulèrent <lu pied les derniers iribuns. Puiss<;-je revoir avant de mourir le mont Carmel sur lequel se réfugiaient les prophètes et où naissaient les tamaris et les cèdres de la Bible, la vallée qui répercuta l'écho du sermon sur la montagne, le miroir du lac de Tibériade, sur lequel tant d'idées diverses se sont reflétées, la célèbre Hébron où Marie, allant visiter sainte Elisabeth, passa, longeant le sépulcre dans lequel dort Abraham, sépulcre adoré par les musulmans, comme lieu de repos éternel pour leur prophète, et surtout les paysages et les sites que nous rappellent les fêtes de ces jours-ci : Nazareth, Bethléem, l'Egypte. Evoquons-les.

II. —Arrêtons-nous devant les vallées et au milieu des peuplades où naquit Marie, ar.êtons-nous-y avec recueillement et aussi avec un respect religieux. Nazareth les mérite tout entiers. Cette Babylone de Sémiramis, avec ses jardins suspendus et ses palais gardés par des colosses de porphyre ; cette Memphis aux cent portes, où Isis devait avoir des temples de mille colonnes ; cette incomparable Alexandrie de Cléopâtre, qui allait répandant dans le monde, tel un essaim d'abeilles bourdonnantes, des pensées divines, ne donnèrent jamais le jour à des ô:res aussi indispensables au bonheur de l'humanité, que celte Vierge-mère Marie, tendre, modeste, humble, simple, destinée dans les desseins de la Providence à renouveler la vie morale, et, en la renouvelant, à régénérer le genre humain et à délivrer le monde de l'esclavage. Les voyageurs, comme Stapfer, qui ont parcouru la Palestine en tous sens, en hommes de grande science, nous rapportent que Nazareth s'est conservée telle qu'elle était au temps de Jésus. Les cités objets de la convoitise des conquérants souffrent de grandes invasions et se transforment, au cours impétueux des temps, par suite de changements incessants et continuels. Mais ces hameaux, perdus comme d'humbles nids dans les recoins abandonnés d'une vallée, au pied de collines que n'ont jamais foulées les hordes guerrières, au sein de pays ignorés, préservent et conservent leur physionomie primitive, grâce à la vertu même de leur modestie, comme Pompéi et Herculanum, ensevelies sous les laves du Vésuve, doivent à cette protection d'avoir été préservées des outrages de l'air et de la lumière. Il ne reste rien de la Jérusalem du temps des prophètes, ni même de celle de l'époque de Jésus. Alexandre, les ambitions des dynasties des Séleucides, Pompée, Vespasien, Titus, l'Arabe un jour, le Mongol un autre jour, les Croisés même ont causé là plus de catastrophes que n'en aurait produit un tremblement de terre. Nazareth, au contraire, comptant à peine quatre mille habitants au premier siècle, ignorée complètement par Josèphe, qui ne la mentionne pas dans ses livres d'histoire, oubliée même par le Talmud, si prolixe et si minutieux, distante deJérusalem de vingt-cinq lieues et à neuf heures de Capharnaum, est demeurée heureuse dans l'ignorance qu'on avait d'elle et dans son abandon. C'est pourquoi on peut voir encore le chemin où marcha Jésus, l'endroit où s'élevait sou établi de menuisier,

la colline au sommet de laquelle il pria tant de fois, la fontaine où Marie venait journellement puiser l'eau nécessaire au ménage, dans son amphore qu'elle rapportait pleine, la balançant harmonieusement sur sa tête.

Renan aussi a visité il y a quelques années, en compagnie de sa sœur, ces sites privilégiés et les a décrits comme Stapfer. L'air lui a paru vif, le climat salubre. La population olfre, avec ses maisons semblables à de vieilles citernes, un aspect des plus modestes, comme toutes les petites populations de l'Orient. La désolation de la Palestine n'arrive pas jusqu'à la contrée habitée par ces heureuses populations ni jusqu'à leurs jardins verdoyants. Autour de cette fontaine, au temps de Marie, se réunissaient toutes les jeunes filles du pays, venant là puiser leur eau. Antonin martyr, cité par le même Renan, nous rapporte que le type de ces femmes, toutes à demi syriennes, est d'une telle beauté que les personnes pieuses du vi° siècle l'attribuaient à la naissance et à la présence de Marie, qui avait légué comme signe héréditaire à ses aimées compatriotes sa grâce et sa beauté qu'elles doivent garder jusqu'à la fin des siècles. Le grand écrivain français dit aussi que du fond où se trouve Nazareth on voit le ciel plus étroit; mais, à mesure qu'on gravit une des collines avoisinantes et qu'on regarde de tous côtés, on entrevoit les vallées du Jourdain, les hauts plateaux de la Pérée, reflétant les réverbérations d'un ciel incandescent, les terres de Sichem, célèbres par les figures sacrées des patriarches; d'un côté se dresse le Thabor, comparable à un tendre et beau sein, et dont parfois la rotonde sphérique semble faite de lapis-iazuli ; de l'autre côté le montCarmel, exhale un encens de poésie et renvoyé les rayons du soleil frappant son cône abrupt, qui prend successivement les teintes de l'opale, de l'émeraude, du saphir et du rubis, suivant les réverbérations des rayons solaires sur ses arêtes. Plus loin, c'est, derrière les cordillères de Saphed, le golfe de Raifa, et ses eaux confondues à première vue avec le ciel, marquent une ligne imperceptible d'azur, céleste comme toutes celles que dessine et colore la Méditerranée dans ses splendides horizons, horizons bien dignes de ces âmes qui voltigeaient poussées par ses brises et absorbées dans les resplendissements de son éther.

III. — Passons à l'endroit de la nativité, à Rethléem. Comment, Joseph et Marie ayant leur résidence dans la ville de Nazareth, Jésus est-il né à Bethléem? Les apôtres et les évangélistes en donnent deux explications : d'abord une expatriation des saints époux, fuyant les vexations d'un cens universel ordonné par Auguste, dans sa passion de connaître l'étendue de son empire; ensuite un véritable ordre divin voulant qu'un descendant de David comme Jésus naquit dans un endroit lié par le souvenir à David, comme Bethléem. Inutile de dire que les écrivains pieux ne veulent voir mis en doute par aucun érudit le cens ordonné par Auguste. Cependant ce fait est rejeté par les écrivains rationalistes sans exception; ceux-ci nient absolument cette assertion, disant qu'il n'en est fait mention dans aucun document authentique, alors que des ordonnances analogues ont été enre-

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gistréeset connues. Beaucoup s'étonnent que des écrivains romains d'ime autorité incontestable aient omis deciterun édit promulgué par Auguste eux si habitués à inscrire dans leurs annales d'autres actes de l'empereur bien plus ordinaires et de bien moindre importance. Ils trouvent étonna. n aussi que pour que Jésus naquît à Bethléem, village si éloigné, ses parents s'y soient rendus par des chemins très dangereux en cette saison. Strauss se révolte contre la narration évangélique, assurant qu'elle a été exclusivement dictée par l'ambition des hommes d'autrefois d'unir et de relier la maison du Rédempteur Jésus-Christ à celle du vieux roi David. Mais, comme les prophètes avaient désigné Bethléem comme berceau du messianisme, Mathieu et Luc ont voulu donner au Messie Bethléem comme lieu de naissance.

A toutes ces raisons, les rationalistes ajoutent que les contemporains de Jésus ne l'ont jamais appelé Bethléémite, mais au contraire Nazaréen. Ceci dit, nous considérons qu'on ne peut, avec une critique aussi étroite que celle de Strauss et de Renan, pénétrer les expansions religieuses de l'humanité. Les mêmes qui nient et combattent la tradition chrétienne lui découvrent de nombreux antécédents dans les traditions de l'Inde. Là aussi, une jeune femme met au monde un sauveur nommé Krichna, tout en restant vierge; des bergers, avertis par des voix célestes, partent à la recherche de l'incarnation mystérieuse de leur Dieu et la trouvent au milieu de la nuit; le veau est là aussi un animal symbolique; les étoiles brillent à cette heure solennelle d'une lueur plus étincelante, les esprits et les génies célestes chantent en chœur, apportant à la nature et à l'esprit une joie éternelle. Laissons le genre humain enfermer comme il lui plaira dans des symboles et des traditions ces divines vérités religieuses, mais avouons qu'elles ont délivré l'humanité après l'avoir poussée dans les mystérieux chemins du progrès.

IV. — Le plus grand de tous les prophètes hébreux, l'incomparable Isaïe, prédit aussi les miracles messianiques et l'apparition de lumineuses étoiles rassemblant les rois des contrées les plus éloignées pour qu'ils apportent au pays de David, aux jardins du roi Salomon, de l'or et de l'encens de Saba, des chameaux de Madian, des dromadaires d'EIfa, de l'ivoire de la noire Ethiopie, de la myrrhe d'Arabie, présents et tributs de cent peuples. David annonce la même chose dans son psaume quarante-cinquième, quand il montre comment le Promis s'est paré à cause de la grâce que Dieu avail versée sur ses lèvres, parce qu'il aimait la justice et haïssait la méchanceté; aussi a-t-il été oint de l'huile de joie ; la myrrhe, l'aloès et la casse ont parfumé ses vêtements ; il a reçu l'or d'Ophir, les brocarts de Tyr, les perles de Tarsis, l'encens d'Arabie. Après cela il n'y a plus qu'à admettre celle tradition, transmise de siècle en siècle, montrant les rois d'Orient guides par , une mystique étoile de lumineuse splendeur jusqu'à la crèche de Bethléem. Cette tradition séculaire signale Tarsis, l'Arabie et l'Ethiopie comme les pays respectifs de tous ces rois mages. L'Ethiopie était alors comme une contrée mystérieuse impénétrable, et l'Arabie comme un perpétuel encensoir. De

cette terre noire couverte de beaux et antiques temples, tous remplis de sanctuaires taillés dans l'ivoire et l'ébène, sortaient des myriades d'idées. De l'Arabie venaient tous ces parfums brûlés sur les autels hiératiques, et dont la fumée se perdait dans un air vraiment sacré. En conséquence, la foi, engendrée par tant et tant de grands prophètes, répandue sur tant et tant de générations créatrices, âme de cent peuples, animant toutes ces figures venues à Bethléem, leur donnait une si vivante réalité, qu'on ne peut faire autrement que de la reconnaître et de l'accepter parmi toutes les autres vérités de l'histoire. Cette tradition durable s'est peu à peu complétée dans le temps et dans l'espace. Les Evangiles n'ont pas nommé ces rois, mais la tradition catholique les a baptisés de noms qu'elle a transmis de lèvres en lèvres jusqu'à ce qu'elle les fixât d'après les noms admis par les croyances vulgaires. Depuis le dixième siècle, ils s'appel lent Balthazar, qui signifie roi de l'aube et de l'aurore, Melchior qui veut dire roi de la pleine lumière, Gaspard, synonyme de diadème de l'obscure Ethiopie. On pourra fixer la fête des Rois au 6 janvier, même plus tôt ou plus tard; les critiques pourrontmarquer du cachet de l'invraisemblance et de l'absurdité certaines traditions pieuses au sujet de tels ou tels potentats dont parle la liturgie : elles n'en vivent et n'en régnent pas moins aujourd'hui parmi nous. La nuit du 23 juin, celle du 24 décembre, les veilles des jours de naissance de saint Jean et du Christ ont pour complément la veille de la fête des Roi;. Tous les enfants reçoivent encore quelque présent des vieux et séculaires monarques ; tous les voient passer en rêve avec leurs turbans dorés et blancs, le manteau d'hermine et de pourpre sur les épaules, les calices d'or à la main, chevauchant sur leurs montures aux harnachements brillants, précédés par les étoiles du ciel qui font descendre sur eux comme un rayon d'arôme et d'encens à travers les espaces infinis.

Jadis, dans notre foyer, quand nos âmes d'enfants s'ouvraient comme des fleurs d'arbustes à toutes les abeilles et à tous les papillons ; quand nous croyions et que nous espérions, les larges manteaux de nos cheminées champêtres laissaient pleuvoir les dragées et les bonbons qui blanchissaient les noires pierres du foyer comme sous une douce neige de sucre. Et nous ne pouvions nous contenter de la joie immense de la veille, il nous fallait une autre réjouissance le lendemain matin.

Quelle émotion remuera jamais plus nos cœurs que celle que nous causaient les Rois pendant cette nuit-là, et quand, au réveil, nous allions à la découverte aux fenêtres de notre chambre? Je me souviens qu'une année les Rois m'apportèrent une petite corbeille blanche, toute pleine de bonbons et ornée de rubans multicolores, petite corbeille sur le bord de laquelle tremblaient de petites fleurs faites de fils argentés et des oiseaux imités par des soieries éclatantes aux nuances changeantes et multiples. Aucune fleur des champs ne m'a causé depuis un tel enthousiasme, aucun oiseau du ciel ne m'a plus transporté, sur ses ailes et par ses chants, que ces fleurs et ces oiseaux du temps jadis, parlant de la religion de mes ancêtres, de l'église du

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foyer, delà vie du cœur, parce qu'ils venaient des mains de ma mère, grandissaient à la chaleur de son amour et s'illuminaient aux rayons de ses yeux. Voici la grande réalité vivante de toutes ces traditions religieuses. Ce sont des guirlandes d'idées qui relient ceux qui furent hier à ceux qui sont aujourd'hui, ceux qui sont aujourd'hui à ceux qui naîtront demain. Telle est leur irréfutable vertu. En ces jours de Noël c'est avec une grande joie que je me souviens de mon enfance lointaine. Mais, hélas! que de tristesses dans l'année courante nous menacent, combien aussi d'horribles conflits! Tant d'écrivains m'ont demandé mon avis sur Cuba, les Philippines el l'Amérique, que je résume ici mes idées à ce sujet, au risque de me répéter et de les répéter.

V. — Il me faut d'abord établir d'une manière définitive mon rôle et mon ministère politique en Espagne, afin que personne ne puisse se dire trompé. Tous les journaux intransigeants disent « à cloche fêlée » que je représenterai bientôt à la tête du ministère démocratique la dernière transaction entre la monarchie et la démocratie espagnoles. D'autres ont insinué que si, par suite de quelque éventualité, le parti libéral remplaçait son illustre chef, qui gouverne un groupes! important, je serais ce nouveau chef. C'est méconnaître tout mon passé historique que d'émettre de semblables aberrations. D'abord, je suis républicain et j'espère mourir républicain.

Par conséquent, je ne puis présider aucun gouvernement, ni même aucun parti, qui inscrive comme premier article de foi dans son Credo la Monarchie. J'écris l'Histoire du xixe siècle, aujourd'hui sous presse, et là je reproche précisément aux Girondins d'avoir accepté le gouvernement monarchique, alors qu'ils étaient partisans du régime républicain. Eh bien! je ne ferai jamais ce que je condamne chez autrui. Quoique la monarchie bourbonienne se démocratise, — elle qui s'est déjà démocratisée, — jamais je ne ferai ce qu'a fait mon homonyme et collègue de l'Institut, Emile Ollivier, quand l'Empire fut devenu libéral. En outre, je n'accepterai jamais de fonctions publiques me forçant à des relations fréquentes avec les monarques et à des visites au palais. J'ai refusé, il y a quelques années, la présidence d'une société comme celle des Écrivains et des Artistes, parce qu'elle devait se présenter devant Alphonse XII, et que moi, avec mon caractère naturellement républicain, je ne pouvais présider une présentation de ce genre. Je ne me souviens plus dans quelle crise présidentielle du Congrès, libéraux et conservateurs s'entendirent pour me proposer comme président « à l'anglaise », neutre entre tous les partis, nommé par tous, stable malgré les changements de situations et de gouvernements. Cela ne fut qu'une simple conversation, car restait la nécessité pour un président d'entretenir des relations constitutionnelles entre le Parlement et le Roi. Certes, quelles que soient les crises que le pays ait à traverser, je ne me prêterai jamais à une combinaison politique qui exige l'abandon des idées que j'ai professées pendant ma vie, et une offre de service à la Royauté, offre (rai répugnerait absolument à ma conscience et renierait mon histoire. Ma position est analogue à

celle du monarchiste Berner en face de la monarchie de Louis-Philippe et de la République de 48.

VI. — Mais je fais plus que ce que fit Rerryer, quoique je sois enfermé dans ma vie privée. J'avais un journal très répandu, je l'ai laissé. J'avais un parti nombreux et très bien organisé, je l'ai dissous. J'avais une représentation au Congrès, je n'y ai pas paru dans ces six dernières années. Les électeurs de Huesca, fidèles et tenaces comme de bons Aragonais, m'ont nommé avec persévérance, mais, comme à présent je ne veux ni prêter serment ni siéger j'attends d'eux qu'ils prennent la résolution de ne plus me nommer de nouveau, mais, au contraire, de m'aider dans la résolution que j'ai prise de m' en fermer dans la vie privée, dans laquelle seulement je pourrai me mettre en communication fréquente avec le public, par mes articles dans la presse aussi bien nationale qu'étrangère, par mes livres auxquels je fais des retouches tous les jours : « Nulla dù's sine lineâ ». Retiré dans ma vie privée, j'ai conseillé à ceux de mes amis qui n'avaient pas comme moi, de compromis avec la République et son histoire, d'entrer chacun dans le parti conforme à ses idées parmi tous les partis militants. Et quel était ce parti? C'était la gauche démocratique et radicale des partis monarchiques, groupe le plus voisin d'eux par l'espace et la pensée, depuis que la majorité des républicains militants ont choisi pour doctrine le socialisme et pour méthode la révolution. L'Espagne est une République.

Si demain nous étions forcés de lui donner un nom, nous lui laisserions celui qu'elle a, conférant seulement au Président quelques pouvoirs exécutifs en plus de ceux dont jouit le Roi, pour cette raison que les pouvoirs amovibles et responsables ne peuvent professer la neutralité et l'indifférence inhérentes aux pouvoirs irresponsables et héréditaires. Un jour de l'année 1792, Louis XVI causait avec Lafayette après l'envahissement des Tuileries par le peuple ; le général défenseur de la liberté des deux continents lui dit : « Je veux en France la constitution américaine présidée par Votre Majesté et par ses héritiers ». Un autre jour, quand partirent définitivement les Bourbons, et que Louis-Philippe, à titre de révolutionnaire, réalisa le rêve de beaucoup de conventionnels et de constituants, la représentation par la seconde branche — comme en Angleterre — des nouvelles idées progressives, un républicain aussi avancé que l'abbé Grégoire alla jusqu'à s'écrier: « Il semble impossible que nous ayons une République avec Roi. Mes amis ont fait ce que j'aurais fait dans leur situation, car ils n'ont pas une histoire comme la mienne, personnelle et propre à raconter : ils sont entrés dans le parti le plus radical du gouvernement monarchique pour servir ce parti comme cette monarchie avec loyauté et avec honneur.

VU. — Tous ces principes libéraux étant établis, il ne reste plus maintenant qu'à les conserver. Le parti libéral a su les établir, le parti conservateur saura les garder. Mon désir aurait été de compléter une semblable œuvre par un budget de la paix, qui, soutenant l'armée et la conservant sur un bon pied, n'aurait pas négligé les dépenses nécessaires à la défense nationale et

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à l'entretien du matériel, un budget qui aurait augmenté les ressources disponibles et diminué les dépenses excessives, capable en un mot de subvenir à tous les services activement et largement, jusqu'à l'établissement d'un parfait équilibre, moyennant lequel notre valeur aurait augmenté, et, avec elle notre crédit sur toutes les places. Cela n'a pas été possible : (rois guerr< celle de Melilla, celle de Cuba, celle des Philippines, ont détruit ces plans et je ne vois d'autre remède que de les renvoyer à de meilleurs jours. Aujourd'hui l'Espagne est en guerre et ne rêve que combats.

Le pays s'est élevé dans cette situation à cette grande hauteur d'âme que le monde et l'histoire étaient en droit d'attendre de son origine et de sa nature. A-t-on besoin d'hommes ? Comme la première armée qui foula du pied la terre d'Amérique fut une armée espagnole, la pins forte aussi qui ait jamais été des rives du vieux monde à celles du nouveau est une armée espagnole. Y a-t-il besoin d'argent? Un emprunt se trouve aussitôt couvert comme seuls peuvent le faire des peuples de premier ordre et possédant des ressources abondantes. A t-on besoin de force morale? Il n'y a pas à craindre qu'un gouvernement présidé par mon éminent ami, M. Canovas, oppose aucun obstacle, ni qu'on lui suscite aucune difficulté d'aucun côté. Il compte sur tous et il nous représente tous. Cette grande sollicitude témoignée aux enfants et aux femmes des héros, comme si tous les Espagnols formaient une seule famille; cette persistance des agriculteurs de Valence à refuser les fruits de leur Éden à ceux qu'ils considèrent comme les ennemis de leur patrie : autant de preuves que notre Espagne est, comme toujours, la nation des sentiments exaltés, de l'idéal continuel, du culte de l'épique histoire nationale. Le mouvement cubain s'est produit dans un moment bien inopportun. D'abord, nous avions aboli la traite, qui subsista si longtemps à l'encontre des lois internationales; nous avions détruit l'esclavage. Les hommes libres, qui jouissaient d'une douce protection, obtinrent son affranchissement. D'abord, à Porto- Rico, grâce au dernier gouvernement de Don Amédée et au premier de la République; ensuite, à Cuba, grâce aux premiers gouvernements de la Restauration, la servitude prit fin et une ère s'ouvrit de libertés fondamentales et de considération sociale telles que cette race n'en aurait pu jouir ailleurs. La représentation de Cuba au Parlement a été admise. On lui a donné une liberté de conscience, d'enseignement, de presse, de réunion, d'association. telle qu'en possède l'Espagne. Le parti libéral présenta aux Cortès un projet de gouvernement autonome de l'île. Une transaction fut votée entre l'extrême gauche républicaine et l'extrême droite carliste, et cette grande transaction fut décrétée, pour être approuvée aussitôt par les pouvoirs législatif et exécutif. Nous entrions dans la féconde période évolutive progressiste. Un peuple qui entrait dans ces voies, indiquées comme celles du progrès par la sociologie la plus savante, avait-il le droit de se révolter? Non, mille fois non. Jamais les Cubains n'ont servi dans l'armée espagnole. Ils ont été imposés le moins possible; ils jouissaient des mômes droits nationaux que

les autres Espagnols. Ils allaient avoir plus de participation au gouvernement proprement dit que nous n'en avons nous-mêmes, et ils se soulèvent! Aussi leur soulèvement équivaut-il à un suicide.

VIII. — Le peuple espagnol ne peut parler d'autre chose que de la guerre. Il lutte et il luttera contre tout et contre tous jusqu'à ce qu'il ait dépensé son dernier centime et versé sa dernière goutte de sang. Personne ne pourra le faire sortir de cette voie ni l'empêcher de rétablir par les armes une souveraineté combattue par les armes. Les Cubains, avec n'importe quel peuple, auraient perdu par la révolution ce qu'ils avaient gagné à l'évolution. S'ils avaient été Américains au lieu d'être Espagnols, les États- Unis auraient déclaré leur pays comme faisant partie de leurs états, et ils auraient considéré les Cubains comme des rebelles et auraient traité le pays de la même façon qu'ils ont traité tous ceux qui leur ont fait la guerre, noirs ou blancs, Indiens ou Européens. Mais le peuple espagnol a pris la résolution d'être aussi implacable durant la guerre qu'il sait être généreux après la victoire. Il importe à sa vie de ne pas aller s'unir à une île changée en cadavre, il importe à sa liberté de ne pas chercher à s'adjoindre une esclave capable de diminuer et de corrompre cette liberté. Cuba ne sera jamais une Pologne d'au delà de l'Océan. L'illustre chef des conservateurs, en continuant le combat à outrance, juge insuffisantes les réformes votées et se propose de les élargir quand le triomphe de notre armée aura laissé sauf l'honneur de notre peuple. Il ne faut pas parler du chef des libéraux : son histoire est une suite de compromis avec la liberté, compromis auxquels il ne manque pas et ne manquera jamais. Par ce qu'on connaît de l'opinion publique, on peut déduire qu'elle désire joindre à la guerre implacable une méthode de réformes. Les deux sont nécessaires, les deux compatibles avec les sentiments d'une grande nation qui a lutté ce siècle-ci plus qu'aucune autre pour sa propre liberté ou pour celle de tous les peuples. Il ne coûte à l'Espagne ni grand effort, ni holocauste, ni sacrifice d'aucun genre pour donner plus de latitude au gouvernement des Cubains par eux-mêmes et pour introduire un nouveau système libéral et progressif dans les relations commerciales de l'île avec le monde, sous la protection et la sanction d'une vaste liberté. Nous sommes indignés et révoltés de voir les Américains, eux qui ont lutté contre les Indiens et les Séparatistes, profitant de tous les moyensqui [se trouvaient à leur portée et employant toutes les rigueurs imposées par l'instinct de conservation, intervenir aujourd'hui dans nos affaires privées et nous appeler des cruels. Et cela quand l'histoire des deux Amériques nous montre celle du Nord exterminant les races indigènes qui se trouvaient sur son territoire, tandis que l'Espagne aujourd'hui conserve ses populations et que même les peuples les plus civilisés d'origine espagnole sont en rapport avec elles et les ont élevées, grâce aux sentiments les plus humains, jusqu'à ces hauteurs où elles sont arrivées. C'est aussi ce qui a créé à l'Espagne mille difficultés politiques, que les Américains n'ont pas expérimentées, eux qui sont incapables de considérer

d'égal à égal les peuples jugés par eux comme inférieurs, qui brûlent leurs forêts vierges pour y faire périr les Peaux-Rouges, afin qu'ils leslaissenl vivre en paix à leur guise sur des terres dévastées par le feu et sur les ruines des tribus exterminées.

IX. — Certes je crois distinguer bien clairement entre les Américains purement saxons, — que nous pourrions appeler, non des aborigènes, puisque les aborigènes sont les Indiens, mais des indigènes qui ont revêtu la nature américaine de la nature vraiment sociale par l'introduction du christianisme, de la République, de la démocratie et de l'industrie, — et ces flibustiers, ou pirates de mer, venus des quatre coins du monde et prétendant étouffer la race saxonne pure et nette, comme, dans l'empire romain, ces étrangers arrivés de tous les pays connus avec les peuples d'origine servile, finirent par noyer le peuple- roi, allant jusqu'à l'obligera quitter ses vêtements, insignes distinctifs de sa qualité et de son origine, pour qu'aucun œil humain ne pût s'apercevoir qu'il restait des Romains dans Rome. La constitution américaine, pour sa part, a distingué entre les Américains et les émigrés; elle a exigé la condition d'être né en Amérique pour pouvoir exercer la dignité présidentielle. Elle a bien fait et l'on peut voir aujourd'hui quelle différence il y a entre la prudence de Cleveland et la folie des partisans de la guerre. Il y a autant de différence entre la tête des flibustiers et celle du Président qu'entre la tête de l'immortel Franklin et celle du sauvage. Aussi ne faut-il pas s'inquiéter du bruit fait par les aventuriers avides de conquêtes; ils ont, pour former contraste avec eux, l'esprit de mesure et de prudence d'un Président dont le nom honore non-seulement sa race et son pays, mais toute l'humanité et le monde entier. Les États- Unis, après avoir employé le mode de désignation et de nomination présidentielle en usage en Allemagne pour le choix des empereurs, voulurent, dès le début, avoir une fédération aussi large que celle des Pays-Ras et de la Suisse. Mais, n'ayant récolté de là que des fruits amers, des tristesses et des désordres, ils réformèrent leur régime et en établirent un définitif — celui actuellement en vigueur — leur vieille constitution sacrée. C'est elle qui a donné une prédominance salutaire à la Présidence, qui nous a délivrés aujourd'hui de la reconnaissance de la belligérance, de celle de l'indépendance cubaine, de l'acte téméraire d'une intervention, projets insensés qui nous auraient jetés dans une guerre inévitable. Comme a procédé Cleveland procédera Mac-Kinley. Un républicain doit travailler encore plus qu'un démocrate à empêcher les belliqueux de causer une guerre de laquelle sortiraient aussi maltraités et anéantis vainqueurs que vaincus, et qui romprait bruyamment le lien providentie lunissant, à travers l'espace et le temps, le Vieux Monde au Nouveau, pour le bien de l'humanité et la gloire de toute la terre. J'extrais du message de Cleveland la partie positive, celle qui selon moi présente le plus d'intérêt: celle qui s'oppose à la belligérance ; s'il ne reconnaît pas la belligérance, à plus forte raison ne voudrait-il pas de l'indépendance, et, s'il ne veut pas de lindé-

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pendance, il s'opposera d'autant plus à une intervention pacifique. Supposant à une intervention pacifique, il s'élèvera à plus forte raison contre l'intervention armée. Il sait en effet que son ministère dans le monde est un ministère de liberté. Or, la liberté suppose la paix, parce que la guerre cruelle, laissant de côté tous les principes juridiques, foulant aux pieds le droit humain, mettant force contre force, violence contre violence, ne serait autre chose qu'un despotisme luttant contre un autre despotisme, qui, après s'être organisé pour l'entreprise d'une conquête extérieure, s'organiserait pour l'oppression du pays, et cela jusqu'à confondre ce despotisme avec l'œuvre de Washington, et jusqu'à y substituer un empire césarien ; l'établissement inévitable de ce régime arriéré nous ferait retourner en arrière en nous précipitant dans l'esclavage et dans la barbarie.

X. — Sur quelles raisons les États-Unis appuieraient-ils leur intervention ? Vers où marchent les Antilles au milieu de ces troubles? Les Américains furent on ne peut plus troublés lors de la guerre de séparation, et personne ne vint pour les contenir ni pour rétablir l'ordre; il fallut qu'ils travaillassent à l'obtenir eux-mêmes, à l'aide de leurs seules forces et de leur seule volonté collective. Le principe de non-intervention est un principe rudimentaire de la démocratie moderne. Pour lui et par lui prit naissance la doctrine de Monroë empêchant l'intervention en Amérique de la terrible alliance des despotes européens. Nous tous, démocrates, nous nous sommes opposés à l'intervention de la France à Rome et à la coalition des trois nations européennes au Mexique. L'intervention de l'Autriche en Italie, tolérée par les rois, fut décidée au milieu des anathèmes de la conscience humaine.

De ce qu'un peuple traverse une période troublée et de ce que son commerce avec les autres peuples soit en souffrance, on ne peut déduire une raison suffisante d'intervention. Pour grand que soit le commerce entre l'Amérique et Cuba, il ne va pourtant pas jusqu'à atteindre l'importance de celui qui se fait entre l'Amérique et l'Europe. Le commerce américain souffrira beaucoup de laguerre civile à Cuba. Le commerce européen souffrit bien plus de la guerre civile des Yankees, pourtant personne ne songea à intervenirdans ce conflit. Des guerres aussi terribles que celle de Cuba éclatèrent en Sicile et en Irlande. Aucun peuple européen n'a demandé à intervenir en Sicile, quoique celle-ci se trouvât sur la route de tous les grands marchés orientaux et fût une escale de première importance dans la Méditerranée européenne, comme Cuba l'est dans la Méditerranée américaine. Les voix des partisans de la rébellion cubaine en Amérique ne sont rien devant les cris des partisans des rébellions irlandaises, là aussi, et ces partisans ont trouvé pour les présidences et les élections américaines plus de fils de l'Erin bénie, qu'ils ne trouveront de fils de l'île qui est le fleuron et la perle des Antilles ; personne pourtant n'a cherché à intervenir, quoique la question extérieure irlandaise fût presque arrivée à être une question intérieure américaine. Si, sous prétexte de ces troubles, les États-Unis veulent inter-

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venir à Cuba, pourquoi ne tbnt-ils pas de même avec les îles Lucayes, si voisines; avec Saint-Thomas, qui a voulu à plusieurs reprises se séparer violemment du Danemark; avec Saint-Domingue, incendiée pardesdiscor<l< ;s el des guerres continuelles; avec la Jamaïque, où les révoltes des nègres sont arrivées aux dernières limites; avec Curaçao, dont les ingérences dans les affaires d'Amérique faillirent produire des conflits et des conflits très graves entre le Venezuela et la Hollande? Si les États-Unis veulent expulser les gouvernements européens de l'Amérique et exercer leur protectorat sur toutes ces mers, ils devront chasser le peuple français des petites Antilles, le peuple espagnol des grandes Antilles, le peuple anglais de la Jamaïque le peuple danois de Saint-Thomas, la Hollande et les Hollandais de nombre de récifs et d'ilôts qu'ils possèdent aux environs de l'Amérique centrale.

La nature et l'histoire ne veulent pas que les îles soient régies par les mêmes lois que les continents, mais au contraire qu'elles servent d'intermédiaires entre les terres fermes de tout le globe, comme le font les îles Ioniennes entre l'Asie et l'Europe, les îles Baléares et les Canaries entre l'Afrique et l'Europe, les Antilles et les Lucayes entre l'Amérique et l'Europe. Tout ce groupe d'îlots faisait partie du continent atlantique submergé, qui devait s'étendre du cap Yucatan aux côtes de Cadix, mais ils ont des particularités multiples dans leur nature et diffèrent par là de la nature du continent américain. De même qu'ils offrent certaines particularités distinctives dans le domaine naturel, ils en ont aussi dans le domaine social ; ils présentent certains points avancés facilitant la communication des peuples entre eux, pour le bien de l'humanité, car, comme il y a une àme de l'individu, il y a une àme du peuple ; comme il y a une àme du peuple, il y a une âme du continent, et, comme il y a une âme du continent, il y a une âme du monde qui fait vivre l'humanité. Nous ne devons pas méconnaître cette vérité après tant de révélations et de révélateurs, tant de sacrifices et tant de martyrs, au cas où l'on voudrait allumer une guerre universelle qui serait une universelle barbarie.

XI. — Je méconnaîtrais ma patrie si elle manquait à sa promesse d'achever et de couronner ses victoires par les deux réformes nécessaires, la réforme politique et la réforme économique, beaucoup plus réalisables que la trop périlleuse réforme sociale de l'émancipation des nègres. Nous continuerons ce qui a été commencé, le développement progressif d'un système, inauguré par les réformes de Maura et d'Arbazuza, reconnu comme devant être salutaire aux deux Antilles par les deux chefs, l'un conservateur et l'autre libéral, du groupe gouvernant. Après avoir fait cette réforme déjà commencée, celle qui devait le plus nous coûter, le gouvernement de Cuba par elle-même, à plus forte raison consentirons-nous à celle qui nous coûte moins, la liberté commerciale. Chez un peuple patriote comme le nôtre, jamais un intérêt égoïste ne pourra prévaloir sur l'intérêt commun de la patrie, et jamais le privilège né du désir de la protection d'un pays ne trou-

blera une paix après laquelle nous soupirons tous, à la condition que notre souveraineté sur Cuba ne diminue pas et que notre honneur national demeure intact. Cette liberté commerciale, proclamée par un gouvernement absolu l'an 1818, peut bien être concédée aujourd'hui par des gouvernements libéraux comme le nôtre, présidés par de grands et d'illustres hommes d*État, aux idées modernes, dans l'intérêt et au profit de l'échange universel.

Tandis que les États-Unis se signalent comme présidant la réaction protectionniste à travers le monde entier, le peuple espagnol n'acceptera jamais cette manière d'agir inconséquente : convaincu que les Antilles le placent comme médiateur entre les deux Amériques, il remplira ce rôle, enlevant volontiers les difficultés et les obstacles qui subsistent encore dans l'échange universel. Le président Cleveland était, comme moi, bien persuadé d'une telle vérité, quand il écrivit son message favorable à l'Espagne, aussi non seulement dit-il que les rebelles ne peuvent aspirer à la dignité ni au titre de belligérants, mais il rappelle encore la découverte de l'Amérique par nous, ainsi que les forces cachées dans le sein de notre nation, appelée par le Ciel aux providentiels destins qui la font propagatrice de la paix et de la liberté dans l'Amérique, pays qui porte le sceau espagnol depuis les régions riveraines du Saint-Laurent jusqu'aux contrées voisines du cap Horn. Il la montre encore comme étant dans l'histoire des peuples américains ce que fut Piome dans l'histoire des peuples européens, car si Rome dans l'antiquité fit le vieux monde, l'Espagne dans las temps modernes a fait le nouveau. L'incompréhensible pour moi c'est cette proposition insensée, si favorablement admise par le comité des affaires étrangères, demandant, chose impossible, que soit reconnue l'indépendance cubaine. Pourrait-on trouver une plus grande insulte faite au peuple espagnol et une plus grande dérogation à toutes les lois admises pour les rapports entre peuples dans le droit international? La ligne de conduite tracée par les États-Unis, ligne traditionnelle, base du droit des gens, s'oppose à toute intervention dans les pays étrangers. L'Espagne et la France ont contribué à l'indépendance de l'Amérique dans son conflit avec l'Angleterre. Quel secours prêta l'Amérique à l'Espagne ou à la France, alors que cette dernière eut vu sa démocratie transférée par La Fayette et Franklin sur le sol américain, sous la menace d'une coalition entre tous les rois européens; quand elle se vit compromise par l'indépendance de tous les peuples et sa propre indépendance et de plus en face du conquérant et de la conquête, Washington a-t-il proclamé un code de neutralité? Qu'a fait l'Amérique pour l'indépendance des colonies espagnoles? Donna-t-elle plus de force à la loi de neutralité? Quand reconnut-elle leur indépendance? C'est après quinze ans de guerre, quand par suite de nos conflits avec l'empire français et de l'incapacité de Ferdinand VII, les nouvelles républiques eurent triomphé sur toute la ligne. Les États-Unis reconnurent les nouvelles nations américaines l'an 1820, soit deux ans seulement avant qu'elles fussent reconnues par l'Angleterre.

Une commission était venue du Venezuela lui demander du secours,l'an 1810, une autre de Nouvelle-Grenade, Tannée 1812, le secours leur fut refusé. Monroë, le célèbre Mou roc';, fut chargé de fournir des explications à la France pour ne pas l'avoir aidée dans ses moments difficiles ; il allégua que la politique saxonne s'était fait une loi de n'intervenir ni dans le Vieux monde ni dans le Nouveau. Ainsi les Américains n'assistèrent pas aux congrès continentaux proposés par l'Amérique du Sud pour la défense du Nouveau monde contre l'Ancien. Ainsi ils ne protestèrent pas, ou du moins bien faiblement, quand Saint-1) imingue s'unit de nouveau à l'Espagne. Ainsi, tenant dans la poche la baie de Panama, sous forme d'un achal fail par le général Grant,ils y renoncèrent, dans la crainte naturelle d'annexion., dont les conséquences seraientle développement de leurs forces matérielles el l'affaiblissement de leurs forces morales, en faisant de leur nation un empire conquérant et ensuite en provoquant le recul de l'Amérique. On me dit qu'il nous est impossible d'éviter le conflit. Ce sera une aussi grande agression que celle, brutale, qui fut conçue àBayonne en 1808. Nous n'avons pas provoqué l'Amérique. Nous ferons notre possible pour éviter la guerre, excepté nous humilier devant la force ni tacher notre histoire d'aucune indignité. Mais, si les Etats-Unis la déclarent, nous maintiendrons notre droit contre tout et contre tous. Nous ne le croyons pas, nous ne croyons pas plus que l'Amérique, de nation humaine et progressiste se transforme eu peuple conquérant et guerrier. Nous attendons cette pénible agression, faisant notre possible pour l'éviter: nous sommes sans arrogance, mais aussi sanspeur.

Madrid, 22 Décembre 1896

L'année écoulée — Permanence du caractère et de la destinée des nations. — Etat de la France. — Socialistes et prétendants. - Graves complications en Angleterre. — Rupture des influences germaniques. — L'Autriche et les peuples chrétiens orientaux. — Constantinople et la Russie. - La politique espagnole. — Mort de Maceo. — Causes de cette mort. — Message de Cleveland. — Les Perses de l'immortel Eschyle sur la seconde scène de France. — Le génie grec et le héros perse. — Le grand-duc de Weimar et les tragédies de Lessing. — Le Nathan le Sage de ce penseur. — Idées qui l'inspirèrent. — Sujet de l'œuvre. — Éducation du genre humain. — Réflexions. — La qunstion de Venezuela et l'arbitrage. — Le Transvaal. — L'Egypte et la Nubie. — L'Italie et l'Abyssinie. — Vœux pour la paix et la liberté universelles. — Conclusion.

I. — De même qu'un médecin, ne se contentant pas d'avoir étudié la complexion d'un malade, scrute son hérédité et ses habitudes, un politicien doit nécessairement connaître les antécédents historiques des diverses questions ou problèmes qui se présentent à lui, et ses efforts constituent la coopération partielle correspondant à la responsabilité intrinsèque de chaque homme d'État dans les diverses solutions sociales. Ces solutions ne sont jamais improvisées; elles proviennent toujours de temps et de pensées anciens, suivant une dialectique parallèle, et se reflètent comme dans un miroir, passant, ainsi que dans un stade, sur une môme ligne, en une série mystérieuse et continue, au sein de l'immensité de l'espace. Il n'est pas besoin de rappeler combien petite et isolée se trouve notre humble habitation planétaire. L'infini nous entoure de tous côtés. De même que la rétine reflète des feux éthérés déjà éteints, l'esprit reçoit le souffle d'idées oubliées, de dogmes théologiques résolus, qui sont les âmes des générations mortes. La France, par ses lois démocratiques et par sa république libérale, représente les mêmes idées qu'au dernier siècle, lorsqu'elle rénovait le monde par l'Encyclopédie et par la Révolution. L'Angleterre vit de l'idéal conçu par ses trois grands générateurs dans les âges modernes : Elisabeth Ire, Olivier Cromwell et Guillaume d'Orange, grâce auquel elle eut non seulement sa religion nationale propre, mais encore un propre gouvernement national inutilement combattu par les réactionnaires Stuart, et, gardant sa puissance au milieu des mers, vainement attaqué par Philippe H, par Louis XIV, par Charles III et par Napoléon. L'Autriche, après avoir perdu sa suprématie héréditaire sur l'Allemagne, que le génie espagnol de Charles V lui avait

donnée, conserve sa prépondérance sur les peuplesorienlaux. nouvel héritage de ce roi, depuis que, par nécessité ou de gré, s'unit à sou empire la Hongrie, et ensuite, au temps de notre infant D. Ferdinand, la Bohême. La Puisse a gardé la signification qu'elle avait sous les margraves de Brandebourg, réunis dans la ligue de Smalkalde, la ligue qu'incarnait le grand Électeur, adversaire de l'Église catholique, ainsi que Frédéric le Grand, son véritable fondateur : la prépondérance de son protestantisme s'étend sur tous les catholiques de l'Allemagne. Les Scandinaves et les Danois sont en butte aux mômes luttes intérieures plusieurs fois séculaires; mais ces luttes ne sont pas d'un assez grand intérêt pour présenter un caractère politique ou militaire; les Danois combattent pour l'extension de leur régime parlementaire, marchandé par leur monarque; les Norvégiens et les Suédois se font concurrence, réunis mais non identifiés, les uns démocrates, les autres aristocrates, les uns libre-échangistes, les autres protectionnistes, les uns partisans de la France, les autres de l'Allemagne, pour juger la suprématie de leur politique dissemblable.

La Belgique et la Hollande, celle-là tout à fait catholique, celle-ci entièrement protestante, sont aujourd'hui en rivalité, comme au temps où elles se séparèrent, deux fois en trois cents ans, après avoir été réunies d'abord par Charles le Téméraire, ensuite par la Sainte Alliance. Les Gibelins du Quirinal luttent contre les Guelfes du Vatican, ceux-là rattachés à la monarchie et à la Germanie, comme au siècle du Dante, ceux-ci républicains et français à la fois, comme ils l'étaient déjà il y a huit siècles. La voracité insatiable de la Russie en Asie et les accaparements qui en résultent augmentent sans cesse, tandis que la puissance du Sultan diminue. La Grèce, étoile du matin, n'est pas encore lassée de ses luttes contre Byzance; elle ne s'en fatiguera pas tant qu'elle n'aura point conquis sa complète indépendance. L'Espagne, cette glorieuse étoile du soir, ne pourra davantage renoncer au maintien de son prestige dans le Nouveau Monde, prestige auquel elle a un droit indiscutable par son génie et par le sceau de son histoire.

II. — Telle est la situation politique de l'Europe, situation faite, comme ses terrains géodésiques, à la fois de la succession des idées et de celle des temps. Le développement de la démocratie française provoque un intérêt général et offre des leçons profitables à tous les étals libres et à toutes les sociétés progressives. Les institutions républicaines en France ont une existence de vingt-six ans, chiffre auquel en ce siècle n'étaient arrivés ni son premier Empire, ni la restauration des Bourbons, ni la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe, ni l'insignifiante seconde République, ni le second Empire. Ces institutions républicaines ont vingt-six ans, dis-je, et cependant les exaltés n'ont pas encore abandonné le:irs utopies, pas plus que les prétendants leurs droits à la couronne. Les premiers, — au lieu de saluer par un chant de triomphe, comme la plus grande réalisation de leurs aspirations, le gouvernement du peuple par lui même, en pleine liberté, iberté égale pour toutes les classes de jadis aujourd'hui abolies par le droit

humain, et se cristallisant comme, dans la réalité, se crislallisèrent les principes de la révolution obtenus à un si grand prix, — tentent de porter l'économie sociale à des extrêmes incompatibles avec les bases éternelles de notre propriété historique et veulent ressusciter les anciens monopoles toujours entachés de privilèges, comme le furent les anciennes corporations éteintes, alors que le peuple, composé de tous les éléments, ne peut vivre sans la vertu et l'action de principes universels qui lui sont aussi indispensables que l'éther au ciel et l'air à la terre. A côté de ces utopies de communistes insensés, se dressent les convoitises des infatigables prétendants. Il en est plusieurs, mais celui qui les sui passe tous par son impatience, c'est le nouveau favori de l'opinion, le duc d'Orléans, trop révolutionnaire pour les Bourbons, par sa tradition régicide et usurpatrice, et trop Bourbon pour les libéraux, par ses concessions au vieux légitimisme. A l'occasion du mariage de la jeune archiduchesse et du duc d'Orléans, les dames légitimistes ont fait cadeau à leur reine improvisée d'une couronne de théâtre, et il y a eu, entre les donatrices et l'archiduchesse, un échange de phrases irrévérencieuses pour la légalité du régime actuel de la France, et de nature à provoquer une réclamation diplomatique ; aussi les personnes en vue comme l'empereur d'Autriche se sont-elles trouvées dans la nécessité de publier des rectifications autorisées, pour donner satisfaction à la France, ce qui, d'un autre côté, a été vexatoire pour le prétendant.

Tandis que la droite de cette république se laisse ainsi conduire, le socialisme, à gauche, fait des siennes; il compromet la stabilité républicaine en engageant le peuple le plus conservateur du monde à croire, chose absurde, que la stabilité et l'ordre sont incompatibles avec la liberté, la démocratie et la Bépublique. Dans la négation peuvent s'identifier et se confondre même les ennemis les plus irréconciliables, et la négation ainsi formulée : « complète réforme constitutionnelle » unit les monarchistes et les socialistes qui la dirigent contre un corps vraiment stable et républicain, le Sénat, et contre une respectable dignité, véritable ancre sociale, la Présidence. Républicain de longue date, j'ai compris, moi, je comprends et je comprendrai toujours ces troubles de la gauche démagogique et de la droite réactionnaire en France ; c'est là le résultat du peu d'intelligence dont le gouvernement a fait preuve en ne se revêtant pas du caractère conservateur nécessaire à sa propre sécurité et utile à la formation d'une majorité parlementaire forte et compacte comme les majorités parlementaires anglaises, afin de mettre d'elle-même un frein moral au progrès et empêcher les déraillements trop faciles, s'il n'y a, pour les éviter, un état fort et un gouvernement stable. La France ne se doit pas seulement à elle-même; extraordinaire et unique nation, elle se doit aussi à toute l'humanité et à son évolution progressive. L'humanité ne lui demande pas de revenir aux temps épiques de la Révolution créatrice, ni d'être pythonisse dans ses oracles, ni héroïque dans les combats, ni martyre dans le sacrifice, ni de briller comme la première divinité des autels et des rites du droit humain; elle lui

demande seulement de conserver sa démocratie et sa liberté dans une république, de se donner en grand exemple, et, pour conserver sa liberté et sa république, d'établir un gouvernement stable et conservateur. Les dernières élections sénatoriales, en donnant une grande majorité aux républicains conservateurs, nous ont d'ailleurs montré que la France pense, non seulement à sa conservation, mais encore à celle de la République.

III. — Laissons la France et tournons les yeux vers l'Angleterre. De la politique intérieure de cette dernière nation, il n'est pas grand'chose à dire, car il y règne un calme relatif pour l'exercice d'une féconde et durable liberté ^lui-même, le grave problème de l'Irlande se résout peu à peu avec une lente gradation, suivant la méthode la plus conforme aux lois de l'univers, la méthode de l'évolution. Le plus grand succès obtenu par les Anglais dans l'année courante, se trouve dans la renonciation de Rosebery aux fonctions auxquelles on voulait l'élever; et ce succès a influé non seulement sur la politique intérieure, mais aussi sur la politique extérieure. Rosebery, d'accord avec ses coreligionnaires en ce qui concerne les affaires du pays, ne s'entendait pas avec eux sur celles de la Turquie. Tandis (pue certains radicaux demandaient l'évacuation de l'Egypte, d'autres exigeaient le retour de Chypre à qui de droit, beaucoup même penchaient vers une intervention armée en Arménie. Rosebery, lui, premier ministre des libéraux, partageait les idées du premier ministre des conservateurs, et ne voulait pas que l'Angleterre se mêlât témérairement au conflit arménien, cause peut-être d'une guerre européenne; il déclarait également impossible l'évacuation d'aucun des territoires placés à l'ombre du drapeau britannique et gardés par les armes de l'Angleterre. De toute façon, malgré tous les discours chauvins de l'opposition pour des interventions armées en Arménie, on ne pourra agir que selon le bon gré de la Russie.

Dans le seul cours de cette année, cette puissance a imposé des limites aux ambitions japonaises; maintenu l'intégrité de la Chine à l'exception de Formose et des Pescadores; étendu sa sphère d'action à la Corée; imposé sa dangereuse tutelle à la Turquie, tantôt conjurant l'insurrection de Crète, tantôt s'interposant, comme s'il s'agissait d'une question de politique intérieure, dans les relations de l'Europe chrétienne avec la Sublime-Porte. Cette grandeur et ces avantages sont dus à son invraisemblable amitié avec la France et à l'incroyable rupture entre la France et l'Angleterre, qui, unies, contribuaient à la prospérité du progrès humain et qui, séparées, laissent l'hégémonie du globe terrestre au plus grand des despotismes et au plus grand des despotes.

Je sais que jamais, contrairement à ce que l'on craint, l'Angleterre et la Russie ne s'entendront, là-bas, sur les territoires des Mongols, appelés les toits de la terre. Elle qui passe par des conflits tels que ceux qu'onl suscité les possessions de l'Orénoque, le procès de l'île de la Trinité, la lutte armée entre les Hollandais et les Saxons au Cap, l'extension des Indes anglaises due à de récentes acquisitions, le protectorat du Nil, les

expéditions vers la Nubie venant à bout des indomptables Nubiens, le rachat opéré par Gordon dans la nouvelle conquête de Khartoum, — l' Angleterre, qui, pareille au serpent de mer apocalyptique, s'est enroulée autour de la planète rencontrera mille embarras, mille difficultés. Ne s'est-elle pas déjà trouvée en opposition avec le pouvoir moscovite? Mais pour moi le choix n'est pas douteux : entre la Russie, puissance despotique, et l'Angleterre, puissance libérale, je suis toujours pour l'Angleteterre.

Que la France représente la liberté politique universelle, que l'Angleterre représente la liberté économique universelle, que toutes deux se séparent de la Russie, qui seule représente le despotisme, tels sont les vœux que j'adresse au ciel au commencement de cette nouvelle année, car, s'il répond à mes souhaits, ce sera la prospérité de la paix et de la liberté universelles.

IV. — Le centre germanique de notre continent s'est beaucoup affaibli par suite de l'établissement de l'alliance entre la Russie et la France. Nous avons vu quelques signes de dissidence apparaître entre les facteurs qui font partie de la multiplication allemande, des protestations plus ou moins tacites de quelques souverains, des mécontentements plus ou moins manifestes de quelques Chambres. Mais jamais l'on n'a constaté des symptômes aussi graves de ce mouvement que lorsqu'à Moscou un innocent consul allemand, ayant reçu dans ses bureaux le prince Henri de Prusse, a appelé cortège impérial la suite dont faisaient partie, entr'autres personnages importants, l'héritier de la couronne de Bavière. En même temps, on observait une grande lassitude dans l'armée et une plus grande fatigue encore chez le peuple forcé de subir et de porter une trop lourde charge. Ce qu'il y a de certain, c'est la fréquence des scandales militaires et des procès de trahison provoquant une rupture dans les rouages de cette grande machine si forte et si compliquée. L'état-major général lui-même n'est pas d'accord dans la question des réformes capitales concernant le soutien de l'Empire. Tandis que les généraux parlementaires luttent pour mettre d'accord le Code militaire et le Code pénal, les généraux courtisans combattent pour le maintien de la vieille discipline.

Un jour, dans un café d'une capitale germanique, un modeste citoyen se rencontra avec un fier capitaine. Ce dernier saute tout à coup, comme mordu par une vipère : l'autre lui a marché sur le pied. L'officier exige aussitôt une réparation. Le citoyen répond qu'il n'a voulu ni le blesser ni l'offenser par sa maladresse involontaire, et que, par conséquent, il n'a pas de réparation à donner. Le capitaine perd la tète, et, tirant son épée, il la plonge dans le ventre de son adversaire, l'étendant raide mort à ses pieds. De là procès scandaleux où l'on remarque que l'armée part trop facilement pourCapoue et qu'elle a besom de salutaires exercices physiques et moraux pour s'en guérir. Ce qui se manifeste dans le corps militaire, s'observe égaement dans la presse et le corps diplomatique. Celle-là dénature ou falsifie te discours de l'empereur Nicolas, prononcé en liesse, et celui-ci commet,

LA POLITIQUE EUROPÉENNE r • : .

par l'organe de son grand maître Bismarck, la faute impardonnable de divulguer des secrets d'Etat exigeant une grande réserve. Le jeune Guillaume doit se dire en lui-même, en changeant le nom du pays, ce que Hamlet se disait au milieu de ses continuelles réflexions: « Il y a quelque chose de pourri en Danemark. » Et cependant il rêve encore des dépenses exagérées pour la marine et un agrandissement démesuré de ses colonies. Cela paraît impossible. Parmi les peuples du Nord, ceux-là seuls sont maritimes qui occupent une grande étendue de côtes : les Danois et les Scandinaves, et encore davantage les peuples saxons, étaient autrefois en irruption contre l'Angleterre. Les Allemands proprement dits sont sans doute un peuple continental; mais ils ont fait beaucoup plus de conquêtes dans les parages de nos mers, comme le prouvent tous les territoires annexés par eux, que dans les mers lointaines. Et cependant le rêve colonial de l'Allemagne fut cause qu'elle trébucha un jour contre les Espagnols aux Carolines ; il la lit entrer dans le Zanzibar sans motif et l'obligea d'en sortir sans profit. Ses tenaces aspirations coloniales l'ont encore poussée à se quereller cette année avec ses aïeux illustres, les Anglais, et a causé sans motif un violent énervement au Portugal. Certes, Dieu n'a pas montré aux Allemands la voie dans laqiulle ils se sont engagés.

V. — Aucun problème européen n'a été entouré d'autant de ténèbres mystérieuses que celui de la Turquie. D'un côté, on voit un empire musulman qui agonise ; de l'autre, des peuples détachés de cet empire qui ne réussissent pas à se constituer ni à se former. Les conséquences de celte situation se sont beaucoup aggravées au cours de cette dernière année. Les puissances ont conclu une sorte de marché qui a pansé les blessures de ces peuples après leur dernière guerre, tout en conservant de grandes espérances de paix universelle. Aux Portes de fer, dans le but de fêter la lin des travaux qui ont supprimé ces rapides, semblables à des cataractes, que forme le Danube comparable à la mer, se sont réunis les chefs des nations riveraines,, présidés par leur président naturel, l'empereur d'Autriche. Mais, chose invraisemblable, il a manqué à cette réunion pourtant si solennelle, le prince de Bulgarie. Une abstention de ce genre prouve bien la transformation qui s'est opérée parmi ces peuples dans ces derniers mois.

Pendant ce temps, le roi de Roumanie s'est vu forcé d'entrer dans la Triple Alliance, ce à quoi l'obligeaient son origine allemande et la perte de la Bessarabie que lui ont ravie les Russes victorieux. Le prince Ferdinand de Bulgarie, créature et protégé de Stambouloflf, — ou, sinon lui, du moins ses partisans, — a écharpé son protecteur comme une bête fauve: placé a Sofia pour desservir la Russie et servir l'Autriche, il s'est tourné vers la Russie; préservant son fils par la constitution tolérante d'un.' autre religion que la sienne, il l'a fait baptiser selon les rites d'une religion complètement opposée à sa conscience. Et voici qu'à présent, la veuve de Stambouloff, au cours du procès instruit pour châtier les assassins, levant en l'air les mains de son mari, séparées du tronc, et nommant ensuite chacun des

terribles hommes qui l'avaient massacré, s'est écriée : « Ceux-ci ne sont pas les vrais coupables ; le vrai coupable, il faut le chercher plus haut. » De tels drames prouvent uniquement que la question orientale se trouve dans un état indéfini comme le protoplasma, qui produit de nombreux organismes, avec le temps et par le mouvement, mais qui, au début, reste matière gélatineuse et n'a aucun caractère organique. Les meurtres d'Arménie, les incendies de l'Asie Mineure, l'excitation mal calmée de la Crète, les luttes canoniques entre tant de patriarches, comme celles qui divisent le» églises d'Orient, un empereur assiégé par les rebelles, ainsi que Sardanapale par les passions, la mort d'une religion et la chute d'un calife dominant une grande partie du monde, la Bosnie inquiète, la Serbie à demi équilibrée et constituée, la Bulgarie perplexe, la Macédoine presque en armes, — peuvent-ils démontrer que tous les horizons s'éclairent? Que Dieu nous assure la sainte paix et fasse prospérer pour nous l'indispensable liberté !

VI. — I] n'y a pas de doute, la plus grande nouvelle, la plus importante de toute cette quinzaine, celle qui touche le plus notre politique et en même temps la politique universelle, c'est la mort de Maceo, mort qu'il a peutêtre cherchée en défendant un idéal trompeur et impossible, mais mort des plus héroïques, malgré tout. Il est indubitable que le mulâtre représentait l'intransigeance dans toute sa force et dans toute sa vigueur. Quand ses camarades de rébellion, dans la dernière insurrection, comprenant l'impossibilité absolue du triomphe, se rendirent et signèrent la convention de Zanjon, Maceo quitta Cuba irrité, jurant que jamais il ne courberait la tête devant l'Espagne et qu'il ne reviendrait à Cuba que pour y conspirer chaque jour et allumer de nouveau la guerre séparatiste. Il avait subi l'ascendant de Marti, le chef de tous les insurgés, qui, obéissant à des idées également fausses — l'idée que l'Espagne n'avait plus sa vigueur d'autrefois et l'idée que les solutions les plus radicales étaient en vogue, — se décida à brûler sa dernière cartouche, à faire un suprême effort pour rompre les liens séculaires entre la mère-patrie et sa colonie. Aucun de ses partisans ne fut plus batailleur que lui, ni plus brave dans le combat, ni meilleur organisateur, ni plus intransigeant.

Robuste rejeton d'une famille mulâtre, il croyait qu'en combattant pour l'insurrection séparatiste, il luttait pour l'indépendance de ses consanguins de race vivants et pour la vengeance de morts. Cette insurrection a manqué de grands protecteurs comme ceux que possédait le précédent soulèvement cubain. Il y a la même différence entre la guerre soutenue par Maceo et celle d'il y a dix ans, qu'entre la lutte des Gracques, patriciens, purs patriotes, d'une ténacité indomptable, et celles que firent naître Catilina ou Clodius, nobles eux aussi, mais démagogues, et comme démagogues jouissant de peu d'influence sur la société romaine. Mais sa condition même et les contrariétés qu'elle lui occasionnait, donnaient plus d'élan et de courage à Maceo qu'à ses nombreux et envieux rivaux. Dans la guerre antérieure, l'insurrection se trouva presque réduite à l'orient de l'île, où

dominait la race mulâtre venue de Saint-Domingue et d'Haïti avec de nombreux chefs noirs et des nègres révoltés. Dans celle-ci, l'insurrection a couvert toute l'île, grâce aux efforts de Maceo ; elle s'est concentrée en occident où, si ce chef ne put guère compter plus de noirs que ceux qu'il v avait conduits par ses propres efforts, — car les indigènes du Pinar «Ici Rio n'étaient pas des insurgés — il profita du moins des défilés où il put se cacher à son aise, et se moquer de ses adversaires; il découvrit une manigua où il pouvait s'embusquer sans craindre personne. Aussi campait-il à son gré et tenait-il en échec les Espagnols, attaquant le corps de l'armée sans jamais montrer la tête, évitant toute rencontre et se contentant d'anéantir les détachements ou les petites colonnes, alors qu'il disposait de troupes cent fois supérieures en nombre, par leur groupement, aux forces merveilleuses, mais éparpillées, de l'Espagne. Maceo a opéré cette téméraire marche en avant en n'écoutant que son courage, car le danger de son entreprise n'était pas précisément dans cet avancement facilité par la dépopulation du territoire, mais dans l'impossibilité d'une retraite que lui coupait l'armée espagnole bien placée et nombreuse. 11 s'était donc jeté dans un labyrinthe d'où, quelque détour qu'il fît, il ne pouvait sortir sans être vaincu. Maceo supposait l'armée espagnole harassée, ne comptait pas sur la ténacité inébranlable dont elle fait preuve dans cette expédition comme dans les guerres d'il y a deux mille ans. Il croyait les États-Unis disposés à lui prêter des secours plus effectifs que leur tolérance pour la contrebande des armes et pour les flibustiers d'occasion, ignorant sans doute qu'il y a un abîme entre les promesses échangées entre les partis et les résolutions des gouvernements. La chose sur laquelle il comptait le plus ne se produisit même pas. Espérant que les troupes commandées par Maximo Gomez, par Calisto Garcia, et par son frère même, José, quitteraient leurs positions respectifpour venir à son secours, il avait traversé la troche (camp retranché), par la brèche que notre armée avait ouverte à Artémise, et était passé entre deux feux. Ce devait être là un grand avantage pour lui et une grande calamité pour l'Espagne, grâce à l'aide du voisin Yankee; ce devait être la victoire en sa faveur et la reconnaissance immédiate de sa qualité de belligérant par l'Amérique, ce qui équivaudrait à la reconnaissance de la nationalité cubaine et à une consécration officielle de sa victorieuse indépendance.

Mais, par malheur, les secours attendus n'arrivèrent pas. L'attaque de la troche par l'est ne fut qu'une inutile et folle fantaisie, aussi bien qu'elle le fut par l'occident. Par un soupçon naturel à la race servile dont il étail issu, Maceo attribuait le défaut de ces secours demandés à la jalousie do chefs. Mais ce sentiment n'aurait pu germer dans le cœur de son frère José, qui l'aimait autant que lui-même, et une telle trahison n'aura il pas éié adroite de la part des autres chefs, au moment de tenter une au --si importante action, alors que leurs troupes, nombreuses, il est vrai, n'étaient composées que de soldats de rebut, comme nous disons, ne possédant ni organisation, ni rien de ce qui pouvait les faire redouter : le nombre, l'ordre et la discipline.

VII. — Ce que visait Maceo, dans ces circonstances, c'était la rapidité. Il aurait fallu qu'à l'ouverture des Chambres des États-Unis et au moment de la lecture du mémoire ou message de Cleveland, sa position fût avantageuse ; cela aurait imposé en premier lieu la reconnaissance de la belligérance à ses troupes, en second lieu la reconnaissance de l'indépendance de l'île ; l'intervention aurait suivi, et, cetle intervention étant accomplie, une guerre eût été imminente entre l'Amérique et l'Europe. Mû par l'aiguillon de son désir, que justifiait la nécessité impérieuse dans laquelle il se trouvait de se sauver, il voulut abandonner les régions du Pinar del Rio, où il était remisé comme un lion dans sa cage, secouant toujours les barreaux de sa prison, puis faire un coup de main sur les quartiers de la capitale et les mettre à feu et à sang en y faisant irruption. Ce coup devait semer partout la panique et un vaste incendie dont les sinistres lueurs lui permettraient de feindre, après des victoires plus ou moins profitables, une prise de possession définitive de l'île si convoitée. Laissant ses troupes noires au Pinar del Rio, il passa la troche comme « à quatre pattes », selon le dire de son médecin, ou par mer, suivant le récit d'autres narrateurs. Il était accompagné de peu d'hommes de races diverses, mais ayant montré leur valeur en réunissant et disciplinant les nègres du centre, et très résolus à le seconder dans son coup hardi, dans la mise à exécution de son plan téméraire. Mais, comme nous le disions plus haut, il comptait sans son hôte et sans la désorganisation de sa troupe. Les insurgés du centre sont tout à fait différents des insurgés. Maceo avait laissé de l'autre côté de la troche tous les rebelles qui l'accompagnaient depuis Santiago et qui restaient comme un corps sans tête, ne prenant avec lui qu'une petite troupe qui faisait l'effet d'une tête sans corps. Quand la tête fut séparée du tronc, elle put encore penser"quelque temps, mais il ne restait plus la possibilité d'une action décisive qui pût tourner au profit des insurgés. Cependant, Maceo tenta d'improviser un corps, par un recrutement plus facile parmi les fragments d'organismes routiniers et neufs, que dans la vraie, sage et harmonique combinaison d'organismes parfaits. Il réunit une espèce de troupe dans les rangs de laquelle on trouvait plus d'impétuosité que de résistance. Près de quatre mille partisans s'étaient levés à son appel et au son de son clairon ; mais il n'y avait aucune organisation. Aussi, quand elle se trouva aux prises avec la colonne espagnole, pourtant beaucoup moins nombreuse, s'en alla-t-elle en grande partie à la débandade, prise de panique.

Seuls restèrent auprès de Maceo les plus courageux, les plus résolus, les plus enthousiastes. Avec eux, il aurait pu tenter une opération; cette opération bien exécutée eût porté un rude coup à l'héroïque et sublime colonne espagnole dont la résistance restera parmi les caractères distinctifs du peuple espagnol, toujours entier, et au nombre des miracles les plus beaux opérés par sa volonté tenace. La colonne de Cirugeda, forte de quatre cents soldats héroïques, ne compta pas le nombre des ennemis. Elle se précipita dans la lutte, aveuglée par la fureur des combats, avec la

bravoure des héros et une obéissance à son destin semblable à celle des martyrs. Cette combinaison de force d'impulsion et de force de résistance constitue l'une des qualités et l'une dos vertus capitales du courage espagnol. Nul n'use de son libre arbitre avec la môme arrogance que ces soldats; nul ne montre une plus grande résignation que la leur aux décrets de la Providence et au joug de la fatalité, qui ne peuvent humainement s'opposer l'une à l'autre. Le trait caractérisque de toute armée nationale espagnole est de tenter l'impossible; mais si l'impossible n'est pas réalisé du premier coup et à la première tentative, elle redouble ses efforts, sans s'enorgueillir de la victoire, comme aussi sans se déconcerter complètement de la défaite. Les soldats du régiment de San-Quinlin et leur chef, Cirugeda, eurent la témérité de s'opposer, quoique inférieurs en nombre, aux innombrables insurgés. Cette témérité les conduisit au triomphe, malgré les efforts de Maceo, dont les Espagnols ignoraient la présence. Si les nègres que commandait le général eussent été ses compagnons d'audace habituels, il aurait pu rester lui-même à l'arrière-garde pour les diriger, comme il savait si bien le faire; mais, n'ayant sous ses ordres que des aventuriers et des indisciplinés de bas étage, il dut se placer à l'avant-garde pour les entraîner et les animer. Aussi, dans la nécessité forcée où il se trouvait de combattre l'ennemi corps à corps, manqua-t-il d'empire sur lui-même, empire indispensable pour un bon commandement.' L'opération militaire conçue avec tant d'habileté ne put donc réussir, échouant par la faute de ceux qui l'entreprirent. Une poignée de héros terrassa celte troupe, qui aurait pu l'écraser par son énorme supériorité numérique. Maceo tomba, non comme l'aurait voulu la haine de ses amis, par le poison de la calomnie inventée par eux; il tomba dans une belle lut'e, comme un grand soldat. renversé et vaincu par d'autres soldats plus grands. Depuis un an que la guerre dure, les insurgés, et, avec eux, leurs partisans, ont compris que les forces des rebelles n'étaient pas suffisantes pour s'opposer à celles de l'Espagne; ils ont obéi à un parti pris, — car Cuba sera toujours espagnole : ainsi le veulent la volonté divine et la volonté nationale.

VIII. — Le message de Cleveland au parlement saxon et la mort d Maceo dans les plaines de la Havane ont attiré l'attention de la politique européenne, durant ce mois dernier, sur lEspagne. Quant au message lui-même il a suscité, au début, des opinions diverses et contradictoires, suivant les sentiments ou les idées des fractions de diverses opinions. Tes opinions se sont résumées en une soûle, universelle, suggérée par un sain jugementet aboutissant à cette constatation que, étant données les circonstance delà rébellion cubaine et des jugements des hommes politiques yankees, re message ne pouvait être plus favorable à L'Espagne, ni plus conciliant pour elle. Ceux qui étudient cette question oublient ou méconnaissent, prévenus ou préoccupés qu'ils sont par des préjugés inspirés par la passion, que le message, en ce qui regarde Cuba, n'expose pas leurs théories propr< mais se contente de réfuter les thèses contraires. Cleveland n'affirme

pas catégoriquement; il combat ou discute les idées, les propositions et les oppositions à ses actes. Dans tout débat en Angleterre, il faut admirer la persistante ironie, nous dirions presque le sarcasme ; les Anglais sont passés maîtres en cette façon de s'exprimer pour laquelle ils s'escriment continuellement ; du reste, ils croient quec'est là, l'une des plus grandes qualités de leur fine et belle langue. Cette même ironie classique ressort du message. tën dehors de l'ironie avec laquelle Cleveland critique et frappe les maladroits plans flibustiers de sénateurs aveuglés par des superstitions ou des intérêts insensés, il y a, dans ce beau document, une série d'hypothèses plus invraisemblables les unes que les autres, détruisant les folies de ceux qui prennent les moulins pour des géants, font des chefs des insurgés des gouvernants et voient de vraies armées dans des troupes de maraudeurs ou de nomades. Les propositions en faveur de la belligérance ne pouvaient être mieux réfutées que par ces arguments dont l'enchaînement logique et rigoureux montre combien de questions dangereuses pour les Etats-Unis susciterait même la nouvelle et simple reconnaissance d'un Etat établi et consolidé à la place d'une rébellion désorganisée. Il n'y a pas, entre deux Etats l'un et l'autre souverains sur leur territoire et dans leurs limites, de discussion possible, sans qu'il y ait des concessions mutuelles et la reconnaissance de droits réciproques. Le Président n'a pas voulu accorder la belligéran e, et, étant donnée la perversité de sentiments des Yankees au sujet de Cuba, la fermeté de ses résolutions contraires à ces sentiments, il n'a pu montrer moins parias les exagérateurs, ni présenter moins de garanties à l'Espagne. Dès lors, selon ce que j'ai toujours dit, et que confirme Cleveland, le temps ne découle pas en vain. L'œuvre du ministre quia eu besoin de se servir du Verbe divin lui-même pour tout créer, ne reste pas stérile; elle laisse des éléments de vie dans le souvenir et la mémoire des sociétés humaines, éléments qui Unissent par produire des croyances et des états mentaux collectifs, transmissibles de génération en génération.

Il y a des générations qui sont profondément injustes envers les institutions ou les peuples qui ont collaboré à la production de leur génie. L'époque théocratique du Moyen-âge ne le fut-elle pas à l'égard de la Grèce classique et la Renaissance à l'égard de l'art chrétien tout entier et de ses cathédrales gothiques ? Mais ces injustices finissent par disparaître et la Grèce classique offre aujourd'hui ses modèles aux sculpteurs, ses ordres aux architectes, ses idées aux philosophes, ses méthodes aux savants. C'est qu'elle eut un siècle d'inspirations que le temps ni l'espace ne pourront effacer, — telle la cité éternelle qui constitue notre religion catholique actuelle — et cela, parce que, jadis, elle a fondé l'unité humaine éternelle. Quoique beaucoup de transformations se soient produites, cette essence commune (ic connaissances classiques demeure au sein de l'histoire européenne. Les Américains de toutes provenances et de toutes races ressembleraient à une plante sans racine s'ils ne respectaient pas la racine mère d'où tous ils sont ;,ortis, l'Espagne. Sans elle, ils n'auraient pas te sang qui circule dans leurs

veines, ni l'histoire qui élargit leur pensée. Le secours prêté par les libéraux européens à l'Italie et à la Grèce fut dû aux titres de toutes deux. L'Espagne ne demande à l'Amérique qu'une chose, c'est de la laisser complètement en paix et de ne fias aider les expéditions de pirates et de flibustiers qui assombrissent les mers par les ténèbres de leurs erreurs et alimentent une insurrection parricide à l'aide d'infâmes combustibles apportés de l'étranger. Quand Cleveland a soutenu son refus catégorique de reconnaître la belligérance, il a dit clairement, à qui voulait l'entendre, qu'il n'accepterait pas l'indépendance de Cuba et qu'il ne voulait pas d'une intervention capable de provoquer, au détriment des deux continents, pour le déshonneur de l'humanité, une guerre universelle.

IX. — Laissons la politique et occupons-nous des arts et des lettres. La capitale du monde littéraire, Paris, est en joie. Là, et seulement là, la concentration de l'esprit européen est capable d'évoquer ces œuvres immortelles qui sont pour ainsi dire l'honnenr du genre humain et le gage assuré de l'immortalité. L'année dernière, Sardou lit renaître Don Quichotte auquel tous les siècles et lous les peuples ont payé le tribut de leur admiration. Quelques années auparavant, un grand érudit avait fait représenter, comme s'il se trouvait en Grèce, la célèbre comédie d'Aristophane, Lysistrata, qui ne manquerait pas d'opportunité aujourd'hui que toutes les femmes revendiquent une place à côté des hommes aux Chambres et dans le gouvernement. Les accents de YOEdipe de Sophocle ont retenti dans l'air libre et la splendeur du jour, au classique théâtre provençal d'Orange, sauvé du déluge des barbares et préservé de la ruine et de la mort. L'Odéon de Paris, la seconde scène de France, n'a pas voulu faire moins, et il a ressuscité le grand et tant oublié Don Carlos du poète inspiré Schiller. Mais, de toutes ces représentations, aucune, selon moi, n'a une aussi grande importance que les Perses du créateur Eschyle, représentés un de ces derniers jours également sur la seconde scène de France.

Le plus grand de tous les poètes tragiques de la Grèce, celui qui a été le plus sublimement inspiré dans ses vers, le plus digne d'être comparé à Homère qui marqua le début de la poésie grecque; et le plus éloigné d'Euripide qui en marqua la lin, c'est, à la vérité, Eschyle, aussi remarquable dans l'épopée que dans la poésie dramatique. Par leur caractère tour à tour épique, liturgique et religieux, ses tragédies dominent toutes les autres, moins à cause de l'intérêt dramatique qu'elles provoquent qu'à cause de la pensée intérieure qu'elles développent. S'il est permis de nous exprimer ainsi, nous dirons que les Perses semblent un arrêt sacré rendu sur nous, en mettant en regard le séculaire despotisme asiatique et la naissante liberté européenne. La description de la retraite des Perses en Asie est, chez Eschyle, très scrupuleuse, à l'exception des descriptions géographiques, si nombreuses dans Prométhée enchaîné, presque toutes sorties de l'imagination du poète. L'héroïne de sa tragédie, la femme de Darius, mère de Xerxès, exprime avec une merveilleuse opportunité, autant que le peut faire

une reine d'Asie, le sentiment de la Grèce. Quand le messager qui apporte la nouvelle du désastre des Perses a fini son récit, il éclate en une imprécation splendide, remplie de plaintes amères contre les devins et les devineresses de l'Orient. Cependant il ne lui reste d'autre ressource que de conserver ses vieux rites, puisque les empires doivent garder leurs croyances séculaires jusqu'à leur mort, de même que les cadavres restent attachés à leur suaire et à leur cercueil. Les femmes de Suze et d'Ecbatane déchirent leurs voiles de leurs faibles mains et frappent les lits où elles recevaient jadis les caresses de leurs époux aimés. De ces soldats invincibles, de ces marins qui semblaient avoir des ailes attachées à leurs épaules, la fleur de l'Asie, les uns ont péri dans les ondes bouillonnantes, les autres, fuyant vers les neiges de la Thrace, ont chanté dans leur douleur la victoire de l'Ionie.

Au milieu de ces lamentations, la Grèce républicaine entonne un hymne de triomphe, qui ressemble aux ardentes exhortations de Mirabeau à la tribune, et aux accents de Victor Hugo et de Quintana, dans leurs révoltes contre les vieux pouvoirs monarchiques. La Grèce, s'élevant au-dessus de son égoïsme de race et dépassant ses frontières, portée sur les ailes d'une philosophie plutôt devinée par son pressentiment et ?on intuition que connue par sa propre science, partage les fruits de la victoire remportée par ses héros et ses martyrs, avec le vaincu même. Elle lui dit que désormais les peuples d'Asie ne doivent plus obéir à leurs despotes, ni leur payer des t:ibuts arrachés par la force, ni ployer les genoux, ni se prosterner, le visage contre terre, devant la majesté souveraine, parceque les rois ont péri, que la bouche des hommes n'a plus de mors, que le joug de la force est brisé, et que le peuple, les pieds délivrés de ses chaînes, exhale déjà librement l'expression de sa pensée.

X. — Quelle différence entre la grande République française et les petites monarchies allemandes ! Tandis qu'en France on représente les œuvres d'un poète qui a vécu des siècles avant Jésus-Christ, on prohibe, en Allemagne, la représentation de dr.tmes qui ont provoqué l'enthousiasme dans les derniers jours du siècle passé et les premiers de ce siècle-ci, drames dus pourtant à la plume de grands génies allemands. Le prince de Saxe Weimar n'a pas laissé représenter le « Nathan » de Lessing. Qu'était Les sing? De quel genre d'œuvres était Nathan? Nous allons le voir. La pensée que Frédéric II réalisa en politique, Lessing l'a soutenue de tous ses efforts dans le domaine des lettres : tolérance universelle, esprit humain s'éle.ant dans sa pureté au-dessus des discordes humaines, révélation éternelle de Dieu par les religions, droits de chaque conscience, de chaque être, de communiquer librement avec leur idéal religieux qui, sous quelque forme que ce soit, contiendra toujours l'infini. Afin de répandre ses idées sur les multitudes, d éclairer les consciences et de persuader les esprits, Lessing choisit la sphère intermédiaire entre la réalité et l'idéal : il prit la sphère de l'art, et, dans cette sphère, celle qui offre la manifestation la plus rapprochée de la vie et qui participe le plus à ses émotions et à ses accidents, la manifes-

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tation théâtrale. S'inspirant, comme le grand dramaturge anglais, des radieux contes et récits de la littérature italienne, dont on a extrait des sujets dramatiques comme on tirait les beaux marbres des riches carrières d'Italie Lessing a tiré le thème de son drame, la grande apologie de la tolérance, dans les célèbres contes du Décaméron de Boccace. C'est au temps des croisades ; les juifs, les chrétiens, les musulmansse rassemblent autour de Jérusalem, la sainte cité, où tous ont puisé l'idée d'un Dieu unique et d'où tous sont partis, plus divisés, il est vrai, par rivalité de race, que par différence de dogme et de croyance. Cependant, cette communication étroite en'.re les races ne serait-elle qu'une communication due à la guerre, à cet élément destructeur et anti humain, il reste une vérité qui ne peut échapper à la raison naturelle età la vue claire, quoiqu'elle soit cachée aux yeux de la superstition et du fanatisme. Cette vérité, c'est que tous ces ennemis, tous ces guerriers qui se haïssent, qui se poursuivent, qui s'entretuent, ont des affections et des nécessités communes. Ils vivent de douleurs et d'espérances communes ; tous faibles et tous forts dans les mêmes conditions ; tous affamés d'idéal et tous soumis aux mêmes nécessités de la nature, ayant tous besoin de sa lumière, de son air; tous mortels, tous aussi forcés de réunir dans la même terre, mère commune, les os et les atomes qu'ont séparés dans la vie les dogmes ennemis, les religions rivales. Et tous se réveilleront peut-être dans une autre vie et ne trouveront là qu'un seul Dieu, illuminant et réchauffant de sa lumière éblouissante, comme il le faisait des mondes et des soleils, toutes les âmes et toutes les consciences.

XI. — Le patriarche de Jérusalem est le type du dévot intolérant, matérialiste, avare, sensuel, chargé de bijoux et de diamants, vêtu de brocarts et de broderies, plus attentif à la crainte, à la vénération, au respect, au soutien et à l'adoration des fidèles pour sa personne que pour son Dieu. Saladin estle sultan qui s'est élevé, au-dessus de l'intolérance de sa religion, jusqu'à un culte plus intime et aussi plus profond de l'humanité et de ses droits. Le jeune templier, né dans un château féodal d'Allemagne, enfant de sang royal, ayant cherché sous les palmes de Jérusalem le sépulcre de son Dieu, tient le milieu entre l'intolérance du palriarchat et l'esprit expansif et humain de Saladin. Il est fils, sans le savoir, d'un prince arabe, frère du sultan, et d'une riche femme allemande sortie d'une famille noble. Le héros du drame, c'est le juif prévoyant et prudent nommé Nathan. Victime des fureurs religieuses et du fanatisme intolérant, il a vu des chrétiens, dans l'ardeur de la guerre, incendier sa maison et brûler ses enfants. Sur le moment, il a éprouvé une horreur profonde pour le christianisme ; mais il comprend plus tard qu'il doit placer au-dessus de ces passions l'intelligence pure, la pure tolérance, et il reçoit chez lui, connu. • tille adoptive, une fille de ses bourreaux, la belle et gracieuse Rachel, et son protecteur l'élève dans des sentiments plus humains que ne le sont les égoïstes sentiments de secte. Saladin, dans le besoin, cherche à extorquer à ce juif quelque argent. Il lui pose dans ce but la question épineuse sui-

vante : laquelle des trois religions monothéistes est-elle préférable? Le juif lui répond par cette histoire : « Un seigneur reçut un bel anneau qui contenait tous les avantages de la fortune et de la vie. 11 ordonna que celui de ses fils qui se trouverait en possession de l'anneau fût son unique héritier et qu'il eût la faculté de le transmettre à ses successeurs. C'était passé en tradition dans la famille : le meilleur des fils de ces seigneurs recevait l'anneau en héritage. Mais, au cours des temps, un de ces seigneurs eut trois fils également bons, dignes et honnêtes. Il commanda donc deux anneaux semblables à l'anneau miraculeux et les donna à ses enfants. Le père mort, il arriva que chacun d'eux crut posséder le véritable anneau et demanda d'être unique héritier. Les trois anneaux furent produits devant le tribunal qui, les trouvant absolument identiques les uns aux autres, ne put rendre de jugement sur la question. » De même, le procès entre les trois religions n'a pas encore abouti. Saladin croyait que le juif ne pourrait pas sortir de là, qu'il se déclarerait, soit pour le judaïsme, soit pour le christianisme, et qu'on le dépouillerait de tous ses biens comme blasphémateur, ou bien que, se rangeant du côté de la religion mahométane, il serait obligé par suite d'abandonner tous ses trésors pour sa conversion. Aussi fut-il profondément étonné de la façon merveilleuse avec laquelle le juif, par un adroit stratagème, avait tourné la question. Ces considérations le déterminèrent à plus de tolérance. Dans la suite, il se trouva que la fille adoptive du juif, Rachel, et le templier, étaient neveux du sultan, enfants d'un de ses frères, lequel, captivé par la beauté d'une très noble chrétienne, avait écouté la voix de ses passions avant celle de ses dogmes, prouvant par là que la nature éternelle se plaît à unir les êtres divisés et séparés par les discordes des hommes et leurs rivalités religieuses.

XII. — Lessing ne se contenta pas, à vrai dire, de défendre la tolérance sur le théâtre : il l'érigea en dogme dans sa théorie sur l'éducation du genre humain. Pour le grand penseur, la gloire de l'humanité ne réside pas dans la paisible possession de la vérité ; elle se trouve dans les combats et dans les souffrances que cette vérité a coûtés. Lessing entreprenait la lutte pour la vérité afin de fortifier son esprit, tel l'athlète d'autrefois fortifiant son corps par la gymnastique. Dans ces exercices de pensée, Lessing aboutit à cette idée que toutes les religions sont des degrés divers, des fragments épars, des nuances variées d'une même religion qui a élevé et fait progresser le genre humain. L'idéal religieux ne se trouve pas enfermé en un seul livre, mais dans tous ceux qui ont soutenu et consolé l'humanité, au milieu des dures secousses de sa marche éternelle vers la réalisation de l'idéal. De même que les travaux de l'Orient, ceux de la Grèce et de ses philosophes, ceux de Rome et de ses jurisconsultes ne se sont pas perdus, de même ce qui a été fait par les diverses églises servira à éclairer et à illuminer la conscience humaine. Depuis les crêtes de l'Himalaya, vers lesquelles les pères des premiers dieux tendaient leurs bras suppliants; depuis le sommet du Sinaï où étincelle, tonne et fulmine encore le Jéhova de Moïse; depuis le

sombre Calvaire arrosé de l'humble sang du Fils de l'homme; depuis l'Hybla berceau des dieux grecs, qui entendit les dialogues du divin Platon ; depuis le Colisée romain au sommet duquel brillaient les génies protecteurs de Rome et au centre duquel, aujourd'hui, se dresse la croix qui semble puiser sa vie dans les cendres des martyrs comme un arbre tire sa sève de la terre des champs; depuis le sommet de Saint-Pierre de Rome ou celui de Saint- Paul de Londres; depuis les tours de l'église de Worms qui entendirent les protestations du moine Luther, jusqu'aux clochers de la cathédrale de Cologne, qui garde encore la foi catholique, — on ne découvre pas les dernières limites ni les derniers vestiges de la révélation, on ne voit ni dans le passé le commencement des souvenirs religieux, ni dans l'avenir la fin des espérances religieuses. Les Védas ont été les livres de la nature, le livre des Perses celui de la lumière, l'Ancien Testament celui de Dieu le Père, le Nouveau Testament celui de Dieu le Fils, et le livre de la Théologie celui du Saint-Esprit; mais la pensée humaine pourra-t-elle jamais fixer le nombre des étoiles du ciel et mesurer l'infini? Pourra-t-on encore savoir jamais combien de livres religieux révélateurs et lumineux, viendront poursuivre et faire progresser l'œuvre que d'autres commenceront, l'œuvre d'embellissement et de sanctification de l'esprit humain pour lequel le ciel garde dans ses profondeurs une révélation éternelle et incessante?

XIII. — Notre pauvre terre, avide de paix et en ayant un réel besoin pour faciliter à l'esprit humain la continuation du travail de la créa! ion divine accompli par le Verbe, traverse les plus grandes crises et souffre des plus horribles plaies causées par le fléau de la guerre répandu de toutes parts. C'est là un triste déshonneur pour l'humanité et comme un défi jeté à nos croyances et à notre confiance optimiste dans les progrès universels.

Nous craignions, au sujet de la question de Venezuela, une guerre intercontinentale comme pour Cuba. Le cabinet de Salisbury, ne voulant pas raviver les blessures de l'amour-propre national par des attitudes arrogantes déplacées, a soumis, dans sa prudence, son différend avec les États-Unis au sujet des bouches de l'Orénoque, à un tribunal d'arbitrage et à un jugement d'arbitres; et, de même, grâce à sa grande capacité et à sa sage expérience, Cleveland a opposé son veto aux interventions téméraires dans les Antilles, et, obtenant la direction des affaires extérieures de l'État, a chassé heureusement toutes les craintes et rivé une ancre ferme et sûre à la paix humaine.

Mais il y a des mésaventures, par malheur, à côté de ces heureux événements qui offrent tant de profits : ce sont les innombrables guerres coloniales, les pestes, les famines, qui sont les fléaux de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. Le mal, décrit à maintes reprises par Thucydide, Florian, Roccace et le contemporain Manzoni lui-même, s'est abattu sur les humains avec la voracité de la sauterelle lorsqu'elle se jette sur les plantes. Il a amoncelé à Rombay une telle quantité de cadavres que ceux qui restent n'ont

plus la force de les enterrer ni d'empêcher la communication de leurs miasmes avec l'air.

Non moins grand est le malheur qui règne dans les Indes centrales. Des sécheresses persistantes dans un pays où l'on aurait tant besoin d'eau et les excès de la vie fournissent de nombreuses victimes à la mort vorace. 11 s'est déchaîné dans ces contrées une telle misère et une si grande famine que les descriptions que nous en donnent les journaux d'Europe semblent des passages de l'Apocalypse où sont décrits les jours précédant le jugement final. Il faut joindre à tous ces cataclysmes la guerre des Philippines. Là, une race à demi sauvage, surexcitée par des exemples comme ceux du Japon, a obéi à des illusions, explicables par son état d'esprit arriéré; elle a cru à l'urgence d'une conjuration semblable à ces exterminations générales asiatiques où l'on massacrait tout un peuple en se basant sur un terrible signe convenu ou sur la marque faite avec du sang sur les portes des maisons; ces massacres causèrent des représailles incroyables dont l'horreur ne peut qu'attrister des cœurs compatissants et nous faire pousser des cris de pitié vers le ciel, pour qu'il fasse cesser de si grandes calamités.

A cette longue liste, doivent s'ajouter encore les malheurs produits par l'insurrection cubaine, les pillages, les ravages, les violences, les dévastations, les massacres, les incendies continuels qui convertissent des forêts en gigantesques brasiers, les champs de palmiers chargés de noix de coco, et les « maniguas » couvertes de lianes et de plantes grimpantes en un océan de cendres, si bien que l'on peut dire que l'Espagne ressemble à un enfer et les' Espagnols à des orphelins abandonnés parla Providence. Je fais mon « meaculpa >i si je suis coupable de quelque chose en cela, mais je désire la paix à tout prix, la paix prompte, à cette seule condition que la précipitation à la préparer et à la conclure ne laissera porter atteinte, en aucune façon, à l'honneur national; car, nous autres Espagnols, nous préférons la mort au déshonneur. Mais l'état de notre trésor, l'horreur de la haine et du sang, la nécessité impérieuse, vis-à-vis de l'Europe et surtout de l'Espagne, après d'innombrables guerres, de remplacer le combat par le travail, nous inspire et nous suggère, à tous sans exception, un vif désir de la paix. XIV. — Les républicains du Transvaal ont obtenu cette paix, mais après combien de sacrifices! Un jour, au commencement de janvier de l'année dernière, s'abattit sur notre Europe, avec la rapidité de l'éclair, la nouvelle qu'un aventurier anglais nommé Jameson avait commencé une guerre dans l'Afrique australe, et que, n'obéissant qu'à sa propre volonté et à son libre arbitre, il voulait conquérir, sans aucun respect des traités, comme sans égard pour une indépendance reconnue par sa patrie, les territoires compris entre la colonie du Cap et celle du Transvaal, cette dernière habitée par une race d'origine hollandaise, aussi tenace dans le travail que dans Ve combat, forte, courageuse et vaillante. L'envahisseur était, pour ainsi dire, un bras du colosse de Hhodes, dont la tête et le corps sont célèbres;.

C'est à lui qu'on doit la fondation d'un empire anglais dans l'Afrique australe; et il est connu, par suite de cette entreprise, sous des surnoms qui rappellent les conquêtes de César et d'Alexandre. Bien plus, il était disposé, au dire de ses flatteurs, à parcourir les régions qui séparent les eaux du Cap des bouches du Nil, non dans le but de suspendre à son cou une étoile et une étole impériales comme en portaient les Pharaons et les Sardanapales, avec la liste de ses conquêtes gravée sur or, mais afin d'en doter la reine Victoria et d'élever celle ci au-dessus des Sémiramis, des Isabelles, des Catherines et autres amazones couronnées, dont les actions héroïques ont été célébrées par l'histoire ou la légende.

Mais, quoiqu'on cherche à donner une apparence d'honnêteté à celle intention, en l'abritant sous des prétextes chevaleresques, il n'en reste pas moins évident que des citoyens anglais ou des protégés de l'Angleterre, se servant de l'influence que leur prêtait cette puissante nation, ont, sans scrupules comme sans réserve, commis une irruption comme l'auraient fait des pirates, et, tels des bandits sur des voyageurs, ils se sont jetés sur un peuple souverain dont les pouvoirs et le gouvernement se reposaient sur la foi jurée, sur des relations suivies de bon voisinage, sur des principes de morale divine et humaine el sur les bases inébranlables du droit international. Les Anglais du Cap n'en prétextèrent pas moins qu'ils avaient assailli leurs voisins du Transvaal parce que, si ceux-ci leur laissaient, comme à des étrangers, la liberté du travail, celle de la pensée et celle du culte, ils leur refusaient la qualité de citoyens et encore plus le droit de vote non seulement dans les Chambres, mais même dans les Comices. Ce prétexte ne pouvait cependant pas excuser leur crime. Quand l'Angleterre eut connaissance de leur tort, elle voulut le redresser : elle interdit à Jameson la tentative en question. Malheureusement, il était déjà trop tard : celui-ci avait prislesordres deson supérieur, tracé le plande la conspiration machiavélique et armé ses troupes, mises bientôt en déroute à la frontière de l'état voisin. C'était fouler aux pieds toutes les lois en vigueur et commettre un crime, que, ni la conscience ni l'histoire ne pouvaient humainement absoudre. Mais il avait à lutter contre des adversaires bien armés, contre des chasseurs mettant leur balle où ils visent, contre des hommes préparés au combat par les continuelles luttes contre les rafales de l'ouragan et endurcis par la fureur des tourmentes, tous résolus, comme ils avaient combattu les colères du ciel et les fureurs de l'Univers, à lutter contre les colères et la fureur de l'ennemi improvisé, fiers comme leurs lions et cruels comme leurs tigres. Aussi, quand Jameson passa la frontière, tomba-t-il au pouvoir des Boërs. Ceux-ci dispersèrent la troupe envahissante et condamnèrent Jameson à mort comme chef de cette troupe.

Imaginez dans quelle situation critique se trouva alors le gouvernement anglais. S'il approuvait l'imprudence de ses protégés, la conscience universelle ne manquerait pas de réprouver ses injustes conquêtes ; s'il la condamnait, il soulevait contre lui l'opinion publique en Angleterre. Il

préféra cette seconde alternative. L'habile président des Boërs, avec un tact politique dont on ne saurait trop le féliciter, une fois le rebelle pris et condamné selon les lois du Transvaal, le remit entre les mains de l'Angleterre pour qu'elle le jugeât selon ses propres lois.

Il ne resta à l'Angleterre d'autre ressource que de le condamner. Indubitablement, les Vitlanders, — nom que donnent les habitants du Transvaal aux nouveaux venus des colonies circonvoisines accourus pour exploiter les mines d'or, — désiraient se mêler au Gouvernement de la République batave. Ils y eussent peut-être réussi en suivant la méthode évolutive, mais en Recourant à la méthode meurtrière de la révolution, ils ont perdu tout droit à ce qu'ils ambitionnaient et ils ont même reculé sa concession par la faute de leur entreprise.

XV. — La seconde des grandes questions britanniques, c'est celle d'Egypte. La France croyait cette question résolue par son entente avec la Russie et considérait comme imminent le rappel des troupes anglaises dans leur patrie. Or, les Anglais n'en continuent pas moins à étendre leur empire égyptien et à lui donner les contreforts que nécessite sa solidité, véritables digues opposées à l'invasion des Nubiens, ceux-ci étant toujours enclins, par une vieille habitude, à quitter le haut cours du Nil et les déserts où l'on adorait Jupiter Ammon, pour le cours inférieur du fleuve où sont ses c jlosses, ses obélisques, ses momies et ses pyramides. Dans les fêtes, les réjouissances publiques et les spectacles grandioses dûs à des circonstances telles que l'avènement du nouveau tzar, son mariage avec la belle princesse allemande et son couronnement, Nicolas II semblait seulement se divertir, surtout dans ces fêtes, poussées au plus haut degré de splendeur, auxquelles ont donné lieu sa marche triomphale dans Paris; en réalité, il cherchait à étendre son propre agrandissement sans se soucier en aucune façon de l'agrandissement respectif de l'Angleterre. Les derviches et les mahdis nubiens ont montré, au sein des tribus d'un noir d'ébène qui travaillent le marbre blanc, une nouvelle hardiesse, puisée dans la dernière lutte de l'Italie avec l'Abyssinie. Ils se sont agités au point de provoquer lar crainte des tribus de la basse Egypte au sujet de leur sûreté. Pour dissiper ces inquiétudes, l'Angleterre a entrepris l'heureuse expédition de Dongola, dans le but de placer cette cité sous le joug des Soudanais. Elle l'a conduite avec une vigueur tenace qui a été couronnée d'une victoire complète.

Cette expédition tendait au bien du continent africain. Il importe, en effet, pour sa prospérité, que des races comme celles d'Egypte prédominent, car, quoique infidèles et coptes dans les régions supérieures, elles surpassent, par leur culture et leur couleur, les races esclavagistes et superstitieuses qui se lèvent, secouées par le fanatisme et l'intolérance, telles les ondes sablonneuses battues par le simoun, et foulent n'importe quel centre de civilisation sous leurs pieds dévastateurs, pareilles aux laves du Vésuve ensevelissant sous elles Herculanum etPompeï. Cependant, si l'expédition anglaise a beauT

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coup favorisé le bien commun en châtiant des races chez lesquelles régnaienl encore la mutilation et le commerce de chair humaine, elle a l'inconvéuient de perpétuer l'occupation britannique et de montrer, comme devant être éternelle, la domination des Anglais sur des contrées qui sont de vraies clés de navigation et de larges voies de négoce, depuis le percement de l'isthme de Suez et sa transformation en canal. La Russie a voulu se mettre en faveur auprès de la France en l'aidant dans ses prétentions au sujet de l'évacuation de l'Egypte. Les Anglais ayant puisé dans les fonds affectés à la dette égyptienne, pour subvenir aux frais delà guerre, les deux puissances presque alliées ont protesté. Elles ont adressé une requête aux tribunaux de caractère intercontinental, à laquelle il fut fait droit. L'Angleterre fut obligée de restituer au trésor les sommes mises en circulation, comme une avance payée par l'empire égyptien aux Anglais en récompense de leurs travaux et de leurs efforts. Mais, voyant leur procès perdu et se trouvant dans l'obligation de faire rentrer dans le trésor les avances faites à titre de prêts de courte durée, les Anglais disent que, puisque l'expédition a été faite par eux, il est juste qu'elle leur laisse quelque profit. Ils veulent planter dans la Nubie un jalon de plus, pour aider au plan qu'ils désirent réaliser, celui d'étendre le pouvoir britannique sur toutes les régions africaines et de planter leur drapeau depuis les mers australes battues par la tourmente jusqu'aux sources du Nil, et de descendre le lit de ce fleuve jusqu'aux rives paisibles de la Méditerranée illuminées par le phare d'Alexandrie. Il serait bon que l'Angleterre réfléchît aux extraordinaires conséquences que peuvent amener tant d'excès de ce genre et qu'elle pensât à tenir la promesse faite par elle au moment d'occuper l'Egypte, promesse que soutiennent unanimement, de toutes parts et tous les jours, ses orateurs les plus éloquents et les plus écoutés.

Une réconciliation entre la France et l'Angleterre s'impose, en présence des airs de domination diplomatique que prend de tous côtés l'empire russe. Or, une telle réconciliation restera impossible tant que l'Angleterre se maintiendra en Egypte. Nous désirons et nous demandons une chose possible : l'indépendance du Nil.

XVI. — Celle-ci peut s'accomplir de la même façon que la paix entre l'Italie et l'Abyssinie, tant souhaitée par l'opinion européenne, malgré l'opposition chauvine de quelques fractions italiennes des plus exaltées qui ne veulent voir ni les miracles accomplis, ni les avantages obtenus par l'Italie dans la seconde moitié de notre siècle. Possesseur d'une colon Erythrée, dans les déserts voisins de la mer Rouge, le négus, empereur, son voisin abyssin sur ses frontières ne désirait autre chose qu'un échange réciproque de bons offices entre les deux peuples et une éternelle amitié. Les Abyssins sont des chrétiens ; ils prétendent même l'avoir été bien avant l'Italie, par leurs traditions bibliques créatrices du christianisme, par leurs relations inoubliables avec le roi Salomon, passées dans leurs souvenirs religieux, en légendes épiques, par l'envoi d'un des rois mages

dont l'étoile, dans les cieux illuminés, brille encore aujourd'hui au portique de Bethléem, enfin par le ministère des évangélistes. Aussi ne voyaient-ils pas d'un mauvais œil une puissance chrétienne s'établir dans leur voisinage, entourés qu'ils étaient de toutes parts du vieil et mystérieux empire musulman avec ses luttes et ses superstitions.

Malheureusement le pacte d'alliance signé entre Ménélik et Humbert se changea, par suite d'une fausse interprétation de la part des italiens, en un acte de protectorat que repoussa le Negus, foulant même aux pieds les papiers de ce document et provoquant une guerre sans merci ni sans trêve contre ces trop hardis protecteurs. Devant une telle pression, il fit appel à ses seigneurs féodaux contre les troupes italiennes ; et tous mordirent la poussière, durant cette campagne torride, les héroïques soldats italiens ayant montré leur noble descendance de l'éternelle et souveraine Rome.

Ce beau triomphe suffit pour assurer la tranquillité complète de la colonie, d'autant plus que chaque ras était retourné à son repaire, selon l'expression des petits rois abyssins, et n'éprouvait aucune envie de retourner au combat, au-devant d'un châtiment. Les vainqueurs, marchant sur leurs talons, les suivirent jusqu'à la ligne du Mareb. Mais la rigueur de ce climat, un ciel, semblable à un four embrasé, le désert et ses sables étincelants, commencèrent à faire pencher la balance des fatalités accablantes du côté du vainqueur. Connaissant la situation critique de l'armée italienne, et sachant ses lignes du midi à l'abri du danger, le Négus organisa tout à son aise une armée de cent mille hommes, bien faits pour la guerre, non pas aussi courageux que les Italiens, malgré leur caractère guerrier, mais favorisés par un climat en rapport avec leur tempérament et contre lequel les précautions et le courage européens ne peuvent rien. Aussi, après avoir repoussé avec énergie une proposition de paix faite par le général Baratieri, réduisirent-ils un fort complètement dépourvu d'eau; la première avant-garde rencontra à Alaghi la première colonne, qui fut heurtée et rompue par ceux qu'avait blessés un mépris naïf et irritant.

Les Italiens croyaient que les choses se passeraient là-bas comme elles se sont passées chez tous les peuples féodaux : quand se présente une armée ennemie du chef féodal, suprême empereur, ces féodaux se répandent partout, les vassaux de la couronne se soulèvent tous, gens qui supportent difficilement la domination d'un être, suprême représentant, par sa souveraineté, Dieu sur la terre et qui le repoussent et le combattent, continuellement avec une haine et une fureur inextinguibles. Mais cette multitude fit défaut aux Italiens. Tous les rois abyssins restèrent attachés à l'empereur ; même deux d'entre eux, placés sous la protection du drapeau italien, finirent par abandonner l'Italie et coururent au champ de bataille où les appelaient la voix du sang et celle du pays, appels qu'ils ne pouvaient ne pas écouter.

Quelque temps après ces événements, l'armée abyssine tombait sur les troupes italiennes avec la fureur d'un cyclone et produisit comme lui le

naufrage. Les Italiens avaient pris l'offensive, et, pour s'assurer la victoire, ils avaient divisé leurs forces en trois colonnes dans les sinistres plaines de Garima. Ces colonnes ne purent pas s'entendre ni se secourir mutuellemenl : elles furent cernées et vaincues par une armée trois fois plus forte, composée de soldats furieux qui entraient tous, sur la même ligne immense, avec rage de bêtes fauves lâchées sur leur territoire, jonchant le sol de cadavres aussitôt mutilés, faisant des massacres qui laissaient, ainsi qu'après nu carnage, les corps des victimes comme déchiquetés par les serres de l'aigle, chairs et os réduits en bouillie comme par les griffes des tigres, la dent des hyènes ou la gueule des lions.

Après ce grand massacre, ces fils de la guerre, affolés par la haine, ont exterminé tous les Italiens qu'ils ont pu saisir; mais une fois l'extermination arrêtée, ils ont fait preuve d'une pitié magnanime, amenant les derniers soldats en captivité, comme après les combats d'autrefois, au débutde la civilisation. L'opinion publique se révolta en Italie contre le général qui dirigeait la campagne et contre le ministère qui l'avait ordonnée. Baratieri fui traduit devant un conseil de guerre; Crispi de son côté fut forcé de démissionner, pour avoir ordonné la marche de l'armée italienne vers le sud où elle trouva la débâcle, quoique cet ordre eût été donné dans le but de l.ii assurer une victoire dans ses entreprises personnelles et politiques.

Un nouveau ministère, présidé parle marquis di Rudini, fut doue forme pour traiter la paix. Dans ce ministère, entrèrent le chevaleresque duc de Sermonetta, avec le portefeuille des affaires étrangères, et le fameux économiste M. Colombo, avec celui des finances dirigé parlui si habilement que le trésor italien se trouva en mesure de panser les blessures faites par I;. guerre et de présenter même un excédent de recettes, :dmirable fruit de I i liberté et de la p-.iix. Aussi souhaitons-nous cette liberté et cette paix à lou i les peuples et à tous les continents.

Madrid, 2o Janvier 1897.

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