EMIL10 CASTELAR
L\ POLITlilK
PAGES îmiSTOlRH CONTEMPORAINE
Quatrième Sérieg / ^ ^
PARIS
Ancienne Librairie GERMER BAILLIÈRE & G' FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
108, BOULEVARD SAINT- G E RMAIN , 108
Revue de la politique européenne. — Malédictions nationales. — Violences et brutalités de l'irruption américaine sur notre sol. — La Commission de Paris. — La fin de ses travaux. — Malheur au vainqueur! — Matière sociale que nécessite la forme républicaine.
— Son incompatibilité avec la conquête et la guerre éternelles. — Charges que la guerre a fait supporter au budget anglo-saxon en Amérique. — Difficultés que les grandes agglomérations de races jaunes et noires ont soulevées sous les pas de la société et du gouvernement des Etats-Unis. — Incompatibilité du caractère yankee avec le caractère des races inférieures. — Les nègres et les Américains. — Les jaunes et les Américains.
— Obstacles nombreux qu'aura à surmonter l'expansion yankee dans les républiques espagnoles. — Vanité d'une entente entre les Anglais d'Amérique et les Anglais d'Europe.
— Babel d'idées en Espagne. — Périls qui menacent notre nationalité. — Régionalisme.
— Intelligences économiques de l'Etat avec les régions. — Identité des Carlistes et des Fédéraux dans l'utopie régionaliste. — M. Si] vêla et les régionalistes. — Le marquis de Polavieja et les régionalistes. — Danger du rétablissement des anciennes provinces pour notre unité nationale. — Congrès commercial de Saragosse. — Examen et critique de ses tendances. — Réflexions. — Conclusions.
Oui, le grand crime international est consommé. Oui, les Yankees, sans autre raison que celle de la force, sans autre droit que celui de la conquête, se sont enrichis de toute la dépouille coloniale de notre patrie. Ils ne se sont rendus à aucune considération; ils n'ont écouté aucun cri de la conscience. Pour fouler aux pieds tous les codes de la morale, pour se soustraire aux règles internationales du droit des gens, pour conspirer contre les gouvernements amis, pour soutenir la déloyauté et l'insolence de résolutions sans excuses, pour s'approprier l'archipel des Philippines et celui des Antilles, ils n'ont eu d'autres titres que des allégations fausses, d'autre motif que l'apparence de l'honnêteté; ils n'ont eu qu'à assimiler leur civilisation à la barbarie des Peaux-Rouges, qu'à invoquer le résultat d'une victoire due moins à la valeur de leurs troupes qu'à l'impéritie de notre gouvernement et au désordre de notre défense.
Depuis le début de l'insurrection cubaine, les Etats-Unis ont violé les préceptes de la morale universelle. Protéger par les mêmes moyens que la société donne aux gouvernements pour sauvegarder l'ordre intérieur et l'ordre extérieur, protéger à l'aide de ces moyens le désordre dirigé contre un Etat voisin et jeter dans ses forêts l'allumette qui doit les embraser, constitue un acte de perversité tel qu'il nous apparaîtrait invraisemblable s'il n'était vrai. Les Etats-Unis ont ouvert des souscriptions pour secourir la rébellion cubaine ; ils ont envoyé des munitions de toutes sortes aux factieux ; ils ont armé des expéditions maritimes pour appuyer les revendications d'un attentat inouï ; ils ont offert des subventions nombreuses à des révoltés qu'ils se proposaient d'enchaîner ensuite; ils ont exalté les mauvaises passions des Tagalos sous prétexte de les racheter pour les soumettre à leur domination suzeraine et les réduire en esclavage; ils nous ont poussés à la guerre la plus disproportionnée avec nos forces en invoquant les prétextes les plus futiles ; ils nous ont annihilés, nous, leurs anciens amis; ils ont porté si loin leurs vengeances contre nous, devenus leurs adversaires, que notre siècle, à son déclin, a aggravé ses procédés de conquête contrairement à toutes nos prévisions, et cette recrudescence belliqueuse est causée par un peuple qui jusqu'ici défendait les tables de nos droits dans ses institutions qu'il présentait à l'humanité comme un idéal de justice et comme la force motrice du progrès.
En passant, même brièvement, en revue les actes multiples de l'intervention américaine dans les affaires d'Espagne, il est impossible d'en trouver un seul qui ne porte la marque indélébile d'un odieux machiavélisme. Ces constantes et systématiques protections officielles prêtées aux conspirateurs par les autorités d'une République qui nous devait non seulement sa fondation et son établissement, mais aussi la terre où elle se fonda et s'établit, terre immaculée et vierge avant qu'elle s'y fixât, terre révélée au monde par nous comme par une divine inspiration, ces protections constituaient une telle violation des devoirs des peuples les uns envers les autres que, une fois admise par l'Europe, elle nous ramène à la cruauté et à la violence préhistoriques. Les indemnités réclamées sans aucun droit; la tutelle accordée aux flibustiers par le drapeau américain tombé au rang d'un haillon de pirates; l'insolent langage des notes officielles envoyées à notre gouvernement et constituant un perpétuel défi ; les calomnies colportées dans les deux Chambres par des orateurs crédules comme des imposteurs; les propositions de médiations américaines entre les Mambises rebelles et le gouvernement espagnol, propositions si contraires à notre dignité nationale; le dernier message de la Présidence nous déclarant moralement la guerre ; l'accord des deux Chambres pour porter atteinte à l'indépendance et à l'intégrité de notre territoire; la publicité donnée à des lettres confidentielles et privées de notre ambassadeur ; le malheureux accident du Maine regardé
comme un crime conçu et exécuté par l'Espagne; tant d'erreurs ot tant de méchancetés nous montrent que l'Amérique se préparait à la guerre contre nous depuis longtemps, mais qu elle ne nous la déclara impudemment et perfidement que le jour où elle se fut assurée de la complicité de l'Angleterre et convaincue qu'aucune force, soit espagnole, soit étrangère, n'oserait attaquer les forces navales de ces deux puissances unies.
Il est impossible de porter plus loin la cruauté et la violence que ne le firent les Yankees dans les manœuvres qu'ils ourdirent pour avoir la guerre d'abord et pour obtenir la paix ensuite. Aucune réflexion morale n'a prévalu dans la conscience des commissaires américains qui restèrent froids comme des statues funéraires et implacables comme le couperet d'un échafaud. On leur alléguait que les lois morales s'opposaient à leurs attentats, ils répondaient qu'ils se trouvaient devant des faits accomplis. Ils accaparèrent Porto-Rico qu'ils obtinrent sans résistance au bout d'une promenade militaire; ils imposèrent à Cuba une protection qui ressemble à la protection de l'Angleterre sur l'Egypte et la Nubie; ils escamotèrent les Philippines alors que le protocole ne leur accordait que la protection de Manille pendant la discussion du traité de paix et la cession de l'île des Ladrones ; ils ne respectèrent rien de <•<> qu'ils avaient promis de respecter, ni le chiffre des indemnités admis dans les premiers entretiens qu'ils présentaient comme facile à fixer, ni la reconnaissance de la dette de Cuba, sous prétexte quelle était indépendante de l'occupation de l'île par leurs troupes; ils ne se livrèrent qu'à des commentaires sur la loi du plus fort, qu'au mépris absolu de la justice et de la raison; tels furent les procédés des Yankees à la conférence de Paris. Il eût mieux valu ne pas se déranger que d'aboutir à de tels résultats. Si nous nous étions bien pénétrés de cette idée que nous n'avions pas autre chose à faire, sinon accepter le protocole tel qu'ils l'exigeaient, nous aurions pu nous épargner de longues et inutiles discussions en même temps que la honte de promener nos malheurs par le monde pour susciter en Europe des sentiments de compassion mêlés à d'amers reproches touchant nos procédés défectueux pendant la guerre et nos dociles complaisances pendant la paix. Quel triste destin pour l'historien désespéré, que d'avoir à noter pour ses lecteurs habituels toutes les choses que n'auraient pas osé prévoir les plus grands pessimistes, car tous gardaient indistinctement leurs pressentiments et leurs préjugés sur l'avenir de notre patrie?... Qu'on me permette donc d'abréger cette relation qu'interrompent à chaque minute les intenses palpitations de mon cœur brisé, et tirons l'horoscope de notre vainqueur. Cet horoscope n'est point écrit dans les étoiles du ciel, mais dans les idées de l'humaine intelligence.
Maintenant tout est joie dans la grande Amérique. L'ivresse du triomphe ne lui permet pas de borner ses manifestations de réjouissance ; elle en profite pour insulter sans pitié ceux qu'elle a mis, par des procédés de mensonge et de violence, à sa merci, prouvant par là que cette région, où nous voyions seulement l'ancien puritain, dans son œuvre divine, élever un temple au Dieu de la liberté, s'est convertie en une caverne de hyènes. Malheur aux vainqueurs! Tous les symptômes qui apparaissent sur la surface de leur corps social témoignent qu'ils trouveront leur châtiment dans leur victoire. Rien n'est plus beau qu'un grand peuple de travailleurs et d'industriels réunis dans une République aimée et motrice de stabilité et de progrès; mais rien n'est plus triste que de voir une République dégénérée en empire militaire sous l'épée de la dictature ou du césarisme, voués au crime abominable de perpétuer la conquête et la guerre. Tout le monde voit le césarisme descendre sur les institutions américaines comme on voyait Philippe descendre sur la République d'Athènes, César descendre sur la République romaine et Bonaparte descendre sur la République française. Les organismes obéissent à la matière et à la substance qui les encadrent et dont ils reçoivent leur forme. Où régnent le travail et l'industrie, régnent aussi le droit et la liberté, mais où régnent la conquête et la guerre régnent la dictature et le despotisme. Ayez un puissant patriciat militaire, une armée offensive permanente, un budget de la guerre énorme, des ordonnances qui suppriment, chez la plupart des citoyens, l'exercice de la vie commune qu'elles remplacent par la servitude, une oligarchie aimée prête à faire prévaloir une politique de force et de violence, immédiatement vous verrez surgir l'Empire, des casernes gigantesques en temps de paix, des campements interminables en temps de guerre, puis, tôt ou tard, un César, lequel César ne sera pas autre chose qu'un roi à cheval ou un dictateur dont les baïonnettes imposeront le despotisme par la force.
Pendant la dernière guerre civile, les États-Unis perdirent une partie de leur grandeur morale. Pour la première fois, alors, au moment du Congrès de Richmond, les Césariens prononcèrent ces fatidiques paroles : « Empire et Empereur. » Personne n'a oublié les chances qu'eut le général Grant d'arriver à sa troisième présidence contre les républicains représentés par le génie traditionnel de Washington. C'est là une preuve non équivoque qu'une guerre, tout en sortant du motif le plus juste, comme la défense du sol national ou le rachat des esclaves, sème toujours quelques germes de dictature et provoque l'entrée en scène du despotisme. La première cause de ce changement naît constamment de la sphère économique. Que les Américains se trouvent loin, aujourd'hui, île ce temps où leur sobriété et leur honnêteté leur procu-
raient des budgets qui se chiffraient par des excédents de recettes avec lesquelles ils allaient peu à peu amortissant leur dette! La guerre civile ruina le Trésor. Le budget de la guerre s'est élevé de sept cent millions de francs à un milliard six cent millions, autant que coûtent à chaque Etat européen les armées qu'il entretient en temps de paix pour pourvoir à la sécurité de la patrie. Ces augmentations invraisemblables de dépenses tiennent à la politique qui a vicié tout l'organisme social. Les pensions militaires n'y sont qu'une machine immense et compliquée de corruption électorale. Beaucoup furent accordées, non pour récompenser des services plus ou moins réels, mais pour suborner des électeurs en vue de corrompre les élections futures. Le monde saxon est, au point de vue économique, aussi ruiné que peut l'être un Etat de la vieille Europe, où les armées grèvent le budget et déconcertent l'économie générale, où du moins l'on voit quelque chose, l'on touche les augmentations et l'on se rend compte des dépenses, tandis qu'en Amérique ces dépenses ne se voient pas, ne se découvrent que par les augmentations d'impôts qu'elles imposent aux caisses vides du Trésor.
Les pensions militaires s'élèvent à quinze cent mille francs. Une pareille somme est perdue pour rien, puisqu'elle ne peut être employée à contribuer à la défense de l'Amérique. Les armées, improvisées par la nécessité et composées de mercenaires volontaires ou de levées plus ou moins légales, forment une caste spéciale qui a son budget extraordinaire correspondant. Ainsi, tel général de premier ordre, qui se sera bien battu pendant la guerre, jouera le rôle d'une gracieuse ballerine sur un théâtre de genre. La facilité antique de réunir et de licencier des armées, qui n'étaient d'aucune charge pour le Trésor et d'aucun danger pour le droit populaire, n'existe plus. Aussi ces budgets militaires croissants et cette armée permanente échangeront-ils leur caractère républicain en caractère césarien. C'est comme cela qu'apparaîtra le César, avec des atteintes à la liberté du travail, à la liberté de la parole, avec des impôts onéreux et insupportables pour le peuple, avec des oligarchies prétoriennes qui mettront l'Empire à l'enchère, à l'instar des anciennes armées prétoriennes de Rome, avec une corruption fatale, une féodalité militaire, des privautés dévastatrices, des courtisans servîtes, des titres pompeux et propres au nouveau régime byzantin, une soldatesque déchaînée, des généralats tyranniques, enfin le despotisme, oui, le despotisme dont les effets auront pour conséquences de transformer l'Amérique républicaine en Asie impériale et de convertir les descendants des pèlerins rédempteurs en esclaves destitués de tous leurs droits de citoyenneté et voués à l'escorte du char triomphateur d'un vainqueur ivre d'orgueil, lequel, pour les tyranniser, invoquera les mêmes droits qu'ils viennent d'invoquer contre nous pour nous perdre: le droit du plus fort et le droit de la victoire.
Et nous ne parlons pas des difficultés qui sont adéquates à la nouvelle Babel de races qui ont envahi l'Empire, Espagnols dégénérés, hommes jaunes ou noirs qui respirent pour ainsi dire une odeur atavique et se sont engagés par serment en naissant à s'emparer du Capitole de V\ ashington, comme les anciens Carthaginois faisaient le serment en naissant de s'emparer du Capitole de Rome. Nous, nous pouvions vivre au milieu des races les plus disparates et les plus hostiles, parce que nous sentons plus qu'aucun autre peuple les affections et les pensées qui sont naturelles à notre égalité chrétienne. Nous mettions à l'abri de notre trône les Peaux-Rouges persécutés par les Yankees comme nous protégions à l'ombre de notre drapeau les races indiennes qui s'étaient conservées sur notre territoire alors qu'elles avaient dû émigrer des terres saxonnes. Nous traitions le nègre émancipé et racheté par nos lois révolutionnaires comme un frère et nous ne le dépouillions d'aucun de ses droits civils et politiques, ainsi que le fait l'Amérique qui les méprise après les avoir émancipés. Nous nous assimilions peu à peu les races inférieures, comme on le fait presque partout par des mariages qui fusionnent les sangs les plus contraires et comme on le fit pour les métis qui peuplaient nos anciennes colonies. C'est là la démonstration que nous reconnaissons et professons le dogme humanitaire de l'égalité naturelle partout où nous posons le pied et où nous hissons notre drapeau. Mais le saxon, généralement, surtout le saxon américain, répugne à fusionner avec les races inférieures, qu'il apprécie uniquement pour les services qu'elles lui rendent, comme il apprécierait un bon cheval ou un bœuf patient, mais qu'il n'admet ni sous son toit, ni dans sa famille, repoussant comme une pensée bestiale la pensée d'une union avec une femme qui ne serait pas de race caucasique.
C'est ainsi qu'ils finissent par éloigner les races étrangères de leur propre race partout où ils dominent, ou bien par les annihiler dans la race saxonne, sous le fouet cinglant des lois extraordinaires qu'ils appliquent aux territoires récemment conquis, de telle sorte qu'il n'y a plus, sur leurs territoires, ni trace, ni souvenir des indigènes primitifs. On voit aujourd'hui ces vérités confirmées par les procédés qu'emploient les volontaires yankees avec les habitants de Porto-Rico. Ils avaient cru qu'en échangeant la vieille bannière espagnole contre le drapeau étoile, ils amélioreraient leur condition politique et sociale. Que fonl les conquérants? Ils entrent avec leurs pavillons; ils outragent fous les sentiments de la douleur publique en se déshabillant en pleine place publique et dans les rues, lorsqu'ils souffrent de la chaleur du climat tropical de l'île, eux qui ont été élevés dans les climats froids ou tempérés; ils se moquent de notre religion et de ses prêtres; ils méconnaisseni la chasteté intangible de nos femmes en leur adressant de vive
voix ou par écrit des propositions honteuses; ils fusillent sans pitié ceux qui sont obligés de leur résister; ils font balayer les trottoirs par les jeunes filles des familles les plus aisées; ils usent de brutalités qui rappellent les anthropophages de la mer des Caraïbes, mis en fuite des alentours de l'île par l'arrivée de Colomb et par le génie de notre patrie. Si d'aucuns pensaient que ces actes sont d'un caractère transitoire et uniquement les conséquences de la guerre, qu'ils prennent connaissance des dernières dispositions prises par les Yankees à l'égard des relations juridiques entre les indigènes et leurs vainqueurs, et ils se convaincront que le règne de l'égalité est fini à Porto-Rico et que la vieille race espagnole y est appelée à disparaître promptement.
On remarque déjà dans ces dispositions le projet ferme de surveiller les Yankees pour les supprimer ensuite. D'abord, contrairement à toutes les traditions du Nouveau-Monde anglo-saxon, le pouvoir politique a adressé aux citoyens libres des avertissements relatifs à leur piété catholique en les menaçant de restrictions religieuses qui offensent la liberté de conscience. Après avoir publié ces ordonnances, ils ont pris des dispositions au sujet des relations qu'ils doivent avoir avec les vaincus vis-à-vis les tribunaux. Une inévitable nécessité impose encore l'exercice des tribunaux indigènes à la jurisprudence desquels on fait accorder dans la mesure du possible la juridiction des tribunaux nouveaux, et par cela même, étrangers. Or, quand un citoyen espagnol de Porto-Rico se rend coupable d'un délit à l'égard d'un citoyen américain, civil ou militaire, il est traîné, non pas devant les tribunaux indigènes, mais devant les tribunaux américains. 11 semblerait que, par un sentiment de justice, les Américains dussent donner à leurs sujets un traitement réciproque, mais point du tout : si un Américain manque d'égards à un indigène, ce dernier tombe encore sous la juridiction des tribunaux étrangers. Comme l'habitant de Porto-Rico doit souffrir de cette sujétion, lui qui était si bien administré et si libre sous la domination espagnole ! On pourra dire ce qu'on voudra en Amérique contre le gouvernement espagnol, mais on ne pourra pas lui reprocher de n'avoir pas respecté le saint principe de l'égalité. Qu'ont-ils fait de ce principe si chrétien, les Yankees?
Une des plus grandes calamités qui aient affligé les Etats-Unis sera ce mélange de races soumises à présent à un régime qui va perdre la forme industrielle, qu'il offrait au sentiment populaire comme un modèle à imiter et un exemple à suivre, pour adopter la forme conquérante qui précédera la ruine de la République et la décadence de son antique pouvoir moral dans le monde, ainsi que de la force véritable-
ment psychique avec laquelle il en imposait aux esprits les plus élevés. Ces esprits, aujourd'hui, sont tous hostiles au triomphe du vainqueur envers qui les admirations se changent en horreur. Les procédés employés pour exterminer les Peaux-Rouges ne peuvent être mis en pratique partout et toujours. Parce qu'un pays est habitué à manier la terreur perpétuelle, il ne s'ensuit pas que les peuples, pour si inférieurs et si sauvages qu'ils soient, doivent perpétuellement la subir. Il faudra donc que l'Amérique en vienne à compter avec les jaunes ou les noirs des Antilles. Et comme les vainqueurs appartiennent en grande majorité aux régions tempérées, ils auront à souffrir énormément de la chaleur dans la zone tropicale qui comprend Porto-Rico. Les Etats-Unis ne pourront pas appliquer aux nègres espagnols de Porto-Rico et de Cuba les procédés qu'ils ont jadis employés pour soumettre leurs malheureux noirs. Les premiers sont accoutumés à être traités doucement et paternellement. Ils se défendront contre l'orgueil saxon et normand des pirates envahisseurs qui, voyant qu'ils ne pourront plus se servir du fouet des anciens négriers, ressusciteront à leur intention toutes les ignominies morales de l'esclavage. Il est vrai qu'il ne sera pas inscrit dans les lois, mais il revivra dans les pratiques sociales et dans les coutumes publiques. Une telle inimitié entre les deux races engendrera sûrement une guerre perpétuelle, d'abord latente, mais qui éclatera furieusement le jour où les nouveaux esclaves auront rencontré leur Spartacus ou leur Lincoln.
Et tandis que les noirs prospèrent sous l'Equateur, les blancs s'y débilitent. Sous peu, les familles d'origine africaine prédomineront dans la mer des Antilles, au-dessus des familles d'origine arienne. Et quand elles prédomineront, qui peut dire si l'esclavage blanc ne se substituera pas à l'esclavage noir? Personne assurément n'aurait pu pronostiquer la vengeance offerte par l'implacable justice aux gladiateurs romains; personne assurément n'aurait cru, aux temps de la prospérité impériale, que les prisonniers faits sur les bords du Danube ou sur les montagnes de Thrace, emmenés à Rome pour y divertir, par leur agonie et par leur mort, les oisifs du peuple-roi, auraient trouvé, pendant qu'on les conduisait de l'échafaud au cirque et du cirque au champ des morts, des vengeurs implacables dans Astaulphe et Genséric. J'aurais compris que les Américains eussent annexé Cuba et Porto-Rico à l'époque de l'esclavage pour donner l'entrée des assemblées politiques aux représentants noirs; mais je ne puis m'expliquer cette double annexion aujourd'hui que comme une terrible erreur du parti républicain absolutionniste et émancipateur des Etats-Unis. Les nègres sont, dans la Confédération, en nombre si considérable qu'ils constituent un péril imminent comme celui d'un vautour extraordinaire qui s'abattrait soudain sur ce peuple. La monarchie espagnole étant allée, dans la voie (lc< concessions, jusqu'à accorder le suffrage universel aux insulaires, comment la République américaine s'y prendrait-elle pour révoquer
cette concession qu'une nation, qu'elle a toujours considére'e comme réactionnaire, a faite au principe de l'égalité humaine? Et si elle ne la révoque par les moyens hypocrites dont elle s'est servie vis-à-vis de ses noirs, elle manquera de sanction pour arrêter un mouvement qui, un jour ou l'autre, se transformera en mouvement belliqueux contre sa domination despotique.
De graves présomptions font encore préférer aux Américains les races noires aux races jaunes. La constitution, dans ses expansions humanitaires, ouvrit les sillons du territoire et les droits du peuple aux étrangers désireux de coopérer à la conservation d'une République vraiment chrétienne, dans laquelle tous les hommes pourraient se considérer comme des frères et sur laquelle aucun autre monarque que. le Père Éternel ne régnerait. A ces dispositions humanitaires, on dut l'arrivée d'innombrables émigrés qui peuplèrent les solitudes et établirent lu moelle des institutions. Puis un jour, attirés par la réclame de l'industrie et par les offres du gouvernement, il arriva dans cette démocratie saxonne des Chinois et des Indiens qui se crurent autant de droits que les autres à la protection et à l'hospitalité des États-Unis. Ceux-ci ne dérogèrent pas à leur antique législation; seulement, en remarquant les mœurs des nouveaux venus, la diversité de leurs croyances, si opposées aux croyances chrétiennes, la sobriété native qui leur permettait d'économiser sur des salaires minimes dont les ouvriers nationaux ne pouvaient se contenter, ils proscrivirent les éléments jaunes et leur fermèrent les portes du sanctuaire de la liberté américaine. Et il se rencontre maintenant sur le territoire, à l'abri du drapeau étoile chargé de dynamite, huit millions de jaunes qui ne sont là ni comme citoyens d'Amérique et compatriotes de Franklin, ni comme des hôtes auxquels les lois protectrices sont sacrées. Un soulèvement n'y apparaît pas sous la forme d'une conjecture ou d'un soupçon comme chez les noirs des Antilles, mais bien sous la forme aussi triste que douloureuse de la réalité! Quelles difficultés ne faudra-t-il pas surmonler, d'après cela, pour soumettre les Tagalos et administrer les Philippines!
Les difficultés ne sont pas moins graves au point de vue des relations des Etats-Unis avec les autres peuples du continent américain. Les républiques espagnoles, libérées des vieilles défiances que leur inspirait notre drapeau aux Antilles, ne redoutant plus une conquête de leur pays par la métropole, verront bientôt que le danger pour elles vient de l'influence perturbatrice qu'exercent les Saxons sur tous les peuples par leurs discordes intérieures et extérieures. Déjà la question du canal de Nicaragua entre dans les projets du gouvernement de Washington, ce qui indique très clairement que les Etats-Unis voudront avoir les mains libres dans
l'Amérique centrale. Pour cela, ils devront commencer par un protectorat indiscret pour finir par une domination tyrannique sur ces peuples. Les procédés de gouvernement employés par l'Angleterre à Suez seront employés par la République des Etats-Unis au Nicaragua. Et comme l'Amérique centrale est sujette aux guerres civiles et aux pronunciamientos, le jour où un mouvement éclatera sera celui où les Etats-Unis établiront leur protectorat définitif sur tout le littoral situé entre l'isthme de Panama et le canal de Nicaragua. Ils imiteront l'Angleterre, qui a profité de la plus petite révolte pour s'installer en Egypte. Cependant cette prétention attentatoire à l'indépendance du peuple espagnol en Amérique ne pourra pas se réaliser sans de grandes résistances, et ces résistances quelle qu'en soit l'issue, ne manqueront pas d'amoindrir l'hégémonie saxonne dans le Nouveau-Monde.
Les Yankees s'imaginent qu'ils surmonteront toutes ces difficultés par une alliance avec l'Angleterre, alliance déjà signée, si l'on s'en rapporte à d'aucuns. Mais cette alliance, qui revêt des aspects de réalité ou de réalisation immédiate, comporte des dangers et des inconvénients réels. L'opposition entre les Anglais et les Américains est dans les mœurs spéciales à chacun de ces peuples. Il existe entre eux des actes hostiles et séculaires qui ont une origine atavique. L'indépendance du Nouveau-Monde creusa un abîme infranchissable entre la vieille et ]a nouvelle Angleterre. Cette indépendance triompha au prix d'une guerre dont les dépenses grèvent encore le budget américain et dont les blessures anglaises dégouttent encore de sang. Le régime protectionniste, maintenu comme une inconséquence inexplicable par les Etats-Unis, ne doit être considéré que comme une guerre commerciale dirigée contre leur vieille patrie par ces fils de leurs œuvres. L'unique nation européenne avec laquelle ils engagent une lutte internationale économique depuis la proclamation de leur indépendance est précisément leur ancienne métropole. En ce moment même, en voyant s'ouvrir la question du canal de Nicaragua, les Anglais se plaignent à grands cris delà concurrence que les produits des Etats-Unis font à leurs propres produits sur les marchés du Japon, de la Chine et de tout l'Extrême-Orient. Cette concurrence est d'ailleurs facilitée aux Américains par le rapprochement des distances, qui influent nécessairement et favorablement sur le prix des produits. Et alors que l'Angleterre soutient en Asie la politique économique des portes ouvertes, les Etats-Unis ferment leurs portes des Philippines au trafic général en élevant leurs droits de douane conformément aux principes réactionnaires du protectionnisme. Qu'on ajoute à tous ces impedimenta la possession par les Anglais de Honduras, de la Jamaïque, de la Trinité, des bouches del'Orénoque, du Canada, le litige de la pêche de la morue sur les bancs de Terre-Neuve, la querelle soulevée à propos des déserts du détroit de Behring, la discussion relative aux phoques et l'éternelle guerre de la concurrence
commerciale, puis qu'on nous dise combien de temps pourrait durer une alliance établie sur ces bases entre les deux nations pour qu'elle fût une satisfaction aux appétits de l'une en môme temps qu'un excitant aux appétits de l'autre! Cette alliance est impossible ou ne peut être que provisoire parce que les lois historiques des deux peuples mettent en opposition leurs intérêts respectifs.
Notre malheur dépasse tout ce que le plus noir pessimisme pourrait imaginer. Dépouillés de nos colonies , ruinés sur terre et sur mer, un Trésor épuisé, une dette énorme, nos meilleurs fils sacriliés à la voracité insatiable du tropique, notre droit méconnu par toutes les nations civilisées, alors qu'il apparaissait aussi indiscutable que peut l'être la mécanique céleste , les organismes officiels brisés par la répercussion du désastre, le gouvernement de la Restauration et de la Régence ébranlé, le discrédit tombé sur ceux qui ont dirigé ce pays pendant les quatre derniers lustres, nous assistons encore à une aggravation d'inquiétude devant les tristes présages des pronunciamentos et des guerres civiles. Ces présages surgissent au milieu du chaos intellectuel et du désarroi moral qui sont les inévitables conséquences de la secousse nerveuse qui a ébranlé les cerveaux en présence de l'écrasement de la patrie. Il naît à toute heure et de toutes parts des chefs qui s'offrent à remédier à nos infirmités sans avoir au préalable suivi un cours de médecine dans une clinique ad hoc. Il nous arrive chaque jour et de tous les côtés des voyants ou des prophètes avec une formule pharmaceutique à la main, prodiguant la coupe des panacées à nos lèvres endolories que pâlissent les douleurs d'une cruelle agonie. Rien ne révèle l'état anarchique dans lequel nous nous trouvons comme la grande quantité de remèdes sociaux que les charlatans politiques nous offrent sans tenir le moins du monde compte des obstacles insurmontables qui s'opposent à ces innovations soudaines, sans faire un cas suffisant de la distance qui existe entre l'idéal des esprits et la vie d'une société vieille et compliquée. Les Espagnols ont tellement gagné de batailles dans le passé qu'ils ne peuvent se faire à la pensée qu'ils viennent d'éprouver une défaite fatale. Et, ne pouvant ni concevoir ni expliquer un pareil désastre, ils reprochent à l'Europe son indifférence comme à l'Amérique sa brutalité. Ils les rendent responsables de leurs malheurs, en considérant que le sol national étant démembré, il ne leur reste plus qu'à s'exiler, comme si l'Espagne fût la Pologne du Midi et dût avoir sa douloureuse destinée.
Aucune de ces manifestations intéressées ne peut mériter une minute d'attention de notre part parce que, étant donnée la publicité exagérée que leur prêtent le régime et le travail de ce temps, elles n'ont pas
d'autre importance que celle d'avoir été portées par la voie de la presse à la connaissance de tous. A côté de ces manifestations intéressées, il en est d'autres qu'il est nécessaire de mentionner. Des corporations respectables, des sociétés importantes, des classes contribuant à notre vie nationale se sont réunies en libres congrès, non avec l'autorité qu'apportent à ce genre de réunions les congrès officiels, mais avec l'autorité que donne une grande influence morale qu'il serait imprudent de diminuer au moment où leurs échos se répercutent en discussions au delà de nos frontières et sont l'objet de l'attention européenne. JNous voulons parler du Congrès administratif de Madrid et du Congrès commercial de Saragosse, qui méritent tout notre respect, et, par cela même, toute notre attention. Nous allons dire à leur sujet tout ce qu'une critique loyale et réfléchie peut nous suggérer. L'Espagne est exposée à trois périls : le péril d'une guerre carliste, le péril d'une cour royale où la camarilla est toute-puissante, et le péril d'une désorganisation irrémédiable des pouvoirs publics. La grande agitation que le prétendant exploite, le nombre des fractions régionalistes qui nous sont signalées et qui sont soutenues par de hautes influences, augmentent singulièrement la gravité des périls dont nous venons de signaler les tendances. Il n'y a rien à faire pour le moment qu'à examiner le phénomène. La reconstitution des anciennes provinces fait partie des articles du programme de l'extrême gauche républicaine et de celui de l'extrême droite carliste. Ce sont deux abîmes qui menacent d'engloutir l'ordre par la gauche et le progrès par la droite.
Les résolutions des deux Congrès ont été anarchiques et ont traité du régionalisme. Rien n'est si national que la dette contractée par l'Etat au nom de tous et à laquelle tous doivent contribuer; mais rien non plus n'est si opposé au bon régime de la dette et à son amortissement que ces contrats passés entre un Etat et ses provinces pour sauvegarder les budgets régionaux qui détruiraient une des bases fondamentales de la patrie, l'unité économique. De même qu'on a besoin dans un Etat national de l'unité du cerveau, on a besoin dans un Trésor national de l'unité de l'estomac. Ceux qui désirent que l'Etat ait de nombreux trésors doivent désirer qu'il ait de nombreux estomacs. Alors, ces estomacs, au lieu d'appartenir à l'organisme de la personnalité humaine, qui est une émanation de la personnalité divine, ressemblent tristement, à l'organisme des espèces inférieures, des polypes, par exemple. Comment parviendrions-nous à maintenir l'unité de notre trésor et à éteindre les obligations de notre dette avec la division en provinces? Ces provinces, qui n'auraient plus un intérêt commun, seraient indépendantes, il est vrai, mais aussi ennemies. Elles allumeraient des guerres civiles qui consumeraient dans leurs flammes notre sol national et la famille espagnole. Deux fractions extrêmes, la gauche fédérale et la droite carliste, enchérirent sur l'indépendance dont jouissaient les
régions dans les siècles du moyen âge et sur la liberté anarchique dont jouissaient leurs municipes; mais on a oublié de rappeler que cette séparation tant vantée entraînait dans son sillage une guerre civile perpétuelle dont les temps féodaux pouvaient s'accommoder, mais dont ne s'accommoderait pas le citoyen de nos cités contemporaines, ayant besoin de la paix pour récolter le fruit de son travail et exercer la totalité de ses droits. Le concert économique, proposé et voté par le Congrès commercial et le canton administratif, reprend les soixante-treize cantons dont la République espagnole a rasé les frontières.
J'ai vu se rallier à cette formule économique à la fois les républicains les plus rouges et les carlistes les plus blancs, ce qui témoigne de l'illusion complète dans laquelle tous se trouvent lorsqu'ils préconisent les tendances régionalistes, qui sont aussi funestes à l'ordre qu'à la liberté. Les fédéralistes et les carlistes s'en rapportent aux régions respectives sur lesquelles ils ont de l'influence pour affirmer le triomphe de leurs idées, mais ils ne comprennent pas que ces idées se trouvent condamnées de la façon la plus absolue par le développement d'autres forces égales et contraires et par la perspective de luttes perpétuelles. Je n'ignore pas que, par exemple, les belles villes gréco-latines de la Catalogne dont les flots bleus de la Méditerranée arrosent les pieds, pourraient s'ériger en républiques commerciales et artistiques comme les anciennes cités italiennes dont les œuvres sont encore aujourd'hui l'ornement de la planète et l'honneur de l'humanité. Mais combien de temps dureraient ces cités si les habitants des parties montagneuses de la Catalogne tenaient pour don Carlos? Les cités de la plage auraient le droit de se déclarer républiques ; mais les paysans des montagnes auraient aussi le droit de se déclarer carlistes. 11 arriverait alors que les monts et les plages, que l'unité nationale maintient unis, se trouveraient divisés, et l'on pourrait voir don Carlos descendre de la montagne et s'abattre sur Barcelone pour y rechercher le vieux diadème féodal des anciens comtes de Catalogne. Et ce serait son droit. Du moment que l'unité nationale serait détruite, la ville de Barcelone ne serait plus défendue par la collectivité qui lui a servi jadis à repousser les absolutistes. Dépourvue de forces militaires, le lien qui l'unissait à la patrie étant rompu, elle abandonnait, fragment par fragment, son territoire à toutes les convoitises. Une pareille entente économique peut servir d'expédient et de transition entre les privilèges antiques et les nouvelles libertés, mais quelle faute d'invoquer ce passé contre l'unité nationale ! Ce retour au passé serait le suicide de la patrie.
Ce qui m'attriste le plus dans ce projet, c'est la complicité de certains conservateurs qui manifestent des tendances régionalistes. C'est une innovation téméraire et audacieuse, qui est aussi peu conservatrice
qu'elle est révolutionnaire. Le républicain illustre qui aspire à la direction civile du parti conservateur et le général aussi illustre qui aspire à la direction militaire montrent également des dispositions régionalistes qui m'alarment. 11 n'y a rien là pour moi que de très naturel. Si le prieur joue aux cartes, dit un vieux proverbe castillan, que feront les frères ? Si les conservateurs, ainsi que les y condamnent et leur nom et leurs fins politiques, au lieu de conserver un organisme territorial qui est passé dans nos mœurs par les lois, s'avisent de le renverser en démontant la charpente nationale toute en vie et en créant des nationalités minuscules dans le sein delà grande nationalité espagnole, naturellement ils démentent leur nom. oublient leur histoire et vont se jeter dans les bras des carlistes et des fédéralistes, qui sont unis dans cette idée que les premiers tiennent pour réactionnaire et que les seconds tiennent pour progressive. Si une telle idée prévalait pour notre malheur, elle nous ramènerait, par un mouvement rétrograde, jusqu'aux ténèbres et à la féodalité du moyen âge. Cette réaction, encouragée par les régionalistes, disloquerait complètement la patrie, et de ce disloquement seraient responsables les conservateurs, s'ils continuaient à suivre follement le chemin de perdition où ils se sont engagés. Mais il me semble impossible qu'un républicain aussi expérimenté que M. Silvela et un général aussi respectueux de la discipline que M. Polavieja, aillent aveuglément à une révolution aussi profonde qu'anarchique, sans songer aux responsabilités qu'ils assument et aux maux qu'ils sèment.
Il n'existe aucun doute sur les tendances de M. Silvela, qui a parlé et légiféré sur le régionalisme. Etant au ministère de la Gobernacion, il essaya de ramener les esprits au système féodal et de détruire la division en provinces qu'avait instituée notre féconde révolution libérale. Moi aussi je me laissai séduire par de telles théories, et je profite de l'occasion pour taire ici un aveu complet de mes fautes et de mes erreurs politiques. Moi aussi, encouragé par un parti qui croyait qu'une fois que le Congrès aurait voté la Constitution fédérale, on admettrait Je système du régionalisme, je soutins un jour ce principe au moment de là discussion de cette triste Constitution de soixante-treize, Constitution tellement incomplète que mes coreligionnaires de Carthagène la renièrent en une inoubliable nuit. On oublia, en rédigeant cette Constitution, que la méthode, vraiment libérale, est celle qui conseille l'évolution graduelle et mesurée, sans heurter les mœurs politiques et les croyances religieuses d'un pays. Rien n'enseigne la politique comme l'expérience. Quiconque ne se soumet pas à l'expérience est un égoïste, un dément embastillé dans ses opinions privées, incapable de bien diriger un peuple Que nous dit donc l'expérience au sujet de l'idée impérieuse du régionalisme qui règne aujourd'hui en Espagne? 11 faut vivre au milieu de la fièvre de la révolution cantonale pour bien la comprendre et l'expliquer. De cette révolution cantonale naquit dans les provinces un
mouvement accentué contre l'idée d'un retour au régionalisme. Il faut suivre ce mouvement, étudier les débats qu'il soulève, approfondir les circonstances qui l'entourent, pour se persuader que jamais les villes secondaires, incarnation de la province, ne se laisseront absorber par les grandes villes, incarnation de la région.
C'est une loi de l'histoire que cetle rivalité entre peuples voisins, entre Florence et Pise, entre Milan et Pavie, entre Ravenne et Ferrare, entre la Rome des Papes et la Parthénope des Souabes. Si l'unité nationale de l'Etat ne s'interposait pas entre les rivalités locales de l'Espagne, les grandes agglomérations voisines, comme Terragone etReus, Carthagène et Murcie, Santiago et la Corogne, Alicante et Alcoy, Cadix et Séville, se dévoreraient, aiguillonnées qu'elles sont par une rivalité implacable. Personne ne peut désirer que nous retournions au temps de la rivalité de Jumille et de Murcie. La junte de Murcie avait fait demander à la junte de Jumille de lui envoyer sans retard des secours en hommes et en argent, en la menaçant de venir les prendre elle-même si elle ne s'exécutait pas immédiatement. Jumille répliqua : « Jumille désire vivre en paix avec toutes les nations étrangères et surtout avec la nation murcienne, mais si Murcie ose méconnaître son indépendance et franchir sa frontière, Jumille se défendra comme les héros du 2 Mai et triomphera, car elle est résolue à ne pas laisser à Murcie pierre sur pierre. » La République libérale, progressiste, démocratique et conservatrice, sauva la nation d'un danger de ce genre. A présent que les coryphées de la Restauration ont perdu nos colonies, il ne manquerait plus que de démembrer la métropole en stimulant des aspirations malsaines, en sapant l'équilibre de l'unité de la patrie, lequel est indispensable non seulement à la sécurité de nos libertés et de nos droits, mais encore au ministère social qui est réservé dans l'avenir à la nation une et indivisible. Quand on considère le mouvement cantonal, on remarque qu'il a pour origine le refus de Salamanque de sacrifier sa capitale à Valladolid, le refus de Jaen de sacrifier sa capitale à Grenade, le refus de Cordoue de sacrifier sa capitale à Séville, le refus de la province de sacrifier son idéal aux régionalistes qui sont et resteront, je ne me lasserai pas de le répéter, les instigateurs d'un stupide retour à la politique du moyen âge.
M. le marquis de Polavieja, lui aussi, est tombé dans le piège que nos partis extrêmes, radicaux et carlistes, tendent aux partis gouvernementaux. Je ne m'arrêterai pas à imputer à Polavieja les croyances régionalistes que reflète le manifeste qui vient d'être publié sous sa signature. Ce manifeste, qui est aussi beau au point de vue de la forme littéraire qu'il est erroné au point de vue de l'idéal poli-
tique, n'eut pas d'autre but apparent que d'arracher le général à sa retraite pour lui infuser une vie nouvelle. Mais, depuis que ce manifeste est publié, les adhésions qui sont parvenues à son auteur nous apprennent que l'intuition collective est toujours vivace et que tous ceux qui rêvent de régionalisme lendent à faire du général le centre de leurs folles espérances. Les initiateurs de l'idée du régionalisme, que l'Espagne dédaigne et méprise, visent à une union régionale par un lien aussi relâché que celui qui unit la Hongrie à l'Autriche. Les carlistes de Navarre s'obstinent de plus en plus dans leurs visées d'indépendance moyennageuse; lesfaclions des montagnes basques refusent les impôts; les réactionnaires aragonais, dans un document qui renferme des menaces graves contre l'unité de la patrie et contre la stabilité territoriale, demandent au gouvernement de la reine de remplir certaines promesses et de leur donner Polavieja. Us ajoutent candidement que l'Espagne, une fois fractionnée en cent petits peuples, finira par être désorganisée pour toujours, ce qui en fera l'objet de la risée universelle. Nous ne doutons ni du patriotisme, ni de l'honneur, ni des bonnes intentions du général Polavieja; mais ce n'est pas l'offenser que de lui dire qu'il est la victime d'une vieille utopie qui engendre des perturbations susceptibles d'amener la ruine de notre malheureuse patrie.
Quand des hommes d'Etat de la qualité de Silvela et de Polavieja, si près du gouvernement, candidats à la Présidence du Conseil, procèdent de cette manière, ne soyons pas étonnés que le meeting administratif de Madrid et le meeting commercial de Saragosse aient penché pour une entente économique entre les provinces et l'Etat. Malheureusement, un tel concert de manifestations équivaut à une perpétuelle et irrémédiable confusion anarchique. Laissons de côté le Congrès administratif de Madrid et arrêtons-nous au Congrès commercial de Saragosse. Je l'ai toujours dit et je le répète encore : le peuple espagnol, qui se plie mal à la pratique du droit électoral, exerce le droit de réunion comme aucun autre peuple de l'Europe. L'ordre n'est jamais troublé, même par les partis les plus avancés, dans les réunions publiques; une circonspection attentive y préside; les discours à l'égard des idées hostiles y sont toujours respectueux; les débats ne cessent pas d'être courtois; si on parle beaucoup, on n'exagère pas et l'on ne calomnie pas; une mutuelle courtoisie et un respect réciproque régnent entre les adversaires ; telles sont les qualités distinctives de toute réunion populaire en Espagne. Les désordres et les injures sont chez nous à l'état d'exceptions. Et une assemblée composée de gens aussi raisonnables et aussi éclairés que ceux de la classe commerciale ne pouvait moins faire que de surpasser en iaet et en prudence toutes les assemblées précédentes. Que de travaux nous avons accomplis en Espagne dans l'intérêt du droit humain, et que de fois nous avons vu ces efforts passer de la théorie dans les lois et des lois dans les mœurs! Aussi, ne pouvons-nous nous empêcher
de nous réjouir et de nous enorgueillir à la vue du spectacle que vient de présenter au monde la grande réunion de Saragosse, dont les débats nous ont confirmé dans nos croyances et dont les tièdes rayons de l'espérance ont consolé notre désespoir.
Mais comme le Congrès commercial a beaucoup parlé, il a contracté des responsabilités dont il doit rendre compte à l'opinion publique d'abord, à l'histoire ensuite. J'ai eu déjà l'occasion d'exprimer mon avis au sujet des concerts économiques, je ne le renouvellerai pas; mais, des assertions révélées par les débats engagés et contenus dans les résolutions prises, il y a une sévère critique à faire. Aucun démocrate libéral ne peut applaudir à la proposition de revenir au vote par classes et liaicorporations. Ce mode de votation est attentatoire à la liberté civile et politique. Et pour le renverser, nous avons eu un siècle de révolutions et de sacrifices. Quand je vois propager de telles théories par une classe qui a tout gagné à la destruction des anciens corps de métier et qui perdrait tout au retour de cet ancien ordre de choses, je me persuade de plus en plus que les hommes en société contractent une sorte d'instinct de perdition qui leur fait rechercher les complications. Le sophisme, qui est partout, ou la mode aveugle pour un penchant à l'imitation, qui nous fait ressembler aux singes, les poussent à faire prévaloir ce sentiment que les plus favorisés par les progrès de la démocratie sont précisément ceux qui s'en croient le plus lésés; alors ils renient l'œuvre de leurs pères, qui ont converti le cachot où l'humanité vivait méprisée en un temple de liberté et d'honneur. Commerçants qui vous plaignez, si vous ressuscitiez les anciennes classes et les anciens corps de métier, vous perdriez la liberté du commerce et du travail; vous céderiez votre place dans les comices et dans les congrès à de nouvelles castes patriciennes qui, comme les anciennes, tiendraient pour déshonorants le travail et le commerce, qui rendraient le pouvoir et l'influence à l'héritier de la noblesse, à celui dont le berceau serait doré par une naissance aristocratique. Vous seriez obligés de renoncer à l'expérience, qui est l'origine de l'égalité. Les ennemis du suffrage universel, pour l'adultérer, ne pouvant le tuer, inventèrent les chambres agricoles afin de fausser les élections législatives, au grand scandale de toute la nation. Maintenant, il est impossible de ressusciter ces institutions et ces organismes à cause du discrédit dans lequel ils sont tombés et des espérances qu'ils ont frustrées.
Je ne dis rien de l'incroyable affirmation que vous avez lancée aux quatre vents en vous déclarant partisans de l'absolutisme. Si vous n'avez confiance que dans la Reine, pour que la Reine puisse répondre avec effusion à votre confiance, il faut au préalable proclamer le pouvoir absolu. En effet, pendant que le régime parlementaire durera, les rois
ne pourront pas promulguer une loi sans les Cortès ni rendre un décret sans les ministres. Or, vous déclarez que vous n'avez confiance ni dans les Cortès ni daDS les ministres. Nous comprenons qu'on ait tenu un pareil langage au temps où, des mers de la Scandinavie au détroit de Gibraltar, les rois étaient considérés comme de purs symboles, où le pouvoir était tombé entre les mains des classes moyennes qui ne voulaient pas du suffrage universel ou n'admettaient que le suffrage censitaire, mais tenir ce langage aujourd'hui, dans un siècle de suffrage universel, c'est surprenant. Quel est l'élément qui, entre tous les éléments sociaux, gagne le plus en Espagne à l'établissement du suffrage universel? C'est l'élément commercial. Et il le repousse ! Et il le repousse , à Saragosse, dans la ville du Cinq-Mars, dans la ville qui contribua le plus à sauver l'indépendance nationale et le régime démocratique!
Nous avons dit, au début de ces considérations que nous allons terminer, comment les désastres et les malheurs de la patrie nous avaient tous bouleversés. Nous devons songer à présent aux moyens de guérir nos maux et de rétablir la santé nationale. Ce qui est urgent tout de suite, c'est un budget équilibré et une paix durable. Si nous devons subir une guerre civile, comme celle que les carlistes veulent nous déclarer et qui amènera de nouveauxdémembrements de la patrie, quelque puissance pourra tenter de mettre la main sur la portion de territoire comprise entre Gibraltar et Cadix, sous le prétexte que nous gardons mal le détroit indispensable à toutes les marines du monde. Par peur d'une telle éventualité, nous devons rester calmes. Je ne crains pas, quant à moi, une guerre civile de nature à provoquer une intervention militaire, ni cent budgets cantonaux de nature à provoquer une banqueroute; mais je crains une intervention économique comme celle qu'il est question d'imposer au Portugal, comme celles qu'on a imposées à la Turquie et à l'Egypte. Il est impossible que les Espagnols puissent différer d'avis lorsqu'il s'agit de sauvegarder l'intégrité du sol national et de ressusciter notre commune espérance. Réunissons-nous donc dans un même sentiment de patriotisme pour défendre notre territoire, non seulement par les armes et par les munitions de guerre, mais aussi par une stricte économie et par une bonne politique. Qu'on s'efforce d'équilibrer le budget, qu'on y réussisse, et la patrie sera hors de danger.
Déclaration officielle de la perte de nos colonies. — Coup d'œil rétrospectif qui intéresse comme enseignement dans le passé, amélioration dans le présent ou avertissement dans l'avenir. — Féodalisme théocratique aux Philippines. — Intransigeance des ordres religieux relativement aux progrès contemporains. — Ennuis que tout cela nous a procuré. — Caractères des explorations jésuitiques au xvie et au xvne siècle. — Héroïsme de ces explorateurs. — Saint François-Xavier à Goa. — Nobili en Chine. —Organisation du Paraguay. — Esprit conciliateur. — Faits capitaux de ce commencement d'année. — Le gouvernement de la Crète. — La pacification de la Macédoine. — Le désordre en Autriche. — Caractère historique séculaire de tous les problèmes européens. — Prépondérance britannique. — Vieille et éternelle rivalité entre la France et l'Angleterre. — Conclusions.
On vient de donner la consécration officielle à la perte presque complète de nos colonies et à leur confiscation presque définitive par les Yankees. L'envahisseur a pris possession de Porto-Rico; le drapeau étoile flotte sur la forteresse de Cuba; les Philippines sont, d'après les dernières notifications, la propriété des conquérants. iVinsi qu'il convient à de bons Espagnols, nous devons porter le deuil de nos malheurs, mais non les exagérer au point de nous imaginer que nous sommes perdus alors que notre vie nationale est éternelle. Nous ne devons pas davantage renoncer à toute espérance, parce que toute action s'accompagne de sa réaction vitale, parce que, chez tous les peuples, des périodes progressives d'heureuse transformation et de soudaine résurrection alternent, grâce aux lois immuables de l'univers, avec les plus grandes calamités et les plus rapides décadences. Ce qui importe aujourd'hui à notre relèvement, c'est de ne pas nous dissimuler nos propres fautes, dont la malsaine influence nous a perdus et dont les conséquences auront un si long retentissement sur notre état maladif. Il faut donc bien regarder nos erreurs en face, les sonder profondément, puis nous livrer à un repentir sincère peur arriver à la rédemption désirable. On sait que la mort fait sa proie les nations qui cessent de servir le progrès et qui s'abritent sous l'ombre homicide d'une réaction éternelle. Comparez la Chine et le Japon. Les horoscopes promettaient aux Etats-Unis une influence considérable tant qu'ils servaient le progrès humain ; mais, ils les menacent d'une irrémédiable décadence depuis le jour récent où ils ont fermé les yeux sur leur vraie destinée en s'adonnant à l'idolâtrie des fétiches asiatiques, c'est-à-dire à la guerre et à la conquête, ces causes génératrices du despotisme. Servons le progrès et le progrès nous servira à son tour.
Ce qui nous arrive aux Philippines n'est pas fait pour être oublié. Tandis que les Mambises cubains manquaient de raison et de justice dans leurs plaintes et, par suite, dans leur révolte, puisque nous les avions convertis en peuple libre et souverain en leur accordant nos droits politiques, les ïagalos et les Visayos, aux Philippines, souffraient sans espoir de remède sous le joug le plus abominable qui se puisse voir, sous le joug du féodalisme théocratique. Un tel régime s'opposait avec une invincible résistance au progrès contemporain. Hostile au développement social, il faisait penser à l'une de ces époques primitives d'inertie complète dans lesquelles les serfs étaient comme des végétaux et vivaient immobiles sur le terroir et à l'ombre du château féodal. Un tel régime rappelait le temps néfaste qui s'écoula du ixe au xm° siècle et celui, pur conséquent, de la découverte des Philippines. Mais aujourd'hui que le travail s'est substitué à toutes les forces, que les relations commerciales prévalent sur les relations sociales, que la vapeur et l'électricité sont devenues des forces motrices engendrant la chaleur et la lumière, que l'idée pénètre comme l'éther les classes et les peuples inférieurs, un tel régime est un contre-sens humain. Il ne peut pas même s'admettre chez les Tagalos sans laisser apparaître son incompatibilité absolue avec les ambiances sociales et l'idéal nouveau qui constitue et s'appelle l'esprit moderne.
Dans cet archipel des Philippines, qui est comme placé au centre du commerce universel et à l'intersection de trois continents, on y prohibait la liberté qui engendre les libertés industrielles et commerciales, on y prohibait la liberté des cultes. Et cette prohibition insensée auprès de la tolérance humaine des temps modernes avait ces trois résultats : 1° elle interdisait les communications entre nos croyances et celles des peuples civilisés ou non d'Europe, d'Asie et d'Amérique; 2° elle provoquait la formation de sociétés secrètes, de doctrines mystérieuses qui étaient nuisibles à l'ordre social à cause des superstitions et des terreurs qu'elles faisaient peser sur les esprits pusillanimes et les races intérieures; 3° elle prolongeait en bas l'ignorance, qui est une cause si puissante de désobéissance et d'indiscipline, tandis qu'en haut la théocratie attirait sur l'Etat, par son despotisme spirituel, la discorde et le désordre. Une race comme la race philippine ne manifestait pas de tenaces aspirations à la liberté, mais elle en ressentait de violentes pour la propriété. Or. précisément, cette satisfaction si ardemment souhaitée par la collectivité était interdite au peuple à cause des énormes contributions qu'exigeaient de toute terre cultivée les mains avides des prêtres. Ainsi, le grand propriétaire de cette île, le moine, était seul à ne payer aucun impôt, alors que le malheureux indigène payait, avec la capitation, une sorte de corvée féodale qui consistait pour lui à travailler à jours fixes pour le compte d'une théocratie sans entrailles ni conscience.
Des réformes graduées auraient épargné de grands bouleversements. De sages mesures en vue de répartir la propriété entre les tribus auraient — en donnant satisfaction au sentiment général — inspiré aux indigènes un dévouement inaltérable pour leurs bienfaiteurs. Le gouvernement conservateur lui-même était si pénétré de cette nécessité qu'il élabora un projet d'abolition du droit d'amortissement en vertu duquel les confréries religieuses détenaient presque toute la propriété. Ce projet avait fait l'objet, ultérieurement, de négociations entre notre gouvernement et notre colonie pour extirper l'insurrection des Pbilippines. «^Mais l'esprit intransigeant des moines que nous n'avons pas su discipliner et leur opposition systématique à toute amélioration de la situation du peuple provoqua une série de rébellions qui ont fini par nous faire perdre tout l'archipel. Embastillé dans l'Escurial, un groupe de l'ordre des Augustins, armé de son dogme de la grâce si pareil au dogme de la prédestination des Luthériens et au dogme du fatalisme des Musulmans, a pu influencer les pouvoirs publics et écarter tout progrès avec la complicité d'une cour aveugle et d'une camarilla réactionnaire. Voilà comment ces adversaires impénitents de la liberté nous ont perdus, nous ont poussés à l'abîme. Les grands colonisateurs ecclésiastiques des xvie et xvne siècles n'agissaient pas de cette manière. Evoquons-en un exemple.
Puisqu'on parle tant de la Chine, rappelons les mémorables explorations qui furent faites dans l'intérieur de l'Empire Céleste durant les siècles classiques des inventions maritimes. De si prodigieuses expéditions sont non seulement un étonnement dans le passé, elles sont encore une consolation dans le présent et un enseignement pour l'avenir. Dans ces entreprises, les Jésuites ont joué un grand rôle. Il faut lire le récit de ces explorations dans les historiens de l'ordre pour les bien comprendre et les apprécier dans leur naïve originalité. Imaginez-vous un désert d'Afrique, sans végétation ni humidité; uniquement peuplé de brutes anthropophages; où toutes les tortures de la faim et de la soif vous attendent; où la mort vous tend des embûches à chaque pas; où vous êtes exposés à tout instant à. la fureur des simouns qui brûlent comme des volcans, qui soulèvent les sables dont le tourbillon et le poids de suaire vous asphyxient et vous étouffent. Imaginez-vous encore que vous êtes égarés au milieu des forêts primitives du Brésil et du Paraguay, sur les rives de l'Amazone et de l'Orénoque, où vos pieds s'enfoncent dans la terre humide; où vos poumons ne respirent que l'haleine empoisonnée des lagunes pestilentielles; où les branches des arbres primitifs et couverts de lianes se tissent et s'entrelacent pour vous opposer une invincible résistance ; où les plus vils insectes s'échappent des plus gracieuses fleurs; où dans les herbes vertes rampent les reptiles venimeux; où la foudre lacère de son fouet tropical les vastes forêts et où le tremblement de terre fait vaciller le sol
comme s'il était atteint d'une maladie épileptique spéciale; où des bandes d'exterminateurs sauvages et avides de chair humaine, ainsi que des dieux mauvais des anciennes théogénies, vous assaillent, vous surprennent et vous exterminent sans pitié. Si nous restons étonnés devant les exploits des héros de la << Triste nuit », devant les hauts faits accomplis par ceux qui ont escaladé les cimes des Cordillères, qui ont découvert le détroit de Magellan, qui nous ont conquis de leurs épées et de leurs milices l'empire des Aztecas et l'empire des Incas, que devonsnous dire quand nous voyons ces apôtres pacifiques de l'idée, avec leur drapeau carré pour toute bannière, leur vieille soutane pour toute cuirasse, leur crucifix pour toute arme de guerre, vaincre l'inclémence des éléments et les cruautés des hommes, marcher droit devant eux, résolus non à tuer comme nos superbes conquistadores, mais à mourir pour la civilisation comme des martyrs de la foi?
Les deux missions caractéristiques de la Compagnie de Jésus sont celles de la Chine et du Paraguay. Nulle œuvre n'apparaît aussi grandiose que le sont celles-là par l'activité fiévreuse et l'opiniâtre ténacité avec lesquelles elles ont été conçues et dirigées presque en même temps. D'ailleurs, aussi bien l'Afrique déserte et stérile que l'Asie pleine de souvenirs et l'Amérique jeune d'espérances, fut l'objet d'une tentative d'organisation de la part des Jésuites. Leurs missions provoquent l'enthousiasme par la rapidité avec laquelle elles furent réalisées, et leurs triomphes furent tels que l'imagination la plus exaltée à peine aujourd'hui à y ajouter foi. Us unissaient en eux la véhémence des hommes superstitieux à la perfidie des hommes d'Etat. Il n'existe ni martyrs capables de tant de foi ni politiciens comparables par les calculs. Les contradictions les plus disparates se mêlent visiblement à l'œuvre merveilleuse de ces apôtres. Jamais l'abnégation et l'habileté ne paternisèrent autant que chez ces hommes. Certes, ce n'est pas qu'ils n'en appelassent quelquefois à la juridiction politique des gouverneurs et à la force barbare des hommes comme le fit pour sa part à Goa saint François-Xavier; mais il est certain qu'ils n'avaient le plus souvent pour défendre et propager leurs doctrines que la parole et l'idée, de même qu'ils n'obtenaient comme résultat et comme récompense que le sacrifice et le martyre. Parfois, pour triompher, il leur suffisait de proclamer la vérité de l'Évangile, bien qu'une telle déclaration n'entraînât pas l'âme où l'idée religieuse s'enracine. Pendant les cinq années que durèrent ses voyages, saint François-Xavier ne se reposa pas un seul jour. Le miracle de sa parole et la vertu de son exemple remplaçaient, dans la plupart des cas, l'appui qu'il avait rencontré auprès des milices portugaises et des autorités politiques de cette monarchie. En laissant de côté les mobiles qui le faisaient agir, on ne peut nier qu'il ait eut un don presque surnaturel pour ouvrir à ses successeurs la voie de pareilles pérégrinations évangéliques qui provoquaient plutôt l'admiration que la conviction chez les peuplades barbaresques, tout en les attirant invinciblement, bien que passagèrement, vers une religion qui finissait par
gouverner, avec le temps, leurs superstitions et les soumettre à son empire.
Le caractère des Jésuites se montre partout le môme, dans les entreprises d'apostolat asiatique comme ailleurs; à la fois mondain et ascétique, véhément et habile, avec des pressentiments prophétiques et des calculs mathématiques, c'est-à-dire comme un mélange informe d'abnégation individuelle et de perfidie égoïste. Il n'existe rien de plus curieux dans l'histoire que les moyens employés par le père Ricci pour pénétrer dans des mœurs vieilles comme le monde et dans un empire mystérieux comme le Céleste Empire. Ces apôtres, qui se doublaient d'aventuriers, caressaient naturellement l'envie de franchir la fameuse muraille, élevée par des jalousies séculaires, pour surprendre les mystères d'une religion étrangère ayant de profondes racines et pour christianiser des castes parmi lesquelles régnaient le vieil esprit asiatique et des idées théologiques engendrées à même les entrailles de la terre ou tombées comme des gouttes de pluie de l'atmosphère. Ricci est le type achevé, plus encore que saint François-Xavier, de la propagande jésuitique. Désireux de subjuguer une société d'une civilisation aussi complexe que la société chinoise, il jeta son costume de Jésuite pour revêtir la robe du mandarin. Oui, l'austère fils de Loyola, ressemblant avec sa noire soutane à un cadavre drapé dans son linceul, ceignit les vêtements multicolores et les somptueux insignes du mandarin chinois. Et sachant à quel point les sciences manquaient à ce peuple, il commença par l'enseignement des mathématiques et finit par celui des choses de la religion. Le ciel seul était le livre où lisaient les Chinois. Aussi s'appliqua-t-il à tourner encore plus leurs yeux vers le ciel afin de le leur faire étudier comme un avant-goût des révélations évangéliques. Convaincu que les apparences étaient préférables aux idées elles-mêmes pour persuader les races qui vivaient là dans l'aurore de l'histoire et aux confins de l'Orient, le père Ricci leur expliqua que l'Evangile qu'il enseignait n'était pas un livre inconnu ou spécial, mais bien le commentaire et la copie des anciens livres laissés par Confucius. Morale simple, théologie positive, esprit pratique : voilà les grandes qualités que l'histoire a reconnues au révélateur asiatique. Les Jésuites idéalisèrent un système qu'ils mirent en relation complète avec les caractères historiques d'une œuvre vraiment séculaire. Les rites chinois s'y mêlaient aux rites chrétiens. La croyance en un seul, dépouillée du mystère de la Sainte-Trinité et de la hiérarchie des anges, devient le dogme commun à tous les cultes. On recherchait la vertu morale plus que la vertu dogmatique dans une vie toute de pureté et dans la pratique du bien pour arriver au salut éternel. L'école des Jésuites n'avait pus de scrupules religieux dès qu'il s'agissait du succès de sa propagande et deson apostolat. Elle ne se préoccupait en l'occurrence que de trouver un fond de doctrine qui pût s'adapter à toutes les religions et diriger tous les adeptes vers le respect des idées et la pratique de la morale. Ses missionnaires parvinrent de cette façon à la cour même de l'Empereur,
qui les combla de privilèges. Ils rédigèrent des almanachs chinois pour le Palais impérial et ils obtinrent en échange de prêcher librement leur religion. Chunt-Chi était, à cette époque, le véritable protecteur des Jésuites qui, après lui avoir enseigné l'astronomie, lui enseignèrent la politique européenne. Grâce à eux, il eut des canons faits comme les nôtres, et lorsqu'ils prirent congé de lui, ils lui laissèrent plus de cent cinquante volumes qui étaient tous écrits en langue chinoise. Il a fallu que les Jésuites unissent une activité fiévreuse et une persévérance opiniâtre à une grande habileté et à une perfidie incroyable pour réussir à s'installer, à vivre au milieu d'un peuple qui regardait les étrangers comme des criminels dont il fallait à tout prix se débarrasser. La qualité primordiale de ces hommes, qui apparaissent comme très détachés des biens de ce monde, consiste à s'assimiler avec une merveilleuse facilité les pratiques religieuses des pays qu'ils veulent dominer.
L'exemple de Nobili montre que lorsque les Jésuites s'apercevaient que l'égalité chrétienne répugnait aux classes dirigeantes, ils souscrivaient à la division des peuples en castes comme des fils du Gange, et ils s'habillaient en brahmes comme s'ils eussent été des prêtres de la religion indoue. Alors, ils évitaient l'ombre maudite des parias comme des croyants endurcis et superstitieux évitent des athées. D'après les relations du temps, la souplesse des Jésuites à respecter ces mœurs alla jusqu'à administrer l'Eucharistie aux parias avec des pincettes pour n'avoir pas à se souiller les mains à leur contact, comme si le Grand Rédempteur avait évité, lui, de se contaminer au contact des humbles et des pauvres de la terre, avec qui il partagea, pendant la Cène, le pain idéal des âmes. La blâmable habileté des Jésuites avait extérieurement un grand succès, et les conséquences qui en découlaient étaient de tous points contraires aux principes de l'Evangile, en vertu desquels les inégalités barbares disparaissent devant l'égalité qu'impose la nature humaine; car l'identité d'origine et l'identité de fins proclamées par l'Evangile font de l'égalité entre les hommes un dogme fondamental de la doctrine chrétienne. Les Jésuites avaient imposé leur influence aux peuples du Nouveau-Monde comme au peuple chinois. La société du Paraguay fut une société essentiellement jésuitique. Les fils de saint Ignace la gouvernèrent à leur fantaisie, en dédommagement du courage qu'ils avaient montré et du danger qu'ils avaient couru en évangélisant des régions si exotiques. Il est vrai que c'était le seul moyen de soumettre les forets inexplorées et les sociétés primitives à l'esprit européen. Le régime de ce milieu étrange devint un simple patriarcat. La nature des Indiens subit une sévère discipline. Ils furent traités comme des enfants qui ont besoin do lait pour nourrir leurs âmes tendres. Les satisfactions de la vie furent modestes et simples comme les nécessités de ces sauvages. La charrue ouvrait des sillons dans des terres qui étaient jadis incultes; l'étable abrita des troupeaux qui étaient autrefois libres et sauvages; l'humble et modeste cabane remplaça l'habitation primitive faite de branchages et de troncs d'arbres; les cantiques de l'Eglise réson-
nèrent là où avaient résonné les cris des fétichistes idolâtres, et les membres de cette société exubérante adoptèrent la forme d'une société monastique. Cet Etat ressemblait à une antique tribu de l'Inde et donnait L'idée d'une organisation socialiste. Les Jésuites avaient changé en réalité le rêve de nos utopistes et avaient échoué précisément dans cette libcrlé de la concurrence tant détestée par tous ceux qui aspirent à une société mécanique dans laquelle on distribuerait mécaniquement les richesses. Dans le Paraguay, les Jésuites avaient proclamé la communauté îles biens. Tout le monde était propriétaire et disposait en commun des produits d'un sol qui appartenait en réalité à l'Etat, mais qu'on fractionnait pour en distribuer les parcelles aux familles. Et l'on appelait ces terres d'un titre sacré : les propriétés de Dieu. Tous devaient travailler; tous devaient emmagasiner les fruits de la terre dans d'immenses halls publics afin de pourvoir aux besoins de la communauté. On exportait le superflu comme on exportait les autres produits du travail et de l 'industrie. Quoique les indigènes contribuassent aux charges sociales, les Jésuites étaient les véritables maîtres du gouvernement. Ces derniers prodiguaient une souplesse de caractère et une cordialité de relations que nous aurions aimé voir imiter par les facteurs religieux de nos possessions asiatiques, aujourd'hui séparées de la patrie par la force de la conquête. Mais les leçons n'arrivent jamais trop tard pour qui en veut profiter. L'enseignement que nous donne le passé servira à nous amender dans l'avenir? Pourquoi n'avons-nous pas transigé avec l'élément indigène des Philippines. Pourquoi n'avons-nous pas été plus tolérants et meilleurs? Pourquoi avons-nous oublié ce principe qu'il n'est au pouvoir de personne d'arrêter la marche du progrès? L'histoire de l'Espagne n'est pas achevée, heureusement. Profitons pour l'avenir des leçons qu'elle nous donne dans le présent.
Le fait qui caractérisera cette fin de siècle sera l'accaparement de nos colonies par l'effort violent d'une conquête sans excuse, comme le fait qui caractérisa la fin du dernier siècle fut le partage de la Pologne entre les despotes du Nord. Cet attentat au droit est d'autant plus grave qu'il trouve l'Europe encore soumise au même despotisme et toujours en marivaudage avec la force militaire, cela cent ans passés après la Révolution française, qui brisa les chaînes du serf et rasa les tours féodales, et au moment même où il y a une proposition de désarmement général, en vue de résoudre par l'arbitrage les conflits internationaux. En ce temps de liberté complète, de libre circulation économique, un peuple travailleur comme le peuple américain, qui soudain se transforme en peuple belliqueux, cause dans le monde social un effet analogue à celui que produiraient, dans le monde naturel, les abeilles, si, au lieu de continuer à nous fournir du miel, elles nous empoisonnaient tout à coup de microbes fiévreux, les colombes, si elles se métamorphosaient en vautours, les castors s'ils se changeaient en tigres, en un mot toutes les espèces animées qui contribuent à l'œuvre commune de l'humanité, si elles devenaient du jour au lendemain des monstres
féroces, démentant les lois pacifiques de l'univers et reniant la destinée pour laquelle elles ont été spécialement créées.
Ce qui nous attriste le plus dans cet illogisme en contradiction avec la morale, c'est que, dès l'instant où les Etats-Unis seront placés sous le régime militaire, leur caractère et leur nature, emprunts d'humanité et facteurs importants du progrès universel, deviendront des causes de réaction. Nous avons un exemple de ce contresens en Angleterre. Celle-ci, pendant tout le temps que l'école libre-échangiste de Manchester imposa son influence, servit le progrès; mais lorsqu'elle prétendit à la conquête du monde, lorsqu'elle voulut mettre en usage d'un pôle à l'autre les procédés puniques pour se constituer un empire, elle s'attira toutes les haines et justifia toutes les défiances. La République américaine tombera dès que les Etats-Unis auront organisé leurs - conquêtes et laissé grandir un général victorieux qui pourra prendre le titre de dictateur. Les guerres du Péloponèse ont fait mourir la République en Grèce; les luttes sociales ont tué la République à Rome; les troubles créés par les Médicis ont étouffé la République à Florence ; les guerres de la Révolution ont détruit la République en France; la guerre que viennent de nous faire les Etats-Unis précipitera donc leur République sans remède à l'abîme.
Il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe aux Philippines et aux Antilles pour se convaincre d'une telle vérité. Les Yankees s'étaient efforcés de faire accroire que leur présence dans la mer des Antilles produirait le résultat magique que la présence de Garibaldi produisit jadis en Sicile. A Porto-Rico, si l'inertie tropicale ne souleva aucun mouvement contraire à l'invasion, le débarquement des troupes américaines n'entraîna pas davantage un mouvement favorable, les habitants restant plutôt indifférents à ce qui se passait sous leurs yeux. La résistance commença le jour où le gouvernement nouveau blessa le sentiment qui a poussé chez nous les plus profondes racines, le sentiment d'égalité. Les Saxons, enflés par l'idée qu'ils ont de leur propre supériorité, tiennent les races étrangères à la leur dans un superstitieux mépris. C'est à cause de cela que la soldatesque mercenaire des Etats-Unis a volontairement blessé la dignité des hommes et la pudeur des femmes. Quand les habitants de l'île se sont, vus ainsi méprisés par ces étrangers qui s'imaginent être d'une caste spéciale, quand ils se sont vus traités comme les brahmanes traitaient les parias, ils ont commencé à opposer aux envahisseurs une résistance passive, dont la durée compensera l'intensité. Cette attitude est de nature à créer aux orgueilleux conquérants des difficultés terribles.
Les mêmes faits se produisent à Cuba. Le 1er janvier, le drapeau américain fut hissé à la Havane à la place du drapeau espagnol. Au
moment où les insurgés cubains pensaient prendre possession de l'île, l'étendard étoile des Etats-Unis fit son apparition en vue des côles. Et ces étoiles, loin d'apporter la lumière de l'idéal et de la vie à laquelle on s'attendait, troubla les esprits par ses menaces pleines de tempêtes. Il n'est plus question de l'indépendance tant promise : on établit un protectorat dans le genre de celui que l'Angleterre exerce sur les bords du Nil. 11 n'est plus question non plus de droits humains à proclamer : les Yankees traitent les Cubains comme ils ont traité les Peaux-Rouges. Il n'est pas davantage question d'un régime municipal à installer : dans chaque canton, on a placé un officier militaire qui exerce une autorité absolue et occupe son district en pays conquis. Ainsi, les Américains n'aident en rien la double réorganisation municipale et provinciale, si chère aux Cubains. Les seules ressourças disponibles de l'île sont fournies par les douanes : les vainqueurs s'emparent de tout et ne laissent à leurs prétendus protégés que le regret de voir leur indépendance confisquée. Un exemple fera mieux comprendre ce qui se passe que toutes les explications que nous pourrions donner. Nos frères cubains avaient, comme nous, la mauvaise habitude de fréquenter les courses de taureaux. Un général américain les a supprimées purement et simplement par un décret, en menaçant des châtiments les plus terribles ceux qui élèveraient des protestations contre cette mesure. Que cette disposition soit heureuse ou non, là n'est pas la question. Pour ma part, je n'ai jamais pu assister à une course de taureaux sans une répugnance invincible. Mais, le procédé employé pour supprimer ce sport à Cuba sent de très loin son despotisme prétorien. Le résultat de celte conquête c'est que les Espagnols, d'une part, se soulèvent parce qu'ils se trouvent sans patrie, et que les rebelles, d'autre part, vont se préparer à une révolution parce que les envahisseurs les privent de leurs libertés. C'est ainsi que les Yankees avivent le feu de la guerre à Cuba au lieu de l'éteindre.
Mais ce qui se passe à Cuba n'est rien en comparaison de ce que l'on voit aux Philippines. Les Yankees s'y trouvent châtiés pour avoir attenté au droit international. Ils ont d'abord violé le principe démocratique de non-intervention, qui provoqua l'intervention de la France dans la guerre entre l'Autriche et l'Italie, et qui permit à Bismarck de donner suite, avec une apparence de raison, à ses projets de conquête violentes. Les guerres de la République française, la guerre de l'indépendance espagnole, la guerre de l'indépendance grecque, la guerre du Sunderbund suisse, la guerre d'Italie, les multiples conflits qui ont éclaté en Orient parmi les populations danubiennes ont tous été basés sur le principe de non-intervention, dont les clauses imposent le respect du droit des peuples de se gouverner conformément à la volonté de la collectivité et dans l'exercice de leur pleine souveraineté. Or, les Etats-Unis, qui auraient dû respecter ce principe, sont intervenus pour mettre un terme à l'exercice de notre souveraineté sur nos colonies; ils ont envoyé des subsides et des munitions pour encourager contre nous
la révolte de Cuba et le soulèvement des Philippines. Et, dans cette odieuse dérogation des grands principes du droit moderne, je ne parle pas encore de la complicité criminelle de l'Angleterre. La conscience de l'Europe doit se trouver en ce moment scandalisée par l'exhumation récente «le vieux traités historiques en vertu desquels l'Angleterre s'engage à défendre la couronne de Portugal sur la tête de la dynastie régnante. J'aurais cru que la famille de Bragance n'avait de comptes à rendre qu'à la volonté manifeste des Portugais. Je croyais que si les Portugais aimaient leur dynastie, ils avaient le droit de la garder quand même elle déplairait à l'Angleterre et aussi celui de la renverser malgré les Anglais. Eh bien! signer un compromis comme celui que l'Angleterre vient de signer équivaut à détruire le principe de non-intervention en Europe.
Les Yankees, par leurs récentes conquêtes, ont élevé la violation du principe de non-intervention à la hauteur d'un droit international. Ils ont imité les Anglais, qui se sont engagés à intervenir dans le Portugal dans le cas où les Portugais voudraient détrôner leur roi, qui n'a d'autre pouvoir que celui que lui a délégué la volonté nationale. Si les Américains ont le droit d'intervenir par les armes là où le caprice les conduit, encouragés par la complicité évidente de l'Angleterre, il ne faudra pas s'étonner ensuite si cette dernière se permet d'intervenir en Portugal, comme elle fait en Egypte, pour y maintenir une dynastie que le peuple aura rejetée. De tels scandales ont leur point d'appui dans ce système même que les Saxons des deux mondes ont inauguré depuis quelque temps. Les tribus desTagalos et des Visayos, irritées de n'être pas libres de se gouverner à leur guise, se proposent de secouer le joug des Etats- Unis. Une guerre pour l'indépendance de l'archipel menace de mettre le pays à feu et à sang. Ceux qui s'opposent à l'autonomie politique des Philippines sont de race inférieure à ces insulaires. Mais ces derniers finiront par triompher sans doute. Une guerre cruelle leur donnera l'avantage. Les Philippins sont braves et courageux. Le serment que les Tagalos et les Yisayos ont fait de mourir pour leur indépendance signifie que les Yankees seront obligés d'entretenir une armée permanente de cent mille hommes et une forte marine qui les conduiront à la ruine. Cette mariue et cette armée vont nécessiter un budget qui ira en augmentant. Ce budget signifiera que les Etats-Unis seront exposés à subir un régime césarien, de sorte que les Yankees se forgent, avec leurs victoires, des chaînes pour longtemps. Seul un miracle pourrait sauver la République et la liberté d'Amérique, rendues vulnérables par la guerre et par la conquête, c'est-à-dire par ce qu'il y a de plus contraire à la démocratie dans le monde.
Oublions un instant nos désastres nationaux pour parler des événements qui ont assailli l'Europe sur ce continent et sur d'autres. Après un intermède prolongé entre les discussions du problème crétois et sa
solution, nous devons nous réjouir do la façon avec laquelle cette question se termine. En effet, elle semble s'être arrangée à la satisfaction générale sans laisser craindre ni agitations intérieures ni conflits extérieurs. Quoique le Sultan ait essayé de protester contre la solution donnée à la question par l'Europe, il a dû s'incliner. La nomination d'un prince chrétien comme le prince Georges en qualité de gouverneur de Crète, s'est imposée tout de suite aux divers partis et aux divers cultes de celte île malheureuse. Le principe de liberté religieuse qui est un objet de respect universel a contribué dans une large mesure à cet heureux résultat. Le prince s'est adressé aux musulmans et aux Grecs à la fois pour les prévenir que sous son gouvernement, l'observation du Coran et celle de l'Evangile seraient également respectées, à la condition cependant que les deux croyances se respectent entre elles et ne fassent pas dégénérer leurs dissensions religieuses en conflits politiques, ne transforment pas leurs vieilles idées dogmatiques en rivalités d'intérêts égoïstes. Il faut donc se réjouir de voir un si gros conflit se terminer ainsi sans en provoquer d'autres.
C'est que la guerre de Crète avait de fâcheuses répercussions dans tous les Etats musulmans; elle soulevait les villes grecques; elle faisait trembler les anciens pactes sur leurs bases; elle provoquait la guerre en Thessalie, sous le poids de laquelle faillit périr la Grèce; elle troublait les peuples des montagnes de l'Ararat aux défilés de la Macédoine. Tous les peuples échappés du joug turc sont exposés à tomber sous le joug russe. La Macédoine est couvée par les lâches convoitises de l'Autriche qui voudrait compléter avec elle ses possessions avancées en Orient, et composées par la Bosnie et l'Herzégovine. Son but est de viser Salonique qui lui permettrait de communiquer avec la Méditerranée. D'autre part, elle espère obtenir, comme compensation aux ambitions allemandes, le précieux joyau de Trieste, quoique Trieste soit aussi italienne que Venise. Mais l'Autriche, déchirée par des guerres civiles moins redoutable par leurs violences que par leur durée, est dans l'impossibilité politique de s'offrir ou d'accepter des concessions territoriales nouvelles. Si la Macédoine ne soulève aucune difficulté, c'est qu'elle caresse l'espoir qu'au jour de la dissolution de l'Autriche, qui ne saurait tarder, elle trouverait dans une fédération gréco-slave son caractère historique et son ancienne autonomie. Il n'y a plus à compter sur l'Autriche où le désordre moral le plus profond alterne avec la plus aigué des lièvres révolutionnaires qui se soient jamais emparées des mœurs décadentes de cet empire. Vienne donne l'impression d'une tour de Babel. Les Magyars et les Allemands, qui étaient si bons compères depuis Sadowa, n'arrivent plus à s'entendre. Le parti de l'indépendance hongroise grandit, soutenu d'ailleurs par le fils de Kossuth, qui a hérité de la foi révolutionnaire de son père, sans hériter ni de sa parole ni de son génie. On ne peut former une vraie nationalité avec une agglomération composée de Tchèques, d'Allemands, de Grecs, d'Italiens, de Polonais, de Turcs, de Roumains, de Croates, de Serbes et de Ruthônes. Cette triste
confédération autrichienne meurt sans remède, mise dans l'impossibilité d'édifier une organisation durable et de réunir dans une vie commune autant de membres hostiles entre eux. Et le pis, c'est que tous les grands problèmes du jour ont tous leurs racines dans les siècles passés.
Pour bien saisir le caractère des problèmes territoriaux de l'Europe contemporaine, il faut remonter à leur origine. Plusieurs des guerres qui ont ensanglanté le xixe siècle ont pour cause des faits survenus au ve siècle. Si l'empire d'Orient, bien que fondé par un empereur romain, n'a jamais cessé d'être grec; si les deux iils de Théodose, Arcadius et Honorius, en s'établissant à Ravenne et à Byzance, ont donné leurs caractères opposés à l'Occident et à l'Orient, que, en effet, n'ont pu résoudre en une synthèse supérieure ni le génie d'Alexandre, ni le génie de Rome; si, encore aujourd'hui, la civilisation est grecque depuis les côtes de la mer Adriatique jusqu'à celles de l'Asie Mineure, comme elle est latine de l'Adriatique à Gibraltar, à plus forte raison les faits historiques de ces temps lointains ont-ils pu marquer de leur empreinte indélébile les peuples barbares : Germains, Mongols ou Slaves, lorsqu'ils se sont répandus sur notre continent déjà fractionné, soit par les peuples latins, soit par les tribus grecques, celtes, tartares, saxonnes ou Scandinaves. Le martyre de la Pologne est une vengeance de race, qui a sa source dans la domination cruelle que la nation polonaise a exercée autrefois sur ce territoire qui est dénommé Petite-Russie par les Russes. Si les Russes s'appliquent à russifier les provinces allemandes de la Baltique, ils ont l'excuse que les Allemands ont occupé des territoires qui ne leur appartenaient pas; et si les Allemands s'appliquent à germaniser les provinces slaves du duché de Posen, c'est parce que les Slaves ont envahi, contre tout droit, ces pays essentiellement germaniques. Les grandes questions tchèques, qui sont soulevées aujourd'hui avec tant de force dans les diètes autrichiennes, dans les rues et dans les Universités de Prague et de Vienne, n'ont lieu que parce qu'elles ont été introduites jadis par les Russes clans le quadrilatère de Bohême, que les Allemands estiment indispensable à leur sécurité, que les peuples de race slave ne pourraient reconquérir qu'au prix de victoires gigantesques. Le Roumain, qui est si fier de son origine hispano-latine, et le Croate, qui est si fier de son étroite parenté avec les races primitives de notre continent, ayant du sang indo-européen dans leurs veines, abhorrent le Magyar qui est, à leurs yeux, l'héritier d'Attila et de la même origine que le Turc, qui est de sang mongol. Et par le Magyar s'explique la présence des Slaves aussi bien dans la péninsule des Balkans que dans le quadrilatère de Bohême et l'extension sur la terre germanique (1rs anciennes limites naturelles russes et polonaises. Tous ces types et tous ces événements antiques ont donné leur sceau à l'Europe. Les tribus normandes entrevues par Charlemagne à son lit de mort comme le fléau du fragile empire qu'il venait d'édifier à force de génie politique et militaire, ces tribus qui ont engendré le féodalisme, constituent aujourd'hui
les populations Scandinaves du Nord et la grande aristocratie féodale de l'Angleterre. Le Celte garde encore sa haine séculaire pour le Normand et le Saxon, ces deux facteurs qui composent la famille britannique. Le Saxon pur et le Germain pur se sont toujours séparés de Rome, dans le monde antique comme dans le monde moderne; mais le Franc, d'origine germanique aussi bien que l'Allemand et le Saxon, a respecté la vieille Rome, a soutenu le catholicisme, Ta prêché en Espagne, lui a témoigné de l'affection en donnant un patrimoine temporel au successeur de saint Pierre, par la main de Pépin le Bref, tandis que Charlemagne a rétabli l'empire romain, dont le pontife catholique a ensuite distribué les parties à l'Europe. Pendant ce temps, l'Espagne a été envahie par d'autres barbares, mais imbus de l'esprit oriental des Golhs, peuples relativement civilisés, qui étaient aptes à comprendre l'Encvclopédie de saint Isidore, lesquels ont formé notre génie et ont indiqué la part que doit revendiquer notre race espagnole dans le progrès de la civilisation européenne. Et voilà les causes qui font que tous les problèmes de ce temps, au Nord comme au Midi, en Orient comme en Occident, datent du ve siècle.
Et ce que je dis du problème oriental, je le dis du problème britannique Nos concitoyens, envoyant ce qui vient d'arriver à Fashoda, croient que le conflit franco-anglais date d'aujourd'hui. Mais il a son origine dans l'ascendance des siècles ! Le monde n'est fait que de contrastes. Il semble que les nations qui sont le plus voisines dans l'espace soient le plus disparates par les inclinations et les tempéraments. La Chine et le Japon sont opposées de tempéraments et d'inclinations. Il en est de même de la Phénicie, qui est de sang sémitique, et de la Grèce, qui est de sang indo-européen; mais, du moins, entre elles, il existe une raison : l'une termine l'Asie tandis que l'autre commence l'Europe. Ainsi de Carthage et de Rome qui, placées sur les deux rives de la Méditerranée, auraient dû se comprendre et non se combattre. L'Italie et l'Allemagne sont opposées de caractère; l'Allemagne et l'Autriche le sont encore plus ; l'Autriche et la Russie le sont bien davantage encore. Eh bien ! ce même antagonisme existe entre la France et l'Angleterre. Celle-ci est toute variété; celle-là est tout unité. L'une est aristocratique par excellente.; l'autre est démocratique à un degré égal. En France, l'idée de l'Etat prédomine sur l'idée de l'individu ; en Angleterre l'idée de l'individu prédomine sur l'idée de l'Etat. Les Français visent, avant tout, à l'égalité ; les Anglais cherchent d'abord la liberté. Quand il y a un grand Parlement en France, ce Parlement ressemble, comme la Convention, à une dictature ; quand il y a une cour monarchique en Angleterre, cette cour ressemble à un Parlement. La France doit s'appelei'la patrie des révolutions et l'Angleterre la patrie de l'évolution. Quelle différence entre la formation de l'Angleterre et celle de la France ! Celle-ci est mêlée, par son territoire et par son génie, à toutes les complications continentales, alors que l'Angleterre s'en trouve complètement séparée par son détroit. Tandis que la sim-
plicité préside à la composition historique de l'Angleterre, l'imagination ne parvient pas à se rendre compte du nombre d'atomes dont se composent les territoires italiens, français et espagnols. La race primitive de l'Angleterre, faite de Bretons et de Celtes, a été h peine pénétrée par l'élément latin, espagnol ou français. Les Saxons ont absorbé les Romains et les Scandinaves n'ont point modifié les Saxons. Les Normands de France, qui sont venus après les Scandinaves, ont superposé à l'individualisme saxon et à la démocratie Scandinave la monarchie et la noblesse normandes. Cette noblesse et cette monarchie ont soumis à leur domination les régions qui composent l'empire britannique, mais elles ne les ont jamais assimilées. Le pays de Galles, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande sont tels que par le passé. Us s'unissent seulement à la vie continentale par la religion catholique en se réclamant du pape, et parce qu'ils se sont laissé conquérir par les Normands qui les ont obligés à entretenir de séculaires relations avec les rois de France. Il arrive de dire que les anciens conquérants conservent toujours la direction supérieure du pays, c'est un peu vrai. Deux caractères séparent l'Etat britannique de tous les autres Etats de l'Europe; le premier, c'est la constitution d'une Eglise nalionale comme il n'en existe dans aucun autre Etat protestant; le second, c'est la constitution d'un Parlement national comme aucun autre Etat de l'Europe n'en possède. L'Angleterre est restée en relation amicale avec l'Ecosse, mais en relation difficile avec l'Irlande. Et si, comme je le crois, les nations qui se gouvernent elles-mêmes sont les seules nations vraies, l'Angleterre est arrivée la première, par suite de ses progressives évolutions, à constituer cette vie supérieure qui s'appelle la Nationalité ! Et si elle a pu associer à cette vie nationale le pays de Galles et l'Ecosse, elle n'est parvenue à rien avec l'Irlande. La France, par contre, forme une nation indivisible. 11 est aisé, d'après cela, de comprendre tous les dissentiments qui peuvent surgir entre les deux premières nationalités de notre vieux continent.
Les projets de l'empereur Guillaume. — Situation du Parlement allemand. — Le budget de la guerre et le retour des Jésuites en Allemagne. — Le Conseil fédéral germanique. — Un discours de l'empereur devant les électeurs de Brandbourg. — Craintes de conflits en Europe. — Nécessité de reconstituer le parti libéral anglais. — Négociations pouvant convenir à ce résultat. — L'agitation en Orient. — Ruine et désagrégation de l'empire d'Autriche. — L'Autriche dans la politique et dans l'histoire — Mort de M. Félix Faure. — Conclusion.
Le rôle de protagoniste et la suprématie que se sont arrogés l'Empire d'Allemagne et l'empereur excitent l'intérêt et attirent vers eux l'attention de l'Europe. Depuis le jour où Guillaume II est revenu de son voyage en Palestine, des événements d'une grande importance se sont déroulés dans son royaume. En premier lieu, le budget de la guerre et celui de la marine ont été augmentés d'une façon démesurée ; et, d'autre part, les frontières du territoire allemand ont été réouvertes aux Jésuites proscrits et expulsés. Le retour de ces ecclésiastiques, plus terrible pour les gouvernements catholiques que pour les gouvernements protestants, a ainsi coïncidé avec l'augmentation du budget militaire. Et sur ces deux graves questions, le Parlement allemand se montra très divisé d'opinion, formé qu'il est de fractions nombreuses et importantes. Cependant, les Jésuites ont pu gagner à leur cause ceux des membres de l'opposition et du gouvernement qui recherchent avec avidité un sûr triomphe et de belles majorités. C'est pourquoi les catholiques leur ont donné nombre de leurs voix aussi bien que les socialistes, et l'exemple de ce vote curieux, où la majorité fut si bigarrée d'opinion, montre combien les assemblées nationales sont variées et changeantes quand les peuples ne réussissent pas à les composer avec cet art infini qu'y apportent les Anglais, lesquels obtiennent — grâce à ce tact suprême qui provient de l'observation et de l'expérience — un équilibre parlementaire qu'il est impossible de rencontrer en aucune autre assemblée législative européenne.
Car chez toutes les autres nations ou bien c'est le pouvoir législatif qui prédomine, comme en France, sur le pouvoir exécutif, ou bien comme en Allemagne c'est le pouvoir exécutif qui prédomine sur le pouvoir législatif.
Mais en mettant à part le Parlement anglais, c'est en vain qu'on
3i LA POLITIQUE EUROPÉENNE
chercherait partout ailleurs ce savant équilibre entre les deux pouvoirs. Voyez par exemple ce qui vient de se passer en Allemagne, où l'empereur Guillaume, en proie aux surexcitations nerveuses que lui ont causé ses pérégrinations sur les mers hellènes et son entrée en des cités pleines de pieux souvenirs comme Constantinople et Jérusalem, ne rêve que munificences poétiques qui, bien prosaïque détail, vont coûter énormément d'argent à l'Allemagne.
Les deux partis gouvernants, l'un conservateur etl'autre libéral, n'arrivent pas à composer une majorité au Parlement, contrebalancés qu'ils sont dans leur position intermédiaire par deux partis extrêmes, nombreusement représentés, le parti ultramontain et le parti socialiste.
Réunis, ces deux partis sont invincibles. Mais leur réunion, encore que momentanée et résultant d'une combinaison politique qui serait le fruit d'un idéal déterminé, apparaît comme bien difficile à cause des nombreux points discordants qui surgissent en dépit de ces partis euxmêmes, entre le Credo et l'histoire de chacun d'eux, et qui les borne malgré tous leurs soins à n'être que deux antithèses.
Aussi l'Empereur n'hésita-t-il pas à négocier avec l'un de ces partis une convention plus ou moins honorable à l'effet d'obtenir une augmentation d'impôts qui l'aiderait à accroître ses armements et une augmentation d'armement pour arriver à satisfaire et à réaliser ses rêves fantastiques conçus, comme il le confesse lui-même, « dans les célestes eaux de Byzance et par les déserts immenses de la Palestine. » Or, il eût été insensé de demander aux socialistes une augmentation du budget de la guerre, déjà si élevé. Aussi l'Empereur s'adressa-t-ilaux ultramontains. Et les ultramontains s'étant livrés à de longues réflexions se firent cette demande : Si nous votons ce projet, qu'obtiendrons-nous en échange? Quelle sera notre récompense pour notre obéissance aux volontés impériales ? Et c'est leur maître lui-même qui se chargera de répondre à leurs vœux les plus secrets. Je vous accorderai, dit Guillaume, le retour des jésuites dans l'empire. Ces paroles furent accueillies avec joie. Nous acceptons le marché, s'écrièrent aussitôt les catholiques, nous voterons tous pour l'augmentation des dépenses de guerre et les impérialistes pour la rentrée des jésuites.
Il y a, dans celte grave résolution, des causes secrètes et contradictoires que peut difficilement deviner celui qui ne connaît pas ou qui ne connaît que superficiellement la société germanique. En premier lieu, les Jésuites étaient bien loin d'obtenir d'un gouvernement luthérien les ingérences sérieuses qu'ils se permettent dans les gouvernements catholiques. Puis, en second lieu, on sait que Guillaume a pris comme modèle, pour l'accomplissement de ses actes, son aïeul Guillaume Ier qui était 1res pieux, dans les temps modernes, et, dans les temps plus reculés, son immortel prédécesseur, Frédéric-le-Grand, qui admit les Jésuites dans ses (Hais alors que les rois philosophes de son époque les expulsait de leurs royaumes catholiques. Enfin il a sans doute réfléchi que les socia-
listes ne pouvaient voter dos lois de proscription contre les associations religieuses, de crainte que ces mêmes lois ne se tournent contre eux.
Mais dans l'organisation germanique, si le vole du parlement a eu
de grandes conséquences, on ne peul pas dire que sa décision ail été pleinement souveraine et qu'elle se soit imposée d'une façon irrévocable. Car tout au sommet du gouvernement allemand règne une sorte de Sénat, connu sous le nom de Conseil Fédéral, et composé des rois et des roitelets germaniques, lequel statue, en dernier ressort, sur tons les événements qui touchent à la Fédération et la concernent. Dans ce conseil siègent de nombreux délégués catholiques, et ces délègues catholiques craignent forcément l'influence de l'armée de Saint -Ignace sur leur propre destinée, ainsi que la honteuse tutelle qu'elle pourrait faire subir aux peuples orthodoxes. C'est grâce à toutes ces considérations que Guillaume II a pu obtenir l'augmentation du budget, et c'est à lui seul, non aux autres ultramontains, que doit être attribué le retour des Jésuites. Notez avec cela que les nouvelles dépenses militaires représentent des sommes considérables. En effet, il est question d'organiser trois nouveaux corps d'armée, deux prussiens et un bavarois, ce qui portera à vingtdeux le nombre des corps d'armée allemands. Les quatre cent quarante-sept batteries de campagne seront, à leur tour, portées à cinq cent soixante-quatorze.
De plus, il y aura douze nouveaux escadrons de cavalerie et les bataillons d'artillerie à pied seront élevés de trente-sept à cinquante-deux, Dételle sorte que lorsque le projet sera définitivement voté, l'effectif des armées allemandes disponibles, sans compter la réserve, comprendra six cent soixante-dix mille hommes. Et, à ce sujet, rien n'est plus curieux à examiner que les calculs établis par les écrivains sociologues sur les sommes fabuleuses exigées par les futures guerres.
Nul ne peut nier la compétence en la matière du savant Bloch, auteur scrupuleux et expérimenté dont l'œuvre magistrale sur les armements d'aujourd'hui et les frais de demain a produit une si vive sensation dans l'Europe entière. Le jour, non éloigné peut-être, où la Russie et la France uniront leurs armées, les tiendront sur leur pied de guerre ou les mobiliseront, ces divers armements, ainsi que nous le démontre M. Bloch, occasionneront chaque jour une dépense sèche de 36 millions de francs. A force d'excès terrifiants en ce genre la barbarie guerrière ne lardera pas à s'acclimater parmi nous et l'Europe finira par vivre sous le régime de la servitude et du despotisme qui pèse si durement sur l'Afrique et sur l'Asie.
Ces étonnants projets relatifs à l'augmentation des forces militaires que le cerveau malade de l'empereur Guillaume vient de concevoir à Jérusalem et à lîyzance n'empêchent point ce curieux monarque de prendre souvent la parole et de prononcer des discours historiques qui
n'ont rien de la concision impériale et du verbe autoritaire que devrait posséder un souverain de son espèce jouant au César et au dictateur. En ces morceaux d'éloquence pompeuse et déclamatoire qui lui sont familiers, l'empereur Guillaume II, oubliant qu'il porte sur ses épaules l'hermine et le brocart pluvial de Charlemagne, et l'esprit tout imprégné, grâce à sa dernière pérégrination, des épiques souvenirs de tous les siècles, a donné libre cours à son éloquence. En parlant du Brandbourg, berceau originaire et féodal où les chevaliers teutons conquirent l'aigle qui commençait à prendre son vol au-dessus des tribus germaniques, dans son amour de l'hyperbole semi-biblique que lui apprirent des professeurs de rhétorique artificielle, l'Empereur a comparé son empire militaire d'Allemagne à un grand et fertile jardin, oubliant sans doute que des esprits malicieux auraient pu sourire de cette image forcée et lui faire remarquer qu'en un tel jardin seuls des fusils viendraient pousser à la place des arbres, des balles s'arrondiraient en guise de fruits avec toute la variété des explosifs, tandis qu'aucune fleur vivifiante et féconde ne pourrait y faire resplendir sa saine et calme beauté.
Guillaume II s'est ensuite nommé lui-même le précieux jardinier de cet Eden, voulant sans doute se comparer idylliquement aux anciens pasteurs des églogues qui passaient dans les légendes des pays heureux en tenant à la main une houlette d'or fin et en portant snr leurs épaules une pannetière de blanche dentelle, tandis que leurs voix emplissaient les romans de vers mièvres et amoureux. Après s'être comparé aux pasteurs idylliques, il s'est comparé à l'archange saint Michel, mieux vêtu et mieux armé que Lohengrin, l'épée au poing, ceint de la cote de mailles, le bouclier au bras, le casque en tête, et le démon à ses pieds. Au milieu de cette comparaison d'un goût douteux, il a prononcé cependant une grande vérité lorsqu'il a dit qu'il voulait former une Germanie de bronze. Et en effet, elle est déjà de fer. Avec un sabre trempé dans les eaux qui l'acièrent et l'affilent d'une façon extraordinaire ; avec des canons qui semblent fondus dans les forges mêmes de Vulcain; la mythologie guerrière ; les dieux en combat ; les armements excessifs ; l'état d'empire militaire; il est facile de reconnaître que ce qui domine tout, c'est la force, et que nous sommes en train d'ériger sur la grande Europe en ruine le régime violent et brutal de la conquête.
La contagion belliqueuse s'est tellement développée que nous voyons aujourd'hui les républicains d'Amérique se transformer en bourreaux; et, à leur côté, les Anglais, libres, travailleurs, mercantiles et pacifiques, coopérera l'infamie de leurs descendants, se faire les complices de ces bourreaux. Il semble, à voir un tel spectacle, que tout idéal de liberté a été banni du ciel britannique et que l'école de Manchester a disparu de ce pays, chassée pour toujours par une folle ingratitude qu'un oubli seul — malheureusement irréparable — a pu enfanter.
11 n'y a de toutes parts qu'impérialisme et impérialistes; il n'y a de toutes parts qu'une même pensée de guerre. Si les Anglais s'imposèrent en Afrique, barrant le passage îles mers du Cap aux marais du Ail à tout être humain qui n'appartient pas au peuple britannique, connue ils l'ont fait à Fachoda; s'ils osèrent attenter à l'indépendance
du Transvaal, comme autrefois les pirates et les flibustiers fameux, en
faisant une irruption criminelle chez les Boers, irruption qui fut accueillie en Angleterre par des démonstrations de joie mal dissimulées; enlin. obéissant au même mobile, s'ils conçurent le projet de s'emparer de tous les territoires depuis les positions de Gibraltar jusqu'à celles de Birmanie : ce sont là des ambitions néfastes qui nous font retourner à la barbarie après avoir incendié la terre. Cette soif d'accaparer de nouvelles colonies prend une telle extension et de si grandes proportions qu'elle a rendu presque impérialiste le nouveau chef de Fécole radicale, lord Rosebery, de même que le vieux tribun de la plèbe communiste, M. Chamberlain. Et un parti libéral anglais s'impose qui s'inspirera des principes humanitaires qui ont régné en Angleterre avec tant d'éclat, qui combattra dans le pays de Galles comme il a combattu en Irlande les partis dirigeants de l'Etat, qui annihilera les substitutions et remettra les choses en place, étendant la propriété individuelle par un nouveau droit détester, qui remplacera le régime des conquêtes, de plus en plus en vogue et de plus en plus désastreux pour le monde entier, par celui des transactions commerciales, sous lesquelles s'émoussent les homicides baïonnettes, aujourd'hui aiguisées pour le combat.
La décision collective par laquelle lord Rosebery a été destitué de son titre de chef du parti libéral à cause de ses tendances impérialistes ; la prudente retraite de sir William Harcourt, qui avait donné à entendre qu'il espérait une réorganisation progressiste ; la proclamation d'un intérim permettant aux forces libérales de se ressaisir et de présenter un front de bataille formidable au moment des prochaines élections, ont rendu à l'Angleterre son vieux parti radical, celui qui combattit pour la Grèce et pour l'Italie, qui restitua les îles Ioniennes à leur mère patrie, qui reconstitua la Bulgarie, qui maintint l'Eglise prolestante imposée comme un joug odieux à l'Irlande orthodoxe ; qui admit l'esprit régénérateur de la Révolution française; qui préféra aux égoïstes intérêts de race et de territoire les nobles idéalités qui grandissent pleines de lumière et de chaleur dans toute l'humanité, comme grandit une évolution progressive, transformant tous les atomes inertes en ardente vie et cristallise dans les temps et dans les espaces réels toutes les progressives idées. Il faut noter qu'un grand facteur de paix est absolument nécessaire à l'Europe pour aplanir, en Orient, de multiples difficultés, et former des nœuds ne pouvant se défaire ni se rompre, sinon par le sabre tranchant de la guerre.
Les Arabes de l'Yémen se battent et meurent comme aux époques sanglantes des Attila et des Tamerlan ; les montagnards de Macédoine s'agitent comme s'ils désiraient encore descendre vers le Péloponèse ou la vieille Thrace pour envahir, invoquer la nymphe Hellade et la déesse Minerve ; les Bosniens renoncent à servir leurs églises e! provoquent un schisme pour se détacher du fanar de Byzance : \r< Albanais aiguisent leurs poignards et garnissent leurs ceintures de pistolets, tandis
que l'Autriche, la Bulgarie, la Serbie, la Roumanie et la Grèce se livrent à des compétitions et rêvent de conquérir Salonique, qui finit par être une sorte de cité hanséatique composée d'ambitions et d'ambitieux.
Le plus difficile des problèmes qui tendent à se résoudre actuellement en Europe est la reconstitution de l'empire autrichien, et il semble que la fatalité s'acharne à le désagréger. Il y avait une division très naturelle entre les Germains et les Esclavons. et celle division était suffisante pour appeler une attention soutenue et mériter une continuelle vigilance. Car l'empire autrichien a déjà souffert de cent divisions analogues qui, toutes, fuient irrésolubles, parce qu'elles sont irréconciliables. Il y a peu de jours, un grand nombre d'Allemands se réunissaient à Vienne, pour inviter leurs compatriotes, ou, si l'on aime mieux, leurs congénères par la race et par la langue, à se grouper en une formidable association qui devait réunir toutes les volontés et toutes les intelligences afin de pouvoir écarter tous les périls et d'arriver à former une véritable fédération d'idées sociales au nom d'intérêts politiques communs. Rien de plus juste quant au principe, et l'on pouvait espérer d'un tel effort de féconds résultats. Mais le diable devait s'être rendu à Vienne, car ces Allemands du Midi ne trouvèrent, comme meilleur expédient pour servir leurs projets, qu'abjurer le catholicisme, dont les dogmes leur pesaient, on ne sait exactement de quelle manière, et de proclamer la religion luthérienne, comme si nos nouveaux droits devaient empiéter sur nos vieilles croyances.
Rien n'est plus nuisible au bien commun que l'ingérence des événements religieux dans les événements politiques. La politique exige un calme d'esprit et une intelligence incompatibles avec la foi aveugle et le superstitieux fanatisme des sectes. Et comme s'il n'était pas suffisant aux Allemands de posséder parmi eux ce dissentiment qui existe entre les catholiques et les luthériens, on avive chaque jour, par de nouveaux combustibles, les colères antisémiques qui ont pris naissance en des projets de proscription, toujours odieux, et auxquels s'ajoutent des projets d'extermination apocalyptique toujours barbares. En vérité, il ne peut y avoir de paix sociale dans un pays qui ne possède pas la liberté des cultes ; d il ne peut y avoir de liberté religieuse quand on croit qu'un dissident de l'Eglise, un hérétique de sang, un juif, ne peuvent offrir dans la vie privée les mêmes garanties d'honneur et dans la vie publique les mêmes sécurités de patriotisme que présentent les orthodoxes les plus exaltés. Les antisémites autrichiens ne veulent point qu'on dise qu'ils le sont, et, malgré cela, ce sont eux qui détruisent tout le progrès commencé par le régime moderne au >e'm de l'Autriche.
Si on laisse de côté les questions religieuses, le phénomène politique actuel le plus intéressant de l'Autriche est son union étroite avec la Hongrie, hase incontestable de l'existence de l'Empire. Malgré la réunion
des Allemands et des Hongrois, les Tchèques et les Germains de Bohême ne sont pas séparés d'une façon matérielle; la Croatie et la Transylvanie — ces deux pierres précieuses — ne tombèrent pas du joyau qui s'appelle la couronne de Saint-Etienne, jointe à la couronne de Charles V; les Dalmates et les Illyriens ne prirent pas des chemins historiques opposés; le Serbe, séparé de la grande Serbie, comme le Turc séparé de la grande Turquie, et confondus dans l'empire autrichien, restèrent tranquilles comme s'ils se trouvaient sous leurs respectifs pavillons antiques ; et le faisceau que forment toutes ces provinces qui s'étendent des Carpathes et des frontières moscovites jusqu'aux rivages de la splendide Méditerranée est demeuré malgré tout fermement et tacitement uni.
Mais le dualisme austro-hongrois, d'un équilibre instable, s'achemine vers une fatale séparation. Il y a quelques années, le parlement de Budapest et le parlement de Vienne tentèrent de le réorganiser, mais ils n'arrivèrent pas à s'entendre parce que les obstructions factieuses et les débats scandaleux retardent toute solution et paralysent tout effort. En Hongrie, l'opinion populaire n'est jamais d'accord avec celle des Assemblées nationales, que la corruption vint toujours modifier, et les ministériels n'accordent aucune confiance à la stérilité du parlement. Pour atténuer le danger de la corruption, le gouvernement eut recours à l'intervention des hauts pouvoirs judiciaires dans l'examen des actes; pour parer à cette stérilité parlementaire, il obtint de l'opposition une réforme des règlements. Mais, lorsque tout semblait sur le point d'être régularisé, le gouvernement abandonna son projet parce que les membres de l'opposition accaparaient les pouvoirs législatifs par suite de l'extension considérable du pouvoir judiciaire, et qu'ils ne voulaient plus des réformes demandées qui portaient atteinte à la liberté de la tribune et de la parole. C'est pourquoi le concert austro-hongrois a perdu son antique solidité, et voilà que l'Empire tombe en miettes.
Il existe encore en Autriche un autre phénomène politique digne d'être remarqué. Tandis qu'en Amérique, aux Etats-Unis, par exemple, les différentes petites républiques tendent à s'unir en une seule, comme en Suisse, tous les petits Etats autrichiens demandent à être distincts et séparés. La Constitution helvétique de 48 marque une étape vers l'indispensable homogénéité des cantons, et combien de réformes ont encore modifié celte Constitution, ayant pour objet d'affirmer l'absolue nécessité de l'union de toutes ses petites provinces! C'est aussi ce qui s'est produit en Amérique. La guerre qui réclama l'abolition de l'esclavage eut pour résultat d'unir les peuples saxons comme ils ne l'avaient jamais été jusqu'alors. Mais le contraire eut lieu en Autriche. Les petits Etats nouveaux confondus par les Etats autrichiens, aussi bien que les anciens Etats tombant en vétusté, s'accordent dans le respect commun qu'ils portent à la suprême dynastie de Habsbourg, mais cette affection est le seul lien qui les unit. L'empereur d'Autriche est roi de Bohême, de Croatie, de Hongrie; mais la Bohême, la Croatie et la Hongrie, bien que placées sous la dépendance d'un même chef, ne veulent avoir rien
de commun entre elles et exigent un parlement, une armée, un budget, un gouvernement qui leur soient propres. Et c'est, par suite, une guerre latente et continue entre les races qui peuplent la confédération, comme il ne s'en est vu nulle part et à aucune époque de l'histoire. L'Esclavon de Bohème ne peut vivre en paix avec l'Allemand de la même région. L'idée de race en ces territoires surpasse l'idée de patrie, si vivante, au contraire, en Espagne, dans le cœur de tous les sujets espagnols. Chose extraordinaire, le Bohême slave refuse de donner le titre de compatriote au Bohème allemand. Une continuelle hostilité règne dans le pays et y éclate à propos de tout. Si les uns fréquentent un théâtre, les autres n'y mettent jamais les pieds. Un Slave qui tombe gravement malade n'entrera pas dans un des meilleurs hôpitaux publics s'il s'y trouve par hasard des malades allemands. Chaque race possède son Université respective et des écoles indépendantes. Quand le gouvernement autrichien parle de les unir en un royaume commun, tous lui opposent d'invincibles résistances. Les Juifs furent pins unis avec les Egytiens sur les rives du Nil et plus unis aussi durant leur captivité à Babylone, ou sur les rives de l'Euphrate, avec les Chaldéens, que le sont à Prague les Tchèques et les Germains, à Budapest les Ruthènes et les Magyars. Chose rare, une idée aussi abstraite que l'idée de race — à la fois idée philosophique, idée physiologique et idée ethnologique — unit plus ces peuples d'Orient que la terre commune et son complément, la nationalité, qui est comme le sol idéal sorti de la conscience des peuples et confirmé par la géographie aussi bien que par l'histoire.
Tout ceci dépend de la formation première de l'empire autrichien, de sa formation historique, qui offre de si grandes analogies avec les formations géologiques. Certes, nombre d'unités, complètement disparates, sont tombées sous la domination d'une seule famille; et, parmi elles, certaines quantités hétérogènes n'ont pu se mélanger, ni s'additionner, ni se multiplier avec les autres comme des organismes indépendants et dissemblables entre eux, qui n'ont pu aboutir à former un organisme supérieur. Cette faculté créatrice, capable de se métamorphoser, dont jouissent l'Espagne, la France, l'Italie, la Grèce, tous les peuples latins et grecs, en un mot, les peuples du nord ne la posséderont jamais. L'xAulriche n'a pu souder entre elles ses races diverses, comme l'Espagne, qui se compose de Phéniciens à Cadix, d'Arabes à Cordoue et à Séville, d'Africains à Murcie et à Alméria, de Grecs à Valence et en Catalogne, auxquels s'ajoutent les Basques de Navarre, les Canlabres de Santander, les Asturiens d'Oviedo et les Celtes de Galice. Un empire est un véritable ktat, mais non pas une véritable nation. Ainsi cette marche située entre les rivières du Danube et circulant à travers la Bohème, la Moravie et la Corinthie peut se vanter de grouper d'innombrables vassaux, mais non pas d'être le noyau d'une seule nation. L'Autriche n'a pas joui de la félicité incroyable de cet ilôt, qu'entourent les eaux de la Seine et sur lequel s'élève Notre-Dame de Paris, qui a constitué la merveilleuse unité française.
Pour agrandir la Bavière, terrain politique d'alluvions, Frédéric Barberousse la convertit un jour en duché et Henri II continua à l'agrandir, au xne siècle, par un régime de conquêtes. A la fin du même siècle, Léopold V lui joignit le duché indépendant de Carinthie. Après le duché de Carinthie, c'est le comté de Goritz, qui s'étendait des frontières du Tyrol à celles d'istrie et qui était peuplé, d'un côté, d'Italiens presque germaniques, de l'autre, d'Esclavons presque grecs. Ce fut ensuite l'union momentanée de la Bohême et de l'Autriche en une monarchie que gouvernait le roi de ce dernier pays, Ottocar 11.
Celui-ci joig-nit et réunit une grande partie de ses domaines au vieux duché d'Autriche. La première dynastie qui commença au xne siècle à régner sur ces contrées, fut la dynastie de Bubemberg; la scconde.au xme siècle, fut la dynastie de Habsbourg; la troisième, au xvi° siècle, fut, par Charles-Quint* la dynastie d'Autriche; enfin la dernière, qui date du xvme siècle, s'appela dynastie de Lorraine.
Si nous portons une attention soutenue sur les caractère-; variés de toutes ces dynasties, et sur la succession des annexions au moyen dequelles s'est formé peu à peu cette agglomération d'Etats, nous découvrons les caractères principaux de l'empire autrichien et connaissons les facteurs multiples qui ontformé ses compléments divers. En aucun autre des phénomènes sociaux ayant présidé à la création des peuples, les faits mécaniques ne se rencontrent aussi manifestement qu'en Autriche. Elle a beau additionner ses forces; toutes ses forces additionnées ne constituent pas une organisation unique.
En réalité, ce fut l'empereur Maximilien qui constitua l'unité de l'empire autrichien, au commencement du xvie siècle, et l'empereur Charles-Quint qui l'assujétit plus tard au droit et au principe héréditaire. Roi des Romains en l'an 86, archiduc d'Autriche en l'an 93, comte de Tyrol et landgrave d'Alsace en l'an 96 du xv° siècle, héritier de Gratz au commencement du xvie siècle, et empereur d'Allemagne dès la huitième année de ce même siècle, Charles-Quint l'ut appelé à établir cet informe groupement d'Étals disparates, d'accord pour se soumettre à ses descendants, mais très divisés entre eux. A tous ces facteurs s'ajoutèrent bientôt la Bohème au dedans de l'empire, et la Hongrie à l'extérieur; mais ces deux nations sont aujourd'hui constituées de telle sorte que l'une possède son indépendance presque complète, c'est la nation Hongroise, et que l'autre, la Bohême, combat de toutes ses forces et avec une incroyable ténacité pour imiter et pour suivre celle-ci. En ce qui concerne la Bohême et la Hongrie, l'Autriche fut un Etat véritablement oriental, tandis qu'avec les Flandres, unies plus tard à ses domaines, elle est un État véritablement occidental. Mais celte immense extension nuisait à son existence propre, et son manque de cohésion l'empêchait d'assurer la constitution de son unité réelle. Tandis que la France, l'Angleterre et l'Espagne formaient au xvic siècle des Etats uniques, l'Autriche ne put les imiter, tout en contribuant à l'unité de l'Italie par sa tutelle sur Rome et à l'unité de l'Allemagne par son
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empire féodal. La Bohême et la Hongrie se trouvèrent unies à l'Autriche et en même temps séparées d'elle par les mille cahots de cette époque orageuse, emplie de tempêtes intenses, et par les mille transformations de ces territoires en proie à de constants bouleversements féodaux.
L'union de la Bohême à la Hongrie est due. essentiellement aux Turcs et à leurs victoires. Car ceux-ci, ayant eu la puissance de dominer tout l'Orient, furent sur le point de s'emparer de la Bohême et de la Hongrie, qui s'était emparée de la Bulgarie, de la Servie et de la Yalachie. En 1626, vaincu dans les plaines de Mohacz, et craignant que tous ses sujets ne passent à l'empire vainqueur, le roi Jean de Bohême et de Hongrie céda sa couronne si gravement compromise à l'infant de Castille, don Fernando, frère de l'empereur Charles-Quint, pour que ce grand empereur défende les deux royaumes contre l'invasion ottomane. La réunion de la Hongrie à l'Autriche eut encore une influence plus décisive sur les destinées de l'Europe. Quoique descendant des Mongols comme les Turcs, ses frères, le peuple hongrois combattait glorieusement contre eux, étouffant la voix du sang, pour n'écouter que la voix de la religion. De nos jours, la foi s'est évanouie; les progrès scientifiques ont fait surgir un sentiment de race ignoré en ces temps-là; le Hongrois se sent, par une fraternité intime, lié au Turc tyrannique, qui est resté pourtant le même, et regrette de ne pas s'être entendu avec lui, au cours des siècles passés, pour écraser et détruire leurs ennemis, les odieux Esclavons. Aussi le meilleur allié que la Turquie compte aujourd'hui dans le monde est-il le peuple magyar, de même que le peuple magyar est avec la Turquie le plus grand ennemi de la Russie.
Peu importent aux Hongrois les nombreux intérêts de l'Autriche, leurs antiques luttes contre les Turcs et leur désir d'arracher à ceux-ci la formidable Salonique. Les Hongrois ne demandent qu'une chose à l'Autriche : l'aide nécessaire pour anéantir tous les peuples de race saxonne qui leur sont comme une menace permanente. Et attribuant à la disparition des Turcs dans cette partie de l'Orient l'étonnant empire des Slaves, la Hongrie s'oppose de toutes ses forces à un tel état de choses et elle maintient, par ses votes et par tous les moyens, le croissant musulman au-dessus de la basilique de Justinien et de la capitale de Constantin.
En des époques de foi et de religion, la complicité manifeste d'un peuple chrétien avec l'empire mahométan, eût révolté la conscience humaine. Mais aujourd'hui, dans l'état où sont les esprits, les intérêts politiques prédominent sur les intérêts religieux, et, en vertu, ou par suite d'une semblable prédomination, les Hongrois s'opposeront toujours à ce que les Autrichiens agissent contre la Turquie. Par ces étranges combinaisons, inexplicables à première vue, et, de fait, en contradiction flagrante, il arrive que de grandes entités, comme la Turquie, condamnées par la conscience universelle et ne jouant aucun rôle dans le mouvement des faits, durent et se perpétuent malgré les sentiments de répulsion de l'opinion publique.
La Hongrie n'a jamais été bien unie avec l'Autriche. A l'époque de sa grandiose croisade contre les Turcs, elle possédait une partie de ses territoires actuels, et, d'autre part, les Valaques et les Croates se trouvaient placés sous sa suzeraineté. C'est pour cette raison que la Hongrie s'est séparée dès qu'elle l'a pu, de l'empire autrichien. En 1848, elle lutta pour celte cause sans grand bonheur, mais avec beaucoup de gloire. Les poètes, les héros les plus illustres, les orateurs les plus écoutés, tous ceux qui vivaient sur le territoire de la vie supérieure de l'esprit, prêchèrent l'indépendance et luttèrent pour l'obtenir définitivement. Je me souviens même que la cause de la Hongrie m'intéressait, à l'époque de ma lointaine enfance, autant que la cause de l'Italie, et que je suivais avec la même anxiété les péripéties de l'existence de Kossuth sur les rives du Danube, celles de la vie de Garibaldi sur les bords du Tibre, de Manin vers l'Adriatique, de Guerazzi vers l'Arno et de Lamartine sur les rives de la Seine.
Mais une terrible réaction, semblable à celle qui pèse sur nous, frappa bientôt la Hongrie, commandée par un homme des plus énergiques, le tsar Nicolas 1er. La Russie devint colossale et les cruels et sanguinaires Croates redoublèrent d'efforts pour précipiter la Hongrie vers sa ruine. Mais ils ne surent briser ses nobles aspirations. Et quand l'Autriche sortit de la confédération germanique, après la défaite de Sadowa, la Hongrie posséda toute l'indépendance compatible avec sa position historique et la nature de l'empire autrichien avec lequel son sort se trouvait étroitement lié.
L'époque antique de l'héroïsme, un instant réveillée par la révolution de 1848, était passée, et une autre époque était survenue, plus pratique, en ce sens que les mûres réflexions prévalaient sur les inspirations sublimes.
Deak usa de l'esprit de conciliation pour unir d'une façon solide les idées de régime impérial et la liberté de la patrie. Des hommes comme Andrassy, héros de l'indépendance nationale, qui avaient soutenu les plus rudes combats et qui étaient tombés dans la disgrâce commune, adhérèrent à cette transaction, ainsi que des républicains perspicaces et de bon sens comme le très habile Taafe, qui dissipa les inquiétudes qu'inspirait une telle politique. Le nouveau régime prit le nom de dualisme. Il ne devait pas tarder à présenter de grands inconvénients pour l'Autriche comme pour la Hongrie. Le territoire placé sous l'empire de la couronne de Saint-Etienne étant formé de divers territoires slaves, ruthènes et même saxons et allemands, chacun d'eux aspira à une séparation identique dans le fond à celles que revendiquaient ses habiles et savants dominateurs. Et comme l'empire autrichien ne fait rien par luimême pour faciliter l'unification nécessaire, tous ces Etats, en buis agglomérations inorganiques, paraissent mus par des forces complètement centrifuges qui les éloignent de l'Autriche.
Le Tyrol se sent attiré vers l'Italie, et ne pouvant accomplir sa destinée selon ses tendances et sa vocation, il s'efforce de ne point repré-
senter une simple province de l'Autriche. La Bohème slave lutte avec les Allemands au dedans el au dehors de ses frontières, comme si son intime union internationale avec l'Autriche datait d'hier et non pas de plusieurs siècles. La Galicie, détachée de l'antique Etat polonais, tend, elle aussi, de toutes ses forces, à obtenir son autonomie, réclamant une patrie municipale puisque le destin l'a déjà condamnée à ne jamais avoir de patrie nationale. La Bosnie et l'Herzégovine, séparées de l'empire Mongol et unies à l'empire autrichien, peuvent être comptées au nombre des ennemis de l'Autriche, aussi implacables que les Turs et les Esclavons. Restent enfin les Suèves, à qui appartiennent les côtes doriennes et dalmates, où les Romains de l'antiquité allaient recruter leurs esclaves, et où, durant tant d'années, luttèrent la République de Venise et le Grand Turc, dont les Etats sont, habités par des peuples de très difficile assimilation, désorientés qu'ils sont par les divers éléments qui les éloignent et les attirent tour à tour.
Une situation aussi compliquée et aussi difficile suscite mille problèmes qui ne laissent entrevoir qu'une fatale solution éclairée par les sinistres lueurs de la guerre continentale. Déjà les événements confirment ces présages que nous inspire le désarroi de l'Autriche.
Au moment même où je terminais cet article, une triste nouvelle me parvient : la mort de Félix Faure, président de la République française. La présidence est décidément en proie à un mauvais sort. Si nous exceptons le bon Grévy, qui accomplit sa première période présidentielle et fut ensuite réélu, les autres présidents n'ont pu accomplir leur septennat légal. Thiers fut renversé par la réaction de Versailles, qui ne voulait pas la république en France, mais qui dut la subir. Mac-Mabon fut renversé par les impatiences républicaines et les craintes d'un coup d'Etat. Le poignard d'un assassin italien jeta au tombeau Carnot, toujours froid et correct. Le déchaînement de fureur de la gauche républicaine contre les tendances conservatrices de Casimir- Perier donnèrent à sa présidence, qui paraissait pourtant solidement établie, une existence éphémère. Faure, lui, paraissait destiné à se maintenir au moins durant les sept ans prescrits par la Constitution". Mais la mort ne l'a pas voulu.
Il eut des joies nombreuses et variées durant la première période de son gouvernement. A l'intérieur régnait une heureuse pacification des esprits exaltés, enfermés dans leurs journ mx et dans leurs clubs comme des bêtes féroces dans leurs cages, tandis *me par une savante politique, graduée avec méthode, se produisait à l'extérieur une entente entre la France et la Russie. Cette politique fut à se n zénith lorsque le czar vint à Paris, — le czar, ce dieu asiatique de tant de peuples esclaves, le czar, cette véritable idole liturgique, — qui courba son front divin auréolé du diadème impérial devant un simple tanneur qui, de ses propres mains, corroyait les peaux, mais qui sut s'élever, plébéien et, travailleur, (\i>> plus profonds abîmes sociaux, au sein desquels les
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générations passent comme les vagues dans les abîmes de la mer, anonymes et ignorées, au faîte du pouvoir, aux plus hautes charges de l'Etat, sans autre titre, sans autre droit que ceux d'avoir été désigné par la volonté nationale.
Mais ce bonheur fat de courte durée. A l'intérieur surgit l'inextricable question Dreyfus, à l'extérieur l'embrouillée et humiliante question de Fachoda. Par la première fut perdue la paix salutaire des esprits; par la seconde fut perdue la foi vive dans les résultats de l'alliance franco-russe. D'un commun accord, les Français s'abstenaient de traiter les questions irritantes, considérant que la période des questions constitutionnelles étant close, la constitution est délinilivement établie. Or voici qu'un ofticier retenu captif sur un îlot, dans une mer lointaine, met en péril sa stabilité, ébranlant et brisant les bases sur lesquelles reposent l'armée, la patrie et jusqu'au tribunal suprême.
Et ce que la France faisait pour les questions intérieures, elle le répétait pour les questions extérieures. Elle s'abstint de soulever des problèmes européens; elle se ressentit à peine des incidents de Madagascar et suspendit les armements jusqu'à ce que vînt le moment de profiter de ses alliances. Cette heure sonna lorsque les Anglais prirent en Egypte une attitude insolente et provocante vis-à-vis de la France. Aussitôt la France voulut savoir si la Russie prendrait fait et cause pour elle ; mais la Russie usa de tous les stratagèmes de la diplomatie pour faire connaître adroitement qu'elle ne soutiendrait ni la France, ni aucune nation en guerre. Ainsi, Félix Faure se vit contraint, par la fatalité, de subir celle humiliation, et la désillusion qu'il éprouva de ce côté, après avoir conçu tant d'espérances, semble avoir été la cause de sa
mort.
Les honneurs et les hautes charges sociales font beaucoup d'envieux. Cependant combien facilement se convainquent ceux qui, les ont eus qu'en somme être tout équivaut à n'être rien! Même au plus haut faîte des dignités et sur le trône le plus doré, chacun tourne ses yeux vers farbre modeste à l'ombre duquel il jouait enfant et au ruisseau murmurant où il courait pieds nus, et chacun donnerait sa fortune présente pour son infortune ancienne, s'il pouvait retourner en arrière et retrouver la vie telle qu'elle lui apparut dans son jeune âge. Rien n'est comparable à l'insomnie politique qui vient s'emparer de ceux qui ont à répondre de la destinée d'un peuple et de la sécurité d'un Etat. C'est en ces insomnies que le cerveau de Félix Faure s'est débilité, il a connu par elles le dégoût, et, comme conséquence de ce dégoût, est survenue cette déperdition qui trouble le cerveau, puis un jour, la goutte qui vicie le sang et le répand hors de son lit naturel après avoir rompu un vaisseau. Ainsi meurt un homme d'Etat, sans que nul ne se doute de son martyre, alors que tous célébraient et enviaient sa fortune, en le voyant assis sur le siège impérial des antiques monarques.
Que Faure repose en paix pour l'éternité et, que, dans l'infini, il goûte cette tranquillité que nul ne peut jamais obtenir sur cette misérable planète.
Comme le dit un refrain espagnol : « I] n'est pas de mal qui par un bien ne se diminue. » La mort de Faure a démontré la facilité avec laquelle les présidences se succèdent chez un peuple déjà discipliné par la liberté et par la République. La facile nomination de Loubet stupéfie aujourd'hui le monde et démontre que les nouvelles institutions se sont enracinées dans les mœurs. Toutes mes félicitations à la France et mes vœux les plus ardents pour son régime républicain.
Notre rev iiiclic. — Grise présidentielle en France. — Projets de changement du système républicain parlementaire par le système républicain césarieïi. — Vaine tentative du poète Deroulède. — Impossibilité d'un coup d'Etat. — Singulières circonstances dans lesquelles se produisit le coup d'Etat de Louis Napoléon le 2 décembre. — Elles ne reviendront plus. — Crise ministérielle en Espagne. — Ses circonstances variées. — Le programme Silveliste sorti des déclarations de l'auteur et de la signification du général Polaviej.t. — Impossibilité absolue de pareil gouvernement pour le temp- présent. - Pri eip.iVs questions européennes. — Agilation en Extrême Orient. — Agitation dans l'Orient de noire Europe. — La jeune Turquie et sa conspiration à Genève. — Retraite du ministère Banfl'y à Buda-Pesth. — Le Pape et sa maladie. — Intérêt universel qu'inspire Léon XIII. — observations. — Conclusion.
Il nous paraissait impossible que nos pressentiments, au s 1 1 j » > f de la politique de l'Amérique du Nord, pussent se réaliser avec une telle promptitude. A peine le crime est-il accompli que le châtiment frappe les criminels. Les pseudo-affranchis de Cuba ne reconnaissent ni apprécient les effets de leur rédemption. Le vieux Maximo Gomez n'esl pas descendu de sa monture guerrière et il n'a pas voulu se dessaisir du fouet brutal dont il se propose de flageller encore la face de ses nouveaux maîtres. Ceux-ci, tous les jours, lui conseillent de donner congé aux restes de ses troupes, et, tous les jours, il s'oppose à ces demandes par des réparations futiles et même par de grossières échappatoires. L'argument qui lui sert le plus dans ses résistances, est précisément celui dont ne veut pas se séparer la République conquérante : l'argent. Maximo demandait l'or et le Maure. Son président, très semblable à un grand seigneur despotique et belliqueux, promet trois millions de pesos; mais Gomez n'en veut pas entendre parler. Et le vieux capitaine se trouve chargé de dettes impayables et de promesses irréalisables. C'est ainsi qu'il menace de rebrousser chemin vers le Manigua. Il compte déjà avoir 4.000 hommes. Qu'est-ce que feront les rédempteurs de Cuba quand ceux qu'ils disent avoir délivrés se lèveront en masse et bien armés contre leurs propres sauveurs? Les épais bambous et les bruyères seront de nouveau la proie des flammes voraces ; les forêts redeviendront le repaire des bandits ; le machette coupera des têtes comme des branches d'arbres; les fleuves reviendront à la mer, rouges de sang, emportant avec eux les pirates et les ciburons ; l'inquiétude renaîtra au sein du Mexique où le commerce et la navigation n'auront plus aucune sécuiité et ain>i, l'Amérique récoltera avec abondance toutes les épines qu'elle a semées par son traité machiavélique et ses conquêtes abusives.
Déjà, aujourd'hui, le gouvernement américain ne peut plus conserver sa sécurité, à cause de l'opposition intérieure. Journalistes et tribuns, clubs et parlements le somment de toutes parts de restituer au régime fédéral son ancienne pureté démocratique. Le fantôme de l'union anglo-saxonne est venu hanter les esprits avant même que l'on connaisse les discours bâtards qui ont été prononcés en sa faveur par'ce démagogue socialiste et brutal qui a le masque d'un conservateur et l'âme d'un apostat : j'ai nommé Chamberlain. L'on n'a pu arriver à aucun pacte formel ; l'on a suspendu la loi d'arbitrage que les deux parlements saxons se sont compromis à voter ; les traités d'arrangement relatifs au Canada ont été dissous; le canal de Nicaragua, si difficile à établir, a suscité d'innombrables questions remplies de pièges. Et voici que les problèmes concernant les possessions anglaises du Honduras et des bouches de l'Orénoque reviennent sur le tapis. La guerre civile éclate dans les régions centrales du Nouveau-Monde. Les noirs de Santiago sont de plus en plus mécontents devant l'orgueil fastueux de leurs nouveaux maîtres qu'ils menacent d'une nouvelle insurrection qui renouvellera les anciennes guerres civiles. LesPbilippins se remuent en Orient comme des souris dans un bateau échoué, et Manille brûle, ainsi que brûla Moscou, laissant pour tout butin au vainqueur des monlagnes de cendres et des monceaux de cadavres qui lui disent qu'il sera forcé d'envoyer 150.000 hommes à l'archipel de Magellan, et qu'il devra dépenser des millions de dollars, s'il veut maintenir solidement ses conquêtes à l'aide de la force armée. Et tout cela, en somme, est aussi fâcheux qu'une irréparable déroute.
Laissons donc naître et se développer d'eux-mêmes les événements avec leur logique naturelle et nécessaire, et attendons avec patience l'éclosion des faits qui nous promettent une sûre revanche. En Europe, l'attitude de la France nous frappe, avec ses courants politiques qui traversent des espaces sereins, et que des factions sans programme ni base solide veulent altérer et ternir. La succession des présidences, si facilement effectuées, M. Loubet succédant si rapidement à Félix Faure sans soulever de couteslations, voilà vraiment des phénomènes politiques remarquables. Les dogmatistes et les pessimistes ont souvent contesté cette facilité avec laquelle on peut obéir aux lois constitutionnelles. Pareillement, on peut fort bien obéir aux autres avec cette exactitude mathématique et une justesse mécanique, mais il faut pour cela être sûr de la bonne volonté des pouvoirs publics et de leurs délégués. Dès qu'un président meurt, ou est contraint de cesser son mandai parée que le terme légal de sa présidence est expiré, ou encore des qu'il démissionne, les deux Chambres se réunissent en Congrès dans le palais de Versailles. Et ce congrès, grand conclave politique, désigne le nouveau chef de la nation, quelquefois au moyen d'un seul
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tour de scrutin; aussitôt le nouveau chef de l'Etat se voit obéi d'un bout à l'autre de la France avec la plus scrupuleuse exactitude. Combien il en a coûté pour arriver à un pareil résultat, même en passant par la voie douloureuse de la Révolution française! Les anciens parlements et les antiques notables ont été dépouillé de leurs droits; les préjugés des anciennes classes entre elles-mêmes et avec la tradition régnante ont été abolis; les députés du Tiers-Etats n'ont pas voulu dissoudre leur assemblée; une réunion célèbre a proclamé la souveraineté nationale; la Bastille fut prise par Je peuple ; la maison royale fut conduite prisonnière à Paris pour accepter par la force celte constitution qu'elle ne voulait point accepter de plein gré; la constituante a remplacé l'ancien régime; et, finalement, la révolution universelle s'est accomplie pour créer le nouvel état de choses.
Un jour, Marat, saisissant eette plume, qu'il croyait un sceptre de monarque, et qui, en réalité, a été seulement le poignard d'un assassin, écrivait dans la chambre modeste qu'il habitait rue des Franciscains : « Avec ce misérable instrument, j'ai transporté la souveraineté des palais royaux jusqu'à ma triste et misérable mansarde. » Or, Versailles ressemble naturellement à Louis XIV qui en fit élever les palais, comme l'Escurial ressemble à Philippe II qui l'a fait construire. Mais l'ombre du roi, qui se croyait Dieu et qui éleva tant de palais pour enfermer sa divinité et la divinité de ses fragiles successeurs, a disparu elle-même. A sa place, on voit seulement aujourd'hui dominer la souveraineté du peuple, élevant le premier des plébéiens à la tête de l'Etat et qui n'est pas comme jadis une personne où le représentant d'une famille, mais toute la nation. Qu'on dise ce qu'on voudra, mais c'est là une transformation sublime, une transformation profonde et louable, une transformation qui a rendu à la France l'esprit de progrès et de liberté de tous les peuples civilisés. Cependant, il y a des gens qui ne veulent pas admettre cette lumineuse évidence et qui demeurent fidèles aux vieilles idées et aux vieilles coutumes d'autrefois. Mais s'ils ne comprennent pas, c'est qu'ils ne veulent pas comprendre. De pareilles idées ne peuvent plus exister que dans des esprits isolés, et persévérer en de telles opinions c'est ne vouloir pas s'accorder avec le courant social et politique de toute une société; garder malgré tout de telles idées, c'est espérer qu'avec le temps une opinion factice pourra détruire facilement une œuvre géologique qui est le produit des idées humaines et du temps à travers la succession des siècles.
Les mômes considérations se représentent à notre espritdevanl le cas du poète Déroulèdc, et de même il nous semble impossible de calculer jusqu'où peut arriver un effort individuel isolé, né d'une croyance particulière incapable de dominer les croyances générales d'une société et d'une époque. Déroulède est d'opinion plébiscitaire; c'est l'ennemi du
gouvernement le plus parfait que connaissent les hommes, l'ennemi du régime parlementaire, alors que ce régime est le seul qni soit capable d'allier le progrès avec la stabilité d'un gouvernement légitimement constitué et d'organiser ce gouvernement d'une façon adéquate aux droits personnels et intimes de chaque citoyen. Et, malgré l'empressement de Déroulède à former des sociétés, à réunir des disciples et des partisans, à s'agiter dans toutes les foules et dans toutes les réunions patriotiques, malgré sa fécondité pour dire et composer des vers en l'honneur de César etc. etc.. ce prétorien n'a jamais pu faire pendant le Second Empire ce que Girardin fit dans la presse, ïhiers dans l'his toire, Béranger dans la poésie, eux qui prêchaient les doctrines du Premier Empire et essayaient de le reconstituer et de le restaurer. lin vain Déroulède a groupé autour de lui tous les mécontents, aidé toutes les conspirations suscitées par la perspicace confiance des prétendants, ridiculisé et invectivé le régime actuel. La société ne Ta pas écouté, préférant à toutes ses innovations téméraires, vraies vieilleries archéologiques, la stabilité en des institutions assez fortes pour garantir l'ordre et la sécurité, et assez progressistes pour conserver intacte la liberté individuelle.
Le dernier attentai de Déroulède nous prouve combien il était éloigné de la réalité. Celui qui croit abattre un gouvernement au moyen d'un coup de main, comme le machiniste d'un grand théâtre en transforme les décors au moyen d'un double fonds, ignore certainement les éléments de la plus primitive politique. Lors des funérailles de Félix Faure, le poète plébiscitaire avait demandé une place oflicielle au sein du cortège, et n'ayant pas pu y prendre part, caria société qu'il présidait manque de tout caractère officiel, il jura de s'en venger. Justement, une partie des troupes revenait du cortège funèbre, simple détachement ou bataillon, comme on voudra, commandé par le général Roget, ancien aide de camp du ministre Gavaignac, mini-Ire socialiste et prétorien en même temps. ■■ Voilà mon affaire, » dut penser M. Déroulède, et prenant les brides du cheval, il engagea le général à marcher sur l'Elysée pour substituer au gouvernement que la nation s'était choisi le gouvernement que demandent les conspirateurs. Le général écarta avec bonhomie et prudence la main hardie du poète patriote, puis, brandissant son épée, il affermit son attitude et poursuivit son chemin. Déroulède, malgré les sommations du général, ne voulut point lâcher prise. Profitant de la confusion qui suit toujours le passage d'un bataillon, il entra crânement dans la caserne, et là il continua à invectiver la République parlementaire et à pérorer en faveur de la République césarienne. Le général Roget se crut obligé de faire arrêter séance tenante Déroulède, que l'on conduisit au salon d'honneur du régiment. La Chambre des députés approuva l'arrêt et autorisa le procès. Déroulède payera de quelques mois de captivité son aventure mélo-dramatique, qui a été considérée comme un attentat politique.
L'honnête exaltation du bon Déroulède Lui fait envisager la possibilité (l'improviser au premier moment venu et dans n'importe quel endroit un Empire comme celui qui fut improvisé pendant la nuit du Deux-Décembre par .Napoléon III, sans lenir compte que, au moment où il conspirait, la France palpitait, devant la plus solennelle cérémonie impériale, de la même émotion qu'elle éprouva lors de la translation des cendres du Grand Napoléon. Mais aujourd'hui, il n'y a plus de Béranger chantant L'épopée césarienne sur son bateau populaire; on n'a pas îKni plus écril les innombrables brochures que composa Girardin pour produire et justifier la dictature; la formidable tendance économique de Quarante-huit n'existe plus. Personne ne peut pénétrer librement au sein de- l'Assemblée de cette troisième République pour la renverser, à l'instar des congrès de la première et de la seconde; enfin, les affreux malheurs des journées de Juin ne menacent plus Paris. Le gouvernement de la France peut compter sur l'intelligence du peuple qui est fermement attaché à ses lois, et sur l'appui d'une armée fidèle à la liberté et à la démocratie.
Combien il est facile en France de sortir d'une crise présidentielle, et combien de difficultés naissent en Espagne devant chaque crise ministérielle! Tandis qu'en France on ne peut craindre en aucune manière le retour possible de la réaction, en Espagne, nous cul ion-, avec le ministère Silvela, en pleine voie réactionnaire, et voilà qu'une vraie castatrophe se dessine. Si je ne voyais pas cela de mes yeux, je ne voudrais pas y croire. Les libéraux quittent le gouvernement, chassés par une coalition, et voilà qu'ils sont remplacés par un ministère où sont entrés depuis les réactionnaires les plus enragés jusqu'aux dissidents qui, jadis, se qualifiaient hautement du titre de vrais libéraux. Et cela aurait, pu arriver si, parmi les partis dirigeants d'Espagne, il y avait les affinités qui unissent, les divers partis anglais. Hélas! nous passons d'un gouvernement tel que celui qui a été présidé par M. Sagasta, gouvernement qui confinait à la République libérale, à un régime comme celui que patronne Silvela, régime qui s'approche de la plus réactionnaire théocratie. Aujourd'hui, à la tète de nos Universités, se trouve, non pas le philosophe qui les présidait avec des idées justes et larges, mais un Ihéologïon qui professe encore une scholastique banissant toutes les idées progressistes. Les dissidents, soutiens directs ou indirects, conscients ou inconscients, d'wn tel attentat à la liberté et à la patrie, commirent là un acte de démence que l'on ne peut pas appeler trahison, à cause de la droiture do> moyens qu'ils ont employés, mais <pie nous pouvons appeler avec justice une véritable folie. Nous savons ipie .M. Silvela apporte dans le gouvernement des arguments qui attentent impardonnablement à la conscience humaine; qu'il admet un régionalisme qui se propose de ressusciter les anciens cantons anarchistes
dissous par nos efforts colossaux: qu'il encourage les pactes économiques entre les provinces et l'Etat, alors que nous avons un pressant besoin d'unifier la dette et de pourvoir au trésor central; qu'il s'allie aux intègres à qui don Carlos lui-même paraît trop libéral; qu'il s'appuie enfin sur une coalition où les carlistes n'ont pas besoin de participer pour triompher : il leur suffit d'entrer dans les affaires comme cela leur conviendra le mieux, car on leur a ouvert largement les portes du Palais.
Et que M. Silvela ne dise pas qu'il a expliqué dans un sens libéral et dans un sens unitaire ses antérieures déclarations. Qui, sinon M. Silvela, présenta un projet de loi tendant à convertir les provinces en régions? Oui, sinon M. Silvela, encouragea le canton de A'alence, au milieu de Valence même, chaude encore du sang des victimes sacrifiées par la féroce anarchie? C'est lui qui divisa les Marches espagnoles en Marches administrâmes ou non administrables par elle? mêmes aux dépens de l'égalité fondamentale. C'est lui qui promit aux Basques et aux Catalans de leur donner un gouvernement spécial, laissant au milieu de ces deux régions l'Aragon comme une fête coupée. M. Silvela s'est adjoint le général que tous les régionalistes acclament. M. Sifvela désigne comme ministres ceux qui rêvent la réalisation d'une patrie catalane, autant pour l'état civil que pour l'état politique et au profit de la réaction. Nous savons tous ce que dit ou veut dire M. Silvela quand il parle de mettre la Constitution de l'Etat en harmonie avec le Code pénal. 11 veut dire que les anciens partis légaux et illégaux du commencement de la réaction vont ressusciter; qu'il limitera au moyen de règles absurdes le droit de penser et d'agir; qu'il restreindra la liberté de la presse; qu'il opposera beaucoup d'artifices au droit de réunion, ainsi qu'il se fait aujourd'hui; qu'en un mot il altérera à son gré toutes les libertés et suscitera une épouvantable réaction. Et qui pourra douter désormais de l'influence du Vatican? Nous sommes bien forcés d'y croire, puisque nous vovons le généralissime chrétien élever dans ses mains l'épée que lui remit Nocedal et qui est semblable en tout point à un cimeterre sémite; puisque ceux qui voulurent exiger un billet de communion des maîtres d'école diri- — -lit l'enseignement ; puisque les intègres, plus que les carlistes, forment la majorité intellectuelle; puisque ceux qui se qualifient partisans de l'union ne trouveront pas les obstacles que leur suscitait le talent et la volonté de Canovas au sein de la famille royale; puisque vont (m uber sur nous, comme les mouches sur les cadavres, tant et tant de moines philippins qu'ils perdront nos provinces par leurs connivences carlistes, comme ils mit perdu nos colonies par leur despotisme brutal. Laissant de côté les questions et les problèmes de la politique espagnole, jetons maintenant les yeux sur les questions capitales qui nous intéressent tous. car si elles n'occupent pas Lui le la terre dans sa triomphale marche à travers l'espace, elles retiennent du moins la société par le mouvement de la politique et par l'esprit des temps, dans son continuel progrès. Au moment où personne ne s'y attendait, l'Italie apparaît
soudain clans le golfe du Petebili, tout près de Pékin, exigeanl pour elle une part très importante dans le partage de la vieille et céleste Chine. L'on prétend que l'Angleterre a beaucoup contribué à cette évolution militaire et coloniale de son amie l'Italie, qui, soit qu'elle fraternise avec les premiers soumis uu monde, comme les Allemands, soit avec les premiers marins du globe, comme les Anglais, semble par là essayer de se relever du désastre d'Abyssinie et vouloir s'emparer d'une colonie enviable. Certes l'Angleterre ne peut pas faire moin- que de procéder ainsi, dovant l'attitude de la Russie dan- l'extrême Orient, et il faut bien qu'elle ne soit pas prise au dépourvu. Dans la défense et la
surveillance du nord de l'Inde, elle est, en effet, toujours nacée
d'une irruption moscovite, comme dans la possession du territoire de Port-Arthur, couvert de neige une partie de l'année, ei dans l'occupation de la Mandchourie. Le développement gigantesque des chemin- de fer transsibériens exigeait, soil qu'on travaillât à des embranchements relatifs aux projets de chemin de fer du Candahar, soit que l'Angleterre invitât ses alliés à entrer en Chine. Que la Russie évalue donc le total approximatif des forces navales des Etats-Unis jointes aux forces navales de l'Italie et du Japon, puisqu'elle les force à surveiller continuellement ses tentatives démesurées, tendant à développer encore son vaste empire. Tout nous fait donc redouter un conflit dans l'Orient de notre planète : la guerre des ïagals; les lamentations continuelles du commerce en Europe, causées parle manque de sûreté territoriale de Manille ; cette révolution de peuples et d'Etats ambitieux, soit sur le fleuve Azur, soit sur le fleuve Jaune; les difficultés suscitées dans les sables nubiens ei dans les mers persiques entre la France et l'Angleterre; la continuelle inquiétude des Yankees devant les Germains; les tueries sur le Yemen; les cruautés horribles commises parles vainqueurs dans les campagnes dévastées de Moldavie, les pérégrinations du grand flibustier austral en Afrique; enfin, ces armements gigantesques qui nous menacent d'un incendie planétaire, semblable à un déluge de fer et de ï<^\\.
Et la situation n'est pas meilleure en Orient qu'en Europe. Depuis que le Sultan a été victorieux en Thessalie et a perdu la Crète, son inquiétude ne ces^e pas. 11 s'arme tant qu'il le peut pour défendre par la force s'il le faut l'empire que la Providence lui enlève. En se souvenant de la question d'Albanie, on peut assez savoir quel est le vent d'insurrection qui s'élèvera sur le sol de la Turquie. Que les Albanais appartiennent à telle ou telle religion et soient de telle ou telle origine, depuis que les anciens Kleftes chrétiens se distinguèrent dans la défensQ de la Grèce, on peut appeler sans exagération ton- ceux (fui, à l'ombre du Koran, restèrent sous la domination du Calife, les chiens du sérail. En Turquie, les questions surgissent par séries, se développant chacune à part, mais gardant toute- entre elle- une corrélation indubitable.
La question moldo-valaque naquit la première, puis vint la question de Bosnie. La question bulgare -'«'leva à son tour, puis la question cré-
toise, puis la question arménienne, puis la question macédonienne. Car en Turquie se renouvelle un phénomène, ou pmtôt une série de phénomènes, dont la répétition qui est un vrai système, constitue et réveille les forces motrices d'une loi morale.
Toute question turque suscite un désaccord profond entre le Calife héréditaire et ses vassaux historiques. Ce désaccord, une fois né entre ces facteurs naturels, le Sultan triomphe toujours et rejette à l'esclavage ceux qui ont été placés sous sa terrible domination.
Mais quand l'Europe intervient par n'importe quelle voie, la victoire, quoique ayant d'abord souri au cimeterre du tyran, se prononce tôt ou tard en faveur de ses peuples. Pendant que la question macédonienne se traitera entre la Macédoine et le Sultan, la stabilité de la victoire continuera ; mais sitôt que l'Europe interviendra par n'importe quelle voie, la Macédoine sera libre. C'est ainsi que le Sultan a perdu la Bessarabie, Chypre, la Roumélie orientale et occidentale, la Grèce avec ses îles Ioniennes, l'Herzégovine, presque tous les Balkans, Dulcigne avec une partie de l'Albanie, malgré la défense héroïque de ses robustes montagnards; Tunis, la Nubie et l'Egypte, et il est destiné, comme l'a prédit un de ses prédécesseurs, à perdre, ainsi qu'Augustule, tout son vaste empire.
Il y a un grand nombre de personnes qui croient, en ce qui concerne la Turquie, qu'en y détruisant l'absolutisme et en y établissant une ou deux Chambres à la manière des Etats européens, l'empire mahométan pourrait se sauver et même compter parmi les nations favorables au progrès et fidèles à l'humanité. Cette tendance politique ne me semble pas nouvelle. Il y a six siècles qu'elle fut personnifiée et soutenue, en un effort gigantesque, par le chef de la jeune Turquie, le martyr Midhat, qui roula avec son idéal depuis les limites de la Sublime- Porte jusqu'aux cachots de l' Asie-Mineure, où il vécut d'une vie d'angoisse et mourut d'une mort affreuse et obscure. Aujourd'hui, la jeune Turquie existe comme il y a vingt-cinq ans. Ce parti est formé par une société nom breusè de conspirateurs, qui réside à Genève, publie un journal et promet de régénérer la Turquie par la liberté. Il doit triompher dans une révolution prochaine si elle est bien préparée. Je ne crois pas à de tels événements chez les peuples qui sont habitués à la servitude. Pendant la minute suprême de toutes les décadences, au milieu des crises mortelles de tous les temps, l<»rs de la ruine de toutes les grandes idées, apparaît toujours une secte extraordinaire, qui veut animer de vieux symboles, -les institutions tombées, des lois mortes au moyen des principe- nouveaux de l'esprit humain, sortis de son éternelle rénovation et de son éternelle jeunesse. Et cela me parait chimérique, c'est vrai, niai- sublime. Ce sang nouveau, répandu par une transfusion artificielle dan< les veines d'une vieille société, lui occasionne une surexcitation terrible, semblable à une lièvre qui la pousserait à la ruine et qui lui donnerait la mort. Le paganisme se réveilla aux ive etv" siècles, comme aujourd'hui la religion de Mahomet. Les idoles avaient perdu la splen-
deur de leur figure et tombaient en ruine, d'après les progrès de ce facteur de la vie supérieure qui s'appelle l'esprit. Et Julien prétendait renouveler des dieux et des idées comme aujourd'hui cette société mahométane, innovatrice et radicale, qui veut renouveler les croyances du Koran par le filtre magique d'une nouvelle philosophie et la force motrice d'une nouvelle politique. Travail inutile ! Le paganisme a été tué par cette rénovation, comme aujourd'hui mourra la religion de Mahomet, que l'on essaie de ressusciter. La théocratie turque ne se renouvellera jamais, malgré les bonnes intentions des Chambres et des collèges de ses soffas, et l'omnipotence de ses califes. Il y a chez tous les peuples des institutions flexibles qui s'accommodent à l'esprit des siècles passés comme à l'esprit du siècle présent, et aussi bien à l'inflexibilité des classes aristocratiques qu'à l'inflexibilité de nos démocraties. Les Républiques très aristocratique de Venise et très démocratique de Florence confirmeront nos paroles, montrant par leur exemple l'évidence d'une telle vérité. Mais les théocraties souffrent d'une rigidité si grande et il n'est pas possible qu'elles se renouvellent. La Turquie et son Califat, le Califat et son Koran, le Koran et son fatalisme sont inéluctablement condamnés à vivre et à mourir ensemble.
Des empires beaucoup plus solides, mieux assis sur leurs bases, d'une malléabilité qui leur permet d'aspirer à tous les idéals, et dont la robustesse peut se prêter à tous les progrès sont également menacés de dissolution; tel est l'empire d'Autriche. Pourquoi n'en arriverait-il pas de même à l'empire turc? L'Autriche paraît traverser aujourd'hui une crise de paix. Le ministère Banffy, poursuivi par les obstructions des dissidents, des nationaux et des séparatistes dans le royaume de Hongrie est tombé par suite de l'impossibilité matérielle qu'il eut à diriger le char parlementaire enrayé par les abstentions; il s'est vu impuissant à renouveler ses anciens traités avec l'Autriche, et un gouvernement de conciliation et de paix lui a succédé. Szell, représentant de toutes les fractions du parti libéral, qu'il a réussi à fondre dans un même creuset politique comme l'artiste qui combine les couleurs qui lui sont indispensables pour peindre ses tableaux, s'est présenté avec un ministère par lequel doivent être terminées toutes les rivalités puisque tous les rivaux s'y trouvent compris. L'expérience d'une longue vie et les enseignements de notre histoire contemporaine nous font mieux comprendre des combinaisons politiques comme celles des Autrichiens et des Hongrois, apaisant momentanément les passions pour les faire plus tard éclater avec plus de violence.
Prague, si semblable à Pesth par ses problèmes nationaux et par la corrélation des idées tchèques avec les idées autrichiennes, s'est beaucoup effrayée parce que ses conscrits se sont présentés parlant seulement la langue germanique. C'est une situation bien triste que celle des peuples variés de l'Autriche sans volonté aucune pour se maintenir unis et sans forces pour se séparer! Cependant, pour le moment il semble que tout
est arrangé ; Szell a promis à l'Empereur de renouveler le pacte fondamental et l'ensemble des éléments nécessaires à la vie du gouvernement et à la constitution d'une majorité. Quand il s'est présenté à la Chambre, une salve nourrie d'applaudissements a salué sa venue et Fa maintenu à la tète des affaires. Maisla Chambre n'a pas voulu s'arrêter là; cette fraction du Congrès ne s'est pas tenue pour satisfaite en applaudissant le ministre: elle a aussi salué par ses applaudissements unanimes son programme politique. A l'intérieur, il se résume brièvement en la rénovation du compromis autrichien et hongrois, et à l'extérieur a rendre hommage à la"Triple Alliance.
J'ai passé quelques jours d'angoisse en apprenant les nouvelles de l'aggravation de la maladie du pape Léon XIII, pour lequel j'ai toujours eu un véritable culte religieux. Cette affection s'est beaucoup diminuée dans mon cœur de patriote par suite des procédés du pape envers l'Espagne durant la dernière guerre où, s'il ne fut pas notre ennemi déclaré, il ne s'est pas montré cependant notre loyal ami. L'ordre donné dans les salons du Vatican à l'évêque de Barcelone de proposer à l'Espagne sa renonciation à ses droits sur Cuba ; le moment inopportun choisi pour une intervention offerte par le pape lui-même; l'autorisation qu'il a donnée au clergé des Etats-Unis de faire des prières orthodoxes pour le triomphe de l'Union sur nos Antilles ; l'abominable procédé du clergé cubain, qui baissa si facilement la tête devant le joug étranger; les distinctions accordées à l'évêque d'Irlande, alors que ce prélat batailleur commettait le crime de louer publiquement cetEspagnolrenégatqui s'appelle Calixto Garcia ; les conseils donnés aux moines des Philippines pour qu'ils se réconciliassent unanimement avec les nouveaux conquérants après que ceux-ci eurent ruiné et perdu l'Espagne ; tout cela fait que, comme Espagnol, je ne puis avoir pour Léon XIII la vénération que j'ai pour lui comme libéral, parce qu'il a maintenu l'indifférence du pontificat devant toutes les formes de gouvernement, et le principe de la souveraineté populaire tel que devait ]e soutenir le docteur angélique. La réconciliation on Fiance du clergé avec la République est un service inappréciable, qui a confirmé, encouragé la marche du progrès vers la réalisation et l'accomplissement de notre idéal humain. Aussi, tous les libéraux doivent se réjouir en apprenant que le pape est hors de danger.
La réaction en Espagne. — Quatre sortes de réactions. — La réaction religieuse. — Symptômes de guerre civile contenus dan? cette réaction. — Evénements qui éveillent et confirment de si tristes suppositions. — L'unité nationale. — Existence de notre nationalité.— Destinée malheureuse des peuples désunis. — Les Républiques grecques. — Les Républiques italiennes. — La République hollandaise. — Mouvement vers l'unité chez les vieux peuples républicains. — Le mouvement saxon. —Le mouvement helvétique. — Disgrâce et éclipse de la République espagnole expliqués par l'insurrection cantonaliste. — Affligeant spectacle offert par l'Espagne dans cette crise de désa; tion et de séparatisme. — 'loup d'œil sur la politique européenne. — Questions militaires en Allemagne, en France, en Angleterre. — Expansion coloniale de l'Italie. — La prise de San Moun en Chine. — Difficultés entre le Céleste Empire et l'Italie au sujel des affaires chinoises. — Questions internationales. — Conclusions.
Le nouveau ministère espagnol continue à vouloir effacer les taches réactionnaires qui proviennent de son fait et à se présenter comme un parfait modèle de respectueux serviteur de la liberté. Je crains fermement que ses efforts ne parviennent pas à me convaincre; ils sont plutôt de nature à me confirmer dans l'entière conviction de mes jugements sévères. Je vois dans ce ministère quatre réactions, et chacune d'elles me semble chargée de périls : la réaction doctrinaire, renfermée dans les menaces de Silvela et des siens au code pénal : la réaction prétorienne, contenue dans les façons dictatoriales et boulangistes du général Polavieja; la réaction ultramontaine, si variée de forme et de caractère, personnifiée par M. le marquis de Pidal; enfin, la réaction régionaliste entrée dans le gouvernement avec un personnage aussi attaché aux vieilles doctrines féodales que M. Duran y Bas, le jurisconsulte barcelonais; de toutes ces réactions — je l'ai dit cent fois et je le répète encore — celle qui m'inquiète plus spécialement, c'est la réaction régionaliste. Les autres menacent la liberté qui renaît et se reconstitue aisément, après de longues éclipses ; la dernière peut porter un coup mortel et produire la décomposition de la patrie, qui, jamais, ne se reconsti tuerait. Depuis que Polavieja a promis les cinquante ententes économiques entre les provinces et l'Etat en détruisant l'unité du Trésor, nous sommes sortis des voies naturelles. Les villes les mieux administrées demandent une autonomie très anarchique. L'utopie communaliste, sous couleur d'une décentralisation équivalant à une déroute, promène sa torche incendiaire de toute part, suscitant à la fois les rêveries cantonalistes et carlistes. La députation de Guipuzcoa réclame que les conscrits ne sortent pas de son territoire et n'aillent pas dans les autres régions; voilà déjà la négation de l'armée. La députation de
Biscaye demande que même les archivistes soient Biscayens. Chaque classe sociale envisage avec égoïsme ses intérêts et croit, dans son égoïsme, représenter, elle seule, la société entière. Le producteur se sépare du commerçant comme si l'un ne créait pas les produits et si l'autre ne leur donnait pas leur complément avec le mouvement des échanges. Un alcade nommé par le gouvernement à Barcelone rompt ou déclare rompue l'unité nationale parce que, d'après lui, la masse cérébrale de Catalogne pèse plus que la masse cérébrale du reste de notre population. Ainsi, la séparation déjà ne cherche pas, comme en d'autres temps, pour se justifier, les intérêts et les souvenirs et les croyances diverses; elle base le délit de lèse-patrie sur les signes mêmes de la nature et un médecin, aujourd'hui barcelonais, qui, circonstance assez singulière, est né à Mexico et a été nommé alcade par le gouvernement, déclare que des crânes aussi supérieurs que ceux des catalans ne peuvent être réunis à des crânes aussi ordinaires que les nôtres. Franchement, bien qu'à première vue tout ceci semble une délirante absurdité, on ne saurait méconnaître les germes de ruine qui nous menacent et que de toutes nos forces il faut que nous détruisions.
Au-dessus de tout, très haut, nous plaçons l'unité nationale parce que. chez les peuples, il est un sentiment qui passe avant tous les sentiments, un intérêt qui passe avant tous les intérêts, une idée qui passe avant toutes les idées : en un mot, le sentiment, l'intérêt, l'idée de la patrie. Et la pairie n'est pas seulement le foyer étroit où fut posé notre berceau, l'arbre solitaire qui nous prêta son ombre dans nos jeunes ans, le champ où nos premières illusions voltigèrent comme des papillons aux mille couleurs, encore le temple où nos premières prières se perdirent comme les nuages de myrrhe et d'encens; la patrie est plus que tout cela : c'est la Péninsule si belle, étoile du soir pour les navigateurs phéniciens, bienheureux Elysée pour les poètes classiques, Eden pour les Arabes, la Péninsule dont la terre nourricière donnait à vivre à cette illustre race celto-ibérique, aussi forte que le chêne du nord, aussi flexible que le palmier du midi, race qui illumina avec un rayon de son intelligence les ténèbres des derniers temps du monde ancien; qui civilisa les tribus germaines, avant tout autre peuple, sans en excepter l'Italie; qui à la période du mysticisme, de la macération. communiqua aux membres inertes de l'humanité la chaleur de la vie, la lumière de la science, la sève de la nature par l'infusion en leurs veines du génie de l'Orient; qui eut, une liberté d'aussi illustre grandeur que la liberté anglaise, et une démocratie aussi énergique et aussi raisonnable que le- premières démocraties de l'histoire; qui. au moment où l'esprit moderne prit son essor, créa, semblable à la divinité, pour l'homme nouveau et pour l'idée nouvelle, ce pays merveilleux, devenu un Paradis Perdu par la faute des gouvernants, et de nouveau revenu en son rang par la rédemption du progrès humain; race jamais accessible à la décadence, jamais pourrie parle virus de l'intérêt et de l'égoïsme,
fanatique si l'on veut, aventureuse, audacieuse, inquiète, indocile, mais des plus courageuses, énergiques, héroïques, sublimes, laracedes réveils çubits et des hauts faits incroyables; la race des guerres épiques de l'Indépendance el des héroïques sacrifices pour les idées; même sans ces qualités et sans ces grandeurs, cette race el ce pays confondus, identifiés en un seul esprit, en une seule entité, sou- ce nom magique d'Espagne, mériteraient denous amour et adoration, parce que l'Espagne est notre sainte, notre éternelle, noire féconde mère.
Les nationalités existent; ce sont des organismes supérieurs à tous les organismes sociaux. De même que l'esprit humain existe, de même existe l'esprit national. La nationalité existe en politique parce que le progrès peut être multiple, les institutions variées, et que le progrès et les institutions doivent tenir du caractère el du génie national. Il y a une nationalité artistique parce que l'artiste le plus original ne pourra ni dans ses tableaux, ni dans ses statues, ni dans ses monuments, négliger le cachet de sa race, de son pays et de son histoire. Il y a même une nationalité jusque dans les hautes sphères de l'idée parce que Ton ne saurait penser sans le secours du langage, et Ton ne saurait parler et écrire correctement que dans la langue de la mère patrie, verbe éternel des idées. Il est une communauté d'origine, de race, de coutume^, de souvenirs, d'histoires, d'espérances, d'inspirations artistiques, toutes choses qui ne peuvent se perdre, qui ne peuvent se diminuer, étant donné qu'elles composent le plus riche trésor do notre vie. Et l'unité nationale est un principe d'indiscutable évidence, de force incontestable. Le monde chemine vers l'unité. Le christianisme fut un progrès incontestable sur les religions antiques parce qu'il maintenait ces deux unités : l'unité de Dieu et l'unité de l'homme; la monarchie fut un progrès sur la féodalité parce qu'elle élevait au-dessus de la guerre l'unité de l'autorité; la Révolution fut un progrès sur la monarchie parce qu'elle établissait une plus forte unité, l'unité du droit. Pour les démocraties et les républiques, certaine organisation administrative qui s'est élevée ici à la question des questions n'est pas essentielle. Sous le dogme de la souveraineté nationale, sous l'unité de l'Etat, fort bien s'établissent les autonomies possibles, la décentralisation nécessaire, sans qu'elles puissent ni blesser ni ébranler l'unité fondamentale et éternelle de la patrie. Dans la vie de la société, il advient comme dans la vie de la nature. L'on peut tirer d'organismes imparfaits et inférieurs des organismes vivifiants; l'on peut diviser certains annelésen plusieurs annelés ou du moins en plusieurs morceaux qui gardent vie et mouvement; de même certains insectes peuvent se segmenter en plusieurs insectes; mais l'on ne peut fragmenter, séparer les organes fondamentaux du corps humain sans produire immédiatement la mort. Les grands organismes sociaux déjà formés, les nationalités ne peuvent se décomposer. Pardessus tout, elles ne peuvent former d'autres organismes politiques, d'autres nationalités, Ce qui peut arriver, ce qui
arrive réellement, c'est que les nationalités déjà formées, les nationalités déjà indépendantes s'unissent, se fédèrent avec d'antres nationalités déjà formées, avec d'autres nationalités déjà indépendantes. Par ce moyen, les nations libres et indépendantes peuvent et doivent s'unir ; par ce moyen les grandes confédérations européennes peuvent et doivent se fonder.
Mais diviser une nationalité déjà formée en d'autres nationalités, parvenir en un jour, en une heure à former un pacte social entre des peuples et des individus, c'est une utopie qui, ainsi que je l'ai dit en une nuit solennelle et ainsi que je le répète aujourd'hui, est demeurée consumée dans le vorace incendie de Carthagène. Pendant que le mouvement de la civilisation générale tend à l'unité, par contradiction et contre le sentiment individuel, ici ce mouvement tend à la séparation ; de graves tendances séparatistes surgissent qu'il convient de combattre à tout prix. Une idée des plus fausses est répandue : l'idée que les Républiques où les liens de l'unité sont faibles vivent un long temps. L'histoire ne cesse de clamer que si dans l'antiquité, et au Moyen-Age, la monarchie a prédominé sur la République, ce fut parce que les Républiques en général manquèrent de cette cohésion intime et de cette unité suprême qui, sans préjudice de la variété naturelle, grandit et fortifie les États. Le monde perdit son académie, son école, son gymnase, le centre de toute culture, quand il perdit les Républiques grecques, mères des héros, tutrices des arts, déesses des idées. Et les Républiques grecques s'éclipsèrent d'abord et disparurent ensuite à cause de leurs partis séparatistes, de leurs divisions intérieures. Leurs grands hommes ne comprirent jamais qu'il ne suffisait pas d'être de Sparte, de Corinthe, de Thèbes, d'Athènes et que, pour sauver la liberté et la République, il fallait avant tout être de la Grèce. Les rois macédoniens triomphèrent des démocraties helléniques moins par la force propre de la monarchie que par les dissentions intestines de leurs ennemies inquiètes, de leurs illustres victimes, qui, en tombant, éteignirent la lumière de la science fX de la liberté dans l'ancien monde. La gloire du plus grand et du plus illustre des orateurs ne tient pas autant à la sobriété de sa parole, au naturel dé son éloquence, aux splendeurs de ses discours qu'à l'éveil sur la ruine de tant de peuples illustres et sur les rafales de tant de tempêtes déchaînées, de l'idéal de l'unité de la Grèce, de l'unité de la patrie, v;i incue à Chéronée pour n'avoir pas su incarner en la vivante réalité de sa politique le verbe lumineux de la plus haute éloquence.
La vie de la Grèce se ranima et la civilisation se rénova quand les Républiques italiennes, avec l'étoile de l'art sur leurs fronts, surgirent dans le déluge des invasions germaines. Elles réhabilitèrent le travail et l'opposèrent à la guerre; elles fondèrent une politique indépendante des familles rovales H des cabales courtisanesques; elles conduisirent à
la vie et éduqùèrent à la liberté ces peuples de héros, d'artistes, de poètes, qui ont bâti, sur le sol mouvant de la lagune adriatique et sur les sables des rivages méditerranéens, Venise l'orientale, avec, ses palais revêtus de mosaïques polychromes, Gènes, la cité de marbre avec ses monuments énormes et, sur les bords de l'Arno, Pise l'illustre, avec ses tombeaux au milieu desquels semble pointer l'aube du jour de l'éternité, et Florence la savante, qui rappelle la splendeur cl la beauté d'Athènes; elles eurent le génie de la divination dans les grandes découvertes et les navigations, le génie de la poésie dans les plus grandes œuvres épiques et lyriques du Moyen Age; elles mirent le ciseau dans la main de ceux qui sculptèrent les portes du Baptistère de Florence et portèrent comme un reflet de la sculpture antique aux sommets du tombeau de Médicis; elles présentèrent les pinceaux à ces artistes extraordinaires qui ont illustré la Renaissance et qui ont donné à la forme humaine, écrasée parla macération et la pénitence, sa vigueur première et sa beauté : toutes gloires, toutes grandeurs qui disparurent à cause de leurs inimitiés, de leurs haines, de leurs guerres, parce qu'à l'alliance avec les démocraties ennemies elles préférèrent l'alliance avec l'empereur ou avec le pape, parce qu'elles appelèrent contre leurs infortunées rivales le barbare et l'étranger, ressemblant dans leurs erreurs comme dans leurs miracles à la Grèce antique, vivant de sa vie d'inspirations, et expirant de sa même mort.
Une République s'établit en Europe avec ce caractère d'indépendance unitaire et de demi-séparation des Etats — ce qui se rêve ici — et cette République n'est autre que la République hollandaise; pour chercher une ombre d'unité, elle commença à placer à sa tète une monarchie hypocrite et finit par se transformer en monarchie définitive. De même, les plus anciens peuples républicains du monde marchent vers l'unité; le peuple des Etats-Unis, en Amérique, et le peuple de la Confédération helvétique, en Europe. Le peuple américain a, dans son histoire, traversé trois périodes critiques : la guerre de l'indépendance, la convention de Philadelphie et l'avènement de Lincoln. Ces trois périodes marquent trois efforts pour l'unité fondamentale de cette République. Dans la première période, les descendants des anciens puritains, les démocrates, les évangéliques s'unissent avec les descendants des anciens chevaliers, les aristocrates, les. épiscopaux, pour rompre le joug de la monarchie et établir les Républiques qui surgissent d'abord sous le ciel du Nouveau-Monde. Mais les rivalités récentes entre les colons, peu experts dans la politique, attentionnés à leurs intérêts locaux, orgueilleux de la souveraineté des Etats, individualistes par tradition et tempérament, exagèrent le régime hollandais, la demiséparation des provinces; ainsi, il en résulte, en quelques endroits, l'anarchie démagogique, en d'autres endroits, l'arbitraire oligarchique, partout la pauvreté, l'irrégularité dans la perception des impôts, la guerre détestable entre les partis, le manque de crédit au dehors et le déshonneur au dedans. Enfin, la convention de Philadelphie vient sou-
mettre tant de forces dispersées, unifier tant d'Etats différents, pacifier tanl de guerres locales, en fondant l'unité de la nation. Toutefois, dans celle seconde période de progrès, trop de latitude a été laissée aux Etals dans leur gouvernement; et de celte excessive latitude naît un double mal, susceptible de causer la ruine de la confédération américaine; ce double mal, c'est le germe séparatiste qui énerve les forces de la République, c'est la consécration de l'esclavage qui la pourrit et la démoralise. Alors, vient la grande crise, la crise de la dernière guerre civile, et l'unité de la pairie, l'unité de la République, l'unité du droit, se dresse pour châtier les Etats-Caïns et briser les chaînes pesantes de trois millions d'esclaves. Et depuis lors, le gouvernement national n'a reculé devant aucun moyeu, aucun sacrifice pour maintenir l'unité dû droit humain, l'émancipation des noirs et l'unité nationale; il a rudement châtié les Etals séparatistes et rebelles, parce qu'il sait que la rupture de l'unité serait la ruine de la démocratie en Europe et en Amérique.
Et ce que je dis de l'Amérique, je le dis de la Suisse. Le peuple helvétique a eu aussi ses trois moments critiques, trois dates qui sont comme les jours de sa genèse : 1818, 1848 et 1874. En 1815, la Sainte- Alliance des rois, que dirigeait la réacliqn européenne, voulut en finir avec celle République au congrès de Vienne. Les histoires racontent que l'heureux appui du chef de la diplomatie réactionnaire sauva la confédération. Mais, afin qu'il n'eût ni force, ni vigueur, ni grandeur, on établit un régime séparatiste, un régime hollandais qui, en peu de temps, avait porté ses fruits de mort; dans les Etats protestants, c'est l'oligarchie aristocratique; dans les Etats catholiques, c'est la tyrannie religieuse, la pire de toutes les tyrannies imaginables. Les penseurs et patriotes convinrent de cheminer vers l'unité politique et vers l'uniformité des droits. Lesquels s'opposèrent à cette transformation? Comme en Amérique, les Etats du Sud, en Suisse, les Liais du Sundcrbun; comme en Amérique, les Liais esclavagistes, en Suisse, les Etats théocratiques. Enfin, la révolution de 1848 consacra l'unité de la nation, la victoire de la démocratie. Mais l'autonomie excessive laissée aux Elats dans celle Constitution amena des violations au pacte fonda-
ulal, des al laques à l'inviolabilité de la conscience, l'orgueil oligarchique dans quelques Etats, la tyrannie religieuse dans d'autres. Enfin, la dernière revision a accordé plus de liberté aux citoyens et plus de force au gouvernement.
Oui ne sérail convaincu par l'évidence de ces exemples? Chez nous, le peuple semi-séparatiste par excellence est le peuple basque. Et qu'on le remarque, si on excepte cette ville hors de pair dont l'héroïsme fait notre orgueil, qu'admire et qu'envie l'étranger, la Saragosse de la liberté, si l'on excepte les cités où domine l'esprit moderne, ceux qui
sont nés sous l'arbre de Guernica, le plus ancien monument de la démocratie dans le monde, ceux qui onl sauvé de toutes les invasions leurs Républiques, les rendant aussi fortes que les montagnes contre lesquelles se brisent les flots déchaînés de la mer Cantabrique, ceux qui se sont gouvernés eux-mêmes avec les institutions peut-être les plus fédérales de la terre, pour attachés qu'ils soient à leurs autels et à leurs idoles, pour séparés qu'ils aient été en un temps de l'esprit moderne et de l'unité nationale, bien qu'ils ne respirent pas l'air chargé d'oxygène que respire notre conscience, ceux-là ont fait de leurs rochers que nous saluons comme le siège des éternels municipes, les dolmens ensanglantés où fut sacrifiée la liberté: ceux-là ont fait de leur arbre, chanté par les poètes et célébré par les orateur- républicains, le vénéneux mancenillier de la démocratie; ceux-là ont forgé avec les fers qu'ils avaient juré d'employer à la défense de leurs libertés des épées contre nos cœurs, des chaînes pour nos bras; pendant trois guerres civiles successives, ils furent les esclaves d'un roi absolutiste et les parricides assassins de la patrie. Au fond de la guerre basque, il \ a une tendance séparatiste de même qu'au fond de la guerre canfonaliste, il y a une autre tendance séparatiste. Les deux utopies se confondent quant aux résultats : les deux sont également funestes. Il y eut des jour-, au printemps de lNTd, pendant lesquels nous avons cru à la complète dissolution de notre Espagne. L'idée de la légalité s'était perdue à un tel point qu'un employé quelconque de la guerre s'emparait de tous les pouvoirs et le notifiait aux Cortès; ceux qui avaient la charge de faire et d'appliquer les bus désertaient leur devoir et se soulevaient ou sonnaient à toute volée contre la légalité. 11 ne s'agissait pas abus, comme en d'autres occasions, de remplacer un ministère excitant par un autre ministère, ni une forme de gouvernement acceptée par une autre: il s'agissait de fragmenter en mille morceaux notre patrie, ainsi qu'il advint lors de la chute du Califat de Cordolie. Des provinces arrivaient le< idées les plus étranges et les principes les plus échevelés. Les uns disaient qu'ils allaient ressusciter l'antique couronne d'Aragon, comme si les formules du droit moderne pouvaient s'accorder avec celles du Moyen-Age. D'autres disaient qu'ils allaient constituer une Galice indépendante, sous le protectorat de l'Angleterre. Jaën se préparait à guerroyer contre Grenade. Salamanque tremblait pour la suppression de sa glorieuse Université et l'éclipsé de sa prédominance scientifique en Castille. Des rivalité- mal éteintes par l'unité nationale pendant de longs siècles surgissaient comme si l'on fût revenu aux temps de barbarie, aux temps des Zégris et des Abencéragcs, des Agramontais et des Yiamontais, des Castros et des Laras. des Gapulet et des Alontaigu, aux temps d'universelle guerre. Des villes insignifiantes, à peine marquées sur la carte, formaient des Assemblées constituantes. Le soulèvement se produisit contre le plus fédéral des ministères au moment même où l'Assemblée s'occupait activement d'un projet de Constitution dont les plus grands défauts provenaient du manque de temps dans la commission et de l'extrême impatience dans le gouvernement.
Alors nous avons vu ce que nous voudrions avoir oublié : des insurrections quotidiennes; des troubles en tous lieux; l'indiscipline militaire; les républicains les plus aimés du peuple tombant sous le poignard dans les rues; les populations pacifiques excitées à la révolte et enfiévrées; la dictature démagogique à Cadix; des rivalités sanglantes de personnes et de familles à Malaga qui occasionnaient la fuite d'une moitié des habitants et la guerre entre les factions dans l'autre moitié; le désarmement de la garnison de Grenade après de cruels combats; des bandes qui sortaient de quelques villes pour se battre ou mourir dans d'autres villes sans savoir pour qui, sans savoir pourquoi ainsi que le firent les bandes de Séville en Utrera; les incendies et les massacres d'Alcoy; l'anarchie à Valence; les factions dans la Sierra Morena; le canton de Murcie se déclarant pour la démagogie et celui de Castellen pour la cause apostolique; les populations Castellanes criant de leurs barricades à la guerre des Communautés, comme si Carlos de Gand eut débarqué sur les côtes du Nord; l'horrible et mystérieuse scène de rixe et de pugilat entre les émissaires des cantonalistes et les défenseurs du gouvernement à Valladolid; la capitale de l'Andalousie en armes; Carthagène en délire; Alicante et Almeria bombardés; la flotte espagnole passant du pavillon rouge au pavillon étranger; les côtes désolées, les navires gardés comme si les pirates fussent revenus dans la Méditerranée ; de tous côtés l'insécurité; nos arsenaux se dissipant en fumée et notre escadre sombrant dans la mer; la ruine de notre sol, le suicide de notre parti et, à la sinistre lueur de tant de folie, dans cette nuit effroyable, la plus triste de notre histoire contemporaine, surgissaient, comme de rapaces oiseaux de nuit du milieu des ruines, les horribles troupeaux de la réaction, déchaînant les plus grands malheurs, prêts à consommer notre esclavage et notre déshonneur et à répartir entre l'absolutisme et la théocratie les membres dépecés de la malheureuse Espagne.
Le risque couru par notre patrie avec la résurrection des utopistes et des utopies régionales, me paraît si grand que tout le temps et tout l'espace consacré à cet énorme thème sont encore trop limités. Mais ayant dit maintenant tout ce qui dans ces circonstances concerne le cas le plus grave de la politique intérieure, nous parlerons de la politique européenne. Déjà ont été choisis les délégués pour discuter en Hollande la question du désarmement, et jamais on n'a parlé si immodérément de l'armement universel. Les frais de la marine anglaise approchent de 700 millions de francs, s'il faut s'en rapporter aux derniers votes du Parlement britannique. L'illustre Goschen, chargé de ce département ministériel, a expliqué les dépenses ostensibles et les augmentations réclamées en une harangue magistrale, comme toutes ses harangues. Cet orateur, entré dans les rangs de l'impérialisme réactionnaire, après avoir abandonné les idées démocratiques libérales, n'a pas endossé, dans le
passage et le changement de sa politique traditionnelle à la nouvelle politique, autant et de si terribles responsabilités que celles contractées par le démagogue et socialiste Chamberlain, parce que jamais il n'eut son audace et son insolence. Si par occasion il a trébuchéei est tombé en manifeste apostasie, le souvenir de la façon avec laquelle il est entré dans les charges imposées par l'opinion publique et son respect pour les idées et les opinions différant des siennes, lui méritent une estime collective très sincère; jamais il n'a incité son rival dans sa manière d'étaler son plumage comme le paon étale sa queue, ses perplexités el sos variations; pour ces choses, Chamberlain avait amassé une ample récolte d utiles et tangibles procédés. Le respectable Goschcn s'est borné à commenter ses projets. Dans ce commentaire, il a dit des choses substantielles et de très lumineux enseignement. 11 n'avait point pensé, d'après son discours, à augmenter les forces maritimes de sa patrie, mais un jour, subitement, il s'est trouvé que la Russie consacrait 200 millions à de nouvelles constructions de navires. Il n'a trouvé d'autre remède que d'augmenter dans une mesure proportionnelle les armements de l'Angleterre. Que ceux qui cherchent les motifs et les causes des énormes dépenses des Anglais soient grandement surpris de la contradiction du Czar, qui propose une diminution des frais de guerre et consacre des millions et des millions à leur augmentation. Aussi n'est-il pas étonnant que dans la presse européenne ait été répandue la grave nouvelle que Nicolas II avait été atteint d'un commencement de trouble dans les fonctions mentales. Le souverain qui propose aux autres jL,tats une réforme sage à laquelle il ne s'astreint pas dans son empire, a pourtant le rigoureux devoir de l'appliquer chez lui avant de la conseiller aux autres. Pour cette raison, il se passera dans la réunion pacifique de La Haye ce qui s'est passé dernièrement au congrès socialiste de Berlin. L'Empereur d'Allemagne n'aime guère le socialisme; pourtant il a réuni les socialistes à Berlin; de même, l'Empereur Nicolas ne veut en aucune façon du désarmement, et il convoque les partisans du désarmement à La Haye.
L'empereur d'Allemagne me semble plus franc et plus loyal dans cette occurcnce que le czar de Russie. Il veut accroître son armée ; comme le Parlement résiste à cette prétention, il n'est pas de moyen qu'il n'emploie pour atteindre son but. Il faut qu'il établisse des intelligences indirectes avec les socialistes et il les établit. 11 faut qu'il fasse des concessions au centre catholique et il les fait malgré les répugnances ataviques des protestants germains envers la vieille Rome pontificale. Guillaume II n'aura ni cesse ni repos qu'il n'ait élevé l'armée allemande à 000.000 hommes. Aussi met-il en pratique tous les procédés susceptibles de conduire à cette fin suprême. Il convient qu'il se montre très sérieux avec le chancelier qui a peu d'activité et d'influence ; il convient qu il se frappe la poitrine comme un dévot quelconque ultramontain devant les éminences grises du Congrès ; il convient, au contraire, qu'il sourie à ces fils de Satan dénommés les socialistes dans leurs ell'orts el
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leurs tentatives pour escalader le trône de Dieu ; il convient qu'il ouvre le sol allemand aux Jésuites, ces réprouvés de la civilisation et de la liberté. Guillaume II accepte toutes les épreuves afin que les députés acceptent le chiffre de 600.000 hommes.
Un esprit très net, doué d'une parole magistrale, dont le bon sens et la simplicité augmentent le mérite intrinsèque, M. de Freycinet, a prononcé un discours athénien devant la Chambre française; ce discours vaut plus par ses insinuations que par son affirmation capitale ; il a démontré que l'excessive quantité de soldats porte plus de préjudice à la guerre qu'il ne lui est favorable : il est nécessaire de moins tenir compte de la quantité des unités années que de leur qualité et de leur valeur.
Mais Guillaume II, très impressionnable, très volontaire, très capricieux, se soucie peu des concessions naturelles que les hommes d'Etat véritables emploient pour surmonter les difficultés, les tourner quand il en est besoin ; il prétend convertir une montagne en une pierre ou même une pierre en une montagne. Le premier mouvement de l'empereur, qui ne réfléchit pas, est irrésistible. Puis il finit par modérer ses prétentions et transige avec la réalité. Chez lui les émotions, en raison même de leur intensité, manquent de durée et sont bien plus loin de la persistance que les gens froids et tenaces apportent dans des émotions moindres mais plus profondes. Il a voulu, à son retour de Palestine, venir dans notre Espagne endolorie et saignante de ses récentes blessures; le projet a semblé périlleux à ses conseillers, principalement au ministre Bulow, mais ils le laissèrent se complaire dans son idée première et puis lui suscitèrent une telle quantité d'obstacles qu'ils l'obligèrent — ce bon Guillaume — à renoncer par conviction au projet qu'il avait caressé avec passion. La politique se compose d'arran gements entre l'idéal et la réalité. Guillaume rêve avoir une armée comme il n'en est pas d'autre au monde; mais il faut qu'il rabatte de ses rêves parce qu'il manque de résolution devant le Parlement et parce que le Trésor est à court d'argent.
Jadis, les principales questions politiques se réduisaient à des questions nationales; aujourd'hui, elles se trouvent au niveau de questions intercontinentales. Nul n'a oublié que dans la région du sud de l'Afrique, il y a un grand flibustier, et que les Africains nomment ce flibustier le Napoléon du cap de Bonne-Espérance également appelé cap des Tempêtes; nul n'a oublié que ce Napoléon du continent noir a envoyé une troupe de pillards et de pirates, à la tête desquels il avait placé le célèbre Jameson, contre la République des Boërs, gouvernée par l'habile el distingué président Krùger; nul n'a oublié que Guillaume, en apprenant cet attentat, expédia un télégramme de secours au peuple envahi, lequel télégramme fut sur le point d'occasionner une rupture entre l'Allemagne el l'Angleterre. Eh bien! le Napoléon de l'Afrique du Sud se trouve aujourd'hui à Berlin comme s'il ne s'était rien passé, par sa
faute, entre l'empereur Guillaume et le gouvernement de la reine Victoria. Le Times, arrivé dernièrement à Madrid, se montre des plus satisfaits de la visite de Cecil Rhodes à Berlin; dans un article épique, il élève cette visite au rang d'un traité d'amnistie entre les deux empires, l'empire germanique et l'empire britannique. Mais, bien que Guillaume II et Cecil Rhodes ne puissent causer entre eux sans toucher à la politique générale, la dernière conversation connue n'a pas l'importance que lui attribue le premier journal d'Angleterre. Cecil Rhodes est allé jusqu'à Berlin pour affaires industrielles et non pour affaires politiques. Comme la Russie établit une voie ferrée de la mer Caspienne aux sables du Pamir, Cecil Rhodes veut construire une voie ferrée du cap de Bonne-Espérance aux sables brûlants du ("aire, mais, en qualité de bon Anglais, plus pratique et plus expérimenté que les Russes, il veut avant le chemin de fer, poser un câble télégraphique entre les deux points extrêmes! Ce télégraphe, de même que la voie ferrée qui le complétera, ne peut pas traverser seulement des territoires britanniques; il faudra qu'il passe par le Portugal à Delagoa, par l'Allemagne dans le Zambèze, par la Belgique dans le Congo. Cecil Rhodes est donc allé à Bruxelles pour assurer le passage de sa ligne télégraphique à travers les territoires du Congo; de même, il est allé à Berlin pour assurer le passage de ses fils à travers le Zambèze. De telles œuvres industrielles sont créées pour n'importe quel motif; l'intérêt aiguillonne l'industrie; c'est indéniable : la pénétration du câble électrique et du rail de fer dans l'intérieur de cet enfer que l'on nomme Afrique, éclaircira bien des mystères, et soumettra en long et en large le malheureux continent.
Si le premier ministre anglais, lord Salisbury, en prononçant son discours célèbre sur les peuples agonisants, fait allusion à la Chine, bientôt se réaliseront ses sinistres pressentiments et s'accompliront ses tristes prophéties. Il est bien vrai que l'orateur ayant entre ses mains le moyen d'accomplir ses prophéties, il n'était pas dans la situation d'entretenir, parmi les peuples, des illusions et des chimères ; les Etals chinois, depuis les derniers événements, tombent à terre avec la même facilité qu'un château de cartes que l'on renverse d'un souffle. Tous nous avons été surpris de la résignation et de l'indifférence avec lesquelles la Chine laissait envahir son territoire par la nuée d'héritiers impatients qui l'ont élevée à la vie et se sont attribués son héritage bien longtemps avant de la porter en terre, ainsi que Dieu le commande toujours à si riche et puissant légataire ; et nous nous expliquions cette manière d'être par la conviction de sa mort. Avec cette pensée contraste le procédé suivi par la Chine vis-à-vis de l'Italie. Quand le ministre italien a annoncé au Céleste Empire qu'il avait pris la baie de San-Moun, le Céleste Empire n'a pas daigné lui répondre. Semblable procédé a profondément blessé le gouvernement italien qui a décidé de réclamer satisfaction de la Chine. Certes, il ne pouvait invoquer aucun droit pour garder le morceau plus ou moins grand de territoire qu'il accaparait. Mais où sont les
droits de la Russie sur la Mandchourie et du Japon sur les îles Pescadore^ sinon dans le caprice volontaire des accapareurs et dans leur heureuse réussite ? Dans le monde, jadis, il n'y avait pas de droit contre le droit- aujourd'hui, il n'y a pas de droit contre la force. L Angleterre expédie'des patentes de course à tous ceux qui désirent un morceau de la Chine. L'Italie ayant témoigné ce désir, elle lui a cédé la proie convoitée Gaulant plus que, par anticipation, elle est couverte par Kassala,
ion de l'Erythrée
et qu'elle pense se couvrir davantage par la possessu qu'elle demande à l'Italie pour réprimer les amhitions de lAbyssmie toujours alliée de la Russie. Préparons-nous à voir disparaître la Chine et son empire sous la secousse que lui a donnée le Japon, de même que la Médie disparut sous l'attaque de la Grèce, de même que Carthage disparut sous l'attaque de Rome, de même que Rome disparut devant les Germains, de même que tôt ou tard disparaîtront tous les empires qui s'opposent à la liberté humaine et au progrès universel.
La politique sans politiciens et les politiciens sans politique. — Désorganisation universelle, conséquence d'un même sophisme. — Formation du nouveau parti commandé par le ministre de la guerre. — Apparition de l'utopie régionaliste. — Dangers qu'elle contient et malheurs qu'elle cache. — Les Etats-Unis. — Châtiment de leurs victoires. — Cubains et Philippins vis-à-vis de leurs nouveaux maîtres. — Perte du caractère paciflque et républicain de l'Amérique. — La confédération saxonne. — Le Transwaal. — Le Nicaragua et son canal. — L'Orient de notre Europe. — Bulgares et Turcs. — Malheurs du sultan. — Solution des problèmes orientaux. — Conclusion.
Lorsqu'on se prend à réfléchir sur les idées et les personnages qui, à, la faveur de la dernière crise, ont triomphé en Espagne, on ne peut échapper au profond sentiment inspiré par l'étrange surprise que produit tout ce qui pèche par la logique — les sophismes manquent toujours de logique — et échappe, ainsi les mystères, à une explication plausible. La politique a ses catégories métaphysiques à la force desquelles elle ne peut certainement échapper; de même, la matière est régie par des lois à l'obéissance desquelles elle ne peut, en aucune façon, se soustraire. Tout ce qui existe est soumis aux lois de l'être, depuis la pensée idéale qui se moque, dans l'esprit, de l'espace, jusqu'au corps matériel qui a besoin d'extension et disparaît dans le temps. Et si tout ce qui est obéit aux lois de l'existence, tout ce qui se meut obéit au code de la mécanique céleste qui exerce la même action et sur les masses énormes et sur les atomes impondérables. Et si tout ce qui est obéit aux lois de l'existence et tout ce qui se meut au code de la mécanique céleste, tout ce qui vit obéit aux lois de la chimie qui sont les mêmes pour l'eau avec les combinaisons de l'hydrogène, gaz prédominant dans l'eau, que pour l'éther avec les combinaisons de l'oxygène, gaz prédominant dans l'air, que pour l'acide carbonique, gaz prédominant dans le feu. Qui donc ignore que la vie humaine est une combustion dans laquelle l'oxygène est absorbé et l'acide carbonique rejeté, à l'inverse de la vie végétale où, aux baisers de la lumière, l'oxygène est rejeté et l'acide carbonique absorbé? L'Etat est régi par des lois comme tout ce qui existe; on nomme politique la science et la connaissance de ces lois. C'est ainsi que nous l'avons réglé entre nous ; nous avons fait table rase de la science qu'Aristote dénommait politique pour conserver le gouvernement et le régime des villes, et nous entrons dans l'Etat, dans les lois, dans tout ce qui a une nature propre et un objet déterminé en discréditant le nom et l'emploi de politicien. Que diriez-vous de l'Université sans docteurs; de l'Eglise sans prêtres; de l'armée sans militaires;
de la médecine sans médecins; de l'art sans artistes? Alors on doit dire la même chose de la politique sans politiciens. Celui qui médit des policiens, comme le fait l'oracle de la situation, le ministre de la guerre, pour usurper aussitôt, sans mérite ni aptitudes; un poste politique élevé, commet un acte semblable à celui d'un pick-pocket qui crie : au voleur! en dévalisant sa victime!
Si cette question n'était qu'une question personnelle, elle serait de bien moindre importance. Mais elle entraine avec elle de désastreuses conséquences. Il faudrait ignorer tout ce que le gouvernement tient entre ses mains pour ne pas voir que cet athéisme politique a pour l'Etat des suites aussi graves que pour l'Eglise l'athéisme religieux, pour la philosophie l'athéisme scientifique.
Celui qui fait œuvre de politicien en se déclarant non politicien ressemble à celui qui, après avoir proclamé la non existence de Dieu, écrirait un livre de théologie, dogmatique. La première erreur en laquelle tombent les non politiciens est le mépris témoigné à tous les actes, à tous les projets des partis, uniques éléments de résistance et de conservation et impossibles à supprimer aujourd'hui dans les sociétés libres et modernes. Quand il y avait des partis organisés, en eux brillait l'idéal qui éclaire tout et en eux régnait la discipline, qui règle et ordonne tout. Dans les grands partis aujourd'hui désagrégés, chacun des membres vivait pour les autres, et tous vivaient pour chacun dans un mutuel échange de services, guidés par la foi et maintenus par le sacrifice. Toujours unis dans les idées, sans jamais penser aux intérêts, tous immolent sur les autels d'un culte commun leur fortune et jusqu'à leur vie. L'organe d'un parti était tout alors, à l'exception d'une entreprise; il connaissait tout, moins le commerce et l'exploitation de ses idées. C'est pour cela que les partis éprouvaient la jouissance d'aller au sacrifice, en recherchant les plus dignes pour leur confier leur direction et leur gouvernement. L'heure du danger venue, personne ne se cachait; mieux encore, on savait se cacher à l'heure du triomphe. La communauté de croyances unissait les âmes et l'ensemble des âmes constituait des écoles de dogmes et des armées d'action. Alors, les partis n'étaient pas seulement composés de leurs députés. Ainsi, ils accomplirent tant de merveilles et firent tant de miracles. C'est ainsi que se développa notre richesse et que le sol de la patrie fut délivré d'entraves paralysantes et de plaies vraiment cancéreuses; d'abord extirpation de la traite, puis de l'esclavage, en nettoyant les eaux de ces écuries morales où trônaient ceux qu'on nommait des négriers, scories du monde dans les enfers de la conscience humaine; triomphe de la liberté de pensée qui ouvrit à tous les penseurs l'Université et délivra la science des programmes préétablis et des dogmes routiniers; liberté de croyance qui ouvrit à l'esprit les horizons de l'infini en portant la lumière dans les ténèbres; égalité civile et politique; suffrage universel; jury; droit de réunion et d'association qui rendent de si grands services aux classes ouvrières et cen-
tuplent les forces individuelles; toutes ces réformes, sonl ducs aux partis avec leurs orateurs, leurs publicistes, leurs apôtres, leurs gouvernants, leurs multitudes toutes croyantes et toutes capables de combativité et de martyre.
Comparez cela avec la manière actuelle déformer les partis, et vous venez quelle différence et combien énorme. Les partis actuels tombent dans une maison parce qu'ils se composent de proches parents et de suite composent une famille qui croit, que l'Etat est sa propriété et son patrimoine. Le groupe qui domine aujourd'hui sur notre patrie et dirige notre politique s'est constitué ainsi. Comme ses membres n'avaient pas de caractère politique, tous les Espagnols pouvaient en augmenter le nombre, quelles que fussent leur doctrine, leur provenance, leur histoire. Le chef était sorti de sa chrysalide comme le Dr Faust de sa vieillesse, pour avoir livré son àme au démon de la réaction et les disciples pouvaient l'imiter sans empêchement, sans scrupule. Jadis, les lances émoussées des tournois se changeaient, pour les vrais combats, en lances aux fers aigus; aujourd'hui, un objet servant à mesurer devient une enseigne politique. Les producteurs agricoles forment une classe représentant toute la production, comme si tous ceux qui travaillent ne produisaient pas, et il en résulte cette grande chose qui permet qu'on se repose après : la demande que soit conservée, de nos anciennes colonies, Pîle des Ladrones, pour y expédier tous les politiciens. Ainsi, le nou veau Congrès sera composé des partisans du général : ceux qu'il aura récompensés dans ses campagnes et fait avancer de trois ou quatre grades; ceux qui auront été des compagnons de chasse dans les plaines andalouses ou de promenade dans les montagnes navarraises ; ceux qui sont ses parents, sans exclure les frères de lait; ceux qui ont pressenti ses qualités de grand homme d'Etat, cachées jusqu'à ce jour sous le boisseau; ceux qui ont substitué une religion personnelle aux traditionnelles et glorieuses religions politiques. Et dans cet abaissement de ce qui est grand, dans cet avilissement de ce qui était grandiose, dans cet oubli de l'histoire, dans cette machine pneumatique où l'idéal est éteint, se retrouve une réaction qui ramène au Moyen Age. Ses excommuniateurs sont les organes officiels d'un parti qui se nomme libéral; les ordres monastiques avec leurs anciennes visées politiques pullulent: la région féodale renaît comme si nous étions aux temps des potences et des couteaux ; l'Université d'Ouate réclame des privilèges; personne ne s'y laisse tromper aujourd'hui; l'Université de l'Escurial grandit avec ses dogmes augustins, qui ressemblent si fort aux dogmes du fatalisme mahométan et de la grâce luthérienne; partout on recherche d'antiques privilèges; on veut l'exploitation des Etats par les oligarchies sans mérite et sans capacité; tout respect se perd; toute organisation se désorganise; sous le prétexte d'arrangements économiques, on refuse les impôts, on menace la dette et on défend toute récompense légitime aux bons défenseurs de l'Etat; on propose un tel nombre de mesures absurdes et contradictoires sous couleur de réformes que, pendant qu'en
haut le despotisme renaît avec toutes ses horreurs, en bas gagne du terrain l'anarchie la plus digne d'être réprimée.
Pour se convaincre de la désorganisation qui nous menace, il n'y a qu'à examiner comment ont surgi et se sont avivées les traditions régionalistes ruinées depuis longtemps, avivées aujourd'hui et dues à la faiblesse du gouvernement. De telles aspirations ne sortaient pas du domaine archéologique et littéraire. Les uns souhaitaient que la Galice recherchât les restes de don Garcia et les rassemblât pour les placer sur le trône galicien restauré, tandis que les autres auraient ramené la Catalogne à un état politique antérieur aux noces royales de dona Pétronille aussi abominées par les Catalanistes que le compromis de Gaspe et l'union des rois catholiques. Quelque discours plus ou moins extravagant, quelque publication plus ou moins intelligente, quelque poète plus ou moins catalan prônaient cette religion politique, semblable aux dogmes improvisés dans le désert et constituant des sectes d'aussi peu de durée que les orages engendrés par la chaleur de l'été et les océans de sable soulevés par le Simoun dans les solitudes embrasées d'Asie et d'Afrique. Tout ce que j'avance est tellement vrai qu'à l'heure de la grande crise, quand le régionalisme eut avec les cantons ses croisades, la Catalogne ne s'érigea pas en état séparé; elle demeura corps et âme fidèle à l'unité espagnole. Mais ce gouvernement est venu ; avec lui il a apporté toutes les formes de réaction possibles aujourd'hui en Espagne. Et, en plus de la réaction doctrinaire contre le jury et le suffrage universel, il a formulé le vaticanisme contre la liberté intellectuelle et religieuse, de même que le régionalisme ancien contre l'unité de la patrie. Le ministre de la justice le dit à tous ceux qui veulent l'entendre : la Catalogne, au xve siècle, fut grande parce que très régionaliste ; restaurons la régionalité et nous aurons ainsi restauré la grandeur. Il y aurait fort à dire à ce sujet, car la Catalogne ne fut pas grande parce qu'elle était indépendante; elle fut grande parce qu'elle forma un bel ensemble, tantôt avec l' Aragon, Yalence, Mayorque, la Sicile, Naples, le Roussillon, la Cerdagne, la Sardaigne, tantôt avec l'Orient, de même qu'aujourd'hui elle compose un tout avec l'Espagne entière. Mais, avec cette façon de parler, la vieille Rome, qui lui des plus grandes au temps du paganisme et du Sénat, arriverait à restaurer les dieux et les sénateurs anciens et le doge à Venise et le podestat à Padoue, et Théodoric à Ravenne, et Charlemagne en France ; d'ailleurs, il n'y a pas d'Etat qui n'ait eu sa grandeur. N'écoutons pas le sophisme politique et maudissons la désorganisation nationale.
La science ne suffît pas à la politique; elle exige une grande expérience. Les éléments sont contradictoires; il faut vivre beaucoup poulies coordonner et en avoir une connaissance suffisante. Pour cette raison, je «lis toujours que l'éloquence, qui nécessite tant de force vive et d'inspiration spontanée, esl un arl de jeunes, tandis que la politique,
qui nécessite tant de circonspection et. de pratique est un art de vieux. Il ne suffit pas, en politique, de connaître le passé et le présent il faut avoir la prescience de l'avenir. Le fameux économiste Say, père et chef d'une famille illustre par la science et que la science illustra, requis par Napoléon, à l'apogro de sa gloire, de servir son empire et de le seconder dans ses vues, s'y refusa, lui annonçant la fragilité de son œuvre et lui disant que des glorieux sommets dléna et d'Austerlitz il descendrait vile à l'irrémédiable déroute qui amènerait avec elle de nouveaux démembrements pour la France. Jamais le présenl n'a voilé et caché les prévisions de l'avenir aux regards les plus clairvoyants comme au moment de la guerre américaine ; jamais n'a surgi un tel ensemble de hasards victorieux; aussi l'axe de la terre en a éprouvé une inclinaison subite et inattendue. Porto-Rico emporté, Cuba vendue, nos escadres immergées dans les mers, le siège de Santiago terminé, alors qu'on attendait le renouvellement du siège de Saragosse ; en une nuit, l'archipel des Philippines surpris et l'escadre détruite ; en une semaine, cette armée de trois cent mille hommes inutilisée, transportée d'une façon incroyable aux Antilles. Aussi mers et terres semblaient à la merci de l'Amérique conquérante et souveraine; c'était une série de bonheurs incommensurables et mis en relief par l'immensité de nos malheurs. Mais les esprits sages firent exception dans celte universelle tourmente; dès la première heure du triomphe, ils comprirent que la victoire coûterait plus cher aux Américains que ne leur eût coûté la déroute. Et, en effet, arrêté par la défense désespérée des ïagals, mal accueilli à Cuba, qui se croyait libre et se voit esclave, sous les protestations et les résistances des Cubains qu'il voulait sauver, en face des assemblées des délivrés désabusés, Maximo Gomez dégoûté, le budget se soldant par un déficit énorme, des signes précurseurs d'empire se montrant derrière la République, le vainqueur s'aperçoit que sa victoire n'a été que le commencement d'un châtiment cruel et d'une irrémédiable décadence.
Mais il n'y a pas à se faire d'illusions; jamais l'Amérique ne se désistera de son entreprise lanl que l'Angleterre favorisera et entretiendra ses fols espoirs. Dans la dernière guerre, on a vu non seulement l'appui moral des Saxons loyalistes aux Saxons républicains, on a vu leur appui matériel. En ce moment même l'Angleterre n'hésite pas au sujet de Samoa à porter atteinte à ses relations traditionnelles avec l'Allemagne si ce froissement lui sert à fortifier ses liens d'ami lié avec l'Amérique. Comparez ce qui : 'est passé au Transvaal pendant que l'Angleterre ne pouvait compter sur l'Amérique, et ce qui se passe maintenant depuis que les États ont confondu leurs aspirations par suite d'analogie dans les intérêts. Alors Rhodes put arriver jusqu'à l'invasion. Son lieutenant Jameson délia les Boërs en envahissant leur territoire. Il fallut la grande maestria du présideni Kruger et l'appui prêté à sou gouvernement par l'opinion universelle pour que Kruger repoussai les flibustiers et intentai sans souci des Anglais un procès contre l'enva-
hisseur officiellement désavoué jusque par l'empereur d'Allemagne, Mais actuellement, depuis l'entente entre les Anglais et les Américains, tout est changé. Les portes de Berlin et de Bruxelles s'ouvrent au Napoléon du Cap; les lignes télégraphiques entre le cap de Bonne- Espérance et le Caire se construisent sans difficulté; Kruger est menacé de complications diplomatiques; et en pleine Chambre des communes, Chamberlain annonce que l'Angleterre obtiendra par la paix ce qu'elle n'a pu obtenir par Jameson et la guerre. Tout le monde sait que le pays du Transvaal a beaucoup de relations avec le pays du Cap. Tout le inonde sait que l'un et l'autre pays sont habités par des mineurs : ceux du Cap, Anglais en majorité, ceux du Transvaal, Hollandais. Aux mineurs anglais on reconnaît l'égalité tic droits civils avec les mineurs hollandais, mais non égalité de droits politiques. Cette seconde égalité a été d'abord réclamée par notes diplomatiques, puis par invasion armée. Les instlanders vaincus ne continuèrent pas à réclamer et les choses marchèrent comme «auparavant. Mais aujourd'hui, depuis la guerre hispano-américaine, de nouvelles réclamations s'élèvent et Chamberlain promet d'obtenir par des voies pacifiques et diplomatiques ce que n'avait pu obtenir l'invasion à main armée.
Bien que cela lui soit fort pénible, il faut noter à première vue que l'Allemagne, quand elle entre en pourparlers avec les tribus saxonnes de l'un et l'autre monde, commence par se fâcher et finit par se soumettre. C'est ainsi que cela s'est passé avec les Boèrs; c'est ainsi que cela se passe à Samoa; c'est ainsi que cela se passera en Chine. Vouloir s'opposer et résister aux cas de force majeure ne produit aucun résultat quand les recours et les moyens de défense ne s'accordent en aucune manière avec ce qu'on se propose et ce qu'on désire. Si l'Allemagne avait la folie de se battre corps à corps avec les Saxons unis d'Amérique et d'Europe, elle récolterait la moisson de malheurs que récoltent tous ceux qui se lancent dans des aventures folles sans peser auparavant leurs forces et sans savoir quels peuvent être les résultats. La double alliance entre la première puissance européenne et la première puissance américaine a un caractère de conquête et de guerre inévitable. Il s'agit de deux puissances qui, pour libres qu'elles soient. doivent compléter leur perpétuelle liberté par une paix perpétuelle. 11 y eut un temps où elles reconnurent leur providentielle destinée. Ainsi il n'a pas existé un Parlement où les questions internationales examinées à la lumière de l'idéal nouveau et exprimant le droit nouveau soulevassent un si grand intérêt et amenassent des discussions plus sérieuses. L'un et l'autre Parlement avaient eu la commune pensée de promulguer un code nouveau international. La parole sacramentelle, l'arbitrage, ne tomba pas des lèvres anglo-saxonnes de l'un et l'autre monde. Mais la réforme a commencé, contresens fin de siècle! par un acte despotique, et les peuples libres livrés à la réaction ne voulurent pas voir cette triste apostasie. Comment ne pas signaler cet état de choses lorsque I Amérique se trouve en pleine période de conquête et lorsque l'Angle-
terre rêve, par n'importe quels moyens, de s'emparer du Transvaal, ou du moins à le diminuer et à L'annuler? On ne peut parler d'aucun proiel tendant au progrès sans que la réaction montre sa face sinistre et demande à frapper quelque droit ou à holocauster quelque État. Le monde gagne beaucoup à ce que les isthmes se convertissent en canaux facilitant les communications et les échanges des produits industriels. L'Amérique tient en ses mains une œuvre de ce genre. Mais à peine parle-t-on de ce canal qu'il est aussi question de sacrifier la liberté et l'indépendance du Nicaragua. Dieu nous préserve des Saxons!
Je n'aurais aucune crainte de conflagration si, en Asie, eu Océanie, en
Europe et en Afrique il n'y avait tant de miasmes pestilentiels semant partout les microbes delà guerre. Quand un continent comme le notre est occupé au sud-est par un empire comme l'Empire turc, il ne peut se promettre un instant de paix. Actuellement les Macédoniens et les Albanais sont dans un état d'extrême surexcitation, et les soldats de Constantinople se sont battus avec les soldats de Bulgarie. En Serbie, les mômes difficultés surgissent du sol avec une effrayante spontanéité et les périls tombent d'en haut en véritable déluge. Comme si nous passions par les temps de monstruosités politiques, la Serbie a, comme la vieille Sparte, deux rois. L'un est le vieux Milan, et l'autre le jeune Milan ; certes ils portent le même nom, et il est bien approprié à leurs respectives et étonnantes conditions. Le vieux Milan a cédé deux ou trois fois sa couronne, commettant la faute de garder couronne et argent, bien qu'il l'eût vendue à son propre fils. Ce procédé insupportable est toléré par les puissances, selon qu'elles témoignent plus ou moins d'intérêt à la dynastie régnante. La Russie le tient pour fort acceptable puisque le ministre russe à Belgrade n'assiste pas aux fêtes du précédent roi, ne lui témoigne aucune déférence, se place pendant les cérémonies de la cour au premier plan aux côtés du roi régnant et demande, quand on lui rapporte quelque chose du roi Milan, quel est le nom du monarque en Serbie. Les choses sont allées si loin que plusieurs fois le minisire moscovite a dû quitter la capitale et d'autres fois le roi luimême. Mais cette situation étrange ne peut durer. La Serbie commence à se lasser et delà domination de l'Autriche qui est trop proche et de la domination russe dont l'appui est indispensable à l'existence des nations chrétiennes des Balkans et du Danube. Si Milan avait un peu de sens .commun ou de sens moral, il comprendrait que ni les rois ni les royaumes chrétiens dépendant de la Sublime-Porte ne peuvent faire beaucoup d'imprudences sans s'exposer à des risques mortels; il abandonnerait Belgrade laissant le champ libre au roi son fils el aux partis militants de Serbie. En agissant autrement, il provoquera une catastrophe.
Le sultan éprouve toutes les fascinations que l'abîme tend sous les pas de ceux qui sont prêts à se précipiter de ses hauteurs. Sa conscience
est bourrée de remords; il prend ces remords pour des entités. A chaque minute, il sïmagine qu'un assassin se cache dans ce temple de l'assassinat enclos en son palais et le menace de châtier ses crimes par le poignard ou le poison si usité en Orient.
Il n'y a pas fort longtemps s'est jouée une tragédie asiatique de celles qu'ont popularisées Byron, Hugo et Zorilla, dans leurs vers immortels, Delacroix dans ses tableaux lumineux. Un prince chrétien s'est épris d'une favorite du sultan. Et comme le harem est un lieu sacré, comme les eunuques préposés à sa garde et à sa défense ont cent yeux, de même que l'oiseau de Junon, une fabuleuse quantité d'or sonnant fut employée à acheter l'un des principaux gardiens. Les femmes se réunissent rarement dans les mosquées avec les hommes; une telle rencontre ne se produit que lors de certaines fêtes prescrites par le Coran. Cependant, l'heure vint d'une fête liturgique. La favorite, avec sa nombreuse suite du -<Mail, se rendit au temple; elle fut enlevée à la sortie, selon les indications fournies par l'eunuque. Cet enlèvement a atteint en plein cœur le souverain; comme sultan, sa dignité d'homme a été atteinte, et comme Calife et Pontife suprême, sa dignité religieuse a été offensée. Il ordonna que la tête de l'eunuque infidèle lui fût portée sur un plateau. Mais l'or reçu permit au gardien en péril de forger une clef avec laquelle s'ouvrent toutes les portes et de gagner le Bosphore, où un vapeur le conduisit en Europe. Abdul-Hamid, depuis une telle aventure, n'a pu reposer un moment. L'insomnie, le manque d'appétit, la crainte des possibilités d'assassinat augmentent ses terreurs. En voyant sa vigilance bafouée, ses eunuques achetés, ses cérémonies profanées, la sacro-sainteté de son palais violée, ses favorites enlevées en pleines cérémonies liturgiques, il a dû maudire l'heure de sa naissance, et faire serment d'exercer de cruelles représailles. Depuis ce jour, les mesures de rigueur augmentent, et à mesure que la sévérité est plus grande, s'accroît en haut le despotisme, en bas l'indiscipline et l'idée de révolte dans cette prison qui porte le nom d'Empire.
11 est temps de chercher la vraie solution du problème oriental. Les trois races des peuples chrétiens d'Orient, les Grecs, les Slaves, les Roumain-, doivent constituer chacune séparément une forte nationalité; et ces nationalités doivent constituer une forte confédération qui les élève sur les ruines de l'empire Turc et les préserve de deux terribles menaces : la menace de l'empire germanique et la menace de l'empire russe. Il n'y a pasà en douter. Les Russes tendent à opprimer les Greco- Slaves et les Roumains, tandis que les Allemands s'efforcent à les germaniser par tous les moyens. Et une confédération entre eux peut les sauver et les établir solidement en Europe. Cette confédération étroite de races diverses existe aujourd'hui en un peuple qui parait appelé à être comme une grande école d'humanité: le peuple suisse. 11 existe dans les Alpes suisses des cantons de sang et de langue latins, ainsi le canton de Vaud et le canton de Genève; il existe des cantons de sang et de race germaniques, et ils sont en majorité; il existe des cantons mixtes de
l'un et l'autre sang, comme le canton de Fribourg; il on est de Romains, comme le canton des Grisons, et de purement Italiens, comme le beau canton qui avoisine les lacs enchanteurs du Nord de l'Italie. Et grâce au mécanisme de la Confédération, tous ces cantons conservent entre eux. dans leur droit particulier, toute leur autonomie ; ils constituent par leur union une des nationalités les plus fortes el les plus unies d'Europe. Il en sera de môme pour les Latins de Roumanie, les Hellènes de Grèce, les Slaves de Serbie et les demi- Slaves de Bulgarie.
Tous pourront conserver leur indépendance et former une .les fédérations les plus brillantes et les plus capables de servir au développement de l'esprit humain, et de figurer avec grandeur sur notre planète. Quand l'histoire européenne était à son aurore, on n'en distinguai! qu'à peine les lignes à l'horizon; de même aujourd'hui, au doux crépuscule, on ne distingue plus les faits dans ces montagnes de l'Illyrie, où les peuples du nord viennent mêler leur sang à celui des peuples autochtones d'Occident. Le grand conquérant macédonien commença par pacifier ses voisins avant de soumettre les peuples éloignés; c'est en l'Illyrie qu'il exerça ses talents guerriers. Les Romains, en passant par nilyrie, subjuguèrent la Grèce. Le grand Trajan forme avec l'Illyrie, la Dacie, la Mésic et la Pannonie, cet empire fort comme une muraille contre lequel se brisèrent les invasions barbares, semblables à l'océan sorti de son lit. Des crêtes de ces montagnes, la colère d'Alaric et l'épée d'Attila s'étendirent sur tout l'empire romain; dans les vallées, les Slaves, sous la direction de Donchan, l'Alexandre de sa race, formèrent un empire qui, au Moyen Age, peut rivaliser avec l'Empire byzantin; un jour Constantin sur son trône pensa à élever l'empire d'Orient ; depuis les Tartares jusqu'aux Magyars, depuis les croisés jusqu'aux Turcs, tous sont allés, tous sont venus de l'Orient à l'Occident, et de l'Occident à l'Orient, ils ont passé par cette voie sacrée des races, par cette ouverture des invasions, par cette zone des humaines destinées. Ainsi il convient à l'Europe et il convient au monde que des territoires tant privilégiés soient au pouvoir de peuples qui, loin de les. employer pour menacer de grandes conquêtes, les emploient pour constituer une confédération pacifique, ouverte aux relations internationales, prévoyante et bienfaisante, apte à l'industrie et au commerce, à la noble cause de
la liberté et du travail.
La Turquie doit disparaître de l'Europe, mais non le peuple turc. Ces proscriptions de races entières ont pu être imaginées aux temps anciens, quand l'idée du droit n'existait pas, mais non en notre époque, quand l'idée du droit s'avive de plus en plus dans la conscience. Notre tolérance religieuse peut résoudre ce problème, ce que n'aurait pu faire aucun autre siècle. Il n'est pas besoin de traiter les Turcs comme Titus traita les Juifs, ou Philippe III les Maures; il est inutile de les arracher à leurs terres, à leurs biens, à leurs mosquées; il faut les y laisser en repos ; seulement l'État, en raison de leur nombre, ne saurait leur accorder les mêmes droits qu'à tous, parce que jamais ils ne parvien-
dront à comprendre ni à concevoir l'idée capitale de notre siècle, l'idée d'égalité religieuse. Leur enlever le gouvernement, l'Etat, le pouvoir ne veut pas dire qu'on doive leur enlever la faculté de vivre en paix et en liberté au milieu de nous. Tous les hommes ont droit au droit; seuls les hommes qui savent respecter le droit des autres ont droit au pouvoir. Et les Turcs ne savent ni ne peuvent respecter le droit des autres. Leur religion les en empêcherait si ne s'y opposait leur tempérament et leur caractère tyrannique et conquérant. Constantinople, cette tête des Balkans, la plus admirable des trois grandes péninsules méditerranéennes, doit être une ville hanséatique, municipale, libre, sans douanes, sans rois, garantie par toutes les puissances, administrée par toutes les races.
Une partie considérable des peuples slaves est soumise aux Hongrois, et entre dominateurs et dominés règne une terrible animosité historique. Les Slaves se plaignent que la Hongrie agisse avec eux comme l'Autriche s'est conduite au temps de Méternich avec les Hongrois et ils se considèrent aussi malheureux que leurs frères soumis aux Turcs. Et, de leur côté, les Hongrois disent que les Slaves sont, sur toute la terre, les sergents de la Russie; qu'en 1818, ils se constituèrent les sbires et les soldats de l'empereur ^Nicolas l'aidant à enterrer l'héroïque Hongrie qui réclamait son indépendance.
11 y a réellement des plaintes fondées de l'une et de l'autre part. Les Slaves ont raison de dire que les Hongrois les oppriment à l'extrême, méconnaissant leurs droits à l'autonomie, et les Hongrois ont raison de dire que les Slaves, comptant trop sur l'appui moscovite, entretiennent l'ambition déraisonnable de la Russie. L'ambition moscovite : voilà le grand péril que renferme la question d'Orient, voilà le danger capable de donner encore un regain de vie à la Turquie. Que deviendrions-nous si un empire immense possédait la Baltique, le Bosphore, le Volga, et le Danube, les immenses steppes de Russie, et la péninsule des Balkans, les Slaves du Nord et les Slaves du Midi, la mer de glace et la mer d'Atliènes et de Venise? La liberté, la variété, la civilisation de l'Europe entière disparaîtraient sous l'immense poids de cet Empire asiatique, comme disparurent les arts et les libertés de la Grèce ancienne sous le joug de la Macédoine.
Si derrière les Slaves apparaît la Russie, l'Europe appuiera la Turquie. Mais si les peuples slaves tendent la main à leurs frères d'infortune, aux Grecs, aux lllyriens, aux Roumains, et se réconcilient avec les Hongrois, ils désagrégeront en leur temps deux empires qui ont été également oppresseurs, l'Empire Autrichien et l'Empire Turc, et inau gureront dans toute l'Europe une ère de paix et de liberté.
Les élections en Espagne. — Ma candidature à Murcie. — Motifs pour lesquels je suis sorti de ma retraite et je me suis porté candidat. — .Manifeste à mes électeurs de Murcie. —Après l'élection. — Congrès de la paix universelle à La Haye. — Initiative prise par la Russie. — Formation et situation de l'empire russe. — Politique de l'Allemagne. — Mouvement luthérien dans le parti pangermanique d'Autriche. — ViolcnT.es de la Russie en Finlande. — Voyage du roi Humbert. — Questions orientales. — Conclu-
sion.
Les élections viennent d'avoir lien en Espagne; elles ont donné les résultats prévus. Notre corps électoral est mis chaque année en mouvement, ce qui n'est pas un bien ; il ne prend goût en aucune façon à cet exercice, bien qu'il soit répété avec fréquence. En théorie, le droit de suffrage est fort à la convenance des méridionaux, mais dans la pratique on se soucie peu de l'exercer; il exige un effort et tout effort répugne à notre paresse native. Un olympe de Normands et de Saxons est composé de dieux batailleurs, en perpétuel état de guerre; nos deux olympes, le Grec et le Romain, divinisent le repos, l'oisiveté. Notre société repose sur trois principes démocratiques : le service pour tous obligatoire; l'instruction primaire pour tous obligatoire; le suffrage universel. 11 faut rendre le vote obligatoire. Lcà où la société est constituée sur les droits fondamentaux de l'humanité, il en découle un devoir qui consisle en la pratique et en l'exercice du droit. Pour les lecteurs de la Nouvelle Revue Internationale, si bienveillants à mon égard et si accoutumés à commercer intellectuellement avec moi, ces élections ont quelque chose d'étrangement nouveau qui les intéresse et que je dois leur expliquer. Après onze années d'abstention électorale et parlementaire pendant lesquelles, nommé toujours député, je n'allais jamais aux Cortès, je me suis présenté à Murcie qui n'est pas mon ancienne circonscription, et j'ai été élu. Le motif qui a inspiré ma candidature est aisé à déterminer; bien souvent j'en ai parlé dans les colonnes de la Revue. Je me suis retiré du Congrès, bien que victorieux au scrutin, lorsque, les libertés fondamentales établies, celles que Thiers appelait les libertés nécessaires, l'idéal de toute ma vie fut en partie réalisé. Mais dès qu'a surgi cette réaction, aujourd'hui dominante, dès qu'a surgi le Yaticanisme qui menace la liberté religieuse, le Régionalisme qui menace l'unité nationale, le Doctrianisme qui menace les droits individuels, j'ai renoncé à ma retraite, et, avec toute mon énergie, je suis entré dans la mêlée. Tout cela est expliqué dans le manifeste, adressé aux électeurs de Murcie; je le publie dans son intégrité.
« Tous ceux qui, le jour, portent intérêt et, la nuit, réflexion aux choses de la politique, connaissent ma façon de procéder, depuis les dix dernières années, en matière électorale. En réalité je ne me propose ni ne m'offre à aucun comice ; mais si un comice me présente, j'envisage cet honneur extraordinaire, quelque signification qu'il ait, comme immérité pour celui qui esl si éloigné des partis militants et de leurs mutuelles compétences. J'ai été fidèle à cette manière de voir depuis que, de ma propre volonté, je suis resté sans parti cl depuis que je me suis consacré exclusivement à défendre dans la presse l'ensemble de mes dogmes et de mes actes passés, sans renoncer à l'idéal qui vivifie tout, ainsi le soleil, niais sans méconnaître l'empire souverain de la vivante réalité avec ses impuretés, ses imperfections, ses ombres. Ainsi, alors que de nombreux amis me présentaient à Murcie, réclamant ma formelle adhésion, je me refusais à la donner, estimant qu'ils n'en avaient pas besoin et que je ne devais pas la leur accorder, car les noms de ceux qui n'ont cessé de s'intéresser à la politique, appartiennent, en temps d'élection, à tout le monde. La seule chose que peut faire un candidat, ainsi désigné, c'est d'affirmer ses actes et ses croyances afin que nul ne soit induit en erreur. Pour cette raison, lorsque des groupes considérables d'amis m'annoncèrent qu'ils me présenteraient à Murcie, que je le voulusse ou non, je me déterminai à accepter et je dus l'annoncer afin que mon silence ne fît pas le jeu de mes adversaires. Donc j'accepte d'être candidat à Murcie. »
« Vous connaissez ce que je veux et ce que je ne veux pas. Je ne veux pas des sophismes doctrinaires qui menacent de restreindre les droits individuels, tels que les reconnaît notre législation en vigueur, et d'atteindre la souveraineté nationale par de graves allérations du suffrage universel et du jury; je ne veux ni d'un retour en arrière dans les relations entre Tr^glise et l'état qui doivent demeurer telles que les a laissées le mouvement de septembre; ni encore moins de scrviles complaisances envers les sectaires de l'absolutisme et de la théocratie toujours en armes; je ne veux pas d'un régime régional, capable de démonter le squelette et l'organisme de notre patrie sans jamais les reconstituer; je ne veux pas la suppression de notre enseignement officiel, car le gouvernement serait matériellement réuni au clergé et nous serions soumis à un régime de despotisme sacerdotal qui écraserait l'intelligence, et porterait atteinte à la propriété; je ne veux pas la résurrection des classes, incompatible avec l'égalité politique et civile de noire race, ennemie dans les choses intellectuelles du distinguo et dans lis choses sociales de l'exception et du privilège; je ne veux pus
absurdes ententes économiques, opposées à l'unité du trésor public, au paiement de la dette nationale et à la bonne gestion des intérêts généraux ; je ne veux pas une politique sans politiciens et des politiciens sans politique, qui en détruisant toute hiérarchie nationale, sans mettre
LA POLITIQUE EUROPÉENNE si
en haut un gouvernement fort — ce que jamais ne lut la dictature renversée — produiraient, en bas, dans les classes populaires, la désunion et le désordre universels. »
« Je mets la patrie avant tout et au-dessus de tout. J'ai une foi si entière en sa vitalité que je me remémore la France d'Iéna, l'Italie de Novare, la France de Sedan, et je crois à l'Espagne qui possède de Ici les ressources et de tels recours qu'elle pourra s'élever au-dessus de ses infortunes et recevoir, pour guérir ses blessures causées par une longue suite d'erreurs historiques, les effluves de l'esprit moderne qui infusera dans ses veines du sang nouveau et dans ses nerfs une électricité nouvelle. Je n'appartiens pas au groupe de ceux qui condamnent toute religion positive. Les eaux très amères de l'Océan perdent leur amertume par l'évaporation; ainsi les cruelles exacerbations de la vie humaine diminuent et s'adoucissent si une partie de notre vie arrive, pour son bien, à s'évaporer facilement dans la foi et l'espérance religieuses. De même qu'il faut reconnaître l'Etat, de môme qu'il faut reconnaître l'Université, de même qu'il faut reconnaître l'Art, de même il faut reconnaître l'Eglise. Et en la reconnaissant, il faut se remémorer que son droit ne consiste pas à blesser les droits des autres organismes sociaux. Opprimer la science pour soutenir l'Eglise est contraire au sens commun; l'Eglise et la science ont leur critérium indépendant, propre; l'une la foi et l'autre la raison. Comment les choses se passent-elles pour les fleurs? Au baiser de la lumière du jour et au souille de l'air ambiant les fleurs exhalent l'oxygène, le gaz de la vie; mais si vous les respirez dans les ténèbres de la nuit et entre quatre murs, elles vous envoient de l'acide carbonique, le gaz de la mort. De la lumière, de la lumière, beaucoup de lumière : voilà ce dont a besoin notre patrie. Mais, pour avoir de la lumière, je maintiens la liberté, comme la caractéristique de notre race; l'égalité, extension de la liberté à tous les citoyens en droits identiques ; et la forme du gouvernement s'adaptant à ces deux principes fondamentaux, la forme républicaine.
« Certes, je suis prêt aujourd'hui à défendre toute sage conservation, de même que je suis prêt à m'opposer à toute réaction. Si le peuple espagnol veut obéir à sa providentielle destinée, il n'aura pas d'autre pensée que de mettre de l'ordre dans ses finances. Tout doit se subordonnera cette nécessité suprême. Et pour l'arrangement de ses finance-, la première obligation est une solide stabilité et pour obtenir une solide stabilité, ce qui importe le plus c'est de laisser intactes les bases du droit et de demeurer sourds aux réclames de tant d'innovateurs aventureux qui croient posséder pour tous les maux des recettes souveraines et des formules pharmaceutiques comme si le corps collectif social était d'une composition adéquate à celle du corps humain. Je mettrais à la tête de l'Etat, non un réformateur politique enclin à tout modifier, à tout rénover, je mettrais un financier disposé à ne s'occuper que de la ques-
tion financière. Il ne faut croire ni à des messies apocalyptiques, ni à ce messie céleste, après lequel soupirent les peuples esclaves et nullement préparés à se gouverner d'eux-mêmes. Diminuer les dépenses excessives ; avoir les corps administratifs nécessaires à empêcher les filtrations économiques ; recouvrer l'impôt en son entier et imposer tout ce qui est imposable ; empêcher les dilapidations ; faire face à toutes nos obligations et persuader au peuple qu'il paie l'impôt pour lui, pour sa prospérité et sa grandeur, et non pour une oligarchie d'exploiteurs intéressés et égoïstes de la sueur et du travail populaire; arriver au nivellement de l'impôt et mesurer les dépenses aux besoins; voilà tout ce que réclament les linances nationales, dans les entrailles desquelles on doit planter l'arbre de notre régénération et semer les germes de notre progrès.
« Maintenant, vous savez ce que votent ceux qui m'accordent leurs suffrages. Quel que soit le résultat de vos efforts, je vous en sais gré, non pas tant à cause du triomphe, mais parce que j'ai vu vos travaux, vos luttes, votre enthousiasme et votre confiance en ma personne. Ceux qui sont battus aux élections ont coutume de se croire déshonorés politiquement. Je suis le seul Espagnol ayant appartenu à tous les Cortès depuis la Révolution, et jamais je ne me suis prévalu de tant de victoires; des commencements de ma vie publique jusqu'en 1869, je fus toujours battu et jamais je ne me crus diminué ni atteint par la défaite. Il y a maintenant une chose qui vous est narticulière et je ne l'oublie pas. Dans une grave circonstance, vous avez eu une discussion sur le caractère moral. J'ai peu de goût pour ceux qui crient à plein gosier à la moralité. Je crois aussi indispensable pour le politicien la morale publique que poulie soldat le couragemilitaire.Etjamaisjenelamentionnenine m'yappesantis parce que l'accomplissement du devoir n'est pas un mérite. Mais sans doute vous vous êtes souvenu que mon gouvernement établit pour la première et unique fois le service militaire obligatoire, étant dans la nécessité de prendre des mesures radicales pour l'accomplissement des lois et l'extirpation des abus. On oublie entre nous si facilement les services, que je vous suis reconnaissant delà sainteté de votre souvenir. Je me rappellerai toujours que Murcie ne m'a pas oublié dans ces circonstances, et je lui conserverai toujours l'affection que je ressentais pour cette région et cette ville lorsque tout enfant je parcourais ses campagnes où les Grecs placèrent leurs champs élyséens, les Arabes trouvèrent leur Eden; et si le chrétien n'en fait pas son Paradis, c'est qu'il le cherche dans le ciel. »
Après avoir traité les côtés de nos élections qui peuvent intéresser les lecteurs de la Revue internationale, nous examinerons les principaux événements européens. En premier lieu se présente l'intéressant problème du désarmement posé par l'empereur de Russie. La commission internationale, composée de délégués et de représentants de tous les
gouvernements, se réunit à La Haye à la fin du mois de mai ; elle est expressément chargée de discuter et d'élucider la queslion du désarmement; ce serait un grand soulagemenl pour les budgets de chaque État, une espérance d'utiles réformes pour les peuples, l'unique moyen de' dégrever les charges du consommateur, la fin des âges conquérants et guerriers, le commencement de l'ère rédemptrice du travail. Mais quelques illusions, quelques espérances que suggère le désarmement, nul n'a confiance en Europe en sa réalisation, en son application, à cause des puissances auxquelles on doit sa franche et preihière proposition officielle. Les relations internationales de caractère pacifique déterminent une politique nationale de mémo caractère sans remède dans chaque peuple. Les deux grands révolutionnaires du siècle passé furent Rousseau, dans la sphère du sentiment, et, dans la sphère de la science et de la raison, l'immortel Kant. Ce philosophe, espèce d'Arislote ressuscité, en traçant les règles de l'entendement humain, écrivit un traité de paix perpétuelle; dans ce lumineux traité, il établit avec une extrême certitude que pour entrer dans la politique internationale pacifique, il fallait que chaque peuple, dans sa politique nationale intérieure, optât pour la forme républicaine, unique forme susceptible de défendre et de sauvegarder l'intérêt du peuple. Comment espérer des empires despotiques un progrès qui développerait les droits et les intérêts de toute la démocratie européenne? L'histoire individuelle de chaque peuple est un système qui prend place dans la série organique où les parties correspondent au tout, et le développement de celle histoire est un mouvement dialectique. Étant donnée son histoire, étant donné le développement de son histoire, la position qu'il occupe au nord et à l'orient de notre Europe, son immense extension en Asie, l'empire russe, essentiellement despotique et guerrier, ne peut représenter la liberté et la paix. Et s'il ne le peut, encore moins le peuvent ces organismes capitaux existant aujourd'hui en Europe. Hormis la France et la Suisse, dotées d'organisations démocratiques, les autres puissances, presque toutes impériales, avec des Césars et des rois qui, généralement, sont à cheval, consommeraient un énorme sacrifice en proclamant la paix perpétuelle; ce sacrifice n'entraînerait pas celui d'une partie du pouvoir omnipotent dont ils jouissent, mais celui de toute leur existence. L'empereur d'Allemagne déclare avoir nommé pour ce congrès de la paix les premiers maîtres en droit international de son empire Et ces maîtres disent à qui veut l'entendre que la douleur de la guerre leur semble une corvée de l'humanité impossible à supprimer; instituée par eux, cette corvée est non seulement nécessaire et fatale, mais encore salutaire. On ne saurait attendre autre chose d'une assemblée dont la réunion a été provoquée par le plus grand des despotes du monde. Que si l'on en doutait, on n'a qu'à étudier la nature et le développement de l'empire russe.
L'antique empire d'Orient toujours se vit menacé par les races barbares auquel il opposa, durant six siècles, une résistance invincible,
mais il finit par tomber sous le cimeterre des Turcs. Les Turcs, possesseurs de l'empire, qui bataillèrent si fortement pendant deux cenls ans, se voient menacés aujourd'hui par les races boréales qui peuplent le nord de l'Europe et vivent sous le despotisme de la Russie. Il est peu de phénomènes politiques et sociaux aussi curieux que la formation de l'immense empire moscovite, lié étroitement au sort et à la destinée de tous les peuples orientaux. A mesure que l'étoile de l'Espagne, tristement déclinait de sa splendeur, deux grands empires surgissaient, l'un guerrier et continental, l'autre maritime et colonial, à savoir l'empire russe et l'empire britannique, tôt ou tard appelés à se choquer dans une terrible conflagration pour la possession directe ou indirecte de la Turquie et pour leur propre suprématie sur la terre entière. En laissant de côté l'Amérique et l'Afrique, où les Russes n'ont aucune possession, une portion considérable de l'Europe et une portion non moins considérable de l'Asie leur appartiennent aujourd'hui en absolue domination. Chacun s'étonne de voir comment la terre se divise entre la grande puissance orientale et la grande puissance occidentale, l'une organisée pour le commerce et l'autre pour la lutte, toutes deux entraînées par leurs organisations contradictoires à une concurrence et aune guerre qui, demain, peut troubler et ensanglanter, tel un cyclone terrible et dévastateur, les mers et les continents. Une idée très confusément en germe dans la vieille histoire et chez les anciens peuples anime la Russie : l'idée de race. Pour ce très vaste empire, il y a un rôle à jouer, une mission à remplir dans la civilisation moderne : c'est la fédération des anciens Esclavons, les uns esclaves de l'Autriche, les autres esclaves de l'Allemagne, les autres esclaves de la Turquie, selon leurs divisions et leurs fractionnements. Mais, parmi tous ces peuples de même origine et de même destinée, celui qui attire le plus l'attention à cause de sa proximité géographique et de sa consanguinité physiologique, c'est celui qui est connu sous la dénomination célèbre de Slave du Nord. Famille nombreuse et féconde, elle est divisée entre les Scandinaves, les Allemands, les Autrichiens, les Suédois, les Norvégiens, les Danois, les Hongrois; cette division indigne et soulève naturellement le Russe, très puissant dans son Etat, et, pour la faire cesser, disposé à en appeler aux armes et à verser son sang. En observant la marche de la Russie depuis qu'elle a commencé à avoir conscience de sa force, de sa volonté, on se rend compte comment elle s'est proposée d'enlever aux Scandinaves, aux Magyars, aux Teutons, aux Turcs leur domination sur les races slaves, en constituant avec elles une sorte d'immense confédération militaire; cette confédération aurait à sa tête un Izar, un général. un empereur, un pape, une espèce de demi-dieu, destiné perpétuellement du haut de son trône, pareil à un chariot nomade de guerre, à soutenir une lutte incessante, dans le but de réunir, et, après avoir réuni, de venger une race opprimée, depuis des siècles par des races rivales.
Au vin siècle, 1rs familles Scandinaves ei les familles esclavones vivaient fort séparées. Mais, ayant formé dans les grandes péninsules du
Nord ces Irois groupements politiques qui se nomment la Suède, la Norwège et le Danemark, vite la tension intense de Ions les Etats qui aspirent à s'agrandir et à s'étendre les porta à mêler de force les Esclavons et les Scandinaves, comme déjà ils s'étaient mêlés avec les Allemands. A la fin du ix' siècle, quatre grands groupements constituaient les Slaves du Nord. Un de ces groupes s'étendait en Poméranie, dans le Brandebourg, en Saxe, peuples aujourd'hui germanisés complètement. Un autre de ces groupes formait la Bohème et la Moravie où l'empire germanique a exercé une puissante influence, mais sans parvenir à les germaniser. Un troisième groupe forma la Sibérie, condamnée par sa position géographique et par son caractère historique à souffrir de nombreuses et graves compétitions. Le groupe établi plus à l'orient, groupe sis entre la Russie et la Hongrie, dut former le premier royaume de Pologne et servir bientôt à la Russie de communication pins ou moins forcée et violente avec le centre de l'Europe. L'idée de race domine toute l'histoire russe. Ainsi les Serbes et les Bulgares, dominés par la Turquie, les Macédoniens de sang boréal qui ont voulu éebapper aux prétentions de la Grèce et à l'orthodoxie du Phanar, les Tchèques et les Moraves dans leurs compétitions avec l'Autriche, les Esclavons de diverses races et croyances qui ont eu la prétention de s'évader de la germanisation, les Croates blancs qui ont constamment lutté contre la Hongrie, tous ces peuples tournent leurs regards vers la Russie, tous la saluent comme une représentation supérieure de l'immense Esclavonie, rêvée par chacun dans sa respective servitude. Nous n'avons pas à parler du royaume de Pologne. La Pologne, le plus grand des Etats formé au Moyen Age par les Esclavons, soit pour avoir adbéré à l'église catholique, soit pour d'autres causes, résista toujours aux doubles attractions des Allemands placés à son occident et des Russes placés à son orient, repoussant avec la même répugnance tant la russification que la germanisation. Ainsi, on peut assurer que les caractères distinctifs de l'histoire polonaise marquent d'inextinguibles compétitions avec la Russie, durant lesquelles, dans des alternatives multiples et variées, elle commence ou subit d'effroyables conquêtes. Aujourd'hui, en nous rencontrant avec les Russes de notre temps, les plus libéraux et les plus avancés, si par hasard on les interroge sur le sort futur de la Pologne, si l'on déplore son malheur et son démembrement, ils nous disent que la terre martyre devait supporter ces massacres terribles et voir ses membres répartis entre les despotes à cause de ses empiétements sur la Russie et de ses anciennes tyrannies. Le même dénigrement systématique employé par les Romains de l'Empire occidental contre les (irecs de l'Empire oriental a été répété par les Russes envers les Polonais.
La honteuse légèreté de ses rois historiques, les conflits des élections royales, les tumultes des assemblées anarchiques, les cruautés de ses aristocraties superbes, le destin misérable de ses paysans esclaves, les complications de ses guerres civiles continuelles, tout ce qu'elle a pu
enlever moralement à la Pologne bien avant de la dépouiller matériellement et pour jamais, tout a été divulgué dans la conscience européenne par les Russes, grâce à une conjuration intellectuelle formidable qui a appris comment on assassine et comment on déshonore. On peut donc comprendre la cause de la haine des Russes envers leurs frères en slavisme, envers leurs grands frères, les forts et héroïques Polonais. La Pologne représentait une barrière sur laquelle devait se lancer la Russie et le Russe la démolit, ainsi la mer détruit la dune qui la limite et l'arrête. Le Russe enfermé dans les régions centrales d'une steppe presque océanique et sans communication directe, ni avec la mer, ni avec le cœur de l'Europe, devait détruire nombre d'Etats pour s'agrandir et s'étendre dans les espaces nécessaires à son développement. Les Scandinaves lui fermaient le passage vers la mer Baltique; les Turcs et leurs Khans vers la nier Noire; les Cosaques et les Kirghis vers la mer Caspienne; les Polonais et les Hongrois vers l'Europe centrale. Il lui fallait se battre en même temps avec tous dans cent combats titanesques pour remplir son rôle historique; la Russie a lutté depuis le commencement de son organisation, révélant sa mission dans l'avenir, mission guerrière et conquérante.
Il est certain que nombre de dominations étrangères se sont imposées à leur esprit natif. D'abord paraissent les Scandinaves établissant leur autorité sur les Slaves plus septentrionaux; puis les Magyars et d'autres races touraniennes et tartares exercent leur empire sur la Russie. Ce pendant, dans la matière diffuse irradiée à travers d'immenses territoires, et qui s'appelle l'Esclavonie du Nord, se formaient des noyaux plus aptes et plus idoines à composer le centre de nouveaux Etats et le germe de nouveaux peuples. Ici la cité de Novogorod, là la ville de Kietf offrent un centre aux Russes baptisés sous l'appellation Scandinave. Mais ce qui toujours les inquiète, même avant l'an mille, c'est la possession de ce noyau dont la vertu attractive inspire même aujourd'hui la majeure part de leur transformation, la possession de Constantinople. Quand, après avoir descendu à la voile le cours d'un fleuve bordé de tribus guerrières et ennemies, comme le Dnieper, les Russes devaient retourner en arrière sans toucher au Bosphore, ils se consolaient de leurs défaites et de leurs reculs en voguant sur la mer Caspienne, sachant que de là ils pouvaient se diriger vers l'Asie centrale et vers l'Asie mineure, menaçant les empereurs de Constantinople et les soudans de Perse. Mais, dans cette période d'efforts, la lutte était incessante et terrible. On dit qu'au fond de la mer il se livre des combats effroyables dont les horreurs échappent aux espèces qui vivent sur la terre ferme et respirent une pure et vivifiante atmosphère dans notre air oxygéné; de même nous ne pouvons nous former une idée aujourd'hui, dans les progrès des temps modernes, dans la plénitude complète de l'esprit européen, nous ne pouvons nous former une idée, non, de la guerre au couteau, implacable, qui, dansées abîme s profond s des anciens temps, précipitait des peuples contre d'autres peuples, des races contre d'autres races, quand se for-
maient peu à peu les nationalités et surgissaient les Etats enfantés par la féodalité parmi les rafales d'une tempête sans tin et parmi les secousses de tremblements de terre sans mesure et sans limites. Imaginez-vous quels efforts la Russie devait employer pour se lancer de la Baltique à la Suède, pour détruire au milieu de ses steppes la domination de la Pologne, pour s'opposer aux ordres Teutoniques qui lui barraient le passage et l'empêchaient de dominer, pour s'infuser le sang des Cosaques en Ukraine, pour s'étendre en Orient, soumettre les hordes de l'Oxus, les Kanades de Kazan et d'Astrakan sur les rives du Volga, dominer sur les eaux du Don, pénétrer à Tobolsk, capitale de la Sibérie, entrer dans le Pont Euxin si convoité, comme dans le mystérieux Turkestan, enfin pour devenir, par un véritable miracle, une puissance de premier ordre à la fois européenne et asiatique. Aucune de ces choses ne pouvait s'accomplir qu'aux dépens de la Suède et de la Pologne.
Lorsqu'au commencement du xvm° siècle, le czar moscovite se déclara empereur de toutes les Russies, une grande partie de ces Russies, qualifiées par les adjectifs de petites, blanches, noires ou rouges, étaient sous le pouvoir de la Pologne, de même que la mer Baltique et la mer Noire étaient sous la domination du roi de Suède et des Khans de Crimée. La fondation de Pétersbourg, ville aujourd'hui capitale de l'empire moscovite, avec ses rues géométriques, ses monuments réguliers, pareille en tout à une caserne de bataillons conquérants et a une officine de bureaucrates arbitraires, n'a pas d'autre signification que la victoire de Pierre le Grand sur Charles XII de Suède et la consécration de la prise de possession des rives de la Baltique, que l'on peut appeler, en raison de son importance planétaire et géographique, une Méditerranée du Nord. La Suède chassée de la Livonie, de l'Esthonie, de la Ingrie, d'une partie de la Karétie, d'une autre partie de la Finlande, il fallait que la Russie, dans ce monceau de victoires remportées dans les commencements du xviii6 siècle, s'ouvrît un passage jusqu'au centre de l'Europe, dût-elle fouler aux pieds le cadavre de la Pologne. Le premier acte auquel se détermina la Russie, ce fut le partage de ces territoires que les ducs de Lithuanie avaient pris et réuni au royaume de Pologne. Ce premier démembrement, qui précéda, d'environ, trente ans la Révolution française, fut suivi d'un autre consommé déjà en l'année classique et plus terrible que l'effrayante et féconde révolution. Pendant que les conventionnels décapitaient les rois — hélas! — les rois enterraient la Pologne.
En 1793, l'empereur de Russie et le roi de Prusse s'étant mis d'accord consommèrent le terrible crime, commencé déjà depuis bien des lustres. Plus rien ne demeura presque de la nationalité première. La Pologne fut attribuée à la Russie et les restes de ce grand peuple furent livrés à la Prusse. Deux années plus tard, l'Autriche réclama sa part; ce fut le dernier partage. Ainsi se perpétra la destruction finale. La Russie s'empara de ce qui lui plut ; l'Autriche s'agrandit avec la région nommée Galicie, le berceau dé la Pologne; la Poméranie forma une partie de la Marche de Brandebourg. Ce crime, contre lequel tous nous noussommes élevés et que personne n'a châtié, crime horrible que l'histoire ne ilé-
trira jamais assez et que les despotes accomplirent pendant la Révolution, ouvre sous les plus mauvais auspices notre siècle expirant.
Mais de toutes ces choses, il en résulte des accroissements continuels pour la grande Russie. Le môme czar qui avait atteint la mer Baltique atteint aussi la mer d'Azoff. Ce chemin par où les Tartares et les Mongols étaient tant de fois venus, en invasions redoutables, à la conquête de l'Orient européen, est fermé, peut-être pour toujours par les races aryennes du nord, installées en Crimée. Tantôt en luttant avec la Turquie, tantôt en entrant dans des combinaisons difficiles à saisir et à exposer, le jeune peuple russe est parvenu aux rives de la mer Caspienne, a soumis le royaume chrétien de Géorgie, a obtenu une partie considérable de la Perse, a discipliné les hordes Kirghiss, a avancé ses frontières vers le Pruth et le Danube, a colligé tout le pays, de l'embouchure du Terek à l'embouchure du Kur, a annexé la Mingrélie et la Circasie, a pris, en Arménie, Batoum et Kars, a étendu ses domaines par la Mongolie et le Turkestan à la capitale du grand Mogol, a bu les eaux de l'Oxus, tant désirées par Alexandre, a mis en tutelle des territoires comme Kiva et Bouckarah, est arrivé par la rive gauche de l'Amour à la Chine, pendant, que par Mérv il menaçait la Perse et par l'Afghanistan l'Inde ; avec des territoires si divers, avec des tribus si variées, le Russe a constitué un empire si vaste et de tendances si opposées que d'une part il possède une civilisation, et une civilisation supérieure à la barbarie, tandis que d'autre part il menace irrémissiblement la civilisation par sa barbarie ; il est ainsi enveloppé dans une sorte de haut et impénétrable mystère dont les çjestins futurs peuvent à peine se présumer et dont la divine Providence impénétrable dans ses desseins garde seule le secret. Ce qui est certain, c'est que la Russie morcelée en populations diverses, soumise d'abord aux Pizarres et aux Cortès suédois, baptisée parla main de Constantinople à la fin du xe siècle, décomposée en états féodaux pendant tout le xie siècle, tombée sous le joug des Tartares au xinc siècle, conquise par la Pologne et le Lithuanie, refaite plus tard aux alentours de Moscou, en perpétuelle lutte avec les Turcs, les Germains, les Polonais, les Barbares de toute provenance et les royaumes de toutes sortes, la Russie suit aujourd'hui une politique vraiment sienne, laquelle a pour objet la conquête éternelle de certains territoires; pour cette conquête, elle a déployé une ténacité incontestable et elle a promené ses soldats sous les murs de Constantinople et dans les vallées de Caboul, frappant la Turquie et la Perse, l'Inde et la Chine, mais, en réalité, menaçant l'Angleterre dans ses possessions d'Orient, l'Autriche dans ses anciennes prétentions sur les peuples thraces et dans sa domination présente sur les peuples esclavons, la Germanie, en raison jl'une rivalité séculaire, sans que personne sache avec certitude où aboutiront ses efforts et où s'arrêteront ses ambitions. Ainsi quand la Russie, au milieu de ses combats continuels et de ses plans de conquête, a proposé à l'Europe de désarmer, nul n'a cru à sa
sincérité. Certes, on doit savoir gré au czar de sa proposition humanitaire, alors surtout que la terre des anciens émigrants, là terre du progrès, l'Amérique, est devenue un foyer pestilentiel de conquérants et de pirates.
La politique intérieure de l'Allemagne tend à un pangermanisme qui
conclut à la destruction de l'Autriche et sa politique extérieure a muentente sur les faits de Chine avec la Russie cl l'Angleterre, entente qui diminue la puissance diplomatique «le la France et retarde la guerre universelle en Europe. Dans ce mouvement de l'esprit politique intérieur allemand, il ressort un phénomène curieux qui dénote combien la destinée d'un tel empire est liée à la destinée de sa religion historique. Les Autrichiens ont tenu une réunion publique dans laquelle ils se sont bruyamment employés à changer les dogmes pontilicaux en dogmes luthériens. L'entreprise est téméraire, et, à mon sens, irréalisable. On change plus aisément d'Etat que d'Eglise. Les aristocraties peuvent se permettre ces fantaisies dangereuses, mais les peuples gardent un esprit de conservation susceptible d'arriver jusqu'à la résistance révolutionnaire et armée contre les innovations imprudentes ou exagérées. Seul un despote peut rêver ces changements ; jamais un peuple ne saurait avoir de telles pensées. Aujourd'hui même nous voyons l'immolation d'un peuple par un despote. La Finlande a gardé sous le pouvoir de la Russie une véritable et grande autonomie à laquelle les Finlandais étaient fort attachés. Mais ils viennent de la perdre par un rescrit impérial qui asservit la Finlande et la réduil des maintenant à une petite province de l'empire russe. Ce que peut faire le décret d'un czar, le vote d'un peuple ne peut l'accomplir. Malheureux sont ces territoires et ces populations qui ont besoin de sacrifier leur historique unité à l'esclavage et à la tyrannie; toujours ils apparaissent comme séparés de leur centre de gravité et comme ennemis de l'Etat qui pèse sur eux. La Russie n'est pas encore parvenue à s'assimiler la Pologne et elle sacrifie la Finlande. En regard de ce spectacle, nous voyons l'unité française chaque jour plus puissante dans le sein de la République ; de même l'unité italienne s'achève dans le sein de l'indépendance et de la liberté. Le récent voyage du roi d'Italie en Sardaigne, cette île qui, comme toutes les îles, obéit plus aux forces centrifuges qu'aux forces centripètes, démontre combien la force de l'unité italienne s'est étendue dans tout le corps de la nation et est arrivée à ses dernières extrémités ; depuis fort longtemps que les souverains italiens n'avaient, autour d'eux, rencontré autant d'enthousiasme. Dieu le maintienne, car l'unité italienne et l'unité française sont deux forces nécessaires à l'équilibre du monde et deux astres qui illuminent le progrès de l'humanité.
VTII
Message de cent mille républicains espagnols m'invitant à rentrer dans la politique militante. — Ma réponse expliquant les causes qui ont motivé ma rentrée dans la politique. — Dissolution des anciens pouvoirs et des anciens partis. — Comment il faut les remplacer. Programme de la République conservatrice. — Mes avertissements aux partis de droite et de gauche. — Politique européenne. — Combinaisons diplomatiques en Asie et en Afrique. — Le mouvement religieux et politique en Bohème et dans le reste de l'Autriche. — Les vieux catholiques allemands. — Leur réapparition. — Autres faits. — Réflexions. — Conclusion.
Dans ma précédente Revue, j'ai parlé de la pression exercée par les électeurs Murciens pour m'envoyer à la Chambre ; jamais les divers scrutins ne m'en avaient éloigné; ma retraite était due à mon seul vouloir. Après l'invitation du corps électoral, que je n'ai pu refuser d'entendre, m'arrive un chaleureux message portant les signatures de cent mille républicains historiques; ce message, sous des formes particulières et avec une solennité dont j'apprécie l'importance, réclame de moi ce que réclamaient déjà mes électeurs : le retour personnel à un combat où se sont consumées plus de cinquante années de mon existence. Malgré les innombrables calomnies qui m'ont poursuivi toute ma vie, je n'ai jamais cessé d'appartenir au parti auquel je me suis attaché .1rs mon extrême jeunesse, alors que je n'avais pas accompli mes vingt ans. J'ai l'espoir de lui demeurer fidèle, professant un culte religieux pour la démocratie, la liberté et la République. Mais sans m'écarter de ces principes, je veux tenter de créer un système de gouvernement qui remplace, grâce à ses multiples avantages, leegouvernement existant et de suivre une politique de conservation qui unisse toutes les classes, et associe tous les intérêts. C'est pourquoi j'adresse à la Bévue 'internationale ma réponse au message :
« Messieurs et amis,
« Voici onze années que je me suis retiré de la politique militante et parlementaire, non pour me consacrer à un repos idéal contre lequel protestent et mon amour du travail et l'imprescriptible nécessité du travail quotidien, mais parce que j'avais la conviction et le devoir de montrer que je n'avais été guidé par aucun motif personnel ou de parti : j'avais confiance entière dans la restauration du programme démocra-*
tique et f avais mûrement résolu de ne pas augmenter, par un fractionnement multiple et infini, le chaos, chaque jour plus grand, où tombe une démocratie qui serait souveraine maîtresse si elle avait la claire conception delà réalité, et qui demeure sans force en cpntinuanl à être une école d'idéalisme et non un parti de gouvernement; ses fatales tendances à la division intérieure et son fractionnement en partis atomiques ont pour olletet résultat, alors qu'elle devrait gouverner, de l'exclure du gouvernement. La certitude que j'avais alors que toute réaction étail désormais impossible et que les [tins grands ennemis de nos droits ne pourraient rien entreprendre contre le triomphe et l'application de ces droits m'éloigna de la tribune; de même, j'avais pris la résolution inébranlable de ne jamais faire partie du personnel gouvernemental tant que la forme de mes préférences ne serait pas dominante. J'abdiquai mon office de tribun ainsi que mon caractère politique et je me confinai dans mon rôle de publiciste traitant les questions du jour avec un loyal savoir et entendement, sans être empêché parles restrictions provenant de la direction d'un groupe politique important, et sans les visées intéressées, presque obligatoires, quand on est soumis aux réglementations des partis et quand on aspire avec ténacité au succès et au gouvernement.
« Mais je ne dirais pas la vérité si j'exprimais aujourd'hui la même confiance que jadis en ce qui concerne la réaction. Premièremenl s'est manifestée la volonté flagrante, dans cette société libre, de placer audessus de tout le mystère; nous avons vu les gouvernants prendre des airs de dictateurs pour se livrer à de plates courtisaneries, s'enfermer dans un ministère comme dans un palais enchanté, et de là, peser -iules autres ministères, afin que les portes du pouvoir soient ouvertes à ces intègres qui ne se reposeront qu'après avoir ruiné et détruit le système parlementaire si difficile à édifier dans ce siècle; à ces patientes factions réactionnaires qui, troquant les armes de combat pour les armes de fraude, caressent l'espérance de rattraper, avec un absolutisme masqué dans les maisons religieuses, tout ce qu'elles ont perdu, lors de la mésaventure carliste, dans les bois et dans les champs. Sûrement l'enseignement marche, dans ces circonstances et sous ses directeurs actuels, à un recul théocratique d'autant plus terrible qu'il se présente avec le masque de la liberté et, d'une façon jésuitique, prétend donner satisfaction aux idées les plus radicales, supprimer l'enseignement officiel ou le réglementer artificieusement pour le remettre entre bes mains du clergé qui ressuscitera les chaires anciennes et dirigera, l'instruction grâce à de nombreux et trompeurs privilèges. A la tête de notre enseignement, je ne vois que le couvent de Loyola, école mère de toutes les écoles réactionnaires, bien qu'il soit dirigé par des Pères Augustins, comme l'Université de l'Escurial, ou par des Pères Dominicains comme l'Institut de Yergare. ou par des Jésuites comme l'Université de Deusto, ou par des réactionnaires de toute couleur et de toute provenance, comme la célèbre Université d'Onate. Une réflexion, qui a son
importance dans ce travail rapide et succinct : « A quelle société laïque et scientifique aurait-on remis un édifice comme celui de l'Escuria!, à moitié appartenant aux ecclésiastiques et consacré à un enseignement aujourd'hui s'insurgeant contre la liberté, systématiquement calomnieux à l'égard de tous les libéraux, cause première et en grande partie occasionnelle de nos désastres aux Philippines et germe de retour à la barbarie? Et je ne veux pas parler de la réaction doctrinaire qui menace nos droits individuels, de la réaction régionaliste qui menace notre territoire paternel, de la réaction juridique qui menace notre unité nationale.
« Est-ce que les temps présents n'offrent pas beaucoup d'analogie avec ceux qui précédèrent le mouvement de Septembre? Et puisqu'il en est ainsi, tous les patriotes ne sont-ils pas appelés à conjurer la catastrophe et à se déterminer à faire tout ce qu'il y a à faire selon la méthode sereine et légale de l'évolution graduée pour fortifier les lois et l'ordre, et non selon la méthode des révolutions cruelles qui traînent accouplées derrière elles l'incendie, le meurtre, l'extermination? Enfin, nous n'entrerons dans l'évolution dialectique et normale vers le gouvernement de chaque citoyen par lui-même et de tous les citoyens par la nation souveraine qu'après qu'une politique bien préparée, bien réfléchie, bien établie en formules utiles, tangibles, se sera substituée, en la remplaçant, à tout ce que l'esprit public a détruit et dévoré; cette substitution, ce remplacement se feront par la continuation de l'œuvre du progrès qui peut s'éclipser par moments mais ne saurait se perdre pour toujours. Rien d'aussi objectif que la politique. Celui qui lui oppose la subjectivité sera un philosophe et non un homme d'Etat. Rien n'est aussi contraire à tous que l'effort et la pensée d'un seul. De même que vous devez approprier vos semences au milieu ambiant, si vous vouiez obtenir une bonne récolte, de même vous devez approprier vos idées à l'état physique, intellectuel, moral des peuples si vous voulez changer ces idées en institutions. Nous autres, nous sommes libéraux, démocrates, républicains; mais la société n'est pas entière avec nous, elle est avec tous ; avec un grand esprit de conservation, de résistance, il nous faut, pour gouverner la société, la convaincre, sinon en totalité, du moins en majorité; et puis la mener au bien avec une tenace volonté.
« Nous autres, bien que nous nous disions et que nous soyons républicains, nous sommes et nous nous disons un élément de conservation sociale Accoutumés aux radicalismes de paroles et de doctrines dans les temps de réaction, pendant la mêlée héroïque, nous ne nous sommes pas inquiétés de nos triomphes ; nous adressions d'illusoires appels, générateurs d'espérances déçues, à ceux qui ne veulent pas de la rédemption morale et politique avec nos doctrines et qui exigent une subite rédemption matérielle que nous sommes dans l'impossibilité de
promettre et encore moins d'accorder sans sortir de nos idées historiques et de notre attachement à la présente organisation sociale. Ainsi, nous retournant vers notre droite, nous devons lui «lire que les pouvoirs étrangers à la société ne subsisteront pas s'ils ne sont pas oints et consacrés par l'huile de la souveraineté nationale ; puis, nous retournant vers notre gauche, nous devons lui dire qu'elle ne rêve pas à des formules rédemptrices auxquelles jamais un penseur ne s'est arrêté, et qu'elle ne tombe pas dans les erreurs des plus monarchiques réactionnaires en proposant, au-dedans de la République, la ruine de l'intégrité de l'Etat, acte qui précéderait la ruine de l'unité de l'Espagne. La droite ne doit pas évoquer les classes, les hiérarchies, les corporations anciennes; elle ne doit pas rechercher des résurrections fictives, car les espèces disparues, comme nous l'apprend la science, ne reparaissent plus sur la terre; la gauche ne doit pas proposer la suprématie d'en bas, puisque la République, la démocratie, la liberté résultent du concert et de l'accord de tous. A la droite, nous dirons qu'elle ne supprime pas le budget universitaire, et à la gauche, qu'elle ne supprime pas le budget des cultes. A la droite, nous dirons qu'au milieu de la liberté scientifique il existera une école officielle, et à la gauche, qu'au milieu de la liberté religieuse il existera une église officielle. A la droite, nous dirons qu'il faut rétablir le service militaire obligatoire, organisé par les gouvernements républicains, et à la gauche, qu'elle ne doit jamais penser à supprimer les armées permanentes, aussi indispensables aux institutions progressistes que la mécanique céleste aux masses éthérées. A la droite, nous dirons de ne pas toucher au suffrage universel, et à la gauche de ne pas persévérer dans d'aveugles erreurs. A la droite, nous dirons qu'elle a l'obligation d'éloigner les catastrophes sociales en multipliant la conciliation entre le capital et le travail; et à la gauche, que la propriété individuelle doit toujours être intangible. Nous dirons enfin à la droite de ne pas provoquer les révolutions, et à la gauche de maintenir l'évolution progressive, gardant la foi et l'espérance.
« Sans vouloir éveiller de douloureux souvenirs, désireux au contraire de montrer notre persévérance, nous dirons qife ce programme est la résultante de tous nos anciens programmes; épuré au gouvernement par l'expérience, il continuera à être le phare qui me guidera jusqu'à ma mort. Pour le mettre à exécution, je crois qu'une grande concentration démocratique est nécessaire. Je l'ai proposée cet hiver avec énergie, et sur des bases précises, aux partis libéraux, pour lutter contre la réaction triomphante; ils ne voulurent pas l'admettre. Us ne doivent pas s'émerveiller aujourd'hui d'être obligés, chacun, de rechercher sa filiation historique et de demander la concentration des forces progressistes sur leur programme respectif, ici, personne ne veut de gouvernements sortis des urnes; tous veulent des gouvernements descendus des sommets. Je ne fais maintenant que rappeler, avec une patience toujours la même, le système qui est mien, el vous dire que
me sont un grand encouragement votre appui, votre aide, les souvenirs élogieux que vous vous remémorez; vous excitez en mon cœur un vif sentiment de gratitude, et j'irai aux Cortès soutenir tout ce que je pense, en m'efforeant de l'appliquer, en me servant de ma parole affaiblie et en employant tout ce qui me reste de forces. Je n'oublierai jamais qu'alors que, pendant un an, toutes les nouvelles s'accordaient à me rayer de la liste des vivants, vous avez pensé au pauvre solitaire frappé par les infirmités de la vieillesse et guetté par la mort. Je ne puis recommencer les anciennes campages. De même qu'il faut accommoder les lois politiques aux coutumes et aux croyances générales, de môme il faut adapter le travail individuel à l'âge et à la santé. Donc, je ne fais pas appel à mes anciens amis, ni à ceux qui, sur mon conseil, sont allés vers la monarchie démocratique, ni à ceux qui, contre mon avis, sont allés vers les républicains extrêmes, car tous, avant, pendant et après l'évolution, avaient la conviction que jamais je ne me départirais de mes croyances républicaines — et républicaines conservatrices.
« Ce qui est fait est fait. Je n'aurai pas de parti dans la nation, de comités dans les provinces, d'organes dans la presse, de compagnons dans le Parlement ; je me bornerai à présenter mon vieux programme que garantit ma propre histoire pour voir si ce programme, dans les crises futures, fort graves et dangereuses, pourra servir de noyau à une grande concentration démocratique et remplacer peut-être avec avantage tout ce qui cède et tombe sous l'action de son propre poids et par l'effet d'une intérieure décomposition dont nous avons une part de responsabilité. J'ai ressenti la catastrophe plus que ses propres auteurs et je me réjouirais du remède possible, non dans l'intérêt de nos humbles personnes, mais de nos idées progressistes.
« J'entends en revenir à la proposition d'un budget équilibré à l'établissement duquel, grâce à la p;iix, on s'avançait peu à peu avec lenteur, mais avec persévérance, et qui nous eût procuré la prospérité sans la désastreuse guerre de Mélille; à mon sens, cette guerre est la cause occasionnelle de nos désastres coloniaux et de notre diminution territoriale. Cette œuvre d'un budget en équilibre est la plus indispensable à notre patrie. Nous devons connaître quelles rentrées sont possibles avec les impositions, le crédit, sans écraser le contribuable, et régler, selon ces rentrées certaines, nos dépenses indispensables; et pour obtenir l'équilibre des encaisses et des dépenses, nous sommes contraints de réclamer ces deux conditions : une grande solidité dans les affaires politiques et une rigoureuse moralité dans les affaires administratives. Ainsi nous continuerons de procéder comme toujours, en servant d'abord les intérêts généraux de la nation espagnole, et les accordant avec nos devoirs; puis les intérêts particuliers de la liberté, et les accordant avec, nos compromissions. La société détruit sans cesse et produit des systèmes, comme l'Univers, «le son côté, détruit et produit des êtres et des espèces. Aucun homme d'Etat, pour grand qu'il soit, aucun
parti, pour nombreux qu'il soit, ne peut ni contenir ni pousser une société. Tout ce qui, ici, finit aujourd'hui, finit parce que la société le détruit; tout ce qui s'élève pour remplacer ce qui a liai s'élève parce que la société le pousse. Opposer à cette politique naturelle de la logique une politique de violence, empruntée aujourd'hui aux carlistes, c'est comme si l'on substituait à la grande astronomie l'astrologie d'antan, à la chimie l'alchimie, à la géologie l'éternelle évolution, la géologie des cataclysmes subits, et à la science médicale de nos cliniques le guérisseur miraculeux de nos campagnes. Vous ne donne/ pas la préférence aux charlatans sur les micrologistes. En bas, personne ne peut tenter une révolution; en haut, personne ne peut tenter un coup d'Etat, lai France les dictatures militaires sont impossibles depuis Sedan. Ici. elles sont encore plus impossibles depuis Paranaque. Le masque qui cache les gouvernements représentatifs se substituant aux gouvernements parlementaires ne peut nous tromper, non : derrière lui, nous voyons César, comme derrière les revues tribuniliennes de Marc-Antoine on voyait le prétorien. Avec ces desseins d'en haut on eu vient seulement à avancer en bas la date de l'avènement de la République. C'est pourquoi je vous dis : « Jeunes, écoutez un vieillard que les vieillards écoutaient quand il élail jeune. Renoncez à l'idée de fonder une République, avec les républicains seuls et pour les républicains seuls; la République comme le soleil, doit être pour tous les Espagnols la forme suprême de la liberté et du droit. »
Mais laissons la politique espagnole et passons à la république européenne. Le fait le plus saillant et d'intérêt public, c'est la conférence hollandaise; tous les Etats y traiteront la question du désarmement et de l'arbitrage. Il faudrait une grande naïveté pour croire à la solution de tels problèmes par un congrès bureaucratique et diplomatique des plus routiniers et des plus attachés aux anciens usages et aux vieilles croyances; on ne guérira pas et on n'améliorera pas nos infirmités sociales alors que les puissances représentées les causent, les aggravent, les augmentent chaque jour. Je désespère du résultat. Optimiste de nature et de caractère, je crois à la liberté universelle et j'espère que la liberté universelle nous procurera la paix perpétuelle. Mais, comme il ne s'agit pas d'un problème social à résoudre, je dis que si le désarmement entre aujourd'hui dans la catégorie des choses possibles, imaginables, il n'entre pas dans la catégorie des choses opportunes et réalisables. Alors que dans l'Atlantique gisent palpitantes nos deux Antilles, victimes de la guerre la plus injuste qu'ait jamais enregistrée l'histoire; quand la fumée des incendies obscurcit la limpidité du ciel des Philippines; quand nous avons été sur le point de voir éclater un conllit épouvantable en Chine et à Samoa; quand le Candiote montre ses lèvres noircies par la poudre, quand le solde la Grèce tremble encore des désastres soufferts par le droit dans les plaines classiques de Pharsale ; quand l'agrandissement colonial fait prévoir de futurs combats en nombre infini; quand chaque empire augmente ses dépenses de guerre; il me
semble que traiter du désarmement el de l'arbitrage est une véritable duperie; le désarmement et l'arbitrage sont des générateurs de paix; et de tous côtés on n'entend que mutuels défis et sinistres résonances d'armes innombrables. L'exemple de l'Angleterre doit être offert à tous les yeux comme on offrait jadis le spectacle des ilotes ivres à la jeunesse de Sparte. Cette nation que l'administration de Gladstone avait enrichie et mise en un rang si prospère, alors qu'elle envoyait à Pétersbourg des notes sur le désarmement, construisait des navires et encore des navires; elle est dans une telle situation qu'elle a dû diminuer les amortissements de sa dette, présenter ses récents budgets avec un déficit croissant — elle avait des plus-values naguère — et diminuer selon uue progression sensible ses obligations.
Et voilà ce qu'on entend par un souffle de paix en Europe. Des questions des plus compliquées soulèvent de terribles alarmes de toute part. On a craint un conflit entre l'Allemagne et l'Amérique au sujet des Philippines et de Samoa: on a craint un autre conflit entre l'Angleterre et la France au sujet de l'Afrique; on a craint un autre conflit entre la Russie et l'Angleterre au sujet de la Chine. Les progrès de l'empire russe en Corée ; les nouvelles acquisitions dans le golfe Persique ; la perpétuelle excitation adressée aux amis de Mongolie et d'Abyssinie avaient déterminé un état de relations difficiles entre la Russie et l'Angleterre; cet état pouvait produire une rupture complète. Les mers d'Asie sont semées de torpilles prêtes à éclater et à atteindre les plus formidables empires. Le célèbre incident de Coghlan le démontre surabondamment. Ce vétéran de la marine yankee avait critiqué vivement les procédés de la marine impériale allemande à Manille et depuis avait récité des vers très violents contre l'empereur d'Allemagne. La facilité avec laquelle ont été données et reçues les explications n'enlève rien à Ja gravité des faits qui démontre qu'il y a, dans l'air et surFeau, chez tous les peuples, des miasmes en nombre, précurseurs de la guerre. L'administration de Lord Salisbury nous prépare de grands périls. Tout en maintenant la politique des portes ouvertes qui intéresse les Anglais, lord Salisbury inaugure la politique de sphères d'influence d'accord avec les intérêts de la Russie; il résout, sans hésiter, le problème des voies ferrées chinoises qui lui ont causé tant de difficultés et lui ont donné tant de cassements de tête. Selon cet arrangement, la Russie pourra étendre son influence commerciale et industrielle en Mandchourie et plus au delà de la grande muraille, tandis que l'Angleterre ne pourra lui faire concurrence dans sa conque de Yang-Tsé. Ce litige d'Asie réglé, je peux assurer qu'il n'en résultera aucun bénéfice pour la paix universelle, tant que n'aura pas été réglé et bien réglé le litige inextricable d'Afrique. l'ai' l'Asie, une guerre peut surgir entre l'Angleterre et la Russie ; par l'Afrique une guerre entre l'Angleterre et la France. La question semble très facile en l'examinant superficiellement ; mais au fond elle est aussi compliquée que la* question d'Asie. Certes, en Asie se trouve l'empire
chinois, mais si maltraité par ses disgrâces et si exposé aux révolutions qu'on ne peut savoir jusqu'à quelle malheureuse extrémité il peut être réduit. En Afrique il y a un pouvoir qui prend plus de solidité et de consistance à mesure que, sur sa couronne, tombent plus do malheurs el d'infortunes; c'est l'empire turc. Faire que le Sultan ne se meuve pas pour susciter une guerre sainte: modérer les impatiences de l'Italie pour Tripoli; justifier les efforts de la France au Congo et sur le Nil ; permettre à cette puissance de relier ses possessions du Nord avec ses agrandissements au Soudan; tracer les limites des régions où prend fin l'influence britannique et commence l'influence française; voilà des questions qui semblent assez ardues et dont la solution cependant a été obtenue avec beaucoup de facilité.
Ces accords ont dû être et ont été peu agréables pour l'Italie, l'obsédée aussi du névrosisme colonial, dont les accès font souffrir depuis les nations aux grandes aptitudes coloniales, comme l'Angleterre, jusqu'aux nations de moindres aptitudes, comme la Prusse et l'Autriche. l'Italie rêve à l'Afrique, théâtre de ses anciens héros qui, depuis les Scipion jusqu'à Marins, brillent sur le piédestal de Cartilage; elle caresse l'espoir d'acquérir des possessions sur la terre africaine; c'est pour cela qu'elle a montré tant de mauvaise humeur au sujet de Tunis,
qu'elle s'est battue pour agrandir l'Erythrée et qu'elle manœuvre | r
arriver à Tripoli. Ce règlement entre la France et l'Angleterre pose une limite artificielle aux aspirations constantes de l'Italie et les refrène pour un long temps. Il ne faut plus songer à combattre l'Abyssinie ; il ne faut plus songer à acquérir Tunis, indispensable à la jeune Italie, comme le fut à la vieille la nouvelle Tyr, sise où s'élève aujourd'hui Tunis; il ne faut plus songer à Tripoli, précieuse bande de sable placée dans la Méditerranée comme une île de l'Afrique; la stabilité régnera dans le continent noir et chacun de ses possesseurs gardera la portion que le destin lui a accordée jusqu'à ce que de nouvelles secousses hissent surgir de grandes entités sociales accompagnées d'organismes riche- et variés. Je connais des affections plus sincères que celle de l'Italie pour l'Angleterre. Je ne connais pas d'affections plus perfides que celle de l'Angleterre pour l'Italie. Elle l'aime tant que l'Italie sert ses intérêts et augmente ses forces. Quand l'Italie a besoin de l'Angleterre, jamais elle ne la trouve. C'est pour l'Angleterre que l'Italie ;i pris Kassala. Voulez-vous me dire ce que l'Angleterre a pris pour l'Italie? Elle a abandonné toute seule la très belle nation aux dents des hyènes éthiopiennes. Et maintenant, qu'arrive-t-il ? Il arrive que l'Italie voyant comment les autres peuples se partagent l'empire chinois s'est emparée de la baie de San-Mun; pour cette mainmise, elle a rencontré des obstacles et des difficultés comme jamais aucune nation n'en a rencontré. C'est en vain qu'elle a fait appel à l'Anglelerre : la grande nation amie l'a laissée sortir d'embarras sans lui prêter aucun appui. Tout cela a irrité l'Italie qui. dans l'impossibilité de s'élever contre la
barbarie du despote Chamberlain, cause de tous les malheurs arrivés pendant cette dernière année, s'est élevée contre son propre gouvernement et lui a suscité une furieuse opposition. Mais, le coup de grâce, selon la façon de comprendre les choses pour les Italiens, a été le coup relatif à l'Afrique. Comment? En paiement d'une si grande amitié, on la dépouille de toute espérance et de toute aspiration sur Tripoli, parcequ'elle est faible, alors que la possession de Tunis n'est pas contestée à la France parce que la France est forte. Et cette manière d'être, l'Angleterre la base sur le respect dû au Sultan; or, l'Angleterre dépouille le sultan de l'Egypte, du Soudan, du Nil supérieur, de Chypre et de Crète, sans respect aucun de ses privilèges et sans souci aucun de l'intégrité de l'empire. Tout ceci étabii, je ne suis point étonné que les Piémontais, les fondateurs du régime parlementaire italien s'élèvent contre la politique des Siciliens, politique fantaisiste et aventureuse qui, sans apporter un atome de bien-être à la patrie commune, a vidé les coffres du trésor et atteint la réputation de l'armée.
Elle est aujourd'hui d'une extrême importance la grande agitation qui règne en Autriche pour changer la religion catholique en religion protestante; ainsi, l'âme de l'Autriche s'unifierait avec celle de la Germanie, en attendant l'unification du corps. Cette agitation n'est pas dépourvue d'habileté puisqu'elle combat, non le catholicisme en son essence, mais le catholicisme tel que l'ont laissé le concile de 1869 et l'horrible Syllabus de Pie IX. Au mois d'avril 1869 furent publiés les dogmes canoniques. Tous étaient réduits à une apologie du supernaturel sans aucun raisonnement et à un anathème lancé sur la science moderne, sans aucune preuve. Grande occasion perdue d'exalter le monde surnaturel et de démontrer les relations, les harmonies qui existent entre notre esprit et notre raison et les dogmes fondamentaux de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Bientôt, le concile confirmait comme livres dogmatiques les traductions de la Vulgate. Tout l'immense travail de la critique moderne devenait complètement inutile pour cette assemblée délibérante qui se réunissait en plein xixe siècle, et qui semblait une assemblée de revenants drapés dans leur suaires, tant elle était étrangère aux progrès du siècle. Pour peu qu'on ait quelques notions des langues sémitiques, cette traduction de la Vulgate est singulière. Le vent très fort qui court sur le chaos est traduit par l'esprit de Dieu qui flotte sur les eaux; la femme de Loth, qui s'arrête comme changée en pierre à la vue des flammes dévorant le paya de la Pentapole, devient une statue de sel. Les enfants de la montagne et les enfants de la plaine se transforment en fils de Dieu et fils des hommes. On n'en finirait jamais s'il fallait noter toutes les erreurs que renferme la traduction tenue pour vraie et orthodoxe. L'interprétation a été renouvelée en entier. Le livre de Job a des précédents dans la littérature arabe. Le Pentateuque n'appartient pas à l'époque que lui attribue l'Eglise. Le livre de Judith aété écrit, nous pourrions dire falsifié, une fois venue l'ère chrétienne.
Entre l'Apocalypse et le quatrième Evangile que l'orthodoxie attribue à saint Jean, s'écoule un long espace de temps. L'Apocalypse avec ses visions, ses avertissements, ses menaces à l'impure Babylone, avec ses espérances de voir une cité céleste s'élever dans les airs, grâce à la vertu et à la valeur d'un messie, appartient en entier au temps où le christianisme conserve son antique et étroit esprit juif; l'évangile de sainl Jean, au contraire, rempli d'idées platoniciennes, imbu de l'esprit de l'école d'Alexandrie, avec son Verbe qui a passé des jardins de Platon aux pyramides d'Egypte, appartient à une époque plus avancée, alors que l'idée hellénique, révélée par Socrate et Platon, a pénétré au sein de l'idée chrétienne révélée par le Christ et saint Paul. Donc l'Apocalypse et l'Evangile ne peuvent être attribués à un même auteur, ni avoir été écrits par la môme main.
Il est absolument vrai que, par une sorte de canon, subrepticement glissé dans de si diverses sentences, les décisions extrêmes et étroites de l'ancienne Congrégation de l'Index, devenaient de véritables articles de foi. Nul n'ignore comment procède en ses sentences sans appel celle inquisitoriale Congrégation. Tout ce qui n'est pas le plus exagéré ultramontanisme, la plus aveugle adhésion à la monarchie absolue du Pontife, tombe sous ses anathèmes décisifs. L'histoire moderne, avec ce critérium, ne peut rendre justice ni à la Renaissance, ni à la Révolution, ni à la Réforme. La critique ne peut examiner la valeur scientifique de la tradition mosaïque ; la chronologie ne peut montrer que les Hébreux ne sont que des enfants mis en regard des antiques tribus aryennes, et que leurs plus anciens livres sont des œuvres «I hier mis en regard des poèmes primitifs; le monde commence, pour les exagérés, aux premières pages de la Bible; il se renouvelle dans l'Évangile; il s'affirme dans la Somme théologique; il se résume et tient en entier dans le Syllabus. Hors de cette généalogie d'idées, il n'existe pour eux que ténèbres, et ténèbres palpables. Les peuples asiatiques dorment sous les ombres de la mort. Les philosophes grecs sont tous des sophistes qui jonglent inutilement avec les idées, bien qu'ils aient fait de leurs conceptions lés plus matérialistes et de leur école la plus expérimentale la hase et le soutien de la science théologique. L'histoire von< ,| ira inutilement que les peuples régis par les institutions ihéocratiques se corrompent facilement, se gangrènent jusqu'à la moelle des os, tombent en morceaux sur la terre désolée, perdent la vertu et la conscience; ainsi le montre celle dernière Espagne gothique, tantôt agenouillée dans les cendres de la pénitence avec Egica, tantôt putréfiée dans les orgies de l'ivresse avec Roderik, et toujours esclave d'un clergé qui perdait dans les jouissances du pouvoir la sainteté de la vie ou la pureté de sa doctrine.
Le domaine matériel de l'Eglise, telle est l'unique philosophie des ultramontains. Aucun respect humain ne saurait les arrêter dans leur
entreprise. Ils falsifient une donation de Constantin, qui devient, tant elle est humble et de récente date, la donation du barbare Pépin. Bientôt leur d roit n'est qu'un tissu de faussetés acceptées par eux et nullement par nous ; ces faussetés sont adorées sur les autels qui devraient être réservés à la justice età la vérité. Quiconque sent, dans sa conscience, la lumière et la chaleur de la liberté de penser, est maudit et calomnié. Abélard, malgré son savoir et son éloquence, passe pour un réprouvé simplement parce qu'il commence à combattre l'étroite tradition ultramontaine; l'abbé Joachim de Flora, bien qu'il appartienne à un ordre catholique par excellence, est classé parmi les hérétiques parce qu'il veut rénover l'esprit et qu'il a des révélations nouvelles sur le ciel. Arnauld de Brescia meurt, et son nom est livré à l'universelle exécration parce qu'il est lié à la liberté, à la République, au droit et à l'indépendance de l'Italie. 11 n'est pas tenu compte au vénérable Gerson d'avoir mérité qu'on lui attribue l'Imitation de Jésus-Christ : parce qu'il a dit que le concile est supérieur au Pape, on lui jette éternellement un tacite anathème. Toute l'œuvre de la Renaissance est condamnée. Môme les artistes qui ont illustré le Vatican obtiennent difficilement une amnistie; toutes les générations, tous les peuples les admirent, mais au fond de l'isotérisme ultramontain, on les considère comme coupables de complicité avec l'éternellement jeune et l'éternellement belle inspiration païenne. La Réforme n'est pas le résultat de trois siècles, la condensation d'idées innombrables, la pensée d'une race; non, la Réforme est l'œuvre d'un moine épicurien qui veut, coule que coûte, se marier. Dans l'universel anathème, entrent Descartes, Locke, Kant, Hegel, toute la science moderne. Les institutions les plus grandes, les progrès les plus évidents ne comptent pas. La Suisse passe par le Sunderbund romain avec lequel les réactionnaires de la foi prétendent détruire l'œuvre de Guillaume Tell. La Constitution belge elle-même, bien qu'elle ne soit pas démocratique, est l'objet de la haine de l'Index romain. On voit là, dans cet enfer, tourmentés par les ombres, tous les enfants de la lumière. Si un Michel-Ange de la liberté peignait les visages des condamnés, si un Dante de la démocratie pénétrait dans les recoins de cet enfer, nous verrions, avec épouvante, qu'ont été proscrits tous ceux qui ont élevé leur raison vers Dieu, tous ceux qui ont donné l'immortalité à la terre. L'Index romain est l'ennemi de la lumière parce que tout ce qu'il condamne représente l'émancipation de l'intelligence, la liberté de l'esprit, et l'Index Romain a été presque élevé à l'état de dogme par le Pape lui-même!
Le Congrès de la paix à La Haye. — Proposition de Nicolas II. — Inopportunité de cette proposition depuis les événements de l'archipel des Antilles el des Philippines. Zorn et Stengel. — Antécédents du Congrès. — Le Congrès de la Paix à Genève en l'an 1866. — Caractère révolutionnaire du Congrès. — La présence de Garibaldi. — Discours prononcé par les révolutionnaires. — Caractère et esprit réactionnaire des délégués choisis par l'empereur allemand. — Questions qui se posent. — Impossibilité de les traiter. — Le Monténégro et ses ambitions. — Résultats probables du Congrès. — Obseï vations. — Conclusion.
En ce moment, il n'est pas de question plus intéressante que La question du désarmement. Nicolas II a vu sa lumineuse el humanitaire proposition admise par les puissances réunies à La Haye, non pour la ratifier en toute certitude, car ni l'état de la politique universelle, ni l'état de l'économie politique universelle ne le permettent, mais pour la prendre en sérieuse considération. Je ne dirai pas que la présentai ion d'un projet sur le désarmement général offre une grande opportunité à cette heure où les Antilles apparaissent comme deux ergastules que la conquête prive de lumière, où l'archipel de Magellan est régi par la mort qu'une troupe criminelle de pirates inflige aux naturels, leur enlevant leurs biens sans autre but que la satisfaction de leurs mauvaises passions, sans autre mobile que la soif du lucre, foulant aux pieds tous les principes de morale et de droit, comme aux temps préhistoriques, alors que l'état de lutte était incessant; mais je rappellerai que saint Paul disait qu'on peut aller au bien par n'importe quel chemin, et quand il s'agit du bien, on doit insister avec opportunité et importunité. La question a une telle importance; elle étend ses racines en des régions si diverses; elle soulève et remue un si grand nombre d'idées; elle réunit autour d'elle tant d'apôtres et d'apostolats, qu'il est nécessaire, pour bien comprendre ce qui se passe à La Haye, de faire appel à certains penseurs qui ont traité de la paix perpétuelle et d'évoquer la série des conditions indispensables à son avènement, ainsi que les antécédents historiques montrant leur peu de réussite. Parmi ces antécédents, il n'en est pas de plus instructif que le Congrès de la Paix tenu à Genève en 1806; il prouve que les idées révolutionnaires condensées dans les abîmes inférieurs de la société finissent par s'élever el par oxyder la couronne des despotes.
S'opposer à la guerre, repousser ce qu'elle a d'odieux, atteindre le despotisme, former une ligue européenne qui s'interpose, rameaux
d'olivier en main, entre les sociétés en querelle dont le choc pourrait être aussi épouvantable que le choc de deux planètes dans l'immensité de l'espace, c'était un beau programme. Toute idée, lancée aux quatre vents de la publicité par un journal, a ses partisans; l'idée exprimée par le Temps a trouvé des partisans qui ont commencé par former une petite ligue et ont fini par réunir un grand Congrès. Ce Congrès ne devait pas se limiter à empêcher la guerre entre la France et la Prusse, but poursuivi par les conférences de Londres ; il devait formuler un code de paix entre toutes les nations. Le lieu du Congrès devait être à Genève. Il est peu de villes au monde aussi belles, aussi splendides que Genève. J'ai passé trois mois de ma vie à Genève, et quand je me les remémore, il me semble que je rêve. Délicieuse est la vallée où le Jura étend à l'Occident ses murailles se perdant dans le ciel, où la chaîne du Mont-Blanc étend h l'Orient ses aiguilles d'éternelles glaces qui tantôt ressemblent à des pyramides, tantôt à d'immenses coupoles d'une blancheur immaculée, que tachent seulement les nuages qui courent, semblables à des bandes d'aigles, ou les rayons du soleil couchant qui l'embellissent de leurs teintes rouges. Des cimes du Mont-Blanc et du Jura descendent, comme un amoncellement de pierres, des montagnes aux formes capricieuses, des collines qui viennent se perdre au pied de celte précieuse turquoise qui se nomme le lac de Genève. Ses eaux ont la couleur d'un ciel splendide du Midi et sa transparence est telle qu'il paraît doubler la lumière du soleil ou des étoiles quand le soleil ou les étoiles se mirent dans ce miroir. Tout est gigantesque, sublime comme les restes d'un monde oublié dans des cordillères boisées, remplies de rochers émergeant de neiges éternelles; et tout est beau, gracieux comme un cadre d'idylle, dans les collines qui entourent le lac, avec leurs jardins d'où s'élèvent de capricieuses tours blanches et de pittoresques villas, sur le toit desquelles volent les palombes et autour desquelles paissent les vaches. Afin qu'il ne manque rien à ce spectacle à la limite même du lac, au Midi, naît le Rhône qui se précipite avec une impétuosité suprême et se divise en deux branches par où s'écoulent ses eaux bleues s'épandant en écume, comme s'il voulait embrasser tout la ville dans sa partie moderne, coquette comme Cadix, et dans sa partie ancienne, sombre et sévère comme Tolède. Des quais on voit, en premier lieu, la ville moderne avec ses clairs édifices, puis la cité ancienne avec ses toits assombris; l'île de Rousseau, ombragée de saules, monument élevé au prophète de la révolution politique, et la cathédrale sévère qui reflète encore l'ombre de Calvin le dictateur spirituel de la révolution religieuse. Tout parle à l'esprit; tout convie à la méditation : le lac qui change sans cesse de couleur, les montagnes gigantesques, les charmantes collines, les bois, les oiseaux aquatiques qui colorent la blanche écume, les voiles latines qui marquent à l'horizon, les maisons enlacées de lierre qui baignent leurs fondations dans les eaux calmes; les contrastes de l'églogue et de l'épopée dans la nature; le chaos couronnant un site digne de l'Andalousie ou de l'Italie, site rendu plus superbe par tous les jeux de la lumière et par toutes les harmonies de la vie.
Examinons la ville au point de vue politique. Genève estime Repu-
blique. Dans ses rues pas un soldat. Sous son ciel s'abritent tous les cultes. Presque aux portes de la station de France, l'église catholique; au centre de la cité, la cathédrale protestante. En face de la synagogue, le temple maçonnique. Du lac on découvre, resplendissant à l'horizon, les tonalités dorées de l'église grecque. La presse est aussi libre que la parole et l'association aussi libre que la presse. Le suffrage universel est la base du gouvernement qui, nommé par tous, est responsable devant tous. Les lois constitutionnelles sont sanctionnées par le peuple entier. Quand vous arrivez dans la cité hospitalière, aucun agent de police ne vous demande votre nom, aucun agent du fisc n'enregistre vos bagages. Mais passons au revers de la médaille. Genève est le canton le moins tranquille de la pacifique république suisse. Un ternes enclavée au milieu du territoire français, elle craignait d'être dévorée à chaque instant par le géant dans les bras dsquel elle reposait. Et cette frayeur a rempli presque toute son histoire, parce qu'elle peut dire que presque toute son histoire est une lutte permanente contre les ducs ds Savoie; le territoire de Savoie appartient aujourd'hui à la France. Genève commença par renverser le féodalisme de ses Ducs. Ceux-ci étaient catholiques; en haine de ces tyrans, elle embrassa le protestantisme pour fonder sa république. La cause protestante unie à la cause républicaine et l'une et l'autre unies à la cause de l'indépendance. Genève aima le protestantisme comme le sanctuaire spirituel de tout ce qu'il y a pour elle de sacré en son histoire. Mais les faits historiques ne se modifient pas en un jour. L'ombre des ducs de Savoie a disparu, néanmoins leurs soldats perturbent la tranquilité de la République. Ces soldats, ce sont les habitants de Carouge, ville annexée à Genève et qui forme aujourd'hui un de ses plus populeux faubourgs. Le duc de Savoie la fonda dans le but d'en faire une rivale de Genève et cette rivalité dure encore. Les catholiques de Carouge professent une haine implacable à l'égard du protestantisme et des protestants. Comme le protestantisme est la religion du plus grand nombre, afin de combattre ses privilèges, les catholiques se sont réfugiés à l'ombre delà bannière la plus radicale. De plus l'aristocratie, parmi les classes de Genève, est la moins attachée au protestantisme. Le représentant du parti radical, dans les temps que nous racontons, était, dans la cité de Calvin, un homme de grand talent, de parole puissante, mais d'une vie publique entachée d'innombrables erreurs. Ses amis changèrent la ville sévère du protestantisme en un véritable garito. Durant quelques années les joueurs furent les maîtres de Genève. Ses actes arbitraires pesèrent sur les citoyens comme s'ils eussent été des esclaves. Les désordres du chef portèrent un coup suprême au parti radical, qui perdit la direction de la République. Depuis lors il n'est pas d'effort que ne tente le chef des radicaux pour triompher aux élections et reconquérir le pouvoir. Mais tout passe en ce monde et le chef des radicaux a passé.
Grand agitateur, il soulevait les consciences avec des idées auxquelles il ne croyait pas, et grand intrigant, il mêlait aux élections des scènes
démagogiques qui répugnaient à son caractère aristocratique. Le souvenir des antécédents historiques de Genève est absolument nécessaire pour expliquer toutes les scènes tumultueuses. Soyons juste : le Congrès ' de la paix se changea en Congrès de la révolution. Il avait commencé par une invitation à tous les chefs reconnus de la révolution en Europe. Presque tous refusèrent d'y assister. Ceux qui en France défendaient Ja cause démocratique craignaient deux inconvénients : le premier, la peur de se rencontrer avec les exilés de l'Empire, ce qui impliquait ou une protestation ou un remord; le second, la peur que certaines déclarations plus ou moins audacieuses auxquelles les contraindrait l'esprit régnant au Congrès ne leur attirassent des ennemis à leur rentrée en France. Les exilés, de leur côté, voyaient deux inconvénients dans leur venue à Genève. D'abord, nombre d'entre eux avaient été expulsés de Genève à la demande de Napoléon. Ensuite, presque tous avaient la conviction que la paix était impossible tant que la liberté ne serait pas triomphante; or, le triomphe de la liberté ne pouvait s'opérer que par la révolution. Je ne veux pas tenir en compte, et par suite je ne veux pas mentionner, un troisième inconvénient : les rivalités qui sans cesse éclataient au sein de l'émigration française. Le Congrès avorta véritablement. De nombreux éléments exclusivement genevois se jetèrent au travers. Les citoyens de Genève qui ont la république s'inquiètent peu du triomphe ou non de la république dans le reste du monde. Mais les citoyens de Genève s'inquiètent beaucoup de la France, qui peut violer la neutralité et leur ravir l'indépendance. Ils voyaient de mauvais œil un Congrès que l'on pouvait interpréter comme une menace à Napoléon. Les questions religieuses tinrent également une grande place; il en est toujours ainsi à Genève. Les protestants s'étaient indignés que le Congrès proclamât le rationnalisme comme la base de la liberté, alors qu'ils rapportent toutes leurs anciennes libertés à leur vieille religion. Les catholiques s'étaient indignés que le Congrès demandât la chute du pape et affirmât la mort du catholicisme. Les conservateurs étaient opposés au Congrès en raison de son caractère radical. Les radicaux, en majorité catholiques, l'anathématisaient en raison de son caractère hétérodoxe. Le chef du parti radical voulait deux choses : faire quelque acte agréable aux fidèles de Notre-Dame de la Couloui vrière et quelque acte qui fût agréable aux hôtes des Tuileries. Alors rien ne pouvait être plus agréable aux uns et aux autres que la dissolution violente du Congrès. Pour y arriver, on poussa de telles vociférations qu'elles empêchèrent la nominatiun d'un comité permanent.
Si le Congrès, étant donnée cette situation, put tenir ses séances et voter tout son programme, les missionnaires de la paix se séparèrent aux veux de l'Europe, désunis par toutes les apparences d'une guerre intestine, comme si ce fatal poison se respirait dans l'atmosphère. Mazzini exprima les opinions générales de la démocratie européenne dans une lettre qui, à la profondeur des pensées unit ce style méridional si chaud, si coloré, si lumineux, semblable au ciel de l'Italie. « Tant que nous
n'avons pas de pairie, tant que nous n'avons pas de foyer, tant que nous sommes condamnés à cacher notre pensée comme un crime, à éteindre notre parole, à commettre par force cet horrible infanticide dans la conscience; tant que Ions les hommes n'ont pas leurs droits individuels consacrés parles lois et toutes les nations, leur indépendance reconnue en Europe, ne parlez pas, disait Mazzini, ne parlez pas de paix aux lils de la Pologne, de l'Espagne esclave, de Rome morte; tant vaudrait avoir empêché le sublime martyre de Sparlacus, de transmuter en épée le fer de ses chaînes. » Et moi j'ajoute : « La paix ne peut être que le tïuil &e la liberté, et la liberté ne peut être que le fruit de la démocratie; et la démocratie ne pouvait être alors que le fruit de la révolution. Les monarchies de tous les pays ont besoin de privilèges de toute sorte, et les privilèges engendrent la guerre comme la corruption de l'air engendre la peste et la peste la mort. Une monarchie ne peut exister que dans ces conditions : une aristocratie qui l'honore, un clergé qui la bénisse, une centralisation qui la soutienne; par suite, une monarchie ne peut vivre qu'au milieu de la guerre; les démocraties proscrites l'obligent à armer et les droits violés la contraignent à la lutte. Donc, le Congrès de la paix fut le Congrès de la révolution. Et la présence de Garibatdi le montrait bien. Et ainsi j'écrivis alors sur la présence de Garibaldi quelques lignes que je copie, tant il me paraît opportun de les rappeler.
Et voici pourquoi la présence de Garibaldi au Congrès était d'une grande nécessité et voici pourquoi je lui donnai une sérieuse attention. Je ne discuterai ni sur les talents politiques ni sur les talents littéraires de Garibaldi si malmenés par toute l'Europe, à la suite de son apparition au Congrès de Genève, ni sur sa conduite dans la ville, ni sur ses discours à l'Assemblée. Modeste quant au talent, il a eu la foi en des choses que ne croyaient pas possible des esprits plus profonds, Garibaldi n'est pas Machiavel ; mais sans aucun doute il est Arnaud. 11 n'appartient pas à la race des ergoteurs ; il appartient à la race des héros et îles martyrs. Dans les premiers siècles de notre ère, il eût été attaché à la croix avec les rédempteurs de la religion; au moyen-âge, il eût été brûlé avec les Iribuns de l'intelligence ; en notre temps, il a marché à la bataille avec les soldats de la démocratie; et dans tous les âges, il eût appartenu aux hommes de foi qui, humbles et même ignorants, dans le feu de leur âme fondent la matière nécessaire à la création d'une nouvelle société. Il a pu promener son regard tranquille sur cette nuée de publicistes qui lui dénient le sens politique et leur demander lequel d'entre eux a renversé en trois jours une couronne et fait en trois mois une Italie. Nous sommes si habitués à voir unis le talent politique au mensonge et au crime que nous ne pouvons le croire fraternisant avec la vertu et la vérité. La politique est, en entier, dans les parlements l'art de mentir et dans les cortès l'art de tromper : c'est le catéchisme du crime. La politique pour un homme d'infantile sincérité, d'angélique bonté, de primitive candeur, de conscience pure et transparente, de
vertu ingénue comme Garibaldi, la politique est une éternelle source de vérités, une onde pure et salutaire où les peuples se fortifient. Il n'était pas politique dans le sens attribué à ce mot, de croire que la Genève de Fazy était la Genève de Calvin. Il n'était pas politique de lier la cause purement civile, purement nationale, purement démocratique de la chute du pouvoir temporel à la cause protestante de la chute du pontficat. Il n'était pas politique de demander à une assemblée où pullulaient les athées et les matérialistes de proclamer la mort du catholicisme et de promulguer la religion du nouveau Dieu de liberté et de progrès. Mais le jour où vous auriez enlevé à cet homme de sentiment la candeur sublime des rédempteurs qui ont sauvé le monde par la foi, vous lui auriez enlevé la qualité qui le rendait unique en ce siècle éloigné de la barbarie par le raffinement de la civilisation. Garibaldi, sans faire attention aux catholiques de Carouge, pensa que Genève devait avoir l'orgueil de continuer à être la Rome protestante ; il notifia au monde ses propositions, sans tenir compte de la superstition de ses compatriotes, sachant que le pontifical aéternellementouvertàl'étranger les portes de l'Italie, qu'il a brûlé Giordano Bruno, qu'il a arraché la lumière aux yeux de Galilée et la langue à la bouche de Yanini. Garibaldi déclara que le pouvoir pontifical n'était plus ; sans s'attacher aux matérialistes et aux athées, membre d'une race religieuse et artistique, il proclama, devant l'Univers, le Dieu de sa conscience pure, le Dieu qui alluma la foi dans l'âme du tribun, le Dieu qu'il a vu resplendir durant son existence de marin, tel qu'une lumière qu'on ne peut éteindre, dans les astres du ciel et dans les étoiles de la mer. Que les habiles se lèvent et disent : « Je ferai davantage, j'atteindrai d'autres buts, je serai plus fort que cet homme à la voix duquel frémissent sur leur trône d'obscurantisme dix-neuf siècles de superstitions et de mensonges. »
Quatre discours furent prononcés qui produisirent une profonde sensation : le discours de Lemonnier que j'appellerai un discours de doctrine; il établissait que la paix perpétuelle était seule compatible avec la forme républicaine du gouvernement; le discours de Simon de Trêves que j'appellerai un discours de circonstance ; il avançait que l'Allemagne n'éveillerait aucune susceptibilité européenne le jour que le travail pour son unité s'achèverait en fédération républicaine ; le discours d'Edgard Quinet que j'appellerai la plainte, la lamentation de la proscription ; il affirmait que la conscience humaine est morte dès le moment où les défenseurs du droit ont été considérés comme des criminels; enfin le discours sans aucune sorte d'exagération, le plus applaudi, le plus remarquable, le plus éloquent, le discours qui montrait la démocratie pratique, la vérité réalisée, le discours écho de la République, écho du Nouveau-Monde, le discours d'Hector-Horace Varela. L'idée du premier discours est exacte. Les fautes d'un homme peuvent perdre un siècle tant que les gouvernements ne sont pas amovibles. L'inviolabilité d'un homme dans sa divinité, et la divinité d'un
homme est contraire à sa responsabilité, base des gouvernements libres. L'héritage du pouvoir par un seul est la mort du droit de tous. Un privilège antérieur et supérieur à la souveraineté du peuple est incompatible avec la démocratie. Les monarchies pour celer toutes ces erreurs aux peuples les maintiennent dans une rivalité dommageable, qui engendre la guerre. La paix est compatible avec la république seule. Le discours de Simon de Trêves n'était pas moins fondé sur des bases solides. Parce qu'en 18i8 la démocratie allemande avait perdu le moment précis de fonder l'unité avec la république, nous voyons maintenant l'unité se fonder avec le droit divin : parce qu'on n'a pas lutté pour constituer une liberté qui eût été la paix de l'Europe, nous nous rencontrons avec un empire militaire qui est la guerre Ils paient cher leur erreur, très cher, avec la mort de leurs enfants, avec la perte de leurs biens, les peuples qui n'ont su ni fonder ni soutenir, depuis 1848, la République; c'était l'alliance de la démocratie avec la liberté el par suite la paix du monde. Le discours de Quinet, d'une haute éloquence, avec son fonds de désespérance el d'amertume, sous sa forme d'élégie, de longue et sonore lamentation, était le discours des angoisses présentes, le discours des doutes qui nous assaillent, le discours des peines qui nous brisent. Le cœur se fend de douleurs en apprenant, de la bouche d'un homme honoré, que la conscience humaine n'est plus; ainsi les pierres de Jérusalem se fendaient de douleur en apprenant de la bouche des anges la mort du Juste. Mais si la conscience individuelle s'évanouit, si la conscience d'un siècle s'éclipse, il n'est ni au monde, ni dans les soleils, ni dans tout le système planétaire, un sépulcre capable de contenir le cadavre de la conscience humaine. Socrate est né des sopTiistes ; le Christ, des gnosliques et des Esséniens; Luther des nominalistes et des réalistes; la Convention française des sceptiques et des jansénistes. La corruption d'aujourd'hui est la plus grande qui ait régné sur la terre et la plus néfaste à l'arbre de la liberté. Ne redisons pas la parole de Brutus en s'enfonçant l'épée dans le cœur sur le champ désolé de Philippes, durant la dernière nuit de la République : « La vertu n'est qu'un vain mol ! » Oh ! non. Lorsque pour elle nous nous sommes vus arrachés de nos foyers, délogés de nos chaires, poursuivis comme des fauves par les mêmes qui poursuivent, les criminels jusque dans les terres du désert, consolons-nous dans la croyance (pie nous ne nous sommes pas sacrifiés pour la mort, consolons-nous dans la croyance qu'il existe un objet sacré, objet de si grand amour et de si grandes douleurs : la vertu de la liberté.
Combien cheminent les idées, maigre les obstacles insurmontables et les résistances invincibles que la société leur oppose! Le Congrès de la paix domine à Genève par une idée dont le vague la faisait traiter d'utopique; composé de tous ceux qui s'insurgeaient contre la société et souhaitaient la conduire à la révolution, traçant en lettres de feu les sublimes formules d'utopiques progrès, aujourd'hui écrites en lettres de protocole dans le conseil des princes et les assemblées des diplo-
maies. Le révolutionnaire, le voyant, le prophète dont les nerfs sont tendus par un idéal plein de lumière, et aussi d'électricité, ne conçoivent aucune difficulté pour l'exécution de leurs plans purement d'imagination; en créant un Dieu pour l'esprit, pour le verbe, pour la suggestion de leurs dogmes, de leurs passions, ils s'imaginent réaliser leur idéal avec des formules et obtenir comme dans la Genèse l'éthérée et vivifiante lumière en disant seulement : que la lumière soit! Genève a cru formuler la paix en formulant la guerre ; elle a cru racheter les peuples en demandant pour eux et par eux la belliqueuse et ruineuse révolution. Alors la difficulté énorme de la situation du Luxembourg étant conjurée; le royaume de Prusse ayant cédé à une grande partie des conditions imposées par l'empire français; après une conférence diplomatique à Londres où la paix était proclamée; tout le monde s'imagina que l'ordre universel était assuré en Europe, et c'est à quelque temps de là qu'éclata la guerre entre l'Allemagne et la France, suivie bientôt de la guerre entre la Russie et la Turquie. Le progrès de l'humanité est lent et tardif dans l'histoire; des résistances insurmontables retiennent sa marche; de lamentables répressions souventes fois arrêtent son essor. Aujourd'hui le projet de paix perpétuelle semble avoir passé des sommets élevés de l'utopie et de la pensée aux vallées profondes de la réalité et de la vie. Mais le résultat ne pourra être pacifique, car tandis qu'à La Haye on propose la paix et le désarmement — si la proposition est formulée — de tous côtés éclatent de sinistres symptômes de guerre; à chaque discours diplomatique de sourds grondements se font entendre dans le lointain, présageant d'imminente? catastrophes.
Ainsi nous ne devons pas nous étonner que le projet de désarmement partiel, prologue certain d'une paix perpétuelle, rencontre tant de contradicteurs et se butte à tant de difficultés. Dès lors tous ceux qui doivent l'appuyer l'appuient non parce qu'ils sont eux-mêmes convaincus, mais parce qu'ils respectent et envisagent le très haut personnage, auteur du projet en controverse. La Gazelle de Cologne, journal considéré comme officiel en Allemagne, souffle un souffle infernal sur les très récentes dissensions entre la France et la Russie ; cette dernière, en caressant la double alliance, a laissé seule et isolée sa sœur et amie dans la question de Fachoda par crainte de l'Angleterre. Elle estime que les délégués français à la conférence de La Haye se montreront à la surface très souriants, ainsi qu'il convient à de parfaits diplomates, mais au fond ils seront fort réservés, et pour mieux dire, tout à fait indifférents aux propositions des intrigues russes. Enfin, de tout ce que dit la Gazelle, le moindre observateur déduira que si la France accueille avec une glaciale indifférence la proposition de désarmement, elle conserve tristement pour l'Allemagne une véritable et profonde hostilité. Nation militaire par excellence, et mieux, empire militaire, l'Allemagne ne veul pas porter atteinte aux bases inamovibles de sa force et de sa grandeur. Si le inonde était pour la paix, selon les Allemands, il établirait
des monts de Russie à la mer de Cadix une série de cités marchandes, aiguillonnées par L'émulation commerciale et réunies comme les abeilles en ruches de travail, formant une confédération républicaine dans laquelle on ne trouverait en fait d'armée que les hommes chargés de maintenir le droit de ces entités au sein d'une paix perpétuelle et sous l'inspiration d'une liberté sans limites. Mais, loin, liés loin de cet état, l'Europe contemporaine fasant pende cas de l'organisation des colonies grecques, des agglomérations latines en leurs premiers temps, des républiques italiennes au moyen âge, des villes hanséatiques, est portée au régime des empires, organisation militaire et guerrière, ainsi que le démontre la tendance de l'Angleterre qui a changé son état parlementaire pour l'état impérial, la tendance de l'Amérique conquérante, la tendance de l'Autriche se désorganisant à l'intérieur sans renoncer à l'empire, les tendances de la Turquie et de la Russie où régnent deux souverains absolus.
Tout cela est grave. Et ce qui se passe dans la sphère des faits me semble inspirer moins de pessimisme que ce qui se passe dans la sphère des pensées. La science germanique s'emploie à justifier celte chose peu scientifique que l'on nomme empire germanique. La proclamation de la matière comme entité universelle et la force comme unique régulateur des choses; la palme du triomphe décernée par les courtisans de l'intelligence aux moins valeureux; la lutte perpétuelle entre les espèces inférieures dont l'espèce humaine est le reflet inextinguible; les dynasties naturelles de dominateurs; l'héritage atavique des privilèges : tout est conçu et tout est ordonné pour la justification de l'empire militaire indispensable à la guerre éternelle et barbare. Ainsi, l'organe militaire des classes prédominantes en Allemagne se moque du chancelier Mourawietïqui a réuni la conférence de La Haye et lui dit comment, mauvais auteur ou mauvais comédien, il doit se contenter d'obtenir un modeste succès d'estime et des résultats secondaires. L'Allemagne désigne pour le Congrès ses deux premiers professeurs, l'un du Nord, l'autre du Midi, l'un de Kœnigsberg, l'autre de Munich, l'un protestant, l'autre catholique, leur enjoignant à tous deux de maintenir la guerre et les progrès de l'armement; et les membres du congrès devront passer par là. Je ne connais rien d'aussi vil que la sujétion de la pensée à la puissance militaire et à la force brutale, et les courtisans, surtout les courtisans philosophes, sont les plus vils de tous. Et afin que personne ne puisse avoir d'illusions, Zorn, le professeur de Kœnigsberg, publie un écrit très profond, oui, très profond par les idées et la science, mais immoral au suprême par le texte; il veut nous persuader, nous convaincre que nous sommes destinés à de perpétuels combats, que nous ne pouvons sortir des cercles infernaux du monde séculaire de l'histoire où régnait hier, où règne aujourd'hui, où régnera demain la guerre perpétuelle. Si la science consiste à cette heure à commenter éternellement une politique tyrannique; si elle n'améliore pas les condi-
tions sociales comme le lit Y Encyclopédie au siècle dernier; si elle maintient en bas la servitude et en haut le despotisme ; si elle revient avant la sélection des intelligences et demande seulement la sélection des forts; si elle renforce nos chaines au lieu de les alléger comme le firent les maîtres et les précurseurs des temps passés; maudite soit la science ruinée, perdue et oublieuse de ses fins providentielles.
Zorn conteste la compétence des congressistes; ils n'ont pas le pouvoir d'obliger leurs gouvernements. Selon, Zorn, aucun traité ne peut être élaboré par le congrès; fùt-il élaboré, il n'oblige aucun peuple. Ce qu'un traité de cette sorte porterait pourrait avoir une force morale, mais non une force coercitive. Le traité formulé à La Haye limiterait la volonté publique de chaque Etat particulier, et les Etats ne peuvent en aucune manière consentir à ce que leur souveraineté propre et particulière soit usurpée parles Etats voisins, quels que soient les sentiments d'amitié qui lient les souverains. L'autre penseur se nomme Stengel et, ainsi que je l'ai déjà fait connaître, il professe en une chaire bavaroise le droit international. Ce professeur, avec une ironie sarcastique, qualifie de paix éternelle le projet soumis à la conférence; il indique par là que la paix des diplomates finirait par être la paix des morts. Stengel a réuni toutes les maximes contre la guerre ayant cours dans les écoles et dans les livres depuis la fin du xvme siècle; selon lui, aucune n'a de base et de fondement; aucune ne mérite de considération et d'estime; toutes sont éloignées de la vérité vraie.
Sans enregistrer le nom des auteurs que Stengel cite dans sa brochure, je proclame, n'ayant pas crainte d'être démenti par l'Histoire, la diminution des plaies de la guerre; elles ont commencé par des querelles et des luttes entre des clans, des familles; elles sont arrivées à la forme dernière de querelles et de luttes entre les nations. Et ce qui peut diminuer, — ainsi la guerre diminue — peut totalement prendre fin — ainsi la guerre prend fin. — Celui qui inventa la vaccine n'a certes pas éteint la petite vérole, mais il l'a prévenue et a eu raison de ses mortels effets ; celui qui découvrit le bacille coma dans ses analyses microscopiques n'a pas détruit le choléra, mais il a refréné sa diffusion et sa contagion en affirmant que l'air ne propage pas le microbe, ainsi que nous le croyions jadis, et que l'eau en est le seul véhicule. Les sciences morales et politiques, qu'elles le veuillent ou non, ressemblent aux sciences physiologiques; elles nous apportent des matériaux meilleurs; enfin elles et elles soûles oui démoli la féodalité, la torture, la traite et l'esclavage, cette mort de l'Ame. Nous ne pouvons nier que nous progressons ; de même nous sommes sujets, comme la mer, au tlux et au retlux; de même nous sommes sujets à de lamentables reculs en arrière; mais le monde s'améliore et parmi les choses meilleures nous devons compter la décroissance continue depuis les commencements jusqu'à la fin de l'histoire moderne.
LA POLITIQUE EUROPÉENNE Ul
Selon Stengel, le premier projet de pais perpétuelle est dû àHenri l\' de France qui proposa, sous l'inspiration de son premier ministre Sully, une confédération européenne; mais eu proposant cette confédération pacifique, il commençait par proposer aussi l'extermination matérielle des Turcs. Selon Stengel, il n'y a pas à doulcrque Kanl proposa en 1795 la paix perpétuelle dans une épigraphe empruntée à Leibnitz. Le professeur bavarois substitue à la paix perpétuelle les mots de paix éternelle; ce serait l'inscription d'un cimetière où toul repose en paix. Selon Stengel, il y a autant d'associations pour la diminution de la guerre que d'associations opposées au désarmement. Le célèbre médecin allemand Virchow proposait le désarmement au congrès prussien la même semaine où la guerre était déclarée entre la France et la Prusse. Jusqu'à preuve du contraire, je ressens le même manque de confiance que le professeur bavarois pour ce qui a trait à la cessation de la guerre.
Le mécompte du gouvernement italien récemment produit par suite de ses insuccès diplomatiques en Chine, les difficultés suscilées entre la France et l'Angleterre par le Soudan et le Nil; l'augmentation de la flotte anglaise qui a nécessité une suspension de l'amortissement et un déficit d'importance ; le changement de l'Amérique qui a modifié son tempérament industriel et travailleur pour se porter à la guerre et à la conquête ; le partage de la Chine souhaité par d'universelles ambitions : les progrès du chemin de fer russe dans la Mongolie ; les conllils du Transvaal entre la présidence de Kruger et la dictature du déséquilibre Napoléon du Cap; les menaces contre le Portugal et ses colonies ; les craintes et les frayeurs aussi fondées que légitimes de notre malheureuse Espagne ; la rivalité de la Turquie et de la Grèce, de la France et de la Prusse, de la Russie et de l'Angleterre ; les troubles en Autriche ; le mouvement intérieur qui réclame et demande une Germanie plus considérable et nombreuse que la Germanie présente; les germes de désaccord entre les premières puissances par suite des extensions territoriales de leurs colonies ; toutes ces choses disent qu'après l'exposition de 1900, nous n'aurons pas une heure cle paix, et que les éléments de guerre sont disséminés et étendus partout ; de plus, le progrès ne se réalise ni tout d'un coup ni par miracle ; il n'obéit ni à l'impulsion d'une génération seule ni à la persuasion de la parole d'un seul : il se développe avec lenteur et pas à pas sous un idéal qui devient toujours une réalité malgré les restrictions auxquelles sont soumises toutes les choses créées et malgré les impuretés qui accompagnent toute réalité vivante. Quoi qu'il puisse advenir, célébrons l'idéal d'une paix perpétuelle, el parce qu'il sert en quelques points la cause de la paix, bénissons le congrès de La Haye.