BOULEVARD SAINT-GERMAIN
LA POLITIQUE LUliOPÉENNK
La paix universelle. — Menaces diriges contre ce bien supr'une. — Irruption de I Allemagne à Haïti et en Chine. — Désillusions à Haïti. — ■ Prudence des États-Unis avec l'Allemagne. — L'Empereur Guillaume et l'amiral Henri. — Leurs rêves el leurs ambitions. — Causes de politique intérieure qui ont déterminé les Allemands à occuper le port chinois. — Graves complications. — Les Ang'ais et les Russes en face de l'Allemagne. — Protection des chrétiens confiés par le Pape aux Français. — Craintes d'un conflit universel. — Le Message de la Présidence saxonne. — ■ Abus de critique commis par le Président. — Protestations nécessaires contre ces abus. — intervention indirecte.
— Négations inhérentes au principe d intervention. — La doctrine de Monroè' faussée par Mac-Kinley. — Insinuations d'arbitrage de tous points inadmissibles de noire part.
— Partialité des Etats-Unisen faveur des Mambises. — Menaces d'intervention matérielle.
— Paix aux Philippines. — Assassinat de l'Espagnol Ruiz par les insurgés cubains. — Impression d'horreur causée par cet assassinat. — L s complications en Orient. — La presse anglaise et la dynastie allemande. — Procès Dreyfus. — Crise italienne. — Observations. — Conclusion.
Il n'y a pas, sur la terre, un bien comparable à celui de la paix. C'est le sentiment général. Depuis le jour où l'homme, dans la famille, a eu conscience de cette paix du foyer, qu'on pourrait appeler une cellule sociale, la paix domestique exista, perfectionnant la paix spirituelle. Notre religion chrétienne, aux tendances si compréhensives, partant de Dieu pour aboutir à l'humanité et à ses diverses facultés, nous bénit et nous salue ainsi : <^ La paix soit avec vous ». El. en effet, tous les penseurs qui ont cherché à convertir en formules scientifiques les affinités chrétiennes, se sont heurtés bien vile à l'essence même que le christianisme porte en ses entrailles à l'intention <\e* bienheureux, à ce Sermon sublime qui nous fait un devoir d'aimer nos calomniateurs et nos ennemis, à cet apostolat pacifique, à ce régne du Verbe, san< pouvoir lui opposer aucune théocratie, la religion chrétienne demeurant le régime béni de la paix universelle. Notre liturgie est une poésie. Dans les canons séculaires où se prescrivent les sages particularités relatives à la messe, elle place k propos le moment qui convient le mieux aux officiants d'avaler l'hostie et de vider le calice; aux prêtres, le baiser sacré, caractérisant ainsi au pied des autels la réconciliation des peuples dans le sein des sociétés humaines. Le sol de notre Europe esl formé par l'esprit chrétien et par L'esprit scientifique tout à la lois. 11 s'im-
prenne des idées progressives qu'exhalent leurs pores comme des rayons de lumière. Par toutes ses forces physiques, il moule sa matière palpable au gré de l'esprit invisible qui lui impose une transformation de la guerre en travail, et, comme complément de cette grande transformation, la paix et la liberté universelles.
Et pourtant, on ne voit qu'armements populaires, que redoutes hérissées d'artillerie, qu'énormes croiseurs sur les eaux, qu'armées manœuvrant en foule, qu'explosions partout : ici, la dynamite; là, la poudre sans fumée; plus loin, des canons perfectionnés: encore plus loin, des fusils exterminateurs. En résumé, dans rame, c'est la paix universelle; dans l'espace, «'est la guerre universelle. Ces contradictions sont fréquentes chez les peuples, et leurs souvenirs sont marqués par l'histoire. De même qu'à vo's yeux l'éclair devance le tonnerre qui vient ensuite retentir à vos oreilles, alors que l'éclair et le tonnerre produisent leurs résultats en même temps, de même l'idée devance le fait, et ce qui est considéré comme mort depuis longtemps dans l'esprit, vit et palpite dans l'espace. Il esl vrai que cela ne vit et palpite que peu de temps. La paix universelle est décrétée par le génie de la religion et de la philosophie. Ce qu'ordonne le génie de la religion et de la philosophie s'accomplit sans peine dans l'espace, qui est le miroir des idées, idées aussi étherées que les étoiles. La paix universelle viendra, mais, disons-le avec tristesse : à celte heure, on pressent, on craint la guerre universelle. Et on la craint avec raison. Les subsides demandés au Parlement américain: la concentration des navires anglais dans les eaux de Malte; l'insolent ultimatum imposé par l'escadre allemande au gouvernement de Haïti; la facilité avec laquelle peuvent se heurter les grandes pui><ances qui explorent les rives du Niger pour s'en emparer; les commotions de l'Inde anglaise et du Soudan égyptien; le choc plus ou moins prochain de la Russie et de l'Angleterre sur les plateaux de l'Asie centrale: le débarquement des Allemands sur les côtes de Chine; les menaces du Japon et de la Russie, et l'arrogance de l'empereur Guillaume et de l'amiral Henri, son frère, nous font redouter à nous, les partisans de la paix, une conflagration navale.
Mais abandonnons nos réflexions sur de tels faits, et faisons le récit ^\>'> événements quotidiens. Si les peuples américains de notre sang réfléchissaient un instant sur les événements de Haïti, ils s'apercevraient que les menaces des Yankee au monde européen, avec leurs phrases déclamatoires, en leur faisant courir un certain danger, nuiraient également aux intérêts matériels de la grande République. En détournant continuellement de son but la doctrine de Monroë, formulée en d'autres temps et pour d'autres motifs, les Etats-Unis trompent notre bonne race ibère du Nouveau-Monde, et lui font accroire une chose fausse comme celle-ci : que le drapeau étoile oppose une barrière infranchissable à toute irruption, et qu'il suffit qu'on l'arbore sur un écueil quelconque pour arrêter du coup les envahisseurs. La vérité est -que le drapeau étoile n'a jamais arrêté personne et n'a jamais empêché aucune manœuvre européenne ou monarchique. A la barbe des Etats- Unis, un lils de Louis-Philippe bombarda la Vera-Cruz, parce que des
gamins avaient mangé, sans los payer, dos friandises à la devanture d'un pâtissier français. La coalition européenne débarqua au Mexique sans que les Etats-Unis pussent s'y opposer. Et quand los troupes impériales, qui avaient avec elles l'usurpateur Maximilien, furent réduites à merci, ce ne furent pas les Yankee du Nord qui les chassèrent, mais bien les Espagnols du pays que commandait l'immortel Juarez. Des navires de dona Isabelle II purent guerroyer au Pérou cl au Chili sans que les Etals-Unis fissent rien pour les en empêcher. Un empereur aussi faible que le fut dom Pedro du Brésil, né pour être détrôné et proscrit, put tuer la République au Paraguay sans que los États-Unis s'en alarmassent. Il en est de mémo aujourd'hui. Haïti résista aux réclamations de l'Allemagne tant qu'elle espéra de voir la grande République américaine intervenir en sa faveur; mais lorsque l'Allemagne envoya quatre bâtiments de guerre pour appuyer ses réclamations, Haïti, se rappelant les promesses saxonnes, vit avec douleur que de telles promesses n'étaient bonnes à rien. C'est là une magnifique leçon que doivent approuver tous les peuples espagnols du Nouveau-Monde.
La question asiatique revêt un autre aspect; de mémo que dans lo conflit haïtien, l'Allemagne devait se heurter à la République saxonne, dans le conflit asiatique, elle doit se heurter à la Russie et au Japon. Tout le monde sait comment, dans sa récente lutte contre l'Empire des Célestes, le Japon occupa côtes et eaux que la diplomatie européenne l'obligea ensuite à abandonner. Et lorsque, à prosont, après les invitations et les intimations faites au Japon de ne pas s'emparer d'une terre chinoise et de no pas porter atteinte à la domination du grand empereur tarlare, le Japon voit les Allemands se substituer à lui, il ne peut moins faire que de s'alarmer et de se préparer à des conquêtes futures, puisque d'autres accaparent ses conquêtes présentes. Et cet antagonisme naissant entre le peuple japonais et la puissance allemande est de nature à créer dans l'avenir d'innombrables conflits. Mais il arrive avec d'autres nations européennes, un peu ce qui arrive avec le Japon. La France, propriétaire du Tonkin, protectrice de divers Etals échelonnés sur les bords du fleuve Jaune, nourrissant de grandes prétentions sur la répartition inévitable delà Chine, voit d'un œil jaloux le pavillon germanique flotter sur ses frontières, à la vue des domaines qu'elle a acquis au prix d'indicibles sacrifices d'argent et d'une grande effusion do sang. L'Angleterre se trouve à peu prés dans la même situation que la France. D'abord, elle s'est trouvée offensée par le ton arrogant dirigé contre sa puissance par l'empereur Guillaume ; ensuite ses riches province- de Birmanie sont continuellement exposées à l'attaque d'une escadre qui, ainsi que l'Allemagne actuelle, vise à la conquête de possessions territoriales en Chine.
Mais la puissance qui aie plus raison de s'alarmer de l'audaci tentative allemande, c'est la Russie. De toutes les idées capitales qui flottent dans le cerveau des Russes, pas une n'atteint le ^U'iivc d'intensité ou de profondeur de cette idée que L'Asie appartient au Tsar, empereur et pontife, vraiment asiatique. Poussée par celle idée, en moins d'un siècle et demi, la Russie s'est emparée des terres du Pont-Euxiu où
Ovide pleura ses tristesses immortelles ; elle a pénétré en Arménie où elle a planté les jalons dune invasion semblable aux légendaires invasions d'Attila ; elle bordele nord de la Perse, dans la Bactriane de Sémiramis; elle prend possession des sites appelés le « toit delà terre » dans les traditions antiques; elle menace autant la Chine que l'Inde de ses efforts persévérants et finit par envahir comme un torrent la Mandchourie. Aujourd'hui, l'Allemagne vient se camper en face (Telle pour lui susciter une rivalité inattendue et invincible. Et toute celte immensité qui va des portes de Saint-Pétersbourg aux déserts de la Mongolie et aux golfes de la Chine, se trouve traversée, comme une épine dorsale, par un chemin de fer litanique réalisé par les armées russes en apparence pour la paix, en réalité pour la guerre. Et quand, pendant des années, on a consommé d'innombrables trésors, on a gaspillé d'indicibles forces vitales, dans le but de terminer une entreprise comme jamais les autres siècles n'en ont vu, à la fin apparaît l'Allemagne et, avec l'Allemagne, le symptôme d'un combat colossal entre deux énormes puissances.
Je n'ignore pas le sens qu'attache Guillaume II, à l'occupation du golfe chinois. Chef d'une armée continentale comme il n'y en a pas une autre en Europe, il veut compléter cette énorme machine de guerre par une armée de mer également nombreuse et forte. Très détaché de l'Angleterre dont il abhorre les libres institutions, il a, en bon fils anglais, un amour profond de la mer, ce qui lui fait méconnaître, à sa grande douleur, le caractère essentiellement continental de l'Allemagne. Et avec l'Empereur vit son frère Henri, ressemblant aux Henri, aux Alphonse et aux Ferdinand d'Aviz qui, eux aussi, Anglais par leur mère, du Portugal s'en allèrent conquérir les meilleures îles africaines et ouvrira leur petit royaume les mers tourmentées du Cap et les richesses de l'empire des Indes. L'un et l'autre, Guillaume et Henri, se sont partagé la terre et la mer, ainsi que de bons et fougueux jeunes gens à qui semble chose facile de conquérir, s'ils le veulent, les étoiles. Mais Guillaume n'a pas d'armée et Henri n'a pas d'escadre, où s'ils en ont, celles-ci ne sont pas en rapport avec leurs ambitions et avec leurs rêves. Et dans la pénurie de forces navales où ils se trouvent, ilsse sont adressés au Parlement pour obtenir des subsides, le nerf de la guerre en un mot, dans le but d'avoir une escadre, et le Parlement a refusé l'argent, préférant le budget, de la paix au budget de ht guerre. Et afin de montrer ce qu'ils seraient capables de faire s'ils avaient les navires et les fonds nécessaires, ils ont frété les quelques vaisseaux dont ils disposaient et, des côtes germaniques, ils ont appareillé pour les deux extrémités de la planète : en Chine, sous le prétexte de défendre la religion chrétienne et les missionnaires allemands; à Haïti, sous prétexte de défendre le commerce allemand et les commerçants, répondant par des actes aux résistances du Reichstag.
Mais je ne puis méconnaître que la question intérieure, comme la question extérieure, gil dans ce problème. Guillaume 11 vient de prononcer une transcendantale harangue pour proclamer, sur un thème connu, la nécessité de l'alliance avec l'Autriche et l'Italie. Après
avoir rendu, cet automne, les visites impériales et royales reçues: après avoir commandé des revues d'apparat en présence des souverains alliés; après avoir baptisé des corps d'armée du nom des uations amies, chacun se réjouissait de ce renouveau de protestations affectueuses échappées des lèvres de l'empereur Guillaume surtout, donl les parole- ressemblaient à .1rs menaces auxquelles la nouvelle d'un détachement en Chine donne, aujourd'hui, une singulière signification par sa désagréable répercussion à travers l'Autriche et l'Italie. Nous ue parlerons pas de l'Autriche. Déchirée par des partis divers el <\<-< races irréconciliables; -an- force centripète pour annuler ces fragments «le force centrifuge, on peut affirmer que l'Autriche esl comparable à un corps célesTë qui se serait brisé dans le- espaces infinis. Mais il n'en esl pas de même de l'Italie. Tandis que le- Esclavons, les Tchèques, les Magyars, les Croates, les Polonais, les Serbes, les Ruthènes, les Dalmates, les Illyriens, le- Turcs n'ont pu former en Autriche une grande nationalité, [tarée qu'ils manquent d'affinités réciproques, en Italie il s'est constitué une belle nationalité, entre les mers grecques et les mers françaises, parce qu'il y a là des affinités intérieures qui unissenl les peuples et fondent les nations. Or, cette nationalité, qui a besoin de l'Angleterre pour sa complète sécurité dans la Méditerranée, ne peut se compromettre avec l'Allemagne dans une aventure qui pourrait refroidir ses relations avec la Grande-Bretagne. Et comme son intervention en Chine menace à la fois Saint-Pétersbourg et Londres, l'Italie s'est mise en garde vis-à-vis de l'empereur contre lequel elle éprouve un certain ressentiment, et elle a compris, enfin, la fragilité de la Triple-Alliance comparée aujourd'hui à l'Alliance de la liii^sie et de la France.
Avant de parler de l'agitation causée en Europe par les entreprises d- l'Allemagne en Orient et en Occident, il convient de faire une réflexion, de se rappeler un enseignement qui esl toujours d'actualité, Ce qui U(> se renouvelle p;is dans l'Univers, meurt. Deux grands empires témoignent, à l'heure présente, en faveur de celte vérité. L'Empire chinois et l'Empire turc, qui ont dominé l'Asie pendant des siècles, sont en train de se mourir parce qu'ils n'ont pas su obéir aux lois éternelles de l'univers et de la vie qui leur impliquaient le devoir de se renouveler. Ces deux Empires, parfois représentés par leurs races pures, parfois par des races distinctes, se sont immobiliers dans la solitude de leurs croyances, de leurs traditions et de leurs dogmes. Et tous deux eurent des législateurs intelligents, capable- de répandre les enseignements de la civilisation dans un rapport vrai avec leurs natures respectives. Peuple mécanique, sans métaphysique et même sans religion; livré à des réglementations de bureaux qui la transformaient en une immense caserne industrielle, la Chine rencontra en Bouddha son révélateur, qui substitua aux religions, aux dogmes spirituels, une loi morale destinée à organiser par des consignes el des règlements la vie privée de chacun et la vie générale de la société entière.
Plus fort, plus puissant, plus nerveux que le Tartare bouddhiste, le Tartare mahomélan, la Turquie eut aussi son révélateur.
Et ce révélateur, Mahomet, contrairement à Bouddha, crut aux
dogmes et résuma ces dogmes dans le Coran, dont la guerre universelle fut l'application.
Bien que le prophète ne se soit jamais adressé aux Mongols, bien que les Arabes qui sont du sang du Prophète, soient ses sujets de prédilection, le mahométisme s'assimila la Mongolie, et le califat put ainsi passer de Bagdad, de Damas, de Cordoue, des villes orthodoxes et classiques, au descendant d'Attila, c'est-à-dire au sultan de Constantinople.
Les deux religions de Bouddha et de Mahomet se distinguent également de la religion chrétienne en ce sens que, tandis que celle-ci représente l'humanité dans tous les temps, celles-là ne représentent qu'un seul peuple de l'humanité dans une période de temps déterminé. Tant que le développement humain et le progrès terrestre servent les circonstances où évoluent leurs fidèles et progressent leurs intérêts, les deux religions durent; mais dès l'instant où le temps se modifie et le peuple grandit, elles restent en arrière et pétrifient et tuent les peuples qui les ont adorées. Il est hors de doute que la Chine se meurt de son immobilité dans Bouddha, et la Turquie de son immobilité dans Mahomet.
Et. comme autour de ces peuples inertes agissent des peuples progressifs, le mouvement et la vie tendent à remplacer l'inertie et l'inamovibilité. Les Japonais en Chine, les Grecs en Turquie témoignent de celte vérité évidente en prétendant, les uns et les autres, à l'héritage des deux vieux empires mongols ; celui de l'Extrême-Orient d'Asie et celui de l'Extrême-Orient d'Europe.
Les Japonais, autrefois, se trouvaient également placés dans un cercle magique où ils consumaient leur vie dans l'immobilité et l'inertie; mais, il y a quarante et quelques années, une révolution, qui éclata chez eux, les jeta tout palpitants de vie et de lumière dans la voie du progrès, sur le chemin de la liberté et de la victoire.
Et ce qui s'est passé chez les Japonais à l'Orient de l'Asie, s'est ressenti chez les Grecs à l'Orient de l'Europe. Placés dans le cercle d'un patriarcat inerte, qui leur imposait un vieux byzantinisme incompatible avec notre nature et notre siècle, ceux-ci ont rompu ce cercle pour prendre contact avec les libertés modernes dont la vertu et l'efficacité leur promettent tôt ou tard l'héritage de la Turquie.
Mais il ne s'agit pas aujourd'hui du partage de la Turquie, il s'agit simplement du partage de la Chine. L'empereur Guillaume l'a suscité avec la triste légèreté et l'aveuglement étourdi qui sont inhérents à sa nature levantine et inquiète. Et le partage de la Chine soulève beaucoup de difficultés à cause du grand nombre de cohéritiers qui prétendent à une part de l'héritage. Dès lors, le territoire chinois se trouve menacé par trois invasions : par la France, qui est au Tonkin; par l'Angleterre, qui est en Birmanie; par la Russie, qui est en Mandchourie.
Il n'y a pas que les grandes puissances qui soient intéressées à ce partage, des puissances secondaires le sont également. La Hollande ne peut consentir à ce partage avant de savoir quelles garanties ses colo-
nies trouveront dans l'opération ; le Portugal, qui a découvert l'Inde, et amené à la vie européenne les pays asiatiques, ne pont y consentir non plus, parce que les derniers débris de son immense empire colonial risquent de disparaître dans la tourmente; nous autres, Espagnols, nous ne pouvons pas davantage y consentir, parce que, maîtres du grand archipel asiatique, nous devons tenir aux île- Pescadores, que les Japonais ont récemment conquises; sinon notre sécurité, dans ces lointains parages, pourrait se trouver gravement compromise. Tous |(>s peuples européen^ ont donc droit .-i ce partage de la Chine, dont l'Allemagne vient de soulever le problème, comme elle avait créé l'affaire des Caro- J i nés, d'où elle s'est retirée humiliée et sans profil. Quoi qu'il on soil. la succession de la Chine reste ouverte, de par la violence el la ténacité de l'empereur d'Allemagne, et personne ne peut nier le danger d'une guerre universelle, en voyant tant d'héritiers se précipiter les uns sur les autres. Dieu veuille nous préserver d'une pareille guerre?
En même temps que l'affaire très grave de Chine, le message américain a troublé l'opinion publique el l'intérêt européen. Je dois le dire en toute sincérité: le Président des Etats-Unis a déçu les espérances mises en lui par tous ceux qui avaient foi dans les traditions puritaines de l'Union et qui, de ce fait, estimaient que le Président était incapable d'avoir des complaisances pour les jingoes et de projeter un éclair chargé de poudre sur les doux plus civilisés continents de noire planète.
Tandis que l'œuvre de reconstitution américaine s'était appliquée jusqu'ici à souder les deux sections du Nouveau-Monde, elle laissait les Etats du Nord et les Etats du Sud divisés non seulement par les contradictions qui se rencontrent dans leurs histoires anciennes, mais divisés aussi par leurs croyances, leurs dogmes et le temps courant. Entre eux il existe des ennemis implacables, qui engendrent une perpétuelle discorde. Dans le Nord, on voit la pure liturgie écossaise, celle tradition qui de la Hollande passa à Genève, et de Genève à Edimbourg, avec Knox : l'amour de la liberté et de la République; l'arôme de celle fleur de Mai qui parfumera éternellement les Etals-LTnis. en les enveloppant d'un nuage sacré de myrrhe et d'encens; les idées progressives qui ouvrent les immenses horizons de l'avenir, et promettent aux peuples un régime de travail et d'industrie, où régnent la paix et la liberté, cristallisations sociales parfaites du christianisme révélateur.
Au contraire, dans le Midi, où les terres ont été vendues par leurs anciens possesseurs au gouvernement, pour accroître le domaine de l'Etat; où la permanence de l'esclavage a été le plus grand crime social du siècle; où les flibustiers, pirates de toutes les mers, menaçaient la propriété, tout a coopéré à développer les ambitions sauvages cl naturelles de la gent nègre, qui lutte pour la conquête el la guerre, comme les espèces inférieures cruelles et exterminatrices.
Dépendant d'un Etat intermédiaire entre les terres du Nord et les terres du Sud, le premier citoyen de ta grande République saxonne dut inspirer sa politique de la tradition chrétienne des puritains, et non du despotisme guerrier des pirates. Si on lil avec atten-
tion son message, on remarque que, de la date à la signature, en violation de la raison et de la justice, le Président regrette de ne pouvoir rien faire au point de vue cubain, pour les oligarchies du Sud, son autorité se trouvant limitée par la constitution des Etats-Unis, d'une part, et par les relations de la République avec les autres peuples, d'autre part. Il s'excuse de n'avoir pas fait davantage pour les Mambises. Il dit que les armements qu'on réaliserait dans ce but ne seraient pas récompensés.
Il démontre que la conquête ne pourrait pas réussir en droit, et que 1h reconnaissance de la belligérance ne rapporterait aucun avantage. Il critique amèrement et injustement noire régime, qui est complètement inconnu en Amérique, parce qu'on en a une conception fausse, par suite d'une superstition universelle défavorable. Il mentionne sur un ton froid et indifférenl les grande- réformes réalisées à Cuba par notre gouvernement espagnol, comme si ces réformes ne revêtaient pas une importance considérable et n'auraient pas une transcendance inattendue dans l'avenir.
Il conclut en prétendant qu'il ne pourra pas intervenir effectivement dan- les affaires de Cuba, parce que les conséquences, suis remède, amèneraient un choc entre les deux continents tes plus cultivés du monde, un désastre immédiat pour la République, qui se trouverait, de ce t'ait, convertie en une puissance conquérante, ce qui serait pour elle un retour vers le passé, et pour l'Univers une mine de la civilisation. Tel est ce message.
Il parait impossible que les races anglaises du .Nouveau-Monde se trouvent à ce point vaniteuses qu'elles ne comprennent pas les relations des peuples les uns pour les autres et le respect dû au droit que possède chaque gouvernement de se gouverner selon son caprice, en pleine indépendance, dans son absolue souveraineté. Cette témérité avec laquelle un Président, du haut du Capit île. traite dans son orgueil les autres peuples pour blâmer leur politique, pénétrer dans leurs relations privées, combattre leur gouvernement, leur adresser toute- les menaces qui lui passent par la tète, appeler le châtiment sur leur organisme social ou compromettre leurs intérêts, celle témérité ne peut continuer parce qu'une critique aussi solennelle d'un î^tat par un autre Etat ami esl un de ces procédés intolérables qui dissimulent une envie d intervenir à laquelle les nations résisteront toujours. Indubitablement, la première invitation qu'on doive adresser aux ^tais-Unis, 1 invitation nécessaire, capitale, est celle-ci : c'est qu'ils se taisent et n interviennenl pas là où leur intervention n'est pas réclamée. Le Président, du haut de son siège, a fourni une alimentation incroyable aux articles de I opposition, aux écrits des journaux hostiles à notre pays, (.es feuilles, loin de publier des commentaires d'une belle sérénité, s'amusenl à encourager la révolte, à perpétuer la guerre, à raviver I incendie en des articles haineux, indignes d'eux-mêmes, indignes du Président aux sentiments sacrés de qui tous les républicains avaient cru connue a un phare de justice, comme à un protagoniste du progrès dont la mission était d'éclairer les voies du droit humain et de la liberté universelle.
Tout Etat se gouverne comme il entend el personne n'a le droit d'adresser à cet Mal des avertissements indiscrets avec des commentaires odieux et des phrases incendiaires, pas même le chef du gouvernement qui a à sou service les voies diplomatiques pour Paire parvenir ses réclamations et ses plaintes. Les Autrichiens, pour intervenir à Venise et à Milan : les Russes, pour intervenir à Buda-Pesth ; les Français pour intervenir au Mexique; les 100.000 descendants de saint Louis, pour intervenir en Espagne, n'onl pas agi aulrement. Pour consommer foules les scandaleuses violations du droit humain el repousser les sociétés progressives vers le passé, les despotes n'onl pas trouvé d'autre motif à leur disposition que de critiquer la forme du gouvernement constitutionnel «les peuples libres. Les Étals-Unis suivenl cel exemple aujourd'hui. Ils no peuvent pas supporter que Cuba soit régie par l'Espagne qui a pourtant donné à sa colonie une prospérité, une richesse, une paix el un gouvernemenl comme n'en ont jamais eu dans les régions américaines, les colonies les plus libres, 1rs plus heureuses, les plus prospères. Le Président, pour nous critiquer, pour critiquer des administrateurs et une administration qui ne le regardent pas. pour critiquer des procédés de gouvernement auxquels il doit rester étranger, pour rejeter hors du droit des gens des soldats bien supérieurs en humanité à tous les siens, avant de jeter, en un mot, de belles pages en pâture à la voracité politique, il aurait bien dû rappeler son représentant de Madrid, restituer ses lettres de crédil à notre représentante Washington, nous notifiant par là une déclaration de guerre qui aurait passé pour moins agressive et moins outrageante que ses attaques prodiguées sans raison, ses menaces renouvelées -ans succès, ses accusations dépourvues de base. Ces tremblantes insultes, que ne justifie aucune des jurisprudences en usage chez les peuples, n'ont d'autre excuse que celle d'être lancées à distance, sans risque, à l'Europe comme à l'Espagne, à l'exemple de ces vaillant- qui se incitent sans scrupule et sans embarras à la di-po<ili<>n d'adversaires qui n admettent pas le duel et ne répondent pas à une injure pour ne pas soulever sur leur- pas des obstacles insurmontables.
Contre cette thèse, j'invoque la doctrine développée dans le Message de Monroë aux Chambres, en 1823, formulant à sa guise les relations entre l'Europe et l'Amérique. Nous l'avons dil mille fois, et nous ne nous fatiguerons pas de le répéter, que ce soit opportun ou inopportun, comme disait Saint-Paul. La doctrine de Monroë ne hanche I^as le câble qui unit les vieux continents au nouveau, et ne méconnaît pas la maternité historique du droit presque naturel que possède notre Espagne aux Antilles; bien au contraire, la doctrine de Monroë proclame l'union éternelle et indissoluble de Cuba à sa glorieuse métropole. 11 est vrai que pour connaître la portée d'une doctrine, il est indispensable de se pénétrer de l'époque où elle a été formulée. L'infâme Ferdinand VII, ce monstre qui esl place" par l'humanité dan- l'enfer, où sont les Néron et les Caligula, venait de consommer, en 1823, la plus infâme le toutes les réactions. Comme s'il eût disposé i\i'> terres américaines, à la façon de son propre patrimoine, le tyran se proposait de
iO LA POLITIQUE EUROPÉENNE
payer les services de la France, qui venait de lui restaurei sa couronne, en lui faisant cadeau de Cuba. C'est alors que Monroë déclara que ni les Etats-Unis, ni l'Amérique, n'autoriseraient jamais une telle cession à la France, ni à aucune autre puissance européenne, parce que Cuba devait rester sous la domination de la grande métropole qui lui avait donné l'être, l'esprit, la religion, la vie. Aussi ne comprenons-nous pas que, sachant cela, la doctrine de Monroë soit prise pour prétexte d'un discours qui commence par établir une espèce de tribunal critique sur nos actes et finit en nous menaçant de l'intervention, de cette maudite intervention qui ne serait qu'une irruption comme celles qu'a maudites l'histoire et que Dieu a châtiées dans son implacable justice.
Une monomanie incroyable aiguillonne de nos temps le gouvernement américain. Retranché derrière cette raison contraire à toute vérité que Cuba repousse la domination espagnole, il nous offre son intervention, une espèce d'arbitrage qui serait très naturel et très légitime dans les combats internationaux, mais qui devient scandaleux et injuste clans les dissensions nationales. Le dernier Président émettait déjà celte prétention infâme, attentatoire à notre honneur, injurieuse pour notre indépendance; il montrait à l'Espagne une amitié et un intérêt que démentaient ses actes et que contredisaient les procédés de son administration. Les médiations affectueuses supposent une grande amitié pour les deux parties belligérantes. Or, cette grande amitié, les Etats-Unis ne peuvent en aucune manière l'avoir pour des rebelles sans se compromettre aux yeux du monde, sans trahir, aux yeux de la conscience humaine, leur complicité avec l'insurrection criminelle contre un gouvernement que les Américains traitent d'ami et qui, loin de mériter les réprobations insensées des Etats-Unis, a droit à la considération que tous les peuples se témoignent entre eux, quand ils ne sont pas en état de guerre, et au respect universel pour son intégrité et son indépendance. La triste légèreté dont ont fait preuve les Etats-Unis dans cette proposition d'intervention, qu'elle soit d'ailleurs hostile ou affectueuse, montre à quel point ils ont négligé de mesurer la portée de leurs paroles. Cuba n'est ni la première ni la seule région qui soit en guerre permanente. Dans les Républiques du Centre de l'Amérique, les révolutions reviennent périodiquement comme les pluies. Il est, sur d'autres points, des Présidences qui durent le temps d'un éclair et laissent, après leur mort, des traînées de sang inextinguibles. Le siège de Troie dura dix ans. Le Chili était avant-hier en révolution; le Brésil l'étail hier; le Guatemala l'est aujourd'hui; un autre peuple le sera demain et les Etats-Unis ne disent rien. Pourquoi? Parce qu'ils ne convoitenl pas ces pays, ils convoitent Cuba. Voilà la triste vérité. Mais nous avons été les ennemis de tous les conquérants, et pour se mesurer avec nous, il l'aul être, dans l'histoire, César ou Napoléon. Combien de Césars ou de Napoléons les Etats-Unis découvrent-ils dans leurs jingoes et leurs flibustiers?
La vérité aussi, c'est que, très faibles en de pareilles circonstances, les conservateurs et les républicains d'Amérique se laissent imposer par une tourbe de démagogues inquiets des préférences pour
une politique d'intervention contraire à leurs propres sentiments et à leur esprit traditionnel. Ces jingoes, produits d'une piraterie vraiment atavique, consternent les apôtres sensés qui ont continuellement prêché dans les déserts et dans les villages le dogme évangélique de la paix et de la liberté humaine. Et rien ne vient à l'appui de notre assertion comme les phrases employées par le discours de la Présidence pour se livrer à l'examen de nos paroles et de nos actes. Il y a une pari Lion en relief de notre conduite qui est jugée sévèrement. Le Message insiste sur la prétendue férocité des combats, sur les calamités multiples de la concentration et des autres plaies inhérentes à une guerre. Tout ce qui cadre, en réalité, avecles aspirations du peuple américain : autonomie, chambres, gouvernement colonial, liberté commerciale, administration indépendante, municipes analogues aux communautés helvétiques, le Message l'analyse avec habileté sans faire ressortir le mérite des réformes ni le mérite des hommes d'Etat qui les ont réalisées aussi bien aux dépens de leur popularité qu'au profit de la paix américaine. Une nation qui incline du côté de nos ennemis et manifeste, de cette manière, son hostilité à notre égard, ne peut aspirer à un arbitrage. Elle devient une médiatrice récusable, d'abord parce que sa médiation violerait les droits espagnols, ensuite parce qu'en tournant à l'avantage de nos ennemis, elle aurait pour effet de rendre la guerre horrible, implacable.
La partie du message relative à la belligérance démontre encore bien plus que ce qui précède, que les Espagnols, en face de leurs sujets rebelles, auraient en le gouvernement des Etats-Unis un arbitre très partial, s'ils commettaient l'imprudence de reconnaître officiellement et solennellement qu'il y a litige entre la légalité et l'illégalité, celle-ci étant de caractère criminel. Le message ne parle pas de la belligérance comme d'une chose irrationnelle, injuste ou impossible, comme d'une chose blessante pour le droit des gens, afin d'intervenir dans le conflit; elle n'en parle pas pour souligner qu'il manque à l'une «les parties le gouvernement, l'Etat, le siège d'une capitale, tout ce qui constitue un organisme régulier, capable d'être reconnu entre les autres organismes réguliers étrangers; non, elle en parle avec un cynisme sans exemple en se basant sur cette raison invraisemblable qu'une telle reconnaissance de la belligérance par les Etats-Unis serait un bien pour l'Espagne et un désastre pour l'insurrection. Quand une telle assertion se produit sans aucune réserve, nous avons le droit de penser que nous n'avons pas en Amérique un gouvernement ami, un gouvernement allié, un gouvernement moralement tenu de nous secourir dans le malheur, de nous aider à éteindre l'incendie en arrêtant les incendiaires qui partent de son propre rivage, la torche au poing, mais que nous nous trouvons en présence d'un pouvoir hostile, résolu à accomplir toutes sortes d'usurpations, en s'avisant d'intervenir là où il ne doit pas intervenir, en attisant, de façon perfide, la guerre civile sous le prétexte qu'elle dure beaucoup trop, comme sien Amérique les guerres n'étaient pas perpétuelles. Un tel gouvernement est indigne de notre grande amitié par sa trahison à notre endroit. Il mériterait que nous le dénoncions devant la conscience humaine comme le principal agent de nos
malheurs, comme le principal auteur de nos désastres. Et s'il restait un doute à cet égard, la fin du message se chargerait de le faire disparaître en affirmant, sans restriction ni scrupule, la nécessité de l'intervention.
L'intervention! Sur quoi fonder un tel attentat, sinon sur un crime comme celui que perpétrèrent les despotes en Pologne, crime qui restera le scandale des générations et la tache indélébile des siècles. Je sais bien que de même qu'il y a chez les Turcs le panislamisme et «liez les Musses le panslavisme, il y a chez les Américains le panaméricanisme. Le mot signifie extension de la race saxonne du Potomac à la Palagonie. Mais les Saxons n'établissent pas de différence entre les cêves des conquérants et les guerres de défense, entre un Empire et une République. Tout Empire se fortifie en combattant, comme le tigre et le lion en tuant. Mais une République comme la République amériricaine. qui est destinée à faire prospérer le travail et l'industrie, ne peut faire la guerre par système sans tomber aux pieds du césarisme. dans un suicide déshonorant et irréparable. Pour intervenir à Cuba, l'Amérique aurait besoin de s'armer jusqu'aux dents; de mettre sur ses merune formidable escadre: d'élever son budget au niveau des budgets des empires césariens ; de convertir ses légions d'ouvriers producteurs en légions «le soldats meurtriers comme les anges maudits du jugement dernier; de se brouiller avec tous les peuples hispano-américains, ainsi • menacés dans leur intégrité et dans leur indépendance; de s'exposer au blâme de tout le monde civilisé qui se verrait contraint de protester contre la conquête ; de sacrifier sa liberté avec sa démocratie et sa Pvépublique : de convertir le Capitole où tous les droits se proclament en un bagne de serfs qui serait une tache noire sur la terre et le déshonneur de toute l'humanité'. Le mieux pour le monde américain et pour son auguste représentant serait de s'abstenir de toute ingérence dans nos affaires privées; de dissimuler les expéditions sorties de ses côtes dans le but de nuire à notre patrie ; de persuader aux flibustiers de ses Etats d'avoir à renonce]- aux conjurations et aux croisades criminelles contre un peuple ami ; de fermer l'horizon des espérances à l'insurrection en lui disant que les Etats-Unis ne peuvent rien faire pour elle sans ternir leur bon renom et sans exposer leur pays ; de nous laisser, en un mot, terminer la guerre avec nos propres forces et faire la paix avec le respect qui est dû à nos droits.
L'aube d'une paix sérieuse commence à blanchir l'horizon et la nouvelle que la guerre est terminée aux Philippines passe par la Péninsule comme un courant magnétique. 11 est difficile de peindre la joie de nos provinces qui emplissent de vivais les airs et, par les illuminations, changent la nuit en jour. Notre race, qui est de nature héroïque, ne se désespère jamais, n'a pas peur de la guerre, mais connaissant le prix de la liberté et .le la paix, elle garde son héroïsme pour les occasion- indispensables, acclame et bénit toute espérance qui arrête le gaspillage de nos trésors et étanche le sang de nos veines. L'annonce de la paix aux Philippines a une importance d'autant plus grande en ces heures solennelles qu'elle aura de la répercussion sur les événements
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de Cuba et montrera aux jingoes fomenta leurs de la rébellion, aux Mambises en armes et aux flibustiers en expectative, à Ions ceux en un mot qui nous combattent et nous assaillent, que la nation espagnole ne peul perdre un reflet de son diadème, ni un atome de sa puissance. Elle sera évidemment remarquable la constance de l'armée sauvage qui campe dans la manigua inaccessible et fond tout à coup sur nos troupes comme le milan sur une proie, mais elle ne surpassera jamais la constance du peuple qui a vaincu, depuis Gharlemagne jusqu'à Napoléon, tous les conquérants, pour mettre à la tête de ses armées, le plus prestigieux de tous ses généraux, plus prestigieux encore que son légengendaire Santiago Matamoros, le général N'importe. Que les rebelles cubains cessent donc une lutte qui, si elle n'échoue pas contre uos forces, échouera sûrement contre noire constance.
Une triste nouvelle cependant est venue troubler celle joie, en nous amenant des jours d'amertume ([n'ont ressentie les fils de noire Espagne, tous identifiés dans le scinde la mère patrie comme dans une seule famille. Tout le monde aimait et admirait à Cuba le savoir, l'art et l'éloquence du jeune Joaquin Ruiz, cet ingénieur militaire aussi compétent en travaux de guerre qu'en travaux civils, qui (devait une redoute comme il construisait un pont, tellement son talent et sa méthode étaient admirables. Péninsulaire de naissance, insulaire par sa longue résidence à Cuba, contemplant le triomphe des plus progressistes idéaux dan- la proclamation de la récente autonomie, il voulut se lancer dans la mêlée, la poitrine découverte; et non loin de la Havane, sa province, les féroces Mambises l'assassinèrent sans pitié. A la tête des armées insurgées se trouva un chef de factieux du nom d'Aranguren, qui fut pendant un certain temps sous les ordres de Ruiz qu'il influençait et dont il subissait réciproquement l'influence. Ruiz voulait loucher son cœur en lui disant comment le triomphe des grandes aspirations cubaines pourrait se perdre parles armes après avoir réussi parles idées, et il essayait de l'attacher par la force du raisonnement et la puissance de l'argumentation, et non par la séduction et la subornation, au culte de la légalité. Et Aranguren, qui commençait à prêter une oreille complaisante à un si salutaire avis, faillit être pendu par les féroces et implacables Mambises. Finalement, comme il n'avait pas cédé au conseil de Ruiz. ils lui pardonnèrent. In tel assassinat, où toutes les notions d'humanité se trouvaient renversées, résonna si lamentablement (pie. même les journaux yankees, qui passent pour les meilleurs amis de la rébellion cubaine, oui mis les fauteurs de ce crime hors de l'humanité, les déclarant indignes du droit de- gens, les accusant de constituer à eux seul- une espèce à part, abominable et monstrueux'.
Les étincelles de guerre continuent du reste à rougeoyer les horizons de notre Europe. Aujourd'hui que l'Allemagne a débarqué en Chine, l'ordre européen passe par une crise très grave, si grave que l'on redoute une perturbation pour longtemps. La panique est telle que chaque boursier se réveille le matin, en se demandant si l'heure de la catastrophe ne sonne pas et si la cri de sauve-qui-peiil ne se l'ail pas entendre. L'apparat avec lequel Guillaume II a répondu à son frère
l'amiral Henri, au moment de son départ pour l'Orient, n'a pas peu contribué à augmenter le trouble nerveux de l'opinion publique. On eût cru qu'il ressuscitait un ordre comme l'ordre de Malte, et que les allemands se croisaient comme les allemands de Bàrberousse. Manteaux blancs et croix couleur de chair, casques féodaux avec plumes au vent, épées en forme de croix pour convertir les infidèles ou les tuer, mystiques scènes analogues à celles du Saint-Graal, sermons où les uns confondent l'Evangile et les autres appellent l'Empereur d'Allemagne le Messie promis aux nations, tout cela s'associe à la Cour de Berlin comme si ces fêtes eussent été inspirées par la démence de Louis de Bavière, mise en musique par la muse rêveuse de Wagner. Mais ces ordres de parcourir les mers et de conquérir les terres donnés par l'Empereur à l'amiral; ces flatteries de l'amiral déclarant à l'Empereur qu'il s'en va prêcher son Evangile et diviniser son auguste Majesté, passeraient sans doute comme une caresse sur l'Opéra entre de magnifiques décorations et de savantes symphonies; mais, dans la réalité, ils ne pronostiquent que la ruine des intérêts généraux et la guerre la plus désastreuse pour les peuples. En effet, si nous regardons attentivement ce qui se passe, il y a de quoi avoir le frisson. La presse britannique se répand en railleries dédaigneuses sur le spectacle que l'Empire, à Berlin, vient de présenter au monde; elle livre à la caricature et à la satire musicale le double sermon des premiers princes allemands; elle insinue que l'Allemagne se trouve en proie au délire et prépare, de ce fait, un de ces coups célèbres qui donneront à l'Angleterre un jour l'Abyssinie et un autre jour la domination du Nil. Et tandis que la presse britannique tient ce langage, le Japon s'alarme, les récents vainqueurs du Céleste Empire, se soulèvent à l'idée d'une invasion allemande; leurs escadres, qui sont de premier ordre, s'apprêtent à la lutte; on entend sonner le tocsin sur les monts et dans tous les clochers de l'Asie. Et pendant que les Japonais agissent ainsi, les Russes, comme quelqu'un qui est hostile à ce qui se passe, se glissent à la dérobée sur les eaux comme le célèbre Vaisseau-Fantôme, s'installent à Port-Arthur, prétendant prendre des positions de sentinelle, alors qu'ils prennent, en secret, des positions de combat. Et pour que rien ne manque à ce trouble universel, le Vatican s'agite et tremble. L'entrée des soldats allemands en Chine ne veut pas d'explication, ayant pour but le respect du bien d'autrui. Elle ne peut avoir pour prétexte la protection des chrétiens, car un tel prétexte ne peut prendre sa source qu'à Rome, dans la parole du souverain Pontife. Bien que les Allemands aillent à Rome comme aux temps des < Hhons. Rome se trouve avoir confié la protection officielle des chrétiens, dans le Céleste Empire à la nation catholique par excellence, à la France qui reste la nation de prédilection de l'Eglise, et dont les chefs ont toujours porté le titre de rois très chrétiens. Mais, par ces mystérieux chemins, le grand litige armé qui divise l'Allemagne et la France, peut trouver un prétexte de réconciliation au pied des autels où l'on adore la paix chrétienne, et devant ce prêtre qui la prêche et la maintient, su)' lesâiîes de ses inspirations formulées à l'oreille des puissants, avec ses savants avertissements et ses conseils profonds.
En présence d'événements si ('normes, la crise ministérielle un Italie cl la question Dreyfus en France ne sont que des accidents sans importance. Je me rappelle avec quelle facilité les Fiançais croyaient» la trahison durant la guerre franco-prussienne, etje connais leur habitude de voir des traîtres chez les gens les plus inoffensifs. Mais je ne crois pas que le ministère de la guerre, qu'un tribunal militaire à l'unanimité, que le gouverneur général de Paris, si respecté et si loyal, aient pu reléguer au bagne un homme pour l'unique motif qu'il appartient, par ses croyances, à la religion Israélite. Si quelque chose a terni le bon renom des opportunistes français, c'est bien d'avoir voulu donnera l'élément juif la haute prépondérance sur l'élément chrétien. Mais les discussions soulevées à propos de cette malheureuse affaire Dreyfus ont créé une telle agitation que Zola, pour avoir demandé la revision du procès Dreyfus, a été hué dans les rues de Paris, le jour de l'enterrement de Daudet. Mais la question italienne est plus grave que cette question Dreyfus. En Italie, depuis longtemps, deux questions priment toutes les autres : la première, c'est celle des économies de nature indispensable à faire dans l'armée; la seconde, c'est celle qui est relative aux relations actuelles de l'Italie avec le Saint-Siège. La question des économies dans le budget militaire a pour adversaire la personne même du roi, qui rêve encore d'alliances et d'entreprises cachant, dau> leur caractère diplomatique, des allures belliqueuses. La question d'amélioration des relations italiennes avec le Vatican a pour adversaires les radicaux, dont l'intransigeance est connue dans tous les problèmes, et en particulier dans celui qui touche à la religion catholique. Le cabinet Rudini, modifié par l'introduction dans son sein de quelques membres du groupe Zanardelli, manifeste des tendances à réaliser des économies dans le budget militaire, en même temps qu'il manifeste des tendances à améliorer les relations de l'Italie avec la Papauté. De là l'opposition qui se soulève contre lui. Mais, en Italie, on ne connaît pas les témérités politiques qui sont la spécialité des autres peuples latins. En Italie, l'alarme ne devient pas une folie comme en France et en Espagne; elle fait bientôt place à la réflexion et à la prudence. L'Italie a besoin, sous peine de déchoir de sa haute situation, d'obtenir des économies militaires; mais, pour sauvegarder sa glorieuse indépendance et sa grande imité, qu'est venue couronner la possession de Tiome, elle a non moins besoin de vivre en paix avec le catholicisme. Je souhaite que Dieu lui accorde l'un et l'autre bien.
En ces derniers temps, les événements de France ont dépassé en intérêt les autres événements européens, de telle sorte que je ne puis les taire sans commettre une omission impardonnable à tout historien de vérité et de conscience. L'affaire Dreyfus a pris de (elles proportions que les esprits se sont divisés et qu'une guerre civile a éclaté dans les rues, comme une guerre civile peut éclater en celle France, avant-garde du progrès. Les uns ont la conviction que Dreyfus est innocent et qu'il n'a été condamné que parce qu'il est Israélite; les autres, que Dreyfus est coupable, cl que son crime atteint tout le peuple juif, ennemi de l'humanité et de la patrie, désireux de se venger de la
captivité perpétuelle et de l'humiliation honteuse dans lesquelles les nations européennes l'ont tenu, depuis que Vespasien et Titus l'emmenèrent en esclavage dans les ergastules romains. La question a donc pris, sans que personne puisse y remédier, deux caractères marqués : un caractère politique et un caractère religieux. Tous ceux, et ils sont légion en France, qui brûlent du désir de détruire les institutions républicaines, et qui savent que celles-ci ont une base plus ample et une sécurité plus inexpugnable dans le grand principe de la liberté religieuse, luttent pour la détruire indirectement en accusant et en poursuivant directement les juifs. Ainsi les libéraux français, très attachés à cette nuit du i août, qui donna la liberté au monde, nuit heureuse et bénie comme celle où vint au monde le Rédempteur, ne peuvent, sous le prétexte d'un procès plus ou moins légal et d'une sentence plus ou moins juste, prononcer un arrêt contre la liberté de pensée et de conscience qui a été inaugurée sur notre continent, comme on le sait, par son sublime concile démocratique, par sa première assemblée souveraine, un des plus beaux ornements de la planète et un des plus beaux caractères de tous les temps.
Mais aux libéraux se sont joints les deux ennemis les plus redoutables de la République en France : le parti prétorien et le parti théocrate; l'un désire en finir avec tout Parlement, l'autre désire en finir avec toute liberté. Ainsi réapparaissent ces antiques sicaires de la dictature militaire personnifiée un jour en Boulanger, ces sicaires assez ressemblants par leur caractère, leurs conjurations, leurs tumultes, leur animosité contre tout droit légal, et leur amitié pour le despotisme, aux prétoriens de Marc-Antoine, survivant à l'empire de César, et préparant l'empire d'Auguste. Il y a longtemps que les intéressés cherchent des prétextes pour faire naître une gigantesque réaction césarienne dans le but de discréditer le Parlement, car après les innombrables malheurs que celui-ci a soufferts, les plus graves suspicions l'ont frappé : mais ceux qui demandent la revision du procès d'un traître ne la demandent que pour faciliter l'éternelle trahison juive et pour miner l'armée en face de l'étranger; cette armée acclamée, le ferme soutien de Ja France et la seule garantie de sa réintégration dans ses anciens territoires. El ce qui se passe avec les prétoriens se passe de même avec les théocrates. Je ne sais pas de pays où les sectes ultramontaines jouissent d'autant de liberté qu'en ont les éléments réactionnaires en France. C'est inutilement que le pape a voulu condamner cet ultramontanisme exagéré, qui tente de le dévorer sous prétexte de l'adorer, en prêchant aux théocrates la soumission volontaire aux lois civiles et Ja reconnaissance de la République, devenue la formule consacrée et respectée de la légalité. Les théocrates n'ont pas écouté leur Pontife et en sont arrivés à célébrer des neuvaines, à réciter des rosaires, à offrir des ex-voto et à faire des processions pour que Dieu touche le cœur de Léon X1IJ et le convertisse, car ils sont, eux, plus papistes que le Pape et plus ecclésiastiques que l'église. Imaginez-vous donc avec quelle joie ils onl pris par le- cheveux celle occasion de servir les réactions européennes en prêchant et en soutenant contre les israélites l'intolé-
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rance religieuse, le plus grand de tous les maux antiques qui se puissent reproduire et raviver de nos jours.
Les Lettres et les arts se sont passionnés pour ee difficile problème et ont fait résonner leurs cent trompettes d'or. Un écrivain d'une réputation liés disculée, mais jouissant d'une grande célébrité, rendu fameux par ses œuvres uaturalistes, Emile Zola, s'est ingéré dans l'affaire et a aiguisé sa plume, comme nue épée, pour défendre le malheureux accusé abandonné de Dieu et des hommes dans la terrible île du Diable, pareil à ces condamnés du moyen âge pour lesquels on inventait tous les genres de tortures et dont on converlissail la vie en enfer sans rédemption et sans espérance. Ennemi de la métaphysique en philosophie, ennemi de l'idéalisme en littérature, cherchant toujours le particulier, l'individuel et le fait, Zola ne s'est pas levé pour des causes universelles el primordiales comme ont coutume de le l'aire les grands penseurs; il s'est laissé émouvoir par un cas concret, exceptionnel, à pari, d'où il peut résulter un profit pour une personne, mais qui sera sans effet transcendant pour l'humanité en général.
On s'est plu à comparer le cas de Zola défendant Dreyfus au cas de Voltaire défendant Calas. On a dit plus encore; on a dit qu'un tel exemple el qu'un tel souvenir l'avaient tenté et poussé à prendre parti dans un conflil dont la solution peut lui valoir comme à Voltaire, de son vivant, une apothéose à rendre jalouses les idolâtries antiques. Mais Voltaire défendant Calas, défendait une cause intéressant tout le genre humain, la cause de la liberté de la pensée, Mais en admettant que Zola réussisse à sauver un homme considéré par beaucoup comme un traître, il n'aura pas sauvé tous les traîtres; et en admettant qu'à lui seul il réussisse à perdre encore plus un innocent, il n'aura pas perdu tous les innocents, puisqu'il s'agit ici d'un cas concret et spécial. Les multitudes disposées à admettre à poings fermés la trahison du pauvre militaire emprisonné et à poursuivre pour ce motif toute la genl israélite, conspuent aujourd'hui Zola par de scandaleuses manifestations, allant jusqu'à le menacer, à la porte même de sa maison, à le couvrir de huées inénarrables. On rappelle qu'il est d'origine grecque, que son père naquit en Italie, qu'il circule dès lors en ses veines un peu du sang sémito-arien des anciens Doriens, et l'on en conclut qu'il ne peut aimer la France, qu'il travaille pour l'Allemagne et pour l'Italie, et qu'en défendant le prétendu traître il défend la propre trahison cachée comme un aspic dans son sein. Malgré tout, Zola, ainsi injustement traité par des passions diffuses, défend sa cause avec une très grande bravoure, et prouve par là qu'il possède, non seulemenl un talent indéniable, quelles que soient ses erreurs, mais encore une grande valeur civique, quels que soient les mobiles qui le font agir.
Les manifestations antisémitiques ont jeté le trouble, à celle occasion el pour ce motif, dans 1rs rues de Paris el dans les rues de cent autres villes françaises. Et je ne comprends pas de telles manifestations. Bien que noire patrie expulsai les Juifs, au xve siècle; bien ■que le navire transportai les héroïques navigateurs qui découvrirent
l'Amérique, se croisât dans les eaux espagnoles avec le navire qui transportait les derniers proscrits à Tanger; bien que nous autres les Espagnols nous n'ayons pas une seule goutte de sang juif dans les veines, ni une seule classe sémite à défendre, nous protestâmes de tout notre cœur, dans la plénitude de notre conscience, contre ces barbares réactions, qui perdaient les meilleurs fruits de la Révolution française et nous ramenaient au chaos féodal et théocratique de l'horrible moyen âge. Je crois que l'antisémitisme est une maladie orientale une maladie des Moscovites, une maladie des Croates, une maladie des Roumains, une maladie des Viennois, une maladie impossible à contracter dans ce pays où notre sang se colore et se réchauffe de l'oxygène de la liberté. Je comprends que Vienne et Pétersbourg imitent toujours Paris; mais je ne comprends pas que Paris imite Vienne et Pétersbourg. Les Béotiens peuvent imiter les Athéniens, mais les Athéniens ne peuvent pas imiter les Beôliêns. Ce socialisme chrétien du célèbre alcade viennois, connu pour sa judéophobie, qui mêle les exagérations catholiques aux tendances démagogiques, qui demande avec la destruction du capital aussi la destruction du droit; qui fanatise les âmes comme ces frères exterminateurs si nombreux dans les guerres religieuses, peut apparaître dans les combats de Germains et d'Esclavons comme une extravagance morbide, mais il ne peut contaminer la capitale de l'esprit humain ; il ne peut contaminer Paris sans que l'humanité perde son caractère particulier et que s'ébranle sur ses bases actuelles notre planète de lumière et de progrès. Désirerait-on voiries statues des grands penseurs démolies dans Paris : la salle du Jeu de Paume de Versailles, où fut prêté le serment sauveur murée de boue; la Constitution mise en pièces, le droit rave des cœurs français, pour remplacer tout cela par d'immenses processions de flagellants qui s'en iraient à la splendeur des torches. par ces espaces bénis où germèrent la Constituante et la Convention, drapés dans leuis habits monastiques, avec le rosaire au côté, et le crucifix à la main, conduire au bûcher, pour ne pas vouloir manger du porc, les hommes coiffés du bonnet phrygien, devenus ainsi des hérétiques et des relapses ?
Non, le monde ne rétrogradera jamais vers cette barbarie-là.
Désorganisation des conservateurs. — Dispersion des chefs. — Les impatiences de Romero Robledo. — Caractère politique de cet orateur.— Ses procédés combatifs. — Son intransigeance daus la question cubaine. —Les idées de Canovas sur la démocratie de Romero et sur la démocratie possibiliste. — Témérité de Romero à lutter aujourd'hui pour le pouvoir. — Nécessité de traiter la question cubaine dans l'harmonie et dans la paix. — Le nouveau gouvernement de Cuba. — Son Président. — Le ministre de l'Intérieur. — Le ministre des Affaires Etrangères. — Les autres ministres. — Conseils aux autonomistes. — Composition du ministère cubain. — Nécessité où se trouve celui-ci de faire régner à tout prix la concorde.
Comme les événements d'Espagne continuent à absorber l'attention générale au détriment des antres événements internationaux, je me trouve, en cette revue de quinzaine, dans l'obligation de parler des événements d'Espagne, à l'exclusion de tous les autres. Et clans les affaires d'Espagne, outre le conflit cubain que je vais bientôt traiter, l'événement prédominant est le projet de reconstitution du parti conservateur qui se dispersa le jour de l'horrible tragédie dont Canovas fut victime, de même que se désorganisèrent tous les organes en apparence unis jusque-là dans les limites d'une géométrie scientifique. — Cette crise immense fut, pour l'école conservatrice, pareille au Josâphat des peintres monastiques où les morts vont cherchant les os qui leur manquent au suprême et apocalyptique instant de reconstituer la chair pour que les mortels ressuscites puissent entendre la tremblante sentence du Jugement dernier. Il est certain que le parti conservateur n'avait plus, à la mort de son chef, cette unité et cette organisation qui le distinguèrent dans les premiers temps de sa reconstitution. Il lui manqua d'abord un facteur important, indispensable pour augmenter le nombre de ses partisans; Romero Robledo se sépara pendant quelque temps de l'Eglise où pontifiait Canovas. Mais, après avoir erré dans diverses orbites parlementaires, il y revint et rencontra au retour M. Silvela qui. entré dans la communion canovi>te. s'en allait à son tour, donnant pour raison que la présence de Romero avait la signification d'une gestion administrative systématique et d'une vieille méthode électorale avec lesquelles il était interdit au pur parti conservateur de transiger. Alors ce parti se brisa en fragments irrémédiables.
De même qu'après le coucher du soleil, la lumière du jour brille encore en attendant la tombée du crépuscule, de même, après la mort de son chef, l'école conservatrice vécut encore quelques instants avant de disparaître tout à fait. Chassée du pouvoir, tombée en disgrâce,
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22 LA POLITIQUE EUHOPÉENNE
réparer leurs forces; il est inutile de lui demander la circonspection que réclament ses amis, ou les multiples considérations que méritent souventes fois ses adversaires. Tombé du pouvoir, ayant dû renoncer au gouvernement, il s'est proposé de les recouvrer par les chemins les plus courts, par les moyens les plus variés, par les voies les plus laborieuses, à la façon d'un assiégeant de forteresse ennemie, d'un combattant de groupe adverse, avec l'épée aux dents quand il ne la tient pas à la main, avec l'échelle d'assaut au dos, avec l'objectif à conquérir en face de lui ; n'ayant pour tout critérium que l'aveuglement de ses colères et de ses haines persistantes contre ceux qui l'ont précipité des sommets et contraint à une opposition isolante éternelle. Je ne sais rien qui soit moins conforme à la jurisprudence et au droit comme la guerre, qu'elle soit faite en pleine campagne ou dans les parlements. L'homme politique qui est taillé à la mode antique comme Romero, professe les principes latins passés dans le langage vulgaire, lesquels justifient ou excusent toutes les violences et tous les eombats. Le premier de ces principes, qui sein toujours considéré comme la loi suprême, prétexte qu'il faut sauver le peuple; le second, qu'il faut être d'une rigueur implacable pour l'ennemi.
Romero a beaucoup conspiré. Il a conspiré avec nous contre dona Isabelle II et il a conspiré avec dona Isabelle II contre nous. La révolution qui détrôna les Bourbons fut pour lui un jour de victoire et la révolution qui les ramena fut pour lui un autre jour de victoire. Mais, bien que ceci soit toute la vérité, le peuple lui attribue plus de conspirations qu'il n'en a faites et le suppose plus conspirateur encore qu'il n'apparaît en réalité aux yeux de l'impartiale histoire. Je ne crois pas que Romero ait pris une part active dans la préparation ou l'accomplissement des manifestations de (iuipuzcoa contre Sagasta ni ne crois qu'il ait contribué, autant que le peuple le prétend, aux cabales qui ont amené la chute du dernier ministère libéral. Ce qui lui arrive est très simple. Etant toujours un orateur d'opposition, dès qu'il n'est plus au gouvernement il se trouve, dans fous les événements qui surviennent, accusé de complicité avec tous les partis adverses quels que soient d'ailleurs le caractère «le ces événements et la gravité qu'ils revêtent. Dès les temps où le généra] Martine? Campos était à Cuba d'abord, dès les temps où Canovas promulgua son plan de réformes scnii-autonomes ensuite, Romero lit de la question cubaine une question exclusive à son parti et à son école, la jugeant avec son étroit critérium de secte, sans considérer tout ce qu'une pareille question pouvait avoir de national et d'international, par conséquent d'inaccessible parfois à la volonté et au désir d'un seul. Je me crois d'autant plus qualifié pour faire ces observations en toute affection à mon ami et au compagnon de ma vie entière, malgré que qous ayons combattu dans des camps adverses, que je me suis opposé à ce que le parti libéral inscrivit dans son programme d'opposition les solutions cubaines, le convaincant qu'il devait, sur ce point, soutenir Canovas et l'aider de toutes ses forces, du moment que Canovas représentait dans les sphères gouvernementales, avec une grande intelligence et ii h grand patriotisme, la cause nationale. Mais Romero étant né
pour toujours combattre, combat dans cette question de Cuba comme il combat dans toutes les autres questions.
Le tempérament combatif de Romero était précisément ce qui troublait le plus la conception de Canovas qui avait eu toute sa vie pour Romero, une préférence distinguée. Canovas avait des idées très claires et très profondes au sujet de la liberté, surtout de la liberté intellectuelle. Il l'aimait autant que nous, malgré qu'il présidât un parti conservateur à tendances réactionnaires. Mais lorsqu'on parlait de la démocratie, Canovas manifestait contre ce vital élément des sociétés modernes, des superstitions surannées comme un gentilhomme du xvf siècle. A ses yeux, la démocratie ne pouvait être qu'un milieu social inquiet, fébrile, impatient, agité, tumultueux, révolutionnaire. M'aima ni beaucoup, il se plaisait à railler ma démocratie pacifique qui n'était pour lui qu'un sujet d'idylle né de mes rêves poétiques et non l'expression de la vie quotidienne, palpitante et réelle. Pas même l'expérience de vingt années écoulées en paix ne réussissait à le désillusionner. Le caractère inquiet et perturbateur de la démocratie contemporaine fixait son jugement à cet égard. En se plaçant à ce point de vue, Romero lui apparaissait bien plus démocrate que moi, et cependant, j'avais mis un frein à l'océan de la démocratie souillant en tempête, j'avais conduit les hommes exaltés du peuple libéral successivement aux comices et au Congrès, j'avais apaisé tous les mouvements prétoriens et populaires en invoquant le seul mot de République; j'avais fait triompher tout le titre premier de la Constitution de 1869 sans secousses ni troubles, pour l'unique profit et l'unique gloire de la patrie. Si je n'ignore pas que ceux qui sont excités par une exaltation malsaine, attribuent à l'indifférence politique la tranquillité dont a joui l'Espagne après que le peuple eût obtenu ses libertés, je n'ignore pas non plus quelles vertus créatrices possèdent les grands principes, et je me félicite d'avoir fermé l'antre et la caverne d'où, auparavant, jaillissaient les orages dévastateur-.
Je prends prétexte de tous ces détails historiques pour donner à mon ami Romero Robledo les quelques conseils désintéressés que me suggère ma vieille affection pour lui; car, quand on arrive a l'âge où nous sommes, le souvenir même des luttes évanouies nous plaît, et, ainsi que des vieux, nous nous sentons si isolés que nous nous conformons, bon gré mal gré, au sermon de la Montagne et aimons de tout notre cœur eeux qui furent toujours nos plus implacables ennemis. Je crois que M. Romero Robledo a raison sur deux points principaux : 1° dans sa critique touchant la précipitation, la hâte avec laquelle a été décrétée l'autonomie, qui est un système compliqué ; 2° dans sa protestation fort juste touchant l'indifférence témoignée par les derniers gouvernements pour le pouvoir parlementaire et louchant l'excessive importance donnée au pouvoir royal dans la Constituante. Mais, après avoir constaté cela, le sentiment de la justice m'oblige aussi à rappeler comment le parti conservateur improvisa des projets à demi autonomes, quand il était au gouvernement, et comment il contribua à faire négliger le pouvoir parlementaire pendant les longs interrègnes dont il se plaint. Mais si M. Romero Robledo a bien raison sur les deux
points que je lui accorde, il n'a pas raison de faire de la question cubaine et de ses annexes, une machine de guerre contre le gouvernement, parce que moins que personne, il devrait oublier comment la question de Cuba se complique par nos relations géographiques avec les lutats-Unis, au point de se transformer en une grosse question internationale. Il a donc très torl d'exciter à ce sujet la colère de la tourbe populaire contre nos généraux qui doivent obéir et se taire; de convoquer ses partisans pour les pousser à la lutte, comme si nos partisans dédaignaient, dans les circonstances graves, de se mêler, à l'exemple des cavaliers arabes, au bruit de la fusillade; de questionner le gouvernement au moment de la dissolution du parti, alors que Pidalel Si 1 vêla, quelle que soit leur valeur personnelle, ont seuls l'autorité nécessaire pour représenter leur groupe ; lors que Elduayen et Tetuan, quelque respectables qu'ils soient et ils le ^ont à un très haut degré, représentent seuls la religion d'un souvenir; alors que les facteurs composant le dernier ministère conservateur se son I désagrégés ainsi que des atomes qui se repoussent; alors que lui-même Romero ne put réunir des forces suffisantes autour de sa haute personnalité et alors que les vieux conservateurs ne peuvent répondre de rien avant d'être réorganisés; parce que, étant donné leur irrémédiable épuisement actuel, ils doivent songer tout d'abord aux conséquences immédiates qu'entraîne leur terrible désorganisation. Il s'agit donc pour Romero, avant de combattre, d'organiser, caries événements pourraient bien le surprendre par une soudaine victoire qui équivaudrait pour lui à la plus irréparable des déroutes. Nous traitons les affaires de Cuba en conformité de nos critériums respectifs, tout en les traitant avec le plus grand calme et la plus entière bonne foi.
C'est dans cet état d'esprit que je vais parler du régime autonome appliqué à Cuba et de ses principaux défenseurs. Je vais traiter le sujel d'après les études récentes que j'en ai faites et avant d'exposer les problèmes de considération générale que j'ai à exposer. Occupons-nous d'abord des hommes. J'userai envers eux d'une naturelle bienveillance de préférence à une implacable justice. Je ne les connais pas très bien, je l'avoue, parce que des raisons connues de tous m'éloignèrent des partis cubains pendant ma vie publique : c'est que le problème intérieur de la liberté et de la démocratie absorbant tous mes efforts, je ne prêtai pas, dans les vingt dernières années de mon existence parlementaire, l'intérêt et l'attention qu'exigent toujours les problèmes coloniaux. Mais je sais que Galvez, que nous avons nommé chef de la situation autonome récemment créée, n'a jamais eu des velléités révolutionnaires, qu'il a toujours eu, au contraire, une confiance aveugle dans la vertu et l'efficacité des idées progressives soutenues dans les limites d'une légalité aussi large que l'est notre légalité espagnole. Ces caractères latins, éloignés des dispositions combatives qui distinguent notre héroïque race, surtout au point de vue de la famille, m'inspirent autant de respect que d'admiration, non seulement parce que l'amour de la légalité et les moyens légaux sont une vertu, mais encore parce qu'une telle vertu est inhérente aux qualités qui sont indispensables à la première des dignités humaines, à la dignité du citoyen libre dans une société libre
et progressive. Si, ainsi que ses amis me l'ont affirmé, Galvez n'a jamais cédé à des tentations belliqueuses et révolutionnaires, s'il s'esl toujours maintenu dans la plus stricte légalité, il mérite mon respect parce qu'il montre qu'il est un caractère politique. Il sera donc porté à défendre naturellement la légalité triomphante avec le même art qu'il a employé pour faire respecter la légalité persécutée, et il consacrera ses efforts à l'améliorer dans les lois et par les lois.
On m'a dit — si je ne me trompe — que son collègue, M. Govin, ministre de la Gobernacion et de la Justice, ne possède pas un calme égal à celui de Galvez. Il rre peut, paraît-il, se débarrasser de certaines superstitions coloniales cubaines, hostiles à la mère pairie, que tous ses fils, surtout ceux qui naissent au loin, partout où s'étend le ciel d'Espagne, devraient également aimer. Je n'entends pas dire par là qu'un homme politique, avocat et orateur de marque, dont le nom a retenti jusqu'au sein de la Péninsule, se soit rendu coupable d'une velléité révolutionnaire ou belliqueuse, incompatible avec son caractère de savant jurisconsulte, non; je veux: dire simplement qu'il ne croyait pas que l'Espagne pût arriver aux Antilles, aux dernières limites du progrès, alors que tous les jours notre presse libre, nos réunions publiques, transformées en véritables assemblées populaires, notre jury souverain, nos comices ayant pour base le suffrage universel, notre liberté de conscience et d'enseignement, notre foyer inviolable, auraient dû lui apprendre que la métropole n'a jamais ménagé à ses enfants une sollicitude qui se répand sous tous les cieuxetque, étant donnée l'égalité qui la régit et qui est la caractéristique de la race, l'Espagne ne pouvait moins faire que d'étendre aux Antilles les droits dont elle jouit, en tenant compte des circonstances et des conditions très spéciales réclamées par le caractère particulier de cette colonie, sa situation géographique et ses antécédents historiques. Le désespoir poussa Govin à s'expatrier, quand il s'aperçut que la résistance était vaincue, que le triomphe de l'Espagne était le signal d'une réaction implacable.
Mais si Govin témoigna d'un désespoir immense et fort naturel, il sut le réfréner. Il ne se lança pas tète baissée dans le parti de la résistance à outrance, il se maintint dans le respect de soi-même, observant une neutralité absolue, également éloignée de toutes les sectes, dans une résignation et une patience qui lui ont révélé le sentiment du progrès, ce sentiment qui régnera toujours dans l'âme de l'Espagne, une des premières nations rédemptrices du monde. 11 ne reste plus à Govin qu'à perfectionner et à compléter son amour pour la métropole, car l'Espagne ne peut être un oiseau de passage; l'Espagne est ce grand oiseau mystérieux qui a couvé dans son nid toutes les provinces, toutes les nationalités du Nouveau-Monde.
Je pourrais me dispenser d'émettre un jugement sur Raphaël Montoro, dont le nom est aussi populaire en Espagne qu'à Cuba, et dont la figure brille au Parlement entre les plus grands et les plus écoutés de nos orateurs. Sa belle prestance, ses aptitudes naturelles, son geste large, sa voix pleine, sa parole abondante et simple, charment également. Il sait raisonner froidement pour modérer les ardents enthou-
siasmes. Il possède la faculté d'analyse si la matière qu'il traite exige l'analyse et la faculté de la synthèse, si la matière qu'il traite exige la synthèse. La bonté du caractère, l'élévation naturelle du verbe, la courtoisie dans les contradictions, la pureté et la sobriété du style lui ont fait une renommée que personne n*a j'amais contredites, que personne n'a jamais mise en doute, et lui ont procuré une félicité que les princes de l'éloquence espagnole n'ont pas toujours eue. L'histoire politique de Montoro a été beaucoup plus discutée que sa haute éloquence.
D'abord, on resta fort surpris quand on le vit accepter comme une amulette indigne de sa valeur et de son mérite, le titre de marquis, qu'aucun homme politique espagnol de son envergure et de son éloquence n'a jamais envié ni reçu. Ensuite, quand la question du commandement de Weyler et de ses projets militaires souleva une question de dissentiment et de controverse entre les innombrables partis politiques, on refusa à Montoro de lui reconnaître le caractère de libéral, parce qu'on le tenait pour un courtisan de la fortune ou du pouvoir. Mais, sur ce dernier point, je me permets de le défendre, parce que je le crois libre de toute compromission de nature à le salir. Une fois l'Espagne compromise dans la guerre, et le combat engagé dans la manigua, il était inadmissible qu'on discutât la conduite du général en chef, et encore moins qu'on lui opposât une résistance implacable comme on le fit en Espagne, à l'heure suprême et difficile, sans s'exposer à nuire à la mère patrie, et à l'armée nationale. A cet égard, le silence qu'observa Montoro mérite l'approbation de tous ceux qui aiment le devoir et témoigne de la valeur insigne du grand publiciste. Après avoir combattu en face les projets de guerre, il sut respecter ce qu'il ne pouvait patriotiquement contrecarrer et il soutint le parti conservateur qui personnifiait la défense nationale, lui permettant ainsi d'exercer son autorité avec prudence et d'accomplir son ministère avec certitude.
Je regrette d'être obligé d'abréger ce récit pour les autres ministres, non point qu'ils ne méritent pas, mais parce que je dois me rendre aux exigences insurmontables de l'espace qui m'est mesuré. Zayas. médecin éminent, Dolz, orateur disert ; Rodriguez, commerçant intelligent détiennent trois portefeuilles : le premier, celui de l'Instruction publique; le second, celui des Communications ; le dernier, celui du Commerce. Mais Zayas, dans ses fonctions, révèle des aptitudes remarquables. Homme de science, adonné à l'étude dès son enfance; très maître de lui et compétent; le caractère positiviste des penseurs américains, s'insurgeant contre la métaphysique, prédomine dans sa profession de médecin.
M. Zayas, comme M. Govin, appartient au groupe le plus exalté et le plus radical du parti autonomiste. Il n'en est pas ainsi de Dolz et de Rodriguez, qui appartiennent tous deux au parti réformiste. Le premier, jeune, enthousiaste dans ses affections, attaché à ses idées, expansif de caractère, riche d'éloquence, apôtre et prédicateur, sortit de la légalité pour défendre le progrès, et refusa de se laisser enrôler dans un parti insulaire quelconque, tant qu'il serait composé de créoles ou de pénin-
sulaires. Il entra dans le gouvernement avec la pensée que le gouvernement représenterait la réconciliation entre les pères cl les fils. M. Rodriguez, le seul péninsulaire du nouveau ministère, n'a jamais rompu les liens qui le rattachent à la métropole et il a toujours préconisé la {dus étroite union entre l'Espagne et Cuba. Tels sont les membres du gouvernement cubain, ou du moins tels ils se montrent à nos yeux. Et maintenant que je les ai étudiés dans leur individualité, qu'il me soit permis de les examiner dans leur ensemble.
Pour les définir dans l'ensemble, je dois commencer par leur donner une mauvaise note. Si radicaux qu'ils se soient montrés dans leurs idées, ils sont devenus conservateurs irréconciliables du jour où ils ont été au pouvoir. Et s'ils n'acceptent pas franchement celte loi, que nécessite la situation, il leur arrivera ce qui est arrivé aux conventionnels français. De môme que ceux-ci perdirent irrémédiablement la République aux pieds de Bonaparte, eux perdront sûrement leur autonomie au plus grand profit des jingoes ou des nègres. Gomme c'était la première fois que la République était proclamée en France, chaque fait grave qui survenait, augmentait progressivement la haine des révolutionnaires entre eux multipliait les causes génératrices du désastre final de la Convention qui se trouva déshonorée à peine née. Et on se livrait à cette lutte odieuse, non seulement au Parlement, mais encore dans la presse, dans les clubs, dans les jardins publics, dans les sociétés littéraires et scientifiques, au théâtre, dans l'Université, partout. Le féodalisme avec toutes ses erreurs, les nobles avec tous leurs privilèges, les chevaliers du poignard tant maudits, les gardes du corps si persécutés par la plèbe révolutionnaire, la royauté avec sa dynastie, , le clergé avec ses prêtres assermentés, l'émigration accusée de trahison, les irruptions germaniques, apparaissaient choses frivoles aux conservateurs qui ne s'accordaient, pour les dédaigner, ou les acclamer, que sur les noms de Robespierre. deVergniaud, de RoIand.de Danton, de Marat et de toutes leurs monstruosités. En quelques jours, le décor politique changea complètemenl ; les sentiments des factions et des groupes prirent des directions contraires à celle> d'autrefois. Ces Marseillais, générateurs de la République, se convertirent aux yeux de la plèbe révolutionnaire en ennemis acharnés de ta République, parce qu'ils la voulaient ordonnée et sensée, jouissant îles fruits de la liberté el des bienfaits d'un gouvernement. Ces Girondins, précurseurs du nouveau régime, Baptistes du Messie promis à tous les amants du droit, verbes des nouvelles incarnations sociales, se transformèrent, pour les Parisiens exaltés, en formidables réactionnaires, uniquement parce qu'ils barraient la roule de la dictature à Robespierre et parce qu'ils maudissaient les crimes sans exemple et sans nom d'une brute comme Marat.
Les sociétés politiques et littéraires qui préparèrent le 10 août
et convertirent en sentiments républicains le vieux sentiment monarchique, restaient désertes et privées de l'esprit populaire parce qu'il n'était pas en leur pouvoir de créer le nouvel état social sans le diriger et le conserver. C'est un des phénomènes les plus curieux de
l'histoire que celle conversion des tribuns, des prophètes, des révélateurs, des voyants, en hommes d'Etat. Ils ne varient pas, ils professent les mêmes idées qu'ils avaient avant leur avènement au pouvoir; ils mettent en pratique dans le gouvernement les formules qu'ils avaient préconisées dans les clubs; ils restent, du moins, au point où ils se trouvaient quand ils étaient dans l'opposition à prêcher l'idéal; mais la société a passé par un tournant, et, à ce tournant, de théoriciens il se sont convertis en administrateurs, de philosophes en hommes politiques, de doctrinaires métaphysiques en économistes, de prophètes qui annonçaient la bonne nouvelle en ministres contraints à abandonner l'idée de mouler dans l'impure et rebelle réalité cette pure et bonne nouvelle. Pour cela, nous avons dû greffer sur une vieille société historique, de nouveaux germes d'idées el de nouvelles formes de gouvernement. Un tel changement social explique pourquoi Mirabeau meurt monarchiste parlementaire après avoir contribué à renverser la monarchie traditionnelle, sans que personne comprit la rigoureuse conséquence de sa logique; un tel changement social explique pourquoi les Girondins, après avoir formulé et fait la République, meurent tous sur l'éebafaud comme des ennemis de l'idéal qu'ils avaient formulé et imposé; un tel changement social explique pourquoi les deux ailes de Lamartine tombèrent comme les deux ailes d'Icare lorsque le grand orateur passa de la tribune du Parlement au siège orageux du gouvernement; un tel changement social explique enfin pourquoi nous-mêmes, les républicains espagnols, nous étions considérés, avant 1873, aux yeux de tous, comme des prophètes radicaux, et pourquoi, après 73, nous fûmes, aux yeux de tous, sans raison, sans justification aucune, traités d'hommes étranges, de conservateurs impénitents, et, aux yeux de notre parti et de nos amis même de réactionnaires incorrigibles.
Pour ces motifs qui sont appuyés sur d'anciens souvenirs et sur mon expérience personnelle, je prédis aux ministres de Cuba qu'ils briseront leur œuvre s'ils ne se résignent à être profondément conservateurs et s'ils ne se préoccupent pas de gagner l'appui des classes conservatrices si fortes partout, fortes surtout là où il y a du travail et des richesses comme à Cuba. Je dois leur dire que ce n'a pas été avec mon approbation qu'ils ont gravi les hautes marches du pouvoir au moment où Cuba se trouvait encore en état de guerre, qu'ils n'ont pas appliqué les lois de la guerre à la presse qui a pu dire des partis et des chefs en armes ce qui peut seulement s'admettre quand les partis et leurs chefs se trouvent dans la pleine el tranquille possession du droit. Je n'évoque pas le témoignage des morts, je préconise ce que je défends par l'exemple. Avant la guerre cantonale de Carthagène, la guerre séparatiste de Cuba, l'horrible guerre réactionnaire du Nord, j'appliquai à tout le pays la loi de l'ordre public, el je suspendis des facultés et des droits qui ne pouvaient coexister dans l'état de fièvre où nous vivions, état bien différent de l'état de paix. Je suis pour la libellé de la presse complète et absolue, mais dans une situation normale, quand toutes les lois se pratiquent et quand tous les citoyens se soumettent aux lois. Au milieu du désordre, de l'incendie, de l'état de siège, de l'assassinat, de
l'extermination, je suis d'avis qu'on oppose énergiquement la force à la force la guerre à la guerre. Si les nouveaux ministres avaient fail cela, s'ils avaient proclamé la loi de l'ordre public, ils auraienl évité les articles de critique qui ont été écrits contre la milice el contre les militaires, alors que la milice el les militaires se trouvaienl en guerre. El en empêchant la publication de tels articles, ils auraienl é\ ité ces manifestations tumultueuses qui ont été condamnées par tous les hommes sensés, qui sont condamnables, en effet, et nuisibles à la patrie, parce qu'il en pourrait résulter non seulement un grave conflit national, mais encore un grave conflit international que, nous autres Espagnols, nous devons éviter à tout prix si nous aimons, comme elles le méritent, l'indépendance et l'intégrité de notre Espagne.
Le ministère cubain s'est composé de Ions les éléments avancés de bile, depuis la droite conservatrice, c'est-à-dire les réformistes, amis de l'évolution et de la série, jusqu'à l'extrême gauche, qui a désiré improviser le gouvernement autonomiste, comme si, en le découvrant, elle découvrait une formule cabalistique. Mais puisque le gouvernement est formé, composé; qu'il est entré dans l'exercice de ses fonctions, il doit considérer qu'il ne peul se diviser sur aucune question sous peine de se suicider. Trois facteurs principaux l'onl composé : le facteur réformiste, le facteur radical historique et le facteur radical intransigeant. Le ministre des Communications et le ministre du Commerce appartiennent au parti réformiste; le ministre des Finances et le président du Conseil appartiennent au parti radical historique ; le ministre delà Justice et le ministre de l'Instruction publique appartiennent au parti radical intransigeant. La nature de chaque groupe, son caractère particulier, son histoire propre, les rivalités soutenues entre eux tous depuis plusieurs années, les tendances au fraction ne ment, qui sont inhérentes aux peuples mal disposés à se gouverner eux-mêmes, n'inspirent pas une bien grande confiance dans la stabilité et l'unité du gouvernement. Quelqu'un qui pouvait discuter en matière de groupements sociaux, l'a dit un jour : Tout groupe qui se fonde est appelé à se diviser en droite, centre et gauche. Mais celte irrémédiable et naturelle division, qui est profitable aussi bien aux corps délibérants chargés de faire les lois qu'aux gouvernements chargés de les faire exécuter, est nuisible et pleine d'inconvénients dans tous les cas extrêmes si, en effet, des membres du ministère tirent au centre, d'autres à droite, et d'autres à gauche, ils embourberont le char du gouvernement et ne pourront plus le tirer du bourbier. Il n'y a pas d'autre remède alors, que de descendre du pouvoir, de rechercher des transactions ou de renoncer à la lutte. La guerre est séduisante pour les peuples à tempéramenl d'origine guerrière, que l'histoire épique représente comme des caractères indomptables et les auteurs de faits héroïques et continus sur les champs de bataille; mais la guerre ne sert à rien en politique où les transactions sont par essence indispensables. Qu'importe aux ministres qu'on les appelle pâtissiers si la préparation de la pâte prouve à Cuba la liberté et la paix?
État du monde. — Légitimation «les acquisitions allemandes en Chine. — L'emprunt chinois.
— Décadence de l'Angleterre en Asie. — Ses échecs en Turquie. — Les élections en France. — Révoltes sociales en Italie. — Guillaume II de Prusse et Frédéric II de Souabe.
— L'Espagne et les Etats-Unis. — Jalousie de conflits entre ces deux puissances.
Impossibilité d'une intervention militaire américaine à Cuba. — Visite des vaisseaux yaukees à la Havane. — Crise* péninsulaire. — Le parti conservateur espagnol à la mort de son chef. — Politique traditionnelle de Canovas. — Hostilité des conservateurs unionistes contre cette politique. — Témérité de réformer le Code pénal dans le sens réactionnaire. — Autre témérité plus redoutable d'une réaction intellectuelle. — Nécessité pour les partis au pouvoir de ne pas manifester des tendances extrêmes. — Le socialisme chrétien. — Critique d'une telle théorie. — lucident Dupuy de Lomé. — Trop de silence en public et trop de bruit eu secret. — Éloigneinent du conflit. — Catastrophe du Maine. Réflexions. — Conclusion.
Les problèmes européens ne se présentent pas favorablement pour la paix du monde et le progrès universel. L'Espagne, très inquiète, est exposée à de grands périls dans ses relations avec les États-Unis. Elle s'appauvrit de plus en plus chaque jour. Il en est de même d'ailleurs du Portugal. La France est vivement agitée par le mouvement antisémitique et par les prochaines élections législatives. Le gouvernement anglais a éprouvé des échecs sur presque tous les points du globe, où il affirme ses vieilles prétentions. Le Japon mobilise ses marins. L'Amérique envoie des navires à Cuba. Le partage de la Chine nous présage un heurt colossal entre les armées moscovites, qui s'avancent vers le Céleste Empire par la route de Pamir, et l'escadre britannique qui a jeté l'ancre dans le golfe de Pelchili. Les acquisitions allemandes en Extrême- Orient revêtent un caractère définitif. Le pavillon français flotte sur les grandes îles qui avoisinent le Tonkin. Le gouvernement de Washington se laisse persuader par les jingoes, qu'il doit acquérir des possessions coloniales en Orient et en Occident. La Grèce reste écrasée sous le poids de sa dernière guerre; l'orageux conflit de Crète est toujours sans solution, le sultan toujours menaçant et plein d'orgueil; la ïhessalie toujours martyrisée parla tyrannie ottomane; les Bulgares, les Serbes, les Albanais et les Grecs toujours rivaux en Macédoine. L'empire d'Autriche tombe en morceaux. L'Italie soutire de la faim et de la misère, agitée par de violentes commotions communistes. Ce sont là autant d'événements dont les convulsions morales empoisonnent les réflexions de notre esprit, et dont les convulsions géologiques ébranlent le sol de notre planète, en nous inspirant la crainte profonde de voir la guerre générale éclater. Mais si un conflit universel n'est pas le résultat encore de cette situation, celle-ci produit du moins un état politique de paix armée périlleuse, qui
a tous les inconvénients de la guerre sans pouvoir offrir aucune solution radicale, de nature à trancher les difficultés et à émousser le fil des épées.
S'il est vrai que tout le monde juge fondée et estime nécessaire une guerre dans ce désarroi des ambitions impériales qui cherchent à renouveler les violents accaparements des anciennes conquêtes, il est vrai également que tout le monde a peur de recourir à une telle calamité, et préfère une humiliation à une bataille. Pour commencer, l'empire d'Allemagne, en invoquant des raisons plus ou moins machiavéliques, a légitimité les rapines qu'il à perpétrées sur les côtes chinoises. Sous le prétexte de reconnaître la suprématie et la souveraineté de la Chine sur ses conquêtes, l'Allemagne ne consent à détenir le port dont elle s'est emparée indûment, que pour une période d'un siècle. Pendant ce temps, les gouvernements de l'Extrême-Orient auront le loisir de disparaître complètement de la terre. Une rivalité bien plus dangereuse a éclaté entre la Russie et l'Angleterre, ces deux éternelles ennemies dans tous les problèmes orientaux, au sujet des Indes que celle-ci possède mais que celle-là convoite.
Un emprunt chinois à l'heure présente équivaut à une vente de la Chine dans l'avenir. Faute de ressources, le Céleste-Empire, qui est riche, ne pouvant satisfaire ses créanciers au terme des délais accordés pour l'exécution des compromis, devra compenser en territoires ce qu'il ne pourra restituer en espèces. Par conséquent, l'Etat qui contractera un emprunt avec la Chine aura acheté la Chine. C'est ainsi que la Russie et l'Angleterre se sont efforcées d'acquérir la qualité profitable de créanciers du Céleste-Empire, en lui offrant aujourd'hui les fonds dont il a besoin, quitte à prendre congé de lui demain. Tout le monde pensait jusqu'ici que la préférée du Fils du soleil, en matière de finau était l'Angleterre, à cause de ses énormes capitaux et de ses nombreuses flottes, mais maintenant il parait que ce serait la Russie, si pauvre au noint de vue naval lorsqu'on la compare à la puissance maritime et commerciale de sa rivale. Cette préférence de la Russie par la Chine équivaut donc à l'achat plus ou moins lointain de la Chine par la Russie, dont la mainmise sur les provinces asiatiques s'affirme de plus en plus conquérante.
Vous devinez tout ce que perdent le parti et le gouvernement conservateurs anglais dans ces déroutes diplomatiques orientales. Si le parti libéral était organisé et avait des chefs glorieux connue ceux d'autrefois, il entraînerait l'opinion publique avec l'assurance d une victoire complète devant les comices. Qu'arriverait-il alors? L'Allemagne, la France et la Russie ne seraient plus d'accord dans les problèmes d:Orient, et ne prépareraient pas une coalition européenne contre l'Angleterre, qui, ingrate et orgueilleuse dans son isolement, ne peut pas même compter sur l'Italie qu'elle a abandonnée en Abyssinie, après avoir exigé pour elle Kassala. Tous les efforts de l'Angleterre en Turquie se sont changés en déroutes diplomatiques, dont le sultan a profité pour troquer la tutelle saxonne contre la tutelle germanique. Depuis, elle a sollicité en vain le droit d'évoluer dans les fleuves
d'Extrême-Orient à son aise; bien plus, l'emprunt chinois porte une grave atteinte à son commerce et à sa situation. Sans alliés ni amis en Europe, l'Angleterre se voit contrainte, par suite d'une fatalité irrémédiable, de faire des ouvertures au gouvernement du Japon, qui est un ennemi des intérêts européens en Asie, et à celui des États-Unis, qui est un ennemi des intérêts européens en Amérique. Un ne peut gouverner un peuple aussi grand que celui qui est gouverné par Salisbury, en lui offrant de renier son autorité et son influence en Turquie et en Chine. Aussi, d'Iïarcourt, qui est un député libéral éminent, a-t-il dirigé contre Je gouvernement conservateur des accusations qui l'ont discrédité dans l'opinion et la conscience anglaises.
Et l'Angleterre n'est pas plus heureuse à l'Orient de l'Europe qu'à l'Orient de l'Asie. Elle n'a pu obtenir aucun avantage tangible pour ses protégés d'Arménie, aucune influence marquée dan- les conseils de Constantinople. Malgré son désir, sans qu'elle pût y remédier, la Grèce a été tristement immolée sous ses yeux. Les traités de paix et les négociations qui les ont précédés ont marché avec une lenteur extrême, et tout s'est dénoué contrairement aux vœux de Salisbury. Les amiraux manquaient d'instructions claires, tes soldats n'ont jamais su au juste ce que voulaient d'eux leurs nations respectives. Pendant des années et des années, les Grecs ont fait le coup de feu contre les Musulmans, el les Musulmans ont fait le coup de feu contre les Grecs. Là, les cités sont dans l'état où se rencontraient nos anciennes cités du moyen âge, c'est-à-dire dans l'état de guerre perpétuelle. Chaque camp se retranche en un désert, parce que l'incendie et l'extermination nivellent tout, n'épargnant rien. Pendant que les flottes européennes étaient à l'ancre dans ces eaux, elles permettaient toutes les violences quand elles ne les fomentaient pas, en promettant toujours, au nom de leurs gouvernements respectifs, des solutions prochaines, décisives et suprêmes. Et pour compléter le malheur de l'Angleterre, le gouvernement russe a obtenu en Crète des avantages analogues à ceux qu'il a obtenus en Chine. C'est ainsi qu'on prétend maintenant que Nicolas II imposera à la Crète, comme gouverneur, son propre parent, Georges de Grèce, pour fonder l'autonomie Cretoise sous le contrôle du sultan. C'est la solution la plus désagréable que l'empereur ottoman ait pu rêver; mais il l'acceptera tôt ou lard, parce qu'elle lui sera présentée par le tsar, qui marche d'accord avec l'Allemagne et avec la France en Orient, et parce que l'Angleterre, malgré sa puissance, ne peut rien empêcher, étant seule.
Je vais parler de la politique extérieure de la France, de l'Italie et de l'Allemagne. Laissons de côté, à présent, le mouvement antisémitique français; les combats du juif Joseph Reinach, écrivain gouvernemental, contre l'archiradical Rochefort; le procès Zola, intéressant surtout parce qu'il se passe dans une ville comme Paris, mais sans nulle transcendance sur la politique universelle. Ce qu'il y a de plus intéressant qiw tout cela en France, c'est la grande lutte électorale qui se prépare el d'où vont sortir les éléments de la prochaine Chambre, une lutte pendant laquelle tous les partis exposeront leurs programme- respectifs. Les intérêts conservateurs du cabinet au pouvoir et les idées
réformatrices du parti radical scronl mis on relief dans des harangues nombreuses et claires. Ce que j'ai toujours désiré pour la France va s'accomplissant peu à peu : les conservateurs finissent par proclamer qu'ils sont impaissants contre la forme républicaine définitivement établie; qu'ils doivent donc, — s'ils veulent la stabilité politique et ministérielle, — confondre leurs principes avec ceux des institutions nouvelles. Mais en face de ces tendances conservatrices surgissent les tendances radicales, qui sont représentées, soutenues, par M. Hourgeois, un républicain de grande valeur, qui demande sans motif de faire la guerre au clergé et au cléricalisme; de créer un impôt sur le revenu, réalisation impossible dans un pays comme la France, où presque tout le peuple est rentier; de réformer la Constitution, pour arriver à modifier le Sénat, comme si le Sénat et la Présidence n'étaient pas les deux forteresses indispensables à une République pour qu'elle dure. Mais, lorsque les ministériels auront exposé clairement leur programme conservateur et les radicaux non moins clairement leur programme de réformes, la France décidera en pleine connaissance de cause dans sa souveraineté absolue.
La situation de l'Italie me peine beaucoup, parce qu'elle est loin de valoir la situation de la France. Les Italiens subissent une période lamentable de pauvreté; de là ces émigrations au Nouveau- Monde, qui dépeuplent les campagnes, et ces soulèvements, qui troublent l'ordre, en demandant du pain. Après les guerres de Sicile, engendrées par la faim ; après les bandes quasi-féodales de Tivoli ; après les bruyantes discordes de la capitale; après les manifestations de la place Navone, qu'étouffa la force militaire, il ne se passe pas de jour dans les Marches, en Toscane, en Emilie et en Campanie, sans qu'éclatent des soulèvements populaires pour réclamer du pain. Ce sont d'irréfutables preuves d'une profonde perturbation sociale, attentatoire à la sécurité et à la solidité de l'Etat. Les peuples d'Italie sont essentiellement socialistes. Dès les temps antiques, le problème social y revêtit un caractère brutal, et des lois agraires, que cent générations depuis tentèrent d'imiter sans succès, s'y promulguèrent. L'Italie qui est, somme toute, heureuse en politique, est loin de jouir d'une égale félicité clans son administration et dans ses finances. Le nouveau régime, bien qu'universellement aimé, a grevé le royaume d'impôts exagérés. Avec ses grandes alliances, il est arrivé à l'Italie ce qui arrive d'ordinaire à toutes les classes modestes lorsqu'elles veulent se permettre de frayer avec les classes riches : elle a épuisé son trésor, et s'est réduite à la mendicité. Tous ces navires qu'elle a lancés sur les mers; toutes ces forces qu'elle maintient au prix des plus grands sacrilices; toutes ces entreprises coloniales qui furent de folles entreprises; toutes ces dépenses faites en vue de rivaliser avec l'Autriche et avec l'Allemagne en matière militaire, l'ont conduite à la ruine, et elle ne pourra remédier à une telle situation qu'en réduisant ses dépenses excessives, qu'en proclamant une ère de paix et d'indépendance.
En ces derniers temps, l'Allemagne a fêté l'anniversaire de son empereur, et, à cette occasion, les journaux ont publié des centaines
d'articles en son honneur. Parmi tout l'encens dont on l'a enveloppé, j'ai noté ce qualificatif: d'aucuns ont surnommé Guillaume 1 Incalculable. Personne, en effet, ne peut se vanter de prédire et de calculer son orbite. Guillaume rappelle ce grand empereur allemand du xiu siècle, ce chef des Souabes, Frédéric II de Sicile. Si l'on examine un instant cette figure historique, on lui découvrira une infinité de points de ressemblance avec la figure contemporaine de Guillaume II. Évoquons donc Frédéric II, ce grand excommunié du grand pape Innocent 111, et nous nous convaincrons que le nouvel empereur d'Allemagne marche sur ses traces. Au xmc siècle, le monde voyait avec étonnement que le Saint-Empire romain, réédifié par Charlemagne, quatre siècles auparavant, pour défendre la foi chrétienne et soutenir l'Eglise catholique, était personnifié par un empereur semi-oriental, semi-germanique, vêtu à la mode asiatique, par Frédéric II qu'entouraient des docteurs arabes et une garde de mamelucks, comme un autre calife. Frédéric II s'amusait à composer des chansons et s'accompagnait d'instruments familiers aux fils du désert ; il se nourrissait de croyances philosophiques qui lui servaient de prétextes pour confondre le Christ avec Moïse et Mahomet ; il fondait des écoles dans le but de répandre les sciences et les arts profanes et de combattre les doctrines ecclésiastiques; il était si innovateur, qu'il faisait l'acquisition de Jérusalem par des traités diplomatiques, sans avoir besoin d'employer les miracles théologiques ou les croisades pieuses; il était si tolérant 'qu'il entretenait des relations avec les infidèles comme avec les siens, et il traitait en ami l'émir Eddin dont il respectait les idées hétérodoxes et les livres théologiques; il était si profond politique qu'il s'engageait, dans ses correspondances diplomatiques, à conquérir les Lieux Saints, uniquement pour faire plaisir à ses vassaux catholiques et il savait se rendre favorable, parmi les nations étrangères, tous les Français. Héros audacieux dans la bataille comme sur le trône; appelé Antéchrist par les cléricaux fougueux, et Néron par les chrétiens les plus pieux; Sicilien par le sang, César dans le nord et monarque dans le midi par la profession ; catholique par origine et penseur par nécessité, il se conformait à son temps, et dans cette grande Grèce qui était le carrefour de toutes les routes maritimes, il éprouvait le besoin de nouer des relations avec tous les peuples plus ou moins cultivés, et d'examiner l'objet et la valeur de toutes les idées plus ou moins scientifiques.
Laissons la politique extérieure et les personnalités étrangères pour la politique intérieure et les personnalités nationales. Rarement les nerfs de la nation espagnole se sont émus à un degré aussi extraordinaire qu'en ces derniers jours et rarement aussi la perturhation a eu pour base des motifs plus justifiés. ?sous étions de ceux qui avaient une grande confiance dans le régime autonomique qui est un régime si démocratique en soi d'une part, et si bien en harmonie avec les institutions américaines, d'autre part; aussi aurait-il dû finir par désarmer les incroyables colères des Etats-Unis contre nous, et par nous valoir, de sa part, une réconciliation complète, une sérieuse et durable amitié. Ces espérances s'appuyaient d'ailleurs sur de récentes manifestations que la presse européenne n'enregistra pas, mais qui survinrent
dans le sein de la grande République saxonne. Les syndicats capitalistes, de première importance, s'étaient réunis à New- York sous la présidence du président même de la République, et ils avaient déclaré que la prospérité générale se trouvai! satisfaisante par suite de l'éloignement, dans le ciel des affaires, de toute menace de conflit international. Tous étaient donc venus là pour formuler des vœux en faveur de la conservation de l'étalon d'or et prolester contre les projets de bimétallisme, anathémisant les jingoes qu'ils accusaient de prêcher la guerre et la conquête, au risque de détruire la prospérité américaine et de donner naissance à un despotisme césarien. Et justement l'un des orateurs poussait le pessimisme jusqu'à laisser sous-entendre que la question cubaine n'était qu'un petit et imperceptible nuage. Après ces enthousiastes et pacifiques manifestations, le Président prit la parole. Abondant dans le même sens que les précédents orateurs, il affirma que non seulement aucun casus belli n'était à craindre, mais encore que rien ne faisait prévoir la guerre prochaine avec l'Europe.
Comment se fait-il donc qu'après de telles assurance-, nous ayons été sur le point de subir un pénible conflit? Gela vient de cette téméraire manifestation qui eut lieu à la Havane contre les journaux dont les attaques démoralisatrices firent un instant craindre pour la sécurité des consuls dans leurs propres palais et pour la sécurité des navires étrangers amarrés dans cette magnifique baie. La flotte des Etats-Unis s'était éloignée et se livrait à des démonstrations purement platoniques et théâtrales lorsque la manifestation mentionnée ci-devant éclata. Les navires américains alors se concentrèrent dans l'espace que l'on connaît sous la dénomination d'île des Tortues. Pas un navire, cependant, n'avait atterri à Cuba pour nous menacer d'une visite et pas une démonstration n'avait été faite qui put nous offenser. Mais, quelques jours après cette malencontreuse manifestation de la Havane, Mac-Kinley, qui est matinal comme tous les bons travailleurs, reçut un télégramme pressé qui lui annonçait faussement que ces manifestations injurieuses s'étaient renouvelées. Alors, outré de la prétendue insulte faite à son pays, le Président, sans consulter ni Dieu, ni diable, donna l'ordre télégraphique de faire sortir à la hâte un navire de la rade d'un port cubain pour que, sans haine marquée, sans manifestation hostile, il pût exercer sur nos côtes une surveillance attentive. Cette décision alarma beaucoup notre sentiment public qui attribua à ces manœuvres navales la signification d'une intervention immédiate. Or, d'après les hommes pessimistes bien informés, rien n'est plus éloigné du sentiment de l'Amérique qu'une menace de guerre contre nous. Ses ambassadeurs et ses diplomates à Madrid ont fourni au gouvernement de l'Espagne toutes les excuses que ce dernier pouvait souhaiter. Les Chambres à Washington, en dépit des discours hostiles et des propositions belliqueuse-- des jingoes, ont renvoyé aux calendes grecques toutes les demandes d'intervention et autres émanant du parti révolutionnaire, parce que le peuple américain, étant placé sur notre planète, ne peut violer impunément, pour de despotiques fantaisies, les lois universelles du droit.
Et puis, quelles raisons donner pour excuser une telle violation? Une déclaration de guerre à notre adresse est impossible en ce moment, parce que nous n'avons jamais rien fait aux Etats-Unis, si ce n'est de nous plaindre de leurs constantes offenses. Intervenir, c'est assurément vite dit, mais cela arrive toujours tard ou même n'arrive jamais. Pour intervenir, les Etats-Unis devraient tenter un débarquement ; mais, pour cela, il leur faudrait compter avec les grandes forces matérielles, avec la conscience humaine et l'opinion générale dont les cris étoufferaient dans son germe leur infâme projet. Les nombreux syndicats qui se sont fondés, soit pour acheter l'île de Cuba, soit pour l'exploiter ; le papier-monnaie qui a été émis sur le modèle de celui de Jameson au Transvaal et de celui de Law dans le siècle dernier; les journaux quotidiens qui se sont étudiés à contester la puissance de l'Espagne aux Antilles comme un gouvernement vraiment américain; les prétentions insensées nous accusant de vouloir lancer le Vieux-Monde européen sur le Nouveau-Monde qui est un peu le nôtre; les souscriptions ouvertes dans tous les établissements publics en faveur des insurgés, les offenses multipliées par lesquelles on essayait de salir notre nom glorieux : toutes ces causes et bien d'autres encore ont engendré cette idée que les Etats-Unis complotent un débarquement à Cuba, alors que, selon moi, ils se proposent uniquement de nous lasser, pour nous amener, si possible, à faire ce que nous ne ferons jamais, à renoncera notre domination sur les Antilles. El c'est là, de la part de l'Amérique, un acte qu'on doit qualifier crime, car il suftit pour soulever le sentiment universel de tous les peuples civilisés contre eux, qui se montrent aussi arbitraires, au^si capricieux, aussi abusifs qu'un tyran ou une tyrannie quelconques. Mais ne faisons pas le corbeau plus noir qu'il n'est : nous ne croyons ni à un débarquement de marins à Cuba, ni à une déclaration de guerre immédiate. Les événements cubains vont en s'aplanissant chaque jour. La crise gouvernementale qu'annonçaient comme imminente les intransigeants de droite, n'a pas eu lieu, et les discordes qui devaient tant éclater entre les ministres ne sont pas survenues. Mais le relus des rebelles de désarmer; le châtiment infligé à l'assassin du martyr héroïque lluiz; les dernières rencontres de notre valeureuse armée avec les bandes factieuses de Calixte Garcia ; le voyage de Blanco qui fut si profitable au salut et à l'organisation des troupes; la soumission légale des grandes fractions politiques militantes qui sympathisaient avec les rebelles; les dissidences survenues entre les factions en vue d'éviter des désertions et les violentes mesures] tri ses par le général issi me contre les déserteurs prouvent d'une manière évidente qu'une rupture est proche; mais la guerre restera délimitée dans la partie orientale de l'île, reléguée au delà de la trocha des anciennes conflagrations où lot ou tard les factieux et les Espagnols devront se rencontrer à nouveau. Et voici ce qu'il y a principalement de condamnable dans la visite navale américaine; elle relève le courage des insurgés quand ils faiblissent; elle les encourage par des démonstrations quand ils songent à se rendre; elle paraît leur dire de persévérer alors qu'ils voudraient mettre fin au conflit ; puis, au retour des pluies, l'Amérique reprotestera contre la prolongation de la guerre
et reparlera d'interventions fantastiques et impossibles. Un navire de puissance amie se trouvant dans nos ports, revêtant le caractère d'amitié qui doit relier entre eux tous les peuples cultivés delà planète, ne s'avise jamais de l'aire précéder ses visites de démonstrations navales offensantes <'| machiavéliques comme celle des jingoes, de messages scandaleux comme celui de Mac-Kinley, de discours outrageants comme ceux qui s'entendent au Parlement des Etats-Unis. Un bon conseil pour arrêter les Mambises et une sérieuse répression des conjurations qui se font jour à New-York nous satisferaient beaucoup plus que toutes ces visites calculées.
A présent, tournons notre pensée vers la Péninsule. Dansla Péninsule, il existe une crise curieuse, digne de fixer l'attention de tous les hommes d'Etat et de tous les sociologues, parce qu'elle contient en soi des phénomènes sociaux et politiques de premier ordre. Je veux parler de la crise que traverse le parti conservateur, qui s'efforce de se reformer, non pas dans la tradition laissée par Canovas comme son testament irrévocable, mais avec des tendances réactionnaires qui engendreront la guerre civile comme les démons engendrent le soufre ; car il ne peut hasarder un pas en arrière dans la voie de la réaction sans encourager les terribles aspirations de don Carlos, sans amener une révolution inévitable. On dit que les chefs en politique importent peu et que les partis peuvent persévérer dans leur idéal en dehors des chefs illustres qui sont à leur tète et président à leurs destinées. Je ne le crois pas quanta moi. L'importance des chefs est, pour le peuple, aussi manifeste en Espagne qu'elle peut l'être en Angleterre où les institutions ont plus de force que les personnes. Il y avait en Angleterre un parti très prestigieux par son programme et par son histoire, le parti whig, l'auteur de toutes les grandes réformes britanniques qui ont été comme la marque indélébile de ce Parlement et resteront comme la gloire ineffaçable de notre siècle si glorieux déjà à tant de points de vue. Mais ce parti eut le malheur de perdre son chef, Gladstone. Eh bien ! depuis qu'il l'a perdu, personne ne peut le ramener au pouvoir, bien que chaque jour paraisse cependant rendre plus tangibles les faiblesses et les maladresses des torys. Or, il s'est passé un fait analogue en Espagne depuis que le revolver d'un assassin a fait disparaître Canovas de ce monde : le parti conservateur a disparu avec lui et il lui devient impossible de se reformer et de se réorganiser.
Canovas était un vrai conserva leur à la manière anglaise. Pendant que les réformes démocratiques étaient en discussion, il les combattait avec acharnement par tous les moyens légaux, mais dès que ces mêmes réformes se trouvaient adoptées parles Cortès et sanctionnées par la Couronne, il se faisait, en bon conservateur, le devoir strict de les maintenir et de les faire prospérer. Personne n'a oublié la déclaration qu'il fit en février 1888 en réponse à mon dernier discours au Parlement espagnol, pour dire que le suffrage universel, le jury populaire, les libertés que nous défendions, lui répugnaient beaucoup, mais que s'il arrivait au gouvernement, il se ferait un scrupule de toucher à ces institutions autrement que pour les améliorer, laissant aux gou-
vernements libéraux le soin de poursuivre les améliorations en voie d'accomplissement. Aussi tint-il parole lorsque, après la crise de juillet 1890, il arriva au pouvoir. Son premier soin, en effet, fut de formuler des projets de conservation rigoureuse et de stabilité tenace, modérant les impétuosités de la démocratie par le développement d'un calme intérieur, très salutaire à la paix et à la pairie. Canovas ne réforma pas le jury malgré les critiques que les réactionnaires dirigeaient contre cette institution; Canovas ne restreignit pas le suffrage universel malgré les malédictions que l'école conservatrice dirigeait contre ce mode de votation. Canovas accorda aux assemblées populaires le droit de réunion au lieu de les interdire ou de diminuer leurs libertés; Canovas restitua leurs chaires aux professeurs que la théocratie de Barcelone et de Salamanque avait signalés au gouvernement pour leurs tendances rationalistes; Canovas s'opposa aux déclarations du Conseil de l'Instruction publique qui demandait de livrer nos écoles normales à l'Eglise catholique comme un tribut à acquitter envers l'intolérance religieuse; Canovas sauva l'Eglise protestante menacée par les exigences cléricales; Canovas ne restreignit pas la liberté de la presse quoiqu'il eût, pour la restreindre, les motifs naturels de la guerre de Cuba; Canovas se retourna avec une grande irritation contre Silvela, lorsque son ancien compagnon et subordonné proposa de réformer dans un sens réactionnaire le Code pénal, ce qui permit au chef du gouvernement conservateur de proclamer contre Silvela que la stabilité gouvernementale et l'intérêt de tous les conservateurs se rencontraient dans le pacte établi entre les droits du peuple et les privilèges du trône.
Toute politique conservatrice, à mon avis, devrait se fonder sur une base très large et conserver intacts les programmes et les procédés par la vertu desquels nous avons triomphé et pacifié complètement le pays. Des trois fractions qui composent la vieille école conservatrice, la fraction Elduayen, la fraction Romero et la fraction Silvela- Pidal, les deux premières maintiennent le critérium libéral de Canovas ; quant à la troisième, qui est la plus nombreuse et la plus rapprochée du pouvoir, elle le renie au plus grand détriment du peuple. Le programme de ceux qui se proclament l'union vraiment conservatrice, comprend trois points principaux : 1° le premier se rattache aux conceptions régionalistes de Silvela ; le second aux menaces réactionnaires de Pidal ; le troisième aux nouvelles formules socialistes auxquelles l'un et l'autre se montrent très attachés, probablement parce que ce troisième point est le seul signe qui ait le don de les identifier. Les utopies régionalistes de Silvela, appuyées, à droite, par l'utopie du carlisme, et à gauche, par celle du pacte fédéral synallagmatique, m'ont toujours paru très dangereuses, et je ne me suis jamais fait faute de le proclamer. Toutes les fois qu'il s'est agi de traiter des législations spéciales à l'Espagne, Silvela s'est réfugié dans l'abstention, et toutes les fois qu'il s'est agi de discuter les réformes administratives, Silvela a tenté de substituer aux .vieilles provinces les régions qui sont plus vieilles encore. Sur ce point, depuis que les utopies fédérales ont bouleversé l'organi-
sation de notre pays, j'ai toujours préféré, pour ma part, l'organisme de la Révolution française, que nos aïeux, les libéraux, copièrenl el s'approprièrent, à ces régions presque indépendantes où don Carlos pourrai! jeter les fondements d'une restauration, se constituer une tribune fédérale, parla faute de tous ces sophistes qui sont comme noire châtiment, puisqu'ils essaient de jeter sur notre unité nationale un discrédit que nous devons à jamais éviter, nous tous qui avons apporté à l'Espagne actuelle les principes sauveurs, progressistes des démocraties
modernes.
Il est un autre point sur lequel je diffère radicalement de Silvela, c'est relui de la réforme du Code pénal. Silvela réclame cette réforme sou- le prétexte d'harmoniser le Code pénal avec les progrès de la jurisprudence contemporaine, comme si ces progrès, en résumé, par leur caractère fataliste tiré du matérialisme actuel, n'étaient pas une abominable réaction qui prétend convertir les crimes en maladies chroniques et gouverner la société en vertu d'une insupportable mécanique. Mais ce que Silvela demande à la politique, ce n'est pas le progrès pénal, c'est, au contraire, un acte déloyal dan- le but de détruire ce Code qui a été promulgué par la Révolution à l'ombre de laquelle notre œuvre s'est enfantée el nos libertés ont vécu. Comme dans le Code, la propagande républicaine n'est pas un délit et que la Constitution est monarchique. Silvela voudrait que la propagande républicaine ne s'effectuât qu'au Congrès ou par les journaux. I) n'admet aucun autre genre de critique du système politique doctrinaire et des institutions traditionnelles sur l'ancienneté desquelles nous avons greffe? nous autres,
le germe fécond des démocraties Et il ne sait pas non, l'illustre auteur, qu'en plaçant en face l'un de l'autre le Code politique de la restauration et le Code pénal de la démocratie, si le premier réussit parfois à vaincre, parce que, en ce monde, les intérêts égoïstes et sectaires oui coutume de remporter des victoires partielles, le second finit toujours par remporter les victoires définitives et suprêmes, parce que ces dernières sont celles de- grands et lumineux principes. Si le parti réactionnaire prétend mettre en harmonie la Constitution et le Code en détruisant ce dernier, le parti démocratique présentera la proposition de mettre en harmonie le Code fondamental et le Code pénal en modifiant le premier conformément aux tendances et aux aspirations de l'esprit moderne. Le mieuxest encore de ne toucher cà rien et de vivre dans les limites de ce pacte rédigé parles libéraux et observé, en ces derniers temps, par le- conservateurs. Personne ne peut nourrir l'espoir de détruire la démocratie et la liberté sans se consumer totalement dans ses ûammes.
Si les réactions juridiques et régionales de Silvela me semblent dangereuses, les pieuses réactions de Pidal m' apparaissent encore plus dangereuses. Cet illustre orateur appartient à l'école ultramonlaine qui essaie de faire reculer les sociétés modernes au delà du xme siècle, et de les immobiliser sous un pontificat ceint de la tiare ecclésiastique et de la couronne royale. Pour Pidal, les mis philosophes du siècle dernier seuls méritent des anathèmes pour avoir été des innovateurs el des révolutionnaires : les roi- absolu- de- \\u et xvie siècles
seuls méritent «les anathèmes pour avoir attenté à l'intégrité du droit ecclésiastique. Pour Pidal, notre monde doit franchir les splendeurs païennes de la Renaissance, les grands conciles de Bâle et de Constance, la captivité pontificale d'Avignon, la Réforme luthérienne et la royauté laïque : reculer d'un bond énorme jusqu'au pontificat d'Innocent III et à celui de Grégoire VIL Le plus pénible et le plus redoutable, dans cette grave menace de réaction, gît dans l'attaque dirigée contre la liberté intellectuelle et dans la proposition de nous ramener, par des chemins tortueux, sous prétexte de proléger l'enseignement libre, à la domination absolue du clergé en matière d'enseignement par la suppression «les universités et des écoles de l'Etat. Je sais bien qu'aucune de ces réactions ne pourra prévaloir sur la philosophie moderne, l'encyclopédie française, la révolution universelle, la restauration de l'Italie et la suppression définitive du pouvoir temporel des papes ; ce que je redoute en elles, c'est l'exaltation dans les sphères gouvernementales, non pas que je craigne qu'elles puissent jamais triompher, mais parce qu elles peuvent nous précipiter dans les horreurs d'une guerre civile.
Je déplore l'altitude prise récemment par les conservateurs ou par leur état-major, à cause de la nécessité où ils se trouvent, pour arriver au gouvernement, de sortir de la légalité comme les partis extrêmes. U y a des écoles politiques qui sont en situation de prendre le pouvoir parce qu'elles évoluent dans la légalité et dans les institutions existantes, mais il y en a d'autres à qui l'accès du pouvoir est interdit parce qu'elles inclinent trop à droite ou trop à gauche. Le signe caractéristique de la situation politique, je ne me lasserai pas de le répéter, réside dans le pacte établi entre la couronne et la démocratie. Et de même que le parti libéral ne pourrait gouverner, sous notre constitution, sans l'aide de la couronne, de même le parti conservateur ne pourrait gouverner sans l'appui de la démocratie. Il est nécessaire que les partis qui se succèdent au pouvoir se distinguent dans les détails, mais ils doivent se confondre dans le fond. De môme que les libéraux ont la mission de rallier à la couronne les éléments avancés, de même le- conservateurs ont la mission de gagner à la démocratie les éléments réactionnaires. Et le- uns et les autres ne pourront mener à bonne fin leurs entreprises respectives s'ils ne se placent en face des réalités de la politique, -ils disparaissent à nos yeux pour fuir vers l'horizon lointain. invisible, quoique rationnel, où les partis idéalistes et extrêmes formulent leurs souvenirs ou leurs espoirs impossibles et irréalisables. En exagérant le système réactionnaire de ses projets et de ses programmes, le parti conservateur, qu'il le veuille ou non, se confond avec les intégristes <>( avec le- carlistes dans une métaphysique cléricale absolument incompatible avec nos institutions et complètement étrangère, sinon contraire, à notre esprit national.
La situation politique s'aggrave en outre, dans de grandes proportions, de cette utopie de l'union conservatrice qu'on appelle le socialisme chrétien. Cette expression est une locution d'importation étrangère. On peut affirmer aussi qu'elle aura le sort de ce qu'on appelle le despotisme éclairé. Les libéraux n'aiment pas le despotisme parce
qu'il est le « despotisme », et les conservateurs ne l'aiment pas parce qu'il est le « despotisme éclairé ». Les socialistes n'aiment pas le socialisme chrétien, parce qu'il est « chrétien », et les chrétiens, à leur tour. n'aiment pas le socialisme, parce qu'il est le « socialisme». Cette expression lui inventée par le maire communiste «le Vienne: il appela cela le socialisme chrétien, parce qu'il n'avait pas d'autre expression à sa portée dans son idiome national, de même qu'il n'y a d'application d'aucun genre dans notre patrie pour rendre un tel terme. Les ultramontains peuvent s'en débarrasser parce qu'il ne produira qu'une erreur politique de plus, bien que le Saint-Siège, qui est représenté aujourd'hui par un philosophe et un politique éminent comme Léon XIII l'adopte. Ce dernier pourra formuler dans de sublimes encycliques une espèce de socialisme théorique; il sera très appliquante à la morale et à la religion courantes, mais il restera incompatible avec la politique moderne et nos institutions sociales. Le socialisme a été essayé en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en France même, et il n'a pas résisté à l'épreuve. Tout le pouvoir d'un homme comme Bismarck, tout l'enthousiasme d'un jeune homme comme Guillaume II, toute la science d'un économiste comme Chamberlain, toute la démocratie du canton de Vaud se sont heurtés contre l'impossible dans celte expérience sans issue pour l'amélioration des conditions sociales. Bien plus, elle les a aggravées en exigeant du peuple des tributs onéreux qui, sans lui procurer aucun allégement, lui imposaient plutôt des lois hostiles au droit et opposées au bien de la démocratie, à la façon des lois économiques de l'ancien régime qui, finalement, tombèrent, en discrédit et en ruine.
Il n'est pas possible de fonder un parti catholique en Espagne. Nous sommes tous catholiques ici et nous prenons la liberté d'interpréter le catholicisme à notre guise de telle sorte, qu'un académicien illustre peut très bien se qualifier, sans aucun scrupule, à la fois de catholique et d'hégélien; et, ce faisant, il ne croira manquer ni à son orthodoxie propre ni à sa conscience intime.
Ici, les questions religieuses ne passionnent pas, si la religion catholique ne menace pas la liberté politique ou la liberté intellectuelle. L'élément démocratique, chez nous, est entré dans une période de réflexion si féconde et a acquis déjà une expérience si grande, qu'il ne se soulèverait plus actuellement contre moi, ainsi qu'il l'a fait en IST.'L, parce que je rétablissais les relations de l'Espagne avec le Saint-Sièp' et que je nommais de savants évêques aux sièges vacants. Ici, on tombe dans l'hérésie*, dans le délire, dans les convulsions religieuses, dans les guerres civiles, aussitôt que la religion manifeste la volonté défaire occuper les chaires vacantes par des ultramontains et de faire rédiger les journaux sous le contrôle d'une censure ecclésiastique. Promettre et formuler une réaction intellectuelle menaçant les droits des Universités et cherchant à restaurer les privilèges des ordres religieux équivaut à nous entraîner dans une guerre civile. Pour n'avoir pas voulu accéder à des réactions si téméraires, don Carlos s'est vu abandonner par la droite de son parti qui a fondé alors ce parti intégriste qui préfère la vieille tradition théocratique à la vieille liadi-
tion monarchique. On ne ressuscite pas les morts, et la censure ecclésiastique est morte à la fin de ce siècle, comme l'inquisition est morte au commencement. Il faut que les réactionnaires cessent leurs manœuvres clans ce sens, autrement ils nous précipiteront dans une révolution prochaine. Nous ne demandons pas au parti conservateur d'innover, de progresser, de marcher en avant; nous lui demandons seulement de conserver la tradition inspirée de son illustre chef et de vivre avec lui en communion complète d'idées, car si la mort sépare les corps, elle confond les esprits.
Je devrais arrêter ici cette revue politique, et je l'aurais arrêtée en effet si un grave incident n'était venu la rouvrir, incident dont l'importance exige beaucoup d'attention, comme tout ce qui touche à celle heure critique et suprême, aux relations entre l'Espagne et l'Amérique.
M. Dupuy de Lomé, qui était destiné à porter sur ses épaules le poids des intelligences diplomatiques si difficiles entre les Etats-Unis et la nation espagnole, vient de démissionner, comme vous devez le savoir. A une autre époque, dans d'autres circonstances, un fait aussi vulgaire que la démission d'un fonctionnaire aurait passé sans observation, ni commentaire, telle que la chose la plus naturelle du monde. Mais, étant donnée la délicatesse de nos relations diplomatiques avec les Anglo-Saxons du Nouveau-Monde, la démission de notre ministre plénipotentiaire ressemble à de l'huile jetée dans le brasier mal éteint où s'alimentent les discordes entre deux peuples nés pour fraterniser dans une grande communauté d'intérêts et pourtant devenus d'irréconciliables ennemis, par la faute des ambitions et des manœuvres jingoïstes. Une lettre particulièrement privée a déterminé la subite résolution de M. Dupuy. Dans cette lettre que notre ambassadeur à Washington adressait à M. Canalejas à Cuba, il se plaignait avec raison de la lenteur avec laquelle Mac-Kinley essayait de calmer les jingoïstes et de satisfaire les Espagnols. Cette attitude, selon lui, était celle d'un grossier machiavélisme, la triste œuvre d'un politicien que la lettre qualifiait, de vil et d'imposteur. Naturellement, M. Dupuy avait écrit cette lettre sans se rappeler qu'il y a de par le monde des sbires payés, des fonds secrets, des oubliettes, des cabinets noirs, des vols de correspondances, des curiosités malsaines, des gens chargés d'exciter deux grands peuples l'un contre l'autre, des conjurations et des conspirations qui rivalisent d'activité pour moissonner les résultats de toutes les faussetés et de tous les crimes. Et comme il convient de ne pas oublier cela, surtout quand on occupe la haute situation de ministre plénipotentiaire chez les Yankees, M. Dupuy de Lomé a bien mérité le châtiment qu'il s'est infligé à lui-même en renonçant volontairement à ses fonctions.
Je comprends très bien, que notre ministre, en entendant ou en lisant le message de Mac-Kinley, ait demandé une audience immédiate au secrétaire des affaires étrangères pour lui dire face à face des choses désagréables, car on ne pourra jamais stigmatiser assez durement la grave offense que nous a octroyée si gratuitement le premier magistrat de la llêpublique américaine dans ses honteuses paroles et sestémé-
raires jugements. Je comprends qu'un ministre espagnol, blessé par le discours d'un présidenl <[iii se dit notre ami et se fait notre censeur, rompe toute relation diplomatique el réclame ses passeports avanl d'en avoir reçu l'autorisation de son gouvernemenl ; mais je ne puis comprendre cet enfantillage qui consiste à ménager un gouvernement qui vous a outragé dans un document officiel, pour aller se plaindre à un ami, dans une correspondance privée, d'une offense qu'on a négligé de signaler, alors qu'il eût peut-être été nécessaire de la signaler à qui de droit, au risque de voir intercepter cette correspondance, qui contient une énumération de griefs dont celui qui les lit n'a que l'aire, l'insulteur étant toujours exposé à ce qu'on le paie de la même monnaie avec usure par des offenses et des outrages réciproques. La lettre particulièrement acerbe de M. Dupuy, une fois livrée à la publicité par des indiscrétions auxquelles notre ambassadeur aurait dû songer, eut le don d'ôter la raison à qui^iurait dû la conserver et de la donner à qui ne l'avait jamais eue, parce que, dans une affaire diplomatique, le silence officiel ne se comprend pas plus que les confidences privées. C'est ainsi d'ailleurs que M. Dupuy de Lomé, avec sa claire intelligence, a compris la situation qu'il s'était faite, et il a envoyé sa démission à Madrid avant que les circonstances ne s'aggravent.
En agissant de cette manière, il nous a épargné un conÛit qui aurait pu avoir pour nous de pénibles conséquences, car une rupture de nos relations diplomatiques avec les Etats-Unis serait on ne peut plus dangereuse en ces difficiles moment-.
Comment celle lettre s'est-elle égarée?
Les nouvelles les plus contradictoires essaient en vain de l'expliquer. Les uns disent que la lettre fut volée dans le cabinet particulier de notre ministre, et qu'elle fut vendue à prix d'or a l'enchère ; les autres prétendent que la lettre fut interceptée à la poste de Washington et que Mac-Kinley put la lire, dans son texte môme, avant de la livrer au journal qui devait la rendre publique; beaucoup imputent la séquestration de ce document au gouvernement cubain qui, étant en état de guerre, se trouve dans la nécessité de ne respecter aucun droit ; mais ce qui paraît être le plus vraisemblable, ce qui paraît clairement confirmé, c'est que la lettre dut arriver à l'hôtel pendant une des absences de. M. Canalejas, occasionnées par ses visites à l'intérieur de Cuba et que cette lettre, placée dans le grillage où l'on a coutume de déposer la correspondance des absents, fut dérobée dès qu'on remarqua le sceau de notre légation américaine et l'enveloppe au timbre de notre ministre plénipotentiaire. On suppose que le document fut volé dan-, le but de le vendre un grand prix à la voracité publique des Etats-Unis. Lorsqu'on considère les négociations qui s'imposent au sujet des manœuvres navales là-bas, l'effort de nos plénipotentiaires et de nos commissaires aux Antilles pour préparer des intelligences commerciales avec les r.tats-Unis, l'ennui qu'on eut à faire accepter le nouveau gouvernement et le nouveau régime de Cuba aux aveugles résistances des Yankees, qui s'irritaient du refus de notre nation à accorder des concessions plus avantageuses à sa colonie, on s'explique le bruit fait autour
de la démission de notre ministre à Washington et de son retour en Espagne, uniquement causés par une incompréhensible indiscrétion privée, une aveugle confiance dans le secret des postes et dans l'arrivée des correspondances h leurs respectifs destinataires. Mais nous ne croyons pas, comme d'autres le croient, que cet incident aggrave notre situation et allume la guerre.
Cela semble incroyable; mais, à tout instant, on voit surgir un incident fatal aux relations de notre pays avec les Etats-Unis. Le navire le Maine, dont il fut tant parlé dans l'autre quinzaine au sujet de sa visite, par suite d'un hasard inévitable et fortuit, vient d'éclater, dans une explosion, en fragments qui ont soudain empli les airs et voilé les eaux. 11 était environ neuf heures et demie. C'était pendant une nuit sereine. L'équipage commençait à prendre du repos dans le dortoir qui se trouvait installé à la proue du magnifique cuirassé, lorsque tout à coup un énorme bruit, pareil à un coup de cent tonnerres, un énorme incendie semblable à plusieurs éruptions volcaniques, des tourbillons analogues aux trombes des hautes mers, une secousse comparable à celle des tremblements de terre, une catastrophe comme il en arrive naturellement, ébranlèrent la terre ferme avoisinant la baie de la Havane où le cuirassé américain, à présent perdu corps et biens, était à l'ancre. On attribue la cause de cet incendie à la même fatalité qui détermina celui du Bazar de la Charité, à Paris, où tant de victimes trouvèrent la mort: on attribue cette cause au dynamo-électrique qui communiqua le feu à la poudre et aux cartouches emmagasinées dans le voisinage. Trois cents hommes ont péri dans la catastrophe. Un navire magnifique a été rayé de la marine militaire américaine comme par un souffle de la colère infernale. Personne ne put se sauver dans une de ces embarcations si jalousement gardées par les équipages pour s'en servir en cas de naufrage. Les explosifs intérieurs, emmagasinés dans les caves et incendiés par le courant électrique, ont donc été seuls la cause de cette énorme catastrophe pendant laquelle nos compatriotes se sont distingués par une ardente charité, conformément à leur héroïsme, devenu depuis longtemps légendaire et proverbial. En portant secours aux malheureux qu'il était encore possible de secourir; en essayant de sauver les naufragés qu'il était encore possible de sauver, ils s'exposaient eux-mêmes à la mort, car il y avait toujours dans les airs des éclats partiels menaçants, et les immersions étaient lentes, terribles et nombreuses. Pas une ombre de doute ne peut planer sur notre loyauté.
< ependant, comme les jingoes sont devenus aussi hargneux que dechiens enragés, ils provoquent toutes sortes de réclamations et suscitent toutes sortes de difficultés. Quanta nous, nous nous reposons dans une conscience pure et sereine.
importance des questions intellectuelles. - Pastorale de Cascajares. -Prophétie, politiques de l'archevêque. - Caractère païen de la monarchie et caractère chrétien de la EbUque - Contradictions entre La politique el 1, religion du cardinal -Les guerres Ses de la Vendée et des provinces basques sont inhérentes ^x peuples idolares- L acerdoce et la paix. - Évolution païenne de la rnonarchie. - Supériorité de la ol* Hôn républicaine sur la solution carliste. - La catastrophe du Maine - Caractère nertuSeur Te h presse yankee. - Son attitude répréhensible dans I, catastrophe SuiS - Nécessité dattribuerune cause a un crime. - Démonstration que a cal trophe vint de L'intérieur du navire et non dune cause extérieure. - Frag.h des grands cuirassés modernes. - Dangers auxquels les exposent les matières explosibles. louvenir de darses catastrophes. - Mauvaise direction des escadres oord-america mes. -Déclarations pacifiques de Mac-Kinley. - Difficultés intérieures du nouveau go nement cubain - Exagérations et violences du parti autonomiste - rendants à sombre" - Conseils et avertissements. - Politique européenne. -L'attentat sur le roiT Grèce. -Accord des gouvernements européens en Chine. - Dissentiments entre Chamberlain et Salisbury. - Réflexions. — Conclusion.
SL les événements qui touchent à la situation matérielle d'un pays importent beaucoup, ceux qui touchent à la partie intellectuelle el moral, importent bien plus encore. Personne ne peut donc s étonner du mouvement de curiosité que réveille une pastorale écrite sur la cathédrale de Valladolid par notre compatriote le cardinal Cascajares. hn tout pays H 'I- tous temps, les idées du clergé, étant donné que celui-ci bénéficie d'une représentation sociale de premier ordre, ont domine les nations des sommets à la base. Si la révolution religieuse ne avait précédée la révolution britannique n'aurait pas eu heu: la révolution américaine ne se sérail pas réalisée non plu- si elle n avait été précédée par les idées, prémisses e! antécédents nécessaires a toute vraie république apportée, au Nouveau-Momie, sur la Fleur-de-Mai par les pèlerin! écossais. Les plu. grandes difficultés de la démocratie française eurent leur source dans la constitution erronée du clergé, ri Les plus grandes difficultés subies par le clergé duranl toute son histoire, eurenl leur source dans la lutte à mort qu'il soutint contre les principes évangéliques et chrétiens de la République française. Nous-mêmes nous avons passé par deux crises graves, par une guerre «le sept ans la plus importante du siècle, -I par une guerre civile qui roula si cher a la Révolution de septembre et à la République espagnole. Aussi ai-je toujours estimé comme manquant de tête et de base sérieuse ces hommes d'État qui se plaisent à comparer le tempérament «I un. société à leur tempérament propre, et croient qu il est aisé a imposer leur manière personnelle de voir à des collectivités très résistantes el très
conservatrices quand elles ne sont pas très réactionnaires. C'est pour cela qu'il convient de ne pas oublier que la religion brille par-dessus tout ainsi que la première étoile du soir, ainsi que le premier rayon du matin, alors que dans les ténèbres de nos nuits nous submergeons dans le lointain étber de leur idéal, la mort et les âmes se présentent à nous comme une évocation douloureuse.
Une pastorale est un traité dogmatique, moral et canonique, sur les choses ecclésiastiques dont un pasteur spirituel entretient ses ouailles. Mais, dans le cas qui nous occupe, ce n'est pas tout à fait cela : Cascajares ne s'élève pas d'un vol mystique jusqu'aux éminences du ciel catholique; il ne descend pas non plus en analyste philosophique jusqu'au fond moral de notre nature; il ne recourt pas à la chaîne d'idées dont les chaînons ont comme suspendu la terre au ciel; il n'entre dans aucune des sphères concernant son ministère sacerdotal si respectable. Ainsi qu'un militant, reporter ou publiciste, il prend la plume du polémiste, du tribun ou du journaliste dont la mission est de répandre ses doctrines parmi le peuple et attaque violemment et le gouvernement espagnol d'aujourd'hui et les traditions monarchiques d'autrefois. Aulle élévation de sentiment, nulle idée métaphysique ou morale, nul idéal religieux ne vient le détourner de la voie dans laquelle il s'est engagé; il obéit uniquement à une rancune politique assez semblable à celle que pourrait éprouver un candidat à la députation, qui verrait ses espérances détruites par la malveillance des ministres. Il trouve la guerre de Cuba mal conduite, l'administration libérale actuelle souillée. Il dit que le parti conservateur est détruit sans retour, que Sagasta est atteint de décrépitude, que la situation des libéraux ne vaut pas mieux que celle des conservateurs. Tout se dissout et se dissoudra, en commençant par la Régence, qui s'imagine être si populaire, et en finissant par la monarchie, qui s'imagine ètresi forte: telle esl celle pastorale. En l'écrivant, on sent que Cascajares a cherché à tempérer l'amertume de ses critiques envers les plus célèbres publicistes de l'opposition, mais cela -ans la précision de la langue, sans la pureté du style, sans le génie aristophanesque d'un Figueroa ou les brillantes qualités d'un Burel.
Cascajares ne dit ni comment ni quand prendra lin la monarchie, mais il affirme qu'elle prendra tin sans remède, et cela bientôt. Voilà un ancien capitaine d'artillerie qui a abandonné la carrière militaire pour la carrière ecclésiastique; qui doit à la régente Christine, d'abord son siège épiscopal de Calahorra, ensuite son siège archiépiscopal de Valladolid; qui vient d'obtenir, par la même protection, le cardinalat en vertu duquel il pourra faire partie du Sacré Collège et aspirer à la dignité pontilicale; eh bien! ce capitaine, qui a reçu tant démarques d'estime et de confiance de la part de la reine, déclare que celle-ci va perdre -a couronne et disparaître! Si l'on n'a pas qualité pour discuter les pressentiments de ce prélat, on a tout au moins le droit de lui demander, à lui qui voit sa souveraine déjà exilée sur les rives du Danube, à quelle époque et par quelle voie ce détrônement se réalisera. Le cardinal est-il au courant de quelque conjuration prétorienne ou populaire? Connait-il quelque caserne qui soit possédée de
l'antique fièvre révolutionnaire, et qui soit prête à soulever à la fois les multitudes civiles et militaires? A-t-il appris, sous le secret de la confession, l'existence «le quelque club qui soit disposé à déchirer, ainsi qu'un ogre, la vieille monarchie? Quoi qu'il en soit, Cascajares prédit l'événement, et il le prédit, dans ce style qui lui est particulier, en employant une langue pareille à celle qu'il emploierait s'il discutait le fait avec des politiciens de calé, au milieu d'un cercle de -eus vulgaires à qui le principe de l'église impose la foi en la parole de sou représentant.
La certitude qu'il met à prédire, comme une évidence, la disparition de la monarchie, le pousse à cette extrémité de ne [tins y songer, de reporter sa pensée sur le parti qu'il croit susceptible de recueillir l'héritage. Pour Cascajares, deux solutions seulement se présentent : la solution carliste et la solution républicaine. Comme une telle affirmation est, à la fois, une témérité de sa part et une injure aux lois et aux institutions à qui Cascajares doit la haute charge qu'il occupe dans le royaume, il propose la solution carliste, tout en faisant remarquer que don Carlos n'a de chance d'arriver au trône qu'à travers les horreurs d'une guerre civile que le prélat qualifie d'avance de catastrophe épouvantable. Don Carlos, hélas ! à notre avis, n'a aucune chance de réussite ; il ne peut parvenir au trône par aucun chemin. La volonté de Dieu, qui est la loi du peuple espagnol, ne peut consentir à ce bouleversement réactionnaire immense, sans infliger un démenti à hms les codes de la morale et de la logique. Nous constatons que Cascajares envisage aussi comme possible la solution républicaine. C'est sur ce point précis que nous entendons lui répondre, négligeant ainsi, comme accessoires, tous les autres points du débat. Nous nous inscrivons en faux contre l'audacieux archevêque, émettant la prétention contraire à la vérité que la République est essentiellement anti-catholique, alors que la République, par son caractère démocratique, par ses institutions évangéliques, par son esprit libéral et égalitaire, par son horreur pour les privilèges, des despotes et la domination des Césars, esl et restera toujours la plus pure comme la plus expressive de touteles cristallisations de cet esprit chrétien qui ennoblit notre espèce el orne notre planète.
• Les partisans de la monarchie traditionnelle, qu'ils adorent comme une institution religieuse, répugnent à lui reconnaître une origine purement païenne. Il n'y a cependant rien de plus exact que cette origine. La monarchie n'est pas un fruit du christianisme, son dogme naquit des vaincus, des serfs, des prophètes, des tribuns, devoyants qui se réunirent dans le désert pour jeter les bases d'une société spirituelle, ennemie absolue de tous les privilèges, ne connaissant d'autre roi que le Père éternel et d'autre royaume que le royaume des cieux. La monarchie est de caractère asiatique, purement asiatique ; elle a pu se transformer au contact de l'Egypte ou de la Phénicie; mais il lui est impossible de renier son origine, de faire que son organisation propre et la base fondamentale de ses institutions ne soient un reflet des anciennes castes et des vieux privilèges. Les deux grandes monar-
chies helléniques, celle de Sparte comme celle de Macédoine, ont toujours représenté le même caractère rétrogade et elles n'ont jamais démenti l'esprit de caste et de privilège qui fut particulier à l'Asie. La monarchie est donc païenne en tout, complètement païenne. L'Empire et le Christianisme vécurent côte à côte pendant cinq siècles en se combattant et en se reniant réciproquement parce que l'Empire avait un caractère absolutiste, tandis que le christianisme a, pour caractères essentiels, tous les caractères de la démocratie et de la République.
Les néo-catholiques et les néo-absolutistes, déconcertés par le caractère païen de l'empire romain et voulant donner l'apparence de la royauté traditionnelle à l'orthodoxie catholique, ont soutenu que l'Eglise était, par le pontificat, une véritable monarchie, aussi forte et aussi universelle que pouvait l'être l'empire romain lui-môme. Ils ont oublié que l'Eglise fut, de tout temps, une fédération présidée par un chef électif et à vie ; que les évoques apparaissaient des tribuns dans le genre des anciens défenseurs des cités ; que les catacombes ne produisirent jamais ni empereurs, ni empires, que les fidèles, assemblés, fuyaient, d'ailleurs, comme la peste et la mort; que les principes évangéliques de liberté, d'égalité et de fraternité, enfin, ne s'accommodèrent jamais des privilèges absurdes et aristocratiques de la vieille royauté. Il y eut une espèce de monarchie chrétienne à Byzance lorsque Constantin eut choisi cette ville pour y résider avec sa cour et eut proclamé la liberté du nouveau dogme et le droit des chrétiens à professer publiquement ce dogme, sans s'exposer, comme par le passé, à des persécutions de la part du paganisme jaloux. Si l'on étudie, en effet, la monarchie de Constantin, on reconnaît parfaitement qu'il accorda aux chrétiens toutes les libertés qu'ils voulurent, mais on reconnaît aussi qu'il portail en soi un esprit et un organisme essentiellement païens et tels que la série séculaire des Césars les lui avait légués.
On ne peut pas dire, ainsi que le prétendent les réactionnaires, que l'Eglise fut ou est une monarchie universelle. Si. pendant un moment du ix° siècle, elle eut des intelligences ;im'c le pouvoir carlovingien et si le pouvoir carlovingieii lui octroya quelques lambeaux de territoires pour lui permettre de constituer une monarchie féodale, cette monarchie ne revêtit jamais le caractère de l'empire romain. L'alliance du Pape i'l de l'Empereur dura peu, parce que les Carlovingiens -'('teignirent bientôt. Et quand les empereurs allemands remplacèrent les Carlovingiens, l'Eglise ne sut qu'être en guerre avec eux. déployant des efforts inouïs sous le règne des Othons, combattant, à la tète des républiques italiennes, Frédéric Barberousse, et acculant jusqu'à l'extermination la maison de Souabe. La monarchie es1 essentiellement païenne. Païenne la monarchie hellénique de Macédoine, païenne la monarchie mercantile de Phénicie, païenne la monarchie césarienne de [\ orne, païenne enlin la monarchie de Constantin. Et celui qui dit que la République ne peut pas être chrétienne, que les républicains ne peuvent pas être catholiques, abus que l'on a vu les Républiques catholiques italiennes, les caillons orthodoxes suisses et que l'on voit la République française protégée par Léon XIIJ et, toutes les républiques
LA POLITIQUE EUROPÉENNE i9
espagnoles de l'Amérique placées sous le drapeau catholique, celui qui émet un tel contresens en dépit de la raison et de la réalité, celui-là ne sait pas ce qu'il dit.
J'ai insisté pour déterminer les origines païennes de L'institution monarchique, parce que M. Cascajares, en parlant de la République et de la Monarchie dans sa pastorale, fait allusion au moment où l'Europe civilisée fait amende honorable à la France républicaine \l«»rs, la Vendée, obscure et réactionnaire, comme ici les Carlistes de uns provinces basques, se lève contre la France républicaine pourqu'elle puisse, étant donné le caractère païen de toute monarchie, apbrécier dans (oute son énormité, le crime de la région réactionnaire, et, l'ayanl apprécié, puisse le réprouver par les malédictions définitives et suprêmes des sentences sans appel du tribunal de l'histoire humaine. On com prend — et elle se justifie jusqu'à un certain point— la conduite des anciens militaires royalistes fidèles à leur drapeau sur lequel brillai! comme, un soleil sans couchant le nom magique de la royauté traditionnelle et du roi qui la personnifiait. On comprend — et' elle se justifie jusqu'à un certain point — la conduite de la féodalité et celle des chevaliers féodaux réactionnaires se groupant autour de la couronne traditionnelle, véritable clé de leur puissance et de leurs privilèges ; on comprend — et cela se justifie jusqu'à un certain point — que tant «le serviteurs de l'ancien régime, courtism». .-.mtilshommes, fermiers généraux, distributeurs de patentes et de brevets au nom du Trésor royal, tous gorgés d'honneurs et de litres, luttassent et mourussent pour conserver un état social et politique estimé par eux comme l'étal naturel^ mais on ne comprend pas, — el elle ne peut se justifier d'aucune sorte,' — la conduite des cléricaux vendéens el basques qui, après avoir prêché dans les églises les dogmes égalitaires du christianisme, après avoir proclamé la liberté humaine el la fraternité universelle, après avoir répété les anathèmes bibliques el évangéliques lancés .outre les rois (.ailes prophètes, s'inscrivent en faux au nom du Christ contre les plus immédiates et les plus logiques conséquences du christianisme, contre une démocratie et une république chrétienne.
Le monarque et la monarchie naquirent du paganisme et s'alimentèrent en lui, ainsi que nous venons de le démontrer. Oui. païens furent les empereurs d'Assyrie el «le Médie ; païens les Pharaons du Ail. païens les rois de Tyr et de Sidon, hostiles à la Cité de Dieu et à la Bible révélée; païens les conquérants hellènes comme Philippe el Alexandre; païens le fondateur de la monarchie romaine Jules César, el l'organisateur de celle monarchie, Octave Auguste; païen Constantin qui, en proclamant la liberté du christianisme, calqua sou empire d'Orient sur l'empire d'Occident. Par contre, elles étaienl de caractère chrétien les catacombes où se réunissaienl les fidèles en une république spirituelle pour revendiquer les droits de la conscience humaine; chrétiens les prélats catholiques qui arrêtèrenl Théodosedans ses cruautés el conjurèrent la colère d'Attila; chrétiennes les commujiautés religieuses des Bénédictins, réhabilitant le travail el opposantà la conquête et à la guerre, les principes égalitaires des démocraties;
chrétiens les municipes qui sortirent des croisades et rompirent sur leurs teiivs les chaînes des serfs de l'ancien régime féodal; chrétiennes Les cités italiennes qui composèrent la fédération lombarde et humilièrent les empereurs d'Allemagne ; chrétiens les grands prophètes démocrates, François (l'Assise, Antoine de Padoue et Girolamo Savonarole ; chrétiens les municipes, les Cortès et toutes les institutions parlementaires des peuples du moyen âge; chrétiens les conciles de Bâle et de Constance qui combattirent l'absolutisme ecclésiastique: chrétiennes la philosophie moderne et la pensée moderne ; chrétiennes la déclaration des Droits de l'homme et les idées sublimes contenues dans le mouvement créateur qui s'appelle la Révolution française, mouvement béni et acclamé par toutes les générations.
Nous devons donc déclarer que le clergé vendéen, pas plus que le clergé basque, n'avait le droit de se lever contre la liberté et la pal rie. "parce que la liberté et la patrie ont renversé le régime païen des anciennes monarchies en entrant dans le régime catholique delà démocratie et de la république, qui fut préparé par les prophètes israélites et défini par les saints Pères dont les tendances étaient, non pas seulement démocratiques et républicaines, mais encore communistes et socialistes. Donc, plus nous comparons le combat religieux vendéen et basque au nouveau régime, moins nous le comprenons. Il est certain que la révolution a nationalisé les biens du clergé, qu'elle a soumis le clergé à des conditions plutôt vexatoires, et qu'elle l'a organisé à sa guise sans se soucier si elle avait la raison ou le droit de son côté. Mais toutes ces erreurs, le clergé pouvait les pardonner puisqu'il lui restait la complète assurance qu'il pourrait amender facilement et heureusement sa situation, sauf cependant en ce qui touchait à la nationalisation de ses biens qui était sans remède en une période de savantes et immédiates solutions. La loi barbare de la guerre étant admise aussi bien dans l'échelle supérieure de l'humanité que dans l'espèce inférieure de l'animalité, tout le monde: peut en appeler à la guerre, quelque barbare et criminelle soit-elle, mais le clergé, lui, ne peut pas s'arroger ce droit parce que tous les jours, entre les accents de l'orgue et les fumées de l'encens, devant les autels sacrés du catholicisme, il entonne ce chant sublime : Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! Aon. le clergé vendéen n'a pas obéi à la mission que lui alignai! son ministère.
Rien]n'est plus contraire à la guerre que la dignité du sacerdoce. Les prêtres sont faits pour essuyer les larmes et non pour les faire couler, pour soigner les blessures et non pour les envenimer, pour prêcher la paix, entre les combattants et non pour souffler les colères apocalyptiques sur leurs passions déchaînées. Le Christ envoya ses apôtres parmi les-hommes ainsi que des brebis au milieu des loups et non comme
- loups au milieu des brebis. La bouche qui. chaque jour, prend l'hostie consacrée en holocauste, ne peu! mordre des cartouches; les main- qui se lèvent [tour bénir et réconcilier, ne peuvent s'escrimer avec un poignard ni manier le mousquet. Celui qui a pour mission de
•nsolei les moribonds, de diriger le- âmes vers Je ciel, de s'agenouiller
sur les sépulcres récemment fermés, de réunir dans la prière amis et ennemis, ne peut prêcher le carnage et suggérer l'extermination sans changer sa nature d'ange en une nature de démon. Vous imaginez-vous
un lion. nie qui a passé ses jours dans la pénitence, el ses nuits dans la prière, qui est chargé de consoler et de racheter les âmes, abandonnant soudain l'Eglise de Dieu pour le champ de bataille et poussanl au parricide des fidèles à qui il devait enseigner la bonne doctrine pour les préparer e1 les disposer aux jouissances d'un monde meilleur dan- les cieux éthérés?
Le clergé vendéen méconnut la religion en se soulevant contre les conclusions plus logiques du christianisme et insulta à la divine Providence en méconnaissant ses avis, en manquant de respecl à ses décrets, en ne se convainquant pas que la monarchie traditionnel^ était providentiellement condamnée par Dieu à disparaître sans remède dans les couchants du temps. Engendrée à Rome parles anciens païens; maintenue en Occident pendant cinq siècles par la domination romaine; restaurée chez les Barbares sous l'impulsion parfois de chefs de guerre qui, de capitaines se proclamaient monarques, sous l'impulsion d'autres fois, de l'exemple qui amenait les Astolphe et les Théodoric à copier soit la Rome, soit la Byzance impériales; demi-ecclésiastique au temps des Carlovingiens, dont les Papes reconnurent les usurpations en échange d'un fief; féodale de la lin des Garlovingiens à l'invasion des Normands; pontificale depuis Grégoire Yll jusqu'à Innocent III; en révolte au xiv" siècle contre l'Eglise dont elle avait voulu se créer un appuimachiavélique au xvc siècle avec Louis XI et Ferdinand le Catholiqueabsolutiste au xvi siècle; partagée entre la doctrine issue de Jansénius et celle issue de Loyola au xvnc siècle ; philosophique et innovatrice au xvinL' siècle, elle provoqua elle-même celte Révolution qui devait l'achever, la dissoudre en substituant la démocratie el la liberté à son régime dont l'existence semblait éternelle.
Aussi, ne peut-on moins faire que de constater dans le temps une superposition d'idées pareilles à ces couches géologiques qui se sont superposées dans la planète. Avec les idées, i! y a les sentiments qui sont comme une émanation des idées ; les mœurs nouvelles qui sont suggérées par la renaissance des affections el des cœurs; les livres qui foudroient comme les tonnerres des tempêtes célestes ; les discours éloquents qu'inspirent les nouveaux idéaux ; les prophètes qui, à l'imitation des anciens, annoncent la bonne nouvelle, et les hommes d'Etal réformateurs qui modifient l'état des âmes et des esprits par des réformes plus ou moins mûres, plus ou moins progressistes, niais toutes imprégnées de l'esprit nouveau. Tel esl l'ensemble des forces qui eut rainèrent avec soi la ruine de la monarchie séculaire, ruine inévitable, d'ailleurs, parce que depuis longtemps la Providence céleste, d'une part, et l'esprit humain, de l'autre, l'avaient décrétée sans rémission, ni remède. Cette situation étant donnée, en -'interposant féroces, les Vendéens, présidés par leur- cures sacrilèges, animés par un esprit de réaction et «le mort, que faisaient-ils, sinon se révolter contre le ciel, se soulever contre la volonté de l'Eternel ? En étudiant avec un peu d'atten-
tion la monarchie chrétienne moderne, fille du paganisme, et par sa nature et par son caractère, païenne jusqu'à la moelle des os, on remarque que la décomposition de la monarchie, à l'avènement de Louis XVI, ne fut ni subite, ni inattendue, mais qu'elle fut l'œuvre intérieure des siècles, qui se présenta successivement sous les noms de Renaissance, de Réforme, de triomphe de la Hollande, d'expulsion des Stuarts, de paix de Westphalie, de République saxonne dans le Nouveau- Monde, d'Encyclopédie et de Philosophie, ces courants parallèles d'idées qui allèrent se jeter dans l'immense océan de la Révolution française.
La nature profondément catholique du régime républicain moderne étant démontrée, il est inutile d'insister plus longtemps sur la pastorale de Cascajares. Nous autres, les démocrates, les républicains, les libéraux, ainsi que tout le monde le constate, nous ne tirons pas des horoscopes, nous ne faisons pas des calendriers relatifs à la durée probable du régime monarchique existant qui, au pouvoir, se trouve être le jouet de circonstances qu'aucune main n'est capable de déterminer avec exactitude. Le sort des Espagnols a toujours dépendu, jusqu'ici, de leur propre volonté et de leur propre souveraineté. Aujourd'hui, il n'en va pas ainsi; aujourd'hui nous sommes exposés à des conflits internationaux dont la gravité dépend complètement de mains étrangères et dont les complications ne peuvent, par conséquent, ni se prévoir, ni s'indiquer par ceux-là qui aiment la vérité par-dessus tout. Les institutions historiques et séculaires ne tombent pas avec la facilité souhaitée par un sectaire dépité et égaré. La société, et non l'individu, détermine d'une manière incontestable tous ces changements, et une fois qu'elle les a déterminés, il n'est au pouvoir d'aucune puissance humaine d'en empêcher la réalisation. Mais supposons un instant,, que les hypothèses du cardinal Cascajares sont accomplies : la Régente et son tils sont en fuite, le pays est abandonné à lui-même, l'esprit national se livre à des acte^ de souveraineté sans appel, comme aux temps très célèbres de son histoire, le peuple espagnol est acculé par de multiples circonstances à l'irrémédiable alternative d'opter entre la monarchie de don Carlos et la République moderne. Qu'arriverait-il ? Il arriverait que. sans aucun doute, le peuple espagnol opterait pour la République, qui devrait avoir un caractère conservateur, le respect profond de la religion catholique, le souci de l'armée et de la marine, la mission de répartir la justice, de telle sorte qu'elle ne serait ni un privilège d'en haut, ni un privilège d'en bas, mais le droit, l'esprit, le bien et la vie de tous.
Au nombre des événements capitaux du mois de mars se dégage en relief celui de l'explosion du Maine qui a failli non- exposer, sans raison, sans motif aucun, à cent conflits. Je ne connais pas au monde de calamité comparable à la presse quotidienne de l'Amérique. Du temps de ma lointaine jeunesse, les journalistes du Yieux et du Nouveau-Monde s'efforçaient de bien penser et de bien écrire, croyant qu'en écrivant bien et en pensant mieux, ils remplissaient à propos leur ministère social et accomplissaient avec avantage leurs devoirs moraux. Penser, étudier, écrire, moissonner la plus grande quantité d'idées possibles pour les répartir ensuite entre tous les hommes, faire
toutes ces opérations intellectuelles, en un mot, constituai! alors le ministère obligé du publicisfe destiné à communiquer sa pensée par le moyen du Verbe quotidien à une société 1res enthousiaste de la presse. Mais tout cela a changé avec les récentes mœurs inaugurées parle journalisme saxon dans le Vieux et le Nouveau-Monde. Maintenant, un écrivain n'est pas un homme de pensée etde plume, c'est un homme d'action etde combats matériels, à la recherche d'entreprises qui n'ont rien à voir avec la politique et qui ne peuvent pas servir au progrès général de la société comme les articles inspirés par les grands idéaux et les grands écrivains servent au bien et au progrès communs à tous les peuples. Tel journaliste monte à ses frais un bateau et s'en va par les océans à la poursuite des baleines et des phoques ; tel autre se compromet à chasser avec quelque Barnum, l'éléphant blanc des Indes et à exhiber un chœur de bayadères sur les théâtres et dans les cirques les plus célèbres ; il fait mieux, il tombe soudainement sur un pays de tristes nains dans les déserts africains; mieux encore, il monte vers les glaces polaires sur les ailes d'un aérostat. Tous ces ministères, tous ces offices sont naturellement très bons pour les aventures nautiques et les découvertes, mais très mauvais pour la réflexion, le savoir-vivre, l'étude, qui sont les obligations nécessaires à un sacerdoce aussi élevé que le sacerdoce de la presse, cette lumière solaire du sentiment collectif.
Mais, de toutes ces déplorables mœuis, rien n'est aussi opposé à la nature du journalisme que ces interviews, ces consultations, ces dialogues, ces avis donnés sur des sujets importants, mais étrangers, que les plumifères yankees se font payer si cher. Aujourd'hui, tout le monde écrit dans un journal, excepté les rédacteurs. Chaque organe contribue au salut social dans les limites de son inlluence et de ses devoirs. Il ne peut se décharger sur d'autres de ces devoirs par cette raison péremptoire qu'ils ont, dans le corps social, une fin analogue à celle qu'ont les organes dans le corps humain. Surprendre l'homme d'Etat, l'arracher à son ministère et au Parlement, le mêler à la presse dans laquelle il n'exerce aucune fonction, le mettre dans la nécessité de soutenir des polémiques quotidiennes, lui attribuer des jugements improvisés sur des sujets hors de sa compétence, me paraît être le plus vil métier auquel puisse se soumettre un talent égaré. L'homme de gouvernement gouverne pour tous, le législateur confectionne des lois pour tous, le juge rend la justice au nom de tous, l'industriel produit pour tous et le commerçant négocie pour tous; mais aucun ne nous apparaît sans science ni expérience. Ils ne sont pas comme ces journalistes officiels, comme ces publicistes yankees qui ont fini, avec leur ignorance, par compromettre la presse en soulevant scandales sur scandales. Mais, en aucune question encore, comme dans la question cubaine, la presse américaine n'a été plus au-dessous de sa réputation. Elle a agi sans se rendre compte qu'elle forgeait avec ses articles dc^ sabres pour décapiter des êtres humains et qu'elle alimentait de se: mixtures chimiques le combustible employé dans les foyers incandes cents des maniguas en flammes.
Quelles perturbations terribles n'a-f-il pas provoquées ce zèle d'af-
tribuer à des hommes haut placés, ayant une grande responsabilité, des idées imaginaires capables d'impressionner un cerveau irresponsable el auguste? D'aucuns ont prétendu que le gouvernement et le Parlement américains étaient résolus à nous déclarer la guerre; d'autres, que ces mêmes Américains allaient équiper des navires pour nous bloquer dans la mer des Antilles; d'autres encore ont pris sous leur protection le dentiste Ruiz ; d'autres enfin ont arraché au danger une Louise Michel tropicale en se servant d'un fouet, absolument comme Sancho se servait du sien pour désenchanter sa Dulcinée. Il faut être à Madrid ou à Washington et avoir un nom dans les deux capitales pour se rendre compte jusqu'où peut aller l'audace des reporters saxons. Investigations inquisitoriaics sur vos plus secrètes pensées; imputations d'idées auxquelles vous n'avez jamais songé, séquestration et achat de lettres privées, phrases mises sur des lèvres qui ne les ont jamais prononcées et inventées dans le but de vous faire perdre la considération de tout le monde : telle est la triste besogne de cette presse yankee qui no sera jamais assez blâmée et maudite par l'opinion universelle. Cela étant, il est aisé de deviner quelle mine à exploiter ces gens ont trouvée dans cette douloureuse catastrophe du Maine, qui est uniquement due à une cause fortuite comme cela est déjà arrivé maintes fois dans l'histoire. Car. pour montrer que cette catastrophe provenait d'un crime, les écrivains yankees n'ont épargné aucun moyen. Ils ont créé des personnages imaginaires qu'ils ont transformés en plongeurs ou en ingénieurs! Le but est d'arriver à nous perdre, à provoquer une guerre qui serait un scandale et un déshonneur pour l'humanité !
11 existe un journaliste qui a équipé un vaisseau sur lequel il s'est rendu sans encombre, sans scrupule, de New-Yorkàlabaie de la Havane, en jurant sur son honneur qu'il ne reviendrait pas avant d'avoir mis le feu aux poudres, attisé les haines, et fait éclater la guerre entre l'Amérique et l'Espagne. S'imagine-t-on bien toutes les provocations mises en œuvre par ces aventuriers incapables de comprendre la responsabilité que de tels projets exterminateurs devraient leur imposer devant la conscience humaine et l'histoire universelle? Ainsi, lorsque la catastrophe du Maine a éclaté, ils ont dit qu'elle était le fait d'un complot, parce qu'on avait placé sous la quille une torpille, que, d'ailleurs, il existait dans les bas-fonds de la mer dos mines explosibles. qu'un fil magnétique allait de la proue à la poupe le long de la quille et que ce fil était chargé de forts courants électriques qui avaient leur source dans une forteresse espagnole, que le criminel lit sauter le cuirassé américain pour témoigner de son bon esprit pour l'Espagne et de son amitié inaltérable pour tous les Espagnols. Il n'y a pas de patience qui puisse sister à la lecture de pareilles infamies. Les anciens inquisiteurs vous faisaient brûler vifs. et c'était fini ; les nouveaux vous tourmentent à [.élit feu ei vous font ainsi effroyablement souffrir. Mais, cependant, comment supporter <ans irritation que de tels journalistes publient une carte -oiis-marine de la grande baie où ils indiquent torpilles, fils conducteurs, mines, explosifs, absolument comme si la mer des Antilles était une mer déserte sur laquelle personne ne navigue.
LA POLITIQUE EUROPÉENNE 5o
Toutes les investigations auxquelles on s'est livré n'ont donné aucun résultat, n'ont nullement démontré qu'une main criminelle, mue parmi sentiment de haine ou de dépit, ait l'ail sauter le Moine Les rebelles, seuls, auraient pu concevoir et perpétrer un attentai aussi funeste à la cause de l'Espagne. Mais, même en les supposant capables d'un pareil crime, il convient (le les absoudre d'une telle intention, parce qu'ils étaient placés clans l'impossibilité absolue de perpétrer ce crime, les moyens indispensables à l'accomplissement d'une telle catastrophe leur manquant. La nuit venait de tombei'. des barques se croisaient dans tous les sens dans les eaux du port, l'heure du diner el du repos était sonnée pour les matelots, et la réalisation d'un si gros projet, comme celui de mettre le feu à un si gros cuirassé, aurait nécessité la complicité d'hommes qui n'auraient pu réussir à se dissimuler Pour faire sauter le Maine de l'extérieur, il eût fallu une torpille de grande intensité et aussi de grandes dimensions ; pour transporter celte torpille, il eût fallu un vaisseau d'un certain volume; pour faire mouvoir la torpille et la placer sous la quille, il eût fallu un équipage fort adroit et d'une discrétion absolue.
Or, il est impossible que tout cela ait pu aboutir sans laisser une trace trahissant les préparatifs; il est impossible qu'aucun soupçon ne naquit qui pût mettre sur la piste d'un attentat aussi effrayant que celui qui causa la perte inoubliable d'un grand navire et la mort soudaine de trois cents matelots. Les plus compétents en ces questions qui touchent à la marine, soutiennent cette thèse que la catastrophe lut due ;i une cause fortuite venant des entrailles mêmes du navire. Celui-ci était armé comme pour une guerre; il était pourvu de toutes sortes de munitions et de nombreux explosifs inflammables; les courants électriques des fils, la facilité d'éclat des grenades et la propriété incendiaire du fulmicoton firent seuls que ce navire éclata et s'enfonça dans les Ilots comme une chose inerte et sans vie.
On ne peut vraiment pas comprendre qu'une main espagnole ait fait échouer le Maine quand, tout autour de lui, croisaient des barques espagnoles, entre autres le croiseur Alphonse XII, qui couraient les mêmes dangers que le cuirassé américain, si la menace se fût accomplie du dehors. Il ne faut pas s'y tromper : la multitude des matières exterminatrices inventées récemment par la chimie, comme un feu du ciel, ont fait varier les conditions du combat maritime en des termes tels que personne ne peut calculer les résultats de toutes ces entreprises qui se machinent ou se prévoient dans les conflits ou les combats internationaux. Les matières explosibles contemporaines ont l'ait varier les guerres océaniennes, comme, au xive siècle, l'invention de la poudre vint modifier les guerres féodales. A tout instant, un navire de construction récente est obligé de disparaître pour faire place à un nouveau progrès. Autrefois, les grands navires restaient ainsi que des édifices flottants dans les eaux, pas-anl de siècle en siècle el de génération en génération, comme le patrimoine de tout un peuple. Aujourd'hui, il ne s'écoule pas de jour sans qu'on enregistre quelques imperfections de ces superbes bâtiments que l'excès des moyens de défense et d'attaque a
endommagés. L'énormité de leurs canons qui sont pareils à des bouches de volcans ; l'explosion de leurs balles qui sont pareilles aux ('«normes bolides de l'espace; les secousses et les tremblements qui sont inhérents à la grande vibration de leur masse, font qu'il esl impossible, même pour ceux, qui connaissent à fond celle difficile el compliquée matière, de calculer les opérations avec exactitude, el que l'avenir des batailles navales apparaîl aux yeux de tous comme nue énigme indéchiffrable. Si nous jetons un regard sur les grandes campagnes océaniennes, nous remarquons que par la faute des inventions quotidiennes, des innovations continues, des explosifs découverts par la chimie, <les obus el des canons déterminés par la mécanique, l'effet des résultats ne correspond plus à l'énormité des approvisionnements réunis dans le sein de belles machines qui paraissent susciter <\c> problèmes qu'on ne peut résoudre. Qu'on se rappelle l'inutilité complète, dans l'avant-dernière guerre d'Orient, de l'effort accompli par la ûotte britannique dans les mers boréales, sous les murs de Cronstadl : qu'on se rappelle le petit nombre de vaisseaux en bois disparus el les cuirassés italiens don Ides de 1er dans le- eaux de Lissa; qu'on se rappelle l'innocuité de la marine française pendant le dernier eonllil franco-prussien ; qu'on se rappelle la disparilion tragique du grand croiseur espagnol, la Reine-Régente, dans le sein i\c> mers; <pi'on se rappelle de quelle manière un vaisseau amiral anglais, sur la côte de Tripoli, disparut en entraînant dans les Ilots la fleur des navigateurs anglais ; qu'on se rappelle tous ces accidents et l'on ne s'étonnera pas qu'un de plus vienne se joindre à tant d'autres pour démontrer (pie leur fragilité naît précisément de leurs vastes diine usions el de leur construction compliquée. Eh quoi! axaient -ils par devers eux quelque bref du pape, le- vaisseaux américains [tour se déclarer indemne- de tels dangers ? Le salutaire défaut de tempérament militaire des Américains : la consécration de leurs peut liants et de leurs forces au travail el non au combal ; les moyens découverts pour dissipera la lois les ténèbres dan- le ciel et dans l'esprit ; toutes les applications de l'électricité qui constituent connue le poème épique de l'industrie contemporaine, prêtent, au contraire, aux Yankees de- aptitudes nombreuses pour servir aux progrès, à la liberté et à la vie en leur contestant les facultés nécessaires pour aider au combal meurtrier et au despotisme prétorien.
Tout le mon, le sait combien mal dirigées sont le- escadres yankees; tout le monde e-l au courant de la composition bigarrée de leurs équipages qui comptent depuis des Portugais jusqu'à des Chinois; tout le momie connail la difficulté qu'elles ('prouvent dans la levée el l'instruction de leurs recrue- qu'attirent, ainsi que les anciennes armées des papes, la magie du salaire el du lucre, les larges prébendes militaires et cette conviction profonde qu'elles ne seront utiles à rien. En effet, l'Amérique qui e-l bien la déesse de la paix el de la liberté éclairant le monde, ne peut entrer en guerre a\ ec aucune puissance, ni sur terre ni sur mer. Ce serait d'ailleurs là pour elle comme un recul dans le progrès, comme nu déshonneur pour sou nom. Aussi, m'a-t-elle paru admirable cette éloquente harangue de Mac-Kinley, le jour de la fête anniversaire
LA P0LITIQ1 I. El ROPEENNE
<l<- l'immortel Washington, dans laquelle il défendail exclusivement une politique de pais en la faisant accord< r, comme la politique du
: .1 républicain, avec les lois éternelles de la morale <•! du * I j - « » i t .
\:ii~i la catastrophe du Maine aura du moins servi ;* un éch cordial de sentiments affectueux entre nos deux peuples; elle aura servi aontrer que nous ne pouvons pas nous haïr, que nous ne pouvons pas nous persécuter, que nous ne pouvons pas nous exterminer mutuellement, ayanl besoin, l'un, de sa uob) — e historique et de ses litres légendaires pour aider à la civilisation universelle de L'humanité, L'autre, qui esl un grand travailleur et un grand industriel, ayant aussi besoin, pour l'œuvre commune de l'idéal humain à réaliser, '[<• voir s'ouvrir dans le temps de nouveaux horizons et de répandre dans l'esprit de nouvelles et
tes espérances.
Bien que je veuille retirer ma pensée de Cuba, cela me semble impossible, tant nous importe toul ce qui touche à l'effrayant conflit .[m domine toute notre hi ■ venir. Qu'on me qualifie d'oj
miste -i l'on veut, mais je ne vois pas, quanf à moi, que les opérations militaires aillent mal aujourd'hui après les mesures qu'a prises Le général Blanco ; je vois moins encore que Les relations diplomatiques aillent mal après l'éclaircissi ment qui a été donné de la néfaste lettre
Dupuy ei après les explications qui ont dissipé le soupçon porté contre nous d'avoir amené le désastre du Maine. Ce qui m'inquiète, à Cuba, c'esl La politique intérieure; ce sonl les procédés employés et L'idéal poursuivi par i<- parti au pouvoir qui pèse d'une -i Lourde domination sur notre belle colonie. I ne constitution autonome promulguée; les droits du peuple cubain i . erner lui-même ont
onnus; les plus irréductibles radicaux de l'île ont été nommés ministres; le gouverneur général est rentré dans les limites de sa souveraineté; le pouvoir central a été réduit à une autorité strictement indispensable; le choix des fonctionnaires a éti ns entraves par
Le nouveau ministère; pendanl Le mois dernier, 15.000 hommes ont encore été env iba pour défendre '-t sauver les récentes institu-
tions; le trésoi s ol s'est ouvert non pas seulement pour faire i
aux nécessités de la guerre, mais encore pour satisfaire aux nécessités
lies du régime nouveau. Il semble donc que les Cubains auraient <lù se réjouir de tant de bienfaits spontanément offerts et qu'ils ne de^ raient - compromettre les résultats obtenus. Pour cela, il suffit qu'ils montrent cet «'-prit conservateur qui esl propre à tous les gouvernements et qui esl nécessaire surtout aux ° rnements érigés sur une ten - volcanique. Ce qui me chagrine vraiment et m'étonne,
-t de voir que Le nouveau ministère, depuis < j u « - le nouveau I autonomiste esl institué, n'ait pas voulu céder sur uu point. Aussi qu'estil arrivé .' Il esl arrivé qu'il a été mis déjà ridiculement en minorité par
propres partisans.
Monl iro seul, à Cuba, possède d'éminentes qualités d'hommes d'Etat unies à d'éminentes qualités d'orateur. Pour l'établir, il suffit de se rappeler comment le jeune et distingué ministre se Lia à L'extrême droite du parti autonomiste, Laquelle droite est en conformité
absolue avec l'idée philosophique, la méthode politique, la morale intrinsèque et les facteurs qui, logiquement, doivent composer un véritable programme de gouvernement. Réunir tous les partis autour des nouvelles institutions; mêler les forces de chaque groupement particulier à toutes les forces sociales; persuader d'obtenir pour le nouveau Code la consécration du temps : voilà des œuvres de justice d'une transcendance immanente à la félicité et à la splendeur de Cuba. Mais réclamer des modifications à la Constitution et un nouveau Code alors que celui qui vient d'être fait n'a pas encore subi l'épreuve de l'expérience; demander des concessions aux rebelles qui ont des yeux et ne voient pas, qui ont des oreilles et n'entendent pas; exiger des restrictions au pouvoir central qui est si indispensable, pour assurer le droit de tous si nous ne voulons pas convertir la colonie en un banquet de nègres; diriger des menaces téméraires contre des institutions dont le mérite est la durée, former des projets d'armées coloniale- alors qu'on sait que de telles créations ne peuvent s'improviser, témoignent de dispositions si regrettables vers l'abîme que nous nous demandons avec inquiétude, jusqu'où le nouveau parti radical entend pousser les choses, avec ses innovations, ses alarmes et ses audaces. Ce qui m'étonne le plus encore, c'est de voir que des publicistes et des ministres d'une aussi pure origine conservatrice et d'un au>si modéré caractère que Dolz, Amblard et d'autres, se soient laissé entraîner, comme des corps errants, hors de leur propre orbite politique pour adhérer à la comète d'un radicalisme incalculable qui peut, en se heurtant à des obstacles imprévus, nous précipiter dans une irréparable catastrophe. C'est pourquoi je ne me lasserai jamais de conseiller aux Cubains, qui gardent jalousement le trésor de leurs li fiertés récemment conquises, de ne pas les disperser l'une après l'autre dans de folles et téméraires entreprises.
Il y a nécessité pour un gouvernement progressiste d'être un gouvernement mesuré, parce que rien n'est facile comme de perdre la mesure et la logique, quand on a des désirs excessifs et impatients du bien qu'on ne peut jamais réaliser comme idéal, attendu que son enfantement, quoique conçu dans l'ivresse du rêve, est suivi toujours de vives douleurs. Un gouvernement progressiste peut se déséquilibrer et perdre son centre de gravité, pour incliner trop à droite ou pour pencher trop à gauche. Dans la droite, il existe des limites et des jalons qui tiennent ;iii caractère propre des institutions conservatrices et réactionnaires, plus praticables et plus tangibles encore, — bien que plus injustes et plus déraisonnables, — que les institutions démocratiques. Tout le monde a sa gauche eu politique, tout le monde jusqu'au monde anarchiste. Si l'opposition extrême du parli au pouvoir croit donc ne pas avoir de gauche, elle se trompe complètement et elle est sous le coup d'un incurable aveuglement. Supposons un instant que la Junte séparatiste de New-York arrive au gouvernement; que loMambises de la manigua 'constituent l'armée, que tout rebelle taché du sang espagnol soit fait général, que Calîxte Garcia soit élu président; que Maxime Gomez soit nommé généralissime; que la Constitution ne soit plus qu'autonome,
que les lois ne soient plus que révolutionnaires; que le Congrès soi! une autre Convention ; eh bien! il y aura encore une gauche, c'est-à-dire des gens mécontents : le noir africain et l'annexionniste yankee formeront encore L'extrême gauchi', pour réclamer que Cuba sombre dans la nui! de Haïti où triomphe et règne la conquête saxonne. En se bornant vite cl énergiquement, on trouve tout de suite le secret d'une politique salutaire, car l'idéalisme le plus étliéré ne peut rompre la chaîne du temps el sortira sa guise des limites naturelles que lui impose l'espacé. Rien ne démontre autant l'impopularité d'un régime nouveau, comme de voir se dégoûter de sa domination ceux-là mêmes qui l'ont amené et organisé. Si ces mêmes partisans ne veulent plus du régime autonome tel qu'il existe aujourd'hui, alors que hier ils n'avaient pas assez de Louanges pour le célébrer, comment pourront-ils l'imposer à ceux qui le détestent et le maudissent? La démagogie s'est toujours suicidée.
Après avoir consacré tant d'espace a la politique espagnole, nous ne pouvons qu'en consacrer très peu à la politique européenne. Cependant, il y a dans celle-ci deux faits d'une grande importance qui ne peuvent se passer sous silence. L'un, c'est l'attentat dirigé contre Le roi de Grèce: l'autre, c'est L'emprunt chinois. Nous ne pouvons que dire quelques mots de l'un et de l'autre événement; mais il convient néanmoins d'en faire mention, ne fut-ce qu'avec la brièveté d'une chronique. Ils sont passés les temps où George de Grèce élevait son front au-dessus de tous les monarques européens qu'il dépassait en popularité. En succédant à L'absolutiste et ultràmontain Othon, il devint immédiatement populaire entre tous les partis, quoique quelques-uns Le crussent plutôt indifférent à leur égard. Le peuple hellène ne peut supporter la forme monarchique. Ces républicains qui abolirent la royauté parce qu'ils croyaient qu'ils ne trouveraient jamais un roi de bonté égale à celle du bon roi Codrus; qui couronnèrent de myrthes et de roses les poignards régicides employés à exterminer la tyrannie des Pisistrates; qui jouirent d'une République sans pareille au monde grâce à Leur inspiration et à leur intelligence, accueillent les monarques surtout par considération pour la diplomatie européenne, qui est essentiellement royaliste. Je n'ai pas connu de monarque présentant autant de points de contact que ce roi George avec les dynasties régnantes, car il fut élevé sur le trône non pour répondre au goût des Grecs, mais pour servir au bon plaisir de l'Europe. Fils du roi de Danemark, que les princes régnants appellent respectueusement leur Nestor; oncle de l'empereur de Russie et beau-frère du prince de Galles par les femmes; marié à une grandeduchesse moscovite; beau-père d'une sœur de l'empereur d'Allemagne, il semblait qu'il apportât en Grèce, pour compléter l'émancipation de ses sujets, les protections indispensables à ce peuple. Survint la dernière guerre, où la nation crut devoir tout risquer; mais lorsque ayant atteint le comble des désastres, elle voulut tourner les yeux vers les parent- de son monarque, elle se trouva tout à coup désemparée et déçue. A partir de cette date, sa vieille popularité se convertit en une impopularité irrémédiable. A l'ombre de cette impopularité s'accomplit le récent attentat. Des démagogues sans scrupules ont tiré plusieurs balles sur le
carrosse du roi qui était sorti eu promenade avec sa fille. 11 n'y a pas de mal sans bien. La joie des Grecs, en voyant revenir sains et saufs le roi et la belle princesse qui raccompagnait, n'a pas eu de bornes, au point que la dynastie semble avoir recouvré par cet événement sa popularité perdue dans les anciens désastres. Cela durera-t-il longtemps? Dieu seul le sait.
La question de l'emprunt chinois s'est résolue d'une bien étrange façon. Après avoir promis de faire appel à l'Angleterre en même temps qu'à la Russie, pour susciter entre ces puissances rivales de grandes difficultés, le Céleste Empire déclare que, ne voulant déplaire à personne, il cessait ses relations économiques avec les deux en disant qu'elle tirerait de son propre sein les ressources indispensables pour faire face à ses obligations et pour prolonger sa vie normale. On ne peut rapporter tous les discours et tous les articles que l'opposition a faits contre Salisbury, qui a commis l'énorme faute de n'avoir pas su profiter de l'offre et de n'avoir pas répondu favorablement à un emprunt de nature à permettre à l'Angleterre d'accaparer cette région grandiose. Mais au milieu de l'incertitude qui règne en Europe, rien n'est difficile comme de prévoir les combinaisons politiques et économiques des gouvernements européens. L'Allemagne et l'Angleterre paraissent être en rivalité pour longtemps. Les paroles de l'empereur encourageant les Boërs en Afrique et maudissant les Anglais, ont attiré sur la couronne de Prusse, de la part de l'Angleterre, une haine aussi intense que celle que la France ressent aujourd'hui. Cette situation entre les deux empires semblait d'autant plus périlleuse, qu'elle s'aggravait des concessions de territoires faites récemment à l'Allemagne par la Chine Eh bien! si dangereuses que ces relations paraissent, il n'y a rien à craindre. La Russie se refuse complètement à prendre part à l'emprunt et elle conseille à la France de ne se mêler en rien de cette opération téméraire, et cela pendant que l'Allemagne et l'Angleterre se mettent d'accord pour prêter leurs capitaux à l'empire chinois. Néanmoins, à l'heure où nous sommes, une pareille combinaison est bien étrange. Les Anglais et les Allemands ont décidé que la Chine tirerait de ses provinces les ressources dont elle avait besoin, afin de n'avoir pas à se compromettre en matière de finances avec une puissance européenne quelconque. Celte solution est sans doute préférable. Mais nous savons qu'elle ne plait pas à tout le monde. Cependant elle nous plait à nous qui désirons une politique prudente et ferme dirigée avec réflexion en vue de maintenir une paix durable dans le monde. Chamberlain, ancien démocrate, passé d'un bond au parti tory, >'esl enivré à tel point de sa situation de néophyte depuis son arrivée au ministère des Colonies, qu'il propose une politique si réactionnaire et périlleuse qu'elle peut attirer à l'Angleterre un grave conflit d'abord avec les Boërs au Transvaal et un autre conflit ensuite avec les Français sur les bords du Nil. Il est heureux qu'un vrai conservaleur comme Salisbury ait pu modérer les impatiences d'un faux démocrate tel que Chamberlain. La paix est. avant tout, la condition première de la liberté.
Etat de notre Europe. — Problèmes des alliances espagnoles avec les gouvernements européens contre les Etats-Unis. — Difficultés de l'alliance avec la France. — Situation internationale de ce pays. — Difficultés de l'alliance avec l'Angleterre. — Notre planète et la Grande-Bretagne. — Situation critique de l'empire Anglais en ce moment.— Difficultés de l'alliance avec l'Allemagne. — L'empire germanique sur les mers. — Difficultés de l'alliance avec la Russie. — Situation critique de cette puissance. — Impossibilité d'alliances européennes. — Agitation Yankee. — Prétention extraordinaire de détruire les restes du Maine. — Avis contradictoires de* experts espagnols et des experts américains. — Danger de confier l'examen d'affaires de ce genre aux Chambres de Washington. — Question des « reconcentrados » et des secours à leur envoyer. — Manque de calm du Président Mac-Kinley. — Impassibilité espagnole. — Observations. — Conclusion.
Un véritable « embargo » intellectuel pèse aujourd'hui sur les esprits espagnols dans leur recherche d'alliances tendant à nous aider et à nous porter secours afin de nous permettre de conserver notre patrimoine national en présence des provocations et des audaces des Yankees. Aucun homme d'Etat ne traite de politique internationale, aucun journaliste n'écrit une ligne, aucun citoyen ne prononce une parole sans se lamenter, sur un ton désolé, au sujet de notre isolement et sans se préoccuper de faire croire à l'opinion publique qu'il convient de chercher à arriver à une entente diplomatique qui nous permette de compter sur l'appui puissant du concert européen en notre faveur.
Et cet « embargo » est arrivé à un point tel d'exagération que Tyriens et Troyens accusent les directeurs de notre politique de s'être rendus coupables de paresse et de négligence en ce qui touche à cette affaire, paresse et négligence qui sont, d'après eux. la cause de l'isolement dans lequel nous nous trouvons dans les circonstances actuelles si pénibles et si douloureuses.
Je n'approuve pas cette manière de voir. Pour moi, l'œuvre nationale se réduisait, pendant ces derniers temps, à nous rendre forts cl vigoureux, d'abord, grâce au génie créateur de notre liberté et, ensuite, lorsque nous aurions acquis la liberté, à nous constituer au point de vue économique ; car cette reconstitution économique est la fin, le commencement et le corollaire de notre reconstitution politique. Dans ce luit, nous devions envisager d'une manière précise notre avenir ; repousser loin de nous les grandeurs guerrières aussi vaines que coûteuses: marcher dans la voie des économies si indispensables à un peuple qui veut reconstituer sa fortune passée; nous débarrasser de ces armées modernes
de conquêtes, qui épuisent le trésor et le peuple; nous priver d'une flotte plus belle qu'utile, ne pas chercher à conquérir des territoires nouveaux alors surtout que, pour conserver les anciens, nous étions tenus de recourir à une liberté hien réglée etbien mesurée, à une paix très ferme, à un trésor très riche qui eût fait monter nos fonds au pair et eût augmenté notre crédit, à une administration honnête, fidèle et sage.
Dan- l'étal international actuel de notre Europe, on parle beaucoup d'alliances; et cependant les alliances ne produisent aucun avantage, .le ne connais pas de peuple plus décidé à faire appel aux puissantes amitiés européennes, que le peuple italien. Dans son désir de figurer au nombre des grandes puissances, il ne se contenta pas seulement de conclure un pacte avec les grands empires du centre: il s'entendit égalemeni avec l'Angleterre.
Mais qu'a retiré de ses pactes la nation italienne? Sa perdition et sa ruine. L'Italie pénétra dans le fourneau babylonien d'Abyssinie dont les flammes auraient eu besoin, pour être éteintes, du secours opportun des puissants empereurs de l'Europe, mais aucun d'eux ne bougea. Ce fut tout le contraire : la pauvre nation vaincue dut céder des territoires aux pays riches, après avoir émondé. comme elle le lit. son territoire colonial. Albion reçut Kassala des Italiens. Chez nous, on appelle cela porter de l'eau à la mer.
Quelque chose d'analogue s'est produit en ce qui concerne notre héroïque martyre la Grèce. Jamais sa dynastie n'aurait osé entreprendre la dernière guerre contre les barbares turcs si son Roi n'avait cru trouver parmi ses parents et alliés, presque tous de puissants souverains, des défenseurs de sa cause et des protecteurs de sa couronne; et cependant les Mongols byzantins arrivèrent jusqu'au pied de l'Olympe, dans
j daines de Pharsale, dan- les environs du défilé sacré des Thermopyles, sans qu'aucun des ennemis naturels de la Turquie et des Turc-, si odieux, s'opposât à leurs agissements ils se montrèrent au contraire favorables au croissant d'Osman, aux cimeterres profanateurs de Sainte- Sophie et à la Tartarie musulmane, aujourd'hui campée dans la ville de Constantinople); sans que ces derniers professassent le culte esthétique de nos pères pour Athènes menacée: sans qu'ils essayassent de défendre l'œuvre par excellence du siècle, l'intégrité de la Grèce.
Qui peut aujourd'hui songer à des alliances s'il examine et s'il étudie le chemin que parcourent les puissances, de jour en jour plus indépendantes les unes des autres et vivant de plus en plus retirées au sein de leur superbe orgueil?
Je ne connais pas de problème qui, mieux que la question Cretoise, puisse mettre d'accord sur tous les points principaux le conl'il européen; car les incidents de cette question ont préoccupé déjà lant de- années et des années, dans ce siècle, l'opinion publique.
Une grande Assemblée diplomatique s"est réunie à Constantinople; une c-cadre collective, dan- laquelle chaque nation comptait des navi- -i présentée dans les eaux de Candie; on a forme des détachements composés de soldats de tous les pays, et ces détachements avaient pour but d'entourer les musulmans et les chrétiens et de les obliger à
vivre dans une sereine concorde: des notes communes rédigées pai
les puissants du inonde, ont donné de sages conseils qui paraissaient
avoir le caractère d'ordres impérieux ; aucun moyen d'influence n'a
gligé par cet immense pouvoir qui était aussi effectif qu'irrésistible. Et cependant, <>n n'a pu observer aucun résultat avantageux produit par cette entente; aucun remède à la situation n a été trouvé, aucun progrès sérieux n'a été réalisé, parce que les compères ae sont pas resti cord, et parce que, tout en se qualifiant d'amis ou d'alliés, ils n'ont jamais pu s'entendre sur les caractère- de leur amitié ou sur les tei de leur alliance.
Les uns voulaient remettre la Crète à la Grèce; d'autres désiraient la laisser entre les griffes du Calife turc: celui-ci songeait à constituer dans ces mers célestes les cantons helvétiques sous le pouvoir d'un homme d'Etat suisse ; celui-là proposait une demi-royauté déléguée par le roi de Grèce dans la personne de sonfils, leprinc» t, à eux
tous, ils ne pouvaient s'entendre pour adopter une solution véritable, fruit naturel de leurs fécondes alliam
Et. en ce moment, l'autonomie n'existe pas encore poui la Crète; on ne peut pas promulguer une constitution normale et -adaptant à son état social; on ne peut même pas désigner un chef suprême auquel tous les Cretois obéiraient. Peut-on donner une preuve plus évidente de l'inanité et de l'inutilité des alliances contemporaine-, que celte impuissance du concert collectif de l'Europe en ce qui concerne la Crète0
Tandis que la Russie et la France veulent, comme gouverneur Cretois, le prince Georges, la Turquie le repousse ; et ce refus rencontre l'appui de l'Allemagne, puissance aujourd'hui essentiellement turque. Tandis que le gouvernement Anglais et les hommes d'Etat italiens travaillent pour le rachat de la malheureuse Grèce et pour l'indispensable liberté de la Thessalie. et croient avoir avec eux tous les souverains de l'Europe, l'empereur Guillaume retire son navire Oldenbourg de I cadre collective, et l'empereur François-Joseph déclare que, tout en
onnaissant la persistance de la concorde diplomatique touchant affaires de la Grèce, il est résolu de se retirer un peu à l'écart et à prendre une moin- grande part au règlement de la question, parce qu'il est sollicité par des affaires plus graves et plus impérieuses au sein de son empire quelque peu agité.
Les puissances chrétiennes n'ayant pu arriver à se mettre d'accord au sujet d'un problème qui leur inspire de si nombreuses idées communes, qui les intéresse si vivement d'une manière directe, sur quoi pourront-elles s'entendre? Lorsqu'elles ne savent pas opterentre là Turquie et la Grèce, alors que l'option parait si facile même aux ul- :aii'es. parviendront-elles à opter entre les Etats-Uni- el l'Esp donnée surtout la complication des affaires de Cuba?
L débat récent qui s'est produit à la Chambre des députés française concernant l'état des relations entre l'Amérique et l'Espagne, orrobore cette universelle perplexité de l'Europe. Tandis que le député radical qui interpellait poussait avec décision le gouvernement îi s'en-
tendre avec l'Espagne, le Gouvernement, tout en nous couvrant d'éloges, tout en reconnaissant d'une manière hyperbolique le prix de notre amitié, maintenait la balance en équilibre entre les deux peuples contendants et ne laissait pencher le plateau vers aucun, ni vers la péninsule ibérique des Pyrénées, ni vers le territoire saxon de l'Amérique.
Pour le gouvernement voisin, la meilleure politique française consiste, aujourd'hui, dans un cas de force majeure, à observer la plus stricte neutralité entre les deux adversaires, jouissant de la même affection de la part de la France, sans leur marchander les prudents conseils d'un ami, tout en les laissant libres de trancher à leur guise les difficultés nées de leurs litiges. La France ne peut pas devenir l'ennemie de l'Espagne à cause du voisinage du territoire de ces deux pays: à cause de la parenté étroite qui existe entre elle et sa voisine, et qui est duc à l'affinité du sang de leurs populations; à cause de. l'intérêt suprême qu'elle a à maintenir neutre cette formidable ligue d'occident qui peut la gêner terriblement dans ses combats du côté de l'orient. Mais elle ne peut pas davantage oublier le nombre des liens étroits qui l'unissent au monde saxon d'Amérique; l'épopée de l'indépendance; l'appui prêté par ses soldats sous le commandement de La Fayette: l'arrivée on France de Franklin, emportant avec lui l'idée américaine et l'arrivée de Brissot dans le Nouveau Monde, emportant avec lui l'idée française; les conseils et les principes de Payne, s'appuyant sur la philosophie des Quakers; les bénédictions de Voltaire sur la tête de Washington; cette légende moderne des deux grands peuples libres et républicains, qui unit leurs cœurs et identifie leurs esprits.
Après ce lyrisme, demandez au gouvernement français une alliance.
L'aspect intérieur de la France ne se prête pas davantage à une politique ferme et résolue. La facilité avec laquelle elle se laisse troubler par un cas particulier et individuel de trahison plus ou moins certaine, fait comprendre combien son état nerveux laisse à désirer, et dans quelque mesure, un événement tel que les catilinades du général Boulanger, peut porter'atleiule, en les affaiblissant d'une façon durable ou en les mettant à néant, ses merveilleuses institutions parlementaires qui sont son honneur, et sur la durée desquelles les peuples libres ont fondé de grandes espérances.
On aurait pu tout redouter de la France; mais on n'aurait jamais pu croire que dans son sein, où se sont incarnées les plus belles idées modernes, pût se produire une explosion de passions antisémitiqùes, annonçant l'imminence de nouvelles guerres religieuses, incompréhensibles pour moi. dans un pays où a siégé l'immortelle Constituante, et qui a répandu sur toute la surface de la terre, et à travers toute l'humanité, les principes inscrits dans la Déclaration des Droits de l'homme.
Zola, mis en fureur par un cas particulier et isolé, après être resl ■ indifférent devant cent autres cas d'une importance capitale et universelle; Rochefort, par ses luttes contre certains républicains, se plaçanl à la tête d'une réaction religieuse telle que la religion antisémite, cl défendant l'armée qui vainquit la Commune révolutionnaire et fui -m-
le point do le fusiller au camp de Satory; Brunetière, réminent directeur de la Revue des Deu x-Mondes, publication où triomphe l'esprit moderne demandant, comme les jésuites de Versailles, auprès de M"le de Maintenon. quelque chose comme la révocation d'un édit de l'importance de l'Edit de Nantes; Les mystères qui ont entouré les événements donl les tribunaux de guerre ont eu à s'occuper; la tentative téméraire de la magistrature, de confondre l'administration avec la justice, d'étouffer le jugement public et de porter atteinte au droil -acre de la défense; les agitations populaires de Paris. Alger, Marseille, ayant pour mobile un sentiment aussi archéologique que la haine des juifs; l'intransigeance des radicaux envers les catholiques, entrés, grâce à Léon XIII, dans le sein de la République, tout cela prouve que la politique.intérieure de la France n'est pas très ferme, et que ses institutions démocratiques ne sont pas assises sur de solides bases.
Sa politique extérieure ne lui permet pas plus que sa jioli l i * [ 1 1 « • intérieure de se risquer dans une grande alliance. Nous ignorons d'abord quel profit retire la France de son amitié avec la Russie; nous savons seulement quel profit la Russie retire de son amitié avec la France, «'.elle dernière a vu son amie et alliée conclure avec Bismarck une entente ayant pour but le maintien du statu quo en Alsace-Lorraine, entente qui est contraire à tous ses plans: el i ependant la France a prêté son concours à son alliée dans ses entreprises asiatiques, dans son accaparement de la Mandchourie, dans ses relations avec le Japon, dans ses manœuvres en Corée, dans ses réclamations à la Chine et ses menaces sur le Gange.
Aujourd'hui il existe une intelligence bien établie entre l'Allemagne, la Russie et la France en Extrême-Orient, mais leur accord direct cesse lorsqu'il s'agit des problèmes de la Crète et de la Grèce, à l'orient de l'Europe.
Cette situation de la France, sa nouvelle conquête de Madagascar, si difficile à organiser au point de vue de l'appropriation coloniale : ses accaparements sur le Fleuve Jaune, où elle étend chaque jour ses possessions du Tonkin, et son influence toujours plus grande dans les affaires de l'Annam et du Siam; ses plans conçus et mien pratique pour mettre à profit dans son propre intérêt la proximité des frontières de l'Algérie et du Maroc; les difficultés existant depuis plusieurs années entre elle et le téméraire roi de Belgique au sujet des velléités conquérantes de ce monarque sur les bords du Congo; les affaires du Niger, où elle a été sur le point de voir éclater un conflit militaire entre elle et la Grande-Bretagne, conflit évité grâce à la pensée pondérée de Salisbury, venant faire obstacle aux brusques sorties de Chamberlain, tout cela met en évidence les problèmes troublants dont la solution préoccupe la France; ce qui la me! dans l'impossibilité de nouer de nouvelles alliances, susceptibles de faire naître pour elle de nouvelles complications.
La situation de l'Angleterre est à peu près la même. Eu politique, des événements, dus parfois au hasard, décident de tout. Si la coalition monarchique de l'Europe avait pu profiter des premiers moments de la
Révolution française pour intervenir contre elle et l'étouffer sous le poids de ses armées, la France eût été écrasée, et on aurait vu s'éteindre d'une manière absolue, sinon pour toujours, tout au moins pour fort longtemps, ce foyer d'idées antimonarchiques.
[Niais la grande instigatrice du mouvement, sa directrice et son âme, Catherine de Russie, fut occupée, durant les premières années de la Révolution, dans sa guerre contre la Turquie, par le partage de la Pologne, par l'occupation de la Crimée, et ces graves problèmes d'une importance si grande pour ses conquêtes dans le Nord et l'Orient, l'empêchèrent d'adopter les plans imaginés par Gustave de Suède, et tendant à envahir la France et à vaincre la Révolution à Paris.
Lorsque, quelques années plus tard, aux environs de 1793, l'armée prussienne arriva en Argonne et que l'armée autrichienne se présenta devant Lille, la France s'était déjà constituée en République, et ses volontaires de la liberté, son peuple en armes, triomphèrent aussi bien à Valmy qu'à Jemmapes et, au son de la Marseillaise, mirent les despotes en fuite ; ils les dépouillèrent de leurs couronnes de droit divin que ceux-ci durent troquer contre des couronnes constitutionnelles sous le souffle vivifiant de la Révolution française.
Pour notre compte, si, au début de la guerre, nous fussions allés vers la Grande-Bretagne, nous ne l'aurions certainement pas trouvée, ni alors, ni môme maintenant, au sein de son utile et superbe isolement, prête à intervenir dans des affairas peu en rapport avec son caractère ; mais elle se fût montrée très disposée, et cela tout naturellement, à tenter une médiation pacifique grâce à des moyens diplomatiques ayant pour objet de maintenir le plus grand calme dans la mer des Antilles.
Et ce que j'avance se serait certainement produit à cette époque, parce que, à ce moment, l 'Angleterre, la métropole-mère des Saxons, était tout à fait en désaccord avec ces derniers, ses enfants.
Fort inquiets, mais peu résolus, les Yankees soulevaient des difficultés désagréables à leur ancienne patrie au sujet des pêcheries de Terre-Neuve, des frontières du Canada et des traités de commerce avec ce « dominion » anglais, de F embouchure de FOrénoque, si litigieuse à cette époque, de l'île de la Trinité et d'autres affaires non moins ennuyeuses. Le peuple américain avait montré les dents, selon son habitude et comme cela est conforme à son tempérament, il avait causé à l'Angleterre des désagréments diplomatiques, telles des piqûres de moustiques qui n'empoisonnent pas et ne tuent pas comme les piqûres de vipère, mais qui font souffrir et produisent, grâce aux veilles et aux insomnies, un véritable désespoir.
Mais aujourd'hui tout a changé. L'Allemagne, insolente envers l'Amérique au sujet de la question de Haïti, -'empare du port chinois qui lui convient et, facilitant par cette conquête les plans ambitieux de la Russie, blesse tous les autres peuples qui avaient l'espoir de s'emparer, dans l'avenir, de parties plus ou moins importantes de la Chine ou de conclure des traités de commerce avec elle. Et, parmi ces peuples, on voit apparaître l'Angleterre, qui a de grands intérêts dans ces régions ; le Japon, victorieux dans sa guerre de Chine, et furieux parce
qu'on lui a arraché la Corée et qu'on lui a abandonné, comme fruit de sa conquête, la seule île des Pescadores; les Etats-Unis qui oui toujours pensé que, par une compensation, très fréquente dans Les sociétés humaines, de sa non-immixtion dans les affaires de l'Occident de notre globe, l'Amérique doit civiliser, posséder, diriger l'Orient, l'Asie. Il existe, en outre, une ligue d'intérêts communs entre le Japon, L'Angleterre et les Etats-Unis. N'essayons pas de la rompre.
L'Angleterre est bonne pour rompre les liens d'alliés anciens, à la recherche d'alliés nouveaux. Dans ce pays, l'opposition se produit de préférence à l'occasion des affaires intérieures. Et le parti libéral combat le parti tory, actuellement au pouvoir, parce qu'il lui reproche d'avoir laissé diminuer l'influence anglaise, tant à Gonstantinople qu'à Pékin.
Lorsque les voies ferrées de la Russie partent du centre de l'Empire et vont se terminer aux portes de l'Inde et de la Chine, lorsque le porl si convoite de Port-Arthur tombe d'une manière définitive entre les mains des Moscovites, lorsque l'entente entre des puissances aussi énormes que les trois qui se trouvent réunies dans les eaux de la mer Jaune, jette la terreur et l'épouvante et est prèle à mettre à exécution ses menaces, non, on ne peut pas demander à l'Angleterre, qui a tanl besoin aujourd'hui d'alliances, de renoncer à l'amitié américaine dont elle ne retirera jamais un grand profit, mais qui lui permettra de parler [dus haut et plus fort.
Le gouvernement anglais, suivant l'opinion de ses ennemis, est prêt à se déclarer content pourvu que les puissances qui se sont emparées d'une partie du territoire chinois, proclament la complète liberté du commerce général dans les ports occupés par elles ; et elle ne veut pas croire que ces puissances soient capables de faire cette proclamation aujourd'hui pour éviter un conflit, sauf à proclamer demain le contraire lorsqu'elles auront possédé en pleine propriété et sans interruption les territoires qu'elles viennent d'arracher timidement à la Chine.
Et cette question apparaît comme une question d'alliances naturelles entre le Japon, l'Amérique et l'Angleterre, parce que les intérêts communs rapprochent de nombreuses volontés et que les volontés rapprochées par ces intérêts tendent à faire obstacle à l'immense puissance de la France, de la Russie et de l'Allemagne en Chine. Heure peu propice, l'heure présente, pour nouer des liens d'alliance entre l'Angleterre et L'Espagne.
Je me suis arrêté en présence des deux grandes nations centrales parce qu'elles sont toutes les deux des nations maritimes et que, lorsqu'il s'agit de l'Amérique et d'une guerre avec les Américains, les nations continentales et terrestres sont inutiles, d'inutilité absolue.
Voilà la raison de l'infériorité de la Russie à l'égard de l'Angleterre. S'il est question de s'étendre sur le Continent, la Russie pourra atteindre les frontières delà Perse, posséder la Mongolie, voisine du Céleste-Empire et de l'Inde, s'avancer en toute liberté à travers des déserts et des montagnes inaccessibles à tonte force maritime. .Mais r>i In llussie veut s'emparer de la moindre motte de terre auprès de laquelle
puissent aborder les escadres britanniques, elle devra céder sans retard et se résigner à une complète défaite.
Le Chancelier de 1er a déjà dit cela dans une de ses formules graphiques lorsqu'il a déclaré être fort tranquille en présence des conflits terribles annoncés entre la Russie et l'Angleterre; l'une, en effet, peut être comparée à une baleine cl l'autre à un éléphant, animaux très batailleurs certes, mais qui, malgré ce tempérament batailleur, se trouvent dan- l'impossibilité de se faire la guerre, parce qu'ils ne disposent pas d'espace approprié à leurs combats gigantesques, que l'un ne peut pas lutter sur la terre ferme et que l'autre ne peut pas lutter sur l'eau.
Aussi, lorsqu'il s'agit de grandes puissances, je considère que le vaste empire moscovite ne peut pas contracter une grande alliance avec l'Espagne. El la raison qui vient d'être donnée n'est pas la seule; il existe une autre raison très importante. Si la Russie entretient une grande affection pour un peuple, si elle lui est traditionnellement alliée, c'est bien à l'Amérique que vont tout naturellement celte affection et cette alliance. Comment pourraient-elles céder en notre faveur?
A l'égard de l'Allemagne, il se produit à peu près ce qui se produit à l'égard de la Russie. On ne peut pas la compter au nombre des puissances maritimes. Le Germain a toujours aimé les conquêtes continentales : il n'a jamais traversé la mer ; il s'est contenté de traverser le Rhin ou le Danube. Les Vandales ont bien fait une apparition dans la partie nord de l'Afrique ; mais elle n'a eu aucune importance, ni au point de vue militaire, ni au point de vue des résultats intrinsèques.
La seule famille allemande qui ait eu des aptitudes nautiques me parait être la famille saxonne, et encore ces aptitudes ont-elles été acquises par suite de son séjour dans l'archipel britannique et de son mélange avec les audacieux marins normands.
Et on comprend facilement que les Allemands soient restés sur le continent en pleine terre ferme. Sans frontières sur la mer où la navigation entreprit ses premières tentatives; sans ports sur la Méditerranée; avec peu de ports sur la Baltique, et ces derniers répartis entre les Danois, les Russes et les Scandinaves ; ayant à redouter, d'un côté, l'agression de trois peuples marins, comme ceux du Danemark, de la Suède el île la Norwège, et d'un autre côté, celle de trois autres peuples non moins marins, ceux de Flandre, de Uollande et de Normandie, il leur était impossible de lutter avec eux ; et ils étaient obligés de leur laisser la possession de la mer, alors que, par contre, ils augmentaient l'étendue du territoire de l'Allemagne sur la lerre ferme.
Au surplus, l'Allemagne avait si peu d'aptitudes maritimes que Venise put conserver son caractère de ville asiatique, grecque et italienne à la foi- et s'élever en toute sécurité sur les lagunes de Saint- Marc, où ne pouvait point aboutir la terrestre Allemagne.
El cependant 1 Allemagne s'est préoccupée de devenir un peuple maritime, avide de grandes conquêtes coloniales.
Lorsque la lièvre, poussant à l'acquisition de territoires lointains
sévissait sur l'Europe, Bismarck réunit à Berlin un Congrès de diplomates pour étudier la Législation coloniale; et ce fut là une chose aussi extraordinaire que de voir se réunir, à Valence, un Congrès concernanl les peaux, ou, à -Moscou, un Congrès concernant les oranges.
J'ai toujours considéré comme ridicules toutes les explorations allemandes telles qu'elles étaient racontées par les journaux tudesques eux-mêmes. Ces explorateurs, gradués des l niversités ; cavaliers montés sur des ânes, avec un parapluie sous le bras droit et un livre sous le bras gauche, munis de lunettes et habitués a la tranquille existence de leurs cités littéraires; suivis de chargements de jambons de Westphalie el de tonneaux de bière bavaroise, ces explorateurs, dis-je, apparaissent comme des êtres ridicules, moins préparés à conquérir les sauvages qu'à leur servir d'objet de raillerie.
C'est ainsi que les Allemands ont occupé Zanzibar; qu'ils y ont brillé et dominé pendant un certain temps et qu'ils ont fini, pénétrés de leur importance coloniale, par faire un triste marché, échangeant leur position africaine contre une île madréporique, contre un récif, contre un écueil, contre l'îlot d'Héligoland que leur a cédé l'Angleterre, qui a pris possession de la terre si convoitée de Zanzibar.
Mais, malgré cela, il ne faut pas espérer que l'Allemagne se corrige Son impénitence et sa ténacité se manifestent dans cette pure folie des Carolincs qui faillit lui coûter si cher ; elles se manifestent encore d'une manière plus claire aujourd'hui, puisque cette puissance trouble toute notre planète par ses acquisitions en Asie et par la construction d une imposante escadre.
Cette question de l'escadre me paraît être la manifestation d'une grande surexcitation nerveuse dans la personne de l'Empereur et le fruit d'une irrémédiable névrose impériale. Voulant renouveler luimême les exploits du passé, Guillaume s'est proposé, dans ses rêves ambitieux, d'organiser une armée de mer en rapport avec l'armée de terre organisée par son grand et glorieux ancêtre, Guillaume Ier.
Mais ce jeune prince, à l'esprit exalté, ne comprend pas une chose qui est pourtant évidente : il ne comprend pas que la constitution d'une armée terrestre a eu son utilité, tandis que la constitution d'une armée de mer n'en a, que nous sachions, absolument aucune. Ainsi l'ont compris, cependant, les divers partis allemands siégeant au Parlement national, qui ont combattu toute augmentation des dépenses du budget pour la réorganisation de la marine. Mais l'Empereur et son frère Henri ont mis un tel acharnement à obtenir ce vote, qu'ils ont réussi, à la fin, à réaliser leur plan et à mettre à la charge de l'Empire des dépenses énormes. A plusieurs reprises, ils sont revenus à la charge et ont demandé au Congrès national le vote de ces dépenses; à plusieurs reprises, le Congrès national a refusé d'obéir à leurs ordres.
C'est en vain que Guillaume donnait des leçons de géographie maritime ; c'est en vain que, dans l'exaltation de ses discours, il menaçait les députés ; c'est en vain qu'il plaçait sa famille et ses courtisans dans les tribunes du Congrès afin que, par leurs vociférations inconvenantes et leurs gestes impolis, ils pesassent sur la décision des législateurs. Les
députés ne prêtaient aucune attention au parallèle impérial entre la résistance de l'ancien Congrès prussien au sujet de l'armée de terre et la résistance du nouveau Congrès allemand au sujet de l'armée de mer : les demandes impériales se voyaient toujours opposer un refus formel. Mais Guillaume alla à Rome. Un jour, il dirigea son action vers l'Occident et menaça la république de Haïti; un autre jour, il porta son attention vers l'Orient et s'empara d'une petite parcelle de territoire chinois, dans le seul but de montrer que, sans grande escadre, il pouvait parcourir toutes les mers et de laisser deviner ce qu'il ferait s'il disposait de l'escadre formidable qu'il avait demandée et que ses ignorants députés lui avaient refusée.
Au dire de l'Empereur, l'Allemagne ne peut pas vivre sans son industrie qui rivalise avec l'industrie anglaise. Elle a besoin de nombreux débouchés : c'est avec ses canons qu'elle doit les ouvrir et c'est avec ses navires qu'elle doit les conserver. C'est pour cela que l'Empereur demande une importante flotte; c'est pour la construction et la conservation de cette flotte, indispensable pour la réalisation de ses projets internationaux, qu'il réclame le vote de dépenses considérables. Et il faut avouer que ses récentes expéditions lui ont été très profitables, puisque, alors qu'il n'agissait pas, il était dédaigné du Parlement, tandis que, dès qu'il a eu fait son apparition sur le territoire chinois, le Parlement lui a accordé le vote qu'il lui avait refusé tant de fois en opposant un veto à sa demande.
Libéraux historiques, libéraux unitaires, seigneurs de l'empire, producteurs de seigle et de froment, tous ceux qui, naguère, s'étaient opposés à la formation d'une imposante flotte, l'approuvent aujourd'hui et tombent aux pieds de l'Empereur, subitement illuminés par les exploits quelque peu fous, peut-être, cependant, des récentes conquêtes. Deux facteurs, seulement, ont conservé leur ancienne attitude intransigeante : la députation bavaroise et l'école socialiste. Et ils ont bien fait : car, dans un but commercial, ces grands projets belliqueux sont inutiles; et on n'arrive pas cà la fortune de Carthage en employant les procédés de Rome. Lorsque la cité phénicienne entreprit d'être conquérante, elle cessa d'être commerçante.
L'Espagne n'a à attendre aucun secours d'un empereur préoccupé par des questions si compliquées et si inextricables. Guillaume a trop à faire chez lui pour pouvoir s'occuper des autres. Sur de l'inimitié française; plus sur encore de l'inimitié anglaise; détaché du concert européen en Orient à cause de son amour pour l'infâme Turquie ; nullement rassuré du coté de la Russie ; voyant l'Italie et l'Autriche desserrer de jour en jour les liens qui l'unissaient à lui, il trouve que sa position est déjà assez embarrassante pour ne pas se mettre de nouvelles difficultés sur les bras. Aussi observera-t-il une stricte neutralité.
Et j'en dis autant de l'Italie et de l'Autriche. La première a eu suffisamment à souffrir dans ses propres possessions coloniales pour ne pas aller batailler dans l'intérêt des possessions coloniales des autres. Quant à la seconde, elle se trouve dans un tel état de dissolution qu'elle
a toutes les peines du monde à se maintenir elle-même, bien loin de pouvoir aller au secours des autres.
La colossale erreur commise par l'empire d'Autriche, en consentant à la fantastique érection du trône préparé artificiellement par Maximilieu, l'oblige à se tenir à l'écart de toute entreprise qui ait l'Amérique pour objet principal. Et alors même qu'elle n'aurait pas reçu cet enseignement, sa dissolution intérieure, comme je viens de le dire, paralyserait toute tentative de mouvement qu'elle pourrait faire.
Ces Parlements qui ne parviennent jamais à s'entendre ; ces séances comparables à celles des clubs les plus violents de la Révolution française ; la haine de Caïn que ressentent toutes ces régions à J 'égard de ceux qui ont un autre sang dans les veines; le scandaleux mouvement antisémite ; les révolutions communistes de Transylvanie ; les obstacles opposés au renouvellement du pacte avec la Hongrie ; révocation de la période révolutionnaire de quarante-huit en présence de l'Empereur Joseph lui-même, disent bien clairement que l'Autriche ne peut pas s'occuper des autres, que l'Autriche doit s'occuper elle-même, au milieu de sa période de dissolution et de ruine.
C'est une chose fort délicate pour nous que cette question des alliances européennes en présence des nations américaines. Ou nous n'avons aucun rôle à jouer dans l'histoire future ; ou nous devons nous considérer, par le fait seul d'avoir découvert l'Amérique, comme un peuple toujours américain et nous convaincre que, dans l'avenir, nous aurons à représenter là-bas un élément aussi puissant que l'élément ibérique, dans les Conseils du Concert sublime qui dirigera tôt ou tard le monde tout entier racheté et libre.
Nous ne pouvons pas, nous trouvant en présence de nos enfants sur toute la surface du territoire du Nouveau Monde, faire peser sur eux les soucis de l'Ancien Monde et moins enoore les pousser à des tentatives insensées et impossibles d'une nouvelle conquête et d'une réaction vraiment criminelles.
Et voilà la plus grande infamie des Yankees : le projet qu'ils nous ont attribué de réunir tous les rois de l'Europe contre les républiques américaines et de transformer un conflit d'ordre intérieur entre nos insurgés et nous-mêmes, conflit fomenté et soutenu par les Yankees, en une guerre entre deux mondes. Que les peuples américains ne se laissent pas alarmer par celle infamie que nous attribuent leurs ennemis-nés, les Saxons, alors que nous formons une partie légitime de la grande Amérique espagnole, alors qu'eux-mêmes veulent détruire cette même grande Amérique espagnole et lui substituer une terrible Amérique anglaise.
Mais quelque formidables qu'apparaissent les Etats-Unis et quelque petits qu'ils nous jugent, les avantages de notre situation apparaissent logiquement d'une manière si évidente et surtout les avantages de notre bon droit sont si apparents que nous n'avons besoin du concours de personne et que, seuls, nous pouvons, comme dans cent occasions inoubliables, défendre notre intégrité territoriale et sauver notre indépendance nationale.
Un certain biographe Yankee de Christophe Colomb, très bien renseigné an point de vne des documents, connaissant très bien les faits et les dates; nullement philosophe, nullement penseur, nullement synthétique; surpris sans doute par la sonorité mélodieuse de l'essaim d'idées qu'a fait naître en Espagne la découverte de l'Amérique et ignorant complètement les principes de notre idéal et de notre manière d'écrire, opposés aux siens, considère la méthode et le style espagnols, en désaccord avec son tempérament, comme la conséquence d'une décadence intellectuelle irrémédiable.
Eh bien! moi, je déclare, en présence des manœuvres diplomatiques des Yankees dans la question cubaine, des procédés politiques par eux employés, des résolutions prises et des projets en préparation, que tout cela démontre la décadence intellectuelle du glorieux peuple américain, décadence que nous déplorons, nous tous qui fûmes autrefois ses plus fervents admirateurs et ses plus loyaux amis. Chercher, comme ils Vont fait, à nous faire payer les erreurs et les maladresses de leurs équipages ; à nous rendre responsables de marins recrutés à l'aide de procédés invraisemblables et comparables cà des achats et à des séquestrations d'hommes; à nous faire considérer comme dû à une explosion de dynamite dans les eaux de Cuba, l'éclatement des innombrables matières explosibles placées dans les soutes de leur grand cuirassé, c'est, à mon avis, faire preuve d'un manque complet de sens politique, de sens moral, de sens scientifique et de sens commun.
Un sentiment de prudence, de commisération, une impulsion d'amitié internationale nous défend de mettre en évidence l'indifférence avec laquelle fut accueillie la perle du navire par tout l' étatmajor du Maine, par le haut commandement et les officiers subalternes, lorsqu'ils aperçurent le cuirassé éventré par la dynamite, ou la poudre sans fumée, ou les mille ingrédients exterminateurs renfermés dans ses flancs à leur retour, au milieu des fumées du vin, d'un festin pantagruélique qui avait eu lieu dans la poupe du vapeur Washington.
Le rapport technique dû aux officiers yankees, dit sans scrupule qu'il y a des mines dans la grande baie cubaine. Je n'ai point lu cette information, ni dans son original anglais, ni dans une traduction fidèle et complète; je n'en ai eu connaissance que par des dépêches télégrapliiques; et j'attribue ce qui concerne les mines à une mauvaise traduction. Je ne crois pas, en effet, que leur existence puisse être affirmée par aucune personne véridique douée d'un entendement sain. Mine veut dire une sorte de souterrain creusé sous les eaux de la mer et plein de bombes explosibles que la main d'un criminel ou d'un traître peut faire éclater lorsqu'il le juge à propos. Mais comment pourrait-on ouvrir une mine sous les eaux et y mettre le feu sans qu'il reste, après l'explosion, la moindre trace, si petite soit elle, de sa réelle existence? Toule l'étendue de la baie de Cuba est ouverte largement aux explorateurs afin qu'ils puissent, par l'intermédiaire de leurs plongeurs, faire toutes les recherches qu'ils jugeront nécessaires, et s'ils les ont tentées, elles n'ont donné aucun résultat, ou bien ils ont été tenus absolument
secrets par les Yankees, si verbeux cependant lorsqu'il s'agit d'exposer les moyens de leur impossible défense.
Pour mon compte, je suis persuadé qu'en employant le mot mine, les officiers du Maine ont voulu parler de la torpille. Et bien que matériellement il soit plus facile de placer une torpille que de creuser une mine, je crois cependant que, dans ce cas, la chose est moralement impossible. On ne pouvait pas immerger une torpille sans que les autorités nationales en eussent connaissance ; et les autorités national es, ces chefs, ces gardiens et ces praticiens du port, ne pouvaient pas placer une source de violentes explosions, capables d'entraîner l'extermination et la mort, dans un lieu où leurs propres navires doivent évoluer, où leurs grands cuirassés sont ancrés, où travaillent leurs marins et leurs soldats.
Les torpilles se mettent à l'entrée des ports dès que les guerres ont éclaté; aucun peuple ne s'expose à les faire servir contre soi-même. Et si une torpille avait été placée en ce lieu, cela prouverait, non pas que nous appartenons à une race de criminels comme l'insinuent nos cruels ennemis, mais bien à une race de fous que hante le suicide.
Mais, ce qui est le comble de l'inconscience yankee, les Américains ont proposé, après les innombrables explorations faites par leurs marins, après les nombreuses recherches sous-marines faites par leurs plongeurs, après tant d'études longues et compliquées, ont proposé, dis-je, de faire disparaître totalement, fût-ce à l'aide de la dynamite, les restes du Maine.
Comment? On veut démontrer que le navire a été détruit par un agent venu de l'extérieur, et on prétend supprimer la seule preuve qui puisse l'établir! Les restes dont les déchirures occasionnées par l'explosion avaient une portée tout à fait opposée suivant que leurs éclats étaient dirigés vers l'intérieur ou vers l'extérieur, devraient être conservés; sans quoi, en disparaissant, ils emporteraient avec eux l'unique démonstration irréfutable pouvant établir que les Yankees avaient rédigé un rapport sincère et véritable. C'est pourquoi je suis persuadé que les marins américains démentent par leur demande les trompeuses alléga1 tions produites par leur plume.
Je n'ai jamais vu un seul accusé rendre son accusation personnelle, comme viennent de le faire les marins anglo-saxons, dans leur désir de se disculper de leurs allégations en faisant peser le poids de la faute sur la noble et hospitalière nation espagnole, pour laquelle l'hôte a toujours été un être sacré et divin, qui mérite qu'on lui cède la meilleure place dans la maison et qu'on professe pour lui un véritable culte. Victor Hugo, dans ses divinations de génie, a, dans son immortel Hernani, poussé jusqu'aux suprêmes exagérations de ses sublimes hyperboles cette vertu espagnole qui ressort avec évidence des « romanceros » et du théâtre national espagnol.
Le poète a eu raison : l'hospitalité est notre première vertu, et nous ne pouvions pas l'oublier à l'égard de l'équipage du Maine, placé par sa confiance sous notre propre toit et confié à nos sentiments chevaleresques.
De nombreuses appréciations ont été données avant l'heure au sujet
du rapport; des commentaires innombrables ont précédé sa publication officielle; des controverses sans fin ont été engagées à l'occasion de ses affirmations probables. Mais un souffle glacial a passé sur lui lorsqu'il s'est agi des incertitudes de ses affirmations, et lorsqu'on a vu combien ses jugements étaient dépourvus de fondement.
Le rapport, depuis le commencement jusqu'à la fin, n'est pas une grave accusation lancée contre nous, comme le croyaient les journaux jingoïstes; non, c'est une prolixe disculpation des maladresses américaines. Tandis qu'il décrit la régularité des manœuvres d'un équipage dont l' état-major était absent, cette nuit, à une heure aussi avancée que neuf heures et demie du soir, tandis qu'il déclare qu'il était impossible qu'une explosion intérieure, cause de la terrible catastrophe, se fût produite; tandis qu'il défend ce qu'il est obligé de défendre par égoïsme, une vigilance démentie par les faits, il ne prend en considération, pour établir que l'explosion est due, soit à une cause interne, soit à une cause externe, aucun des phénomènes qui ont suivi le terrible événement, ni le défaut d'ascension d'une colonne d'eau, ni la mort immédiate des poissons se trouvant dans la zone de l'explosion sous-marine; mais il ne nous accuse pas. il ne met aucune responsabilité à notre charge, comme si un remords paralysait la main des commissaires enquêteurs et les empêchait de tirer les conséquences et les corollaires logiques des prémisses de leur rapport.
Aussi, ceux qui s'attendaient à une grave accusation lancée contre notre gouvernement; ceux qui prédisaient, ou la demande d'une indemnité colossale, ou la déclaration immédiate d'une guerre intercontinentale, sont restés bien froids en apprenant les termes du rapport et ont lancé sur les opinions belliqueuses qui régnaient jusqu'à ces derniers jours, comme une brise de paix si profonde que, par un contraste brusque et incompréhensible, les relations troublées entre l'Amérique et l'Espagne, se sont transformées en une douce et harmonieuse idylle.
Ce qu'il y a de plus terrible, c'est l'acte de la Présidence remettant au Parlement un rapport tel que celui dont nous venons de parler et sur le vu duquel, elle aurait dû prendre une décision personnelle au lieu et place de tout autre des pouvoirs publics.
Le grand avantage du Code fondamental américain réside dans la distinction entre les droits multiples du pouvoir exécutif et^ les droits du pouvoir législatif, confondus, au grand détriment de l'État et des peuples, dans les Constitutions européennes modernes. Grâce à cette distinction entre l'exécutif et le législatif, le Président actuel devait agir lui-même, puisque la grandeur et la prospérité de la nation américaine sont n^si^es sur d'aussi solides bases.
L'Amérique n'a pas toujours eu une Constitution aussi sage que celle qu'elle a aujourd'hui. Les auteurs de sa révolution, inexpérimentés comme le sont tous ceux qui passent de la captivité à la liberté, imitèrent la Constitution hollandaise, très avancée, et, comme telle, très anarchique; ce qui l'exposait, pendant des années et des années, à de terribles désordres. Instruits par cette triste expérience et décidés à mettre un prompt remède à leur maux, les Anglo-Saxons d'Amérique réfor-
mèrcnt la première Constitution anarchique, imitée de celle de la Hollande, et instituèrent dans leur République une Constitution presque impériale, lies forte et très solide; avec un pouvoir exécutif bien déterminé ei distinct des Chambres législatives; Constitution durable à cause de sa solidité et établie à l'imitation de la traditionnelle Allemagne.
Aussi, tandis qu'en Europe on ne peut pas nommer un ministre sans l'assentiment des Chambres, parce que les Chambres le renverseraient par des votes de censure, en Amérique, le pouvoir exécutif, pas plus, d'ailleurs, que le pouvoir judiciaire, n'a de comptes à rendre au Congrès, si ce n'est dans les cas déterminés par la loi, d'une manière limitative et concrète.
Le pouvoir inusité concédé aujourd'hui par le Président aux membres des Chambres me paraît d'autant moins digne d'approbation que ces dernières, irresponsables de plein droit, penchent vers la guerre, tandis que le Président, responsable, lui, est partisan de la conciliation et de la paix.
Je ne connais pas d'erreur plus grave que celle qui consiste à confier à des corps nombreux, dans des circonstances critiques, le gouvernement et la direction des peuples. Lorsque les flots de l'Océan s'irritent et se soulèvent, le pilote seul doit être au gouvernail, et non l'équipage tout entier, seul moyen de parer aux tempêtes sous les coups desquelles les navires souffrent et menacent de naufrager. L'exemple de la Convention doit dissuader tout homme d'Etat de céder au caprice des Chambres la direction publique des affaires du pays, et l'engager à la garder pour lui-même, parce que les Chambres ne sont responsables de rien, tandis que les Présidents sont responsables de tout; et, en réalité, je ne connais rien qui conseille mieux la prudence et la douceur qu'une énorme responsabilité.
Les Romains, au milieu de leurs dangers, faisaient abstraction du Sénat, des Comices, du tribun du peuple, et se prononçaient pour la dictature d'un seul, dictature temporaire établie dans l'intérêt et au profit de tous.
Toutes les fois qu'un homme d'État se trouve dans les circonstances où se trouve aujourd'hui Mac-Kinley, il doit se souvenir de la célèbre et monstrueuse Convention française. Il y avait huit cents députés; cent, parmi ces huit cents, voulaient la mort de Louis XVI. et tous les autres y étaient opposés; mais la minorité poussa la majorité à taire ce qui lui paraissait injuste, grâce à des discours exaltés, à des agissements hardis, à des manifestations populaires, incapables d'etîrayer ceux qui prêtèrent l'honneur à la vie, mais de nature à terrifier les multitudes anonymes et irresponsables qui constituent le fond des Assemblées nombreuses et excessives.
Telles sont les raisons qui doivent aujourd'hui déterminer la Présidence à enlever au Sénat et au Congrès la direction des affaires extérieures, pour la prendre elle-même, dans la mesure de ses droits et de son énorme et terrifiante responsabililé.
Quoi qu'il en soit, le rapport relatif au Maine, rapport si redoutable et si redouté de tous, n'a pas donné satisfaction aux espérances belliqueuses du jingoïsme militant des Yankee-.
Faille d'avoir réussi dans ce sens, leurs manœuvres pessimistes et intransigeantes ont pris une autre direction et se sont portées sur les secours accordés par le Congrès saxon aux familles placées dans des villes et des campagnes déterminées, par ordre de nos généraux, et chassées des bois et des chaumières pour qu'elles ne puissent pas prêter leur concours aux insurgés dans leurs actes incendiaires; vrais complices de l'insurrection, dont, en fin de compte, elles sont les victimes propitiatoires.
C'est une chose, certes, bien triste que d'arracher des populations à leur sol et à leurs foyers habituels, à leur pays, auquel elles sont profondément attachées, et de les abandonner aux souffrances insupportables de la faim et de la misère. Nous la déplorons tous et nous cherchons tous à y porter remède. En présence de cette cruelle nécessité, on désespère du progrès humain, et on croit à la durée indéfinie de l'empire de la fatalité sur notre misérable planète. Mais la guerre entraîne après elle des conséquences inévitables, de môme que la peste amène avec elle le microbe, et le microbe, la mort.
Nous demander compte des calamités de la guerre qui tue et extermine d'une manière fatale, sans que personne puisse l'empêcher, c'est comme si nous-mêmes nous demandions compte aujourd'hui au sublime Lincoln on à l'explorateur Grant du bombardement de Richmond.
Il est naturel que nos amis du voisinage veuillent nous secourir au milieu de ces calamités; il est naturel que nous acceptions les secours que l'on nous propose; mais encore faut-il que ces secours ne révèlent pas l'intention de nous humilier et encore moins d'intervenir clans nos affaires, à l'occasion de nos discordes nationales, sur lesquelles l'étranger n'a aucune action à exercer. Est-ce que nous avons réclamé, nous, au sujet de la chasse faite aux nègres américains à l'aide de dogues? Est-ce que nous avons protesté lorsqu'on a horriblement lynché un grand nombre de malheureux hommes, poursuivis par une foule sanguinaire aussi cruelle que le tigre qui dévore les Hindous sur les bords du Gange? Ne sommes-nous pas restés tranquilles lors de l'incendie des forêts où ont péri, au milieu des flammes allumées par les implacables Yankees, d'innombrables Peaux-Rouges, non moins créatures de Dieu que les plus blanches peaux saxonnes?
Une preuve d'amitié, oui, nous l'accueillerions et nous nous en réjouirions : une tentative d'intervention, jamais, quand bien même elle se cacherait et se dissimulerait sous un prétexte d'une bienveillance et d'une humanité trompeuses.
Mais il est évident que les démocrates américains veulent intervenir, à quelque prix que ce soit, dans les affaires intérieures des nations étrangères, qui ne les concernent nullement et qui ne les concerneront jamais tant que sera en vigueur le dogme de la civilisation et de la chrétienté, suivant lequel les peuples ont le droit de se gouverner eux-mêmes et de maintenir l'intégrité de leurs territoires.
Comment ces insensés osent-ils proposer un armistice entre les sublimes troupes nationales et les infâmes et incendiaires insurgés? I m1 pareille proposition ne peut pas être née dans une tête bien orga-
nisée, puisqu'elle équivaut à nous imposer la reconnaissance d'une belligérance officielle avec ces troupes de bandits nomades, toujours prêts à prendre la fuite, qui ne possèdent rien à Cuba, pas même la terre sur laquelle ils marchent.
Et après nous avoir proposé un armistice, proposition par laquelle ils se déclarent les complices des insurgés, chose qui mériterait un juste châtiment, réclamé par la conscience publique, ils nous proposent comme arbitre suprême entre l'insurrection et la loi, le plus criminel de tous les insurgés, l'instigateur de l'infâme révolte, le Président de cette confédération saxonne, notre ennemie, partie et juge dans cet impossible litige. A côté de Mac-Kinley, on peut considérer comme une enfant inofl'ensive Catherine II, la criminelle Pasiphaé, auteur responsable du démembrement et du partage de la Pologne.
Et, dans cet arbitrage, notre ennemi acharné, qui n'est pas un juge impartial, mais bien le bourreau de notre Espagne, proposerait le désarmement de nos fidèles volontaires et l'armement des bandits assassins; il nous demanderait de retirer nos loyales troupes du territoire national, un et inviolable, et de nourrir se- concitoyens; «le reconnaître les grades acquis en sacrifiant et en immolant nos soldats, et de jeter sur leurs mânes récemment descendus dans l'autre monde et sur leurs sépultures ouvertes depuis peu sur les champs de bataille, cettemalédiction que nous ne pouvons pas prononcer sans qu'un déshonneur éternel enveloppe nos noms et sans qu'une tache indélébile s'étende sur notre histoire.
Tous les Espagnols mourront plutôt que de cédera ces infâmes, à ces canailles et despotiques exigences. Ils disent qu'ils bloqueront nos îles : bloquez-les, à la bonne heure; mais vous ne bloquerez jamais notre honneur. Ils disent qu'ils débarqueront leurs troupes: débarquez-les. Nous vous attendons ici, sur les tombeaux de nos ancêtres et sur les autels de notre indépendance. Tenez l'indignation m' étouffe...
Problèmes intercontinentaux. — Infâmes propositions faites par les États-Unis à l'Espagne au sujet de l'abandon progressif de Cuba. — Perplexités et hésitations après les avoir faites. — In*ervention du Pape. — Demande par ce dernier d'un armistice au gouvernement espagnol. — Impossibilité de l'accorder vu ia confusion existant dans l'autorisation américaine donnée au Pape. — Propositions particulières et générales faites aujourd'hui par ce dernier concernant la question cubaine. — Représentations des puissances à notre gouvernement. — Suspension des hostilités. — Protestations de l'opinion publique. — Le principe des Américains est le principe réactionnaire d'intervention, tandis que le principe des Espagnols est le principe démocratique de non-intervention.
— Manifestations contre l'armistice. — Fausses crises ministérielles dans le gouvernement péninsulaire. — Téméraires proclamations du gouvernement insulaire aux Yankees et aux « Mambises ». — Maladresse du parti radical cubain. — Jugement du consul Lee sur les autonomies, provoqué par les autonomistes. — Dernier message scandaleux de Mac-Kinley. — Les Yankees, de citoyens libres, devenus conquérants et pirates. — Le démembrement de la Pologne par les Russes, et le démembrement de l'Espagne par les Américains. — Crime du Président, hypocrisie du Sénat. — Différences de vues entre la Chambre des sénateurs et la Chambre des députés. — Règlement de ces différences par la proposition d'accord conjoint qui autorise l'intervention armée à Cuba.
— Dégénérescence des Anglo-Saxons dans le Nouveau Monde. — Sainteté de notre droit.
— La défense. — Conclusion. — Dernières nouvelles de la politique intérieure et extérieure de l'Espagne.
Nul ne peut se désintéresser dos innombrables questions intercontinentales soulevées à chaque pas. dans le temps et dans l'espace, avec une fréquence regrettable. Alors même que ces questions terribles n'intéresseraient pas au premier chef, comme elles le font, notre patrie et nos foyers, elles devraient nous intéresser quand môme en tant qu'elles peuvent exercer une influence sur la destinée de l'humanité.
Relatons brièvement les faits afin de pouvoir, dans une autre occasion, asseoir sur eux notre jugement. On ne peut douter que le ministre américain ait adressé, au gouvernement espagnol, des propositions insolentes et provocatrices. Suspension des hostilités; arbitrage entre les insurgés et Priât : désignation du Président de la République saxonne comme arbitre suprême; demande d'indemnité pour la perte du Maine; réduction des troupes espagnoles ; assemblées primaires et plébiscites immédiats pour que les Cubains pussent décider eux-mêmes de leur avenir; le tout correspondant à un hypocrite abandon de L'île, les Américains voulant par là que nous, les victimes, nous fussions les auteurs de cette infamie ou, tout au moins, les complices.
L'effet de telles propositions, les unes laites ouvertement, les autres insinuées avec art, fut déplorable au sein du gouvernement national et déciila ce dernier à répondre à ces insolences par un refus radical.
Nous ignorons ce qui s'est passé par la suite, soit dans les conseils de la couronne d'Espagne, soit parmi les ministres de la présidence des
Etats-Unis. Ce qui est certain, c'est que le ministre saxon, après avoir présenté son arrogant ultimatum clans lequel il imposait un bref délai au gouvernement pour revenir sur son refus, adressa une nouvelle lettre dans laquelle il révoquait tout ce qu'il avait pu dire et toul ce qu'il avait pu faire, exprimant son espoir, comme conclusion invraisemblable, que, en raison de la grande amitié qui liait l'Amérique et l'Espagne, on verrait aplanir sans retard toutes les difficultés et surgir une période de paix profonde et durable.
Nul ne pouvait donner l'explication d'une si brusque métamorphose, objet de commentaires si divers pendant toute celle journée, lorsque, le lendemain, on apprit tout à coup une nouvelle que personne n'attendait et qui surprend tout le monde : l'intervention du pape dans la solution du litige hispano-américain. Dans les hautes sphères du gouvernement, si avide, comme cela est naturel, de paix à tout prix, il se trouva une foule de gens qui, abandonnant leurs demeures, se répandirent dans les nues pour annoncer cette singulière nouvelle, à savoir : que le gouvernement Yankee, effrayé par l'arrogance espagnole, avait demandé au pape son intervention morale pour obtenir de nous, d'abord, un armistice préalable entre les factieux et nos soldats, ensuite un arrangement entre l'Amérique et l'Espagne pour arriver à une pacification générale définitive.
.Nos ministériels ne manquaient pas d'arguments pour expliquer leur optimisme extraordinaire. L'ambassade espagnole du Vatican est occupée par un vieux diplomate, M. Merry del Val, initié à tous les secrets des dieux. Grand ami de la reine Christine, confident du pape Léon XIII, père d'un jeune secrétaire auquel Sa Sainteté accorde son affection paternelle, tout en Je comblant de bienfaits; partisan très décidé de la société et de la faction papale radicale, M. Merry, je le répète, est au courant de tous les secrets.
Et, comme il connaît tous les secrets, il ne pouvait pas se tromper en disant — et il le disait en toutes lettres — que Mac-Kinley avait eu recours personnellement au pape par l'intermédiaire de l'évèque de Saint-Paul, si estimé au Vatican. Et cet appel à l'intervention pontificale avait pour but, grâce à l'autorité et au pouvoir moral du saintpère, d'arriver, d'abord à l'armistice destiné à préparer la trêve, et ensuite à l'arrangement définitif que doit suivre la pacification.
Chose surprenante! Lorsque l'Amérique apprit ce qui se disait en Espagne, elle se défendit vivement d'avoir jamais demandé à personne, et surtout au pape, d'intervenir effectivement dans le conflit hispano-américain. Lorsqu'on sut cela dans le monde ministériel, on en fut très contrarié, et d'un optimisme exagéré on tomba dans un pessimisme des plus cruels.
Cela ne doit pas étonner. Le gouvernement espagnol, en prenant connaissance des propositions du pape, non seulement accueillit avec plaisir cette notification, mais encore accepta humblement la médiation pontificale, bien que celle-ci eût été réclamée par notre plus implacable et notre plus cruel ennemi, le Président de la République saxonne. Mais lorsque l'appel au pape fut démenti, et démenti par les Yankees, il ne
resta cl "autre ressource à notre gouvernement que de demander des éclaircissements à notre ambassadeur concernant cette affaire. Et ces éclaircissements ne produisirent d'autre résultat que de faire déclarer personnellement par le souverain pontife, qu*il était intervenu de sa propre autorité et qu'il n'avait agi pour le compte ni sur la demande de personne.
Qu'on s'imagine combien fut décontenancé notre gouvernement en se voyant ainsi berné. Son étonnement ne fit qu'augmenter en voyant avec quelle insistance Léon XIII soutenait avoir agi de sa propre initiative, en demandant l'armistice d'abord, et le règlement définitif de la question ensuite.
Le parti espagnol aujourd'hui au pouvoir ne pouvait pas accepter cela. Aussi tant qu'il crut que l'intervention du pape avait été demandée par notre adversaire, il se soumit à tout; mais lorsqu'il sut que la médiation n'avait nullement été réclamée par notre ennemi, il cessa d'écouter les propositions, de Léon XIII et résolut de refuser l'armistice, d'abord, et le règlement définitif ensuite.
11 v a sous cette intervention du pape des mystères nombreux que l'on doit connaître. Je n'avance rien que ne sache Madrid tout entier en disant que la Reine a essayé, pour son propre compte et à ses risques et périls, parfois même sans en rendre compte à ses ministres et sans solliciter leurs conseils, de régler la question cubaine dans le concert des diplomates et auprès des divers gouvernements de notre ancien monde.
Bien que cette intervention toute personnelle de Sa Majesté dans des affaires aussi graves que nos relations avec l'étranger, ne me paraisse ni constitutionnelle, ni même prudente, je comprends néanmoins que les gouvernements et les ambassadeurs européens aient répondu aux demandes d'une reine intelligente et vertueuse, veuve désolée, inspirant l'intérêt et la compassion générale, mère d'enfants qui, même aux veux des républicains les plus endurcis, apparaissent comme de petit- auges aimables et innocents. Tous les monarques de l'Europe ont accueilli la supplique de Marie-Christine; mais leur réponse a été toute de courtoisie, sans fond réel, quoique pleine de déférence et inspirée par le plus vif intérêt.
Toutefois, aucun de ces pouvoirs publics n'était tenu à autant de déférence que le pouvoir pontifical; et étant donné le caractère universel du saint-siège et le caractère tout particulier de Léon XIII, la médiation de ce dernier, médiation raisonnable ou non, acceptable ou non. devait être accueillie tout d'abord avec empressement, réveillant de trompeuses espérances parmi les partisans résolus d'une paix rapide. Mai- à ci'- espérances a succédé une cruelle désillusion; et cette désillusion nous explique l'intervention des ambassadeurs européens dans le problème de Cuba.
Le pape suit celte affaire avec un intérêt extraordinaire : car il est, à la fois, sollicité par des raisons de politique universelle et par des raisons d'ordre purement familier, des raisons domestiques.
Un de ses neveux, homme loyal et estimé, le chevalier Pecci, est marié à une jeune havanaise de grande beauté, appartenant à une puis-
santé famille cubaine, ayant de nombreux intérêts dans l'ile dévastée. Et cette particularité, non seulement influe beaucoup sur les déterminations du pape touchant Cuba, mais elle lui permet surtout d'avoir des nouvelles et des données d'une utilité très appréciable, en ce qui touche la réalisation immédiate de la médiation due à son initiative.
A ces raisons domestiques, viennent se joindre une foule de raisons d'ordre publie. Les catholiques sont seulement au nombre de huit millions en Amérique, tandis que les luthériens comptent soixante-douze millions de membres. Malgré cela, le souverain pontife apprécie beaucoup les églises américaines, qui naissent spontanément comme des plantes, au milieu de cette société, et s'y maintiennent florissantes, grâce à la riche nutrition qui leur vient des abondantes souscriptions dues à la charité et à la dévotion populaires. Les évêques orthodoxes américains ont autant d'intérêt que les autres évêques de cette République, au maintien de la paix cubaine. Aussi, tandis que le clergé protestant demande à Dieu cette paix dans ses prières, le clergé catholique la demande aussi à Dieu, et ensuite au pape dans ses sollicitations officieuses.
Cela dit, je dois ajouter, d'après des nouvelles personnelles tout à fait dignes de foi — chose qu'ignore, d'une manière générale, le peuple espagnol — que le pape, dans celte affaire, ne donne pas droit sur tous les points aux Espagnols, comme le croit, sans fondement, une partie considérable de notre Espagne.
Yoilà pourquoi je suis si ennemi de l'intervention pontificale : je vois là un piège tendu par le gouvernement américain à la religieuse Espagne. C'est pour cela que, tandis que tous se réjouissaient en voyant le pape entrer en scène, je souffrais, demeurant soucieux.
Franchement, bien que la tentative d'intervention personnelle entreprise par Léon XIII, n'ait pas produit d'autre effet que de faire intervenir l'Europe, elle m'afflige, et elle m'afflige beaucoup, parce que je considère cette dernière intervention comme inutile, si toutefois elle n'est pas dangereuse et préjudiciable à nos intérêts. Dans toutes les affaires politiques, surtout lorsque ces affaires touchent à la guerre, il est nécessaire de se placer sur un terrain solide et inexpugnable et de ne pas en sortir, alors même qu'on sera assiégé, de peur de tomber sous la domination des assiégeants. Notre principe, le principe espagnol par excellence, celui qui nous sert de citadelle et nous permet d'assaillir nos ennemis les Yankees, ce principe, à nous qui avons tout le bon droit de notre côté, c'est le principe de non-intervention.
Et si nous avons laissé intervenir les puissances dans le conflit hispano-américain, quel prétexte invoquerons-nous pour repousser les malveillantes interventions proposées par les aveugles et intransigeants Yankees? Ainsi, la première intervention des gouvernements européens nous a valu déjà une grande crise, causée par l'invraisemblable armistice, impopulaire au dernier des points, parmi les Espagnols dignes et honnêtes. Nous ne pouvons pas admettre que l'on traite CuIki comme si Cuba était une simple Crète, ni qu'on traite l'Espagne comme si l'Espagne était une simple Turquie d'Occident.
Dans ce conllit, nous voulons, sans l'aire appel à personne, nous sauver nous-mêmes à l'aide de nos propres forces et de nos propres moyens; et nous y arriverons, caries héros n'ont pas disparu de notre terre: car le Dieu n'est pas mort qui nous conduisit autrefois des Pyrénées aux Antilles, au milieu de nos épopées nationales.
L'Espagne a pris ses résolutions suprêmes. Victime de brutaux attentats, dirigés avec une cruelle perfidie, sans réserves et sans se cacher, par le gouvernement d'Amérique, contre l'intégrité de notre territoire; en butte à de viles calomnies qui n'ont jamais été lancées d'aucune tribune du monde civilisé contre aucun peuple; en proie à une conjuration de honteux pirates, essayant de faire des affaires à la Savo et à la Jameson, exploitant les passions malsaines et les colères contenues des Mambises, auteurs responsables d'une guerre civile aussi inopportune qu'injuste, notre patrie, forte et unie, n'a pas perdu un seul instant sa sérénité ; et, sans accuser personne, sans se joindre à personne, invoquant la raison et le droit qui sont pour elle, elle repoussera la force par la force, et à une infâme agression,, elle répondra par une héroïque défense.
Dans cette sublime attitude, elle ne pouvait avoir qu'à souffrir de l'armistice inattendu, demandé par les puissances, et accordé bien à tort par notre gouvernement.
Il faut être aveugle pour ne pas voir que les insurgés sont à bout de forces et que la guerre est à peu près terminée. Un personnage, absolument étranger aux questions politiques, mais qui connaît File aussi bien que qui que ce soit, grand propriétaire et grand industriel, m'avise, dans des lettres particulières non destinées à la publicité, que la guerre est complètement terminée dans la partie occidentale de l'île; il ajoute que la pacification de la partie occidentale, où Calixto Garcia devra nécessairement succomber, sous l'effort de la supériorité et delà valeur de notre armée, n'est plus qu'une affaire de temps et qu'elle sera la conséquence immédiate d'une battue bien organisée par les troupes qui se trouvent là, et d'une police rurale bien faite.
Etant données ces circonstances, il est sûr que nous devions être mécontents et que l'opinion publique devait être stupéfiée de cet armistice peu attendu.
Tout d'abord, le Président de la République saxonne l'a demandé indirectement, après nous avoir insultés dans son nouveau message. Mais il suffit que quelque chose soit proposé par ce Président, homme sans volonté et sans conscience, imitateur des tyranneaux de la Renaissance, chef de brigands et de pirates, ne visant qu'à ensanglanter [la [mer et la terre; il suffit, dis-je, que cet homme propose quelque chose|fpour que notre lière Espagne le repousse avec une juste indignation.
Plus lard, l'armistice fut également proposé par le Souverain Ponlifc agissanl de sa propre autorité. Mais, bien que le Souverain Pontife soi! tout le contraire de Mac-Kinley, — un sage et un saint, — nous ne pùnn - | ,- accueillir sa proposition, parce que nous en étions empêchés parle culte que nous professions pour le caractère sacré de nos droit-.
El, après tout et surtout, une considération d'une importance considérable nous arrête ici : c'est que les interventions, d'où qu'elles viennent, ayant pour objet les affaires intérieures, paraissent odieuses à notre pays. Et cependant, c'est en vertu d'une intervention qu'on arrivait, malgré tout, à accorder, à la fin, l'armistice.
Il est hors de doute pourtant que nos ennemis, dans leurs retraites, ne pourront jamais avoir avec l'Espagne d'autres relations que celles qui résulteront du cbàliment infligé à leur criminelle insurrection. Soulevés, bien qu'on leur ait accordé, dans de progressives réformes, le droit de se gouverner eux-mêmes; auteurs responsables de notre dépopulation et de notre ruine ; dynamiteurs méritant les peines infligées par tous les peuples civilisés à ceux qui se sont rendus coupables d'explosions anarchistes; incendiaires et assassins qui portent la torche dans une main et le coutelas dans l'autre, on ne peut nullement leur reconnaître la qualité de belligérants, du moment que, par leurs œuvres horribles d'extermination, ils se sont mis en dehors du droit des gens, qui protège les actions légitimement accomplies.
Au fond, l'armistice n'est que la reconnaissance indirecte de la qualité de belligérants chez les insurgés, qualité que ne leur reconnaîtront jamais les codes proclamés par les sciences modernes et exerçant leur influence jusque sur les erreurs et les crimes de la guerre.
Aussi le mécontentement fut-il général lorsqu'on apprit que l'armistice avait été proclamé. Nul ne voulait y croire, parce que tous le regardaient comme une grosse faute, tenant compte surtout qu'il était accordé au moment où approchait la mauvaise saison, au moment même où il convenait de profiter des derniers jours de beau temps.
En dehors de celte raison suffisante pour expliquer le mécontentement, il en existait d'autres non moins importantes et non moins valables. C'est ainsi que nous nous demandions, les uns aux autres, si les insurgés accepteraient, ou non, la trêve; et si, après l'avoir acceptée, ils considéreraient, ou non, notre subite générosité comme une marque de faiblesse envers leur cause et comme une servile complaisance à leur égard.
Aujourd'hui, on ne peut plus rien concéder, ni à la brousse, ni au Capitole. foyers tous les deux de la criminelle insurrection. Après l'accueil fait, de part et d'autre, à des concessions aussi importantes que le gouvernement autonome, les Cortès insulaires, la liberté des « reconcentrados . il n'y a plus de propositions à adresser, ni aux Yankees, ni aux Mambises, infâmes factieux soulevés contre le droit naturel et le droit public. Tout ce qu'il convient de faire doit être effectué, non dans le but de plaire à nos implacables ennemis, mais dans notre propre intérêt, dans notre propre utilité, dans le dessein de servir notre Patrie. L'opinion que se forma de l'armistice le sentiment public, descendit bientôt dans la rue; et on vit se produire des manifestations publiques, qui exercèrent une très grande influence sur les décisions ultérieur car elles n'avaient pas été falsifiées par les meneurs politiques dans le but de les détourner de leur véritable objet et de les faire servir dans l'intérêt de leurs menées personnelle- et de leur- préjugés. La présence
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de conservateurs, de carlistes, de républicains notoires donna à ta manifestation son véritable caractère de spontanéité et toute sa force ; car, en présence des intérêts universels de la Patrie, l'intérêt de parti et le préjugé de secte doivent se taire.
Ce mécontentement eut son écho jusque dans les hautes sphères du gouvernement: ce qui est très logique. Et les amateurs de nouvelles commencèrent à annoncer une crise ministérielle, causée par des dissidences entre les Ministres. A les en croire, les Ministres de la guerre, de la marine, de Fomento, ce dernier ministère occupé par un homme éminent et courageux, M. Xiquena, s'opposaient à l'armistice, tandis que les autres membres du Cabinet y étaient favorables.
En réalité, cette crise ne se produisit pas. Le ministère, en présence du bon vouloir solennel des puissances, d'actes aussi graves que l'intervention du Pape, ne crut pas avoir le droit de se diviser, et il le crut avec raison. Aussi s'occupa-t-il activement de la pénible trêve. A ma connaissance, depuis la constitution du gouvernement jusqu'à ce jour, deux crises ministérielles ont failli éclater; mais elles ont été sagement conjurées toutes deux au moment où elles allaient devenir publiques. La première eut pour cause les projets tendant à valider la loi des secours à accorder aux compagnies de chemin de fer, loi qui a été votée depuis deux années par la Chambre sénatoriale ; la seconde fut due à ce qu'on avait attribué injustement au Ministre d'outre-mer l'inspiration de deux documents aussi téméraires que ceux adressés par le gouvernement insulaire, l'un au Capitole, l'autre à la brousse.
Aux yeux des Ministres ci-dessus cités, on parlait de telle sorte de la Patrie dans l'une et l'autre de ces proclamations, on faisait aux insurgés des offres si scandaleuses, qu'on ne pouvait pas tolérer qu'un ministre national eût collaboré à la rédaction de ces deux documents, plus honteux certes que conscients et malveillants. Mais M. Moret, ayant pu établir sa non-intervention dans cette affaire, la crise fut conjurée; et, aujourd'hui, notre gouvernement est entièrement d'accord soit dans ses pensées, soit dans ses dispositions fondamentales.
Le< Ministres avaient à coup sûr raison de s'alarmer; les dissidences ne pouvaient qu'éclater à la suite des proclamations du gouvernement cubain, qui devaient nécessairement déplaire à notre Patrie.
Les partis avancés ne peuvent pas croire à la vérité de cet axiome, suivant lequel la liberté s'acquiert plus facilement qu'elle ne se conserve. L'acquisition d'un bien aussi précieux peut être due à un effort héroïque d'un jour, à l'intervention subite et momentanée de quelque circonstance fortuite; mais sa conservation provient toujours d'une intelligence et d'une volonté collectives, possibles seulement chez les peuples mûrs pour se gouverner eux-mêmes, souverains dans toute l'extension et la plénitude de leur droit.
Pùen ne prouve tant l'impossibilité où l'on est de se gouverner soimême, que l'intransigeance dans les caractères, l'exagération politique dans les programmes, l'animosité existant entre les partis qui sont au pouvoir.
El comme Cuba ne montre pas d'autres aptitudes à se gouverner
elle-même que celles qu'elle a déployées dans les six mois qui viennent de s'écouler, on aura beau lui concéder sur le papier toutes les autonomies que l'on voudra, en réalité et pratiquement, elle n'en aura aucune. Je considère comme peu aptes au gouvernement les deux partis militants, sans exclure ni l'un ni l'autre, tous ]es deux aussi peu pondérés et aussi violents l'un que l'autre, également amis du pouvoir et ennemis du droit.
J'accuse le parti conservateur d'avoir produit la manifestation dont les violences ont alarmé le gouvernement américain et nous ont valu la triste visite du « Maine ». Elle ne peut pas se gouverner elle-même, ni gouverner sa patrie, une fraction politique qui, dès qu'elle est au pouvoir, n'a rien de plus pressé que de manifester son ressentiment et sa haine contre ses ennemis, sans se demander si ces manifestations ne sont pas de nature à compliquer, dans une plus ou moins grande mesure, les maladies mortelles auxquelles succombe la malheureuse île. Le parti constitutionnel, s'il se laisse entraîner par de telles impatiences et de tels mobiles, ne méritera pas le nom de conservateur et ne pourra jamais gouverner Cuba avec profit.
Le jugement que je porte sur le parti autonomiste, est le même. Lorsque les journaux m'ont rapporté que la droite, dans ce parti, faisait cause commune avec les radicaux et les intransigeants, je l'ai déclarée incapable d'être à la tête d'un gouvernement libre, qui exige tant de circonspection et a besoin de tant de respect.
Bientôt le congrès politique où prévalurent tristement les radicaux grâce à la complicité scandaleuse des réformistes, combla la mesure, presque comble déjà, de ma douleur, et me fit croire que la fraction autonomiste cubaine appartient aux partis combattants et ne peut appartenir, si elle ne se transforme pas considérablement, aux partis gouvernants. Quiconque a obtenu, par miracle, une constitution politique aussi libérale et aussi large que celle qui a été accordée par le gouvernement espagnol, et, après l'avoir reçue, ne met pas tous ses soins à la conserver, mais bien cherche à la modifier immédiatement, prouve qu'il ne connaît pas la valeur des réformes progressives. Et la société qui méconnaît, par ignorance ou aveuglement, la valeur des réformes progressives, peut être comparée à la personne qui ne connaît pas la valeur de l'argent, qui se ruine et se perd irrémissiblement.
Dire qu'un Code fondamental largement conçu a besoin d'additions nouvelles; proposer de le réformer lorsqu'on n'a pas eu encore le temps d'apprécier sa valeur; qualifier les mambises de coopérateurs du droit, les mambises qui ont empêché et déshonoré son triomphe; mettre autant de réserves dans les communications avec les Américains qu'avec les insurgés; flatter les uns et les autres, qui méritent exclusivement des censures morales et des peines matérielles, tout cela me paraît tendre à démontrer que les autonomistes ne garderont pas les fruits de leurs revendications, parce qu'ils ne savent pas les appréciera leur juste valeur, ni les défendre avec résolution et conscience. Mais s'ils ont commis le péché, ils font la pénitence. La représentation diplomatique ou consulaire des États-Unis à La
Havane a été confiée à un homme peu sérieux et ne respectant rien, incapable de comprendre les avantages des relations courtoises qui existent habituellement entre les peuples et les gouvernements amis: à un homme qui a donné à sa mission un caractère mercantile et politique, comme s'il était le délégué de conquérants sur une terre conquise. Cet homme violent et brutal, n'ayant d'autre loi que les instincts animaux de ses convoitises yankees, porte un nom, Lee, que la conscience humaine a placé parmi les plus odieux, parmi ceux des plus cruels bandits qu'évoque l'histoire, puisqu'il rappelle l'esclavage, la traite, les chasses dans lesquelles des dogues déchiraient de leurs dents les nègres en fuite, le patriciat négrier, le commerce de la chair humaine, le fractionnement et la destruction de sa patrie. Car, c'est là tout ce que voulaient les impitoyables armées du Sud, savamment dirigées par ce général, père ou oncle du consul, par Lee, réminiscence, de nos jours, des anciens généraux romains, défenseurs de l'horrible esclavage classique et bourreaux du martyr Spartacus.
Cet homme, appartenant à une famille qui a fait de si incroyables et de si merveilleux efforts pour maintenir les nègres en esclavage dansle monde américain, a la singulière audace, audace dévergondée, de qualifier de véritable despote la génération espagnole, heureuse d'avoir aboli la traite, d'avoir fermé les bazars où les personnes étaient cotées comme des choses, d'avoir mis fin à l'esclavage, alors que lui-môme devrait avoir comme armes un fouet dégouttant de sang, un faisceau d'os brisés, un chevalet recouvert de filaments de chair : car le négrier a été dans la société ce qu'est dans la nature le tigre ou le chacal.
Eh bien ! cet homme, ennemi-né des Espagnols et protecteur en titre des insurgés; mêlé à toutes les conjurations yankees ourdies pour nous dépouiller de Cuba, de même que les brigands dépouillent leurs victimes de leurs objets précieux; auteur de rapports ressemblant à des libelles; si partisan de la guerre qu'il a répandu en Amérique la fable suivant laquelle nous aurions délibérément et volontairement causé la catastrophe du « Maine » en faisant usage, d'après lui, d'un courant électrique réunissant les murs du Morro à la quille du navire ; cet homme soutient, en thèse, que toute réconciliation est absolument imposible entre l'île et la péninsule, thèse de tous points absurde et sans fondement.
Pour défendre une pareille opinion, il met à profit les observations personnelles qu'il a faites à Cuba. Et ces observations personnelles lui ont enseigné que le régime autonomiste, qui est le seul lien qui unisse encore l'Espagne à Cuba, n'a aucun partisan, parce que, toujours suivant lui, il n'y a dans file que des partisans de la vieille domination espagnole, ou des partisans de l'inévitable annexion à l'Amérique.
Et ce sont les autonomistes eux-mêmes qui lui ont permis de soutenir cette thèse, les autonomistes qui, après avoir reçu une constitution libérale, conforme aux inspirations de leur esprit et de leur idéal, ne la mettent pas au-dessus de tout comme les Musulmans, le Koran, et les Juifs, la Bible, mais bien la considèrent comme susceptible d'être réformée immédiatement, ce qui équivaut à la déclarer imparfaite.
LA POLITIQUE EUROPÉENNE s7
Et de là, il conclut qu'il n'existe pas d'autonomistes, ou que, s'il en existe, ils se trouvent sous le drapeau de la séparation, prêts à accepter encore la terrible amertume engendrée par les horreurs de la guerre.
Le fait par les autonomistes de no pas soutenir la Constitution autonomiste telle qu'elle est et le gouvernement autonome tel qu'il est, équivaut à un véritable suicide.
Le message de Mac-Kinley s'est inspiré de cette croyance fausse et trompeuse que toute transaction est impossible entre notre colonie et l'Espagne, parce que le nouveau Code fondamental de l'Ile ne donne pas satisfaction à ceux qui l'ont demandé avec instance et l'ont obtenu à litre de faveur de la nation espagnole.
Scandaleux a été le premier message de Mac-Kinlev; plus scandaleux encore a été le second.
On ne peut pas tolérer la terrible coutume yankee, coutume absurde et invraisemblable, qui consiste à placer une chaire sous la coupole du Capitole et, de là, à donner des leçons pédantesques à des gens qui n'en ont jamais eu besoin, et à infliger des censures juridiques aux étrangers, comme si les Américains exerçaient sur ces derniers une juridiction légitime ou simplement naturelle. Celte coutume incrovable se complique encore des brusqueries du style américain dont les expressions méconnaissent toute circonspection et sont dépourvues de toutes les atténuations qui peuvent adoucir ce que les jugements ont de trop sévère.
Combien ne se plaindrait-il pas, Mac-Kinley, si du haut de quelque tribune européenne, on critiquait la corruption administrative des Etats saxons, la vente et l'achat des charges dans la municipalité de New-York, la subornation des sénateurs et toutes les défaillances enfin de ce gouvernement souillé de toutes parts d'une horrible immoralité?
Mais les phrases et le style ne sont rien à côté des théories incendiaires soutenues dans son message par l'aveugle et insensé président. Jamais les conquérants les plus terribles, en y comprenant Tamerlan lui-même, n'ont parlé de la conquête avec le cynisme déployé par Mac-Kinley, dans son message, en demandant la perpétration d'un crime aussi énorme que son intervention armée sur notre territoire national.
Le principe d'intervention est contraire à tous les principes politiques modernes et signifie un mouvement de recul de la démocratie universelle, qui tombe du domaine du droit dans l'enfer de la guerre.
Les anciens despotes intervenaient partout où les attiraient naturellement leur intérêt et leurs goûts, mus qu'ils étaient par leur arbitraire volonté, sans respect aucun pour le droit, nié et méconnu. Les ducs de Savoie intervenaient dans Jes affaires de la sévère Genève: les ducs d'Autricbe intervenaient dans les cantons helvétiques; les empereurs d'Allemagne, dans les cités italiennes; les despotes de la Sainte- Alliance, à Milan et à Venise; Napoléon III à Rome, pour y soutenir Je despotisme théocralique. Et tous ont opprimé la démocratie et mis des entraves à la liberté.
Le principe d'intervention apparaît aujourd'hui dans l'histoire
comme un principe propre du vieux despotisme des rois absolus. Mais depuis que les nations se sont constituées sous forme d'entités supérieures, ayant une personnalité propre, pour faire respecter, au dedans, le droit de tous les citoyens, et, au dehors, la sainte indépendance nationale, le principe d'intervention est un principe en contradiction avec la constitution des démocraties modernes et marque un retour en arrière vers l'époque des combats perpétuels, vers les temps de la féodalité, basée sur la conquête et sur la guerre.
Nul n'aurait cru, à la fin du siècle dernier, lorsque Washington fondait la grande république modèle, émanée du pur christianisme, et lorsque Franklin arrachait la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans, que leur grand peuple dégénérerait en peu d'années, au point de ne plus apparaître aux yeux du monde que comme un peuple de conquérants et de pirates.
On voit se reproduire aujourd'hui la plus profonde injustice qu'enregistre l'histoire; on voit l'Amérique du Nord se rendre coupable de la même noire infamie commise par le nord de l'Europe sur la malheureuse Pologne; avec cette différence toutefois que, si toutes les deux furent également criminelles, la seconde fut moins honteuse, caries principes anciens et les traditions monarchiques d'ordre moral y dominaient, tandis qu'aujourd'hui, dans la seconde, le caractère dominant c'est la rapacité de syndicats de voleurs, tirant profit de nos infortunes, de nos violents massacres et de notre perte prochaine.
Il faut remonter jusqu'à l'année 92 du siècle passé, pour trouver, après le partage de la Pologne, un fait analogue à celui que préparent les Etats-Unis dans les antres immondes de leurs Bourses corrompues et dans les marchés scandaleux de leurs infâmes intérêts. A la façon de l'empereur d'Autriche, François Ier; à la façon du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume; à la façon de Catherine, à Saint-Pétersbourg; à la façon de tous les despotes qui intervinrent en France pour renverser une grande république, on voit intervenir aujourd'hui un peuple libre pour détruire une grande nation.
Tout ce que nous avons dit de ceux qui envahirent l'Argonne, de ceux qui mordirent la poussière à Yalmy au son de la Marseillaise, chantée par les armées républicaines semblables aux légions helléniques, peut se dire de ces quatre-vingts millions de despotes que nous considérions, hier encore, comme des citoyens libres et qui aujourd'hui se lancent, comme de voraces requins, à travers les eaux de la mer pour les rougir de sang humain et noyer dans cet océan de sang une glorieuse nation.
Leurs agissements sont si contraires à l'honneur que, le Président ayant cédé ses prérogatives et ses droits propres aux Chambres, celles-ci no savent que faire et sont embarrassées pour donner une apparence do raison à leurs projets de conquête et à leurs velléités unorrières.
Le Président no s'arrête aujourd'hui devant aucune considération d'aucun genre, comme si le successeur de Washington, dans la cité du Potomac, »''tait maintenant ce que furent dans l'antiquité Cyrus et Darius
dans la cité de l'Euphrate; et il propose « babyloniquemenf » la conquête, parce qu'elle plaît à ce tyran, conquête qu'il entrevoit dans ses rêves comparables, malgré la vulgarité de sa prose, non pour des raisons apocalyptiques, mais à cause de leur caractère criminel, aux rêves de Balthazar et de Sardanapale.
Mais le Sénat, plus machiavélique, corps dirigé par le honteux syndicat mercantile que fait agir le désir de voir s'élever le taux des bons cubains, redoutant l'issue de l'horrible entreprise, si l'on pousse plus loin les choses, maudit la conquête proposée par le Président, et formule un vote favorable à l'indépendance de Cuba. Le motif de cette manifestation de douceur saute aux yeux de tout le monde; car la pénétration du législateur américain a beaucoup à envier à la pénétration florentine, et laisse une réputation, non de finesse et de diplomatie, mais bien de brutale et incroyable violence.
Si, là-bas, dans la brousse, les Mambises arrivent à apprendre ce que disent les sénateurs sous les voûtes du Capitole; s'ils savent qu'il est question d'une chose aussi terrible que leur annexion inévitable par les Yankees, ils seront capables de retourner vers nous et, dans leur amour de l'indépendance, de se réconcilier avec leur mère, l'Espagne.
Et tandis que les sénateurs américains se livraient à ces réflexions, ils reconnurent la République cubaine, ordonnèrent au Président d'intervenir en sa faveur même à l'aide des armes, après qu'ils l'eurent reconnue. C'est pourquoi la tragédie qui, d'après le Président, devait avoir deux actes, guerre et annexion, en aura trois, guerre désintéressée, indépendance impossible, annexion définitive. Et les Cubains, sans que personne y puisse rien, auront été les victimes des nègres, seront les victimes des Yankees et ne seront jamais indépendants.
Le Congrès n'a pas fait preuve de plus de scrupules. Il a secondé le Président afin de lui permettre d'accomplir sa conquête.
Dans ses relations avec le Président, la Chambre populaire paraît plus respectueuse que la Chambre sénatoriale. L'une ordonne l'intervention, l'autre la conseille. Cependant, tout le monde dit que la Chambre des députés est plus hostile à la Présidence que ne l'est la Chambre des sénateurs. La première est certainement, dans la forme, plus respectueuse que la seconde, et, au fond, a un programme plus en harmonie avec celui du Président.
Le Sénat veut que l'armée débarque à Cuba, qu'elle recherche les rebelles, qu'elle pénètre clans la brousse, et, prenant par la main Calixto Garcia et Maxime Gomez, les place à la tète du gouvernement civil et militaire de l'île, en les chargeant, d'abord, de débarrasser cette dernière du joug espagnol, et, ensuite, de la gouverner pendant un certain temps. Mais, pour atteindre ce but, il faudra que le gouvernement yankee choisisse entre les deux termes du dilemme suivant : ou y installer une intervention militaire durable, ou abandonner les indépendants à leurs propres forces et les laisser écraser par les races noires, si opprimées par ces amis de la liberté, tous négriers et tous esclavagistes.
Le Congrès professe, en majorité, les opinions de Mac-Kinley, for-
tifiées par celles de Lee. Le Congrès croit que, ni les autonomistes, ni encore moins les indépendants, ne sont en nombre suffisant pour défendre, soit un léger rapport politique avec l'Espagne, c'est-à-dire l'autonomie, soit une dangereuse séparation, c'est-à-dire l'indépendance. Et comme, d'après le Congrès, il existe exclusivement dans l'île, soit des partisans des Espagnols, soit des partisans des Yankees, ces derniers espèrent, lorsque F Espagne sera vaincue, s'approprier les domaines de ce précieux joyau qu'on se dispute en ce moment dans de terribles conflits.
La Chambre des sénateurs est présidée par un flibustier impénitent qui laisse les sénateurs libres de parler et d'agir contre l'Espagne, autant et aussi longtemps que cela leur convient. La Chambre populaire, au contraire, est présidée par un homme d'Etat consommé, par un homme sensé nommé Reed, qui ne veut ni guerre avec l'Espagne, ni conquêtes sur le territoire espagnol, et lutte sagement contre les exaltés, afin de ne pas en arriver aux résolutions extrêmes qui se préparent contre nous. Et il est bien un peu cause de la différence qui existe entre les propositions du Congrès et les propositions du Sénat ; par cette différence dans la résolution suprême, il a été possible de renvoyer à plus tard la date de la catastrophe qui se serait, sans cela, produite immédiatement.
Ce qu'il y a de certain, c'est que les discussions durent encore ; c'est que les mêmes opinions se répètent et se reproduisent à chaque instant; c'est que les Commissions mixles agissent et se démêlent, sans qu'on ait trouvé, dans le courant de ces jours derniers, la formule définitive, sans qu'on ait pu faire éclater l'abominable conflit.
Les membres qui composent les Commissions mixtes, destinées à mettre d'accord les deux Chambres, sont désignées par leurs présidents respectifs ; et bien que ces derniers aient choisi leurs représentants de manière à arriver à une entente, l'accord ne s'était pas encore fait à la date du 19 avril, malgré le laps de temps qui s'est écoulé depuis le moment où a été lu le message présidentiel et où ont été notifiées au pouvoir législatif, les propositions de solution immédiate imaginées par le pouvoir exécutif suprême.
Ces lenteurs font croire à beaucoup qu'il s'agit de conjurer ainsi la guerre ; mais, pour mon compte, je suis persuadé qu'elles ont pour but de gagner du temps afin de permettre de mieux se préparer à la terrible intervention que nul ne repousse dans ces asiles d'aliénés qu'on appelle les deux Chambres du Parlement américain.
Nous nous acquittons ici d'une dette de véritable gratitude et nous accomplissons un devoir moral incontestable, en remerciant M. Reed de tout ce qu'il a fait en notre faveur avec une suprême habileté, et en remerciant également M. Welington d'avoir parlé dans notre intérêt avec une chaleureuse éloquence.
Oh ! ;iprès avoir contribué nous-mêmes, dans une large mesure, à fonder la république saxonne et à constituer les Etats-Unis, ne voilàt-il pas que ces terribles Saxons veulent expulser la race espagnole, non seulement du Nouveau Monde, notre création, mais encore du
monde entier auquel nous avons rendu de si grands services par nos inventions et nos découvertes, en parcourant toutes les mers sur les quilles de nos navires et en révélant à l'Europe, dés le Moyen âge, les parties encore inconnues de notre planète? Pour savoir tout ce que nous avons fait en faveur de ces Antilles, dont on veut maintenant nous expulser, il suffit de rappeler ce qu'étaient ces archipels au momenl où ils ont élé découverts par l'Espagne au xv° siècle, et ce qu'ils sont maintenant après que l'Espagne les a eu civilisés : de pauvres cabanes alors, et non de belles villes comme maintenant; des pirogues taillées dans des troncs d'arbres et non de grands navires; la guerre pour toute industrie et, sur bien des points, l'incroyable anthropophagie; des sauvages et non des citoyens; des plumes multicolores pour tout vêtement et de petites pierres grossières pour tout ornement; ni pain ni vin; pas de chevaux, facilitant les communications; pas de bœufs si utiles à la vie des peuples ; le fétiche pour tout Dieu ; l'autel couvert de victimes humaines pour tout culte ; la tribu pour toute société.
Et lorsque nous, les Espagnols, nous avons répandu parmi les Américains la civilisation moderne, ces derniers veulent nous expulser d'Amérique, notre création, se rendant ainsi coupables d'une épouvantable ingratitude constituant un crime si grand que les annales humaines, si pleines d'incroyables malheurs, ne peuvent en enregistrer un autre analogue.
Le bill adopté par les deux corps législatifs touchant Cuba, est un terme moyen entre l'indépendance de tous points impossible, et l'occupation que nos ennemis veulent entreprendre et qui, une fois commencée, se terminera par l'annexion conduisant à une définitive domination directe.
La Chambre voulait résolument, comme elle l'avait déclaré avec une scandaleuse impudence, l'occupation et la conquête de Cuba, et elle était désireuse de placer sur les murs du Morro le toujours infâme et toujours odieux drapeau étoile. Le Sénat, comme je l'ai déjà dit. plus habile, a émis un vote platonique pour la liberté et l'indépendance de notre île indépendante et libre. Après avoir proclamé ce vote, il a imposé l'emploi de la sommation, d'abord, et celui des armes, ensuite, pour perpétrer à Cuba cet attentat qu'il qualifie, lui, par mensonge et hypocrisie, de rédemption cubaine. Après l'emploi de la sommation et des armes, aujourd'hui prêtes, il autorise formellement la Présidence à faire appel, en dehors des forces navales et terrestres existantes, à d'autres forces nouvelles afin de constituer une armée formidable. Et il conclut par cette déclaration trompeuse qu'il n'a aucune intention de conquête et de domination définitive : car l'occupation ne doit durer que pendant le temps nécessaire afin que l'île soit complètement pacifiée et que ses habitants soient entièrement libres.
Ainsi commencent toutes les occupations; ainsi commença l'occupation de la Bosnie par l'Autriche; ainsi commença l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre ; ainsi commença l'occupation de Rome par Napoléon III ; et ainsi commença l'occupation de Venise et de Milan par la célèbre Sainte-Alliance. Tous promet lent aux peuples indirecte-
ment conquis que l'occupation ne durera pas longtemps ; mais toute occupation ne cesse qu'à la suite de la guerre ou de l'emploi de la force.
Et la guerre a été déclarée.
Ces républicains que nous considérions comme des dieux, ces fils privilégiés de l'homme, se sont transformés en quelque chose de comparable aux tigres des forêts ou aux crocodiles et aux requins des eaux.
Je n'ai jamais vu dans l'histoire une entité sociale tomber de si haut, si bas. Les descendants de la grande émigration puritaine ont été précipités si bas qu'on peut les confondre avec les espèces inférieures; ils deviendront les ascendants d'une race profondément dégénérée qui aura de nombreux points de contact avec les tigres, si forts, ou avec les singes, si faibles, mais non avec les hommes ; car elle ne méritera jamais d'appartenir à la race humaine. On ne commet pas des crimes si inhumains sans avoir à subir, dans la suite, le juste châtiment d'une longue et irréparable décadence.
Tous les penseurs européens croyaient qu'un progrès immense et continu se produisait dans la société américaine, et que les citoyens de cette société, étant données les sélections sociales qui ont tant de rapport avec les sélections naturelles récemment découvertes et déjà vulgarisées, étaient destinés à donner le jour à une espèce surhumaine. Et maintenant ils ne peuvent pas s'expliquer que ces hommes se soient laissé emporter par leur haine au point de perdre toute conscience et de tomber, avec la guerre et la conquête, bien plus bas que les espèces inférieures, car maintenant ils ne méritent pas d'autre nom et ne peuvent pas avoir d'autre place, dans la société humaine, que le nom et la place qui sont dévolus, dans la nature, aux animaux carnassiers dont le but est de produire, avec leur insatiable voracité, la mort et l'extermination.
Quant à nous, bien qu'une pareille catastrophe ait fondu sur l'Espagne, nous sommes sereins, de la sérénité du juste, qui n'a aucun remords sur sa conscience, ni aucune tache dans sa vie.
Par un fait du hasard, Cuba, ou plutôt les traîtres Mambises cubains, instruments du conquérant et de l'étranger, se sont soulevés, non au milieu des nuits sombres de nos réactions, mais bien en pleine aurore de notre liberté. Au moment où nous allions leur accorder tous les droits naturels et supprimer l'esclavage, ils prirent les armes en 18G8; maintenant que nous allions les autoriser à se gouverner librement eux-mêmes, ils ont encore une fois pris les armes, dans un accès de folie ou de manie du suicide.
Mais la nation espagnole n'a, cela est bien certain, aucun remords sur sa conscience, blanche et claire comme le soleil. Tous les droits qu'a pu formuler la philosophie moderne et qu'ont pu adopter les constitutions les plus libérales, nous les avons tous reconnus aux Cubains. De larges amnisties ont eu pour but d'oublier les innombrables crimes de l'insurrection et ont ouvert la voie du droit et de la légalité à ceux-là même qui ont lutté contre nous, cruels et féroces, avec le machete, avec la torche, avec la dynamite, qui ont anéanti une génération entière avec Leurs exécutions sommaires et ont ravagé l'île avec leurs horribles
incendies. Et, pour couronner tout cela, nous leur avons accordé une constitution autonomiste, qui rivalise avec les constitutions les plus libérales du monde.
Et comment Mambises et Yankees, aussi criminels les uns que les autres, ont-ils répondu à cette générosité et à ces concessions de la sublime nation espagnole, plus grande encore clans ses malheurs que dans ses plus beaux triomphes et dans son ancienne prospérité? — Les Mambises ont répondu en repoussant l'armistice qui leur avait été proposé. Les Yankees ont répondu en nous déclarant sans motifs une guerre sans merci.
Mais nous avons la raison de notre côté ; et nous mettons dans cette raison, qui est pour nous, nos meilleures et nos plus légitimes espérances. Dieu ne peut pas abandonner un peuple qui a tant fait pour l'humanité, comme le prouve son épique histoire qui n'a jamais été surpassée.
Nous mettons tout notre espoir de salut en Dieu et en sa justice. Et nous nous en tirerons et nous nous sauverons ; car l'ancien idéalisme espagnol est dans l'âme de toutes les générations nationales ; il décuplera nos forces pour défendre, contre la barbarie et la fatalité du nombre, notre indubitable droit.
Après avoir suivi les préliminaires d'une guerre que nous croyions facile à éviter, nous avons parlé des premiers événements survenus et de leur répercussion, ainsi que de leur influence sur la politique intérieure. Ayant contracté avec votre Revue l'obligation de faire connaître les faits politiques et sociaux les plus intéressants qui se produisent en Espagne, je ne m'occuperai pas du passé, attendu que mon rôle est surtout d'être l'historien des faits du jour, et je chercherai encore moins à pénétrer l'avenir, attendu que, dans ces moments troublés, le prophète et la prophétie sont fort exposés à se tromper.
Je me contenterai donc de traduire l'impression causée, par les désastres de Manille dans l'opinion publique.
Nul ne s'explique aujourd'hui comment les marins Yankees ont pu surprendre les nôtres au milieu de la nuit, sans que ceux-ci pussent s'en apercevoir, chose pourtant facile, et sans qu'ils les aient évité, chose non moins facile; comment enfin l'escadre ennemie a pu entrer dans la baie de Manille. Que les feux des navires Yankees fussent éteints, alors que ceux de l'entrée du port étaient allumés; que notre escadre fût près de la côte, à l'ancre peut-être, attendant paisiblement l'agression de la flotte ennemie; qu'il n'y eût pas une seule torpille dans les trois canaux qui relient la baie à l'Océan; qu'on ne tirât pas un seul coup de canon d'une forteresse aussi formidable, d'un point stratégique aussi bien défendu que l'est l'île du Corregidor; que des nouvelles confuses soient arrivées sur la conduite de nos soldats; qu'on n'ait pu tirer au clair, pendant une longue semaine, l'état et la position de nos ennemis : tous ces incompréhensibles malheurs produisent un malaise si intense et si profond, que personne ne pourra s'étonner, en présence de circonstances
si néfastes, du dérangement collectif nerveux qui a engendré une série d'agitations continues, comme d'ailleurs cela s'est produit dans tous les temps, chez tous les peuples assaillis par la fièvre d'une crise aussi épouvantable.
Il faut pourtant reconnaître que l'exaltation méridionale de l'Espagne est tempérée par une grande résignation chrétienne et par une patience presque mystique. Les Cortès, dont on commençait à perdre l'habitude, ayant été réunies, et les crises ministérielles se trouvant ainsi facilitées, l'opinion publique n'a pas varié un seul instant et les oppositions les plus intransigeantes n'ont pu entraîner la chute d'un seul ministre. En vain, plusieurs députés, appartenant à la fraction dite indépendante, se sont-ils ligués pour renverser le ministre de la marine. Leurs votes et leurs discours sont allés se briser contre la patiente fermeté de notre Congrès si discipliné. Selon l'opinion des hommes les plus compétents dans ces questions de crises et les plus habiles à organiser de nouveaux ministères, cinq membres du présent cabinet devaient disparaître : le ministre delà guerre, pour ne pas s'être préparé à la lutte : celui de la marine, à cause des désastres survenus dans les colonies asiatiques ; celui des affaires étrangères, qui a vu éclater dans ses mains le pétard de la guerre et n'a pas su l'éviter ; celui des colonies, pour son système politique impopulaire et stérile enfin celui des finances, responsable de la baisse considérable de nos valeurs et de l'énorme hausse de nos changes. Mais l'Espagne présente une singularité politique inexplicable pour les étrangers. Le président du conseil, tel aujourd'hui M. Sagasta, semble avoir sa part de l'irresponsabilité royale, puisqu'il peut sacrifier, sans scrupules, tous les membres de son cabinet comme s'il n'en faisait pas partie, comme s'il se tenait éloigné de toutes les affaires gouvernementales. Ce qui seulement peut expliquer le repêchage des ministres naufragés, c'est qu'ayant craint, malgré tout, de voir M. Sagasta se démet lie avec eux, ils n'ont pas osé prononcer le nom de ceux que l'opinion censure et qui méritent, en effet, un juste et immédiat châtiment.
A ta vérité, ou bien gouverner n'est rien, ou bien gouverner c'est prévoir. Et nos ministres, eux, ne surent pas pressentir comme ils le devaient la guerre formidable qui se combinait et se levait sous leurs yeux.
Les Yankee- placent dans le Tage une escadre qui, du Portugal, menace les Baléares et les Canaries : ils placent, à Hong-Kong, une autre escadre qui menace l'archipel philippin; ils en envoient une autre encore, à l'île de la Tortue, pour menacer nos Antilles; d'autre part, ils envoient à Madrid un-ministre chargé, à la fois, de crier, de vociférer beaucoup, etd'endormir le gouvernement, par l'affirmation journalière que jamais ces menaces ne s'accompliront, que jamais le conflit n'éclatera, alors qu'il avait éclaté déjà; et nos gouvernants ne s'aperçoivent de rien et les voilà qui tombent dans ce grossier piège diplomatique!
Vous voyez bien que uousne sommes pas. nous, Espagnols, semblables aux Italiens qui poursuivirent leurs amiraux, en leur attribuant unanimemen I ^astres de Lissa ; que non- ne sommes pas semblables à c
Français, ennemis implacables de leur grand homme d'Etat Jules Ferry, qui renversèrent le gouvernement de ce ministre éminent, pour une fausse déroute en Asie; que nous ne sommes pas comme ces détracteurs acharnés de Crispi, après les défaites d'Abyssinie, puisque, tranquilles et sereins malgré tout, nous gardons au pouvoir les auteurs responsables de nos malheurs, et que nous ne songerons à leur demander des comptes rigoureux que lorsque sera close l'enquête ouverte sur leur incapacité. Mais, croyez-moi, si la crise espagnole n'offre pas le caractère aigu de la crise italienne, après les fautes et les erreurs de Crispi, nul ne peut affirmer qu'elle n'éclatera pas si de fâcheuses nouvelles viennent, à surgir encore, et que nous n'aurons pas, nous aussi, à ce moment d'angoisse terrible, notre propre Sedan.
Je dois le dire : la Cour se môle trop des affaires politiques et compromet, par des interventions qui ne conviennent pas à son caractère et à son rôle propre, l'irresponsabilité de son chef qui ne peut exister que lorsque les courtisans restent étrangers aux décrets des ministres et aux lois des assemblées. Or, en ces derniers temps, la Cour a compromis la personne du Pape dans les affaires de Cuba; la Cour a montré des préférences pour des généraux comme Polavieja, au détriment d'autres généraux comme Weyler, par exemple; la Cour nous a valu l'indirecte intervention étrangère qui a inspiré les démarches faites par les représentants des divers Etats européens, pour imposer l'armistice entre les rebelles et le gouvernement américain, tout de suite et à n'importe quel prix.
Eh bien, non, la Cour ne doit pas, ne devait pas, en agissant ainsi, établir une corrélation entre cette présente année et le 92 français du siècle dernier. Il suffisait de la conversion de nos billets de banque en assignats, de la crise que subissent nos subsistances, de la rareté du pain, des colères absolutistes semblables aux colères vendéennes, de la guerre sociale dans cent villes différentes, des manifestations tumultueuses de chaque nuit, des conjurations réactionnaires, des irruptions étrangères enfin. De toute façon, il ne parait pas prudent de traiter, sans l'intervention des ministres, avec des puissances étrangères, comme le faisaient les courtisans de Marie-Antoinette et de Louis XVI. Les mémo causes engendrent les mêmes effets.
Combien notre angoisse fut cruelle en ces derniers jours ! En même temps que se succédaient les mauvaises nouvelles de Manille, d'autres, pires encore, nous arrivaient des Antilles, presque aussi tristes. Aux Philippines, sans doute, les Yankees ont dû se bornera la conquête tic Cavité, et, aux Antilles, les forces ennemies, après trois tentatives de bombardement, n'ont obtenu aucun avantage sérieux. Mais on dil à tout moment que les Etals-Unis organisent, dans leurs ports du Pacifique, une expédition exclusivement chargée de prendre définitivement possession de l'archipel philippin, et l'on ajoute qu'ils organisenl de même. dans leurs ports du golfe mexicain les plus rapprochés, une seconde expédition destinée à envahir les Antilles et à s'en empan : .
El pourtant, quoique blessé par tant de douloureux événements et d'outrages immérités, le peuple espagnol ne se désespère ni ne se lamente ;
il se confie à cette vertu capitale de sa complexion physiologique : sa constance, sa persistance, sa ténacité, appelez-la comme vous voudrez.
Le ministère de la guerre espagnol prépare, lui, une expédition destinée à faire rendre gorge aux Yankees du Pacifique et à les chasser de Cavité ; de son côté, le ministère de la marine donne des instructions pour que l'escadre, qui se trouvait réunie au Cap-Vert il y a quelques jours, puisse protéger les deux Antilles menacées qui, dans la fièvre de leur enthousiasme patriotique, sont toutes deux disposées à défendre contre tout et contre tous, l'intégrité nationale.
Entre temps, la crise politique intérieure continue. Et cette crise atteint aujourd'hui des personnages plus haut placés que des ministres, et des institutions plus souveraines qu'un ministère. Un télégramme de Vienne, transmis par voie de Londres, sur les projets qu'on prête à la Régente, a motivé cette situation critique. En effet, la rumeur court, très persistante, et, sinon admise, du moins commentée par toute la presse en Europe, que la Reine Régente se dispose à abandonner le pouvoir pour qu'une nouvelle régence se substitue à la sienne afin de parer aux nécessités publiques et de résoudre les problèmes pendants. Selon le jugement et l'opinion des hommes les plus compétents en cette matière, la Reine considère qu'il est impossible qu'elle puisse signer, elle, une paix prompte et se dessaisir d'une portion du territoire national sans que son fils et elle aient à courir des risques, en raison de son caractère et de son origine étrangère.
Ce qui se produit entre les parents de Marie-Christine est identiquement ce qui se produisit entre les parents de Marie-Antoinette, et au Palais, la Reine est généralement appelée « l'Autrichienne », plus encore que dans le peuple. Aussi, « l'Autrichienne » croit-elle que, si une princesse espagnole occupait la Régence, celle-ci pourrait plus facilement et avec plus de sécurité pour l'enfant royal, faire des sacrifices, difficiles et périlleux pour une régente autrichienne. Et comme la Constitution en vigueur exige que les princes susceptibles d'être appelés à la Régence soient désignés d'une façon claire et précise, la première personne qui apparaît est J'infante Isabelle, espagnole, madrilène, ayant d'instinct toutes les superstitions, toutes les habitudes et toutes les coutumes nationales auxquelles la Reine Christine n'a pu naturellement se plier, et, en outre, un nombreux parti de courtisans. La Reine juge qu'il serait peut-être extrêmement habile de confier «à sa belle-sœur les rênes du gouvernement afin qu'Alphonse XIII soit ainsi préservé des écueils qui le menacent et que l'Espagne obtienne, enfin la paix si désirable.
Les ministres nient la véracité de cette rumeur, mais ils ne peuvent que donner celte dénégation; elle a pris crédit dans l'opinion, elle y pénètre de plus en plus, et, comme nous approchons d'un prompt d ('noue ment, souhaitons que ce dénouement ne soit pas une suprême catastrophe !
Si réellement il n'y a pas de crise de régence, ni possibilité aucune de nouveau régent, il y a, en tout cas, une crise ministérielle très profonde, et l'on a l'assurance que de nouveaux ministres seront, sous peu,
appelés au pouvoir. Or, comme il est indubitable que seul le parti libéral peut gouverner aujourd'hui et que ce parti a ses propres Cortès, récemment réunies, nul homme politique sensé ne doit compter sur la venue et le gouvernement d'un ministre conservateur ou réactionnaire quelconque. On prétend donc, ce qui confirme ce que j'ai dit sur son inviolabilité et son irresponsabilité, que M. Sagasta va se débarrasser de la plupart des ministres actuels et former, sous sa présidence, un nouveau ministère libéral. Mais ici, précisément, commencent les difficultés les plus insurmontables. Le nouveau ministère libéral qui, seul, pourra se former, sera semblable à celui-ci, car il faut compter avec deux fractions, la fraction présidée par M. Montero Rios, président du Sénat, et la fraction présidée par M. Gamazo qui fut, un jour, ministre des finances dans un cabinet Sagasta. Montero Rios est disposé à entrer dans le ministère s'il peut ainsi servir le parti libéral ; mais M. Gamazo, qui émet, non sans raison des doutes sur le succès de ce remaniement, en raison des circonstances actuelles, résiste tant qu'il peut au gouvernement, car il prévoit que les libéraux auront à surmonter de nombreuses difficultés pour se maintenir au pouvoir...
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12 mai. — La guerre se développe lentement. Malgré re'chec qu'elle a éprouvé à Manille. L'Espagne garde sa majestueuse sérénité; elle ne se déconcerte pas : elle ne désespère pas de sauver complètement son empire colonial. De toutes parts, on découvre des preuves puissantes que les Etats-Unis ont un pouvoir industriel et mercantile de premier ordre dû à leur tempérament démocratique et républicain; mais en ce qui concerne leur pouvoir naval et militaire, ils ne jouissent pas des mêmes avantages et ne montrent pas ces mêmes aptitudes qui le- distinguent dans le commerce el l'industrie. Le défaut d'unité de ses peuples cosmopolites, surtout ceux qui avoisinent les Antilles: les rivalités, qui sont de véritables luttes, entré les race- de couleur el les races aryennes: la paix prolongée qui suivit cette guerre épique contre l'esclavage et dont il reste à peine quelques survivants: la déification du commerce et du lucre qu'elle place au-dessus des efforts de l'héroïsme et des résignations du martyre : l'inaptitude résultant d'une grande immobilité de se^ armées belliqueuses et dévastatrices, si opposées aux armées fécondantes du travail, ont donné ce résultai que l'Amérique se trouve mal préparée pour l'entreprise colossale qu'elle a assumée; qu'elle est obligée de se heurter, à chaque pas, à une nouvelle difficulté qui lui dit clairement de renoncer à ces guerres et à ces conquêtes absolument incompatibles avec sa nature et son histoire pour continuer à nous donner de ces grandes inventions qui étonnent et illuminent le monde.
Si l'on excepte son triomphe aux Philippines, dû plutôt ànotre négligence qu'à son habileté. l'Amérique n'a remporté aucun avantage dans ce conflit gigantesque. L'organisation de ses milices devient de plus en plus difficile et laborieuse; les vieilles compétitions, pendant longtemps latentes, aujourd'hui à l'état de fait dans les Etats Yankees, montrent de quelle façon la région s'assimile peu à l'Etat et comment ce défaut d'assimilation lui ôte son unité de discipline qui est indispensable à l'armée. Le soldat de tel canton ou district ne voudra pas les chef- de tel autre canton ou district, quoiqu'ils soient voisins : il mettra en discussion les autorités nommées aux commandements suprêmes, comme il est permis de mettre en discussion dans un club l'élection du chef d'un parti. Au fond de toute-, les armées saxonnes apparaît la tache qui perdit les armées carthaginoises. Le mercenaire qui est capable d'accomplir sa fonction comme une machine, est incapable de -'élever jusqu'aux transfigurations héroïques, grevant de son désir ardent de lucre et de confort complet, aussi bien le- caisses du ment que celles du Trésor.
N'allez pas demander à l'armée américaine l'égalité dans les aspirations, dans le- idées, dan- le- mœurs, dan- le patriotisme, qui sont l'apanage des armée- latine-, surtoul de- année- française et espagnole : le unir est là qui obscurci! et trouble tout.
La guerre entre les deux couleurs fondamentales humaines jamais ne cesse, ni dan- la confraternité particulière des soldats, ni dan- le sein
même de la mort. Les nègres préfèrent la déroute des blancs à la victoire de leurs compagnons d'armes.
Malgré tout, ils s'estiment très heureux. Ils organisent des expéditions avec lesquelles ils croient pouvoir englober l'archipel des Philippines, les Carolines, les Mariannes, les grandes et les petites Antilles, les îles Fortunées, les Baléares, et envahir non seulement le territoire colonial de l'Espagne, mais encore son territoire péninsulaire, oubliant qu'il fut sauvé d'irruptions bien plus violentes, à différentes époques de l'histoire, par la seule constance de se? iils.
Jusqu'ici, leur attaque contre les Philippines leur a réussi, ayant pu utiliser le magnifique arsenal de Cavité; mais, déjà, ils commencent à apercevoir les nombreuses difficultés qui vont surgir sur leur route dans cette entreprise commencée avec un si incroyable bonheur.
Il est vrai qu'ils bombardent Manille; mais l'Espagnol ne s'est-il pas distingué dans tous les temps par sa patience à résister aux sièges et à repousser les assaillants, préférant, à la soumission collective de toute une population, le suicide collectif, la mort immédiate, fût-ce même au milieu des flammes de l'incendie? Sagonte, Numance, Saragosse, Gérone, Cadix, Alicante, et aujourd'hui même Bilbao, corroborent mon assertion que demain peut-être pourront corroborer la Havane. Manille, Saint-Jean de Porto-Rico. 11 est certain que l'escadre américaine victorieuse du Pacifique, qui s'est rendue maîtresse, par un triomphe violent, d'une partie de la capitale des possessions espagnoles, dans ces eaux éloignées, réclame à présent des renforts en peignant sa situation comme très grave, si elle doit tenter un débarquement et organiser une conquête.
Le chagrin qu'elle éprouve doit être grand en voyant qu'elle n'a aucun moyen de nuire. Il se rencontre dans l'archipel des Philippines des races inférieures insoumises qui, réduites en esclavage, d'une part, par le régime monastique prédominant dans cet archipel, excitées, d'autre part, par les rebelles de Cuba et par les Machiavels de Washington, se sont soulevées avec une rage anarchique contre la pacifique et séculaire domination espagnole. Les Yankee-, qui sont de grands anarchistes et les amis de toutes les révoltes et de tous les révoltés, leur ont envoyé des armes et de l'argent; mais ils découvrent maintenant qu'ils n'ont pas été habiles puisqu'ils se trouvent avoir travaillé pour le roi de Prusse, comme on dit en France, car ils ont du même coup entretenu des ennemis aussi résolus à les repousser que peuvent l'être les indigènes espagnols.
Et, à Cuba, les choses ne vont pas mieux pour eux. Ici aussi ils ont voulu débarquer et ils ont dû se retirer. Depuis quelque temps déjà, ils bombardaient inutilement la Ilavane et tentaient une descente audacieuse sur les territoires occidentaux de Cuba, multipliant les efforts pour venir à bout de notre résistance. Ils nous attaquaient sur deux points à la lois, par Cienfuegos et Cardenas. Bien que les assiégeants luttassenl avec de nombreuses forces contre celle dernière place, les gés vainquirent par leur héroïsme, qui était supérieur à celui de Leurs adversaires, tant dans l'attaque que par la ténacité! Pour entrer
dans le port de Cardenas et détruire nos vaisseaux, les Yankee- se livrèrent à une vive canonnade; ils avaient une flottille formidable el bien pourvue de torpilleurs. Cependant, la faible garnison navale de Gardenas, aidée par des artilleurs habiles et par des canons de forteresse, mit l'ennemi hors de combat dans le bref espace d'une heure. Le commandant yankee Bemadon, dut déclarer qu'il était également impossible de surpasser en adresse ses pointeurs et de tirer avec une sûreté pareille à celle de ses artilleurs. Ce qui parait établi dès à présent, c'est que les canonnières Willmington el Hndson, ainsi que le torpilleur Winstow, après avoir combattu avec audace, attaqués par nos marins, éprouvèrent de grandes pertes qui les contraignirent à renoncer en toute hâte à leur funeste entreprise, n'ayant jamais assisté à un déploiement de courage égal à celui par lequel se distinguèrent les marins et les artilleurs espagnols qui étaient bien résolus à lutter el à vaincre à tout prix.
La canonnade, dirigée contre Cienfuegos par quatre navires ennemis, avait duré six heures et demie, et le bombardement de Cardenas une heure. A ces deux attaques, il faut en ajouter une troisième, que vienl de nous annoncer le télégraphe, celle de Saint-Jean de Porto-Rico. dont le ministère nie officiellement l'existence, en nous informant que notre flotte, qui avait jeté l'ancre au Cap- Vert, a été aperçue dans les eaux françaises de la Martinique. Mais, dans un port neutre, notre escadre n'a pu séjourner plus de vingt-quatre heures. Elle doit donc, à travers les mers, suivre une route publiquement ignorée pour arriver à une rencontre inévitable et suprême avec l'ennemi. D'après les calculs les plus autorisés, elle relâchera à Curaçao, possession hollandaise: mais, sachant qu'elle ne trouvera pas, dans cette île, le charbon nécessaire pour la ravitailler, elle relâchera à Port-de-France. La rencontre attendue ne peut donc tarder longtemps, et elle sera, selon toutes probabilités, décisive. L'escadre ennemie, en ce moment dans les eaux des Antilles. comprend onze navires. Quatre cuirassés sont supérieurs aux cuirassés de l'escadre commandée par l'amiral espagnol Cervera, en artillerie, tonnage et cuirasse, mais inférieurs en vitesse: deux sont supérieurs eu tonnage, égaux en vitesse et inférieurs en artillerie et cuirasse: trois sont de second ordre et de force inférieure aux précédents. Par conséquent si l'escadre espagnole peut profiter de la vitesse supérieure de -es vaisseaux pour fuir un combat inégal avec les quatre principaux cuirassés et les deux moniteurs ennemis, tout en soutenant un combat ayec les autres cinq navires, elle le fera dans des conditions très avantageuses, bien qu'elle ait affaire à un ou plusieurs cuirasse'^ de première force et de grande vitesse, qui sont spécialement chargés de parcourir les eaux des Antilles, afin de protéger les côtes américaines. Quoi qu'il en soit, je crois que ces vaisseaux n'ont pas de blindage de coté et que leur artillerie n'est pas supérieure à la notre.
Nous avons donc confiance que si nous n'obtenons pas une grande victoire, nous éviterons une grande déroute. Je clos ces renseignements du jour sans cacher mes anxiétés el nies angoisses indicibles. Aussi, viens-je vous demander d'adresser avec moi des vœux au ciel pour qu'il
assure la victoire à notre droit qui est incontestable, mais contesté par une puissance aveugle en vue d'une conquête impardonnable.
44 maiû — L'ennemi vient de bombarder Saint-Jean de Porto-Rico sans succès pour lui, sans graves dommages pour nous. Après une canonnade nourrie, dirigée contre nos forts auxquels ceux-ci ont répondu énergiquement, les canonniers se sont retirés sans nous faire beaucoup de mal et en subissant de terribles pertes. Le bombardement de Saint-Jean de Porto-Rico ressemble à ceux de Matanzas, de Gardenas, de Cienfuegos, c'est-à-dire à des opérations militaires inutiles, et analogues plutôt à des cabotinages prémédités qu'à des efforts sérieux. Après leur triomphe de Manille, imputé à notre négligence par l'opinion universelle, les Américains prétendent qu'il leur sera aisé de réaliser les plans les plus difficiles et d'obtenir les résultats les plus fantastiques. Mais qui trop embrasse mal élreint. Quand on se propose à la fois, comme les États-Unis, de défendre les côtes avoisinantes de nos eaux de toute attaque et de tout assaut de notre part; de bloquer des milliers de milles en un blocus étroit comme à Cuba; de conquérir en Extrême- Orient les îles Philippines et en Extrême-Occident les Antilles par de nombreux débarquements, que nos soldats attendent impatiemment pour en châtier les auteurs, on ressemble à des déments inconsidérés et capables seulement de concevoir, dans leur égarement, de tels plans. En effet, les États-Unis manquent des forces de terre et de mer nécessaires à l'exécution d'aussi grandioses témérités, assez incompréhensibles chez un peuple qui aspire à passer pour un grand peuple dans les jugements de l'Univers. Il est vrai que, depuis le commencement de cette guerre qui est si déshonorante pour les Anglo-Américains, ceux-ci doivent moins le progrès de leurs armes à leurs efforts et à leur courage qu'à l'insurrection parricide des Tagalos à l'Est et des Mambises à l'Ouest. Et maintenant, ils risquent d'apprendre à leurs dépens que ces peuplades préfèrent la domination traditionnelle de l'Espagne à la domination nouvelle de l'Amérique du Nord. Quelle désillusion ! A présent nos soldats font prisonniers des journalistes yankees, parmi les plus brouillons qui croyaient qu'il leur suffisait de fouler aux pieds le sol cubain, pour que tous les habitants se levassent afin de se livrer à leur discrétion et de les acclamer ainsi que des amis et des rédempteurs. Ces Garibaldis d'un nouveau genre s'imaginaient qu'ils allaient s'immortaliser à Cuba, comme l'expédition des Mille immortalisa le grand et légendaire capitaine en Sicile. Nous avons fait entendre mille fois au peuple américain que cette grave erreur de nous combattre leur coûterait cher, et qu'ils avaient tort de prendre les rancunes de quatre désespérés pour la volonté souveraine et entière d'un peuple libre. Porto-Rico et Cuba, en se défendant comme elles se défendent contre leurs faux libérateurs, nous prouvent qu'elles sont patriotiquement unies, non par les chaînes de fer de l'obéissance forcée, mais par les liens spirituels de l'amour que les enfants d'un même pays doivent à une mère aussi grande et aussi glorieuse que peut l'être l'Espagne.
1 o mai. — Les opérations de notre escadre sont le sujet d'une grande anxiété pour les Yankees, si pleins d'illusions depuis que les Mambises,
profitant de leur ignorance et de leur maladresse, les ont abusés en leur affirmant qu'ils n'avaient qu'à paraître dans les Antilles pour entraîner les peuples à leur suite, et approfondir le fossé qui sépare les îles espagnoles de la métropole. Aussi, est-ce sans succès que nous leur avons fait remarquer que la rébellion allait de jour en jour en décroissant, et les avons fait prévenir que le gouvernement soi-disant indépendant de Cuba ne pouvait compter ni sur un monument public pour s'installer, ni sur une armée régulière pour se défendre, ni sur les habitants pour l'aider à durer; qu'il était composé, au contraire, uniquement de hordes noires ou sauvages qui se levaient de loin en loin de leurs marécages et de leurs lianes comme une calamité naturelle, comme des microbes de oeste comme des avortons du climat tropical que n'assujettit aucune loi humaine comme un produit naturel des fatalité- physiques et indestructibles de sorte que cet incendie triomphal que les Yankees devaient allumer sur leurs pas ne se découvre nulle part encore; que les soldats dont le soin devait être de courir à eux pour se soumettre n'apparaissent nulle part : tout cela n'a été que ruses de rebelles pour servir les ambitions sans mandat de nos ennemis intercontinentaux. Aussi, depuis que les américains ont reçu ce premier démenti à leur foi, sont-ils fort inquiets d'autant plus inquiets qu'ils ignorent l'endroit où se trouve notre escadre, qu'ils sont sans nouvelles des évolutions de nos navires, ce qui les oblige à tout redouter de l'inconnu comme peut le redouter quiconque chemine entre deux abîmes au milieu d'épaisses et impénétrables ténèbres. . .
Nos ennemis ne savent pas de quel bois se chauffer, ni a quel saint se vouer, pour me servir d'expressions accoutumées. Résolus aux pires faiblesses, ils ne s'attendaient à être arrêtés par aucun obstacle. Dès l'instant que leur intention était de tenter toutes les témérités et de commettre tous les crimes, ils ne pouvaient ressentir, en ce grave conflit, des scrupules d'aucun genre. Ils réprouvaient la course et ils ont commis des actesMe piraterie comme les anciens éciimeurs de la mer; ils défendaient] le droit des neutres, le pavillon couvrant la marchandise et ils ont commis des impairs incroyables auprès des navires sur lesquels ils n'avaient pas d'autre titre que la violence et la force, comme si nous fussions^, revenus à l'âge du droit et du travail, à 1 âge de la guerre éternelle, à l'âge de la préhistoire, à l'âge où les espèces supérieures luttaient^contre les espèces inférieures que leur fatale destinée obligeait pour exister, à un combat continuel, à une extermination de chaque instant, à une bataille horrible sans fin ni trêve. Le monde croyait que les Yankees étaient civilisés parce qu'ils nous avaient rendu le service immense de procurer à nos industries les applications de la vapeur et de l'électricité; mais depuis qu'ils ont soutenu une conjuration dirigée contre notre territoire; déclaré une guerre sans rien qui puisse la justifier; conquis comme des voleurs de grands chemins, des territoires étrangers; bombardé des villes et débarqué des troupes sans les avertissements qu'impose le droit international et les distances que doit observer tout attaquant vis-a-vis les enfants et les femmes, nous les tenons pour un peuple barbare, sauvage, un peuple de cannibales
revenu, par son contact avec les Peaux rouges sans doute, aux temps qui précédèrent l'épopée des découvertes espagnoles, et nous les haïssons pour les combattre parce que nous leur avons porté la civilisation moderne dont ils sont indignes.
I g maj% — L'échec des tentatives américaines sur Cuba et Porto-Rico, influe de telle façon sur les ministres des Etats-Unis et déconcerte à tel point le président qu'on parle couramment de remplacer, à la tête de la flotte, l'amiral Sampson, par un amiral plus habile et de plus grand mérite.
Il faut avouer, en effet, que les retraites de Matanzas, de Cardenas, de Cienfuegos, de Cabanas, de Porto-Rico, ne sont pas faites pour augmenter le prestige et le crédit des marins yankees, ni pour donner du relief à une aussi formidable guerre que celle que nos ennemis insensés ont la prétention de soutenir contre nous. La presse officieuse des Etats-Unis déclare aujourd'hui que le bombardement de San-Juan de Porto-Rico n'entrait pas dans le plan général de combat. Sans doute aussi que n'entraient pas dans les prévisions américaines, les heureuses manœuvres de notre flotte et la façon habile avec laquelle notre distingué amiral Cervera,asu se moquer de l'ennemi qui le poursuivait, et a su éviter les pièges en passant par la Martinique, par le Yucatan, par Curaçao, par d'autres points qui pouvaient le conduire sans péril au secours de Cuba pour l'aider à repousser ses implacables adversaires.
On raconte que lorsque Lamoricière se mit à la tête des troupes pontificales poursuivies par les généraux italiens, jamais il ne parvenait à savoir où se trouvait l'ennemi, tandis que celui-ci savait, heure par heure, où se trouvait le général français. Irrité, ce dernier s'en plaignit à Antonelli, le premier ministre de Pie IX : « A quoi sert, lui dit-il à la fin de sa malheureuse campagne, d'entretenir tant de police secrète et tant de sbires à gages pour n'être pas mieux renseigné? » On peut en dire autant aujourd'hui des Américains. Leurs nombreux conseils, leurs agonis diplomatiques ne leur servent, à rien, car Cerverasait toujours où est Sampson et Sampson ne sait jamais où est Cervera.
17 mai — je ne pUis aujourd'hui traiter d'autre question que la question des discours britanniques. J'entends par ces mots les discours qui viennent d'être prononcés par le premier Ministre et par le ministre des colonies dans de grandes assemblées de caractère mercantile en apparence, mais de caractère, politique en réalité. Les Anglais, si originaux en soi que nous les prenons pour des extravagants, ne profitent pas des débats des Chambres pour exposer les graves problèmes et les propositions transcendentales, il leur faut pour cela des réunions amies qu'ils baptisent du nom de clubs, dans le sein desquels, sans craindre des protestations, Sans rencontrer des difficultés, ils disent tout ce que leur suggère leur goût et font à leur gré les nouvelles combinaisons qui vont enfin donner au pays l'orientation politique à laquelle il aspire toujours bien avant qu'elle ne se produise. Les hauteurs du gouvernement sont faites pour diriger, avec l'expérience du passé, la vigilance du présent et l'étude de l'avenir, un grand peuple qui, en voyant les égards dont on l'accable et l'organisation dont il jouit, croit se gouverner lui-même alors
que ce sont ses hommes d'État experts et consommés qui le gouvernent. Depuis longtemps déjà, le cabinet anglais se trouve partagé par deux tendances très contradictoires et très impérieuses : Tune qui croit que la Grande-Bretagne est plus forte dans son isolement que dans un système d'alliance, et l'autre qui croit que la Grande-Bretagne doit fortifier l'empire par de grandes amitiés pour conserver les conquêtes acquises, d'une part, et, d'autre part, pour procéder à de nouvelles acquisitions dans toutes les mers et sur tous les territoires du globe. La première de ces tendances est représentée par lord Salisbury, chef du gouvernement, et la seconde par Chamberlain, ministre des colonies.
Cette irrémédiable division pèse lourdement sur toute la politique anglaise contemporaine. Tous les Etats qui gouvernent la planète et tiennent l'hégémonie du monde, sont précisément affligés d'innombrables problèmes inconnus à ces petits j.tats qui se meuvent dans l'orbite des grandes puissances, non parce qu'elles sont plus sages, mais parce qu'elles sont plus fortes. L'Angleterre, en particulier, se trouve avoir à résoudre de graves et nombreuses questions : la question d'Egypte, la question de Chypre, la question gréco-crétoise, la; question turco-arménienne,la question de la mer Rouge et du golfe Persique. la question de l'Afghanistan dans les montagnes de l'Inde, sur les frontières de la Mongolie, la question chinoise dans la mer Jaune, la question du Niger dans le voisinage de l'Etat du Congo, la question de Zanzibar dans l'Afrique australe, la question des Boërs au cap de Bonne-Espérance, la question des bouches de l'Orénoque dans l'Amérique centrale, la question du Canada et de Terre-Neuve dans l'Amérique du Nord, la question de Gibraltar à l'ouest de la Méditerranée, la question de Chypre au milieu et la question de Suez à l'Est, sans compter la question d'Abys sinie et de Nubie, sont des problèmes tels que ne les ont jamais connus les plus grands empires nés dans le temps pour imposer leur domination dans l'espace. Eh bien, comme chacun de ces problèmes offre sa difficulté, présente sa cause de guerre, Salisbury propose de tous les résoudre par la voie de la conciliation et de la paix, tandis que Chamberlain veut les traiter par la voie de la guerre et de la conquête.
Assurément, Chamberlain n'aurait pas permis les massacres d'Arménie qui sont une honte pour l'Angleterre; il n'aurait pas passé sous silence le pacte conclu entre les dominateurs de l'Allemagne et les califes de Constantinople ; il n'aurait pas toléré que la France s'emparât pacifiquement de l'île de Madagascar et des bords du Niger au détriment des intérêts britanniques; il n'aurait pas eu les scrupules de l'opinion libérale européenne au sujet du traitement à infliger à Jameson et à ses flibustiers au moment de leurs irruptions dans les républiques indépendantes de l'Afrique; il aurait riposté vivement aux anathèmes el aux défis du jeune César germain ; il aurait déjà protesté contre l'extension inouïe que va prenant l'empire moscovite à travers la Mongolie, la Mandchourie et la Corée; il n'aurait pas, sans tirer le canon, admis les accaparements faits en Chine par l'Allemagne, qui comptait sur la patience du peuple anglais si maltraité en ces derniers temps qu'il n'a rien pu acquérir, tandis que les trois grandes puissances rivales, la
Russie, la France et l'Allemagne, se sont considérablement agrandies en s'emparant de territoires qui sont une menace contre la puissance britannique et une source d'influences sur le sort futur du monde. Mais ni le parti tory à cause de sa vieille expérience, ni le premier Ministre à cause de son tempérament pacifique, ni le caractère mercantile et industriel de la Grande-Bretagne à cause de son labeur séculaire, ne pouvaient souscrire à la politique conquérante du ministre des colonies. Aussi, la scission a-t-elle créé d'innombrables difficultés et de grosses crises au sein du gouvernement anglais.
Cette politique est un véritable démenti à toute l'histoire et à toute la doctrine du ministère des Colonies en Angleterre. Pour pouvoir la mettre en pratique, il faudrait altérer, modifier tout le tempérament physiologique et psychique de la Grande-Bretagne. Une société qui est organisée pour le travail, doit avoir un organisme correspondant et à sa mission historique et à sa fin sociale... Ne demandez pas aux espèces carnassières comme le tigre, le léopard, le lion, de faire ce que font les vers à soie et les abeilles. Pourquoi un Parlement qui paralyse les mouvements de l'Angleterre, en affaiblissant son pouvoir central?. Pourquoi donner au peuple une liberté qui peut conduire à l'anarchie? Pourquoi une armée? Pourquoi des comices? Un empereur barbare avec l'épée pour sceptre et le manteau rouge de sang humain; un empire despotique comme celui de tous les conquérants, depuis Cyrus jusqu'à Tamerlan; une discipline militaire obligatoire remplaçant la discipline sociale volontaire; un budget uniquement consacré à l'extermination du monde au lieu d'être consacré à sa politique et à son travail, telle est la politique terrible que Chamberlain préconise maintenant. Or, cette nouvelle politique le met en contradiction absolue avec ses théories économiques d'antan, avec son ancien culte pour les droits de l'homme, avec les principes progressistes de son école de Manchester, avec ses propres propositions humanitaires et réformatrices, avec tout le prestige d'homme d'Etat que lui avait procuré, parmi les démocrates, sa couronne de profond penseur, qu'il estime aujourd'hui devoir échanger, si Ton s'en tient à ses derniers discours, contre une couronne de conquérant, comme celle d'Attila, pour devenir à <on tour le fléau de l'humanité, le persécuteur de l'univers.
Jamais Disraeli, cet ennemi implacable de l'école démocratique, cet adversaire redoutable des idées soutenues par Chamberlain, cet apologiste d'un empire qui, en fin de compte, se convertit en faux honneur et eu vain titre pour la reine Victoria, impératrice des Indes, jamais Disraeli, dis-je. n'éleva la romantique idée césarienne, qui fut pourtant le but de sa vie, au point où vient de la porter l'exalté huguenot qui a nom Chamberlain. Ce membre un jour de l'école de Manchester; ce compétiteur un autre jour de Dilke et de Labouchère, dans les principes avancés; d'un caractère radical à friser la République, et d'un tempérament utopiste à atteindre au communisme échevelé; ce réaliste exalté dans la seconde période de son existence, patriote, aristocrate et noble à la mode tory, afin de justifier ses conversions injustifiables, dut recourir aux procédés les plus exagérés et aux doctrines les plus
violentes de la nouvelle église politique vers laquelle le portaient naturellement ses impatiences incompréhensibles et son ambition surprenante. Parmi les apostats célèbres qui ont occupé une place dans l'histoire, depuis Julien jusqu'à Napoléon, ou qui oui appartenu, par leur talent, à la politique de Chamberlain, pas un, en entrant dans le camp de la réaction, n'exagéra, comme vient de le faire le ministre des Colonies britanniques, ses idées rétrogrades; pas un no provoqua les scandales que provoque en ce moment la grande apostasie de l'ancien radical anglais, apostasie qu'il ose encore exprimer avec un cynisme dont, pour l'honneur de noire humanité, nos annales historiques gardent peu d'exemples. Nous pensions qu'il était impossible d'éclipser sur ce point Emile Ollivier qui, en son temps, fut le plus grand réactionnaire de France. Or, Chamberlain l'a surpassé. Si l'on s'en lient à la voie qu'il suit désormais et à la méthode politique qu'il vient d'inaugurer, son apostasie peut avoir, pour l'empire britannique, des conséquences aussi graves que celles qu'eut, pour l'empire français, l'apostasie de l'orateur républicain ci-dessus nommé.
Il y a dans le vieux parti tory plus de mesure et plus de pondération que chez ce radical si subitement converti au torysmc. La preuve en est que Salisbury a résisté énergiquement à toutes les tentatives et à toutes les propositions belliqueuses de l'ex-radical. Salisbury a refusé de s'opposer, par des moyens violents, à l'occupation de Port-Arthur et de Talicn-Wây, par les armées moscovites; il n'a pas voulu considérer comme un casus belli les irruptions plus ou moins vagues de l'armée française dans les possessions britanniques limitrophes au Niger; il n'a pas voulu s'opposer, par des protestations armées, aux accaparements perpétrés en Chine par les Allemands.
Il s'est contenté de laisser Chamberlain parler à sa guise du moment que les intentions de ce dernier ne devaient pas passer à l'état de faits. C'est ainsi que personne n'ignorait en Angleterre et que beaucoup en Europe savaient que les discours prononcés contre l'isolement de la nation britannique, que les manifestations faites en faveur d'une action universelle et d'une intervention anglaise dans tous les problèmes intercontinentaux, que les projets dirigés en Extrême-Orient contre la France, l'Allemagne et la Russie, provenaient de Chamberlain, uniquement préoccupé de donner au parti tory le caractère batailleur et révolutionnaire du parti radical, de provoquer des alliances dans le but de susciter une guerre internationale qui aurait fait rétrograder la civilisation jusqu'à la barbarie préhistorique et bouleversé la planète comme aux temps des catastrophes géologiques, parce que les mouvements rétrogrades n'ont pas d'arrêt quand on voit les hommes appelés à diriger les sociélés perdre la tête au point d'illuminer pour célébrer l'erreur des plus abominables réactions.
La dissidence entre les vieux tories et les nouveaux s'accentua cet hiver au point que l'union conservatrice faillit se rompre. Nous lous qui étudions l'histoire des faits européens, nous savions que des dissentiments graves éclatèrent cent fois au sein du cabinet. Entre temps, deux événements survinrent dont le caractère objectif et impérieux, ainsi que
cela arrive toujours quand un événement capital se produit, pesa de tout son poids et de toute son intensité sur la pensée et l'esprit. Ces deux faits furent l'intrusion de l'Allemagne dans le Céleste-Empire et la guerre calamiteuse hispano-américaine. Le premier de ces événements eut pour origine, d'après la version anglaise, une entente tacite entre l'Allemagne, la France et la Russie, qui était de nalure à pousser l'Angleterre à rechercher des alliances avec les peuples du même sang. Le second de ces faits, le plus grand des deux, était le conflit hispanoaméricain qui donnait aux Etats-Unis un caractère militaire et naval inconnu jusqu'ici, et l'apparence de jouer un rôle important dans les graves questions internationales. Malgré les dissensions qui séparent l'Amérique de l'Angleterre, malgré les deux guerres surgies entre elles au milieu du siècle dernier et au commencement de celui-ci; malgré les difficultés suscitées entre leurs deux gouvernements par les questions des bouches de l'Orénoque, du Canada, de la mer Glaciale, et par d'autres questions aussi sérieuses, les Anglais d'en deçà et d'au delà de l'Atlantique imaginent à cette heure une chose qui paraît être la plus naturelle du monde, une grande amitié qui les réunirait dans une fraternelle communion, comme ils le sont déjà parle sang et par la langue. Cette entente aurait pour but de sauvegarder leurs intérêts respectifs sur tous les points du globe où ils paraîtraient menacés par les rivalités, qui poussent tous les peuples à la haine contre les races anglo-saxonnes toujours disposées à faire le sacrifice entre elles de leur amour-propre comme à imposer sur toute l'étendue du globe leur idéal historique.
.Nous nous plaignons des fatalités physiques et naturelles; nous nous croyons des esclaves de la matière et de la force dans cet immense univers qui est une espèce de machine dont les ressorts nous brisent. Mais nous avons tort de nous plaindre des fatalités physiques qui régnent sur la Nalure quand nous constatons les fatalités politiques qui régnent sur la société. Qu'il y ait des épidémies par suite de la diffusion des microbes assassins, des atomes invisibles, ces générateurs de la fièvre et de la peste, cela ne peut plus nous étonner aujourd'hui, puisque dans les régions de l'esprit où régnent la raison, la conscience et la liberté sous des lois morales certaines, nous constatons aussi des microbes, nous voyons aussi la peste et l'épidémie étendre leurs voiles d'ombre et de mort sur les intelligences humaines.
La guerre déclarée par les Américains aux Espagnols, qui est une guerre infâme et criminelle, une espèce d'ombre planant dans nos cieux et faisant douter de la Providence, suscite chez les esprits supérieurs et expérimentés comme Salisbury, des théories brutales relativement à la matière el à la force, théories que l'on croyait dissipées à jamais parla philosophie moderne depuis que tous les penseurs s'étaient retournés contre Hobbes, qui soutenait que les hommes n'étaient pas parents, ni >emblables entre eux, mais des loups se dévorant les uns les autres à l'instar des espèces carnassières et destructives. Nous nous sommes indignés contre Bismarck, lorsqu'on l'eut accusé d'avoir proclamé que la force primait le droit et qu'elle devait toujours prédominer sur le monde malgré la raison et malgré la justice. Mais lîismarck nia d avoir
été le propagandiste d'un tel axiome qu'il accusait la nation française de lui avoir imputé à tort. En tout cas, jamais il ne le commenta comme le fait aujourd'hui avec une si cynique franchise le premier ministre d'un grand gouvernement militaire qui avait été considéré jusqu'ici comme un peuple cultivé et progressiste.
Nous croyons en la supériorité absolue de notre espèce rationnelle et humaine sur les espèces inférieures, mais nous ne pouvons nier qu'il existe entre beaucoup d'hommes et beaucoup d'animaux certaines analogies manifestes et visibles, si l'on veut bien se donner la peine de promener le regard de la nature à la société. 11 n'est pas douteux qu'il y a dans l'homme un véritable instinct d'imitation qui le confond avec le singe. Cela a donné naissance aux diverses modes qui nous votent uniformément comme si nous étions une armée, aux diverses manières et aux divers styles artistiques que beaucoup copient et imitent comme un anthropoïde copie et imite notre maintien et nos gestes. Or, le discours de Salisbury a obéi à un bas instinct de cette nature en approuvant la guerre, si abhorrée par l'Angleterre en d'autres temps, que ses fils d'au delà de l'Atlantique ont déclarée sans raison ni motif. Une telle déclaration, si arrogante, aurait dû soulever la réprobation générale partout où l'on ne fait pas profession d'ignorer les justes lois et de combattre le culte pour le droit de l'humanité. 11 n'y a plus de frein pour aucun appétit; il n'y a plus de limite pour aucune espèce d'ambition. Le sentiment qui consistait à donner à chacun ce qui lui appartient, a fini pour que tous revendiquent, selon leurs goûts et d'après leur intérêts, ce qui leur convient, a fini, dis-je, par se modifier au point que ses procédés ne sont plus que ceux de la force. Les êtres de la création, sur la terre comme dans l'eau, doivent se dévorer entre eux, et les plus faibles, puisqu'on ne tient plus compte ni des titres de possession, ni des traditions de l'histoire, ni des souvenirs des grands services rendus à la cause de l'humanité, doivent être désormais à la merci des forts dont le métier devient de s'attaquer à plus faibles pour se répartir eusuite entre eux leurs propriétés ou leurs territoires comme les milans, qui sont des oiseaux de proie, se répartissent les chairs de l'innocente colombe surprise et chassée par l'un des leurs dans les airs.
Le monde social se compose de grands et de petits peuples comme le système solaire se compose de grandes et de petites planètes. Qu'adviendrait-il du principe de variété si tous les êtres inférieurs devaient disparaître absorbés par tous les êtres colossaux? Ce serait le soleil dévorant les mondes qu'il alimente de sa chaleur et éclaire de sa lumière. Un empire gigantesque, pareil à celui que visaient jadis Daniel et Saint Jean à Babylone et à Pathmos, qui étendrait son absolutisme exclusif d'Orien en Occident et du Nord au Midi, ne formulerait pas de si barbares lois contre les petites nations. Si de telles théories devaient prévaloir, le monde pourrait dire adieu à l'Helvétie et à ses petits eontonrs où la démocratie se dilate en paix et où la liberté brille sans éclipses; adieu à la Belgique et ;i -es riches cités exposées désormais, sur ses frontières tranquilles, au vorace appétit des gouvernements puissants et formidables; adieu à la Hollande dont les magnifiques colonies passeraient à
l'empire allemand parce qu'il serait assez riche pour les acquérir et assez fort pour les conserver ; adieu aux belles possessions du petit peuple essentiellement explorateur du Portugal; adieu à tous pour toujours, car ils doivent devenir la propriété des puissants et des forts. Et ainsi d'éliminations cruelles en éliminations cruelles, nous aboutirions à n'avoir plus que deux empires, l'un pour la mer, l'autre pour la terre, l'empire saxon et l'empire moscovite par exemple, jusqu'à ce que s'embarrassant l'un l'autre dans leurs mouvements respectifs, ils partiraient en guerre l'un contre l'autre afin d'arriver à l'absorption totale de l'un par l'autre, de l'Angleterre, je suppose, par la Russie qui, cette fois, restant seule, ne verrait son despotisme prendre fin qu'avec l'humanité et la terre elles-mêmes.
Si quelqu'un, qui a la réputation de représenter dans le ministère le calme et le bon sens, parle ainsi, comment parlerait donc celui qui passerait pour représenter l'apostolat de la conquête et de la force? Le discours de Chamberlain, prononcé à la veille de la mort de Gladstone, le grand libéral, prouve comment, dès avant la disparition de cet astre lumineux du ciel britannique, la nature intrinsèque du peuple anglais, celle nature industrielle et mercantile, s'était déjà métamorphosée eu nature conquérante et cruelle. Que la mort a été pieuse pour le sublime homme d'Etat en lui voilant de ses ombres éternelles l'astre sinistre qui se lève à l'horizon comme un soleil condensé en vapeurs de sang pour appeler le nouvel empire britannique, non plus au service du Parlement et du travail universel, mais au service du combat universel dans lequel nous ont entraînés les criminelles ambitions d'un peuple comme le peuple américain, que nous devions croire mercantile et industriel et qui se révèle comme un peuple conquérant et belliqueux ! La mort a bien fait d'imposer silence à la grande parole de l'immortel orateur, à présent que les oreilles anglaises, flattées, hélas ! par de folles ambitions, ne sont plus dignes de l'entendre. L'inoubliable protagoniste du suffrage universel; l'ami des faibles etdes opprimés ; le défenseur de l'Italie et de la Grèce captives; le tribun dressé comme un prophète biblique à la porte des empires pour maudire la tyrannie et renverser les tyrans ; lui qui contribua tant à affranchir l'Irlande ; qui terrassa les églises anglicanes sur les terres celtiques : l'incomparable avocat de la Serbie, de la Bulgarie et de l'Arménie ; lui qui lança en titaniques harangues un éclair cyclopéen sur le front du despote de Byzance ; le pieux chrétien qui a su éviter à sa patrie mille conflits et réaliser dans sa vie le sermon sur la Montagne; lui, le grand orateur politique et religieux en même temps; le grand financier qui a fait du trésor national un auxiliaire des créations et non un auxiliaire des exterminations sociales ; le colossal Gladstone que j'admirais tant pendant sa vie et que je pleure tant après sa mort, s'en est allé pour toujours de l'Angleterre afin de ne pas la voir reniée par le genre humain el déshonorée à la suite des deux criminelles apologies prononcées par Chamberlain et Salisbury en faveur du de>p<>tisme universel et de la conquête exterminatrice.
Rien n'est plus naturel que de voir l'Angleterre s'unir avec tous les peuples laborieux en vue de la fondation d'un Zollverein planétaire eu
LA POLITIQUE EUROPÉENNE m
faveur du travail et du commerce universels, et rien n'est plus naturel que de voir l'Angleterre s'entendre avec tous les gouvernements en faveur d'un arbitrage international qui mettrait fin à toutes les guerres, dételles propositions étant en rapport avec ses anciennes traditions et sa mission historique ; mais la voir ouvrir des intelligences avec les Etats-Unis dans le but criminel d'une guerre de conquête, et porter la santé d'un peuple qui vient d'assaillir sans motif un autre peuple ami <lc l'Angleterre, me paraît non seulement une dérogation aux lois morales et religieuses les plus évidentes, mais encore une dérogation aux principes du droit international que la plus stricte impartialité impose aux neutres. Tendre la main au peuple yankee, à cette heure sinistre choisie par lui pour nous dépouiller par un acte de piraterie de nos colonies, équivaut à perpétuer un acte de véritable hostilité contre nous qui n'avons rien fait à l'Angleterre. Se lamenter de voir perdue une alliance française et anglaise à laquelle mit fin l'égoïsme britannique pour avoir le prétexte d'abandonner la France au jour de la confiscation de F Alsace-Lorraine par l'Allemagne et entendre dire par un ministre philosophe libre-échangiste que la guerre entre les peuples et les continents n'est pas terminée, alors que nous pensions tous que l'heure était venue de substituer l'émulation commerciale à l'émulation belliqueux' et attiser les charbons éteints des rivalités de races et de peuples, c'est, selon moi, exiger de l'Angleterre un despotisme oriental et retarder la Confédération européenne qui, tôt au tard, devra réunir tousles peuples et tous les gouvernements civilisés dans la liberté et dans la paix.
Le grand cheval de bataille de Chamberlain est la Russie. Parce que la Russie s'est emparée de Port-Arthur pour donner un débouché à ses chemins de fer, parce qu'elle s'est commodément installée à son aise à Talien-Wan, Chamberlain sort de sa prudence et pousse l'Angleterre à se dire l'amie de l'Amérique pour conjurer toutes ces ambitions et délimiter tous ces accaparements. Mais, pour conjurer de telles menaces, l'Angleterre est obligée de joindre ses puissantes escadres aux puissantes escadres américaines, d'invoquer des principes de conservation et de stabilité en contradiction avec toutes les barbaries qui se perpètrent chaque jour dans le monde, au mépris de la justice humaine. Et celui-là n'est pas très autorisé à blâmer les conquêtes d'extermination qui soupire après de nouvelles dépouilles en offrant des alliances invraisemblables à des peuples avec lesquels il peut difficilement vivre en paix parce qu'ils ont des intérêts opposés aux siens. Il faut avoir perdu le sens commun pour oublier que l'Angleterre représente la suprématie de l'Europe en Amérique, tandis que les Etats-Unis représentent l'expulsion de tout élément européen de l'Amérique. Pour s'entendre avec les Etats-Unis, l'Angleterre doit renoncer à son immense empire d'Amérique et se soumettre aux conditions que lui dictera le peuple yankee, ivre de plus en plus chaque jour d'ambitions démentes dirigées non seulement contre l'Espagne, mais contre l'Europe entière. L'Amérique qui nous demande aujourd'hui nos Antilles, réclamera demain à l'Angleterre la Jamaïque, Honduras, le Canada, l'Orénoque, la Trinité. Et comme l'appétit vient en mangeant, après s'être emparée des pos-
sessions espagnoles si justement possédées par l'Espagne, elle s'emparera des possessions anglaises au sujet desquelles l'Angleterre ne pourra pas produire les titres de propriété que l'Espagne, cette divine créatrice du Nouveau-Monde et de ses archipels adjacents, produit pour les siennes. La perspicacité de Chamberlain, en offrant aujourd'hui une amitié à un peuple avec lequel l'Angleterre devra se battre demain, n'a par conséquent pas brillé d'un grand éclat. Son discours a été une grande étourderie qui lui a suscité les colères du vieux continent sans lui attirer en échange les amitiés du nouveau.
28 mai. — Je clos cette revue avec deux nouvelles qui font le sujet des commentaires de toute l'Espagne : l'arrivée heureuse de l'amiral Cervera et de sa flotte à Santiago de Cuba et la solution également heureuse d'une crise ministérielle cent fois annoncée par moi-même dans maints articles. L'habileté avec laquelle notre amiral a su se moquer de la vigilance des Yankees dans leurs propres eaux et louvoyer sans obstacle entre les escadres ennemies, nous autorisent à fonder les plus grandes espérances sur les prochaines batailles en perspective. La crise, d'autre part, ainsi terminée, apaise bien des jalousies et fait s'évanouir bien des craintes. Quoiqu'il ait fallu sacrifier un orateur de talent comme Morel, l'entrée dans le gouvernement d'un homme d'Etat aussi expérimenté que Gamazo, assure au parti libéral une longue domination qui est indispensable d'ailleurs à la prospérité de la patrie'. Ceux qui croyaient que les diverses fractions qui composent le parti libéral étaient irréductibles, en sont aujourd'hui pour leurs illusions en voyant Gamazo accourir à l'appel' de Sagasta. Cela prouve que le parti libéral n'a pas encore à redouter les fractionnements qui divisent le parti conservateur et le réduisent à une irrémédiable impuissance. Il est nécessaire que tous les hommes d'Etat libéraux conservent leur prestige et leur ascendant pour le bien de la liberté et du pays. M. Sagasta, en demandant à cette heure décisive à M. Gamazo sa collaboration, s'il prouve que le parti libéral n'est pas fractionné comme on se plaisait à l'affirmer, M. Gamazo, en entrant dans un cabinet Sagasta, montre que cène sera pas lui qui rompra jamais l'unité du parti libéral, frein et moteur en même temps des progrès continus de l'Espagne. Remercions Dieu de nous avoir assuré ce bien au milieu de tant de plaies affli-
geantes.
Problèmes universels. — Corrélation de ces problèmes avec les événements d'Espagne. — Tristesses profondes qu'inspirent les derniers râles du siècle. — Modifications prévues dans les alliances entre l'Angleterre, l'Amérique et le Japon. — L'entente de ce dernier peuple avec l'Angleterre est remplacée par une alliance avec la Russie. — Causes de ce changement. — Difficultés intérieures opposées aux projets de Chamberlain au sujet de l'Amérique. — Triste situation de l'Italie. — La révolution de Milan. — Crise ministérielle italienne. — Chute du ministère Rudini. — Les élections françaises. — Équilibre des partis au Parlement. — Élection du Président de la Chambre. — Deschanel et Brisson. — Erreur de croire que seuls les votes républicains doivent influer sur la chute et la formation des cabinets. — Les conservateurs ne peuvent logiquement s'appeler progressistes. — Les dénominations doivent être en rapport étroit avec les principes. — Entente nécessaire entre la gauche catholique et la droite républicaine. — La politique exige que ni les républicains français, ni les républicains espagnols ne combatteut le catholicisme. — La guerre intercontinentale. — Futilité des motifs donnés par le peuple Yankee pour la déclarer. — Ingratitude des Américains envers les nations qui fondèrent sa République. — Les dernières prouesses des États-Unis. — Le mépris des Américains pour les lois divines et humaines. — Réflexions. — Conclusion.
Nos affaires intérieures et extérieures, au cours de la terrible crise que nous traversons, la plus terrible de notre histoire contemporaine, m'ont empêché de parler, comme il l'aurait fallu, des événements extérieurs et des diverses phases par lesquelles ont passé, en ces derniers mois, les nations étrangères, qui n'ont pas cessé de se heurter à des difficultés énormes dont le nombre et l'intensité paraissent, à première vue, peu graves et peu périlleuses pour le moment, tandis qu'en réalité elles nous réservent pour l'avenir d'incalculables ennuis se rattachant aux problèmes de longue haleine et aux solutions enchevêtrées de ce temps. Les rivalités des Etats de l'Europe tendant à s'arracher des lambeaux de la Chine moribonde; les volte-face du Japon, demeurant irrésolu dans ses ambitions; les efforts des hommes d'Etat anglais cherchant à constituer avec les peuples saxons du Vieux et du Nouveau- Monde, non pas un marché commercial et industriel selon la méthode progressiste de l'école de Manchester, mais un grand empire conquérant et belliqueux comme le voudraient les réactionnaires de l'école césarienne; les assauts livrés, à Milan, par la plèbe italienne à la monarchie plébiscitaire, suivis du mouvement rétrograde qu'avait suscité la révolte populaire; les tendances révolutionnaires introduites dans les Parlements de France et d'Allemagne par une inconsidérée aspiration communiste devenue plus intense que jamais dans ses appétits immodérés et de plus en plus difficile à satisfaire; enfin, les gouvernements de l'Orient troublant la paix au point de provoquer la double mort de la
Turquie et de l'Autriche, — exigent une attention soutenue et méritent un vif intérêt, indépendamment de leur importance intrinsèque personnelle, par leur collaboration inévitable à nos nlaux, qui, étant donnée la solidarité terrestre et humaine, chaque jour bouleversent davantage l'univers et chaque jour détournent davantage notre espèce de sa route vers la liberté et le progrès.
Quand je vois les écoles communistes, si prolixes d'analyses scientifiques à la mode, s'entre-détruire; quand je vois les Saxons, à qui nous avons recommandé la formation d'un Zollverein international, se convertir en pirates et en détrousseurs de grands chemins; quand je vois la nation de l'idéalisme pur, delà chevalerie traditionnelle, de cette foi qui fait les miracles, la nation espagnole, ainsi trahie par une tourbe perfide de gros poissons voraces qui ne craignent pas de rougir l'eau des mers de sang humain; quand je vois l'intolérance religieuse lever sa trie de serpent jusqu'à constituer des partis antisémites comme ceux de Vienne et de Paris, ou provoquer la guerre civile, comme cela vient d'arriver dans les rues de Belfast, sous le prétexte de maintenir d'odieux privilèges luthériens contre l'émancipation catholique de l'Irlande et de ses fils orthodoxes, sans respect pour les cendres à peine refroidies de Gladstone, cela me donne des tentations de demander à Dieu de faire coïncider mes funérailles avec celles du xixe siècle, pour me procurer la consolation de ne pas voir le siècle prochain s'inaugurer sous les auspices de tels symptômes réactionnaires, de tels dénis de justice. Mais laissons ces tristesses qui dépriment l'âme et allons aux faits que nous nous proposons de passer brièvement en revue. Je n'en connais pas un seul qui ne soit en étroite relation avec les événements qui affligent l'Espagne. Personne plus que nous n'a envie de savoir si le gouvernement de l'Asie appartiendra à la nerveuse inquiétude japonaise ou à la séculaire immobilité chinoise. Aucun peuple libre n'a autant d'intérêt que nous à savoir si les intelligences entreprises entre l'Angleterre et les Etats-Unis se noueront ou échoueront. Le soulèvement de Milan, qui est si transcendant au sort de toute l'Europe ouvrière, n'aurait pas eu lieu si le blé n'eût manqué, et le blé n'aurait pas manqué si la guerre hispano-américaine n'eût pas été déclarée. Le parti impérialiste d'Angleterre prédominant, le désir de faire la guerre prévaudra; ce désir prévalant, il en naîtra un conflit universel aux holocaustes duquel, avant toute autre victime, on immolera le peuple espagnol aux colères protestantes qui cherchent encore une vengeance aux antiques humiliations subies. Aussi avons-nous besoin d'avoir, au-delà de nos frontières orientales, au lieu d'un César belliqueux, une République de paix et de liberté.
Le jour où l'Allemagne, sous prétexte de protéger les missionnaires chrétiens, débarqua sur les rives de la mer Jaune pour s'emparer d'un lambeau du territoire chinois, elle aperçut clairement que l'équilibre de l'Asie se trouvait détruit et que cet élément supérieur de stabilité ne
pourrait se refaire qu'à la suite d'une épouvantable guerre. Autrefois, les deux nations libérales de l'Europe, la France et L'Angleterre, marchaient d'accord dans la question d'Orient comme dans la question d'Egypte, comme dans la question de Chine. Mais la France et l'Angleterre se brouillèrent, et de cette brouille surgirent, comme des conséquences naturelles : d'une part, l'hégémonie allemande au centre du continent européen, et, d'autre part, l'hégémonie russe dans le continent asiatique; puis, comme corollaire de ces conséquences, un conflit perpétuel anglo-français des sables du sol africain auxmaremmes du Céleste Empire, cela au détriment, bien entendu, de leurs propres intérêts et à l'avantage de la prospérité russo-allemande dans tout le Vieux Monde. Une si profonde perturbation engendre naturellement une inquiétude générale en Angleterre. De là les efforts réalisés par certains hommes d'Etat anglais pour provoquer en Asie une entente avec le Japon et déterminer en Amérique une entente avec les Etats-Unis. Mais ces tentatives d'entente, la première ébauchée dans de secrètes manœuvres diplomatiques, la seconde indiquée dans des discours retentissants, se sont rompues avant de passer de l'intention au fait. Le Japon, qui était d'accord avec l'Angleterre pour repousser les ambitions moscovites en Corée, s'est laissé détourner par la Russie à la suite d'assurances perfides communiquées de Saint-Pétersbourg et reçues avec joie dans l'empire du Soleil Levant, de sorte que les plans anglais et américains au sujet du plus historique et du plus sacré des continents, se trouvent renversés en même temps. La faiblesse du ministère Salisbury donnant son lot de l'empire chinois à garder au Japon, depuis la dernière guerre, et la diligence du tsar promettant au Japon de vraies compensations en Corée, encouragèrent ces volte-face qui sont des symptômes inquiétants d'innombrables dangers.
Mais ces discours retentissants proposant une amitié durable entre l'Angleterre et les utats-Unis n'ont pas eu d'échos. Les grands mouvements diplomatiques extérieurs doivent naître des grands mouvements politiques intérieurs, comme il s'en est déterminé en Russie et en France avant que leur alliance ne devînt un fait accompli. Lorsqu'une grande partie de l'opinion nationale s'oppose à des accords internationaux, ceux-ci sont empreints d'un caractère de faiblesse originelle, comme celui qui marque l'adhésion de l'Italie à la Triple-Alliance et à l'idée de laquelle l'Italie n'a pu encore s'accoutumer. Il faut appartenir à des sectes enthousiastes et substituer au critérium de l'observation vraiment objective, le critérium subjectif d'une psychologie égoïste, pour croire qu'on peut modifier le tempérament fondamental des peuples expérimentés, les arracher à la concurrence de leur industrie et de leur commerce, pour leur inspirer le goût qu'ils n'ont pas de s'habituer à l'incendie, au pillage et à l'extermination. Tant que les Saxons enverront leurs armées de mercenaires combattre les armées nationales, il leur arrivera exactement ce qui est arrivé aux Carthaginois luttant contre les armées romaines. Pendant que la grande cité mercantile du
vieux monde eut à lutter contre Régulus et les hordes africaines, ses mercenaires vainquirent; mais du jour où elle dut soutenir la guerre contre une cité cultivée et une armée régulière, ses mercenaires furent exterminés. L'alliance entre l'Angleterre et les Etats-Unis exige plusieurs conditions pour se réaliser : il faut d'abord que l'opinion anglaise soit unanime à la réclamer; il faut ensuite que les deux peuples amis s'inspirent d'un sentiment national opposé à celui qui, jusqu'ici, fit leur puissance, leur influence et leur gloire individuelles. Quand j'ai vu que ni Harcourt, ni Morley, ni Dilke, ne se ralliaient à la proposition émise par Chamberlain, et que Salisbury lui-même la repoussait indirectement, je l'ai aussitôt considérée comme non avenue, et l'ai reléguée au rang des utopies irréalisables qui ne se comprennent, ni ne s'expliquent de la part de vrais politiciens, lorsque ces politiciens appartiennent au gouvernement de leur pays, surtout à un gouvernement aussi pratique et aussi positif que l'est le gouvernement anglais. C'est ainsi que la première tentative opérée par l'Angleterre, en vue de convertir son empire colonial fédératif en empire militaire a échoué. L'Australie, consultée dans ses comices, pour savoir si elle entendait changer sa constitution, a voté pour la stabilité, se raillant des espérances de l'aveugle homme d'état, innovateur, et opposant un veto suspensif prolongea ses téméraires innovations.
Après les désastres dont l'Italie vient d'être le théâtre, la situation de. ce pavs est très grave. Une formidable guerre sociale a éclaté, et à supposer qu'on veuille l'étouffer dans le sang — dut-on extirper par le fer et le feu une génération entière — on ne pourra jamais extirper une idée parce que. si utopiques et extravagantes qu'elles soient, les idées croissent à l'aiguillon de la persécution. Je ne crois pas qu'il se rencontre, clans le camp républicain, un publiciste qui soit aussi hostile que moi aux idées socialistes, que je considère comme une réaction économique dans l'ensemble des libertés démocratiques; mais je ne veux pas les combattre sur un terrain préparé par la violence: je veux voir comment la société, avec sa constitution chimique vitale, entend les repousser après s'être approprié tout ce qu'elles peuvent contenir d'utile et de profitable. A la vérité, on ne peut rendre responsable le gouvernement italien du mouvement qui vient d'éclater à Milan, attendu que cette catastrophe, qui est un phénomène naturel, a été engendrée par un phénomène politique : le manque de pain, compliqué de cette calamité comparable aux anciennes plaies d'r>gyple, la guerre intercontinentale. Cependant, sous le double aiguillon de la faim et des idées qui ont la prétention de remédier à la faim et aux autres misères collectives, des hordes bouleversées se répandent ainsi que des sauvages dans les rues transformées en déserts, les magasins d'approvisionnement et les xorps de gardes flambent comme des volcans; des barricades s'élèvent: les modestes habitants qui restent étrangers aux luttes politiques fuient parce que leurs vêtements de bourgeois provoquent les colères démagogiques; les dépôts d'armes sont m\< au pillage; la circulation est arrêtée; les révo-
lutionnaires cherchent des complices jusque dans les écoles, et les femmes, assaillies, dispersées, rendues folles comme à la vue de la guillotine, griffenl et insultent les soldats de l'ordre. Les tuiles tombent des toits comme la grêle, et, au bruit du canon, le sol oscille comme à la secousse d'un tremblement de terre; les places publiques, telles la célèbre place du Dôme, se transforment en campements, et les maisons de commerce et les fabriques en cimetières; les blessés sont transportés à l'hôpital sur des brancards et les morts transportés sur les épaules, là où l'on dépose les cadavres; et, après trois journées consécutives de carnage, à la nuit, ce Milan inondé de musique et de lumière d'ordinaire, se recueille dans un silence si profond qu'on croirait que la ville suicidée a disparu pour toujours de la terre et du monde.
J'ai dit souvent qu'il n'y avait pas de peuple plus socialiste que le peuple italien. En Allemagne, on voit des pontifes, en France des vulgarisateurs, en Italie seulement on voit des soldats du communisme. C'esl ainsi qu'un jour les idées libérales se condensèrent dans le Nord de l'Italie; aujourd'hui le Nord de l'Italie condense les idées communistes. Tous les mouvements révolutionnaires, depuis que les peuples sont entrés dans la liberté contemporaine, restent stériles. Le socialisme peut aller modifiant lentement la société par une infiltration sereine de ses doctrines possibles clans la réalité et la vie sociale, mais le socialisme collectiviste, tel qu'on l'interprète à l'heure présente, ne peut se réaliser ni du côté d'en haut, ni du côté d'en bas. L'Empire allemand a démontré, avec tout ce qu'il a tenté, qu'il ne peut se réaliser en haut, et le communisme révolutionnaire, avec tout son ascendant patricien, qu'il ne peut se réaliser en bas. Le phénomène unique qui est résulté de cette insurrection récente a été de prouver d'une manière évidente, tangible, que les intérêts communistes et les intérêts réactionnaires s'identifient dans cette période historique. L'archevêque de Milan apparaît aussi inconsidéré qu'un tribun de réunion publique, et les moines ont mordu des cartouches comme les derniers faiseurs de barricades. Cependant, la réaction politique proposée par Visconti-Venosta contre les maux de la démocratie qui s'amende seulement par la liberté, me semble abominable. Les sophismes sociaux sont comme les oiseaux de nuit, ils habitent les abîmes où la splendeur des grandes idées ne peut les atteindre. C'est pour cette raison que m'a paru d'un bon augure l'échec de la proposition Visconti-Venosta.
Le ministère qui est tombé en Italie après le désastre démocratique de Milan paraissait formé des deux extrêmes de la politique constitutionnelle italienne : d'un côté se trouvait Zanardelli qui avait de nombreux points de contact avec les radicaux monarchistes, et de l'autre Visconti-Venosta qui personnifiait la tradition conservatrice. Et de même apparurent réunis à la bataille de Milan les deux: extrêmes inconstitutionnels voisins de frontières des deux écoles constitution-
nellcs dont chacune avait propagé les idées qu'elle croyait le plus en harmonie avec son éternel idéal et sa tradition historique. C'est alors que Yisconti-Yenosta. voyant que la presse démocratique avait soulevé la plèbe lombarde, proposa le remède restrictif dune limitation du droit de penser, du droit de croire, du droit de voter, du droit de se réunir et de s'associer permis jusqu'ici et que les Italiens s'imaginent être éternels. Or, Zanardelli apercevait un remède absolument contraire à celui de Yisconti-Yenosta. Zanardelli voyait les idées les plus exagérées répandues par les journaux catholiques; il voyait un archevêque factieux se refusant d'arborer le drapeau italien sur la cathédrale, alors que cet édifice n'avait pu se terminer que grâce au concours du budget de l'Etat; il voyait les moines capucins tirant les armes de leurs autels et convertissant leur monastère en une barricade ; et, apercevant cela, il épurait la démocratie des symptômes qu'y découvrait Visconti-Yeno^la et proposait des mesures relatives à l'exequatur épiscopal, mesures aptes à réfréner les exagérations néo-catholiques, si elles étaient mises à la disposition du gouvernement pour s'en servir contre les plus exaltés des démagogues pris, les armes à la main, en révolte contre la Constitution et les lois. Mais Rudini ayant pressenti à la fois les intention- '. • Yisconti-Yenosta et celles de Zanardelli, dont il condamne les exagérations, résolut de reconstituer un ministère dont les idées seraient également éloignées de ces extrêmes. J'apprends en dernière heure qu'il a dû renoncer à ce projet après avoir donné la démission du cabinet.
La crise en France mérite aussi une grande attention, parce qu'elle est déterminée par une cause moins bruyante et plus profonde que les causes qui ont donné naissance à la révolution italienne. Tandis que la révolution italienne revêt un caractère éphémère et fugitif comme toutes les violences, le mouvement français émane d'aspirations sociales enracinées dans le suffrage universel et dans les comices populaires. Bien qu'on se plaise à voir de prime-abord plusieurs partis en France, nous reconnaissons qu'il n'y en a guère que deux principaux : à la droite un parti conservateur qu'augmente l'appoint des groupes catholiques en conséquence des elbois réalisés par Léon XIII, et à la gauche un parti radical qu'accroît l'appoint des groupes socialistes en conséquence des efforts réalisés par l'orateur Jaurès. C'est donc en vain que l'on parle d'antisémites, de nationalistes, de plébiscitaires : il n'y a qu'un grand parti conservateur à droite soutenu par les catholiques, et un grand parti radical à gauche soutenu par les socialistes. Les écoles conservatrices et radicales, républicaines d'ailleurs, se différencient très peu au fond ainsi qu'on peut le remarquer dans les discours de leurs chefs respectifs: leur différence n'apparaît qu'avec l'appoint des voix de l'extrême droite ou de l'extrême gauche. Tandis que le parti radical veut apporter une légère modification au recrutement électoral du Sénat et veut établir l'impôt sur le revenu, le parti conservateur, au contraire, veut, comme son nom l'indique, garder et conserver ce qui existe, sans rien amplifier ni rien restreindre. Seulement surviennent les alliés :
alors les socialistes demandent aux radicaux de toucher au principe de la propriété, ce qu'ils ne peuvent accepter de faire, tandis que, de leur côté, les ultramontains demandent aux conservateurs de toucher au principe des lois scolaire et militaire, ce àquoi ils ne peuvent non plus se résoudre. Et cette divergence de vues ou d'intérêts engendre précisément ces deux grands partis politiques qui scindent la France on deux moilies à peu près irréconciliables.
Pour connaître le nombre et l'importance de l'un et de l'autre parti ; pour voir comment ses forces s'équilibrent et commenl ses partisans se contre-halancent, il suffit d'examiner les scrutins des dernières séances parlementaires relatifs à l'élection du Président de la Chambre. La droite présentait comme candidat l'éminent écrivain Dcschanel qui, dans ses discours comme dans ses livres, se distingue par ses idées républicaines, mais des idées libérales et conservatrices tout à fait contraires aux idées communistes contre lesquelles il a livré de glorieuses batailles. La gauche avait pour candidat le radical à tendances socialistes que toute l'Europe connaît par sa vie immaculée, par son air lugubre, par sa sobriété de pensée, ce bon Brisson, mon vieil ami dont je n'ai jamais pu partager les idées avancées et dont j'ai toujours critiqué les exagérations. Eh bien ! alors que nous croyions qu'il sortirait des élections françaises un parti conservateur fort qui aurait pu gouverner sans recourir à ces concentrations républicaines débilitantes, il résulte que la France a envoyé à la Chambre deux partis égaux en nombre qui annulent les deux systèmes de gouvernement et mettent la nation dans un équilibre instable. Trois ou quatre scrutins ont été nécessaires pour nommer le président, trois ou quatre scrutins où les volants se divisèrent en forces égales. Au premier tour, le candidat des conservateurs eut une majorité d'une voix qui fut annulée par les réclamations des radicaux et grâce aux timidités des modérés. Au troisième scrutin présidentiel qui survint à la troisième séance, Deschanel fut élu à dix voix de majorité. Cette faible majorité est de nature à encourager les illusions radicales et à produire en France une irrémédiable inquiétude, car les nations ne peuvent vivre en paix dont les citoyens sont à ce point divisés par des haines génératrices de factions, de guerres civiles et de révolutions permanentes.
J'ai toujours attribué le malheur des républicains conservateurs français à leurs complaisances pour les radicaux, qui s'appellent aussi républicains et qui sont jaloux des anciens partis monarchistes, parce qu'ils acceptent la République par nécessité. Mais cette adhésion forcée à la République, avec des distinctions et des réserves, n'a-t-elle pas toujours été celle de ceux qui ont fini par se rallier à nos croyances et à nos institutions, à partir des plus anciens partis royalistes et des plus anciennes monarchies traditionnelles? Thiers déclarait publiquement qu'il avait contracté avec la République un mariage de raison, préférant
cette forme de gouvernement à toutes les autres parce que c'était celle qui divisait le moins les Français. Je comprends le formidable effort des conservateurs à vouloir que la République modérée se convertisse en une réaction ultramontaine, et leur désir invincible d'arriver à changer en lois néo-catholiques, ces lois qui sont comme la moelle et le nerf de la République parlementaire. Mais je ne puis comprendre et ne comprendrai jamais qu'on exigé d'un gouvernement républicain, de gouverner exclusivement avec une majorité républicaine. Chez un peuple qui se trouve divisé comme l'est le peuple français, on prend les majorités où elles sont et ces majorités se forment comme elles peuvent. On ne peut juger du mobile du vote parce qu'on ne peut évaluer la part qu'il a dans un événement. Il n'y a donc qu'à dépouiller les votes et non à s'inquiéter de la cause qui les a produits. Les radicaux ont éloigné bien des fois du gouvernement les républicains conservateurs, en alliant à leurs voix celles des monarchistes. Or, si l'on tient compte des voix de la droite pour renverser un gouvernement, pour quel motif ne veut-on pas qu'on se serve de ces mêmes voix pour lui permettre de durer?
Je crois devoir attribuer la faiblesse traditionnelle des gouvernements conservateurs français à leurs complaisances habituelles pour le radicalisme, et à leur crainte de passer pour peu républicains tout en l'étant peut-être beaucoup plus que ceux qui les combattent et les dénigrent. Dans cette voie, on s'expose à contracter des responsabilités analogues à celles des Girondins qui, avec leur politique, ont laissé dans l'histoire un nom suspect accompagné d'anathèmes contre lesquels rien n'a pu prévaloir dans le cours du temps, ni les bonnes idées, ni les bonnes intentions. Les hommes politiques n'expient rien dans leur vie et dans la postérité, autant qu'une faute de courage civique. Gambetta, Ferry, Freycinet étaient essentiellement conservateurs ne pouvant être autre chose, mais ils répugnaient à se dire conservateurs de peur d'être traités de faux républicains ou de conservateurs, comme si la République n'avait rien à conserver là où elle s'enracine et produit. Il en est de même du parti dirigé par Méline et du parti dirigé par Bourgeois, dont l'étiquette républicaine est pareille, mais dont les idées contraires se heurtent avec une passion exaltée de part et d'autre. A l'heure qu'il est, savez-vous comment se qualifient les partisans du président Deschanel? Ils ne s'appellent pas, ainsi qu'ils le devraient, républicains conservateurs, ils s'appellent républicains progressistes; et je mets au défi le plus adroit d'entre tous d'établir la différence qui peut exister entre un républicain progressiste et un républicain radical, et d'établir la ressemblance qui peut exister entre un républicain conservateur et un républicain progressiste. Qui progresse marche et qui conserve se tient tranquille. Et cette confusion de noms fait que de simples mots se traduisent en tempêtes et que des bruits de voix passent pour des ouragans d'idées. Or, le parti conservateur républicain français doit se distinguer du parti radical par les idées, surtout
par les idées religieuses. Examinons brièvement ce dernier point par rapport à la fois à la France et à l'Espagne.
Il est impossible d'enfoncer dans la tête de nos républicains l'idée qu'il est difficile de changer les lois morales, les dogmes théologiques et les pratiques religieuses consacrés par une longue tradition, et admis depuis longtemps par une grande société. L'expérience de chaque jour ne leur dit rien. Ils prétendent promulguer des idées théologiques et fonder de nouvelles églises comme si nous étions au temps de Constantin ou de Julien, comme s'ils pouvaient transformer les consciences et les esprits par un rescrit impérial. Les Etats ne peuvent s'empêcher d'obéir aux sociétés en matière religieuse là où les mœurs s'imposent aux lois et les citoyens aux gouvernements. Qui peut dire qu'Henri IV aurait obtenu la couronne de France s'il n'avait répudié publiquement la religion luthérienne pour embrasser la religion catholique? C'est en vain qu'Antonio Perez conseilla aux Aragonais de changer de religion à l'imitation des Bataves, s'ils voulaient vaincre le despotisme de Philippe II, comme les Bataves avaient fini par le vaincre. Lanuza, pour triompher de Philippe II comme un héros, en gagnant la couronne du martyre, dut mourir dans le sein de l'Eglise catholique après avoir vécu non seulement comme un vrai croyant, mais comme un saint. Napoléon, après la crise révolutionnaire, au commencement des réactions monarchiques, se vantait de faire de la France, avec un décret, ou une nation catholique ou une nation protestante. Mais Napoléon se trompait tristement. Le pouvoir impérial rencontra des bornes infranchissables dans la conscience humaine. Tibère, qui savait ce que pouvaient les Césars, assurait qu'il lui serait plus aisé de couper la tête à tous les Romains que de supprimer une seule lettre de l'alphabet.
Napoléon, pour reconstituer le pouvoir royal sous la forme impériale, eut besoin de s'appuyer avec confiance sur l'unique force morale favorable à la réaction de ce temps, c'est-à-dire sur les croyances catholiques traditionnelles et sur les croyants catholiques. C'est ainsi qu'il prépara, dès l'époque de son Consulat, la réaction impériale en jetant les bases, avec le Pape, d'un Concordat pontifical et césarien dont les canons, tout en sauvegardant les innovations démocratiques et économiques de la Révolution, restauraient les dogmes, les canons, la liturgie, les cérémonies du vieux catholicisme traditionnel et orthodoxe Comme la Révolution ne pouvait imposer aux croyants ses inhabiles constitutions canoniques, attendu que les prêtres assermentés et fidèles à la République restaient hors de l'Eglise, Bonaparte n'aurait pu formuler du sommet du trône une religion quelconque officielle susceptible d'être adorée en bas. La réaction impériale vint donc après le Concordat consulaire. Eh bien, si à un pouvoir fort comme le pouvoir
absolu, il no fut pas permis de changer les croyances, à plus forte raison cela ne sera-t-il pas permis au pouvoir républicain français, qui reste un pouvoir faible surtout à l'heure de sa naissance. Les partisans de la République comparent la puissance de leurs principes sur les âmes à celle de leur action dans la société; c'est comme s'ils déduisaient la température de l'air de la température du corps. La République naît et naîtra toujours dans une société traditionnellement monarchiste des protestations et des mécontentements du plus grand nombre, de ceux qui pétrissent les mœurs et ourdissent les traditions. Aux temps de la Convention, le parti républicain était soutenu par les plus savants et les plus audacieux des Français; mais, toutefois, à la suite de cette longue série de siècles qui avaient préparé la France telle qu'elle existait en mil sept cent quatre-vingt-douze, ils ne constituaient qu'une intime minorité à les considérer sous l'angle de la loi universelle du nombre.
Ainsi, après avoir passé plusieurs années en République, les peuples monarchiques ignorent encore la signilication de ce mot, dont les syllabes, par la seule combinaison de leurs lettres, nous enthousiasment, nous autres les républicains de profession et d'origine. Michèle t rapporte qu'en 1849, après que la France eut passé déjà par deux Républiques, les paysans de Normandie, qui est une région dans le voisinage de Paris, avaient coutume de lui demander si la République était mariée ou célibataire. En Bretagne, la fable suivante était admise comme un dogme : le ministre d'Etat s'appelait Lamartine, un prénom de femme en français, et le ministre de la Justice s'appelait Marie, un autre nom de femme. On disait donc que Ledru-Rollin, qu'on surnommait Rolland, s'était installé dans le palais du roi comme un empereur, et qu'il avait fait ministres ses deux maîtresses : la Martine et Marie. Comparez un tel état des âmes sous la forme républicaine, avec le môme état, sous la forme monarchique traditionnelle, et dites-moi ce que peut faire dans cette voie des idées religieuses une République née d'hier, si fragile encore.
Pour ces motifs, je soutiens toujours que la République espagnole ne pouvait innover en matière religieuse, et si nous nouions une intelligence avec le Pape, c'est que nous désirions apaiser d'abord les esprits et conjurer ensuite la guerre carliste. Sans se livrer ni à Dieu ni au diable, mon gouvernement républicain entretint avec le Saint-Siège d'étroites relations diplomatiques et je nommai, d'accord avec lui, des évèques pour pourvoir aux sièges vacants et gouverner l'Eglise d'Espagne. Le parti républicain espagnol s'illusionnait déjà en ce temps, dans l'enthousiasme d'une jeunesse qui ressemblait à l'enfance; il croyait aisément réaliser un changement religieux aussi difticile, aussi profond, pour ne pas dire impossible, que celui de la séparation des Eglises et de l'Etat, alors qu'elle n'était encore établie ni en Italie, ni en France, ni en Angleterre, ni en Suisse, ni nulle part dans notre vieux conti-
nent, qu'elle n'existait, par exception, dans le monde, qu'aux Etats- Unis. Etant donnée cette névrose du parti républicain espagnol, on peut aisément s'imaginer les cris poussés par cette candide école républicaine en s'apercevant que les relations étaienl rétablies en lie Home et Madrid et que la nomination des évoques était publiée par la Gazette, comme sous les rois. Si je rappelle ce souvenir, puéril, il est vrai, c'est qu'il renferme en soi beaucoup de philosophie, et, si je puis m'exprimer ainsi, une transcendance immanente dans tous les temps, et dans tous les pays. Comme nos gouvernements républicains avaient beaucoup de moteurs et peu de freins, j'essayais de rétablir les formules et les pratiques ordinaires du gouvernement dans la mesure du possible et de nos forces.
Pour cette nomination des évèques, c'est-à-dire pour les formules des décrets publiés dans la Gazette officielle, je me conformai au rituel des gouvernements les plus conservateurs et les plus catholiques. D'après ce rituel, nous disions en substance, par exemple, que nous nommions le père Zéphyrin Gonzalez, évêque de Malaga, à cause de ses vertus et de sa science, d'accord avec le Saint-Siège. J'avais dissimulé avec une grande réserve, pour ne pas frustrer mon œuvre, l'état des relations de l'Espagne avec Rome, que j'avais renouées en ma qualité de Président du pouvoir exécutif de laRépublique, en même temps que j'avais présenté au Pape les nominations des évèques. Aussitôt, un homme politique d'une réputation incontestable et dont je ne prononcerai pas le nom, jouissant à cette époque d'une grande influence, perdue à tout jamais par suite de ses erreurs, arriva tout effaré à la Présidence, pour me semoncer avec amertume et me déclarer qu'il était décidé à me faire une guerre implacable au Parlement parce que j'avais dit que je nommais un tel évêque de Malaga, à cause de sa science et de ses vertus. « Que fallait-il dire ? o lui demandai-je. « Il fallait dire sans scrupule, ni ambages, que vous le nommiez à cause de son ignorance et de ses vices », répliqua-t-il. Tel était l'état d'âme du parti républicain espagnol à cette époque, et comme il n'a pas changé, il n'obtiendra pas une seconde fois le pouvoir, et s'il l'obtient, il ne le conservera pas longtemps. Ces mêmes superstitions révolutionnaires prédominent dans le parti républicain français. A l'exception de Jules Simon, tous les autres chefs de l'école républicaine, y compris Gambetta et Ferry, lorsqu'ils se heurtaient au nom d'un curé ou au dogme d'une Eglise, entraient dans une fureur analogue à celle du taureau quand, dans l'arène, il est subitement mis en présence d'un lambeau de drap rouge.
Aussi, déclarèrent-ils que le cléricalisme était l'ennemi. Ils opposèrent aux dogmes de l'église les dogmes de l'État; ils promulguèrent, dans les lois scolaires, cet article sept qui limitait la liberté d'enseignement, liberté aussi sacrée et aussi respectable que la liberté de croyance ; ils expulsèrent violemment du territoire les ordres religieux non autorisés, et ils menaçaient de rompre toutes relations avec Rome, oubliant
qu'ils ne le peuvent pas tant qu'ils auront des aspirations à civiliser l'Orient, à racheter l'iVfrique méditerranéenne, à protéger les Lieux Saints, à opposer en Chine l'influence des missionnaires chrétiens à celle des missionnaires protestants de l'Allemagne. Un tel état de lutte heurta de si grave manière les consciences, que la réaction religieuse tendit la main à la démagogie échevelée pour lever des pavés de Paris un général d'occasion sans mérite personnel, sans intelligence politique, qui aurait mis fin à son gouvernement comme il a mis fin à sa vie, par le suicide. Après cette période, la République entra dans une période de paix et de concorde après avoir toléré l'influence naturelle exercée par le Pape en France et avoir admis cet apophtegme qui lui répugnait tant jusque-là : qu'on peut être républicain et très catholique en même temps. Voilà pourquoi désormais les catholiques ralliés à la République formeront, qu'on le veuille ou non, le noyau des futures majorités conservatrices en France. Mais un changement vient de se produire dans la politique de ce pays. Le ministère Méline,. qui avait des tendances conservatrices étroites, quoique conservatrices cependant, est tombé et il sera peut-être remplacé par un gouvernement de concentration républicaine de la nature faible de ceux qui se disputèrent autrefois le régime parlementaire et amenèrent la réaction boulangiste.
La situation de l'Europe passée en revue, je vais émettre quelques réflexions sur les causes et les effets du conflit international. Plus j'étudie les mobiles de cette guerre des Yankees, moins je me sens disposé à leur pardonner, et je passe mon temps à maudire un peuple qui ressuscite la piraterie sur mer et la conquête sur terre, alors que nous le pensions tous en mesure d'incarner l'idéal progressiste, prêt à proclamer le principe de l'arbitrage dans les relations internationales pour clore la sanglante période des batailles exterminatrices et ouvrir celle des pacifiques rivalités industrielles. Dans le travail de sélection qu'accomplissent les peuples, grâce à leurs facultés spéciales et à leurs vertus fécondantes, il surgit çà et là des nationalités sur lesquelles tantôt c'est le progrès permanent qui domine, tantôt c'est la réaction permanente. Depuis ces laboureurs qui, à l'origine des États-Unis, imbibaient la terre de l'esprit évangélique, jusqu'aux industriels et aux négociants de nos jours, il y a presque autant de distance qu'il y en a entre la foi guidée par une inspiration céleste et le calcul mû par les plus égoïstes passions. Quand on a dit qu'un peuple essentiellement mercantile a mis des bornes au commerce, a érigé le protectionnisme en dogme, a élevé à la Présidence un protectionniste intransigeant qui, ensuite, déchaîna sur nous la guerre, on a tout dil sur la décadence de ce monde saxon-américain, subitement transformé, d'usine d'où sortaient le télégraphe et le téléphone, en campement où régnent l'incendie et le carnage. Que ne coûta pas d'efforts aux deux plus grands États latins la fondation de cette République qui poussa ensuite l'ingratitude jusqu'à abandonner la France révolutionnaire en butte à l'assaut suprême des rois coalisés et à tenter de supprimer du Nouveau-Monde l'Espagne, sa mère! Sous Charles 111, nous
LA POLITIQUE EUROPÉENNE J2r,
avons poussé l'abnégation, nous, jusqu'à combattre avec ténacité pour l'accroissement des territoires américains, en montrant à nos colonies le chemin de l'émancipation, et les rois de France dépensèrent dans l'émancipation de l'Amérique une somme qui s'éleva à un milliard huit cents millions de francs, ce qui les contraignit à réunir les États généraux pour leur demander de nouveaux subsides dont la conséquence fut une Révolution qui produisit, avec la démocratie, la République, et cette guillotine sous le couteau de laquelle sombrèrent et la monarchie traditionnelle et le droit divin.
Des sommes innombrables ont été déposées par les négociants des Etats-Unis dans les banques de La Havane; des mains américaines ont contribué à édifier des fabriques en territoire cubain; les réclamations privées adressées par le gouvernement saxon au gouvernement espagnol s'élevaient à huit cents millions de francs ; il y a, à Cuba, un capital yankee d'au moins deux cents millions; le commerce des Etats-Unis avec notre île se chiffre à quatre cents millions : tels sont les motifs qui ont déterminé la guerre et qui auraient déterminé la paix chez tout autre peuple qui, jouissant de ses facultés mentales, n'aurait eu en^vue que ses propres intérêts.
Pour assurer un capital de deux cents millionsWfrancs et un profil commercial de quatre cents millions, on dépense sans scrupule cinq milliards et on ruine sans pitié deux peuples dont les budgets, à présent, ne s'équilibreront plus après ce coup mortel qu'ils reçoivent. Mais il convient d'en rabattre de ces réclamations. D'abord, on a beaucoup exagéré cette somme de millions; ensuite, ces prétendus citoyens américains étaient tout bonnement des citoyens cubains contrefaits et falsifiés par cette scandaleuse facilité de concitoyenneté qui prête deux natures aux rebelles, une nature espagnole, s'il leur plaît de tourner leurs forces contre l'Espagne, une nature yankee s'il leur plaît d'assurer leur impunité; enfin, cette guerre civile n'aurait pu se prolonger une minute sans les subsides du Capitole qui, ayant peur des responsabilités après la faute commise, nous a demandé compte de cette lutte civile ressuscitant à notre préjudice la fable du Loup et de l'Agneau : abus de la force et de la richesse contre la faiblesse et la pauvreté. Si chaque Etat devait intervenir là où ses sujets éprouvent des ennuis industriels et commerciaux, l'indépendance des peuples n'existerait plus, le principe d'intervention remplacerait le principe de non intervention, entraînant avec soi le despotisme et la ruine universelles. Si l'Amérique avait su ce que n'ignorent pas les plus stupides des peuplades, que les Etals- Unis convoitaient la prospérité des Antilles, elle n'aurait pas transformé ses Parlements et ses gouvernements en foyers de conjuration contre nous et nous ne serions pas plongés dans un incendie qui n'aurait pu s'allumer sans sa complicité, incendie qui va finalement nous consumer tous.
Les Etats-Unis ont si tristement changé pendant ce siècle, que leurs
aïeux ne les reconnaîtraient pas, s'ils revenaient à la vie, en voyant leur pays engendrer, au lieu d'Abels, aux vertus desquelles ils croyaient, un peuple de Gains qui a remplacé le travail agricole par le négoce. Cette substitution serait (Unis leur nature si, par des erreurs multiples, le vieux parti républicain, dans sa lutte contre les autres partis rivaux, n'avait permis qu'on changeât le tempérament américain commercial, industriel et agricole en tempérament bureaucratique et militaire, déchaînant ainsi tous les appétits sans acquérir ni gloire, ni grandeur, et déséquilibrant les budgets au point de pousser les nations les plus civilisées au crime, à la guerre et à la conquête. Nous pourrions peut-être encore espérer la rectification de telles erreurs et le redressement de tels torts si les facteurs qui composent le monde saxon s'amélioraient et se disposaient à servir le progrès humain. Mais le cosmopolitisme de ces derniers temps, ouvrant les portes à la concitoyenneté, sans scrupules, à tous les aventuriers du globe, ont métamorphosé le sanctuaire de la liberté américaine en geôle de la démagogie universelle. Et pour prouver ma thèse, il n'y a qu'à regarder comment se comportent aujourd'hui les conservateurs qui manquent de bon sens. Les armements les plus énormes poussent du sol comme une végétation infernale ; sous la main des Américains, l'Océan se transforme en cyclones de morts et en trombes de sang; la déprédation se dilate partout comme au temps de ces âges préhistoriques où les hommes s'entretuaient perpétuellement: la violence règne sans autre règle que la force qui prétend prendre sur notre territoire tout ce qu'elle rencontrera. Je me demande ce qu'il en serait si, au lieu de capitalistes, de conservateurs, des démagogues dirigeaient les nations? Nulle part on ne reconnaît l'identification du despotisme et de la démagogie comme dans le mépris que l'un et l'autre professent pour les lois divines et humaines. Les Etats-Unis déclarent la guerre parce que c'est leur plaisir, comme Darius et Xerxès attaquaient l'ancienne Grèce. Ils proclament le principe d'intervention et l'opposent à tous les principes de la démocratie. Ils ressuscitent les corsaires et se lèvent irrités contre le principe de la propriété individuelle qui doit rester sacré même en temps de guerre. Ils imaginent des blocus impossibles à accomplir, bombardent sans aucun respect humain, livrent des armes aux insurgés pour les pousser au massacre et à l'incendie contre nous, prennent le pavillon ennemi pour couvrir leur trahison, aggravant par cette barbarie privée l'incroyable barbarie de la conquête. Pour tous ces faits, ils doivent être rejetés hors de l'humanité et ne peuvent mériter le pardon de l'histoire.
La guerre déchaînée parles Etats-Unis n'a rien respecté, absolument comme si nous avions manqué de lois morales et politiques et que nous ne fussions pas en état de civilisation. 11 ne valait vraiment pas la peine d'avoir concentré tant d'éther scientifique dans ce coin de terre, pour que les habitants devinssent, au bout d'un demi-siècle, aussi inhumains que les bêtes fauves des déserts et les caïmans des mers. Deux vilaines entreprises viennent de s'accomplir : le rapt de Manille et la prise
de Santiago par des troupes plus ou moins régulières. Ces deux ignominies n'ont pu avoir lieu qu'en attisant les rébellions intérieures et en payant des tourbes incendiaires pour tout dévaster, comme s'il n'y avait plus de justice au monde. Au milieu de ces malheurs, quelques Espagnols pleins d'illusion ont cru à une entente avec la France où l'opinion est très exaltée contre les yankeesetà une intelligence avec L'Allemagne dont les escadres ont évolué dans les eaux des Philippines et dont les commandants ont proféré des paroles favorables à notre patrie. Si l'on avait contracté tout de suite une alliance, les événements auraient pu être réglés par l'accord des puissances. Mais, à présent que la France et l'Angleterre ont signé la convention du Niger et qu'elles se sont attribué des lambeaux de l'empire chinois, aucune ne viendra nous tendre la main parce qu'aucune n'a besoin de nous: il leur suffit de voir s'éloigner d'elles la conflagration universelle. Aux paroles incroyables de nos journaux officieux, disant qu'il se préparait une entente diplomatique à Paris, les journaux français répondent en flattant les Américains. Pendant ce temps, les espérances connues pour l'Allemagne s'évanouissent devant les déclarations de neutralité qu'elle répète avec une insistance calculée. Que le ciel nous conserve notre droit et notre Dieu !
Mort de Tamayo. — Ses dernières maladies. — Ses œuvres. — Virginie. — Caractère des femmes romaines. — Représentation du symbole de Virginie dans l'histoire de Rome.
— Triomphe de la démocratie incarnée par Virginie. — Lutte persévérante de Tamayo contre la démocratie. — Ses tendances politiques et littéraires. — Transition des sujets littéraires aux sujets politiques.— La guerre hispano-américaine. — Héroïsme espagnol.
— Emotions diverses du sentiment public selon que les nouvelles du théâtre de la guerre sont bonnes ou mauvaises. — Réaction de la démocratie saxonne américaine. — Grands périls que la prépondérance saxonne fait courir au Nouveau-Monde. — Le siège de Santiago. — L'escadre de Cervera. — Crises ministérielles en Italie et en France. — Ministère Brisson. — Ministère Pelloux. — Crise autrichienne. — Coup d'Etat autrichien
— Désordres de Gallicie. —Observations. — Conclusions.
Tamayo est mort dans sa brillante retraite de l' Académie espagnole, entièrement consacré à la direction de la Bibliothèque nationale. Ce o-rand écrivain se trouve compris au nombre des véritables gloires espagnoles, et quiconque s'adonne à écrire l'histoire contemporaine ne peut moins faire que de lui consacrer une pensée. Les peuples, à l'heure actuelle, manquent trop de grands hommes pour qu'ils puissent assister, sans s'émouvoir, à l'extinction d'un lumineux esprit.
Le grand Tamayo aima avec ardeur ces trois vieilles choses : la Bibliothèque en ruines, qui est située près du Palais d'Orient ; la glorieuse autant que triste Académie de Valverde, dans la rue du même nom; l'Espagne semi-absolutiste d'Isabelle II. ÏV ayant pas ressenti dans les lettres l'amour obligé de tous nos lettrés pour le romantisme espagnol; entiché du théâtre classique français, à l'école duquel appartenait Moratin, son idole, — Tamayo ne partagea jamais l'idéal de ses maîtres et de ses prédécesseurs : haïssant l'Encyclopédie et la Révolution, il fut et resta monarchiste ultramontain, d'une intransigeance d'autant plus intolérable que, étant données ses occupations où tous nous étions traités avec une égale bienveillance, elle lui imposait un silence parfois pénible et embarrassant. La nouveauté ne le charmait pas, ni la brillante Académie où il est mort, ni la Bibliothèque qui peut rivaliser avec les plus complètes bibliothèques du monde ; ni l'Espagne démocratique, avide de liberté et de paix, qui, à vrai dire, ne fut pas malheureuse avant ce jour où ceux-là mêmes qui n'avaient aucun droit à cette prétention, mais, au contraire, devaient tout à sa colossale grandeur, se sont permis de lui demander brutalement compte de ses erreurs. Tamayo dégoûté de tout, contracta, dans la dernière période de sa vie, un.- maladie rhumatismale nerveuse dont les ravages, après l'avoir tourmenté pendant des mois, ont fini par le conduire au tombeau, non
sans qu'il ressentit cette acerbe douleur qu'éprouvent tous ceux qui ont un culte religieux pour les lettres et les arts, lesquels apparaissaient à ses yeux comme un sacerdoce et dont il rehaussait l'éclat! Très classique, l'illustre écrivain cultiva le théâtre antique, lit des «liâmes comme la Folie de l'amour et la Ricahembra; exploita les matériaux qu'il rencontra dans ses études sur le théâtre allemand et sur le théâtre anglais, traduisit, imita, ordonnança des comédies variées cl des drames des écrivains contemporains français, dota enfin nos lettres nationales d'une tragédie d'une espèce rare, Virginie, sur laquelle je désire appeler votre attention, parce qu'elle révèle une contradiction entre la conscience native de l'illustre poète et les compromis politiques qu'il contracta dans sa vie sociale. Méditons donc sur le sujet de Virginie.
Le peuple romain personnifie toutes les phases de son esprit et toutes les périodes importantes de son histoire dans autant de femmes extraordinaires d'une influence puissante et démesurée. Tullie représente les crimes de la monarchie pendant qu'Egérie en représente ses inspirations. Vesta garde le feu sacré dont la chaleur alimente Rome. La chasteté de Lucrèce illumine la naissance de la République romaine. La vigueur brille dans la mère des Gracques et dans Yéturie, mère de Coriolan; dans les femmes de Pompée et de César; dans Livie, qui a donné au inonde Tibère ; dans Géopâtre, qui a prétendu étouffer la Ville Eternelle sous le panthéisme matérialiste de sa patrie et substituer les dieux gréco-sémites des sciences alexandrines aux dieux grécoromains. Toutes représentent de grandes incarnations de Rome, une cristallisation successive de ses idées si variées et si multiples. Mais entre toutes ces personnifications et tous ces symboles, il n'en est pas qui éclipse le symbolisme représenté par la pure Virginie. C'est qu'ici ce n'est pas la matrone, c'est la jeune fille. Sa jeunesse et sa virginité ajoutent du prestige à sa beauté plébéienne. Son histoire symbolise peut-être la plus transcendantalc de toutes les transformations romaines.
Le patriciat ne tomba pas avec la monarchie; à Rome, les patriciens furent toujours les plus grands ennemis de la monarchie. La preuve se rencontre dans l'institution noble et aristocratique par excellence de la Ville Eternelle, le Sénat, qui, au lendemain de la mort de Romulus, s'arrogea la suprématie politique qu'il ne livra de nouveau à un roi sacerdotal comme Numa que lorsque l'eut réclamé le peuple qui imposa aux patriciens romains la monarchie sabine. Le plébéien ne put oublier tout ce qu'il dut à Servius. Son règne établit ces institutions à l'aide desquelles s'organisa la démocratie. Les rois étrusques, les Tarquins, réactionnaires et superbes, opprimèrent le peuple en lui imposant des travaux forcés; mais ils opprimèrent encore davantage le Sénal en l'adultérant avec un art systématique et en le corrompant par l'adjonction de nouveaux sénateurs. Quand la République survint, il se produisit une réaction contre le privilège, contre le Sénat, contre la noblesse qui
ne craignait déjà plus le roi comme elle le craignait durant la monarchie et qui s'arrogea pour elle, pour les consuls, pour leurs actes, les multiples prérogatives royales. Dans la Rome républicaine primitive, les électeurs pouvaient appartenir tous à la plèbe, mais les éligibles appartenaient tous à la noblesse. Cette organisation portait en soi une extraordinaire rivalité d'influences qui engendrait toute la vie du peuple-roi. Ainsi que l'observe avec une grande profondeur d'esprit Machiavel dans ses admirables commentaires sur Tite-Live, la supériorité du peuple-roi sur les peuples grecs vient de ce principe que les Romains ne prirent jamais le chemin des révolutions pour faire triompher leur droit. Les rivalités mêmes entre patriciens et plébéiens ne dépassèrent pas une certaine mesure au temps où les Tarquins conspiraient. Le pouvoir appartenait aux patriciens. Leurs familles comprenaient les plus puissants personnages ; leurs noms et surnoms se reproduisaient en lettres d'or; leurs curies constituaient la grande Assemblée parlementaire; leurs intelligences seules pouvaient pénétrer le sens des augures et placer les affaires publiques et privées sous de favorables auspices. Il résultait de tout cela que ces nobles étaient de vrais monarques très puissants qui faisaient des comices populaire- Je cas qu'une cour d'autrefois faisait des conseils auliqucs. Merveilleux litige dans lequel nous ne savons ce qu'il convient le plus d'admirer, de cette chose vive et lumineuse qui représentait dans la conscience de ces plébéiens l'idée du droit personnel, ou des formes juridiques élevées avec lesquelles ils savaient si bien défendre ce droit. Eh bien, Virginie représente un des plus grands triomphes obtenus par la plèbe sur les nobles et personnifie par cela même une des plus belles phases de l'esprit romain.
Les Appius, famille patricienne, personnifiaient, comme par une sorte d'atavisme, la haine pour le peuple. Les consuls ne leur semblaient pas être des magistrats placés à la tête de l'Etat sous les auspices des dieux et l'empire des hommes; ils leur apparaissaient comme des bourreaux nommés uniquement pour torturer la classe plébéienne en d'inénarrables tourments. Aussi, quand Appius Claudius apercevait un tribun, perdait-il tout sentiment et toute raison. Une fois, il envoya ses licteurs contre les magistrats préférés du peuple et dans les comices pour défendre ses propres actes, provoquant mille tempêtes, attirant mille ennuis sur les partisans des patriciens et sur la curie romaine pour n'avoir pas expulsé les patriciens des Assemblées et ne pas les avoir mis dans l'impossibilité de nuire. C'est en vain qu'ils le conjuraient de ne pas soutenir d'autres pouvoirs que ceux qui étaient compatibles avec la concorde universelle; c'est en vain qu'ils lui montraient la République en voie de désorganisation entre deux courants contraires, les tribuns et les consuls, qui se paralysaient mutuellement au lieu de s'entr'aider.
Envoyée la guerre contre les Volsques, il excita les ressentiments des soldats qu'il abhorrait en raison de leur origine plébéienne, et il se
livra à ses penchants despotiques. Le soldat plébéien répondait à cette haine par l'indiscipline, et ni son honneur personnel, ni l'obéissance militaire no lui importaient en effet, puisqu'il devait travailler au profit d'Appius Claudius. Si celui-ci ne pouvait commander une armée, il pouvait bien moins commander dans Home. Il provoqua une sédition dans les campements. On vit pour la première fois une armée se suicider en provoquant la déroute par haine de son général.
Le soldat romain combattit les Volsques pour les empêcher d'approcher du camp; mais il ne combattit ni pour les poursuivie, ni pour les exterminer. Appius ayant des idées tyranniques auxquelles lé tyran Tarquin lui-même n'avait jamais songé, sa troupe ne pouvait comprendre comment, clans une cité libre comme la Ville Eternelle, un citoyen pouvait commander contre le consentement et le vœu de ses concitoyens. Ainsi, il perdit non seulement les batailles, mais encore l'armée, qui était plus irritée contre lui que contre les ennemis de la patrie. Il lutta alors avec la férocité du milan et de l'aigle qui, voyant des hauteurs de l'air des petits oiseaux dans l'abime, les attirent, les poursuivent, les fascinent avant de les prendre entre leurs serres pour les déchirer de leur griffes. Ce n'était pas un chef de parti; c'était un chef de faction. Le visage hautain respirant la violence, le regard dédaigneux, les lèvres méprisantes, rude de manières, insolent d'attitude, aigre dans ses discours, cet homme alliait, à la haine éternelle du plébéien, le type du patricien, et résumait en lui, par ses idées, par ses actes, par ses principes, par ses procédés, le prototype de cette classe privilégiée.
Il y avait dans Rome une famille plébéienne qui était le modèle de tous les citoyens et comme le miroir où se reflétaient toutes les vertus. Elle se composait du père, de la mère et de la fille dont la tendre union méritait le respect public. Le père, centurion, se comportait comme tel dans les centuries militaires, en père de famille dans son foyer, en membre de comice au camp. La mère filait, cousait, entretenait le feu sacré devant les dieux pénates, ordonnait la maison comme un temple et la famille comme un sacerdoce. La fille s'appelait Virginie. Par sa beauté, par sa réserve, par sa modestie, par sa pudeur, par mille vérins diverses, elle ressortait entre les jeunes romaines. Des jeunes hommes la remarquèrent donc vite et la demandèrent en mariage à ses parents. Désireux d'augmenter la félicité de celle qui, à tant de titres la méritait, Virginius choisit Julius pour l'époux de sa fille.
Ce dernier était un plébéien honnête qui avait exercé la magistrature tribnnilienne en des temps particulièrement difficiles pour la Ville Llernelle et pour le peuple-roi. L'honneur, l'amour, la vertu, la gloire s'unissaient là pour donner un bonheur sans mélange à deux êtres sans tache. Mais, hélas ! ni l'honneur, ni la vie ne sont à l'abri des tyrans qui peuvent disposera leur gré du droit de tous. Pendant que Julius et Virginie, maintenant fiancés, se livraient à leurs espérances, se promettant une existence heureuse au sein d'un foyer tranquille et honoré,
Appius Claudius, un aristocrate, issu de cent tyrans superbes, les guettait pour les perdre.
Le maintien de la jeune fille, sa pureté, sa beauté, les grâces de son âme, son grand renom, tous les avantages enfin qui devaient attirer sur elle l'universel respect et la réserver pour l'élu de son cœur, firent naître, pour son malheur, l'amour d'un despote qui, accoutumé à fouler aux pieds toutes les lois et à vaincre toutes les résistances, ne pouvait comprendre l'honneur ni s'arrêter devant la résistance d'une vierge. La félicité tranquille des deux amants, leurs projets et leurs plans d'avenir, la dévotion avec laquelle chacun se consacrait complètement à l'amour, aiguillonnèrent les appétits du tyran Appius Claudius, chez qui la volupté et la tyrannie étaient des vices héréditaires dissous dans les globules de son sang. L'amoureux lubrique en appela à toutes les séductions que donnent le pouvoir et l'argent. Les plus inattendues libéralités tombèrent aux pieds de l'entourage de Virginie qu'il convoitait; des conseillers perfides insinuèrent à Virginie qu'elle devait profiter de sa jeunesse et de sa beauté. Mais cette tactique renouvelée des chasseurs éhontés qui font métier de poursuivre les innocentes brebis, échouèrent devant la vertu d'une jeune fille qui mettait tout, son bonheur dans le mariage, dans un amour légitime, accepté par la religion et respecté par le monde. Appius Claudius imita alors les procédés de Tarquin, répétant, au nom de. la République et des lois, toutes les ignominies que le tyran, dans la ferveur de son despotisme, avait commises au nom de la monarchie.
Un semblable aveuglement ne pouvait moins faire que d'attirer sur ceux qui en étaient les victimes une catastrophe pareille à celle qu'auraient imaginée les Tarquins. Appius exigeant la possession de Virginie, le père tua sa fille pour l'empêcher de tomber entre les mains du tyran; et, la plèbe châtia le voluptueux et despotique patricien en supprimant, le gouvernement des décemvirs n'ayant que des titres purement nobiliaires et elle fit ainsi un pas décisif vers le triomphe des droits de la démocratie.
Tel est l'idéal républicain qu'offre à nos aspirations démocratiques un écrivain réactionnaire. Toutes les fois que nous signalions ce merveilleux monument de sa pensée à l'actif de la démocratie, Tamayo h' défendait en lui attribuantun caractère exclusivement archéologique, prétendant que les idées de ce temps 'lointain ne pouvaient pas plus s'appliquer aux peuples d'aujourd'hui que le destin aveugle qui plane mii' le front d'Œdipe dans la Grèce classique, ne pouvait s'appliquera nos dogmes chrétiens sur la Providence. Mais le célèbre auLeur dramatique n'avait pas raison de soutenir une telle thèse. Si vous assiste/ à mie représentation tfOEdipe, vous sentirez tout ce qu'il va d'humain, d'universel el d'éternel dans ses plaintes se réduisant toutes à des tités physiques d'une implacable nature, aussi sourde à nos lamentations qu'elle est régulière dans ses mouvements, mouvements qui répondent bien aux interrogations sur le mystère qu'entoure un perpé-
tuel silence, et aux supplications, pour conjurer des maux qu'étendent partout d'inflexibles décrets, imposant au bonheur des souffrances nécessaires et ordonnant que toute transformation soit précédée, ou tout au moins accompagnée de la mort. Il en est des archéologues de Virginie comme des archéologies d'Œdipe : elles sont éternelles, éminemment humaines. Quand, à l'époque de notre apostolat, nous écoutions chanter la voix de Virginie, qui ravivait sous l'évocation du poète toutes les aspirations d'un peuple encore esclave, nous aiguisions nos langues et nos plumes au contact de la réalité séculaire, et, pour mieux émettre notre jugement, nous entrions dans les conjurations dans le but d'en finir d'un seul coup avec la tyrannie et avec les tyrans. Il nous paraissait impossible alors que quiconque était capable de ressusciter les souvenirs classiques, générateurs, avec toute leur antiquité et toute leur archéologie, du mouvement moderne, de même que la révolution française est la génératrice de la révolution universelle, écrirait ensuite dans le sarcastique Père Cobas, journal fondé pour combattre la liberté et les libéraux; fomenterait dans ses autres œuvres l'esprit néo-catholique qui a déchaîné de si nombreux ouragans contre le navire de l'Etat démocratique ; inscrirait son nom resplendissant de gloire dans des ténèbres de nature à l'obscurcir, alors que sa plus grande gloire eût été de s'élever , comme la plupart des grands hommes, ses contemporains, des abîmes de la servitude aux hauteurs du droit. Mais les erreurs de Tamayo n'affaiblissent pas sa gloire qui grandira justement et légitimement, comme un ornement digne de notre illustre patrie.
Jamais la nation espagnole ne s'est montrée moralement plus grande que pendant cette horrible crise de la guerre où toutes les forces matérielles semblent conjurées pour l'abattre alors qu'elle se dresse fièrement sous la tempête, parmi les ouragans, au-dessus des tourmentes, dans la sécurité et dans l'espérance que la violence et l'injustice ne peuvent prévaloir sur la justice et sur le droit. Aune époque de pusillanimité morale, très triste, — où l'on assiste à la résignation facile des vaincus vis à vis des vainqueurs qui leur ont déclaré la guerre sans motifs, où les âmes sont uniquement préoccupées de leur intérêt et désireuses, au milieu d'un égoïsme universel utilitaire, de ne pas voir troubler les bonnes digestions des estomacs satisfaits, — un peuple croyant, incapable de tomber dans le scepticisme, un peuple idéaliste, incapable de se méfier du droit, un peuple résolu à offrir le plus pur de son sang et le plus clair de sa vie sur les autels de l'honneur de la patrie et de l'intégrité du territoire, un peuple de héros et de martyrs, quoiqu'il ne triomphe pas des masses innombrables dont le poids incalculable écrase ses épaules affaiblies par de longs siècles de servitude, — un peuple de ce tempéramenl surhumain restera vivant, entier, glorieux, comme une protestation contre la violence et comme un modèle et un idéal pour tous ceux qui luttent en faveur de l'indépendance de leur nationalité et pour les progrès et le droit de tous les humains.
Je répondais, il y a peu de jours, à des compatriotes perdus dans les solitudes voisines du pôle sud, qui m'adressaient un souvenir et me remettaient quelques secours pour notre armée : « Bien que notre patrie traverse des épreuves à nulles autres pareilles, grâce à la barbarie des Yankees, elle ne peut pas mourir, car elle a assez de chaleur et de lumière dans son sein pour prolonger une vie qui dure déjà depuis trois mille ans, et rien ne démontre autant celte vérité que vous autres, ses fils, qui. des terres lointaines, de l'autre hémisphère, de l'autre pôle où vous (Mes. réunissez toutes les économies de vos foyers pour relever l'esprit national, augmenter la sève qui nous alimente tous, contribuer à faire revivre les générations espagnoles dans l'immortalité. » Le résultat mécanique que produiront tant de problèmes surgis du sein de cette guerre peut s'analyser et se prophétiser, parce que ce sont des opérations qui n'exigent ni la vision des devins, ni le calcul des mathématiciens; mais, quel que soit ce résultat produit, on ne pourra pas dénier à l'effort son mérite.
Manille, assiégée par deux puissants éléments, mais soutenue dans ses bases nationales par l'effort de tous les Espagnols devenus soldats; Santiago, entourée d'un cercle de feu, sans vouloir reconnaître la grande supériorité des forces adversaires, combattant avec l'énergie du désespoir et triomphant moralement; Porto-Rico, restant imperturbablement sereine sous la grêle des boulets qui composent les projectiles à tir rapide: les paroles du défenseur de la Havane, dignes de celles du grand Caton d'Utique, accompagnées et suivies de surhumaines propositions; le martyre voulu, accepté par les défenseurs de ces territoires cubains que les caïmans yankees convoitent avec un insatiable appétit ; la valeur d'une armée, égale dans l'effort aux anciennes hordes des défilés illyriens et thraces, disciplinée comme des légionnaires allemands et russes.' impétueuse comme des bataillons français et patiente comme des compagnies britanniques ; nos escadres se couchant clans la mort comme si elles eussent été à la victoire; les réponses stoïques de marins comme Cervera et de ses compagnons déjà immortalisés par l'Histoire, lancée- comme un défi au nombre et à la force brutale; cette incroyable témérité de défier vingt navires avec cinq, dans une résignation chrétienne qui change les horreurs du tropique en Paradis et aspire les microbes des maremmes et les miasmes des lagunes sans défaillir, sans mourir; l'unité du sentiment populaire; l'immanence de toutes ces vertus que les vivants refusent aux morts ; les sièges de Saragosse et de Gérone ressuscites dans les Antilles; la répétition de tous les sacrifices que nous fîmes durant l'épopée terrible pour notre indépendance et notre honneur au commencement de ce siècle, — tout dit que l'Espagne ne peut pas mourir tant qu'un seul de ses fils sera vivant, car en tous - entants se condensent cet esprit et cette force qui, de Indibil à Mina, firent de notre territoire le sanctuaire le plus intangible et le plus sacré d'une âme nationale. Notre escadre peut sombrer dans le sein des flots, no- Antilles peuvent se détacher de l'arbre de la Nationalité, l'honneur
delà patrie reste sauf de par l'indicible martyre que nous subi?
El toul le monde sail que notre ennemi esl formidable. Il possède trois escadres ayant lutté ou prêtes à lutter sur l'immensité des mers. Malgré les brèches faites au budget de la nation, il s'échappe du Trésor comme une pluie d'or inépuisable. Grâce à ce sophisme infâme de l'apostolat dont la tribune et la presse américaines ont retenti en calomnies contre nous, le peuple yankee croit de bonne foi défendre l'indépendance et la liberté d'un autre peuple frère. Et les don- succèdent sans trêve aux dons, et les volontaires s'enrôlent sous le drapeau fédéral avec un véritable enthousiasme, et les armées s'improvisent au milieu d'une grande agitation collective pour se diriger ensuite àla façon des anciens pirates vers les plus belles et les plus riches îles de la planète. Une escadre commandée par Sampson bloque les Antilles, une autre escadre commandée par Dewey bloque les Philippines, et une troisième escadre, qui sera commandée par Watson, se dispose à faire voile vers les côtes d'Espagne : c'est là un ensemble de forces que les Etats les plus puissants ne pourraient mettre en ligne et que dans l'avenir les flottes et les armées les plus formidables contempleront étonnées. Mais, au milieu de cet énorme appareil, une idée, jusqu'ici latente clans les esprits, commenCeà se faire jour sous la pression populaire, cette idée que, en nous faisant la guerre, les Etats-lnis commettent une infamie qui tournera finalement contre eux, parce qu'il est de règle constante que les barbares subissent tôt ou lard les conséquences de leur barbarie. Il est impossible qu'il n'y ait pas, aux Etats-Unis, des hommes clairvoyants, élevés dans le plus pur idéal, à l'ombre des plus libérales institutions, pour s'apercevoir que la violence criminelle de leur gouvernement leur infligera un irréparable châtiment, pour bien montrer au monde, une fois de plus, que la justice est immanente et éternelle dans la société et dans la vie. C'est que la logique et la morale le veulent ainsi. Comment les hommes d'Etat saxons ne frissonnent ils pas en contemplant des armées de mer et de terre aussi formidables ! Des mercenaires en armes se vautrant vers l'extermination en face d industriels qui coopèrent à la création ! Des borde- de prétoriens au lieu et place de compagnies d'ouvriers! Leurs généraux victorieux pourront nous enlever à nous des lambeaux de notre territoire, mais, aux Américains, ils raviront la liberté et le droit sous une dictature militaire qui pourra, de violente, devenir despotique. Malheur, alors, aux Etats- Unis ! Le résultat de la victoire sera plus néfaste aux vainqueurs qu'aux vaincus ainsi qu'il arrive pour toutes les victoires remportées sans raison légitime et suffisante.
Un mouvement de réflexion commence à se manifester. Déjà, les offres d'alliance entre l'Angleterre et l'Amérique, faites par le téméraire Chamberlain, ont échoué. Malgré les apostasies commises par les Yankees vis-à-vis de leurs traditions et de leurs doctrines, la mémoire
de Washington, le fondateur de leur colossal Etat, plane toujours sur les citoyens et appelle encore de leur part des souvenirs et des holocaustes. Or, le premier Président de la République saxonne écrivit un téstamenl inoubliable qui reste béni par tous les Américains comme le testament de Pierre -le-Grand est béni par tous les Russes. Dans ce testament, le prévoyant homme d'Etal donne le conseil à ses successeurs de ne jamais nouer des alliances avec aucun gouvernement, à plus forte raison avec les gouvernements européens et surtout avec le gouvernement anglais. Aussi, après les guerres qui éclatèrent entre la métropole et ses colonies, engendrées par l'idée d'indépendance des Américains et causées par le droit de visite, l'histoire des relations entre l'Angleterre et les Etals-Unis se réduisit-elle à un litige permanent, parfois intense, qui réveillait les vieilles haines et les jalousies éternelles. C'est ainsi que les Etals-Unis s'y sont toujours pris pour faire échouer toute entente entre eux et la métropole. La question de l'arbitrage était particulièrement grave. Une partie du gouvernement et du Parlement saxons .l'au-delà des mers et une partie du gouvernement et du Parlement d'en-deçà s'étaient mises d'accord pour établir une fusion entre les deux pays, afin de faire rejaillir plus de gloire sur leur race et sur leur famille; mais jamais les Etats-Unis ne songèrent à changer une modeste et utile convention en une véritable alliance. C'est là une superstition qui suffira pour empêcher l'idée de Chamberlain, si opposée à nos intérêts, de prévaloir à celte heure, parce que les rivalités entre l'Amérique et l'Angleterre sont aigries par les récents succès des Etats- Unis au cours de la présente guerre.
Mais nous, qui sommes les victimes, nous avons suivi avec une grande attention le mouvement de l'opinion américaine en ces derniers temps pour comprendre les symptômes d'oppositions soulevées contre le projet d'alliance du ministre anglais d'une part, et, d'autre part, contre les maladresses du Président des Etats-Unis dans les divers incidents qui ont signalé jusqu'ici le conflit hispano-américain. Depuis lors, Chamberlain, candidat radical, prononça devant les comices provinciaux un autre grand discours contre les classes conservatrices où, avec une perfidie machiavélique, il faisait observer que les victoires de l'or et des capitalistes n'avaient pas préservé le monde américain dune conflagration qui, commençant par un déséquilibrement du budget, doil finir par une guerre sociale. Plus réfléchi, plus circonspect, plus sage el aussi plus responsable, le dernier Président Cleveland traita d'étourdi et d'écervelé son faible successeur Mac-Kinley, disant que tout pouvait se régler amicalement avec un peu de bonne volonté sans pousser au conflit, à une guerre cruelle qui peut précipiter dans la servitude un peuplent' dans la liberté pour enseigner à l'univers comrnenl on peut vivre sans armée et sans flottes formidables et comment
intérêts de l'humanité peuvent prospérer par les découvertes .les armées de l'industrie et du travail. Ce que le grand homme d'Etat
déduit de cette situation, c'est le changement subit qu'on rêve pour la Présidence des Etats-Unis qui aspire fiévreusement à un agrandissement colonial dont les conséquences immédiates engendreraient un empire destiné à faire du monde américain un monde asiatique.
Entre toutes ces manifestations du sentiment public, aucune n'est plus digne de retenir l'attention que la dernière manifestation de l'illustre publiciste Bigelow laite à propos d'une comparaison entre l'Amérique et l'Espagne relative à l'exercice des libertés publiques et au régime du droit nouveau. Le profond penseur s'adresse aux Yankees et face à face, après leur avoir prouvé comment la démocratie fonda aux Etats-Unis un régime de liberté, il leur montre comment l'esprit moderne se cristallisa en lois et en institutions qui ont assez de principe actif pour pousser au progrès la machine sociale et des freins assez puissants pour la retenir dans la stabilité et dans l'ordre. Les institutions historiques de l'Espagne ont pu être affligées de taches tyranniques comme l'ont été toutes les institutions de l'Europe, y compris celles qui ont fait la grandeur et la gloire de l'Angleterre ; mais la tolérance religieuse a aujourd'hui changé tout cela en s'introduisant, comme un levain vivifiant, dans les mœurs, avec une telle efficacité et une telle vertu que les Codes ne retiennent aucune pénalité contre la liberté de penser. Les professeurs et les conférenciers peuvent à leur gré s'inscrire dans les associations les plus contraires aux fondements de l'Etal et de l'Eglise sans que personne s'y oppose, sans que personne cherche à les molester comme il est d'usage de le faire dans les nations où l'apostolat et l'enseignement sont moins libres, car presse, chaire, congrès, université, sénat, athénée, académie, toutes les corporations qui incarnent la cristallisation de l'idéal et les aspirations de l'esprit, possèdent un si grand nombre de libertés, soit par l'empire des lois, soit par l'empire des mœurs, que l'Amérique peut revendiquer pour soi les mêmes droits que l'Espagne, la même lumineuse formule de la science moderne.
Il n'est pas de meilleure confirmation à la théorie de Bigelow que celle qui a trait à la résistance que nos Antilles opposent à l'apostolat yankee, venant lui offrir une liberté politique et un gouvernement indépendant dont ils jouissaient sous l'autorité de l'Espagne. En vain, ont-ils fait des efforts incroyables pour persuader à nos insulaires qu'ils se présentaient en libérateurs : le parti conservateur avec ses intransigeances et le parti autonomiste avec ses exagérations repoussent ('gaiement le présent de l'Amérique, témoignant une plus grande confiance pour la vieille métropole à l'ombre du drapeau de laquelle ils obtinrent paix et liberté que pour la démocratie conquérante dont les prétoriens, dignes d'être les légionnaires de César et du Césarisme, distribuent la liberté à coups de canon et ne parlent de rédemption que devant l'étendue des campagnes dévastées et sur les ruines des villages en
flammes. J'ai dit bien des fois ce que l'expérience confirme aujourd'hui, qu'il existe aux Antilles trois partis politiques : un parti conservateur ou inconditionnel comme il se dénomme lui-même en toutes occasions; un parti autonomiste et radical qui veut pousser à l'extrême les conséquence- des lois, exagérant le mouvement progressiste au risque de le faire dévier de sa voie naturelle; un parti séparatiste qui est l'ennemi implacable de l'Espagne et vise à l'indépendance de Cuba. Mais aucun de ces partis ne parle de s'unir à l'Amérique comme les anciens Etats de Parme, de Modène, de Toscane et de Naples parlaient de s'unir à l'Italie.
Los Américains, en vérité, blessent le droit et la liberté des Antilles et risquent de perdre dans cette aventure leur liberté et leur constitution républicaine.
L'Amérique! c'est une démocratie qui s'en va ! Rien n'est si funeste aux démocraties que l'excès des forces militaires; rien ne les extermine comme la guerre et la conquête. Pour maintenir les grandes organisations absolutistes du monde contemporain, les trois Empereurs d'Autriche, de Russie et d'Allemagne ont été obligés de se montrer forts et conquérants.
Dès que la guerre hispano-américaine prendra fin, il arrivera ce qui doit arriver : la décadence des Etats-Unis commencera. Que feront-ils d'une tlotte formidable et d'une armée nombreuse comme celles dont ils auront besoin pour conserver leurs conquêtes? Ils ne pourront pas les licencier parce qu'ils perdraient leurs récentes acquisitions; ils ne pourront pas non plus les conserver parce qu'ils perdraient leurs anciennes libertés. Ces armées ne pourront pas non plus vivre dans l'oisiveté. Lorsqu'elles auront conquis en matière coloniale tout ce qu'elles désirent, elles voudront exercer leurs forces et entretenir leur gloire en imposant leur souveraineté sur toutes les terres du Nouveau-Monde. Alors la République se convertira en Empire. L'Amérique nous aura Outragés sans raison; l'Amérique aura enfoncé ses griffes dans les entrailles de l'Espagne pour lui voler ses dépouilles coloniales créées par notre génie et arrosées de notre sang, mais elle sera elle-même tombée dan- la servitude, et, rivée à la servitude par le sabre de ses généraux victorieux qui ne cesseront de l'encourager à faire la guerre, elle rencontrera quelque jour le despotisme chez elle et l'invasion à ses frontières. Ce sera et le juste châtiment de son criminel aveuglement et notre vengeance.
Nous cacherions la vérité à nos lecteurs si nous leur dissimulions les graves proportions que prirent en ces derniers temps, à Madrid, les agitations politiques nées des diverses phases que traversait notre guerre intercontinentale. Il en jaillit un sentiment unanime d'admiration pour le soldat espagnol, qui peu à peu se transfigure à tous les yeux eu prototype du patriotisme; mais ce sentiment général fait
que la tristesse due à nos malheurs, évidents jusqu'ici, grandit en rapport avec cotte conviction que l'efforl déployé par nos martyrs est inutile. Les quarante-huit heures qui s'écoulèrent entre le malin du 4 et le malin du 6 engendrèrent les émotions les plus contradictoires. Mais ces explosions de l'âme nationale, qui causaient tour à tour tics excès de joie et des excès de désespoir, pouvaient avoir des conséquences dangereuses pour la tranquillité du pays. Le débarquement, effectué uniquement avec l'aide des Mambises, inspira d'abord à l'opinion publique dos espérances do triomphes prochains sur terre, capables de nous dédommager dans la baie de Santiago du désastre inoubliable que nous avions éprouvé dans la baie de Manille. Puis, le combat héroïque pendant lequel nos soldats maintinrent l'honneur militaire au niveau de nos anciennes gloires, la défense énergique de tous les coteaux qui avoisinent la place attaquée, le sacrifice de la vie dé tant de héros donnant à l'ennemi l'idée d'une mort à l'antique, les demandes formulées par les assiégeants eux-mêmes auprès de leur gouvernement pour avoir l'autorisation de transformer leurs navires en hôpitaux flottants, l'aveu des pertes énormes subies par l'adversaire, la nouvelle que deux de nos meilleurs généraux avaient été : l'un, Yara de Rey, tué, et l'autre, Linarès, blessé, après une défense désespérée, où le courage le notre armée avait atteint le sublime, enfin la sortie de L'amiral Cerverà avec sa flotte, de la baie dans laquelle l'ennemi les avait acculés pour les exterminer, — exaltèrent le sentiment public au point de le pousser à des manifestations bruyantes de nature à s'augmenter encore, pour peu que la nouvelle de quelque grande victoire fût parvenue à
Madrid au même moment.
Mais vingt-quatre heures ne s'étaient pas passées que la joie populaire se changeait en désespoir, et que les plus formidables anathèmes se décochaient contre le gouvernement. Notre pays sera toujours le pays des miracles. Le mot « impossible », pris en considération par les Etats et par les peuples les plus puissants, n'a pas cours chez nous. 'Vainqueurs de César, de Charlemagne et de Napoléon, ayant fait reculer les invasions qui s'étaient déjà emparées de l'Asie et de l'Afrique, conquérants du Nouveau-Monde annexé à l'Espagne par des généraux et des navigateurs tels que n'en rêvèrent jamais de pareils les mythologies les plus fantastiques; fondateurs de cet ordre des Jésuites dont les missionnaires ouvrirent les portes de la Chine au monde civilisé et constituèrent des communautés religieuses dans les forêts vierges de l'édénique Paraguay, — nous croyons tout possible à notre génie el tout subordonné à notre puissance.
Un écrivain ingénieux du siècle dernier décrit avec une grâce hyperbolique cette faiblesse de notre caractère national en non- comparant à certain vieux castillan d'antique souche, qui était devenu fou parce que 10.000 Français très bien armés avaient infligé une bastonnade à 8 Espagnols désarmés. On ne peut se moquer des lois, mécaniques de l'univers; on ne peutfaire abstraction de la loi et du nombre. Siidéalistes
que vous soyez, vous devrez toujours compter avec la matière brute et son inertie, avec la force physique et ses incontestables fatalités. A l'homme, on peut demander d'être humain et naturel; mais on ne peut lui demander d'être surhumain et surnaturel. Dans toute entreprise politique, la première condition à remplir pour l'idéaliser et la réaliser se rencontre dans la conception fondamentale du tout, dans la conception du possible. Ne demandez pas l'impossible à notre Marine et à notre Armée. En ne leur demandant que ce qu'elles peuvent humainement accomplir, vous comprendrez la réalité des présentes circonstances et cesserez de vous tordre dans les spasmes d'une épilepsie collective produits par la certitude de faits inévitables fondés sur la prévision et sur la science.
Jl y eut donc désillusion. Au délire de la joie avait succédé celui du désespoir. Nos torpilleurs étaient ensevelis au fond de la baie orientale; nos meilleurs navires étaient échoués sur un banc de sable; l'amiral Cervera s'était laissé faire prisonnier sans avoir opposé à l'ennemi l'héroïque résistance que nous rêvions; l'emphatique et orgueilleux Sampson offrait à l'Amérique notre escadre détruite comme un don de joyeux événement pour le jour anniversaire de la proclamation de son indépendance ; les renforts envoyés au secours de Santiago des camps de Holguinet de Manzanillo arrivaient tard ou n'arrivaient pas. Et dans toute l'Espagne il y eut un tel état de surexcitation que la nécessité se fit sentir de battre le rappel des troupes et de braquer des canons pour vaincre les protestations d'un peuple exalté et hors de soi, qui imputait la chute de ses généreuses illusions, comme d'habitude, aux maladresses du gouvernement. Les plus épouvantables nouvelles se répandirent : le généra] Polavieja revenait des bains de la Bourboule pour jeter les bases d'un gouvernement de courtisans; le général Martinez Campos partait pour Saragosse pour y étouffer un mouvement démocratique; Silvela venait d'être sifflé en pleine Puerta del Sol; la régente s'était enfermée dans sa chambre et ne voulait voir personne: Weyler était le partisan et le candidat d'une dictature immédiate; les apôtres de la République allaient engager vingt cardinaux pour prêcher la bonne nouvelle; Barcelone venait de se prononcer et Madrid était aussi sur le point d'accepter un prbnunciamento ; enfin c'était la mécanique céleste qui se détraquait et le règne de l'Apocalypse annoncé par tous les pessimistes qui allait commencer. 11 y a beau temps que j'ai conseillé aux peuples virils de se conjurer contre les attaques de pareilles névroses, s'il- veulent décider de leur propre destinée, non avec le trouble des passions incendiaires, mais avec le calme serein de l'esprit national, et je ne puis que renouveler en cette occasion les craintes que j'ai déjà exprimées tant de fois.
Nos désastres nationaux nous empêchent de nous occuper de questions du plus grand intérêl survenues en Europe et nous limitent du
moins l'espace pour en parler comme il convient. Mais des élections comme celles de L'Allemagne ; des crises ministérielles comme celles de Paris et de Rome; des troubles comme ceux d'Autriche, pouvant provoquer en haut des répressions terribles et en bas des révolutions cruelles; un caractère fiévreux comme celui de l'Orient réclamant une nouvelle guerre, exigent que nous nous arrêtions à les considérer un inslant. Les élections allemandes peuvent se définir comme un progrès pour les socialistes et comme une réaction politique pour les ullramontains. En revanche, si l'on peut définir avec clarté les élections allemandes, il n'en est pas de même des crises ministérielles de France et d'Italie. Vous avez beau, en effet, vous creuser la cervelle, vous n'arriverez pas à comprendre comment mon bon ami Brisson peut descendre amoindri de la Présidence de la Chambre et gravir victorieux la Présidence du Conseil. Ceux qui lui donnèrent une minorité de huit voix à l'élection présidentielle, lui donnèrent une majorité de soixante voix au gouvernement. Il est vrai que Brisson paraît né sous une bonne étoile, qui resplendil en ce moment d'une lueur extraordinaire. Les mêmes qui le mirent en minorité dans une situation inférieure relevèrent aussitôt sur le pavoi de la Présidence du Conseil. Cette politique puérile, de casse^cou, ressemble à une formule hiéroglyphique d'un procédé absolument étranger aux mœurs du reste de l'Europe, mais qui a, en France, des antécédents et des traditions.
Les Girondins avaient à la Convention une majorité considérable ; mais ils opérèrent de telle manière qu'ils furent dépossédés du pouvoir parles Montagnards qui les firent ensuite décapiter. Le> Montagnards, bien qu'en minorité au début, réussirent avec une incroyable audace, grâce à de serviles complaisances. Le procès de Loui> XVI n'aurait pareil lieu, les Jacobins n'auraient pas dominé le mouvement qui décapita la Gironde ne se serait pas produit, enfin l'omnipotence de Robespierre n'aurait pas triomphé, si les député- de la Plaine, qui avaient peur de la dictature militaire n'avaient donné leurs votes à la dictature civile en couvrant les voix de Vergniaud et de Danton, dans une fureur inexplicable de panique. Les conservateurs avaient la majorité au Parlement et ils ont livré le gouvernementaux radicaux. Cet acte ressemble à une dérogation >i invraisemblable de l'impérieuse logique et de l'éternelle morale, que nous sommes obligés de nous frotter les yeux pour voir si nousne sommes pas le jouet d'une illusion. Il est vrai que Brisson , sévère jusqu'à la rigidité; méditatif el silencieux; au regard d'une sévérité implacable; aux lèvres d'une fermeté imperturbable; plus semblable à une effigie religieuse qu'à une personnalité politique militante: aussi peu indispensable par lui-même qu'il produit peu d'effet sans méfiance comme tous ceux qui pensent à peine el possèdent l'art de produire des idées propres à moissonner celles des autres; inflexible, intransigeant et indomptable; vient de donner une preuve de souplesse comme la pourrait donner unFlorentin élevé dans la doctrine de Machiavel, en abandonnant comme inutile le drapeau radical sous les plis duquel il a vaincu,
pour prendre le programme conservateur sans impôt progressif, ni révision constitutionnelle, ainsi que l'aurait fait un simple opportuniste ou un catholique rallie' à la République par les conseils de Léon XIII. -Action, catonisme deBrisson! adieu, inflexibilité!
11 se passe quelque chose de pareil en Italie. Après la retraite de Visconti-Veiiosta, les choses étaient absolument dans le même état qu'avant.
On s'attendait à un ministère d'opinion moyenne réactionnaire. Or, le généra] Pelloux, qui le préside, appartient à l'extrême-gauche des partis politiques. Ami du grand patriote Gavioli; gouverneur militaire de diverses provinces qu'il a gouvernées à la manière d'un civil; très dévoué à la monarchie, mais aussi à la liberté traditionnelle qu'il personnifie ; très circonspect et parlant peu, Pelloux a composé son ministère avec des modérés de la gauche, et il attend du Parlement un vote de confiance pour prouver que les institutions parlementaires, si elles sont en décadence, n'apportent dans la pratique aucune perturbation, ainsi que le désireraient leurs nombreux ennemis, de même qu'elles ne sont un danger ni pour Tordre, ni pour la stabilité. L'ho rizon politique italien vient donc de se rasséréner un peu.
L'horizon politique de l'Autriche ne s'est, par contre, pas éclairci. La force et le prestige de l'empereur se sont amoindris beaucoup en ces derniers temps.
Il y a à cela deux causes. D'abord, l'empereur s'est livré à un coup d'Etat parlementaire, en ordonnant de recouvrer les impôts de six mois -ans qu'ils eussent été approuvés par la Diète; ensuite il a envoyé ses plus fidèles troupes contre les Polonais de Gallicie, pris soudain de l'ivresse de l'antisémitisme, ce qui occasionna une guerre civile épouvantable. Et à ces embarras de la politique intérieure sont venus s'adjoindre encore des soucis de la politique extérieure. Prague, celte cité qui aspire à jouer dans l'Empire le rôle que tient Pesth en Hongrie, venait de célébrer en grande solennité le centenaire de son historien Palacky, le véritable fondateur de l'histoire nationale, d'où la nationalité tchèque prétend être issue. Pendant ces fêtes, un général russe germanophobe, non par la naissance, mais par la race, prononça un toast par lequel il conviait tous les Slave- à se conjurer contre les Allemands, à former une grande confédération pour préserver l'Orient des corruptions de l'Occident qu'il disait être toutes condensées dans les personnages, dans les instituts et dans les livres de l'Allemagne.
Ajoutez à cela les imprudentes manœuvres du roi Milan en Serbie; nue inquiétude croissante en Macédoine; les combats périodiques engagés entre la cour de Vienne et le prince Nikita du Monténégro; les souffrances de la Grèce martyrisée, et dites-moi s'il y a des raisons ou non pour croire à un mouvement réactionnaire et pour s'attendre à une conflagration générale .
Élections allemandes. — Progrès du socialisme. — Histoire e1 caractère îles écoles socialistes en Allemagne. — Coalition réactionnaire contre ces écoles. — Inutilité d une telle coalition. — État des partis. — L'Empire et le suffrage universel. — Le suffrage universel et le socialisme contemporain.
Les élections, en Allemagne, ont passé inaperçues chez les peuples occidentaux et en particulier chez nous, les peuples ibériques. Pointant, elles sont de nature à influer sur le sort et sur le destin de L'Occident. Quand nous n'aurions pas d'autre raison de nous intéresser à un tel fait, il nous resterait toujours le sentiment de rivalité qui émerge peu à peu de la famille germanique et détermine une hostilité cuire les Germains du continent et les Germains de la mer, c'est-à-dire entre les Allemands et les Anglais. Cette hostilité peut amener par la suite un changement radical dans les positions respectives occupées par toutes les puissances et un nouveau partage des mers soumises à l'hégémonie, sinon au protectorat de l'Angleterre. Les élections générales en Allemagne ont eu lieu au mois de juin dernier sous l'autorité des lois dictées par le triomphe de l'unité germanique et sans altération aucune pour les institutions qu'elles régissent, ni pour les droits qui appartiennent au peuple allemand unifié. Cette observation sur le caractère inaltérable des lois progressives, si menacées par la réaction impériale, mérite d'être rappelée, parce que, avant les élections, un parti puissant de cour, — dont le verbe était le disert et jeune Lear, formé de généraux de terre et de mer parmi lesquels le prince Henri, qui est aussi fantasque que son frère, se proposait de forger des lois contre la presse, des lois restrictives au droit de réunion, des lois tyranniques contre la liberté individuelle, des lois attentatoires à la fédération allemande ardemment défendue par les vassaux réguliers de l'empereur; enfin, pour couronner le tout, des lois visant à la suppression du suffrage universel et des réunions publiques dont on craint, dans les hautes sphères, l'influence révolutionnaire.
Quoique les courtisans désireux d'un pouvoir fort pour l'empereur, quoique les marins poussant à l'accroissement exagéré d'un budgel de la marine qu'ils ne croient pas pouvoir obtenir du Parlement, quoique les généraux de cour accoutumés au rêve cruel et flatteur pour eux
d'une guerre immédiate, quoique le clergé pétrifié dans sa vieille orthodoxie luthérienne, aient jugé aisées la rupture de la constitution militaire et la suppression du suffrage universel, Guillaume, à la suite d'un. bon mouvement et au risque d'augmenter le nombre des députés socialistes, a laissé intangibles le suffrage universel et les comices populaires avec tout le cortège des autres droits si manifestement abhorrés par la camarilla de son palais. J'ai dit « à la suite d'un bon mouvement de Guillaume », mais je dois rectifier pour dire que ses intentions n'ont pas été aussi bonnes qu'on le prétend, qu'il a reçu plutôt le conseil d'agir ainsi. Si Guillaume, qui se croit lésé dans ses attributions au pouvoir personnel, songeait jamais à restreindre la liberté si enracinée en Allemagne et à altérer le suffrage universel au point que son aïeul ne le reconnaîtrait pas, non plus le Chancelier, de fer qui, dans sa retraite, chante les « Tristes » d'Ovide, son peuple allemand le renierait en s'apercevant que l'empereur ne vise à se servir des lances affilées de ses prétoriens esclaves que pour le salut de César et du césarisme. Le conseil reçu par Guillaume II, lui fut donné par le prince de Hohenlohe, un parlementaire d'antique souche, un jour constitutionnel en Bavière, un autre jour libéral autant que peut l'être un Bavarois, devenu particulariste en tout ce qui ne dédore pas le prestige de l'unité impériale; un homme, enfin, résolu à conserver le statu quo, la stabilité, parce qu'il n'ignore pas que les réactions sont toujours accompagnées de périls plus grands que les révolutions.
11 existe en Allemagne des partis politiques en grand nombre, et quoiqu'ils aient tous le même caractère germanique fondamental, ils se distinguent par les idées, mais encore plus par les passions qui font d'eux les partis les plus irréconciliables qu'il y ait au monde. N'allez pas chercher en Allemagne cette unanimité d'idées et d'affection qui existe en Angleterre au sujet de la religion et de la monarchie, vous y rencontreriez beaucoup d'Allemands niant Dieu et combattant l'Empereur. N'allez pas non plus y chercher ce fonds commun d'idées monarchiques qui prédominent en Russie, ou ce fonds commun d'idées républicaines qui prédominent en Suisse: vous n'en trouveriez pas trace. On y discute l'Empire, né d'un triomphe, comme en France on discute la République, née d'une déroute. A l'extrême droite pullulent des écoles et des partis régionalistes comme il n'y en a nulle part ailleuis, puisqu'ils veulent la séparation. A l'extrême gauche, ii est des partis d'un anarchisme si exagéré que l'école socialiste les repousse, parce qu'elle les tient, comme pourrait les tenir tout conservateur de race, pour un véritable danger dans les sociétés modernes. Mais ni le parti théocratique luthérien, ni l'école néo-catholique ultramontaine, ni les protectionnistes agraires, ni le parti féodal obstiné à ressusciter la société antérieure à l'horrible révolte des paysans, ni le parti libéral progressiste, ni le parti libéral national, comme se désignent les parlementaires modérés, n'acquièrent l'immense importance du parti socialiste, qui détermine à
lui tout seul le mouvement électoral, présente des candidats dans tous les districts, organise d'innombrables réunions, dénombre ses adhérents par millions, s'oppose à la réalisation du rêve caressé par l'Empereur et l'Empire, comme les esclaves de Spartacus s'opposaient à la réalisation du rêve caressé par Rome et les patriciens.
La statistique des progrès du socialisme en Allemagne nous prouve une fois de plus que les idées se répandent par l'esprit comme l'éther et la chaleur se répandent par l'espace. L'année passée, les socialistes ne présentaient des candidats que dans les circonscriptions où ils espéraient remporter la victoire. Cependant, la lutte se termina pour eux par un désastre. Mais les socialistes ne combattent pas uniquement pour le triomphe, ils combattent, avant tout, par amour de la lutte. Aux dernières élections, d'après ce principe, ils présentèrent 396 candidats àladéputation. Ils sortirent triomphants dans 33 districts,, obtenant ainsi 9 sièges de plus que dans la précédente Chambre. Pendant longtemps, les socialistes eurent à peine quelques représentants au Parlement impérial et à peine 1 demi-million d'électeurs derrière eux. Mais, à partir du jour où la Constitution allemande fut promulguée et le suffrage universel établi, les idées socialistes ont grandi comme une vague battue par les vents, et les adhésions à leur école -se sont augmentées dans des proportions considérables. En 1890, ils comptaient 1 million 1/2 d'électeurs; en 1892, 1,700,000; en juin de celte année, ils en comptèrent 2 millions 1/2. L'accroissement ne peut être plus important, étant données les idées impériales et les circonstances ambiantes de l'Allemagne. Mais cette constatation atterrera ceux qu'effraie le progrès humain; ceux qui croient qu'il est difficile de démonter la machine sociale; ceux qui nient l'évolution progressive, la enant comme condamnée à engendrer le mouvement révolutionnaire; ceux qui aperçoivent de toutes parts, dans les manifestations du suffrage universel et des comices populaires, l'Antéchrist annonçant au monde le déroulement des célestes espaces et l'arrivée du Jugement dernier.
Tous les partis politiques allemands ont commencé par appartenir soit à une secte religieuse, soit à une secte politique. Les grandes réformes du xvc et du xvie siècle, aussi bien que les philosophes du xix siècle ont produit, bon gré, malgré, des écoles politiques et ont placé au même niveau la nature et les conditions de l'Etat. En religion, il est facile de démontrer que, depuis les fidèles de Luther jusqu'aux dévots de Calvin, et depuis ceux qui prétendaient unir les deux Eglises protestantes en une seule, jusqu'aux réformateurs de Strasbourg et aux blasphémateurs de l'extrême-gauche hégélienne, tous ont vu naître sous leurs pas des sectes politiques dont les dogmes conduisent les unes au plus absurde despotisme, et les autres au plus répugnant anarchisme. Cela est si vrai que si le socialisme tire son Coran des livres du commu-
niste Karl Marx, l'individualisme le tient des livres de deux penseurs éminents : Kant et Fichte. L'idée du droit individuel compte une glorieuse généalogie dans les Universités espagnoles de la Renaissance, ainsi qu'en témoignent les Allemands eux-mêmes. Mais qui, dans le monde moderne, mit cette idée sous les espèces d'une formule philosophique? qui lui consacra des commentaires scientifiques? qui dégagea l'idéal des trois déclarations de principes issues des trois mouvements révolutionnaires anglais, américains et français, générateurs de l'Etat moderne? qui, de la sphère du sentiment où Rousseau, plus lettré que penseur, l'avait enfermée, sut l'élever sur ses ailes spirituelles jusqu'aux plus hautes cimes de la pensée humaine? Ce fut Kant, dont le labeur servira toujours de base inébranlable à la liberté pure et à la démocratie universelle.
La pierre de touche du socialisme se rencontre dans les obligations de l'Etat envers les individus. D'après l'école individualiste à laquelle j'appartiens depuis mon enfance, l'Etat n'a pas d'autre obligation envers les citoyens que celle d'assurer à chacun sa liberté et la coexistence de cette liberté individuelle avec les libertés de tous, afin que chacun exerce son ministère dans la société, et, écoutant sa vocation intérieure, accomplisse sa fin naturelle, sa mystérieuse et providentielle destinée. Laisser les facultés humaines se développer naturellement et complètement en assurant la coexistence de tous ces développements sans dommage les uns pour les autres au milieu de la sécurité de tous, c'est laisser s'accomplir le droit humain. Mais trois écoles connues, subséquentes aux écoles kantistes, introduisirent parmi les obligations de l'Etat, cette obligation impossible de procurer aux individus les conditions matérielles et économiques sans lesquelles la liberté humaine, d'après la théorie des socialistes, ne peut se développer, ni le droit humain s'accomplir dans toute son intégralité : l'école de Schelling qui fut pensionné par Frédéric- Guillaume 1Y pour déterminer une réaction politique et religieuse; l'école de Hegel, dont Spencer amplifia la théorie de l'évolution universelle sans heurter les idées socialistes du maître, ainsi que devait s'en garder un bon Anglais de race et un tidèle disciple; enfin l'école de Krausse qui débuta comme traducteur de l'école socialiste française. Ces trois écoles déterminèrent un mouvement socialiste qui. au lieu de servir le peuple comme ses auteurs le pensaient, servit uniquement le césarisme. Ce qui le prouve, c'est que ce socialisme fut adopté par Bismarck lui-même, ce prototype et architype de toute réaction impériale, qui, en ayant fait le socialisme scientifique officiel, lui accorda les mêmes pouvoirs qu'au socialisme de la chaire.
Cette école de professeurs chargés de prêcher la nouvelle doctrine sociale et de mettre en relation harmonique l'Etat césarien et l'économie populaire, adoptée par le Chancelier comme un paratonnerre entre les grandes aspirations au bien matériel du peuple et les secours accordés
par l'Etat impérial, ne donna pas les résultats attendus par son grand défenseur, car au lieu d'être un paratonnerre écartant la tourmente, elle devinl un accumulateur puissant qui attira la foudre sur la couronne des Césars. Il existe dos corrélations indubitables entre la politique et l'économie. Un véritable monarque de l'ancien régime, absolu et orthodoxe, confond son trésor avec le Trésor public, dépense dans sa maison la majeure partie du budget collectif, amortit les biens du clergé et fonde des majorats pour les nobles; prohibe toute communication industrielle ou commerciale avec les gouvernements hérétiques : ce sont là des principes économiques barbares, mais sans ces principes, l'absolutisme ne vivrait pas une minute. La science philosophique, ver- la fin du siècle dernier, engendra la science économique dont un Turgot, un Smith, un Say ont été les apôtres illustres. Darwin tira son symbole el son credo, dans lesquels sont contenus toutes les idées modernes sur la nature et l'origine des espèces de principes tels que ceux de Malthus sur la population, et déduisit la concurrence vitale, défendue dans ses livre-. de la concurence mercantile soutenue par les économistes. La philosophie de l'individualisme, que formula Kant, amena l'économie de l'individualisme que formula Delistche.
Fernand Lasalle, artiste, orateur, gentilhomme, savant, philosophe, tribun, qui enchaîna Bismarck avec la magie de son talent et l'influence de sa parole, joua, vis-à-vis de l'économie individualiste, le rôle joué par Hegel vis-à-vis de la philosophie individualiste : ils surent détruire, mais ils ne surent pas remplacer. Et cette modeste école démocratique et libérale, économique, si critiquée pour son insuffisance et son étroitesse de vues par les Impérialistes, enfanta spontanément les associations coopératives qui soulagèrent visiblement le peuple. Lasalle, l'ennemi implacable de telles idées économiques, obtint un secours de l'Etat césarien pour ses coopérations populaires; et ce don de l'Etat tua en Allemagne l'économie libérale sans pouvoir la remplacer,, et la remplacer surtout avec avantage.
Une telle rupture entre la politique et l'économie de l'Empire jeta les socialistes allemands dans les bras du collectivisme russe. Bakounine, qui a des idées de révolutionnaire et un aspect de César, qui est panslaviste par ses tendances et occidental par ses procédés, imposa le régime des municipes slaves, le régime de sa race et de son peuple au parti révolutionnaire allemand, dans la pensée de l'arrachera l'évolution pacifique, si en harmonie avec l'indécis caractère germanique, de le conduire à une révolution comme celle qu'engendra à Paris la Commune; et il déclara à toutes les bourgeoisies et à toutes les libertés du monde une guerre implacable, une guerre pareille aux guerres servilesde l'antiquité dans lesquelles les esclaves tiraient de leurs chaînes des fers pour exterminer une société, parce qu'ils ne participaient ni à ses biens, ni à ses privilèges. Karl Marx, écrivain diffus et lourd, savant et érudil en ces matières, mit le trésor brumeux des sciences moissonnées par le savoir germanique durant les longues nuits d'hiver à la disposition du militant
Bakoimine qui, combattant et fuyant sans cesse, mêlé à toutes les conjurations démagogiques, visé par toutes les persécutions monarchiques, n'avait ni le temps, ni le pouvoir d'étudier. Sa vie était un commentaire perpétuel donné à ses idés contradictoires, à la fois anarchiques et collectivistes, un véritable rébus, passé de mode chez les Russes, et dont les Allemands firent la base d'une école politique et économique, fausse dans ses principes et dangereuse pour le progrès social dans ses conséquences. Celui qui a dit que toute idée communiste portait en soi un vrai despotisme a dit la vérité. Mais les Allemands, si faciles à séduire par des sophismes, si rêveurs de leur nature à cause du milieu ambiant qui leur est propre, ont adopté dans leurs écoles socialistes ce sophisme qui, loin de faire avancer le progrès humain d'un pas, le retient dans sa course, le menace dans ses bases fondamentales, dans la liberté et dans le droit.
Aussi, comprends-je que tous les partis conservateurs se soient unis contre les socialistes en Allemagne et les aient réduits à cinquantehuit sièges, alors qu'ils croyaient arriver par centaines grâce à la division de leurs adversaires. Mais il ne faut pas se forger des illusions sur ces victoires conservatrices. Le socialisme collectiviste ne s'évanouira pas plus du peuple allemand que l'utopie césarienne ne s'évanouira de l'Etat allemand. Le parti soi-disant progressiste et qui dut se montrer maintes fois menaçant pour empocher Bismarck ou Guillaume de prendre des mesures illibérales contre la démocratie, courba servilement son front, autrefois si altier, sous les pieds du vainqueur et, en abandonnant la cause du peuple, discrédita les libertés modernes et fournit un aliment aux rêves socialistes. Nous avons vu le parti agraire, le parti orthodoxe, la parti féodal, le vieux parti patricien, le jeune parti conservateur, les courtisans de la cour et les socialistes de la chaire tous réunis contre le collectivisme que Karl Marx formula et que Bebel continue à défendre; mais ces coalitions électorales, qui sont très fréquentes dans toutes les batailles politiques et très efficaces momentanément, n'ont de pouvoir que pour les négations qui, en lin de compte, ne résolvent rien, et n'en ont pas pour les souveraines affirmations qui seules font les lois durables et les gouvernements stables. Tant qu'il y aura en Allemagne un parti militaire de cour puissant, hostile aux libertés publiques et animé d'un esprit révolutionnaire dénature à attirer précisément les révolutions, l'ordre public ne sera jamais sur parce que la liberté sera méconnue. Cette coalition qui est formée aujourd'hui contre les socialistes et qui a triomphé pendant les dernières élections, peut se former demain avec les socialistes et leur procurer un triomphe subit et désespéré, ce qui démontre, une fois de plus, que le progrès pacifique est seul capable de donner à la nation la paix perpétuelle.
Nous pouvons dire de la question de Cuba ce que dit le poète du crucifiement du Christ : vous y mettiez tous la main. Si les radicaux contribuèrent à nous perdre avec leurs folles impatiences, les réactionnaires ne contribuèrent pas moins à nous perdre avec leurs aveugle- résis-
èances. Si tout le monde s'accorde pour venir vous dire que vous « malade, vous finissez par être disposé à croire que vous êtes malade quand même vous auriez la, plus florissante santé. < >n ne pouvait proposer une réforme à Cuba sans être accusé de manquer de patriotisme. Un réformateur ne pouvait surgir sans rire traité de mauvais Espagnol. C'est ainsi que les pires violences étaient lancées contre les plus dé\ oués d'entre nous. Alors qu'on aurait eu besoin d'un grand parti à, la fois démocrate et conservateur pour s'opposer et aux manœuvres américaines et aux intrigues séparatistes, surgit un parti intransigeant, irréconciliable par sa nature avec ses adversaires, un parti qui voyait des factions clans toute collectivité opposée à l'explosion de ses haines, et qui appelait faction tout idéal animé par l'électricité du progrès. A tous ceux qui résistent outre mesure, avec aveuglement et violence, il leur arrive ce qui est arrivé à ces <• inconditionnels ». Les « inconditionnels » soutinrent le projet des séparatistes et aidèrent ainsi à convertir l'évolution en révolution. Us y aidèrent en faisant servir à l'oligarchie tous les progrès décrétés par l'universalité de nos sujets. Je n'oublierai jamais les malédictions de (jeux dont nous abolîmes l'esclavage ni comment ces malédictions servirent aux réactionnaires en Espagne dans le machiavélique but que le mouvement réactionnaire de la péninsule se répercuterait aux Antilles. Je demande aux réactionnaires qui mettent sur le compte de l'esprit moderne la perte de nos anciennedominations, si la catastrophe n'aurait pas été plus rapprochée sans la suppression de l'esclavage? Et je demande aux hommes d'Etat, à tous les hommes sensés et réfléchis si nous n'aurions pas retardé ou empêché cette catastrophe en donnant, par séries, le gouvernement des Antilles à leurs habitants, avec ces gradations qui sont la méthode indispensable, non seulement pour obtenir les réformes politiques, mais encore pour les fortifier et les enraciner? Si nous avions respecté le pacte de Zanjon, si nous avions voté sans hésitation les réformes sériées par le bon sens de deux ministres distingués, si nous avions ensuite appliqué ces réformes à Cuba avec résolution et sincérité; si nous avions, pendant les quatre derniers lustres, donné de l'extension à un progrès mesuré, les Mambises de la manigua n'auraient pas repris haleine, n'auraient pas alimenté une rébellion qui a permis aux Etats-Unis d'intervenir et de donner un libre cours à leurs ambitions belliqueuses. Mais nous avions à notre gauche un parti radical, sorte de moteur sans frein, et à notre droite un parti conservateur, insurmontable obstacle au progrès, qui, loin de s'appliquer à modérer le mouvement, le paralysait simplement. En vertu de cette loi hégélienne de l'identité des contraires, le parti conservateur apparaissait comme aussi révolutionnaire que le parti radical, car il provoquait toutes les révolutions, et le parti radical apparaissait comme aussi réactionnaire que le parti conservateur puisqu'il provoquait tontes les réactions. La tentative de former un parti gouvernemental et radical en mène' temps, avec les réformistes, échoua, parce que ses premiers représentants devinrent aussitôt des autonomistes exagérés. Dans une seule goutte d'eau de l'océan et dans un seul atome d'air de l'atmosphère se rencontrent les éléments qui composent les
deux moyen- de vie de notre planète : l'atmosphère d'oxygène qui nous permet de respirer et l'atmosphère d'hydrogène qui permet aux animaux inférieurs de respirer. Dans les événements qui précédèrent la calastrophe. je trouve la responsabilité énorme des deux partis cubains. Le parti radical, par ses manifestations contre la Constitution autonome, détermina la note de Lee dont le texte tomba dans File comme une étincelle sur une poudrière, car ce texte relatait que personne n'était satisfait du régime autonomiste, puisque personne ne le voulait ni ne le soutenait. Le parti conservateur, par ses scandaleuses manifestations contre .a liberté et le progrès, amena dans les eaux de Cuba le Maine qui, incendié et naufragé à la suite de l'accident tout fortuit d'une explosion intérieure, fut la cause occasionnelle de cette guerre où nous nous trouvons châtiée; mais, plus que n'importe qui, les intransigeants sont la cause de notre ruine.
Il y a d'autres coupables qui n'ont pas procédé en ces circonstance comme ils auraient dû le faire et n'ont rien fait pour dissuader le gouvernement américain d'assaillir ainsi la mère patrie. Je m'en rapporte pour cela aux nombreux écrivains hispano-américains, ennemis des Espagnols à Cuba et amis des Yankees. Sous prétexte d'indépendance de l'Amérique et de liberté universelle, nous avons été injustement qualifiés de conquérants, alors que, devant l'histoire et devant la science, nous apparaissons comme les inventeurs et les civilisateurs du Nouveau Continent. Pour y implanter la civilisation chrétienne nous avons employé beaucoup moins de violences et de cruautés que les Allemands pour implanter l'individualité humaine en Europe: que les Français et les papes pour implanter le pacte carlovingien entre l'Eglise et l'Etat: que les rois pour implanter l'unité monarchique parmi les chevaliers féodaux ; que les réformateurs pour implanter la Réforme ; que les Allemand> modernes pour implanter, après la guerre de Trente ans. le principe de la tolérance internationale : que les révolutionnaires pour implanter le nouvel idéal avec Cromwell en Angleterre et Robespierre en France; que les Etals-Unis pour expulser de leur sein leurs anciens dominateurs et implanter chez eux la suprématie de leur race sur toutes les autres. On ne peut s'expliquer que des publicistes américains soutiennent encore cette idée étroite, conçue par les cerveaux encyclopédistes du siècle dernier, que l'Espagne, après avoir découvert l'Amérique, voulait se l'approprier. De même qu'il n'y a pas de travail sans sueur, d'enfantement sans douleur, d'effort ^ans peine, il n'y a pas non plus de progrès sans révolution, ni sang, révolution qui ne se terminera pas. sang qui continuera à s'échapper de nos veines, jusqu'au jour lointain où les peuples arriveront d'eux-mêmes à la plénitude de leurs droits, où les Etat— Unis arriveront à accepter dans leurs conflits et dans leurs Litiges, l'arbitrage international. Nous avons donnéaux Américains, en vingt-cinq ans. parle moyen de mouvements rapides et de conflits passagers, une civilisation qui ne nous avait coûté pas moins de quinze cents ans d'efforts et de sacrifices. Comme si les
Saxons, dans Leurs entreprises conquérantes, au lieu de balles, avaient tiré des amandes et chargé Leurs fusils avec des sucreries, la conquête des Etats-Unis ne compte plus dans le jugement de noire race châtiée : il n'y a que la vieille conquête espagnole qui compte. .Mais je suppose qu'ii aura fini par tomber le bandeau qu'avaient sur les yeux les publicistes espagnols d'Amérique, acharnés à défendre jusqu'ici la cause des Yankees, en voyant quel cas ceux-ci font aujourd'hui de la liberté el de l'indépendance cubaines, car s'ils aiment aussi peu le nom d'occupations passagères qui ne passent jamais que le nom de protectorat nominal qui vise à une installation durable, ils aiment encore moins une conquête du territoire des Antilles par les procédés de Tamerlan, avec les moyens les plus violents et les plus cruels que puissent employer les conquérants dans leurs entreprises. Si les Etats-Unis persévèrent dans la voie où ils sont engagés, je les vois tenter la conquête du monde américain espagnol après avoir édifié un Empire sous le nom de République. Les Césars ne procédèrent pas autrement dans la Ville Eternelle, el l'histoire se répète toujours. Maîtres de Cuba et de Porto-Rico, les Etats-Unis voudront Saint-Domingue et Haïti. Et les généraux dominicains, soutiens de la révolte cubaine, étant donnée l'issue de cette rébellion, ont perdu non seulement leur patrie adoplive, mais aussi leur terre natale. Cela s'appelle en langage familier espagnol : faire un vovage aux Indes. El si la conquête de Saint-Domingue succédait à la conquête de Cuba et de Porto-Rico, il est certain que, après Saint- Domingue, les Yankees manœuvreraient pour débarquer sur les terres continentales. Ils s'approprieraient tout ce qu'ils pourraient du canal de Panama commencé par les Français comme l'Angleterre s'appropria Luit ce qu'elle put du canal de Suez ouvert également par les Français aussi. Et s'ils ne réussissaient pas à s'approprier le canal de Panama, ils ouvriraient le canal du Nicaragua. Puis, sous prétexte qu'ils auront besoin, dans leurs travaux, de paix et de liberté, et que l'Amérique centrale est sujette à des commotions périodiques, à de vrais tremblements de terre sociaux, ils la traiteront comme l'Angleterre traita l'Egypte dans la garde de ses intérêts. Et comme entre les Etats-Unis et l'Amérique centrale, il y a une énorme distance, ils tâcheront de l'abréger par tous les moyens, en s'appropriant tout ce qu'ils pourront, leur ambition étant connue. Puis, s'ils ne réussissent pas à s'en emparer par une conquête sincère, ils entretiendront chez elle l'inquiétude par les procédés machiavéliques qui leur ont si bien servi dans la mer des Antilles, de sorte que si le Nouveau Monde échappait à la guerre étrangère, il n'échapperait pas à la guerre civile. Que celui qui doute encore de cela, veuille bien se rappeler Plaine. Il est bien triste le sort de notre race sur le continent américain, et il éteint le phare de notre esprit national dans les Antilles.
Nous avons tous commis de grosses fautes en matière coloniale. Rappelons l'histoire pour qu'elle nous serve d'enseignement. La révolution, à Cuba, se trouva en face d'une guerre civile. Lorsqu'elle perdit
de son acuité, elle perdit beaucoup de l'importance que la Restauration lui avait donnée pendant les jours de trouble. On évitait d'aggraver le caractère de la maladie par les sophismes du malade. Que fit la Révolution? Deux choses de premier ordre : premièrement, elle pourvut l'armée coloniale de recrues volontaires; secondement, elle décida, en décrétant la guerre à Cuba, que l'armée serait entretenue sur les fonds de la révolution. Il ne faut pas donner aux guerres civiles coloniales l'importance qu'on attache aux guerres civiles intérieures. La Hollande a la guerre à Sumatra depuis vingt ans ; le Portugal est affligé, dans le sud du continent africain, d'une guerre qu'allument périodiquement les intrigues allemandes ou anglaises ; l'Angleterre est en guerre perpétuelle en Afghanistan et dans le Pamir : chez aucune de ces nations, il n'y a là péril en la demeure. Aussi, il m'apparut toujours comme une erreur grave d'assimiler une guerre coloniale dans les Antilles à une guerre civile dans les provinces. Le foyer de la guerre de Cuba était à l'orient de l'île. En disposant de forces suffisantes "pour empêcher les insurgés de passer de Test au centre et dans les terrains fertiles de l'ouest, nous étions en bonne posture; en distribuant cinquante mille hommes à l'abord des grands centres pour empêcher les insurgés de s'emparer de certains villages et de prendre des airs de belligérants, le ministère et les Espagnols faisaient tout leur devoir. Mais une opinion publique égarée considéra comme une très grande habileté l'acte d'embarquer deux cent mille hommes pour Cuba. Cette armée, plutôt destinée pour les grandes guerres, devait s'user contre une poignée d'insurgés qui, s'évaporant toujours, n'opposant aucune résistance à nos troupes, ne faisait qu'agiter stérilement l'île pour donner à l'Amérique l'illusion que notre intervention était injuste et que la médiation des États-Unis devenait urgente. Et puis, nous avions compté sans le climat. Le plomb des Mambises atteignait fort peu de soldats espagnols ; ce qui les tuait, c'étaient les mortels microbes contenus dans les eaux des marécages auxquels ils se désaltéraient. Des régiments qui, en mars, comptaient mille hommes, n'en comptaient plus que trois cents en avril. Nous ne combattions pas contre les hommes, mais contre les éléments. Nos défaites sans gloire nous étaient infligées par un climat sans pitié, qui élaborait pour nos fils l'haleine de la mort au lieu de l'oxygène de la vie. L'opinion publique accusa la Restauration, qui inaugura son règne par une série d'actes réactionnaires: elle s'en prit ensuite aux classes aisées qui s'exemptaient du service militaire moyennant une certaine somme, et confiaient le soin de défendre la patrie aux pauvres que la misère dévorait et dont la mendicité était la profession, dans un temps précisément où le service obligatoire universel entre dans les mœurs des peuples contemporains comme un devoir impérieux, à côté du suffrage universel, pour l'expliquer et le compléter. Sous la République organisatrice du service universel, on avait la satisfaction de voir des soldats très distingués porter l'uniforme militaire, de sorte que toutes les classes se confondaient aussi bien dans l'égalité de leurs devoirs que dans l'égalité de l^urs droit-. Mais, pour Cuba, les familles malheureuses ressentirent vivement la perte de leurs fils immolés par un ennemi
invisible. Elles commencèrent à comprendre que, si leurs enfants avaient été envoyés à la guerre, c'éhiil parce qu'ils étaient pauvres; et, dans cet état d'esprit, elles inaugurèrent un mouvement en faveur du service universel obligatoire, mouvement en apparence puremeni technique, mais, au fond, très démocratique, liés républicain. Si le service militaire se lui étendu à toutes les classes, toutes se seraient également inquiétées de leurs enfants que dévoraient les ardeurs du tropique, et toutes auraient réclamé le recrutement d'une armée coloniale par les indigènes fidèles comme cela se pratique déjà chez des peuples plus avancés et plus heureux que le nôtre. Le mouvement éclata donc, formidable. Le pouvoir législatif s'en préoccupa et convint que la cause provenait de ce que, pendant les cinq derniers lustres, on avait négligé le service militaire obligatoire et l'on n'avait rien fait ou très peu en matière de forces coloniales. Que de problèmes ont surgi de la guerre de Cuba ! Tous ces problèmes, la nation doit se préoccuper de les résoudre si nous ne voulons pas que notre dissolution intérieure suive notre dissolution coloniale.
Telle qu'elle se trouvait conduite pendant sa première période, la guerre ne pouvait satisfairepersonne. Les chefs et les gouvernants avant des réminiscences de Zanjon parlaient de réconciliation alors qu'il eûtété nécessaire de frapper un grand coup, d'écraser de toute la furie espagnole les germes de l'insurrection. Ces gouvernants se livraient à des accès de colère d'autant moins compréhensibles que nous les vovions le jouet des procédés soi-disant humanitaires de nos perfides ennemis, les Yankees, tandis qu'ils se préparaient, avec une astuce incomparable, à perpétrer leplus horrible attentat qu'aient connu les temps les plus barbares et les plus belliqueux. Mais ces procédés, pendant le premier trimestre, manquèrent d'habileté. Ils n'eurent pas la portée qu'on en attendait. Ni la méthode de conciliation, nila méthode d'intransigeance, n'amenèrent la pacification. L'inquiétude augmentait, s'aggravant, se compliquant à chaque pas de la question extérieure que soulevait un Président qui, à l'encontre de son prédécesseur, inclinait vers la guerre et ia conquête. Alors, revenus de leurs illusions et de leurs espérances, nos ennemis eurent l'idée d'intervenir directement pour mettre fin à la guerre civile. A la méthode naturelle delà guerre, ils adjoignirent la méthode politique et la méthode diplomatique. Toute guerre est désastreuse, mais elle était préférable à ce moment là pour nous au vague des termes (>( à l'impossibilité pratique des propositions. La méthode diplomatique signifiait alliance avec les États-Unis et les grandes puissances , à l'heure où les Etats-Unis et les grandes puissances étaient les plus intraitables. La méthode politique signifiait réformes précipitées, inopportunes, au milieu de la guerre, réformes qui auraient été à leur place deux lustres auparavant, mais qui, au moment où elles ('-(aient proposées, étaient fort dangereuses. Aussi, m'y opposai-je, moi qui savais que le parti libéral n'avait aucun remède, mais uniquement des aggravations à présenter au mal, s'il s'élevait à la forme d'un gouvernement où l'atten-
daient les pires catastrophes. Je lui conseillai au contraire de se réserver pour le jour où ces catastrophes éclateraient en dehors de lui. Mais on ne m'écouta pas. Alors survint un pouvoir anonyme et irresponsable pire que le pouvoir anonyme et irresponsable des Conventions républicaines et des Assemblées constituantes. Vne presse timide, hésitante, avait porté les libéraux au gouvernement, les avait installés dans le lit où nous agonisions pour faire ce que nous faisions. Il est toujours incommode d'avoir à changer les chevaux d'une diligence au milieu d'un gué, même quand ce gué est d'un facile passage. Les conservateurs se vantent d'avoir mis fin à la guerre, et bien que celte croyance ne fût qu'une illusion de leur parti, beaucoup de gens y crurent, et l'opposition qui forme en Espagne l'opinion générale, s'était laissée aller à y croire aussi. Les trois méthodes employée- se contrarièrent l'une l'autre comme trois médecines qu'on administre à un malade et qui servent plutôt à accélérer la mort qu'à soulager le patient. Si le changement de direction dans la manière de poursuivre la guerre, si les deux constitutions autonomes accordées par le pouvoir royal, converti en pouvoir constituant, si enfin l'arrivée au gouvernement des radicaux cubains amenaient la paix, tout était bien naturellement: mais si, au contraire, la paix était retardée, si nos malheurs étaient aggravé- par les réformes proposées, en un temps où tout progrès devenait impossible, c'en était fait de la liberté et du droit dans ce litige armé et violent où un despotisme s'opposait à un autre despotisme. C'est la destinée des guerres liberticides de proscrire le droit et de troubler les consciences.
Si. pour obtenir la paix internationale, on dut suspendre les garanties constitutionnelles en Espagne et établir à Cuba un régime spécial de self-governement, on ne pouvait considérer que comme inopportun l'emploi de la méthode politique et comme impossible celui île la méthode diplomatique.
N"i les Constitutions autonomes, ni les travaux diplomatique- ne donnèrent de résultats. Les premières augmentèrent l'agitation, ravivèrent la guerre entre les «inconditionnels » et les « avancés », produisirent ces manifestations qui amenèrent dans notre grande baie le navire néfaste du Maine: le- seconds provoquèrent finalement une incroyable déclaration de guerre. Les deux méthode- ressemblèrent à ces paratonnerres qui, ayant des solutions de continuité, ou des matières mauvaises conductrices de l'électricité, ne conjurent pas l'orage, mais au contraire l'attirent et l'appellent.
C'est ainsi que, de faute en faute, nous nous réveillâmes un jour avec, sur le- bras, une guerre que nous n'avions pas provoquée, dont la responsabilité n'incombe, ne peut incomber à aucun homme d'Jttat, à aucun gouvernement espagnol, mais incombe seulement à ceux qui l'ont conçue sans raison et déclarée sans motif, par un de ces actes arbitraires qui relèvent plutôt d'un souverain despotique que d'un peuple libre. Nous avions cru jusqu'ici que seuls se proclamaient dieux, empe-
Lrs et hèles en même temps, les Cyrus. les Sardanapales, les Balthazars, les Serges, les Nabuchodonosors; nous nous apercevons aujourd'hui qu'on peut rencontrer, au même niveau, des nations républicaines
LA POLITIQUE EUROPÉENNE i:;r,
lorsqu'elles se dépouillent de leur propre nature et renient la mission pour laquelle elles furent créées. Après l'ultimatum qui nous ordonnait d'abandonner Cuba, nous ne pouvions l'abandonner sans une déclaration solennelle de nos droits, sans une protestation matérielle par les armes. Aujourd'hui que les conservateurs affirment qu'ils n'auraienl jamais osé pousser jusqu'à là guerre, ils doivent déplorer de n'avoir pas pris part aux conférences qui ont été ménagées entre notre gouvernement et nos adversaires. Peut-être se serait-il trouvé là quelqu'un pour conseiller une manifestation de nos forces en face des forces de l'ennemi, de nos ressources en face des ressources de l'ennemi, de notre position dans le golfe du Mexique en face de la position de l'ennemi.
Peut-être alors aurions-nous pu conserver notre droit sur Cuba, malgré les intimidations, sans prendre les armes, par un appel suprême à la conscience universelle.
Mais, autre chose est de proposer, quand on est en bas, et autre chose est d'ordonner, quand on est en haut.
Tout ministère espagnol qui aurait été placé dans la situation du ministère actuel aurait agi de même. Il aurait accepté une guerre qu'il n'aurait pas provoquée, mais qui lui aurait été imposée par un ensemble de circonstances dépendant de la fatalité.
La vérité est que les négociations diplomatiques ne pouvaient pas être plus désavantageuses. Qui aurait assumé sur lui, au moment le plus tragique, d'ordonner la retraite, en dehors de quelques rares et intègres professionnels de la paix à tout prix? Pourquoi le parti conservateur ne fournit-il aucune justification des violences personnelles que lui imputaient ses adversaires? Pourquoi n'évita-t-il aucune de ces abstentions qui sont comme les présages d(>> grandes catastrophes? Ce qui est certain, c'est que dès que les Chambres disparaissent, les camarillas réapparaissent. Gavour Ta dit : La pire Chambre vaut mieux que la meilleure camarilla. De tels phénomènes ne se seraient pas produits si l'opinion ne s*était acharnée à en faire la vive réalité. Et il naquit une légende célèbre qui fut forgée autour d'un général illustre, à la façon de certaines déclarations extraordinaires publiées par un journal conservateur en les proclamant comme émanant d'une haute personnalité qui n'en connaissait pas le premier mot. Quand on vit le Pape apparaître et disparaître au milieu de nos difficultés intérieures; offrir et retirer une médiation entre nous et les Américains; le corps diplomatique se réunir pour ne rien faire; se conclure avec les rebelles un armistice tout au moins aussi inopportun que celui qui précéda la déclaration de guerre, on s'aperçut clairement que les camarillas réapparaissaient. Ce n'étaient pas les camarillas scandaleuses d'une autre époque; c'étaient les camarillas réactionnaires de ce temps-ci. Elles étaient la conséquence du silence prolongé de la tribune et de l'éloignemenl systématique des libéraux et des conservateurs du parlement. Mais passons, et arrivons aux événements des cent jours pendant lesquels dura la guerre. Je l'ai déjà dit, et je le
répète : le gouvernement espagnol ne peut être rendu responsable d'une guerre déclarée par la volonté sans frein d'un gouvernement étranger dépourvu de scrupules. Mais dans la direction et le développement de la guerre, des erreurs ont été commises qui ont surexcité le sentiment public et nous ont valu une déconsidération universelle touchant les vertus et les qualités qui semblaient inhérentes au caractère et au tempérament de notre peuple. Comment ne prévînmes-nous pas l'escadre yankee de l'Asie qui devait causer nos premiers désastres? Comment n'empêchâmes-nous pas l'ennemi d'entrer dans la baie de Manille? Nos ennemis ont pu détruire une escadre à Cavité; armer les rebelles pour les tourner contre non-: attirer dans la souricière de Santiago nos premiers navires pour les perdre ou les y enfermer; faire mettre bas les armes à l'armée de l'est de Cuba, qui, si elle eût échappé, aurait pu les exterminer; débarquer dans l'île sans avoir à tirer un seul coup de fusil; changer en une conquête héroïque la promenade militaire de Porto- Rico; refouler une rébellion — à peine contenue par quinze mille hommes — en lui montrant des soldats sur le papier, et non des soldats en chair et en os. L'émeute provoquée dans Santiago, vaincue par les Yankees pour leur permettre de s'échapper sans danger de ce four dévorateur où ils étaient attachés, montre quels résultats inévitables nous aurions obtenus en résistant un peu. ainsi que notre nation a la réputation de résister dans une guerre de siège. Si nous avions fait quelques sorties héroïques comme les premières sorties, nous aurions enregistré des titres de gloire et des espérance- de triomphe. Mais, hélas ! tout croula. Et tout croula parce que nous manquons toujours d'un budget suffisant pour satisfaire les exigences de notre vaste empiie et les obligations qui nous lient de toutes parts à cet empire. Je rappelle, en passant, les calomnies répandues dans ce pays par l'envie et la jalousie lorsqu'il était question d'un chemin de fer central à Cuba. Si nous avions construit ce chemin de 1er pendant les vingt années qui viennent de s'écouler, nous n'aurionn pas manqué de vivres et de munitions à Santiago. Le combat de Manille montre ce qu'on peut obtenir de nos volontaires et de nos soldats lorsqu'ils sont bien dirigés. Mais, engagés dans une guerre navale, nous perdîmes la première manche en perdant nos navires.de sorte que nous ne pûmes plus soutenir la lutte sur mer. parce que personne ne peut réaliser l'impossibte.
Il faudrait Les plaintes de .lob et les lamentations de Jérémie pour pleurer nos malheurs. Manille incendiée el exposée à mourir par suite de la criminelle alliance des Yankees avec les rebelles: les communications entre la métropole et l'Archipel coupées et interdisant tout secours; nos navires, facteurs principaux de la défense nationale, naufragés ou capturé-: nos matelot- morts ou prisonniers; notre flotte on laquelle nous mettions nos économies et sur laquelle nous comptions pour nous ■. détruite; le pavillon étoile couvrant h- mers, depuis ©elle des lïbcs jusqu'à celle d'Indo-Chine, sans possibilité de protestation ou de résistance de notre part: Santiago livrée, vaincue, oh! douleur! notre
armée ensevelie dans ses retranchements improyisés ou consumée par lesardeursMu tropique; Cuba bloquée sans espoir d'être secourue, m de lutter contre la faim; Porto-Rico assaillie; les Canaries menacées; les premiers ports de nos côtes bombardés; telle était notre déplorable situation H «Mail donc impossible de continuer une lutte qui équivalait à un suicide. Je sais combien il en coule au peuple espagnol d'avouer qu'il se trouve vaincu par l'implacable destinée. Notre patrie est la patrie de l'élément psychique pat excellence, de la volonté. Ce ml un poète espagnol qui dit: La cause du vainqueur est agréable aux dieux ; celle du vaincu à Caton. Comme nous avons réalisé l'impossible, non- croyons toutpossible à notre effort dans le monde. Pendanl sept siècles, du détroit de Gibraltar à la Mecque, nous avons combattu tout seuls les musulmans; seuls nous avons découvert le Nouveau-Monde. Nous n avons jamais t'ait attention au nombre de nos ennemis, ni dans nos guerres catalanes contre l'Orient ni dans nos guerres nationales contre Bonaparte Sous l'empire de ces souvenirs, nous n'avons pas pris la peine de distinguer les circonstances sociales dans lesquelles nous nous rencontrions; de même, nous n'avons pas apprécié, comme nous aurions dû le faire, le milieu ambiant où nous respirions. Comme ces armées féodales, qui ne voulaient pas tenir compte de l'invention de la poudre, et remettaient à leurs boucliers le soin de leur défense personnelle, nous n'avons pas tenu compte, nous, dans ce grand litige armé d'autre chose que de notre valeur légendaire pour combattre— je ne dis pas pour vaincre — le peuple le plus chimiste et le plus mécanicien qui ait jamais existé, le peuple des grandes inventions contemporaines, lequel, s'iln'a pas découvert la vapeur, s'est servi de la vapeur comme personne, et s'il n'a pas découvert l'électricité, a su appliquer de façon miraculeuse l'électricité au paratonnerre, au télégraphe, au phonographe, à l'éclairage.
Ainsi, dans cette dernière guerre où nos adversaires, eux-mêmes, rendaient hommage au courage de nos soldats, nous avons été domptés par ces forces chimiques et mécaniques qui sont d'un si puissant secours à la valeur personnelle, et nous nous sommes trouvés dans un «rave état d'infériorité. Comparons les machines de guerre cl les explosifs que transportaient les navires de l'ennemi aux machines de guerre et aux explosifs que transportaient les nôtres bien moins nombreux déjà que les siens, et nous verrons que la science et l'industrie vaincront toujours la routine. Bien que cela nous coûte de le dire, 1 Espagne a de vaincue. Ou'on se serre la gorge ou qu'on arrête sa plume, qu on raconte de vive voix ou par écrit notre déroute, il y a une chose certaine, c est qu'il faut la raconter, d'abord dans l'intérêt de la vérité, ensuite pour voir si, dans les tristes circonstances que nous traversons, nous savons reconnaître nos fautes et si nous sommes des tempéraments à en profiter. Aujourd'hui que nous sommes foulés aux pieds par! ennemi, nous n'avons 'à attendre de lui aucun témoignage de considération, aucun sentiment de pitié. Cela semble impossible: après quatre mille ans de civilisation historique, après que les fils du christianisme et de la Révolution ont proclamé ces Droits de l'homme, protecteurs de l âme cl de la
vie, raisons de la justice universelle, nous en sommes réduits à répéter ces paroles des vieux conquérants classiques : mil la salus victis nullam sperare salutem. On vient de voir ce qu'on n'avait encore jamais vu : alors que les préliminaires de la paix étaient arrêtés, on a vu les vainqueurs poursuivre leurs adversaires vaincus; assiéger des villages en partie détruits ; assaillir des soldats presque mourants; bombarder et incendier Manille à qui son héroïque martyre aurait dû attirer plus d'égards; achever la conquête de Porto-Rico, toujours fidèle à l'Espagne: tout cela sans autre motif que celui de la force, sans autre titre que celui de la victoire, dans l'espoir unique de trouver un prétexte qui puisse justifier des procédés aussi barbares, aussi indignes de l'espèce humaine.
^os Antilles étant perdues, nous n'avons plus maintenant qu'à subir la dure loi du vainqueur, qu'à nous résigner à notre triste sort de vaincus.
En passant en revue les facteurs qui ont causé notre perte et amené notre ruine, j'ai parlé des conjurations et des manœuvres des Yankees, de l'indolence de notre gouvernement et des partisans des réformes ultramarines. Dans ces derniers temps, ces réformes auraient pu s'entreprendre avec calme et s'accomplir progressivement. L'impatience des radicaux cubains qui voulaient exécuter un vaste programme et tout résoudre d'un mot, comme Dieu fit la lumière; l'intransigeance des inconditionnels, hostiles aux régimes et aux réformes qui pouvaient concilier les deux extrêmes de la politique cubaine et convertir cette révolution douloureuse en une évolution pacifique; les déplorables inclinations d'une partie de l'élément hispano-américain pour quiconque se dressait contre l'intérêt supérieur de la patrie ont été autant de causes nuisibles à notre, stabilité dans le Nouveau-Monde et génératrices de l'immense catastrophe sous le poids de laquelle ont succombé nos intérêts les plus chers. 11 faut y ajouter l'indifférence de l'Europe changée en hostilité contre nous chez quelques peuples comme le peuple anglais. Je ne connais pas de problème plus complexe que celui de nos alliances internationales. Je ne connais pas non plus de plus grandes injustices que celles qui furent commises pendant les fonctions occupées par nos deux premiers gouverneurs. Qu'on se rappelle la colère de l'opinion publique, le jour néfaste où D. Alphonse XII revint des manœuvres militaires allemandes. Qu'on le rapproche du jour où fut signé le traité commercial franco-espagnol, lequel, après avoir fait naître quelques malentendus vite dissipés, fut le signal d'une époque de félicité qui dura aussi longtemps que le traité lui-même. L'on comprendra par là comment la nation préfère de modestes alliances économiques à une bruyante alliance politique. Il faut saisir le sentiment public dans ses divines intuitions. Pour avoir des alliés, nous devions, ou bien entrer dans la double alliance franco-russe, ou bien entrer dans la triple alliance austro-italo-allemande. Nous n'avions pas d'autre choix. Si nous entrions dans la première, comment allions-nous résister à l'Angleterre? Le rêve de Chamberlain sur l'union des cent sioxante-dix millions d'Anglais distribués sur la surface du globe se
serait réalisé, et la catastrophe, déjà horrible, qui nous terrassa, se sérail aggravée d'une manière épouvantable. Si nous entrions dans Ja seconde, comment aurions-nous vécu en deçà des Pyrénées en hostilité systématique avec le grand peuple français? L'Italie n'a pas, du côté de la France, une frontière aussi étendue que notre frontière pyrénéenne qui va d'une mer à l'autre; elle n'a pas des partis extrêmes aussi puissants que les nôtres, malgré la dernière fièvre révolutionnaire de Milan; elle n'a pas, sur sa droite, des Carlistes comme ceux d'Espagne, toujours prêts à la guerre civile la plus implacable, ainsi que I*1 sont, en Turquie, les Albanais; elle n'a pas pour unique intermédiaire, entre elle et l'Europe, la France. Et, malgré ses relations avec les empires du centre, il existe en Espagne impuissant parti qui réclamait une étroite amitié avec la France. Ce parti est dans le vrai parce que des alliances européennes ne serviraient à rien à l'Espagne en Afrique. On a vu récemment les alliés de l'Italie incliner plutôt vers le roi d'Abyssinie. La parenté de l'Italie avec les puissances centrales ne lui a rien valu, tandis que la riche Angleterre en a obtenu Cassala. L'eau va toujours à la mer, dit un proverbe. La Grèce, par sa dynastie, était au mieux avec le prince de Galles, avec l'empereur d'Allemagne et avec le tzar de toutes les Russies. Quels services en a-t-elle reçus. Elle fut livrée à la merci du sultan de Gonstantinople, qui, devenu maître de la Thessalie, ne voulut plus renoncera la Crète. Dans notre position vis-à-vis de l'Amérique, nous ne pouvions susciter une coalition de puissances hostiles à l'Amérique. Dans le concert des Etats, nous aurions revêtu le caractère de conquérants, et nous aurions moralement perdu nos Antilles après les avoir perdues matériellement. Jamais il ne s'offrit à nous une meilleure occasion de constituer une ligue européenne contre l'Amérique comme au temps où la France, l'Angleterre et l'Espagne envahirent le Mexique. Et qu'en résulta-t-il? L'Espagne fut bientôt hors de cause; l'Angleterre la suivit, et l'Empire français, plus persévérant, resta jusqu'à ce qu'il dût abandonner, à un signal des Yankees le théâtre des opérations, tandis que l'Autriche laissa fusiller par les rebelles, sans dire un mot, le plus généreux et le plus intelligent de ses princes. Les alliances ont toujours mal réussi à notre patrie.
De Philippe Ier à Philippe V, nous nous sommes trouvés compromis avec l'Autriche qui nous conduisit, à sa suite, à la déroute de Hocroy. qui nous coûta si cher, et à la paix de Westphalie dont le traité mit fin à notre hégémonie catholique en Europe ; de Philippe Y à Ferdinand VII, nous nous sommes trouvés compromis avec la France qui nous conduisit à la déroute de Trafalgar et au Pacte de Famille qui mit fin à notre domination en Amérique. Ne visons pas si haut. A quoi nous servirent, pendant notre guerre d'Afrique, nos amitiés avec la France et l'Angleterre? Le gouvernement anglais nous interdit de franchir les défilés de Fondach à Tanger et nous fit restituer Tétuan. L'Empire français arma contre nous la conjuration de Rapita dans l'espoir d'obtenir les Baléares. Il convient qu'un état d'expansions séculaires, continues, comme le nôtre, s'enferme chez lui, pour développer sa prospérité économique et assurer à ses sujets la paix et la liberté.
Faisons maintenant notre examen de conscience relativement à la façon dont nous avons laissé naître la guerre civile et la guerre internationale. Portons nos regards vers les questions économiques qui sont les résultats nécessaires des évolutions politiques. Nous vivons en l'air au point de provoquer une guerre comme celle de Mélilla, qui fui aussi injustifiée dans ses mobiles que funeste dans ses conséquences. Une immense modification dans l'orientation politique, causée par nos fautes à un moment inopportun, nous priva d'un budget équilibré qui aurait fait descendre le change à zéro, élevé nos valeurs au pair, facilité une conversion de notre dette, ouvert un crédit à l'Etat pour lui permettre de faire face à tous les progrès, y compris le matériel de guerre et l'organisation militaire. Ce programme fut esquissé. Et quoique celui qui le proposa n'appartint ni à un gouvernement existant ni à un parti militant, tous les intérêts lésés se retournèrent irrités contre lui et l'accablèrent d'outrages comme cela n'arriva jamais à un homme qui se permet de donner gratuitement un conseil qu'on peut suivre ou ne pas suivre, selon le cas, sans y ajouter le caractère d'un ordre donné et la nécessité d'y obéir. Mais, par suite d'un grossier machiavélisme, on opposa le budget de la paix à celui de la guerre, comme s'il pouvait se rencontrer un homme d'Etat ou un politicien capable de négliger le budget de la guerre, qui est aussi indispensable à l'organisme social que la force musculaire l'est à l'organisme humain. Après cinq ans de budget de paix où en aurions-nous été, où en aurait été l'armée? Après cinq ans de budget de guerre, où en sommes-nous, où en est l'armée? J'attribue tous nos malheurs au changement de notre orientation économique en orientation belliqueuse, et mon avis est que la cause de notre situation présente est cette sotte entreprise de Mélilla, que j'ai toujours combattue de toute l'ardeur de mon cœur e-t que je réprouverai toute ma vie. Au changement de notre orientation dans l'ordre économique vint s'adjoindre l'incertitude et la perplexité dans Tordre politique. La clef de la situation que les libéraux voulaient fonder ou maintenir était dans l'équilibre du budget et dansiez réformes cubaines. L'orientation économique ayant été abandonnée et le plan des réformes cubaines étant devenu incertain en présence des attaques conservatrices et des inerties fusionnistes, la situation libérale se trouvait ébranlée sur ses bases, comme s'ébranle tout ce qui n'obéit pas aux causes de son origine et aux fins de sa destinée. Il est impossible de vivre au milieu d'un peuple où li- partis ne se constituent pas sur le modèle de l'idée qui unit les corps sociaux comme lame unit les corps humains, alors que surtout les passions et les intérêts s'y conjurent pour le troubler et le corrompre. Dans cette épouvantable déroute causée par les projets de réformes cubaines, beaucoup de libéraux s'en allèrent avec les inconditionnels et beaucoup de conservateurs avec les autonomistes.
Tue violente réaction, qui eut son contre-coup sur les intentions du gouvernement, se produisit contre les réformes au sein du parti libéral,
tandis que le parti conservateur caressait l'idée radicale de publier dans la Gazette de Madrid une ébauche de régime autonome. Finalement, on s'arrêta à une transaction que tout le Parlement vota, depuis les fédéralistes jusqu'aux carlistes.
Mais pour avoir soutenu une telle formule, le parti libéral tomba du pouvoir et le parti conservateur lui succéda pour représenter au pouvoir la réaction cubaine. C'est une grave erreur de rétrograder ainsi, avant d'avoir médité les motifs qui nous ont déterminés à avancer ailleurs, car les sociétés ont leurs moteurs comme leurs freins, et il est dangereux d'user des freins là ou l'on vient d'expérimenter les moteurs. Sur ces entrefaites, la révolte éclata à Cuba, et tous ceux qui ont l'habitude de réfléchir, tous ceux qui ont l'expérience des événements pressentirent que cette autre guerre ne pouvait se dénouer que dans une catastrophe épouvantable.
Bien que la force brutale des États-Unis, l'indifférence des populations hispano-américaines, l'égoïsme de l'Europe contemporaine, la disproportion démesurée entre les éléments du vainqueur et ceux du vaincu nous aient imposé notre horrible sort, nous ne devons pas l'accepter sans faire — soit dans les conférences diplomatiques qui précéderont le traité définitif, soit dans un mémorandum que nous adresserons aux peuples civilisés, — nos réserves, dont l'efficacité, pour le moment, n'est d'aucune utilité, mais dont les conséquences se feront sentir dans l'avenir, si la justice éternelle ne disparait pas totalement de la terre, et si Dieu ne se cache pas toujours dans le ciel. Il est impossible de passer sous silence cette nouvelle consécration du droit des plus forts dans la politique internationale. Si les petites nations devaient céder leurs colonies aux grandes, l'Allemagne aurait le droit de s'emparer des colonies hollandaises, la France des colonies belges, la Russie des colonies danoises, l'Angleterre des colonies portugaises, aussi bien que les Etats-Unis de nos Antilles espagnoles. Si un peuple peut se mêler à son gré des affaires intérieures' d'un autre peuple, comme les Yankees se sont mêlés des nôtres, c'en est fait du principe des nationalités : l'Italie n'a plus le droit de réclamer que les Français quittent Rome, les Américains que Maximilien quitte le Mexique, la Prusse que Napoléon III cesse d'intervenir dans les affaires allemandes. Il y a encore un scandale plus grand et plus grave que la conquête yankee, il y a le scandale d'avoir allumé les tisons avec lesquels les Mambises ont incendié nos plantations de Cuba et aussi le scandale d'avoir mis aux mains des Tagalos les yatagans avec lesquels ces tigres, que leur barbarie et leur cruauté exilent du rang des humains, uni décapité les Espagnols; si nous admettons qu'un peuple peut, à son gré, intervenir arbitrairement dans les affaires de son voisin, pourquoi cela nous étonne-t-il que les Japonais pénètrent en Chine, les Nubiens en Egypte, les Russes dans le Pamir et dans l'Afghanistan?
Il convient de rédiger un rapport où nous énumérerons les dom-
mages qui ont été causés par la guerre à noire nation espagnole en particulier et à la justice humaine en général, pour apprendre aux peuples que le droit international n'existe déjà plus sur la terre. Et maintenant que nous sommes placés dans cette situation, nous devons nous procurer le remède au mal sans nous exposer à tomber, par le désespoir, dans l'inertie. Déclinons toute responsabilité relativement aux dettes coloniales, et laissons le soin de les liquider à ceux à qui elles ont si tristement profité. Restons avec tout ce que nous pouvons conserver de territoires en tenant compte des trois considérations suivantes : éviter que nos vainqueurs mettent désormais les pieds sur les îles qui dépendent de notre patrie, parce qu'ils seraient considérés, avec leurs dépôts de charbon, comme des conquérants guettant de nouvelles proies ; tâcher de ne point nous retrouver dans une guerre civile, parce que nous serions tenus à des sacrifices de sang et d'argent qu'il nous serait impossible de supporter, en raison de notre ruine actuelle; nous garder enfin de tout conflit international, parce que nous serions obligés de payer les pots cassés, attendu que nous passerions pour un peuple perturbateur.
Je me sens assailli par d'indicibles angoisses à chaque pas que nous faisons, à chaque minute que nous vivons au milieu des complications actuelles, dont il faut aller rechercher la cause dans la baie de Manille, où se mirent l'Allemagne, qui est avide de colonies, et l'Angleterre, qui possède sur le continent asiatique un si vaste empire. Les réclamations survenues depuis la présence des navires allemands à Cavité ou l'embarquement d'Augusti ont pris un caractère aigu et amené de nombreuses difficultés entre l'Allemagne et l'Amérique. Ces problèmes du territoire indo-chinois auquel appartiennent les Philippines sont difficiles, redoutables à résoudre : en Indo-Chine, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne y commandent en s'appuyant sur 42o millions de sujets; les puissances de la Triple-Alliance en s'appuyant sur 125 millions d'àmes et la France et la Russie sur 168 millions. L'intrusion de l'Allemagne sur le territoire céleste, la cession de Weï-HanAVeï aux Anglais sans tenir compte des prétentions et des droits du Japon; l'extension des possessions françaises le long des frontières du Tonkin, l'accaparement de Port-Arthur par les Russes, qui menacent de s'implanter dans le Nord et de rompre la muraille érigée contre les Tartares par les Fils du Ciel; les luttes diplomatiques entre Saint-Pétersbourg et Londres à l'occasion des ports chinois, le litige causé par la concession des lignes de chemins de fer à des compagnies belges, les exigences des premiers hommes d'Elat du parti libéral anglais, demandant à la tribune de la Chambre des Commun'1-, an gouvernement conservateur, d'arrcter la Russie dans sa marche en Mandchourie, puisque l'Angleterre n'avait pas su arrêter la France à Tunis et. à Madagascar, la nomination pour les Indes anglaises d'un vice-roi favorable à la solution par les armes des conflits orientaux, noirs obligent à surveiller nos affaires des Philippines pour ne pas ajouter aux responsabilités que nous nous sommes attirées par notre impérilie et notre incapacité la responsabilité d'une guerre universelle. En matière de relations internationales entrent pour une grande pari,
indubitablement, les malheurs inattendus que nous avons coutume d'attribuer à ce que nous appelons la fatalité. Si notre conflit avec les Etats-Unis avait éclaté il y a trois ans, bien que matériellement seuls, nous aurions eu l'appui de l'influence morale de l'Angleterre. Le banc de Terre-Neuve et ses morues, les phoques de la mer glaciale, les traités entre l'Amérique et le Canada, l'embouchure de l'Orénoque, l'île de la Trinité, avaient jeté un froid entre la métropole britannique et ses anciennes colonies émancipées; mais, aujourd'hui, il existe entre Londres et Washington des intelligences qui ont inspiré au monde américain l'incroyable résolution de nous faire la guerre, en dépit de son tempérament naturellement pacifique. A cause de cette intelligence entre les deux colosses saxons, nous avons dû interrompre la campagne et accélérer la paix; nous avons dû agir de façon à éloigner de nos côtes péninsulaires les navires yankees; nous avons dû repousser l'offre de médiation anglaise, et nous devons nous renfermer dans une neutralité systématique pour éloigner de nous le danger d'un conflit qui nous ôterait, cette fois, les Baléares, les Canaries, Ceuta et Mélilla en Afrique, le camp de Gibraltar. Je dis cela pour démontrer que nous ne pouvions continuer une guerre qui nous aurait exposé au péril de voir une force colossale comme l'Angleterre s'unir contre nous à une autre force colossale comme l'Amérique.
Après avoir examiné le passé, examinons l'avenir. Nos navires submergés, nos approvisionnements accaparés par le vainqueur, nos troupes battues sur terre et sur mer, notre dette augmentée, nos projets de réforme coloniale écartés ou suspendus, la misère et la peste même succédant à la guerre, l'état de désorganisation des partis dirigeants, les protestations habituelles des vaincus et la recherche des responsabilités nous font un devoir de tracer pour l'avenir une ligne politique dont les points de repère dans l'espace seront le résultat d'autant d'idées dans l'esprit : ce sera comme un résumé, comme un lumineux idéal auquel nous devrons nous assujettir aussi bien dans nos pensées que dans nos actes. Je sais très bien comment la réaction, nous épiant sans cesse impute les erreurs de notre domination coloniale aux idées démocratiques et aux gouvernements progressistes. Je ne connais pas d'espèce politique d'aussi mauvaise foi que celle-là. Si les principes réactionnaires sont des éléments indispensables à notre nationalité, il faut s'en séparer nettement, non seulement dans les colonies, mais encore dans la métropole, car toute vie naturelle devient impossible pour les hommes hors de l'air atmosphérique, comme elle devient impossible pour les sociétés hors de la liberté. Je n'exige pas qu'on précise les responsabilités seulement pour l'opinion publique et pour l'histoire. Mais quand j'entends répéter l'imputation que ce sont les libéraux qui ont perdu Cuba et les Philippines, alors qu'il est hors de doute que ce sont les réactionnaires, cela me révolte. 11 n'y a qu'à citer l'oligarchie nègre à l'Occident et l'oligarchie théocratique à l'Orient pour être persuadé que la réaction est la cause première et exclusive de nos désastres. Si. malgré
l'égoïsme des nègres, nous avions donné à temps à Cuba le gouvernement autonome que les Cubains réclamaient, les Mambises n'auraient pas triomphé comme ils ont triomphé, et si nous avions donné, aux Philippines, la paix aux prêtres révoltés, malgré l'intolérance des frères, les Taualos ne nous auraient pas combattus comme ils nous ont combattus. Mèm<- en admettant le contraire de la vérité, même en admettant que les francs-maçons et les démocrates eussent dominé à Cuba, n'avaient-ils pas assez à faire pour déraciner des coutumes établies par quatre siècles de domination théocratique? Qui a dit que la perte de nos colonies coïnciderait avec un régime libéral et parlementaire? Philippe II perdit les Pavs-Bas; Philippe IV perdit le Portugal: Philippe Y perdit Gibraltar; Isabelle de Farnèse perdit Naples et la Sicile. Les Bragances cédèrent Tanger à l'Angleterre et séparèrent le Brésil du Portugal; ils commencèrent à perdre, à la mort de don Sébastien, dans le désert, les territoires lusitaniens; ils commencèrent à perdre l'Amérique avec Charles III qui livra les premiers territoires espagnols aux Yankees soutenus, dans leur rébellion coloniale, par les rois absolus de France et d'Espagne, unis par le pacte de famille. Et la séparation du continent américain de la métropole espagnole ne se réalisa-t-elle pas sous le règne néfaste de Ferdinand VII? Quoique le désespoir nous assaille de toutes parts, j'ai la ferme coniiance que nous ne perdrons pas au moins les deux seuls biens qui nous restent : la paix et la liberté. Soyons affligés, mais ne soyons pas désespérés. L'Italie après Novare, la France après Sedan, la Prusse après Iéna étaient dans une situation pire que la nôtre aujourd'hui, et cependant elles se sont reconstituées, agrandies, étendues d'une manière démesurée. Il importe pour nous d'opter pour une politique de sage reconstitution économique et d'honnête caractère administratif. On préférera peut être à mes conseils les projets ambitieux de ceux qui, bien qu'éternellement désillusionnés, songent toujours à de grandes alliances en Europe pour assouvir de terribles vengeances en Amérique. Mais je ferai observer à ceux-là qu'une telle politique exige des fleuves d'or qu'il est impossible de tirer de notre peuple à moins qu'un siècle de labeur, d'art, de science, d'agriculture et d'industrie n'ait pansé nos plaies et refait notre Trésor.
Quand un organisme est affaibli par les excès, il n'y a pas d'autre remède, pour le restaurer dans son ancienne splendeur, que de bien l'alimenter; car, avec la nutrition, ses nerfs se calmeront, ses muscles se fortifieront, ses viscères se régénéreront. Alors, il pourra de nouveau, non seulement mettre en jeu son intelligence et son cœur, mais encore toutes ses forces corporelles dans les conflits de l'honneur et dans la lutte pour la vie, qui s'imposent parfois aux consciences les plus sereines et aux volontés les plus pacifiques. Si nous embrassons une politique rationnelle et non une politique de secte ou de parti; si nous créons les relations commerciales que les peuples ont substituées aux relations diplomatiques; si, étrangers à toute velléité de conquête, nous pensons sans cesse à notre hégémonie historique et morale sur le Nouveau Monde espagnol, nous n'aurons pas tout perdu en y perdant Cuba et nos autres biens matériels; si nous tournons le dos aux dépenses
ruineuses et entrons résolument dans la voie des économies utiles ; si nous constituons un budget avec des plus-values sérieuses, si nous faisons honneur à notre signature et payons nos dettes; si nous parvenons à réformer et à moraliser nos administrations publiques, de façon à ce que le peuple ne se croie pas traité comme des Indiens ou des nègres ; si, par la sécurité de notre crédit, nous développons notre industrie et suscitons des industriels qui diront qu'il se rencontre à l'extrémité de l'Europe un territoire comprenant toutes les richesses continentales comme, à l'extrémité supérieure de notre corps, se trouve la tête qui comprend tous les nerfs et fait mouvoir tous les muscles; si nous réalisons tout cela, dis-je, nous pourrons encore, malgré notre imagination chevaleresque et notre tempérament romanesque, espérer être, en notre temps utilitaire, ce que nous fûmes au temps des croyances religieuses; et, avec la charrue qui ouvrira les sillons, avec la navette qui entretiendra nos fabriques, avec le pic qui creusera nos mines, avec nos vaisseaux qui navigueront sur les mers, nous réussirons encore à tirer de notre sol une couronne de métaux précieux pour l'enlacer à notre couronne d'épis et d'oliviers, et à formuler chaque jour avec plus de splendeur, au-dessus de nos campagnes rachetées par le travail, au-dessus de nos produits emmagasinés par l'industrie et échangés par le commerce, un idéal qui correspondra à nos tenaces aspirations et concordera avec les œuvres colossales que nous avons réalisées pour le bien de tous les peuples dans le sein de l'humanité, faisant toujours revivre notre nom glorieux dans l'histoire universelle.
J'ai rarement vu tant d'événements de haute importance se succéder ou s'entremêler depuis la fin de septembre jusqu'à aujourd'hui. Enumérons-les : départ des plénipotentiaires espagnols pour Paris, où ils vont signer le protocole qui nous est imposé par l'orgueil et la victoire des Yankees; difficultés découlant des relations des États-Unis avec les insurgés de Cuba et ceux des Philippines; scandaleux discours de Chamberlain, excitant la lâcheté et la cupidité de l'Amérique saxonne, afin qu'elle s'assimile par droit de conquête tous les territoires touchés par ses escadres de pirates; terreurs du Portugal, engendrées par les projets allemands et anglais tendant à le déposséder de la baie de Delagoa, dans l'Afrique australe; triomphe des Egyptiens sur les Nubiens et revanche des Anglais contre les mahdis qui ont torturé et assassiné Gordon; exacerbation des agitations françaises au sujet de l'affaire Dreyfus ; hésitations du gouvernement allemand entre une intelligence avec l'Angleterre et une intelligence avec la Russie ; proposition inattendue et subite du tzar en faveur du désarmement général et de la paix universelle; conflits inextricables en Crète; mort violente de l'impératrice d'Autriche, Elisabeth, célèbre dans le monde par ses excentricités et son originalité; fureur des peuples contre les crimes anarchistes: brutalité de l'attentat Luccheni ; demande d'extradition immédiate; propositions italiennes attentatoires à la liberté, sous le prétexte de poursuivre les crimes politiques; révolution de palais en Chine et changement de gouvernement pouvant déchaîner la guerre européenne ; tels sont les iaits qu'il faut examiner et traiter dans cet article.
La politique, surtout lorsqu'elle a pris le caractère que lui donnent les circonstances actuelles, m'intéresse beaucoup. Mais j'ai toujours orné de considérations littéraires mes considérations politiques, parce que l'intérêt des unes vaut celui des autres et les complète. Si l'on suit mes chroniques, on peut se convaincre que j'étudie avec le plus grand soin les phénomènes artistiques, scientifiques ou littéraires qui ont un rapport quelconque avec les phénomènes politiques. Toutes les fois que je rencontre sur mon chemin un poète, un philosophe, un penseur, un artiste dont les œuvres ont une relation quelconque avec les" faits politiques, je m'arrête à le contempler, parce que-les faits ou bien n'ont aucune signification, aucun sens, ou bien sont des condensations de la pensée humaine comme les orbes sont des condensations de l'éther. Deux grands poètes ont suscité la curiosité européenne en ces derniers jours. Byron et Heine. Le premier par la toute récente publication qui a été faite des lettres intéressantes qu'il a écrites pendant son enfance, le second par le culte que lui consacrent à Genève de pieux et fidèles amis, culte qui le venge des innombrables affronts infligés à son nom immortel par ses compatriotes allemands, lui marchandant des statues qu'ils accordent à de vulgaires citoyens, après les avoir refusées à leur plus grand poète du siècle, parce que ce dernier s'est moqué d'eux en tournant leurs défauts en ridicule. Nous parlerons de Heine en parlant de l'impératrice Elisabeth. Nous allons tout d'abord nous entretenir de Byron. dont les lettres inédites viennent d'être publiées.
Lord Byron est de race Scandinave. Son génie grandit au milieu des tempêtes des mers du Nord et des barques des Normands. Ses ancêtres appartenaient à ces tribus polaires, flagellées par les ouragans. Après avoir vécu quelque temps en France, ils franchirent le détroit. Ils étaient ambitieux. On trouve le chef de la famille des Byron parmi les compagnons de Guillaume-le-Conquérant. 11 fut fait seigneur de Nottingham. Le plus beau domaine qu'ait possédé sa famille fut celui de Bochdale. Elle l'obtint, croit-on, sous le règne d'Edouard Ier. La race de Byron a erré longtemps dans les déserts de glace et les forêts du Nord, le cœur plein de mystérieuses poésies; elle a combattu, sur l'immensité des mers obscures, les flots mugissants et les vents déchaînés; elle est allée, inspirée par la foi du moyen âge, la lance au poing et la poitrine protégée par l'écu seigneurial, à la recherche du sépulcre du Christ à travers les arènes brûlantes de l'Orient; elle a pris part, dans les champs de Crécy, au long duel séculaire entre la France et sa nouvelle patrie; elle s'esl reposée dans les châteaux superbes qui étaient défendus contre l'ennemi par des créneaux, contre les serfs par le gibet et contre les rois par des privilèges; elle a massacré des catholiques, sous Henri YIII, pour servir le schisme, comme elle a égorgé des Arabes, au temps de Richard, pour servir l'église; ensuite, elle est entrée, formidable, au
Parlement, où, sans le vouloir et sans le savoir, en défendant ses terres seigneuriales et son blason aristocratique, sans se départir de ce génie altieret de cette indépendance individuelle qui font partie de son patrimoine héréditaire du pôle, elle a contribué, avec toute la noblesse britannique, à jeter les bases du droit moderne; puis, quand les propriétés de celte romantique famille arrivèrent aux mains de Byron, elles y arrivèrent détruites, en ruines. Cette décadence aristocratique commence dès les temps de Jacques Ier, sous le règne duquel un Byron s'adonne à la vie désordonnée d'une cour voluptueuse. Mais pour soutenir une telle vie dispendieuse, il fallut hypothéquer les domaines et emprunter aux usuriers. Un autre Byron sert fidèlement dans ses malheurs Charles Ier. Les guerres civiles parachèvent la ruine de la famille. Les aigles, sans plume désormais pour réchauffer leurs nids, désertent la tour séculaire qui s'écroule, et par les crevasses de laquelle passent maintenant les lézards et les ténèbres. Là, on vit dans la misère, mais dans l'orgueil. En 1750, la famille rompt le suaire de l'oubli. Un aïeul du poète fait un naufrage dramatique qui fixe l'universelle attention de l'Angleterre. En 1765, un de ses oncles, qui porte le titre héréditaire de pair, recueilli plus tard par le poète, tue, dans une querelle, l'un de ses parents, et suspend au plafond de sa chambre, comme un trophée, l'épée homicide qui aurait dû blesser sa conscience et sa vue comme un remords.
La Chambre des Lords, appelée à juger le criminel, l'absout, mais l'opinion le condamne. Il s'enferme alors dans son château, hurle comme un loup dans sa cage, fuit les hommes comme un oiseau nocturne, chasse le sanglier le jour, élève, la nuit, des grillons à qui il apprend certaines évolutions, à force de patience, tandis que sa haine pour l'humanité croit en violence et en extravagances confinant à la folie. Le père de Byron se marie deux fois, la première par amour, la seconde par intérêt. Il vola à lord Carmarthen sa femme. De là un procès en divorce, et, après le divorce, son mariage avec l'épouse de sa victime. De cette femme, il eut une fille, Augusta, tendrement aimée du poète. Veuf de sa première femme, il se maria en secondes noces avec Catherine Gordon. De ce dernier mariage, naquit le grand porte. engendré dans la douleur et né dans un foyer continuellement troublé par de graves discussions matrimoniales. Le père de Byron se maria pour vivre joyeusement avec la fortune de sa femme qui l'adorait jusqu'à la frénésie. En deux ans, cette fortune fut dissipée. Pour cacher leur misère, ils s'en vinrent en France. Lady Byron, ne pouvant plus longtemps souffrir la haine de son époux, qui s'augmentait en proportion de leur pauvreté, s'en retourna à Londres, blessée dans ses plus chères affections, désespérée de l'avenir, très amoureuse de son mari, mais ne trouvant clans cet amour que la source de poignante- douleurs. En cette horrible situation, naquit le poète que Gaûhe devait peindre dans son poème comme le fils de Faust et d'Iiélène, tombé du ciel dans la fange, mais conservant ses ailes mystiques, sa lyre d'or dans les mains
et la splendeur de sa divine beauté dans l'Olympe. Byron faisait remarquer que, dans sa famille, les unions produisaient des fruits uniques. « Les animaux féroces, les tigres, les lions, ajoutait le poète, produisent peu. » Longtemps il refusa de naître, comme s'il redoutait la vie qui allait enfler ses passions, obscurcir ses doutes et donner de l'inspiration à ses chants. On fut obligé de l'arracher de force des entrailles de sa mère, dans lesquelles il semblait s'être déjà choisi une tombe. Quand il toucha la terre, cet être appelé à voler dans l'infini, son pied se retira comme si la terre le brûlait. Il fut boiteux dès l'enfance. Ce foyer plein de tempêtes, cette naissance rebelle, ce père dissipateur, cet oncle assassin, cette mère attristée, qui avait perdu les douceurs de son sexe dans les épines de la douleur, ce sang bouillant, agité, comme les flots de la mer, par où s'en allèrent, errants, les Normands, ce berceau secoué par le désespoir et arrosé de larmes, cette décadence d'une famille illustre, qui semblait près de s'éteindre dans son dernier représentant, cette infirmité accidentelle par laquelle il sentait pénétrer jusqu'à son cœur l'éternelle torture du ridicule, toutes ces désolations lui inspirèrent cette élégie qui flotte sans cesse dans ses vers, comme une suite non interrompue du premier et amer sanglot de son existence.
Il y a un être qui peut adoucir toutes ces douleurs, qui peut détruire toutes" ces aspérités, la mère. Dieu nous l'a donnée pour mettre une goutte de miel, avec ses purs baisers, dans la liqueur amère de la vie. Dieu l'a placée auprès de notre berceau pour qu'en ouvrant nos yeux nous rencontrions les ailes de son amour qui nous cachent l'obscurité de l'horrible horizon où nous entrons pour batailler jusqu'à la mort. Dieu a voulu que ses mains joignent nos mains pour nos premières prières et que son sourire soit l'aurore de l'espérance. Elle est la vertu, la charité, la partie tendre du cœur, la note mélancolique de l'âme, le fonds immortel de l'innocence, qui laisse toujours son empreinte dans le plus cruel caractère. Quand vous sentez une bonne impulsion dans le cœur, le désir d'essuyer une larme, de secourir un disgracié, de partager votre pain avec l'affamé, d'affronter la mort pour sauver la vie de votre prochain, retournez-vous, et vous apercevrez à votre côté, comme un ange gardien qui vous inspire la pensée du bien, l'ombre chérie de votre mère. La raison, les livres, les écoles, le père, nous donnent les idées; il n'y a que les mères pour donner les sentiments et pour former le caractère.' Catherine Gordon put adoucir par l'éducation l'amertume de la vie de P>yron. Le titan avait besoin d'être ciselé par les bras d'une mère pour corriger ses monstruosités. Mais Catherine, étrange, inégale, orgueilleuse, no sentant pas d'autre passion que l'amour de son mari et la tristesse do se voir toujours dédaignée, précipita moralement son fils, avec mépris, au fond des abîmes du monde, comme pour se venger du vif souvenir de son amour méconnu et de son malheur. Le père, tacitemenl divorcé,- n'allait à la maison que pour quereller sa femme et ne regardait l'enfant que pour le gronder. Celaient là ses marques d'allée-
tion. Byron a cherché à dissimuler ces vérités à ses contemporains, mais elles s'échappent de toute l'histoire de sa vie. En 1791, mourut son père, qui, au milieu de ses dissipations et de ses folles passions, gardait certain fonds de bonté, rehaussé par une singulière et virile beauté. Ses deux femmes l'aimèrent avec délire. La première, après s'être séparée pour lui d'un opulent mari, mourut pour l'avoir accompagné, étant malade, dans ses parties de chasse. La seconde, la mère de Byron, garda sa passion pour lui avec une fidélité inébranlable et le pleura mort avec une douleur indicible. Au milieu de cette étrange éducation, Byron avait une source d'inspirations, la lecture de la Bible : les versets des prophètes donnaient de la vigueur au caractère poétique de son àme. Dans quelques-unes de ses œuvres, on voit ce génie âpre, sévère, monotone comme le simoun, uniforme comme le désert, mais solennel comme l'immensité et sublime comme l'idée de Dieu ; ce génie sémitique incarné par Isaïe dans ses admirables œuvres et reproduit par Michel- Ange dans les traits mélancoliques de son Moïse dont le menton, arrondi comme la trombe d'une cataracte, agite en tempête le vent du Sinaï. A ces inspirations vint se mêler la vie des champs, des montagnes; car, de Londres, sa mère le conduisit à Aberdeen. Là, avant l'aube, quand au cri aigu du coq succédait le chant mélancolique de l'alouette, Byron, sous prétexte de chasse, s'en allait seul exercer ses forces et porter son génie vagabond par les sentiers des précipices, parles cimes des montagnes, par les cavernes où s'entend encore la voix des dieux de ses pères, pour s'inspirer du spectacle de la nature et unir son vagissement de poète à la voix de l'univers. A cette affection pour la campagne il dut son habileté dans tous les exercices du corps : la chasse, la course, la gymnastique, le billard, la paume, les armes, la natation et l'équitation. Lorsqu'on comparait sa vie privée à celle de Rousseau, il se défendait en mettant en parallèle la faiblesse du philosophe genevois et sa propre vigueur, la mollesse de ce corps et sa force dans tous les exercices corporels, le débraillé des costumes de Rousseau et ses habits d'élégance aristocratique.
C'est sur cette période critique de sa vie que s'étendent les lettres qu'un grand éditeur de Londres vient de publier et que tous les Anglais dévorent en ce moment, car ceux qui maudissent le plus Byron en public sont ceux qui l'admirent le plus en secret. Mais ces lettres ne peuvent, aujourd'hui, troubler notre àme autant que nous le désirerions; il faut donc les laisser pour une occasion plus propice où nous pourrons nous étendre sur leur contenu. Il convient toutefois d insister sur quelques souvenirs du génie de Byron et du génie de Heine, qui méritent d'être comparés. Nés, l'un en Angleterre, et l'autre en Allemagne, ils écrivirent tous deux contrehmr patrie et contre leur- compatriotes. De même que Byron ne pardonna jamais aux Anglais la traditionnclle superstition de leurs croyances monarchiques et anglicanes, de même Heine. ne pardonna jamais aux Allemands leur goût pour la
servitude et leur culte pour la monarchie. « Nous avons eu, s'écriait-il, entre grands et petits, environ quarante rois en Allemagne, et nous appelons cette Allemagne patrie. Faut-il que nous soyons stupides d'appeler patrie une terre qui leur appartient par droit divin! » Et Heine n'avait pu connaître l'époque contemporaine. Il n'avait pas vu le casque transformé en relique, le sabre en sceptre, la nation en caserne, la guerre en religion. Il n'avait pas vu les pacifiques Allemands armés jusqu'aux dents, le triomphe adoré comme un signal de prédilection céleste, le code militaire remplaçant le code politique que nous avions tous rêvé, nous les libéraux, pour le jour où se réaliserait l'unité germanique. Les grands propriétaires terriens du Nord se croient encore aux temps féodaux; les piétistes luthériens sont aussi intolérants que jamais; les espérances de progrès sont fauchées dans leur fleur sous le fer du cheval de l'Apocalypse, dégouttant de sang, assourdi par le clairon de la désolation et monté par un César triomphant, il est vrai, mais aussi tyran et despote. Ils ne ressemblaient pas à ceux-là, les temps du grand Henri Heine.
Car ce fut l'époque où les idées pures de Kant volaient comme de grandes abstractions par les immenses espaces des âmes; alors l'individualité germanique, ce principe des principes, arrivait par déduction naturelle des sciences métaphysiques à la plénitude de Fichte, qui faisait de l'Univers l'ombre de l'humanité et du droit humain la loi universelle; alors, on entendait par les airs parfumés de myrrhe et d'encens les symphonies de Beethoven, dont les notes et les accords ressemblaient à des pensées pures et déliées de toute forme sensible; alors, on assistait en esprit à la Résurrection chantée par le poète messianique qu'accompagnaient les harpes angéliques aux échos desquelles s'enfuyaient les choses matérielles qui se convertissaient toutes en idées, en hosannas religieux; alors, les paroles de liberté, mises par Schiller dans la bouche du marquis de Poza, résonnaient comme la Marseillaise de l'émancipation intérieure, comme une strophe que notre siècle aurait ajoutée au Choral émancipateur de Luther; alors, on assistait avec Hegel, chaque jour mieux inspiré, à l'épique voyage de l'idée des confins du Néant aux hauteurs de l'Empyrée, et l'on croyait rencontrer, en lisant Faust en ce siècle de rédemptions idéales sublimes, la Divine Comédie de la Raison et du Droit. Mais, hélas! le césarisme conquérant, le césarisme prétorien, le césarisme socialiste — pourquoi ajouter d'autres qualificatifs? — a effacé toutes ces beautés et toutes ces grandeurs en leur substituant les casernes, les canons, les armées, les apothéoses de la fortune, l'idolâtrie de la force, cette doctrine qui dérive des derniers jours de l'Empire romain, où l'on remplaçait le stoïcisme socratique par le matérialisme et le sensualisme pour diviniser les Césars. Que voulez-vous? Sans doute. Allemands, vous avez triomphé dans les champs de France, mais vous avez été vaincus par l'Ame française, et depuis ce jour néfaste, les grands divulgateurs de vos magnificences spirituelles se sont tus et vous n'appa-
raissez clans le monde que comme des atomes et des molécules de cet immense empire de fer qui prétend de son poids écraser le droit et la pensée de toute l'humanité; et ainsi les yeux de l'esprit s'éloignent de votre grandeur babylonienne et se tournent vers des nations comme la Suisse, la Belgique, la Hollande, môme, où les citoyens conservent la gigantesque stature morale que donne la liberté.
Mais laissons l'Allemagne et allons à Rome. Il n'est ni une parole, ni un acte du Vatican qui ne résonne avec éclat et ne trouble avec force tous les peuples. Cela tient à la grandeur même des institutions religieuses, quels que soient d'ailleurs leur origine et leur caractère. Le christianisme ne vit jamais un pontife aussi disposé que Léon XIII à s'imprégner de l'esprit du siècle. 11 n'y a rien dans sa personne de l'absolutisme qui inspirait Pie IX. Le pape régnant n'aurait jamais promulgué le dogme de l'Immaculée Conception sans l'assentiment de l'Eglise universelle; il n'aurait jamais réuni le concile du Vatican pour parachever l'œuvre d'absolutisme du concile de Trente; il n'aurait jamais écrit le Syllabus pour proclamer qu'il doit y avoir incompatibilité entre les dogmes de Dieu et les droits de l'humanité. Léon XIII, philosophe, poète, penseur, quoiqu'il ne soit pas sorti du domaine de la scolastique, sait, par saint Thomas et son école, que s'il y a quelque chose de démocratique, de libéral et de républicain dans le monde, c'est assurément l'Eglise du Christ. Pour ces motifs, il condamne les intrigues carlistes en déclarant intangible le régime constitutionnel et parlementaire actuel de l'Espagne; il invite les catholiques de France à accepter sans arrièrepensée les institutions républicaines et à contribuer à leur stabilité. Mais, quand il parle de l'Italie, il perd les étiïers. D'après lui, les deux puissances ne peuvent vivre sous le même ciel et sur la même terre. Le roi d'Italie se trouve diminué au Quirinal comme le pape du catholicisme se trouve prisonnier au Vatican. Et alors, se prévalantde la révolte de Milan et des répressions qui s'ensuivirent et qui maltraitèrent quelques curés, Léon XIII maudit et anathémalisa à nouveau l'usurpation de la maison de Savoie, en laissant percer sous ses paroles que si celle usurpation devait durer, les Papes se résigneraient à abandonner Rome. Or, cette incroyable menace ne peut s'accomplir parce que, si elle s'accomplissait, les chefs de l'Eglise y perdraient plus que les rois d'Italie.
Les catholiques se trompent s'ils croient qu'ils trouveront sur la planète une ville plus favorable au catholicisme que Rome. Le cbêne gigantesque du pontificat a enfoncé ses racines dans cette terre sacrée, l'a transformee par son essence, et, en répandant dans les cieux ses idées ainsi que des nuées, a alimenté la conscience humaine. Nulle
part que là, le pontificat ne pourrait avoir un sanctuaire en rapport avec sa grandeur. La solennité sublime de ces solitudes, si pareilles à des cimetières de races disparues ; le Miserere exhalé à ces hauteurs par les ineffables clameurs des ruines, vrais phares d'idées éternelles; les catacombes peuplées de martyrs dans leurs sillons profonds et dans leurs insondables abîmes; les rotondes des édifices, semblables à des trophées dans les airs ensoleillés ; la réunion de reliques produites par l'esprit, qui, à première vue, peuvent paraître froides, mais, en réalité, furent les larves des nouvelles âmes durant bien des générations ; les temples élevés à la prière et à l'esprit dans les jardins mêmes où les Nérons s'adonnaient à la luxure et à l'orgie; l'armée des ombres qui errent sous ces horizons et la flotte des souvenirs qui tournoient dans l'air font de la Cité éternelle l'éternel sanctuaire de la foi catholique et le foyer irremplaçable de la race latine. Le monde ancien et le monde moderne s'y relient par dos institutions comme celle du pontificat et par des âges comme celui de la Renaissance, formant de lumineuses synthèses qui peuvent servir à la fois de bases, par leur solidarité, et de couronnement, par leur splendeur, aux sociétés modernes. Où s'en irait le pape chercher les grandeurs de Rome? Il n'y a pas ailleurs une basilique de Saint-Jean de Latran comme celle qui est enclavée dans les monuments classiques auprès de l'église de Constantin et ceinte des mosaïques du Giotto ; ni un autre Panthéon de tous les dieux à convertir en Eglise de tous les saints et à élever dans les airs sur les bras de Michel-Ange ; ni un autre Colisée ou un autre cirque Maxime où réveiller des masses colossales et des cendres sacrées la procession des martyrs avec leurs auréoles et leurs palmes ; ni d'autres catacombes, où voir, en rues interminables, la ville souterraine illuminée par les premiers rayons de l'art catholique; ni un autre Vatican avec son Saint-Siège dans l'abside, son tombeau de saint Pierre dans la nef, ses légions de papes en marbre et en bronze dans les chapelles ou sur les sarcophages, ses chœurs de statues classiques taillées dans des blocs pentéliques, éclairées par la lumière de l'Atlique et illustrées par les baisers de la mer Ionienne ; avec ses artistes de la Renaissance qui ont laissé, par la chapelle sixtine, les Chambres et les Loges, des traces éternelles de leur passage, soit en ligures sublimes comme un chapitre d'Isaïe ou une cadence de Palestrina, soit en ligures riantes comme les divinités païennes, ou le poème cyclique du catholicisme depuis la création jusqu'à la mort. De sorte que ces institutions religieuses, qui vivent tant de leurs prestiges, ne pourraient être déracinées du sol romain sans perdre de leurs propriétés naturelles. Ce qu'il faut qu'elles fassent aujourd'hui, c'est se conformer aux conditions nouvelles de la vie moderne, c'est transiger avec l'esprit du siècle, c'est renoncer à la trompeuse espérance de prochaines restaurations où elles pourraient encore faire prévaloir leur pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel, éventualités inutiles à leur autorité religieuse et à leur influence sur les consciences. D'autre part, l'Italie, dans son haut sentiment de la réalité et (h' la politique, doitse prêter à une réconcialiation qui me paraît indispensable à la paix universelle et à sa propre grandeur dans l'histoire.
Combien sont graves et difficiles à résoudre ces questions de races! Considérez cette Babel moderne, c'est-à-dire l'Autriche, œuvre monstrueuse de la diplomatie, de la politique, de l'histoire, si vous voulez, mais non de la nature. Abrités par les vastes ailes de leur aigle que couronne le diadème impérial de Charlemagne, ces peuples divers, en lutte perpétuelle, divisés par les lois, les usages, les mœurs, les croyances et les institutions se maintiennent en apparence sous l'illusoire unité d'un seul gouvernement qu'ils détestent autant qu'ils se détestent, pour ne pas tomber entre les mains d'un pire et pour conserver le culte superstitieux des vieux Empires. Là, les Bosniens conspirent sans cesse pour faire partie de la ligue belliqueuse des Albanais et assaillir leurs nouveaux maîtres, les Autrichiens; les Roumains de la Transylvanie, mécontents du démembrement et de leur séparation de la mère patrie, rongent difficilement leur frein; le Croate lutte pour se constituer une patrie indépendante de la nationalité hongroise qu'il tient pour tartare et réactionnaire. Les Allemands et les Magyars ont un penchant pour la domination absolue, tandis qu'en Bohême deux nationalités, l'une germanique et l'autre slave, se combattent, et qu'en Cracovie se réveille, comme une âme en peine venue d'autres régions, l'idée d'une restauration de la Pologne. Il ne faut pas trop s'étonner si, au milieu de races si variées et parfois ennemies, chaque jour amène avec soi sa peine. Une fois, c'est pour l'Université slave, que les descendants de Jean Huss veulent transporter dans la capitale de la Bohême; une autrefois, c'est pour l'anniversaire de Sobiesky, cet illustre monarque polonais à qui les empereurs d'Autriche du xvii0 siècle doivent d'avoir été sauvés du joug turc; une autre fois, c'est pour un discours du roi de Roumanie ou de ses ministres, revendiquant des provinces annexées violemment à la couronne de saint Etienne; une autre fois, c'est pour des démarches diplomatiques en faveur de la ligne du Danube ou de la possession de Salonique. On soulève des questions parlementaires qui n'arrivent jamais à une solution définitive et des questions militaires qui se terminent par des mouvements révolutionnaires comme les derniers mouvements de Hongrie et de Croatie ou des campagnes de Galicie. Il existe quatre grands partis, en guerre les uns contre les autres, mais variés dans leurs groupements respectifs : l'un est le parti qui désire la supériorité de la race allemande sur les autres races de l'empire; le second est celui qui désire la supériorité de la race slave; mais, entre ces deux premiers partis, il en existe beaucoup d'autres qui sont autonomes et dont les indomptables aspirations tendent à une séparation presque absolue d'avec les diverses nationalités qui se maintiendraient unies, par peur de la Prusse, de la Russie ou de la Turquie, sous une bannière fédérale équivalant à une commune alliance diplomatique et militaire entre les nations libres. Pour ces raisons, l'accord n'a jamais pu s'établir entre la Hongrie et l'Autriche, de même qu'on n'a pu calmer la névrose générale qui sévU
impérieusement, de par ces germes de division, sur ces nationalités si diverses d'origine et de but.
Mais, bien qu'une telle discorde soit enracinée dans les tempéraments physiologiques des peuples autrichiens et dans les complexions psychiques de leurs esprits, d'aucuns espèrent que le lait le plus tragique qui soit survenu en ces derniers temps et atteignant la plus illustre victime qu'ait atteinte l'infâme poignard anarchiste, pourrait réaliser ce que rien n'avait pu réaliser : réconcilier sur les planches d'un cercueil les races qui si? sont combattues, d'une façon féroce et implacable, jusqu'au pied du trône. Cette horrible et soudaine mort violente de la poétique impératrice Elisabeth a, en effet, attendri le cœur des peuples qui composent la confédération. Malheureusement, l'expérience a démontré combien passent vite ces émotions collectives quand elles combattent des intérêts éternels. Bientôt les larmes seront séchées; les soupirs auront disparu; le cortège funéraire qui accompagnait l'impératrice à sa dernière demeure sera débandé, et, alors, ces discordes, transmises par les siècles passés aux siècles à venir, renaîtront chez des peuplades qui nourrissent dans leur sein des haines séculaires et qui soutiennent de leurs bras des luttes mémorables. Pauvre impératrice Elisabeth! Il faut remonter aux temps épiques de la Grèce pour rencontrer une famille d'Atrides comme la famille d'Autriche, persécutée avec si un féroce acharnement par le destin adverse : il faut remonter à Qùlipe, de Thèbes, ou à Iphigénie, en Tauride. Unies par d'innombrables mariages, les deux familles régnantes d'Autriche et de Bavière ont hérité en commun de qualités corporelles et spirituelles qui les ont rendues également malheureuses. On ne peut nier qu'il n'y ait eu ou qu'il n'y ait des reines et des rois distingués dans les dynasties autrichiennes. L'empereur Ferdinand, infant de Gastille, et l'impératrice Marie-Thérèse sont placés dans l'histoire pour corroborer mon assertion. Mais, pour la plupart, les souverains de la maison d'Autriche furent fous. Charles le Téméraire transmet sa démence de génération en génération pendant tout le cours du xve siècle. Il en est de même avec notre malheureuse Jeanne la Folle. Son fils, Charles-Quint, devint fou par excès de génie, car ce fut de la démence de quitter les défilés d'Inspruck pour le monastère de Saint- Just, au moment où le monde avait le plus besoin de sa direction. Philippe II, toujours mélancolique et sinistre, commet la folie de sacrifier la Hollande et toutes ses richesses aux superstitions dogmatiques Je sa propre religion. Dona Maria, qui régna successivement sur l'Espagne et le Portugal, était complètement folle. Le roi don Sébastien, mort fou en Afrique, était le petit-neveu de Charles-Quint et le neveu de Philippe II. La mère d'Isabelle la Catholique, femme de Jean II et anglaise de naissance, fut longtemps enfermée connue folle dans un château de la Vieille-Castille; et si elle ne transmit pas >a folie à sa glorieuse tille, (die lui transmit du moins un dérèglement nerveux que nous appellerions aujourd'hui névrose, et qui la tour-
monta corps et âme toute sa vie. C'est ainsi que se transmettent, de siècle en siècle, de génération en génération, ces tristes affections qui, sans conséquences graves dans les familles privées, sont de nature à exposer le monde aux plus terribles dangers lorsqu'il s'agit de familles souveraines et historiques.
Dans ce cas, le destin, la prédestination, enfin ce quelque chose de fatal qu'on ne saurait écarter, se mêle au tempérament physiologique et psychique transmis par certaines dynasties régnantes, qui apparaissent comme des victimes d'une malédiction céleste et l'objet d'une implacable sentence. Quand on dénombre les princesses autrichiennes, on voit d'abord surgir cette pauvre Marie-Antoinette qui, née sur le trône impérial d'Autriche et placée sur le trône royal de France, meurt sur l'échafaud. Ensuite, la série continue, car rien ne parvient à nous étonner dans celte famille qui semble marquée du sceau éternel de la fatalité; ni Maximilien, beau-frère d'Elisabeth, qu'on fusilla au .Mexique dans les fossés de Queretaro ; ni l'archiduc Jean, proche parent d'Elisabeth, qui se noya dans les eaux du Pacifique; ni la reine de JNaples, sœur d'Elisabeth, qu'on chassa d'un trône sur lequel elle croyait devoir finir sa vie; ni la duchesse d'Alençon, sœur aussi d'Isabelle, qui brûla vive dans l'incendie du Bazar de la Charité ; ni Rodolphe, l'héritier du trône, fils d'Elisabeth qu'on trouva assassiné, frappé d'une balle à la tempe; ni le roi Louis II, cousin d'Elisabeth qui, rendu fou par la politique de Louis XIV et par la musique de Wagner, se noya dans les eaux d'un lac alpestre dépendant de son château ; ni le roi Othon, cousin d'Elisabeth et monarque régnant de Bavière, qu'on enferma, sous la camisole de force, dans une cage, comme une bête fauve ; ni cet autre roi qui, il y a un demi siècle, devenu fou d'amour pour la ballerine Lola Montés, fustigeait les choses inanimées avec un fouet dont il destinait les coups aux gens de sa suite. Nous ne devons pas nous étonner non plus que toutes ces victimes aient ravi la raison à Elisabeth bien avant que le poignard d'un autre fou ne lui ravît la vie. Aucune princesse de Bavière ne vit une époque aussi heureuse que celle où, Elisabeth, fille de princes et nièce de rois, se maria avec François II de Hapsbourg.
Dans un châleau du Tyrol, entre les forêts obscures, les prés verdoyants, les charmants bocages, au bruit des cascades, la jeune princesse grandit toute rougissante comme une marguerite et aussi vaporeuse qu'un papillon. Puis, un certain jour inoubliable, le premier potental de l'Allemagne l'appela à la porte du château et lui offrit la couronne impériale. Elancée et souple, avec un cœur battant d'amour et une imagination rêveuse comme celle que donne à la jeune fille l'arôme de ce printemps qu'on appelle jeunesse, Elisabeth, par la beauté, la tendresse, la poésie, ressemblait à cette incréation surnaturelle que le parfum des Heurs et la rumeur des sources font passer dans les chansons allemandes
Son voyage de noces fut, pour le beau et le magnifique, pareil aux eaux du Danube, pareil au voyage de Cléopâtre cherchant dans les eaux du Cydnus le diadème de Rome. Navires enguirlandés de brocarts et de rameaux, chargés de nymphes moins belles cependant que celle à qui elles rendaient hommage ; barques de tous côtés, semblables à des jardins flottants ; merveilleux orchestres exhalant leurs mélodies dans des concerts en vogue ; concours de têtes humaines chantant et dansant, le long du fleuve, au son des mandolines et des cloches, semblaient présager à la jeune impératrice une félicité que le temps a dissipée dans le néant sur les draps noirs d'un sinistre catafalque. Sa première désillusion fut une désillusion d'amour. Comme elle se croyait préférable à toutes les femmes, les fantaisies de son imagination et les soupçons de sa jalousie lui firent voir une autre femme dont les mérites ne justifiaient pas la fortune, la supplantant dans le cœur d'un fils qu'elle chérissait. La seconde désillusion fut une désillusion politique. Impératrice du vieux et saint empire romain, il se trouva qu'on détachait de sa couronne les deux plus belles perles : le Milanais et la Yénétie. Ce furent des pertes mortelles pour elle, qui préférait l'art et la science à la diplomatie et à la politique. Depuis ces désillusions, elle n'eut plus ni le repos du corps, ni celui de l'esprit. Le palais de Vienne lui apparut comme un lieu de tourment, comme la prison de sa liberté. Elle s'ennuyait entre des cérémonies froides et des courtisans mécaniques. 11 lui resta seulement une grande inclination pour ses sujets magyars, moins à cause de leur politique que de leur originalité. Quand elle ceignait son costume de reine de Hongrie, dans des palais orientaux, entre des magnats demi-asiatiques portant des constellations de brillants sur la poitrine et des sabres à poignées et gaines d'or au côté, elle se croyait quelque chose comme une Sémiramis et souriait, comme si elle vivait en dehors du monde prosaïque de l'Europe et au milieu des conseils fabuleux de la Perse. Mais l'illusion disparaissait vite, et elle recommençait, à travers l'Europe, un voyage perpétuel auquel semblait l'avoir vouée une destinée singulière, qui la séparait de sa famille et de son trône pour la submerger au milieu des fouies ignorées et anonymes où elle trouvait ce repos que Sapho trouva en se jetant du haut du rocher de Leucade dans la mer.
Ainsi, elle naviguait par les océans septentrionaux comme par la mer Méditerranée ; elle passait des bals sévillans des rives du Guadalquivir aux danses guerrières des déserts de l'Afrique; elle courait du sein des îles où naquirent, dans des conques de perles, les dieux grecs, aux forêts druidiques de l'Islande où elle escaladait les monts en chevauchant des montures indomptées; elle entendait une grand-messe dans une église gothique et un écho d'oracle dans les ruines grecques; elle allait du détroit de Gibraltar au canal de Suez et d'Athènes à
Edimbourg, cherchant sans cesse et partout les émotions que donnent les spectacles de l'art et de la nature, les enseignements que gardent les peuples dans les villes industrielles ou les campements de guerre à travers les diverses sociétés humaines, lumineuses comme des étoiles au ciel. Et dans ses pérégrinations vertigineuses, par le moyen desquelles elle essayait de se faire oublier de tout et de tous, elle ne ressentait qu'un seul culte, un culte religieux pour la mémoire et l'œuvre d'Henri Heine qui était à ses yeux le poète du doute au point de vue intellectuel et le poète du désespoir au point de vue moral. Comme elle cherchait nn emplacement où ériger un temple à son poète, le poignard d'un anarchiste trancha le fil de sa vie. Et il ressort du témoignage de ceux qui la soignèrent ou l'approchèrent à ses derniers moments qu'elle ne sentit pas le coup mortel du poignard ou, si elle le sentit, elle ne s'en plaignit pas, dès l'instant qu'il lui procurait le rêve éternel et l'éternel repos du sépulcre. Son amour pour la solitude et le silence n'était plus qu'un désir immense de disparaître dans l'océan de l'éternité où, à partir du jour de ses premières désillusions, elle aspirait à descendre. La paix n'avait pas eu de plus ardent défenseur que cette belle
et poétique princesse.
Il est impossible de prolonger plus longtemps cette revue démesurée, bien que maints faits mériteraient d'être développés dès à présent. Il y a le procès Dreyfus dont la revision a été résolue, ce qui n'empêche pas les passions des partis de se faire jour dans le but de troubler le droit sacré et la sereine justice ; il y a le voyage religieux de Guillaume II en Palestine, qu'accompagneront, avec les chœurs de Tannhauser, les suspicions internationales jetant de l'huile sur le feu en vue de réveiller une conflagration que nous pouvons tous évoquer; il y a l'incroyable proposition de l'empereur russe proclamant le désarmement devant la Crète insurgée, devant les Philippines et les Antilles extorquées à leurs propriétaires par les pirates américains, devant les lâchetés des puissances qui osent se partager les dépouilles du Céleste empire ; il y a le complot de Chamberlain tendant à soulever toutes les races saxonnes et et germaniques contre Jes races slaves et latines en un grand combat apocalyptique; il y a la révolution chinoise sous les coups de laquelle tombe un jeune empereur réformateur avide de se soustraire à des tutelles gênantes, et devant lequel s'élève une impératrice experte et ambitieuse, hostile à des réformes de nature à changer les destinées de l'Etat, et dont l'intention est de faire trébucher l'ambassadeur du Japon dans les intrigues du comte Ito, de mettre d'accord les ambassadeurs de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Berlin, mais de marchander à la Russie tout ce qu'elle peut de ses possessions en Mandchourie, à l'Angleterre tout ce qu'elle peut de ses possessions de la mer d'Azur et à la France tout ce qu'elle peut de ses possessions dans la mer Rouge, sans pour cela s'exposer à susciter un conflit international et à s'attirer une guerre avec l'Europe. Mais le temps et l'espace me manquent pour aborder ces sujets aujourd'hui, ce sera pour la prochaine revue.
*^ Voilà longtemps déjà que nous recevons de mauvaises nouvelles de la marche du progrès humain, qui mérite de notre part une vigilance de tous les instants. Ecrasés sous le poids des malheurs effroyables de la patrie, nous avons été surpris de voir un despote de naissance, un conquérant de profession, un pontife tout puissant, le tzar de toutes les Russies, avec sa faux symbolisant le squelette de la mort pour sceptre, nous proposer, du haut de son trône fait d'os amoncelés et teint de sang humain, ce désarmement qui est indispensable à la paix européenne et à la liberté universelle. Quelles que puissent être mes appréciations au sujet de la destinée de la proposition impériale, je l'applaudis et l'appuie de toutes mes forces, car elle traduit les intentions aussi bien des libéraux d'Angleterre que des républicains d'Amérique. Parce que le projet est celui d'un souverain absolu, il ne faut pas le rejeter. Il ressemblera d'ailleurs à tous les projets formulés dans l'histoire. Après s'être heurté à des obstacles insurmontables, dictés par les intérêts du jour, il finira par triompher, tôt ou tard, comme triomphent toujours les idées progressives.
*, Mon dernier discours au Congrès, en février 1888, qui aurait dû, moins pour son mérite intrinsèque que pour l'idéal qu'il développait, fixer l'attention des gouvernements et du public, formulait déjà ces principes de paix et de désarmement qui tombent, après dix longues années, des hauteurs d'un trône. Je disais, dès cette époque : « Les budgets sont en déficit, les dettes augmentent, le travail diminue, les campagnes se désertent, le commerce traverse une crise, nous ne pouvons vivre plus longtemps ainsi; et si ces incroyables armements continuent, nous sommes tous exposés à périr, non pas dans la tourmente d'une guerre où, au bout du compte, on meurt avec gloire, mais dans la consomption de la faim universelle. Et quand les industriels se plaignent de l'état de leurs usines, quand l'agriculteur se plaint de l'état de ses champs, quand le commerçant se plaint de l'état de son trafic, ils ne se plaignent pas seulement de la situation intérieure, non, ils se plaignent encore, sans le savoir et sans le vouloir, de la situation extérieure. Entre toutes les vérités qu'émet la sociologie contemporaine, il n'en est pas de plus exacte que celle qui dit que certains ministères sociaux correspondent à certains organismes politiques. Je développerai cette idée. Quand un peuple se forme pour la guerre, il est obligé d'organiser des armées ; alors surgissent un Etat et un Gouvernement militaires, tandis que si un peuple se forme pour le travail, il crée des usines et il enfante un Etat industriel. » Or, celui qui a dit cela n'a pas de motif pour ne pas applaudir le tzar.
*^ Mais quel est l'état de notre planète en ces heures angoissantes? Le peuple que nous prenions pour l'archétype d'une société laborieuse s'esl converti eu un peuple de conquérants et de pirates. Partisan de la paix perpétuelle et de l'arbitrage international, nous le prenions pour le collaborateur du progrès universel, et soudain il nous est apparu comme un aigle rapace dans les airs, à qui sa science a ravi la foudre, et
comme un poisson vorace dans les mers, que son industrie a domptées à l'aide des chaudières et des machines à vapeur. L'Angleterre n'a plus l'école de Manchester. Un ministre presque républicain excite le tempérament demi-scandinave et demi-saxon de ses compatriotes pour les incitera attaquer les autres races; et le peuple anglais, au lieu de progresser par le commerce et l'industrie, compromet sa prospérité par la barbarie d'une guerre sans trêve. L'empereur d'Allemagne répond à l'empereur de Russie par des harangues militaires qui font l'apologie de la conquête dont l'aveuglement pousse de toutes parts à la guerre universelle. A la suite de nos derniers désordres nationaux, j'éprouve un tel désespoir que la proposition du tzar, fût-elle mauvaise, m'apparaîlrait bonne; mais, étant bonne de par sa nature, elle prévaudra quand nous n'y serons plus, parce que toute grande idée finit toujours par prévaloir avec le temps, dans l'histoire.
/^ Chaque fois que nous voyons le mal si étendu dans les espaces et l'erreur si empreinte dans les esprits, nous tournons nos regards vers le mystérieux éther pour lui demander de nous déchiffrer, non en hiéroglyphes, mais en vérités, ses énigmes, et de rafraîchir, pour bien chanter les divines louanges, nos lèvres desséchées par l'exercice continu d'une supplication inutile et sans écho. Nous avons tous interrogé l'Univers et l'Univers nous a répondu à Ions par un grand silence. Ces espaces, que parcourent tant de soleils, seraient très lumineux s'ils étaient moins silencieux. Le silence des hauteurs ressemble beaucoup au silence des sépulcres. Etant donnée notre nature spirituelle, nous avons des tendances à nous élever comme les oiseaux à voler; mais si nous nous élevons trop haut dans les airs, nous ne pouvons plus vivre parce que nous ne pouvons pas respirer. Le concert des sphères pourrait seul s'entendre d'en haut; d'en bas, on ne perçoit pas une misérable note. Si nous voulons savoir jusqu'à quel point, au delà de notre sphère, la vie humaine se dilate, nous découvrons tout à coup que le plus proche de nous de ces luminaires célestes se trouve éteint, et que notre planète roule dans l'immensité de l'éther comme un cadavre enchaîné à son rayon par le lien permanent des épousailles, de sorte que les mondes nous apparaissent comme des purgatoires où planent des âmes supérieures ou inférieures à la nôtre et dans lesquels des fatalités impalpables accomplissent leur mission.
¥\ Ainsi le serpent du mal a enveloppé même l'atome de cendre perdu dans nos cimetières. Où irons-nous donc chercher le bien? Il est impossible de le trouver en nous-mêmes. Notre poitrine ressemble à une enclume d'où se détache notre cœur sous le coup des malheurs continus qu'engendrent nos éternelles douleurs. Il n'y a pas, dans le monde matériel, de souffrances comparables aux souffrances morales. L'enterrement de nos morts ne nous donne pas autant de tristesse que la perte de nos espérances. Nous portons en nous l'aiguillon de la désillusion et cet aiguillon nous empoisonne et nous tue plus sûrement que l'aiguillon de la vipère. Nous nous heurtons le cerveau contre les barrières d'une
180 LA POFITIQUE EUROPÉENNE
logique étroite et stérile dans laquelle notre pensée se trouve enfermée comme le prisonnier dans son cachot et le fou dans sa cage, sans pouvoir découvrir autre chose que des vérités relatives au lieu et place delà vérité absolue, but de nos vastes efforts. Les éléments de la vie se changent à chaque pas en principes de mort. Le sol qui nous soutient s'entr'ouvre sous nos pieds en abîmes insondables ou s'ébranle sous la poussée de tremblements de terre épouvantables, tandis que sur nos tètes Pair vivifiant se transforme en ouragan uniquement propre à l'extermination. La lumière vive, en nous éclairant, nous aveugle. 11 n'est pas jusqu'à la flamme douce du foyer qui ne se puisse tourner en incendie vorace et exterminateur. Il n'existe pas de remède pour préserver de l'ingratitude les meilleurs amis. De même il n'existe pas de remède pour préserver de l'inconstance qui tue avec ses désillusions, l'amour de la femme la plus nécessaire à notre vie. N'importe quel bienfait semé dans les sillons de la société nous donne des fruits corrompus. Ne poursuivons pas l'illusion, nous risquerions, en l'écrasant entre nos doigts, de la convertir en déception et en désenchantement, de ne plus lui trouver d'ailes au corps, plus de couleurs aux ailes, de voir ce papillon multicolore se métamorphoser en larve infecte.
*, La seule consolation qui nous reste, c'est de demander un refuge au mystère. Les sépulcres, qui ne parlent pas dans l'Univers muet et indifférent, parlent dans le temple pavé de pierres funéraires et enveloppé d'arcs-en-ciel éblouissants auxquels s'enlacent le souvenir et l'espérance. Ces ossements décharnés et glacials, dédaignés par les corbeaux eux-mêmes qui ne peuvent en tirer une seule fibre de chair ou une seule molécule de moelle, entrevus par Ezéchiel dans la désolation des déserts sémites, se réchauffent à la chaleur des lampes sacrées et revivent au dogme de la résurrection. Nous ne pouvons entendre les concerts des mondes dans les sphères matérielles du ciel, mais leurs harmonies nous frappent dans les sphères spirituelles de l'art. La solitude de l'infini est pleine d'effluves' et d'émanations de l'esprit divin, qui sont autrement lumineux et permanents que les effluves et les émanations de l'éther universel. Ce terrible silence de l'infini, qui effraie tant les esprits timides, s'interrompt devant la révélation du Verbe entrevu dans les écoles platoniciennes et divinisé par les conciles œcuméniques. L'indifférence de l'Univers pour nos malheurs, le silence implacable de la Nature pour nos supplications, et sa cruelle rigueur à prendre la mort seule pour instrument de rénovation, se sont transformés en amour éternel à la céleste apparition de l'idéal féminin dans nos batailles terrestres. Cet idéal est représenté par la Vierge mère, ayant à ses pieds le serpent du Paradis et sur la tète de laquelle brille la lumière incréée qui resplendissait si pure dans les espaces avant l'erreur et le péché. Il ne nous reste plus d'autre remède à la douleur que celui que nous offre la religion, comme il n'y a plus d'autre antidote contre la morl que les dogmes et les espoirs religieux. Souffrez que mon cœur se soulage ainsi de ses souffrances.
,\ 11 me plait, par son romantisme naturel, cet Empereur[allemand,
qui ne donne jamais de repos à ses nerfs, qui recherche toujours de profondes sensations. Il convoque des régiments à des exercices militaires à n'importe quelle heure de la nuit; il réunit en son palais des officiers pour leur adresser des harangues pareilles à celles du Saint- Graal, à qui il ne manque, pour compléter cette ressemblance, que le mystique accompagnement d'un orchestre inspiré de Parsifal; il préside les conciles œcuméniques des nouvelles croyances sociales, aspirant à être le Constantin du socialisme alors que sa position et son caractère le condamnent à n'en être que le Julien; il inspire des comédies politiques aux dramaturges de la Cour, ridiculisant ses ennemis dans des caricatures et dirigeant lui-même ses premières représentations jusqu'à donner à la claque le signal des applaudissements; il a de fréquentes conférences avec les amiraux et les généraux pour apprendre à ceux-là l'art de la navigation et à ceux-ci l'art de la guerre; il adresse, comme un vieux pasteur luthérien, des sermons aux équipages des navires s'en allant chaque été explorer l'océan Glacial; il cueille dans les ruines de Rome des marguerites pour en faire un bouquet qu'il dépose respectueusement aux pieds de la reine d'Italie; il imagine des tableaux symboliques pour démontrer que la civilisation court des dangers; il étudie tout, depuis les problèmes pratiques de l'économie jusqu'aux problèmes métaphysiques de la Religion et de l'Esthétique.
#\ Maintenant, il s'en va en Terre-Sainte et il fait bien. Tous les chrétiens devraient visiter une fois au moins dans leur vie le pays où germa l'idée de notre Dieu et où se réalisa le mystère de notre rédemption. Sans visiter Cordoue, on ne saurait comprendre la grandeur des califes ; sans visiter Rome, on ne saurait comprendre l'unité de l'empire romain dans le monde ; sans visiter la Grèce, on ne saurait comprendre l'harmonie de ses lignes et la perfection de ses modèles. En vertu de quel secret la terre de Jérusalem, sèche et rugueuse comme la peau d'un ascète du désert, a-t-elle enfanté, ainsi qu'un fluide mystérieux se dégageant de ses pores, l'idée de Dieu? De même que l'âme individuelle se conforme au corps qui la contient, de même les idées ressemblent aux espaces où elles poussent. Les trois religions monothéistes ont jailli de l'uniformité du désert. A l'unité absolue du territoire de la Judée dans le réel devait correspondre l'unité absolue de Dieu dans l'idéal. C'est ainsi que les forêts de l'Inde ont donné naissance au panthéisme, les cieux lumineux de la Chaldée au sabéisme, les îles Doriques et Ioniennes aux dieux de l'individualité humaine, aux dieux personnels de l'Olympe et aux muses harmonieuses du Parnasse. L'empereur d'Allemagne fait donc bien, je le répète, d'aller à Jérusalem. Sur son chemin, il a vu Venise et Constantinople. Évoquons ces cités afin de voir si elles nous donneront l'esprit et le secret de ce pèlerinage impérial.
/¥ Le monde moderne, pas plus que le monde antique ne l'a connue, ne connaît toute l'étrangeté de cette poétique ville qui a nom Venise. Quand vous en abordez les alentours et que vous vous trouvez dans ses lagunes, vous avez l'illusion d'habiter une autre planète, très
différente de la nôtre, une planète inondée par l'Océan, qui oblige ses habitants, à qui il est interdit de mettre le pied sur la terre ferme, à bâtir leurs demeures au milieu des eaux, à la façon de ces oiseaux chantés par la poésie antique, qui construisaient leurs nids sur les ondes. Les lagunes, s'épandant entre le vert clair des terres arrosées par de nombreux canaux qui ressemblent à autant de fleuves descendus des Alpes, et le bleu foncé de la mer Adriatique, brillent au soleil, selon la profondeur de ses eaux et la matière de son fond, comme une substance préparée pour produire des opales et des perles. La nuance générale est le bleu de ciel tirant sur le blanc. Mais le reflet des rayons du soleil, qui donnent l'impression de légions d'étoiles échappées des grottes marines, mais les ombres des algues qui séparent ces étoiles par des touches obscures, mais les nuances qu'apportent telle heure du jour ou tel changement de vent en projetant sur ce tableau des reflets de pourpre, de rose, de laque mêlés en une magique palette, mais les franges d'écume qui, ainsi que des châsses, bordent les rives de telle île ou signalent les tortuosités de tel courant, mais les stèles que dessinent les quilles des barques comme pour les mouvements des yeux, mais les écailles qui reluisent dans les bas-fonds, mais les bosquets marins dont on aperçoit les rameaux verts et noirs clans les abîmes, mais les combinaisons phosphorescentes et électriques qui, si elles ne fuient pas la splendeur diurne, modifient les eaux de leur étrange étincellement, mais les coquillages multicolores, qui sont rejetés sur les bancs de sable d'or et sur les lignes marmoréennes des digues, donnent à cet immense miroir (1rs eaux de si délicates nuances que vous ne savez ce que vous devez le plus admirer de sa bleuâtre uniformité ou de ses multiples changements, dont la beauté est autrement fraîche que les iris des plus riches cristaux de Venise et les ramages des plus merveilleux tapis d'Orient. Rien, en effet, ne surpasse en opulence les jeux de l'air, de la lumière et des eaux sur les étendues des mers et des lacs, pareilles, les unes et les autres, à i\c> morceaux de ciel détachés sur la terre.
*** Qui n'a pas évoqué quelquefois Gonstantinople? L'atmosphère dans laquelle on y respire a toutes les nuances de l'iris ; le sol sur lequel la ville s'élève a tous les étincelle ments de l'éther. Ses églises sont converties en mosquées ; ses monastères sont transformés en collèges de sofas : sa basilique est une voûte d'étoiles qui repose sur des colonnes bleues et blanches, rouges et vertes, noires et jaunes ou tigrées, embellies de mille décorations. La basilique est aujourd'hui le véritable temple d'Allah. Azraël, l'ange de la mort, y avait ses autels, ainsi que Jean, le prophète de l'amour. 11 n'y a rien qui soit plus sacré que Sainte- Sophie. Elle fut édifiée par des chrétiens. Pour la construire, il vint des architectes d'Arabie, des astrologues de la Judée, des tailleurs de pierre de la Perse. Un vieillard en robe verte, dont le visage brillait comme la lumière mystérieuse et incréée, livra aux Nazaréens son plan. Cinq mille maçons, aidés de dix mille manœuvres, commandés par cent architectes, travaillèrent de longues années à cette œuvre superbe. Puis, un beau jour, l'argent manqua et l'empereur Juslinien s'adressa à Dieu. L'Eternel
lui indiqua un lieu mystérieux où il trouverait sept vases gigantesques pleins de monnaies. Il éleva alors un tronc d'argent au Christ, dont l'effigie était taillée en or. De chaque côté, il fit dresser douze statues gigantesques en argent, représentant les douze apôtres, et au pied des douze statues, sous forme de missels en pierres précieuses, les douze évangiles magnifiquement reliés. Six mille lampes chargées de pierreries tombaient des voûtes. Cinq mille prêtres ou moines se prosternaient .levant ces autels soutenant cinq mille cierges qui brillaient comme autant d'étoiles et parfumaient l'air comme l'encens.
* Là, les continents se rejoignent comme pour former un territoire unique dans le monde; là, les mers se ralentissent comme pour mieux réverbérer les deux rives. Sur ces harmonieuses plages et ces promontoires pareils à des temples s'étend un ciel d'Orient aux splendeurs indicibles. Du côté de la mer de Marmara, ce ciel a des reflets d'Athènes et du côté de la mer Noire des mystères de l'Asie. Entre les deux mers, «•'est le Bosphore, sorte de fleuve salé où se confondent les rives asiatiques et les rives européennes, où paraissent également se confondre les deux moitiés de la terre, les deux moitiés de l'histoire, les deux moitiés de l'esprit, en une mystique unité. Que de fois ai-je contemplé en rêve la Corne d'Or! ses eaux profondes et transparentes en même temps! ses côtes aux gracieux dessins ! ses barques étendant leurs voiles et ses esquifs d'or sillonnant les ondes vertes! ses jardins dont les Heurs s'enroulent autour des mats en évocations magiques! ses nombreux et fantastiques alcazars! ses coupoles montrant leurs dorures au-dessus de jalousies closes et mystérieuses! ses kiosques ceinturés de roses à leurs pieds et ombragés par les cyprès à leurs sommets! les trois cités qui composent comme la chaîne d'or dont les chaînons enlacent les continents! les collines couvertes, au premier plan, de bois sombres et de minarets blancs, tandis qu'au second et au troisième plans s'élagent les montagnes pittoresques que dominent dans l'éther, ainsi qu'un astre d'argent, les neiges de l'Olympe de Bithynie! Magnifique tableau digne de décorer les portes qui conduisent à cette divine Asie où fut le berceau splendide des religions et des dieux. Aussi, pendant que les fils du désert, les soldatsportant l'insigne du croissant d'Osman, se promenaient comme des bêtes féroces dans les ruines à travers les rues profanées de Constantinople, l'empereur d'Allemagne devait-il songer aux temps reculés où nos aïeux, les Grecs, sur des barques taillées dans des arbres séculaires, s'en allaient le long de ces côtes à la recherche de l'or et en revenaient avec l'or de l'industrie et du commerce. De quel œil l'empereur d'Allemagne voit-il au pouvoir d'implacables ennemis comme le sont les Intidèles, ces places où les voiliers de Phénicie, de Perse, des îles les plus éloignées d'Orient et d'Occident apportaient les produits de tous les climats et le trésor de tous les travaux? ces témoignages éternels du jour où les dieux romains, vainqueurs de huit de peuples, furent à leur tour vaincus par ce seul fait que Constantin éleva Constantinople comme un temple en l'honneur de la vraie loi? ces basiliques qui reçurent dans leur sein les conciles œcuméniques, assemblées
victorieuses des docteurs chrétiens qui, en foulant aux pieds le serpent blessé du paganisme et en portant aux tempes le splendide reflet du martyre, définissaient les nouveaux dogmes et alimentaient l'esprit avec la vérité éternelle. ? ces traces de Feutrée des croisés dont les armures miroitaient au soleil et que les empereurs bénissaient du haut de leur autorité marquée par les sépulcres de l'antiquité hellénique, en apparence vides, mais en réalité pleins d'inspirations et d'idées? en un mot, ces mille phases de la vie qui anima la foi de cent générations de poètes et enflamma le sang de cent générations de héros? Les basiliques, échos des cantiques religieux, pareilles à des villes mystiques élevées par les mains des anges catholiques, parfumées d'encens, virent, suspendues à leurs murs, au lieu et place des ex-voto commémoratifs de la charité et de l'amour, les cimeterres de l'extermination. Les versets des faux prophètes succédèrent aux psaumes des saints prophètes. Les ondes de l'Euphrate, plus amères que du fiel, roulèrent sur les pierres de la nouvelle Jérusalem, plus saintes que les cieux. Le muézin profana de ses cris les tours d'où montaient vers l'Empyrée, accompagnées de l'écho des cloches, les prières chrétiennes qui, sur leurs ailes, nous transportaient en extase et nous permettaient de contempler la Mère du Verbe, couronnée de mystiques étoiles. Les Lieux Saints, qui furent des monastères, se transformèrent en sérails. Hélas! le monde entier assista à la profanation des effigies sacrées qui tombaient comme des soldats sur un champ de bataille. Les moines erraient, courbés sous le poids des reliques sauvées du naufrage. Les savants recueillirent les ultimes reflets de l'âme grecque pour la répandre en pluie d'idées sur l'Occident. Les sanctuaires furent violés, les autels brisés, les pierres sacrées du sacrifice dispersées. Les bêtes fauves se promenèrent dans les temples et les maîtres du sol furent persécutés et poursuivis dans les déserts. Mais il y a un empereur chrétien en Allemagne. Il y a même un calife musulman à Constantinople.
4\ Le voyage de Guillaume II à Jérusalem est empreint à la fois de prose et de poésie. Rien n'est prosaïque comme d'avoir à demander des subsides et à rendre compte de ses dépenses, quoique cela soit nécessaire et juste quand on vit, comme les rois, des deniers du peuple; mais, par contre, quelle somme de poésie et d'idéalisme ne renferment pas tous ces projets de pèlerinage dévot en Palestine! Il semble que, par le caractère religieux d'un tel acte, par la foi vive qui l'anime, par le but sacré dont il est l'objet, le jeune César devait partir pour la Terre- Sainte comme vont les hirondelles d'un point à un autre en se fiant à l'immensité des cieux. Ainsi, du moins, tirent les premiers croisés. Ils se mirent en route sans bagages, sans moyens d'existence, en demandant à ceux qu'ils rencontraient où se trouvait Jérusalem, en s'informant approximativement du temps et de la distance nécessaires avant de pouvoir atteindre le terme de leur voyage, comme les dévots d'ici-bas demandent à Dieu la félicité éternelle. Mais si les rois, et en particulier Guillaume II, conservent quelque chose des antiques coutumes, ils se heurtent pour le surplus aux partisans de l'enfer révolutionnaire
moderne, aux Parlements qui seuls tiennent les cordons de la bourse collective et la clef du trésor impérial dans leurs mains plébéiennes. Aussi, les députés du Reichstag allemand et ceux du Landtag prussien s'apprêtent-ils à demander des comptes à l'impérial voyageur, qu'ils accusent, non pas de dépenser trop, mais d'être trop prodigue dans ses générosités.
* Ces disputes mettent en relief le caractère particulier de la Constitution germanique, quelque peu incompréhensible pour notre séculaire uniformité latine. En quelle qualité Guillaume II est-il allé à Jérusalem ? Est-ce comme empereur d'Allemagne ou comme roi de Prusse ? S'il y est allé en tant qu'empereur, c'estle Parlement allemand qui doit en être juge; si, au contraire, il y est allé en tant que roi, c'est la Chambre prussienne. Et cette rivalité d'incompétences législatives entre le Reichstag et le Landtag diminue d'autant le caractère autoritaire de Guillaume 11 aux yeux du peuple. Pour les Prussiens, Guillaume s'est rendu en Palestine comme empereur, et pour les Allemands, il s'y est rendu comme roi. A mon avis, les Allemands ont raison. Au moment de son départ de Berlin, Guillaume a invoqué la nécessité de présider à Jérusalem la consécration d'une œuvre prussienne, réalisée par la Prusse, dont la première pierre a été posée par l'empereur défunt Guillaume Ier, qui appartient au royaume des Brandebourg et non à l'empire allemand. Mais, dans la circonstance, les Prussiens objectent que l'événement se présentant hors du territoire, en face de l'Asie et de l'Europe, en même temps, que l'empereur ayant parlementé à ce sujet avec de puissants monarques plus ou moins alliés et amis, tels que le roi d'Italie et le sultan de Constantinople, Guillaume revêt aux yeux de tous le caractère général de César allemand et que par conséquent, ce n'est pas à la Prusse seule, mais à l'Allemagne entière à régler les frais du voyage impérial.
* ^ Mais ces questions économiques sont de peu d'importance comparées aux événements politiques. Il n'est pas indispensable d'être grand clerc pour deviner que les grandes agitations qui ébranlent, dans l'Europe orientale, l'empire turc et ses dépendances, sont, avec les conflits crétois, le commencement d'une épouvantable liquidation. Guillaume II devait bien savoir qu'il ne pouvait s'en aller explorer les Lieux Saints comme, par exemple, Byron s'en alla explorer la Grèce et Goethe l'Italie, parce que le poids des institutions qu'il personnifie est si grand que ce bon jeune homme ne peut faire un pas sans déconcerter le concert européen, sans ébranler le sol sur lequel il marche. Un obstacle survenu en son cours de route devait persuader l'empereur de croire à cette vérité que j'indique. Son âme poétique le poussait comme malgré lui à un voyage en Egypte, cette terre qui est comme un anneau nuptial entre l'Europe et l'Asie, ce fleuron parfumé et brillant de l'Afrique, ce berceau de tant de sphinx mystérieux qui servirent de types à nos statues grecques, ce musée d'hiéroglyphes qui renferment les premiers secrets de l'univers et les premières révélations du ciel, ce pays aux gigantesques
pyramides d'une durée plus séculaire que les montagnes et d'une majesté plus sublime que les déserts, cette forêt de porphyre dans les énormes colonnes de laquelle nous avons taillé d'harmonieux entre-colonnements, cette table scientifique et philosophique de la pensée et de l'espace, ce panthéon des morts où pour la première fois fut proclamé, devant les momies embaumées et froides, le dogme divin de l'immortalité humaine.
\ Seulement, Guillaume ne pouvait se rendre en Egypte comme s'y rendrait un mortel ordinaire. Qui lui ferait les honneurs de cette terre? Qui lui donnerait l'hospitalité dans ces parages? Si c'était le Khédive, quelle humiliation pour l'Angleterre, qui est la souveraine effective et réelle de l'Egypte! Si Guillaume II recevait l'hospitalité de l'Angleterre, c'était un coup mortel porté à la puissance du Sultan ! S'il recevait l'hospitalité de la Turquie, c'était fâcheux pour l'Angleterre avec laquelle il se trouve présentement en bonnes relations à cause de l'inique répartition du Mozambique et de Delagoa. possessions avant tout portugaises, <ulre l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Pour cela, l'Empereur a renoncé à son voyage en Egypte. En y renonçant, il a précisément donné à comprendre aux hommes d'Etat de l'Europe qu'un empereur allemand ne pouvait voyager comme un simple particulier. Pour comble de malheur, on a découvert au Caire une conspiration anarchiste qui ajoute encore à la terreur que le monde éprouve depuis la fin tragique de l'Impératrice Elisabeth. Et ces anarchistes du Caire, de même que les derniers féroces héros de la doctrine incroyable de la propagande par le fait, appartiennent tous à l'Italie et augmentent d'autant les premiers soupçons nés contre cette puissance dans les esprits vulgaires qui attribuent à la perversion native italienne des crimes tout à fait fortuits. En tout cas. on avait disposé des cordons de troupes le long des voies de chemins de fer par où devait passer l'empereur. Et, à Venise, personne n'a pu le voir avant qu'il ne se montrât à l'une des fenêtres ou à l'un des balcons du palais Sansorino, pour recevoir les hommages du peuple. Quelle singulière façon de voyager !
* x Mais cela n'est encore rien si on le compare aux difficultés qui peuvent naître de son passage à Consîantinople. Béjcà, dans la question orientale les relations outre Guillaume II et Humbert Ier se sont refroidies, car, tandis que l'Italie unissait ses réclamations à celles des autres puissances contre les Cretois et joignait ses flottes à celles de l'Angleterre, de la France et de la Russie pour chasser de la Crète les garnisons ottomanes, l'Allemagne s'isolait, heurtant du front les complications qui pourraient surgir de son attitude et inclinant manifestement vers la politique du Sultan. Et que fera Guillaume quand il se trouvera face à face avec le Sultan? S'il condamne l'ultimatum présenté par les puissances, il -uscitera contre sa personne toutes les forces européennes; s'il l'approuve, il ne peut séjourner une heure au Palais d'Yldiz Kiosk. Il faut avouer que l'empereur d'Allemagne a choisi un mauvais moment pour voyager, alors que la conclusion de la paix rencontre des
obstacles entre l'Amérique et l'Espagne, qu'il s'agit de -avoir si l'Angleterre et la Russie auront un conllit en Chine, qn'un litige international éclate sur les bords du Nil Bleu, que surgit le problème de l'union de toutes les races saxonnes contre les autres races, qu'on ignore encore à qui seront échues les Philippines, dans le colloque diplomatique des deux commissions hispano-américaines dont les divergences de vins peuvent être le signal d'une conflagration universelle, que dan- l'ombre et le silence s'est esquissée une intelligence franco-allemande don! le pauvre Portugal a payé les frais, que s'aggrave l'état intérieur de la France, qu'il n'y a, enfin, nulle pierre au monde qui soil dressée sur sa base, ni base qui soit solide sur ses assises.
/¥ Et, comme en ce genre de voyage, les problèmes économiques s'aggravent des problèmes politiques, à leur tour les problèmes politiques s'aggravent desproblèmes religieux. Par le pèlerinage impérial en Palestine, les relations du Vatican et de l'Empire traversent une crise aiguë. GuiUaume de Hohenzollern se prévalant de son litre de roi des Romains, comme les anciens Othon et les Barberousse, prétend imposer sa tutelle sur les chrétiens de la Palestine, principalement sur les chrétiens allemands, sans en exclure les catholiques : déjà il compte dans son empire des millions de sujets appartenant à l'Eglise romaine. Mais c'est une tradition séculaire que le protectorat t\r< Saints Lieux et des catholiques qui y résident appartiennent à la France, à cet Etat très chrétien qui ne s'est jamais séparé du souverain Pontife ni de la communion de Rome, même pendant ses heures les plus terribles, comme celles qui marquèrent sa fièvre révolutionnaire de la lin du siècle dernier. Et il faudrait fermer les yeux sur toute l'Histoire pour ne pas comprendre les raisons données par Léon XIII pour affirmer la reconnaissance de la suprématie française en Palestine. Les Français furent les premiers soldats du Pape. La France porta le catholicisme de Clovis jusqu'à Tolède, notre vieille cité arienne; elle continua à l'Eglise romaine la donation de Pépin, laquelle fut la base de la paix entre Charlemagne et le Pape et aussi la base fondamentale de la paix du moyenâge; elle commença les Croisades sous la prédication de Saint-Bernard ; elle éduqua dans son monastère de Cluny le grand fondateur de l'unité pontificale dans le monde, Grégoire Vil; enfin, elle mérita, pour tout cela, le titre de fille aînée de l'Eglise.
„*, Le césarisme allemand est tout le contraire de la politique romaine. Même aux temps de la plus vive foi, sa tutelle pesa toujours d'un poids très lourd sur le front du pontificat, qui ne cessa de la repousser et de la combattre. Comment pourrait-il en être autrement, d'ailleurs? Toutes les fois que les empereurs allemands étaient victorieux, ils entraient au Vatican sans descendre de leurs montures et déposaient les Papes à leur gré. Mais quand les Pape- prédominaient, ils imposaient aux césars allemands l'humiliation à la porte de leurs châteaux, tel Henri IV allant à Canossa implorer Grégoire VII, ou ils les chassaient honteusement d'Italie, tel Frédéric Barberousse fuyant
devant Alexandre III et la ligue lombarde. La haine entre le Saint-Siège et l'Empire allemand fut de tout temps si vraie que l'empereur Charles- Quint lui-même, Espagnol autant qu'Allemand, la personnifia dans le sac de Rome qu'il autorisa et dont les traces rappelaient les invasions avec Genséric et Attila. C'est en vain que les Césars allemands continuèrent les Croisades que la France avait commencées ; le Pape n'en excommunia pas moins Frédéric II, bien que celui-ci eût reconquis au nom du catholicisme Jérusalem et le Saint-Sépulcre. La papauté a de bonnes raisons pour ne pas accorder sa confiance aux chefs apostats de l'Ordre teutonique, qui quittèrent l'Eglise de Rome pour embrasser celle de Luther. Les Brandebourg ont persécuté en Allemagne la foi catholique; ils ont lutté contre l'Eglise de Rome depuis la bataille de Mi'ihlberg jusqu'à la paix de Westphalie et ont placé les croyances hérétiques et schismaliques au-dessus des croyances orthodoxes.
¥\ Mais l'empereur ne veut pas l'entendre ainsi. On fêtait, il y a quelques jours, l'arrivée au Vatican d'un pèlerinage français comprenant quelques prélats distingués. Les pèlerins emplissaient les immenses espaces de la basilique de Saint-Pierre. Malgré son grand âge, puisqu'il est nonagénaire, et malgré sa faiblesse corporelle, le Pape descendit, dans sa chaise à porteurs, entouré de sa brillante cour pontificale, pour se prosterner devant le tombeau de Saint-Pierre. Puis, ne pouvant, à cause de sa débile santé et de sa voix éteinte, haranguer les fidèles, il donna la parole à un cardinal français pour qu'il expliquât sur quelles bases s'étayaient les prédilections de Léon XIII pour la France. Nul peuple au monde, dit l'orateur, n'avait rendu à l'Eglise les services que la France lui a rendus. La célèbre lame de Clovis, le marteau de fer de Charles Martel, les largesses et les donations de Pépin, l'ombre de Charlemagne, le souvenir de Grégoire YII, l'unité liturgique octroyée par la France à des peuples jaloux de leur indépendance ecclésiastique sont des souvenirs qui devaient, du haut de la coupole, inspirer la voix du prélat pendant qu'il proclamait, en présence et avec l'assentiment de Léon XIII, la suprématie de la France en Palestine. Il est chose naturelle que les catholiques soient protégés en Orient par une nation elle-même catholique, qui les croie ses entants en matière de foi, et non par une nation protestante, qui les prenne pour les descendants de l'Antéchrist.
¥\ Mais l'empereur Guillaume ne comprend pas de telles raisons. Sa colère, qui s'enflamme quand on le contredit, a atteint son paroxysme dans ces graves affaires religieuses. Respectant l'âge du Pape et ménageant sa santé chancelante, il a déchaîné tous les journaux allemands qu'il inspire contre le cardinal Rampolla. Pour Guillaume II, le Pape ne s'occupe de rien; le premier ministre profite du précaire état de santé d'un auguste maître pour suivre sans frein ses propres inspirations, pour donner cours à sa germanophobie et protéger la France au moment même où celle-ci, dévorée par la fièvre radicale, semble s'éloigner de plus en plus du catholicisme. Guillaume II ne se borne pas à examiner, à critiquer l'événement, il monte sur ses grands chevaux et fulmine
contre le premier ministre du Vatican en lui disant qu'il ne deviendra pas pape s'il persiste dans cette voie égarée. Les temps ne sont pas encore si éloignés où la Russie partait en guerre contre la Grande- Bretagne et contre l'Empire français pour la protection des Lieux Saints. Et là où la Russie a échoué, Guillaume II ne peut songer à réussir. Il n'en persiste pas moins dans son projet. Son ambassadeur au Vatican ne lui ayant servi à rien, il l'a révoqué pour nommer à sa place un ambassadeur capable de montrer les dents à Léon XIII et à sou ministre exalté. Si donc, en allant à Jérusalem, le jeune empereur s'est proposé un voyage de récréation spirituelle, de mystiques jouissances, un pèlerinage comme ceux qu'a chantés l'immortel Wagner dans son sublime Tannhauser, il rencontrera sur son chemin de nombreux obstacles qui témoigneront tout simplement de la fragilité des puissants de ce monde.
*, Le premier en date des gros événements internationaux est aujourd'hui la question chinoise, dont le développement va suscitant des appréhensions à la diplomatie. En voyant la Chine fermée sur sa frontière du nord par sa fameuse muraille, et sur ses autres frontières par des lois prohibitives d'une extrême rigueur, le monde civilisé a dû enfoncer à coups de canon ses portes jusque-là inviolées et inviolables comme celles d'un sanctuaire sacro-saint. Les empires de cette sorte, immobiles par tradition, finissent par se pétrifier, puis par se décomposer, soit au contact de l'air destiné à prolonger leur existence, soit sous le coup subit d'un coup de foudre. Les vassaux de ces Fils du Ciel, aussi invisibles aux yeux de leurs sujets que Dieu aux yeux des chrétiens, s'étaient tranquillement enfermés dans leurs vieilles coutumes, lorsqu'un jour, événement inattendu, l'invasion concertée de l'Angleterre et de la France interrompit tout à coup cette sérénité et saccagea les Palais d'été et les palais d'hiver de l'empereur, en disant à la civilisation de l'Occident que la Chine inviolable avait été enfin violée. A partir de cette époque, la Chine dut subir des relations internationales incompatibles avec son caractère et se résigner à des amputations de territoires sonnant de façon étrange dans sa vaste histoire. Bientôt surgissait d'une part un comptoir commercial anglais exerçant autour de lui cette attraction naturelle de tout foyer de chaleur et de lumière qui appelle à soi les rayonnements des corps ambiants, tandis que d'autre part les Russes s'avançaient en Mongolie, ce toit de l'univers, et rasaient la grande muraille élevée par les Tartares. En outre, par le voisinage de ses domaines, la Grande-Bretagne pénétrait peu à peu jusqu'au cœur de la Chine, trop grande pour surveiller ses extrémités, alors que la France, malgré les protestations des Pavillons-Noirs, s'épandait dans la vallée du tleuve Jaune, contestant aux Chinois leurs plus anciens privilèges. Parallèlement à ces violations de frontières, des guerres civiles éclataient à l'intérieur. D'une cruauté inouïe, ces contlits étaient plus nuisibles à l'empire que des tremblements de terre et des cyclones, parce qu'ils obligeaient l'empereur, qui vivait solitaire comme un dieu, à tenir compte des exigences des étrangers, à les appeler, à leur confier sa défense personnelle, à se voir imposer des chefs, généraux ou mandarins,
qui étaient de vrais aventuriers, comme ce célèbre Gordon, le martyr de Karthouin aujourd'hui vengé, devant lequel cet empire muet dut rompre son silence et ce monarque-dieu révéler ses mystères.
* Les Chinois ont éprouvé bien des malheurs en ces derniers temps; mais il n'en est pas de plus grand pour eux que la fondation d'un régime relativement libéral et moderne au Japon.
L'établissement de la République dans les archipels grecs fut, en leur temps, moins terrible pour les monarchies asiatiques que ne l'est aujourd'hui, pour la Chine, l'élablissement d'un gouvernement constitutionnel au Japon, qui a entrepris de se guérir comme d'une lèpre de ses croyances archéologiques, de secouer l'inertie dans laquelle les peuples se momifient quand ils se soumettent à une immobilité éternelle, de traduire les livres choisis des littératures de l'Europe moderne, d'étudier les sciences physiques et naturelles, d'éteindre le feu sacré sur l'autel de. ses idoles, d'envoyer ses enfants les plus aptes aux pensées élevées dans les grands centres intellectuels de l'Europe, de substituer les machines aux vieilles industries rudimenlaires, de construire des chemins de fer et des lignes télégraphiques, de proclamer la liberté de la presse et de la tribune, de respirer en un mot un oxygène démocratique qui est peut-être excessif pour sa constitution physique, mais qui ne le conduit pas à la mort subite, ce qui est l'essentiel, bien qu'il augmente de globules rouges le sang de ses veines et accélère les battements de son cœur.
* Tous les peuples qui se reconnaissent et se sentent libres font rayonner au dehors leur liberté intérieure. C'est ce qui arriva à la Convention, à l'âge créateur de la grande Révolution française. C'est ce qui arrive au Japon. La Chine prête un côté trop vulnérable aux manœuvresprogressistes pour que les Japonais cessent de s'agiter contre elle.
Un peuple libre empoisonne de sa liberté le peuple esclave qui l'avoisine. Qui, étant libre, désire l'esclavage? Et qui, étant esclave, ne désire la liberté? Les Orientaux ont la réputation d'être très habiles en matière diplomatique. Le Japon se garda bien de heurter de front le Céleste Empire. Mais, à côté de lui, il remarquait un Etat qui était une annexe de la Chine. Cet Etat était immobile comme l'Empire chinois et incapable de progrès comme lui. C'était la Corée. Le Japon porta la révolution en Corée. La Chine voulut empêcher le mouvement, et la vie de pénétrer dans le sein de l'inertie et de la mort. Les Japonais déclarèrent la guerre aux Chinois et les vainquirent. Cette déroute honteuse eut le résultat de toutes les déroutes honteuses : elle inspira à la Chine le dégoût profond de soi-même. Les partis politiques, à Pékin, se rejetèrent les uns aux autres la responsabilité de la défaite, sans tenir compte que, lorsqu'une nation entière s'engage dans une guerre, le désastre atteint tous ses habitants et leur impose une responsabilité solidaire et collective. Et, depuis cette déroule, la Chine n'a pas eu un moment de paix. A peine se remettait-elle de la guerre, qu'elle tombait dans une révolution de palais et subissait l'autorité d'une femme vieille cl méchante, une véritable sorcière.
Il est indispensable d'étudier la condition de la femme, en Chine, pour comprendre l'étrangeté du phénomène que représente la victoire d'une impératrice à la fois réactionnaire et despotique.
/# Assurément les théories métaphysiques et religieuses influent beaucoup sur l'existence morale de la Chine. Un peuple qui entend toujours vanter les voluptés du néant doit forcément désirer de retourner au néant. Le peuple chinois a des tendances fatales au suicide. Les négociants adonnés à l'horrible commerce de la chair humaine font entrer dans leurs égoïstes calculs les probabilités ou les certitudes d'irrémédiables suicides. Il n'est pas rare de rencontrer un propriétaire d'esclaves qui, en se levant le matin, aperçoit pendus aux brandies de ses arbres, pendant la nuit, quelques membres de son bétail humain. Les morts, en Chine, sont l'objet d'un culte religieux. Les familles les plus pauvres gardent les noms de leurs ancêtres sur des tablettes, ainsi que les faits accomplis par eux de leur vivant. Grâce à cette coutume, ils connaissent toute la généalogie et toute l'histoire de leurs pères. Les Chinois portent le deuil des années et des années. Et c'est faire œuvre pie que de conserver dix-sept mois chez soi un cadavre qu'on entoure de soins comme si, au lieu d'être mort, il n'était que malade. En entrant dans une maison, le premier meuble qu'on heurte, c'est un cercueil. On le prépare de longue date pour recevoir le chef de la famille. On voit des fils se faire esclaves pour pouvoir acheter un cercueil à leur père. Il existe encore beaucoup d'autres coutumes telles que celle qui permet à une mère de tuer ses enfants. Les parents se défont avec facilité de leurs rejetons, lorsqu'ils prévoient qu'en les laissant vivre, ils ne pourront parvenir à les nourrir.
D'aucuns les exposent à la merci du hasard ; mais beaucoup les tuent. Parfois on étouffe le nouveau-né dans l'eau d'un réservoir. Un père qui, ne pouvant doter ses filles, les voit malheureuses dans l'avenir, sans espoir de réaliser un bon mariage, les tue, persuadé qu'en les tuant, il les soustrait au déshonneur d'une misère absolue. Aussi tous le- voyageurs ont-ils noté qu'en Chine, le nombre des hommes est de beaucoup supérieur à celui des femmes. Une partie de celles-ci meurent en naissant, par ordre de leurs parents qui, dans leurs superstitions, sont convaincus qu'ils ont le droit de leur infliger la mort puisqu'ils leur ont donné la vie. Les autres sont destinées à la vente. Dans presque toute la Chine, le service est fait par les femmes. Et les femmes qui servent ainsi sont réduites au rôle d'esclaves.
,*, La famille chinoise fut instituée en l'an 3i61 avant Jésus-Christ. par Fou-hi, dont les lois réglèrent le mariage pour combattre à la fois la polygamie et la polyandrie, c'est-à-dire la terrible promiscuité usitée aux âges préhistoriques. On dit également que l'institution du matriarcat existait en Chine, de temps immémorial. Le nom mémo donne la nature de l'institution qui attribuait à la femme la qualité de chef de famille. Les antiques histoires de la Chine racontent que les enfants connaissaient leurs mères, mais qu'ils ignoraient complètement qui étaient leurs
pères. Cette révélation indique clairement la différence entre les temps où l'homme avait l'autorité dans la famille et ceux où il n'était considéré que comme un animal propre à la reproduction de l'espèce. Mais en instituant la famille, l'empire ne l'instituait que sur des bases impériales, et comme sur de telles bases il ne pouvait y avoir d'égalité, la femme était assujettie à l'homme comme l'homme l'était à l'empereur. Les proverbes chinois déclarent que, de même que la femelle de l'oiseau a l'habitude de voler avec son mâle, de même celle de l'homme doit vivre avec le sien, en esclave. Il ne reste au sexe faible aucun recours contre cette dure loi ni dans les institutions, ni dans les magistratures. L'époux peut traiter l'épouse à son gré. Et s'il la maltraite, elle doit s'adresser au Ciel, invoquer les esprits, se réfugier dans les sanctuaires, faire des offrandes, offrir des ex-voto, recourir aux sacrifices, s'en rapporter entièrement à la déesse miséricordieuse, puisque les lois n'ont pas de formules en sa faveur, ni la société d'entrailles pour elle, depuis l'heure où elle se voit livrée, de par le mariage, à l'arbitraire du mari. Les symboles chinois représentent la femme par une tuile et par une brique, parce que tout le monde foule aux pieds la brique et que la tuile se trouve exposée sur les toits à toutes les intempéries. Si l'homme pense, la femme doit être une affirmation de sa pensée; s'il croit, elle doit partager sa foi; s'il parle, elle doit être un écho de sa parole; s'il marche, elle doit être l'ombre de son corps; s'il prie, elle doit répéter ses prières; s'il meurt, elle doit mourir. Mais, si elle ne dispose pas des foyers dans lesquels, après la mort de leurs maris, doivent se jeter les veuves indiennes, elle a à sa disposition d'autres moyens de suivre par delà le sépulcre, dans le sein de l'éternité, son mari qui fut, selon les coutumes chinoises, l'empereur et le dieu du foyer.
* Nous savons tous que ces mœurs sont un obstacle aux femmes qui voudraient sortir de chez elles et entrer en communication avec le monde extérieur. Il y a un proverbe chinois qui dit : « Femme honorée, jambe brisée à la maison. » Aussi, les Chinois, pour se conformer d'autant mieux à cette croyance superstitieuse que la femme ne peut se garder elle-même, qu'on doit la surveiller avec vigilance, qu'il faut opposer des obstacles matériels à sa liberté, lui mutilent-ils les pieds jusqu'à la réduire à une triste immobilité qui ne l'empêche cependant pas de vaquer à son ménage. On a baptisé « lis d'or » les extrémités inférieure- ainsi mutilées. Les peuples modernes qui se laissent tyranniser par les modes ne peuvent s'étonner de cette tyrannie de la mode chez les peuples orientaux. A l'âge de seize ans, les jeunes filles voient le développement de leurs pieds tout à coup suspendu par des ligatures qui pressenl le pied d'une manière si extraordinaire, qu'elles le façonnent en arc, l'estropiant et le réduisant à une totale atrophie, de sorte (|iie ces malheureuses ne peuvent bientôt plus ni marcher vite, |ni se tenir debout, ni porter un poids, ni réaliser aucun travail, étant obligées de se servir de leurs bras comme d'un balancier pour ne pas choir. Elles secouent leurs corps par de brusques mouvements contraires qui leur donnent un air d'oiseau blessé dont, les ailes traînent à terre et de voile plus ou moins agitée par les vents. Quoi qu'en disent les apologistes, le
peuple chinois heurte les littératures européennes par sa haine contre la théologie et la métaphysique. La vérité est que la femme a une part si active aux occupations du ménage qu'on n'entreprend aucun travail manuel sans son concours, qu'on ne célèbre aucune solennité religieuse sans sa participation; et son infériorité vis-à-vis de l'homme, en Chine, est telle qu'elle meurt en tutelle après avoir vécu de même. Elle ne s'asseoit jamais à tahle aux jours de grandes fêtes ; elle ne se montre jamais ni à l'hôte, ni à l'étranger. Ainsi qu'un instrument de travail dans un magasin ou un oiseau dans sa cage, elle se tient enfermée dans la partie de la maison qui lui est assignée et qui ressemble plutôt à une prison qu'à un sanctuaire.
x\ Si je me suis arrêté à résumer la condition de la femme en Chine, c'est pour mieux apprécier le mérite de l'une d'elles, terrible amazone qui a rompu en visière avec des traditions aussi enracinées dans cet empire que le sont les lois de gravitation dans l'univers et s'est moquée de tous les liens dont la religion et les mœurs se sont servis pour enchaîner la liberté de son sexe. Mais, en cette circonstance, se montrant plus puissante que Sémiramis, plus prodigue que la reine de Saba au temps de Salomon, aussi grande que l'incomparable Atossa des Perses, qu'Eschyle a évoquée sur le théâtre grec, elle est sortie du gynécée où elle se trouvait recluse comme une religieuse dans sa cellule, et s'est emparée du sceptre des tyrans, de l'épée des conquérants, de la plume des maîtres, du gouvernail de l'État lancé à la dérive ; puis, après avoir déposé les ministres et les avoir condamnés à l'exil, peine aussi terrible pour eux que la peine capitale, elle a fait jeter l'empereur dans un cachot, malgré qu'il fût le sang de son sang, le reflet de son âme, étant le petit-fils de sa mère. Cette révolution accomplie, elle noua des relations internationales à sa guise, suspendit les réformes récemment promulguées, et agit avec la même autorité qu'un général vainqueur sur son camp soumis. Comment cette impératrice put-elle arriver à un tel résultat et dominer une telle crise? Parce qu'elle représentait le sentiment populaire dans toute son extension et dans toute sa profondeur, sentiment d'horreur pour toutes les innovations et pour tous les progrès, sentiment qui bat dans tous les cœurs chinois, à côté de la haine qu'inspire l'étranger quand il règne et domine avec son orgueilleuse autorité dans cette malheureuse cour de Pékin.
,*„ Ainsi, il n'y eut rien d'ingénu, rien d'indigène, rien de véritablement national dans cette révolution. L'empereur détrôné passa pour un révolutionnaire impénitent, proposant des réformes audacieuses, afin de faire plaisir à l'Angleterre, tandis que l'impératrice actuelle passe pour une conspiratrice habile, douée d'un talent politique égal à celui de Catherine II, en refrénant les innovations, afin de faire plaisir à la Russie. Il y a longtemps que les Anglais et les Russes se disputent la Chine, sous prétexte de la défendre. Cette lutte, qui n'aboutit pas encore à un choc, à cause du caractère continental de la Russie et de la nature maritime de l'Angleterre, se traduit en contes-
tations morales sur tous les territoires de l'Asie. La Russie n'avance plus d'un pas dans le Pamir; elle ne pose pas un jalon de plus ni dans le Turkestan, ni dans la Mongolie; elle ne prend pas la Mandchourie; elle reste à Port-Arthur, pour contrecarrer les projets de l'Angleterre qui tantôt protège le Japon et la Corée contre la Chine, tantôt cherche à soumettre les premiers à la seconde, dans le seul but de gagner l'amitié de tous les belligérants, pour devenir la maîtresse de leurs marchés et s'enrichir de leurs dépouilles. Mais l'Angleterre, en voyant la Russie s'emparer de Port-Arthur et entretenir une flotte dans les mers de Chine, a mis la main sur l'île enviable de Wen-Hay-Wen, que le Japon a dû lui abandonner pour la flatter, après l'avoir reçue de la Chine, en payement d'une part des frais de guerre.
^ La tranquillité extérieure qui régnait, malgré l'inquiétude intérieure, sur l'immense et immobile surface de l'empire chinois s'étayait sur ces sentiments-là, dont les racines sont profondes dans le peuple où ne pénétrera que fort tard, si jamais elle y pénètre, la lumière splendide des nouvelles idées. Pour expliquer la victoire du Japon sur la Chine, les savants, les mandarins, disaient aux ignorants que les Japonais avaient pris possession de certaines îles chiuoises, telles que les Pescadores, pour châtier les arborigènes de s'être révoltés contre le Fils sublime du Soleil, qui gouverne la Chine. Cette croyance béate dura trois ans, jusqu'au jour où un nouvel événement vint bouleverser encore les âmes et les esprits. L'événement dont il s'agit fut la prise de Kiao-Tchéou par l'Allemagne. Cette puissance est essentiellement continentale. Elle n'a ni marine, ni côtes, ni colonies, rien qui puisse justifier une extension de ses possessions, soit en Asie, soit en Afrique. Elle lutte ainsi contre ses traditions historiques et son propre tempérament, en cherchant à acquérir des domaines dans des contrées éloignées vers lesquelles ni sa vocation, ni ses aptitudes ne l'appellent. Mais dès que la fortune sourit à une puissance, celle-ci se croit tout permis. Poussée par une folle ambition qui lui vaudra de nombreux échecs et d'amères désillusions, l'Allemagne a mis la main sur une partie des côtes chinoises, et s'y est installée pour obéir à un caprice de la volonté impériale. A ce coup fortuit, le mouvement réformateur reprit sa marche de fantôme en Chine, et les réformateurs de la jeune école visèrent un nouvel idéal avec l'assentiment de l'empereur que menaçaient une mort prochaine, une infaillible chute, s'il ne renouvelait, au préalable, à l'exemple des Japonais, l'esprit et la vie de son peuple.
/, Toutes ces réformes, qui avaient été commencées à l'instigation de l'Angleterre, indignèrent l'impératrice qui pleurait son veuvage dans une retraite sous la haute protection russe. Une pareille indignation ne peut se justifier qu'en se plaçant au point de vue des vieilles coutumes et des vieilles traditions chinoises. L'empereur venait de promulguer une série de décrets destinés à modifier les anciennes idées d'après les infâmes idées de l'Occident. En instituant des écoles et des collèges modernes, l'empereur ne se contentait pas de louer son œuvre,
il critiquait en môme temps l'œuvre de ses ancêtres en affirmant, au grand scandale du monde chinois, que les méthodes de gouvernement appliquées par les dynasties de Song et de Ming n'avaient pas la moindre utililé pratique. L'heure où un tel blasphème résonna dans le palais fut une heure tragique. Les Chinois de l'antique école, les traditionnalistes-, déchirèrent leurs vêtements et supplièrent le ciel de les préserver de telles hérésies. L'horrible sorcière, vénale et traîtresse, qui restait confinée dans son appartement impérial, rugit comme une bête fauve et jura sur les mânes de ses pères de détrôner le jeune inexpérimenté qui venait de profaner, avec des malédictions téméraires, les tombes de ses aïeux en inquiétant le sommeil de leur repos éternel. Ce que l'impératrice qualifiait de religion sacrée des Chinois, l'empereur l'appelait le cancer qui rongeait l'empire. L'incroyable audace du jeune souverain était telle qu'il avait substitué à ses « chapines » nos chaussures vernies, au chapeau à houppes qui lui servait de couronne, un chapeau à la dernière mode anglaise, à sa robe jaune brodée d'une flore multicolore avec des dragons, des serpents et des aigles en fil d'or, une simple et prosaïque redingote. Cette dernière innovation fut son arrêt de mort. Tous les esprits de la vieille Chine se conjurèrent contre lui et il tomba du trône, en sauvant sa vie, l'unique trésor qu'on lui laissât, grâce à l'intervention miséricordieuse de l'impératrice veuve.
*, Il est nécessaire de se pénétrer de la constitution chinoise pour comprendre les désastres qu'auraient causés en Chine de si téméraires et grosses réformes. La Chine est une sorte de théocratie scientifique d'où sont exclus Dieu et la théologie, mais cette théocratie est dominée par l'oligarchie sacerdotale .des mandarins qui professent et exploitent une idée quelconque. Ces héritiers de tant de siècles, ces dépositaires de tant de croyances, ces condensateurs de l'esprit de tant de générations éteintes et destinées par cela même à préparer l'esprit des générations suivantes vivent dans une immobilité imperturbable, se contentant de répéter, par des moyens purement mécaniques, par habitude purement animale, les formules verbales d'idées presque oubliées. Tout à coup, on vient leur dire que tout cela changera, que leur sacerdoce pétrifie l'état, que leur science manque de vérité, que leurs formules empoisonnent la jeunesse, que leur savoir purement matériel et fait de formules a tué l'Etat, qui a sombré sous le poids d'un pouvoir inférieur et insignifiant, lequel, malgré son infériorité et son insignifiance, 1 a vaincu avec ses idées nouvelles et son nouvel esprit. Les grands changements ne se produisent pas sans révolutions et les révolutions ne se développent pas sans que la réaction tente de leur barrer la route, quoique pour peu de temps, car elle est incapable d'empêcher le triomphe du progrès. Ainsi devaient également se passer les événements en Chine. L'histoire de l'humanité, je l'ai dit mille fois, est un perpétuel conflit, un combat à mort, une guerre sans merci entre les principaux progrès et les intérêts réactionnaires. Les victoires partielles et passagères appartiennent presque toutes aux vieux intérêts; les
victoires définitives et totales seules appartiennent aux idées progressives et lumineuses.
* Les événements qui se passent en France ont un privilège que n'ontpas les autres événements européens, celui d'intéresser également tous les peuples cultivés. Je ne pense pas qu'il y ait un problème qui soit aussi facile à résoudre que le problème relatif à la culpabilité ou à l'innocence de Dreyfus. Mais l'opinion française s'étant embrouillée dans cette affaire, elle a embrouillé du même coup l'opinion de toutes les nations civilisées. Des journaux français contestent aux étrangers le droit de critique et d'examen sur ce sujet tragique, comme s'il leur appartenait d'imposer silence à la conscience humaine. Je me réjouirais qu'ils pussent se rendre compte de l'état d'esprit de leurs voisins; ils verraient les étrangers se disputer comme eux, s'enflammer comme eux, tonner comme eux, vociférer comme eux, sur la question de savoir si Dreyfus mérite ou non file du Diable, si sa condamnation est fondée ou non. Dans une certaine ville européenne, deux camarades d'un cercle mondain se jeUent quotidiennement à la tête les pires injures parce que l'un est partisan de la revision et que l'autre est d'un avis opposé. 11 y a, en Espagne, des maisons dans lesquelles il est interdit de mettre la conversation sur ce sujet parce que les habitués, négligeant leurs propres affaires, se chicanaient avec animosité sur cette question qui ne les regarde pas. De vieux amis se sont brouillés à jamais sur la question de savoir si Zola a eu tort ou raison d'entreprendre la campagne qu'il a entreprise en faveur du captif. Quant à moi, ce problème ne m'a jamais beaucoup intéressé, d'abord parce qu'il m'apparaît comme une affaire exclusivement personnelle à la France, ensuite parce que je n'ai jamais pu démêler le vrai du faux dans cette question qu'enveloppent de si nombreuses et si épaisses ténèbres.
*, C'est le labyrinthe inextricable de Minos que cette affaire. Il n'y a pasY'écheveau plus embrouillé et qui trouble plus de têtes. Les fables succèdent aux fables et les contes aux contes. Il en est qui prétendent que la trahison de Dreyfus est écrite dans les notes secrètes de l'ambassade de France à Berlin. Elle résulterait d'investigations infaillibles et de notices incontestables. Il en est d'autres qui affirment que les documents secrets révélant les préparatifs militaires de la France contre l'Allemagne étaient renfermés dans un sac de l'ambassade d'Allemagne à Paris, que la police française pénétra dans l'ambassade, déroba le sac, photographia les pièces importantes et les remit à leur place ensuite. Il en est, enfin, qui disent qu'il n'existe aucune preuve de la culpabilité de Dreyfus, qui fut condamné grâce au machiavélisme de faussaires sans conscience. Mais personne ne peut rien savoir au juste, parce que tout tient à un secret d'état. Le plus habile homme ne parviendra pas à débrouiller un pareil écheveau que tout le monde voudrait voir débrouillé. Il est impossible de rien déduire de positif des documents de l'un, des informations de l'autre, des mensonges forgés par ceux-ci, des
faux témoignages faits par ceux-là, des séances inquisitoriales tenues par un tribunal muet, des scènes plaisantes où apparaissent des dames voilées comme en une comédie de cape et d'épée. La raison s'égare et le jugement Ûéchit au milieu de tant d'incidents non expliqués, de tant de déclarations sans bases solides, de tant de rumeurs sans fondements, de tant de calomnies imprécises; mais tout cela suffit pour justifier le terrible suicide d'un colonel égaré qui imposa silence à sa conscience en se donnant une mort violente.
^ Les Français ont un homme d'Etat que je n'ai jamais pu arriver à comprendre, bien que je Taie étudié avec curiosité. C'est Cavaignac. Fils du général français qui immola tant d'ouvriers dans les journées de Juin 1848, nous aurions pu croire que son nom eût la signification d'une haine irréconciliable avec le socialisme; et pourtant il a des tendances socialistes, car il défend une des formules les plus perturbatrices qui aient été professées par l'école socialiste, la formule de l'impôt progressif sur le revenu, dont les conséquences seront tôt ou tard funestes pour la richesse générale. Si Cavaignac défend le dogme républicain qu'ont défendu ses ancêtres, d'abord son illustre et sanglant père, qui fut général de la République, ensuite son oncle Godefroy, qui fut un enthousiaste apôtre de la République, il devrait également, comme eux, combattre les théories socialistes, parce que les socialistes ont anathématisé son père ■en le flétrissant d'un surnom sanglant. Mais Cavaignac, tout en étant un républicain conservateur très ardent, reste un militant socialiste. Et de môme que cette contradiction se révèle dans son histoire, elle se révèle aussi dans sa politique. En même temps qu'il incline fortement vers les idées radicales, il incline vers ce dogme réactionnaire et faux qui prétend faire croire à l'infaillibilité pontificale de l'armée française. Pour Cavaignac, Dreyfus est un criminel et un traître. Il doit purger sa faute dans les flammes d'un enfer tropical. Il n'y a pas pour lui de rédemption possible, parce que c'est un tribunal militaire qui l'a condamné à la déportation perpétuelle, malgré que la sentence ait été rendue à la suite de très mystérieux procédés d'inquisition.
*^ C'est ainsi qu'un jour, il se leva en pleine Chambre et affirma qu'il pouvait mettre la main au feu que le traître Dreyfus avait été justement condamné. Pour le prouver, il lut à haute voix un papier qu'il considérait comme un témoignage décisif de la culpabilité du captif de l'île du Diable. 11 semblait qu'à la suite de ce discours, la Chambre et la nation dussent écarter désormais toute proposition de retour sur la condamnation du criminel, lorsque, soudain, un colonel du nom d'Henry, remit tout en question en déclarant que cette preuve donnée comme vraie par Cavaignac n'était qu'un faux qu'il avait commis pour couper court aux commentaires; puis, sentant qu'il ne pouvait plus vivre, lui. faussaire, au contact d'honnêtes gens, il se brûla la cervelle pour se soustraire au remords. On peut s'imaginer l'émotion que causa cet événement tragique sur le tempérament nerveux et impressionnable des Français. Comme tout le monde avait proclamé la culpabilité de Dreyfus au
lendemain du discours du ministre de la guerre, tout le monde aus-i. après les aveux et le suicide de colonel Henry, demanda la revision du procès. Il existe, en effet, un axiome juridique qui dit que mieux vaut la liberté de cent coupables que la condamnation d'un seul innocent. Doue, de môme que la majorité, autrefois, tenait la condamnation de Dreyfus comme définitive, de même, aujourd'hui, la majorité attend la revision avec impatience pour connaître la vérité.
¥% Il n'y a pas d'affaire plus simple au fond, ni de plus embrouillée parles passions politiques. Aucun tribunal, qu'il soit civil, militaire ou ecclésiastique, ne peut prétendre à l'infaillibilité. Les précautions que l'on prend avant de décider des poursuites, les enquêles qu'on fait, les interrogatoires qu'on exige, prouvent que le critérium juridique a une grande défiance de lui-même quand il n'est pas suffisamment instruit au sujet de l'affaire qu'il est appelé à juger. Aussi, il ne peut venir à l'esprit de personne qu'un simple conseil de guerre possède le don divin de l'infaillibilité. Et quand ce conseil de guerre se réunit mystérieusement, décide le huis-clos, délibère en dehors de toute garantie naturelle et publique, ses erreurs doivent être à plus forte raison sujettes à revision. Dans toutes les législations, on revise les procès quand il y a des motifs de reviser. Y en a-t-il dans le procès Dreyfus? Si oui. il faut reviser; dans le cas contraire, il faut rejeter la revision. Mais tout cela, c'est l'affaire du gouvernement et de la justice et non celle de manifestants bruyants, de névrosés incendiaires, de politiciens militants. Bien que Dreyfus soit juif, s'il est innocent, il faut le mettre eu liberté; mais s'il est coupable, quoiqu'il soit juif, il faut lui faire subir toute sa peine. Pour certains Français, Dreyfus ne peut être innocent parce qu'il est juif, et pour d'autres, il ne peut être coupable parce qu'il est juif. Mais le débat n'appartient point au domaine de la théologie et de la religion; il appartient au domaine exclusif de la justice. La Cour de cassation examine aujourd'hui s'il y a motif ou non à reviser. Ayons confiance en son indépendance pour formuler nous-même un jugement équitable.
x** Mais il est nécessaire que cette justice ne soit pas troublée par les violences de la rue, par les discours des écoles, ou par les appels au désordre, à la guerre civile et religieuse des factions militantes. Il est impossible que les Français continuent à s'échauffer pour l'affaire Dreyfus alors que l'Angleterre fait enlever le pavillon tricolore qui flotte sur Fashoda, sous le prétexte que tout le cours du Nil lui appartient depuis ses sources jusqu'à son embouchure. Si Dreyfus est innocent, la Cour de cassation le dira, de même qu'elle dira s'il est coupable. Son autorité, comme son indépendance, est au-dessus de toute considération. Il est inutile d'essayer de la détourner de son œuvre de justice par des inventions comme celle d'une conjuration militaire en faveur du prince Victor ou du duc d'Orléans. Un pareil attentat est impossible dans une armée fidèle à ses serments, soumise à la discipline comme cette grande armée française en qui la démocratie et la République trouvent leur
plus sûr appui. 11 est vrai qu'on ne peut s'attendre à un calme complet tant que ne sera pas liquidée la question qui affole la nation. Mais nulle bonne cause ne prospère quand des manifestants descendent dans la rue pour protester contre le droit; quand les clubs vocifèrent en caricaturant par leurs actes la période de la Terreur jacobine; quand éclatent des libelles infâmes en vue de déshonorer les plus pures familles; quand on veut revenir aux expulsions barbares pratiquées par les anciens rois contre les juifs; quand on invoque les dragonnades contre tous ceux qui ne professent pas la religion catholique; quand on foule aux pieds les Droits de l'homme proclamés par la Constituante en faisant des cas de conscience des cas d'incapacité légale; quand on invite les femme- à s'emparer, comme les sauvages des pampas, d'un revolver pour défendre leur honneur contre les calomniateurs ; quand on provoque des faux qui ne peuvent que mener au suicide; quand on a besoin des forcés gouvernementales pour empêcher des boucheries sanglantes contre les juifs; quand on menace enfin de détruire la République et la liberté. En présence d'un tel spectacle, il n'y a que ce vœu à formuler : Dieu sauve la France !
Problèmes politiques graves et inextricables. — Le cynisme de Chamberlain. — Ses apostasies. — Ses ambitions coloniales. — Son invitation à l'Amérique de prendre toutes les colonies espagnoles. — Discours de Salisbury. — Obstacles que lui créent les extravagances de Chamberlain. — Etrangetés de cette fin de siècle. — Questions traitées par Salisbury. — La répression internationale des anarchistes. — L'indépendance de la Crète. — L'abandon par les Français de Fashoda. — Le désarmement proposé par Nicolas IL — Le protectorat de l'Angleterre sur les terres arrosées par le Nil. — L'Abyssinie. — Le chemin de fer transsibérien. — Les craintes de la guerre. — L'empereur d'Allemagne en Palestine. — Majesté des Saints-Lieux. — Comment le caractère de César a nui au caractère de pèlerin de Guillaume II pendant son pèlerinage. — • Attitude de l'empereur dans son voyage el à l'inauguration de l'église du Rédempteur. — Don aux catholiques du couvent de la Vierge Marie. — Guillaume à l'église du Saint- Sépulcre. — Guillaume en Syrie. — Son entrevue avec le sultan en contradiction avec l'idée capitale de son voyage. — Observations. — Conclusion.
Il est rare de voir comme aujourd'hui le ciel politique aussi chargé de nuages. Ces nuages, très obscurs, gonflés par la tempête prête à éclater, analogue à des Cordillères de vapeurs et dont l'électricité serpente dans les airs, nous menace de la foudre d'une guerre immédiate. Le retour précipité de Guillaume dans sa capitale a été déterminé par l'importance des problèmes politiques qui ont signalé son absence et qui sont, d'ailleurs, multiples. Le sultan a été contraint par le concert européen à évacuer la Crète et à consentir à ce que le prince Georges de Grèce gouverne l'île ; les Arméniens, qui se plaignent en Terre Sainte des rancunes et des vengeances des Juifs, se sont livrés à des manifestations regrettables pour obliger les nations civilisées à leur donner leur appui ; les agitations nouvelles qui troublent la Macédoine et la Bulgarie font craindre que ces principautés n'en viennent maladroitement aux mains ; le malaise aigu de l'Autriche, qui se dissout en nationalités variées et très difficiles à maintenir unies comme autrefois, est le point de départ d'une irrémédiable décomposition intérieure; la construction du chemin de fer transsibérien, qui est comme une épine dorsale dans le nord de notre planète, rapproche la redoutable puissance russe de la Chine et des Indes; la querelle que l'Angleterre vient de chercher à la France à propos de Fashoda, démontre que l'émulation et la concurrence sont interdites sur toute la surface de l'immense territoire qui >'étend de la colonie du Cap à l'embouchure du >ul ; la colère s'est emparée de ceux qui s'intéressent à la race espagnole en voyant de quelle façon les Etats-Unis avides, surexcités par leurs triomphes de pirates, fumant de sang et avides de chair fraîche, menacent à présent tous les navires étrangers ; Salisbury a préconisé cette politique que les peuples, dont l'Angleterre convoite les territoires, sont en décadence ; les intrigues de l'Europe sont un danger permanent pour l'exis-
tence de la Chine ; l'entente anglo-américaine a pour but de donner à la race saxonne le gouvernement des mers pour qu'elle puisse renouveler à son profit la carte du monde ; enfin, les proce'dc's odieux dont l'orgueil yankee s'est servi pour accabler l'Espagne, inspirent autant de terreur au xixe siècle expirant et menacé d'une guerre générale que l'approche de l'an mil en inspirait aux chrétiens de la fin du xc siècle.
Je ne connais pas dans l'histoire de cynisme comparable à celui ne Chamberlain. Après avoir appartenu toute sa vie à l'école radicale, il s'est converti sans scrupule de conscience au torysme césarien et réactionnaire, comme si Fox se fût converti au critérium de Pitt au sujet de la Révolution française; comme si O'Conneli se fût converti aux intolérances anglicanes des lords attachés à Henri VIII en matière de questions ecclésiastiques ; comme si Gladstone, cet orateur de la paix et de la liberté, se fût converti à l'impérialisme du juif césarien et dément Disraeli pour enchaîner les Irlandais au lieu de les racheter, eût recherché sur les mers la conquête et non l'échange, et eût fait de sa patrie un instrument de guerre et d'extermination à la façon des écumeurs de la mer et des pirates de la planète, au lieu d'en faire un instrument de travail, d'industrie et de commerce, conformément au rêve formulé par son école. Il eût paru naturel et logique qu'un homme de la valeur de Chamberlain, qui se disait tribun de la plèbe, radical de race, socialiste par la doctrine, s'élevât en faveur d'une plus grande expansion de la vieille liberté britannique, en faveur de la paix contre les haines internationales, en faveur de la vérité comme remède au malaise social. Mais Chamberlain décida de son rôle autrement. Ses projets socialistes, exagérés, illusoires, ne sont pas arrivés à maturité, parce qu'il demandait une aggravation de charges d'un milliard de francs au nouveau budget de la Grande-Bretagne. Il aurait spolié les classes possédantes accablées par une réglementation impériale de leurs industries sans pour cela alléger le moins du monde les classes ouvrières trompées par un apostolat apparent qui s'est évanoui comme les mirages du désert dans un profond désenchantement. Ce qu'il a voulu formuler en lois pratiques et transformer en améliorations tangibles s'est évanoui dans son ministère. De sorte que la classe populaire, si riche d'espérances à l'avènement de son tribun au pouvoir, s'est aperçue que la sollicitude de Chamberlain se tournait surtout vers sa famille pour lui procurer de bonnes places et de hautes destinées! comme s'il eût voulu fonder une dynastie de son nom, car le démagogue ne s'est plus soucié de remplir les obligations qu'il avait souscrites à sa clientèle populaire dont les votes l'ont porté à la Chambre et de la Chambre au gouvernement.
Mais où Chamberlain n'eut pas d'égal, ce fut dans ses projets d'extension coloniale et de conquêtes énormes, au mépris absolu du droit
humain et de la morale supérieure. 11 ne ressemble pas à un homme d'Etat de notre époque; il ressemble à un maraudeur des siècles obscurs, où. la liberté et la sécurité des mers étant méconnues, chaque navire placé sous son propre pavillon cherchait noise au navire voisin portant un pavillon rival, engageait avec lui un combat implacable dès qu'il le découvrait sur un point quelconque de la surface des mers, agissant tous en cela comme les poissons au fond de l'océan, qu'une voracité extrême excite les uns contre les autres. Chamberlain, lui, a excité les Japonais contre les Chinois et les Chinois contre les Japonais dans la guerre qui éclata entre eux. Il ne se prononça pour aucun des belligérants, se contentant d'assister avec une imbécile cruauté aux maux qu'ils se faisaient, et de se réjouir de leurs mutuelles blessures et de leurs mutuels désastres. Il a surexcité la criminelle ambition de ce flibustier qu'on surnomma le Napoléon du Cap et encouragé la guerre au Transvaal. 11 a poussé le Portugal à donner son consentement à l'entreprise embrouillée du chemin de fer de Delagoa, de sorte qu'aujourd'hui, sous prétexte que le Portugal doit je ne sais plus combien de millions, ce petit peuple est obligé de renoncer à ce port ainsi qu'au Mozambique que l'Angleterre et l'Allemagne se répartissent en commun. Il a versé du plomb fondu sur les plaies de la Corée, dans l'espoir d'y allumer une guerre avec la Russie, guerre qui aurait pu se transformer en conflit universel. Il réclame pour l'Angleterre un protectorat éternel sur l'Egypte. Il s'est mis à la remorque des Etats-Unis et les a conviés par des discours publics, lui, ministre d'une puissance qui se dit l'amie de l'Espagne, à nous prendre toutes nos Antilles, les petites comme les grandes, à nous extorquer l'archipel des Philippines. Il propose ainsi une égale répartition des" mers entre les deux nations de race saxonne situées en deçà et au delà de l'océan : l'Angleterre et les Etats-Unis.
Son dernier exploit contre nous en Amérique, exploit dont j'ai parlé et sur lequel il faut insister, ne trouve en aucune langue la réprobation que mérite son énormité. Durant les conférences qui avaient lieu à Paris entre les Etats-Unis et l'Espagne, la politique internationale américaine était stationnaire, dans l'expectative, et la politique nationale était toute clans les élections qui se préparaient dans le but de donner aux comices le droit de se prononcer pour la paix ou pour la guerre. Que fait Chamberlain en pareille circonstance? Il se présente aux Etats-Unis et leur conseille de dépouiller l'Espagne de son droit historique sur la totalité de son empire colonial, droit certain qui vaut plus que celui de l'Angleterre sur n'importe laquelle de ses possessions du globe. Voilà ce qu'a fait Chamberlain. Et l'on doit s'étonner que le cabinet Salisbury ait permis à son ministre des colonies d'insulter à ce point le droit des gens et les lois de la morale humaine. Si ce que Chamberlain vient de faire contre l'Espagne, Nicolas Ier en Russie ou Napoléon 111 en France l'eussent réalisé, le monde entier se serait soulevé et en aurait l'ait un casus belli. Mais toute faute porte en soi sa pénitence.
Sans les duplicités de Chamberlain et les audaces de sa politique brutale, le dernier discours de Salisbury n'aurait pas éprouvé le triste accueil qu'il a rencontré dans la conscience et dans l'opinion européennes, qui sont soulevées aujourd'hui contre l'Angleterre dans une indignation unanime. C'est donc inutilement que le premier ministre, pour donner le change, a cru devoir insislcr sur les bienfaits rend us par son pays à la civilisation, en éloignant d'elle la guerre intercontinentale; louer la politique de prudence de la France, décidant do se retirer de Fashoda; éveiller avec des réserves diplomatiques et des illusions habiles la jalousie des peuples au sujet de la présence des Etats-Unis en Asie et en Europe; approuver, au lendemain de sa provocation à la France, la proposition de conférence pour traiter des conditions de désarmement général; éviter l'écueil du protectorat anglais sur L'Egypte en renvoyant à des temps meilleurs le désir d'en parler à nouveau, — personne en Europe ne s'est trompé sur le sens de ces déclarations de lord Salisbury qui revêtent bel et bien le sens d'une déclaration de guerre, et le mot de blocus continental a été prononcé à cette occasion comme une menace contre les flibustiers et les pirates saxons qui ont infligé au monde tant de désastres.
Le plus grand événement politique de ces derniers temps a bien été le discours que lord Salisbury prononça au banquet du lord maire de Londres. Le premier ministre anglais, chef effectif de cette monarchie républicaine où la royauté est réduite au rang d'ornement artistique, au rang de symbole historique, nous a appris, avec l'assurance que lui donnait un pouvoir né de la volonté nationale, comment il compte diriger le navire de l'Etat, qui a pour gouvernail et pour sceptre le trident de Neptune, à travers les eaux de l'océan qu'émaillent ses innombrables colonies, offrant à la métropole de riches tributs, mais aussi des obstacles non exempts de grands périls, à cause de la double difficulté d'une navigation permanente et d'un commerce très étendu. J'ai lu ce discours avec tout le soin et toute l'attention que méritent des paroles tombant de si haut et appelées à produire un effet incontestable dans le monde. Ces paroles m'ont produit l'impression d'une poudre sans fumée ou d'une explosion de dynamite, car, en effet, ce discours est loin de nous apporter l'espérance que nous étions en droit d'attendre de la part d'un ministre d'une nation qui a la prétention de coopérer au progrès général et à la paix universelle. Mais il se commet tant de contresens et tant d'inconséquences dans les gouvernements de cette fin de siècle, que les esprits sereins ont besoin de beaucoup de réflexion pour ne pas s'égarer aussi. 11 est à croire que les gouvernements sont fous et que les nations font partie des Petites-Maisons. Qui aurait prévu la transformation de ce peuple américain, si pacifique et si laborieux jusqu'ici, en un peuple belliqueux et conquérant, passant sans transition des horizons de l'idéal où se plaisaient à le contempler les nations libres, à la barbarie et au despotisme des empires asiatiques de Nabuchodonosor et de Sardanapale? Qui aurait deviné
qu'un César du Saint-Empire romain se ferait le page du Sultan de Constantinople durant les incidents du conflit turco-grec, et tiendrait la bride de la jument du calife dont les crins — pareils à ceux de l'horrible cheval de l'Apocalypse, entrevu de Pathmos par saint Jean — dégouttent de sang humain? Qui aurait dit que les institutions de la République française allaient courir un grand danger en nourrissant dans leur sein une faction puissante qui proclame l'infaillibilité des conseils de guerre et l'extermination des juifs, comme si les temps du moyen âge n'étaient pas passés depuis longtemps? Qui aurait pensé que le tsar de Russie, le premier despote de la chrétienté, proposerait un jour le désarmement en faveur de la paix? Et, si l'on ne pouvait prévoir tout cela, on ne pouvait pas davantage imaginer que le premier ministre de l'Angleterre, nation libre, parlementaire, laborieuse, commerciale, industrielle, phare du progrès, ancre du droit, seul parlerait d'armements et d'escadres, avec l'arrière-pensée de décimer le peuple chinois et de s'arroger ses riches dépouilles.
On a coutume de nier la théorie des hommes représentatifs, et, pourtant, à chaque pas qu'on fait dans l'espace et à chaque minute qu'on vit dans le temps, cette théorie se confirme par des exemples irréfutables, réels et vivants. Comme en tout, on môle aux apparitions des hommes représentatifs le bien et le mal. Ainsi que les bons anges, nous avons vu ces hommes symboliser le bien et le progrès, et comme les mauvais anges, le mal et la réaction dont les principes alimentent toutes les tyrannies. Par leur caractère et leur nature, les hommes représentatifs d'un idéal élevé, soit en bien, soit en mal, éveillent, en se présentant sur la scène de l'Histoire, cet instinct d'imitation auquel les âmes et les esprits vulgaires ne peuvent se soustraire. Tout grand penseur fonde une école, tout grand thaumaturge une religion, tout grand poète un Parnasse, tout, grand orateur un style, tout grand homme d'État un Etat, sur lesquels se modèlent aussitôt les philosophes, les dogmatistes, les poètes, les orateurs, les politiciens médiocres et d'ordre subalterne. Qui peut douter que Cavour, Rattazzi ou Gladstone furent dans leurs ministères respectifs considérés au point de vue social, des hommes représentatifs de l'idée de progrès qui garde, comme les rayons du soleil, des nuances variées de beauté? Cavour créa l'Italie au centre de l'Europe ; Gladstone créa la Bulgarie en Orient. Tous rompirent ainsi des chaînes qui troublaient et étendirent des droits qui flattaient l'humanité. Eh bien! si Cavour et Gladstone, exemples tangibles, représentent l'émancipation des opprimés, Bismarck, homme représentatif par excellence, symbolise le démembrement et la conquête des peuples, en même temps que la servitude et l'avilissement des hommes libres. Je n'affirmerai pas que Bismarck soutint le barbare principe de la supériorité de la force sur le droit; mais je puis affirmer qu'il en persuada toute la vie ses conquêtes. Les territoires qu'il arracha successivement au Danemark et à la France en témoignent. Or, Bismarck, comme tous
ses congénères historiques, comme tous les hommes représentatifs, suscitent clans le monde l'esprit d'imitation. Disraeli, en proclamant l'impérialisme anglais, prit exemple sur Bismarck. Après lui, Salisbury imite le chancelier de fer quand il annonce que l'impérialisme anglais peut ou veut tout mettre à feu et à sang en se fortifiant d'une manière inexpugnable et en s'armant jusqu'aux dents.
Il ne faut pas s'étonner de voir les hommes d'État tomber dans cette exagération lorsqu'on y voit tomber des démocraties qui se vantent de leur liberté, de leur science et de leur travail. Celui qui a vu- les descendants de Franklin se transformer en Tamerlans ne peut plus s'étonner de rien. Plus vous posséderez votre sociologie, moins vous comprendrez le changement survenu chez les Américains. Les sciences naturelles ont décrit le castor, aussi bien le castor de Pline que celui de Darwin, comme un animal pacifique, laborieux, industrieux. Or, imaginez qu'un jour, vous fiant aux études des naturalistes, vous pénétriez dans un repaire de castors qui, au lieu de contenir des castors pacifiques adonnés à construire leurs maisons et dépourvus de moyens de défense, comme on vous les a dépeints, renferme des castors carnassiers, occupés à exterminer leurs voisins et dotés de griffes de tigres et de dents de hyènes, comprendriez-vous ce changement? Eh bien! la trahison que les Américains viennent de commettre envers leur nature et leur histoire me semble encore plus incompréhensible que cela. Les hommes représentatifs commandent à de grandes forces; il en est de même des théories philosophiques. Les progrès ne sont pas systématisés en séries et sans solutions de continuité dans le ciel de la métaphysique comme le sont les applications pratiques du progrès scientifique. La machine à vapeur et la machine électrique se perfectionnent chaque jour davantage, étant sujettes toutes deux à un progrès ininterrompu. La machine à penser n'est pas aussi bien montée que la chaudière d'une locomotive ou que la pile de Volta, issues pourtant toutes deux du cerveau de l'homme. Mais le cerveau, moteur de toutes les idées et père de toutes les sciences, est sujet à de grands reculs et à de nombreuses erreurs. N'est-ce pas un recul déplorable qui atteignit la Grèce avec l'épicurisme, vidant le ciel de ses dieux et emplissant le cœur humain de corruption? N'est-ce pas un recul terrible pour la politique et pour la morale que la théorie matérialiste et athée qui a envahi la science, de nos jours? Méconnaissant en haut le moteur immobile qui donne toute impulsion et en bas les fins universelles qui fournissent toute explication, cette désolante doctrine s'est révoltée à la fois contre la religion et contre la métaphysique. Après avoir étouffé l'idée divine dans l'univers et arraché l'esprit au corps humain, on nous a dit que nous formions un tout avec les animaux dont nous descendons et que notre unique destin dans la vie est de livrer des batailles interminables dans le but de donner la couronne du triomphe et la direction de l'état au pouvoir le plus fort. Yous expliquez-vous maintenant le discours de Salisbury?
Examinons donc en détail ce discours dans les principaux événements qu'il traite et qui résument tous les grands problèmes de la politique actuelle du monde. Ainsi le Premier — comme les Anglais appellent le Président du Conseil — y traite la question des restrictions à apporter aux libertés fondamentales des peuples pour prévenir les accidents anarchistes : l'assassinat de l'impératrice Elizabeth est aussi odieux que les assassinats de Carnot et de Canovas. Il traite la question Cretoise, c'est-à-dire le rappel du gouvernement ottoman et des armées turques, puis la nomination du prince George de Grèce au gouvernement de l'île, qui reste placée sous la suprématie honoraire et la tutelle nominale du sultan. Il traite la question de Fashoda en se félicitant de son heureuse solution et en félicitant la France du grand sens politique qu'elle a montré dans cet inextricable litige. 11 traite la question du désarmement et dit que cette question, qui a été posée par le tsar, s'impose, sinon comme une solution prochaine et immédiate, du moins comme un événement digne de l'attention des grands conseils de la diplomatie de l'Europe. Il traite enfin la question du protectorat anglais sur l'Egypte. Il déduisit de cet examen les craintes possibles de guerre et les assurances probables de paix. Son accent, en 'exposant toutes ces graves questions, était celui d'une simple et naturelle éloquence où la sincérité parait manifeste. Je partage, en ce qui me concerne, le sentiment et la pensée de lord Salisbury pour les précautions à prendre contre les crimes de l'anarchie. Les assassinats que commettent ces fous poursuivis par la monomanie de l'extermination sont terribles. Malheureusement, il est difficile de prescrire des mesures internationales efficaces sans porter atteinte à l'indépendance des peuples, sans violer en quelque sorte les droits fondamentaux des constitutions et les libertés indispensables aux progrès. Cette tentative de l'Italie, pour la raison que la plupart des assassins politiques sont nés chez elle, me semble un rêve qu'inspirent seulement des terreurs passagères. Instituer une police internationale, un jury international, une législation internationale contre les anarchistes, ne peut donner que des résultats très problématiques, et encore en restreignant l'autonomie intérieure et la liberté humaine de chaque nation. Un tel projet ne peut donc être couronné de succès sans honte pour le continent et sans danger de graves perturbations.
Si je suis de l'avis de lord Salisbury dans la proposition italienne tendant à réprimer l'anarchisme et à châtier les anarchistes, je suis également de son avis dans la question Cretoise qui se résout aujourd'hui au bénéfice de la chrétienté, après avoir éprouvé si longtemps les timidités incompréhensibles de l'Europe. La Grèce vaincue ne pourra pas se plaindre. Comme l'Italie après les désastres de Lissa et de Custozza a recueilli Venise, elle recueille l'île de Minos après ses désastres de
Thessalie. Les Turcs ont soumis la Thessalie, profané les défilés dos Thermopyles, renouvelé dans les plaines de Pharsale le désastre de la liberté romaine, en écrasant la liberté hellénique qu'a pleurée avec des larmes amèrcs toute la civilisation chrétienne. Mais, bien que vaincue, le droit de la Grèce s'est imposé par la vertu magique de son nom et par le souvenir historique de son génie. Les fatalités historiques e1 géographiques de l'île vont susciter au nouveau gouverneur de réelles difficultés malaisées à vaincre. D'innombrables semences de guerre civile et religieuse gisent encore là où Grecs et Turcs masquent dos cnlouches derrière eux et montrent leurs mains noircies par la poudre de l'insurrection. Un gouvernement de mécanisme compliqué comme celui d'un gouvernement autonome est obligé de combattre les innombrables résistances que couve l'ombre néfaste du fatalisme musulman. Mais tout pourra, croyons-nous, être sauvé aujourd'hui si l'Europe met de la sincérité à conjurer deux graves menaces : d'une part, l'annexion de l'île de Chypre, et d'autre part, les discordes de la province de Macédoine. Ces dangers, qui sont les uns extérieurs et les autres intérieurs, peuvent expliquer cette œuvre coûteuse, par les efforts qu'elle a demandés dans le passé et utile pour les bienfaits qu'elle donnera dans l'avenir. D'ailleurs, tous les facteurs de paix et de liberté donnent ces résultats-là à l'humanité. Cette solution est un témoignage d'habileté en faveur de l'amiral Canevaro, ministre des affaires étrangères d'Italie, car l'aboutissement de ce périlleux problème a uni en un seul faisceau l'Italie, la Russie, l'Angleterre et la France, qui sont, on le sait, très divisées sur d'autres questions internationales. Mais comme l'Autriche et l'Allemage se sont tenues dans la réserve, je ne puis partager les idées optimistes qu'a exprimées lord Salisbury à cet égard, et je crains que la question Cretoise ainsi terminée ne soit l'occasion d'une guerre néfaste de conquêtes comme celle que l'Espagne vient de subir.
Ici prennent fin les concordances de mon esprit avec les idées exprimées par le premier ministre anglais. Il me semble que tout a été dit sur les restrictions à décréter contre l'anarchie et les anarchistes par une convention internationale. Il me semble que tout a été dit aussi sur la meilleure manière de résoudre le problème crétois et la promesse d'appliquer à cette île opulente l'autonomie qui doit la sauver. Quant aux autres affirmations de lord Salisbury, je les tiens pour mauvaises, et je les range au nombre des plus grands attentats préconisés par les despotes contre la liberté universelle. Ainsi, les menaces dirigées contre la France, sont d'autant plus répugnantes que le ministre a pris soin de les couvrir d'une courtoisie patricienne dans la forme, alors qu'elles révèlent au fond la perfidie la plus machiavélique. Se retourner irrité contre des missionnaires de la science désarmés, coupables seulement d'avoir porté la parole de la France des rives du Niger à celles du Nil , sommer par un ultimatum odieux ces missionnaires d'avoir à abandonner le marais fangeux où ils avaient planté leur tente et arboré leur drapeau, prétendre
enfin à une domination toute carthaginoise, que les Anglais imposeraient au monde, par des paroles et des actes essentiellement puniques, depuis les frontières du Cap jusqu'à l'embouchure du Nil, m'apparaît comme un excès de souveraineté et une exagération de pouvoirs, destinés, comme tous les excès et toutes les exagérations, à nuire considérablement au bon renom et à l'influence de l'Angleterre dans tous les milieux politiques et sur tous les territoires de la planète. La loi de variété ne peut être méconnue aveuglément sans danger. La coopération des peuples civilisés au progrès de l'Afrique doit s'admettre aux yeux de la Grande- Bretagne, qui a été jusqu'ici une puissance progressive jalouse de remplacer la conquête par le marché et de substituer les bienfaits du commerce aux horreurs de la guerre civile. Une domination unique établie depuis les terres du sud de l'Afrique jusqu'à celles du Nord de ce même continent, depuis les eaux du cap des Tourmentes jusqu'à celles de la mer méditerranéenne, doit dissimuler de graves ennuis pour la nation qui abuse ainsi de son pouvoir et de sa force. Lord Salisbury a dit que la revendication de Fashoda ne valait pas une goutte de sang français et que la France avait agi sagement en se débarrassant d'un pareil marais. Mais si la possession de Fashoda ne valait pas une goutte de sang français, l'expulsion des Français de Fashoda ne devait pas valoir une goutte de sang britannique. Or, en appuyant cette proposition d'expulsion de terribles menaces de guerre et en l'obtenant à l'aide de violentes paroles, l'Angleterre montre avec éclat qu'elle a perdu de sa nature mercantile, dont la vertu faisait sa toute-puissance, pour adopter le caractère d'une nation belliqueuse et conquérante. Les conséquences fâcheuses en seront un fléau pour les peuples et provoqueront dans des temps prochains des dommages irréparables à leurs auteurs.
Si la violence avec laquelle Salisbury a traité la question du Nil heurte mes sentiments, le mépris avec lequel il a parlé de la question du désarmement ne les heurte pas moins. Le désarmement, étant proposé par un monarque omnipotent comme le tsar de Russie, Salisbury ne pouvait, sans froisser l'empereur et son peuple, ranger, comme il a semblé le faire, la proposition de désarmement au nombre des essais académiques rédigés par un collégien sur une utopie manifeste. Salisbury n'a pas, à la vérité, traité Nicolas II comme autrefois Méphistophélès traitait l'étudiant qui le consultait sur ses aptitudes naturelles et la profession qu'il devait choisir, mais il a raillé ses plans qu'il a déclarés ou dévoilés comme trop optimistes. Le respect semble réel, mais l'écho de ces paroles respectueuses a plutôt l'air sinistre. En les entendant, on songe aux gracieux colloques de Candide et de Pangloss. Salisbury évoque les difficultés en Extrême-Orient, en Chine et au Japon, au Cap et sur le Nil, dans les déserts de la Nubie, dans les eaux de l'Océan Indien, en Abyssinie, en Tartane et en Mongolie directement ou par de savantes réticences, comme pour mieux faire ressortir aux yeux de l'empereur moscovite que sa proposition de paix, à la veille de fou-
droyants combats, n'est que le rêve d'un poète en délire. Si la lâcheté dans le lucre et dans les revendications de territoires ne lui trouble pas le cerveau, on dira de Salisbury que c'est une honte pour un homme d'état anglais, parlementaire, libéral, prétendant diriger par le commerce et l'industrie les hommes et la terre, d'évoquer le mauvais génie des batailles au détriment du nom glorieux et de l'histoire de son pays, dans un moment où un despote propose, en faveur du travail et du travailleur, une mesure aussi pacifique et salutaire que celle du désarmement. On ne saurait exactement apprécier tout le mal que le gouvernement anglais a fait au monde pendant la période de cinq années qui vient de s'écouler, c'est-à-dire depuis qu'ont disparu de l'horizon politique les généreuses idées du grand homme qu'on a appelé Gladstone, dont tous les partisans du progrès et de la liberté en Europe pleurent aujourd'hui la mort, sans espoir de le voir bientôt remplacé. 11 n'y a pas encore bien longtemps, cependant, que l'Amérique et l'Angleterre s'étaient mises d'accord pour servir la paix perpétuelle, en proposant aux gouvernements un projet d'arbitrage international. Ce projet était si bien dans les idées des deux cabinets de Londres et de New-York que le Parlement américain en discuta et en vota une formule sur des bases acceptées par l'Angleterre qui, de son côté, se préparait aussi à discuter et à voter une loi humanitaire analogue à celle de l'Amérique. Qui aurait dit alors que les Américains, partisans d'un arbitrage international, auraient renoncé à leur idéal pour poursuivre par tous les moyens un peuple légitimement possesseur de ses colonies, pour le spolier, sans autre but que leur caprice propre, sans autre objet que leur désir d'agrandissement, au mépris de toutes les lois divines et humaines, absolument comme s'il s'était agi de la nation la plus barbare et la plus féroce dont l'histoire ait enregistré le souvenir?
Lord Salisbury ne s'est pas moins montré belliqueux sur la question du Nil que sur celle du désarmement. Estimant qu'il est heureux pour le pays qu'un général anglais ait libéré l'Egypte de la Nubie où sont appelées à se condenser toutes les guerres destinées à bouleverser la monarchie des anciens Pharaons, Salisbury prétend qu'avec cette importante victoire sur lesmahdis, les prophètes et les soldats du désert, il a consacré la domination de l'Angleterre sur la vallée du Nil, ce qui lui donnerait le droit d'en revendiquer solennellement en son nom la tutelle officielle, s'il ne considérait pas comme de la prudence d'éviter tout prétexte de guerre de ce côté-là. Il est impossible d'affirmer plus clairement que l'Angleterre est résolue à proclamer son protectorat sur l'Egypte, et à le maintenir coûte que coûte. Je n'ai jamais autant compris qu'aujourd'hui les nombreux périls qui menacent l'Angleterre, aussi bien en Chine qu'aux Indes, au Cap de Bonne-Espérance qu'à la Jamaïque, à Honduras qu'à la Trinité et sur l'Orénoque. Les plus féroces guerriers de l'Afrique, les Abyssins, dont les griffes de tigre et les mâchoires de lion se sont nourries de chair humaine dans les combats
qu'ils ont soutenus contre les Italiens, semblent menacer aujourd'hui l'Angleterre et les victoires anglaises sur le Haut-Nil. Toutes les questions politiques, sur les terres d'Afrique comme dans tout l'Orient, revêtent le caractère de rivalités religieuses. Les Abyssins, qui donnent à l'Eglise romaine une origine moderne en la comparant à leur propre Eglise, méprisent le protestantisme comme trop jeune et trop récent. Disciples de Salomon par leurs traditions confuses, sujets de la reine de Saba par leurs légendes fantastiques, ils prétendent avoir partagé les dogmes bibliques et l'idée d'un Dieu unique avec les juifs et avoir embrassé le christianisme avant la venue du Christ. Leur église et leurs dogmes se confondent, dans le sentiment abyssin, avec l'Eglise et les dogmes du premier apostolat qui recueillît la vérité révélée par la bouche du Fils de Dieu. C'est ainsi que ces dogmes et cette Eglise ressemblent, plus qu'aucune autre communauté chrétienne, par de nombreux points de contact, à l'Eglise d'Orient, à l'Eglise grecque, au sein desquelles apparaît comme Pontife principal, soit le Pape, soit le tsar. Et, mus par le tsar, les Abyssins menacent l'Angleterre en Afrique. Ajoutez à ces indications que les travaux du chemin de fer transsibérien seront bientôt achevés, et que, ces travaux une fois terminés, les Cosaques du Don peuvent arriver eu peu de jours aux portes de l'Afghanistan pour y sonner le clairon apocalyptique de la rébellion appelant les races indiennes aux armes. On ne peut méconnaître que la Grande-Bretagne se trouve aujourd'hui menacée par différents éléments qui sont de nature à lui créer d'insolubles conflits. Et si ces conflits qu'elle redoute surgissent, elle ne pourra les vaincre avec ses armées, si puissantes soient-elles. Elle pourra tout au plus les conjurer en rendant des services signalés à la cause de la civilisation, services qu'on ne prévoit pas à l'heure présente de la part de cette nation qui a encouragé les exterminateurs yankees dans leurs infamies et a rouvert ainsi l'ère de la guerre et de la conquête.
L'empereur d'Allemagne a choisi une mauvaise période de la politique européenne pour accomplir son voyage en Palestine, car ce fut le moment où une recrudescence des attentats au droit angoissait tout particulièrement l'Univers. D'après les chroniques, le choix du voyage a encore été mauvais à cause de la température automnale suffocante qui régnait en Terre-Sainte et dont les ravages ont précipité Je retour de l'impérial pèlerin. Ce voyage a été beaucoup critiqué en Allemagne et au dehors, jusqu'au point de provoquer en Prusse des procès de lèsemajesté. Ce genre de délits se perpétrait surtout dans les réunions publiques et dans la presse quotidienne. Quant à moi, tout en reconnaissant l'inopportunité du voyage à cause des circonstances périlleuses au milieu desquelles il s'effectuait, j'en loue le but et y applaudis sans réserve. En présence des rugissements de certaines gens qui ont acquis la réputation de dépouiller un grand peuple de ses territoires dans le silence d'une conférence réunie pour traiter de la paix, comme pourraient le faire des troupeaux de tigres qui dévo-
reraient les richesses d'une caravane dans la solitude du désert, cette visite de Guillaume II aux Lieux-Saints m'apparait comme un hommage à nos principes spirilualistes. Tous les idéalismes religieux ont poussé en Terre-Sainte. A leur lueur, les pierres se sont animées pour édifier des temples, les palettes des peintres se sont embellies pour peupler les espaces de figures divines, et la poésie el les arts ont rempli l'air de rythmes harmonieux. A leur lueur, les principes abstraits ont dissipé ces théories désolantes qui nous dépouillent de l'esprit et nous barrent l'immortalité. Ils ont sensiblement ébranlé les assises sur lesquelles reposent leculte.de la matière et l'intérêt de la. force, dont les dernières conséquences el les récentes applications sont de nature à nous faire reculer jusqu'aux échelles inférieures de l'organisme, et, en nous obscurcissant la raison et la liberté, à nous identifier avec les animaux dans un pandémonium de grossières sensualités comme n'en auraient jamais manifestées les anciennes sociétés tyranniques de l'Asie. L'idée du voyage impérial m'est donc apparue, quant à son double caractère artistique et religieux, comme une note mélodieuse que les pessimistes ont travestie dans le sens ambitieux. Je n'adhère pas à cette dernière opinion. Toutes les terres de Palestine étant profondément empreintes du sceau de l'idéal et du divin, le repentir s'y empare de l'âme des renégats, et les larmes de la pénitence y noient les visages. Selon moi, les chrétiens qui le peuvent ont le devoir de se rendre au moins une fois en leur vie en pèlerinage à Jérusalem, comme les Musulmans vont au moins une fois en leur vie en pèlerinage à la Mecque.
S'il y a quelque chose à blâmer dans ce voyage, c'est que Guillaume a séjourné moins longtemps aux Lieux-Saints que dans les lieux profanes, tels que Jaffa et Damas. Je nourris, en ce qui me touche, le désir de visiter la Palestine en suivant la trace des pas du Christ tels que nous en ont transmis le récit des Evangiles. D'abord, j'irais à Nazareth, où Jésus prit le nom de Nazaréen et où l'ange Gabriel annonça à Marie le mystère de l'incarnation du Verbe dans ses entrailles. De Nazareth j'irais àHébron, qui entendit les accents du Magnificat, lancés dans cette visite d'Elisabeth contre tous les tyrans et toutes les tyrannies et reproduits par des burins et des pinceaux inspirés sur de nombreux autels. D'Hébron, j'irais à Bethléem, dont les cavernes, quoique transfigurées par la superstition, doivent encore conserver des vestiges de la grotte dans laquelle le Sauveur naquit sur de la paille et entre des animaux domestiques, et au-dessus de laquelle les étoiles doivent briller comme brilla l'étoile qui conduisit les Rois mages au sublime Nouveauné. De Bethléem, j'irais au Jourdain, pour recevoir sur mon front ses eaux régénératrices et écouter dans les airs les accents de saint Jean- Baptiste, dont l'écho ne s'effacera que lorsque les promesses qui doivent s'accomplir seront accomplies. Je parcourrais le désert par les sentiers que suivirent Joseph et Marie emportant l'Enfant en Egypte et dont la tradition a gardé les traces du lieu de refuge comme celles de la fuite.
D'Egypte, je me rendrais au lac de Tibériade, pour assister à ses pêches miraculeuses, puis sur la colline qui entendit les versets du discours aux bienheureux et dont le texte est connu sous le nom de Sermon sur la Montagne, pour marquer la plénitude que peut atteindre l'idéal religieux dans le monde. Je visiterais ensuite le puits de la Samaritaine, qui fut comme la borne de l'intolérance sectaire lorsque le Christ affirma que Dieu ne se trouvait pas confiné sur la montagne, comme on le croyait à Samarie ; qu'il ne se trouvait pas davantage enfermé dans le temple, comme on le croyait en Judée, mais qu'il était clans l'éternelle justice et dans l'éternelle vérité. Je gravirais encore la route du Calvaire pour rêver. Je visiterais tout, depuis les ombrages disparus du Jardin des Oliviers, où le Rédempteur passa les angoisses de sa cruelle agonie, jusqu'aux pierres inertes du Golgotha, qui doivent palpiter comme des cœurs vivants, et qui ont recueilli le dernier soupir de la mort de la matière dans ce sacrifice infini d'un Dieu mourant sur la croix pour ranimer l'espérance universelle de la résurrection et réunir tous les hommes dans l'humanité rachetée et émancipée sous la protection d'un seul Dieu qui a mis sur notre misérable planète le ciel dans la liberté, l'égalité et la fraternité enfin réalisées par le christianisme.
C'est qu'il n'existe pas de terre plus féconde en idées que la Terre Sainte. On peut dire que les trois déserts d'Arabie, d'Egypte et de Judée ont donné aux peuples cultivés les trois religions fondamentales de l'Histoire. Le Sinaï de Moïse, la Mecque de l'Islam et la Jérusalem de l'Evangile dominent toute la civilisation. De même que la Grèce est la patrie de la liberté et de l'art, la Judée est la patrie de la religion et du dogme. Quel spectacle merveilleux pour une âme que cette Jérusalem qui s'élève dans les sanctuaires de l'histoire et évoque la pensée des siècles ! Jérusalem, assise dans le désert où les anges du ciel sont descendus tant de fois et où les prières de l'homme sont montées tant de fois, est entourée par de vastes mers sablonneuses qui reflètent les rayons de soleil et placée sous les réverbérations d'un horizon oriental rougi par le soleil comme l'est la voûte d'un four par la chaux ardente. Entourée de ses guirlandes de nopal qui sont pareilles à une couronne d'épines, exhibant aux yeux ses murs cyclopéens bruni? par la lumière, les rotondes de ses églises et de ses mosquées, les minarets de ses palais, le lit étroit de ses torrents, dont les eaux se sont mêlées aux larmes des prophètes, la ligne suave de ses collines émaillées d'oliviers qui sont antiques comme des fossiles de l'histoire, Jérusalem gît sur ses ruines dans le veuvage et dans la servitude, comme un squelette dépouillé de sa chair et profané par les hyènes de Tartarie. C'est la cité du monde qui, par ses sacrifices, a le plus mérité de l'humanité, et, par ses confidences, de la divine vérité. Nous avons tous pleuré dans les eaux amères de la mer Morte et Ions bu des gouttes du torrent de Cédron. Nous avons tous appuyé quelquefois de nos cantiques le chœur de ses prêtres et tous répété à l'unisson, les mains jointes et les genoux en terre,
l'écho de ses psaumes. Les accents de ses Miserere arrachent des larmes à nos yeux, et les versets de ses lamentations tirent des gémissements de douleur de notre poitrine. Nous dénommons Roule d'amertume notre route delà vie. Nous appelons Calvaire la douleur éternelle à laquelle notre faiblesse nous condamne. Quand nous songeons à l'immortalité, nous nous souvenons que c'est seulement dans la vallée de Josaphat que nous pourrons reprendre notre chair régénérée, et quand nous rêvons de l'invisible et de L'éternel, nous nous imaginons une Jérusalem mystique, peuplée d'anges et bénie par les prophètes dans les reflets et les aurores de l'infini.
Ne croyez pas, cependant, que nous passions notre temps à rêver sur Jérusalem et sur son sépulcre. Toutes les races humaines ont reçu de Jérusalem quelque idée ou lui ont payé quelque tribut. Alexandre, contre lequel ses soldats complotaient à ïyr et qui, en Perse, eut la conviction des agressives vengeances consommées par Cyrus et Darius, se dirigea vers Jérusalem. Et lorsque le grand prêtre, drapé dans sa blanche tunique de lin et portant au cou la plaque d'or où est gravé le nom de la divinité, se présente au roi qu'entourent les siens, à la porte du temple sacré, le héros grec incline son front reflétant la lumière et reconnaît là la présence d'un mystère surnaturel. Il n'est pas, en Orient, un nom fameux qui ne soit inscrit dans les annales de Jérusalem : Chosroès, roi de Perse, qui détruisit l'œuvre de Constantin, Omar, qui visite le Saint-Sépulcre, berceau de tant d'idées, Arun, qui offre amicalement à Charlemagne les clefs de ses portes, les empereurs de Constantinople et les califes d'Egypte, Saladin et Malle-Adel, si enthousiasmés par la poésie de ces lieux, et Frédéric II de Souabe, le Sicilien, si exalté par la poésie germanique, tous ces héros de l'Orient, sans compter ceux que l'Occident lui a envoyés avec ses Croisades, cherchèrent quelque étincelle des flammes du ciel dans les tombeaux du Golgotha et quelque écho des paroles de Dieu sur la montagne de Sion. La rose de Jéricho embaume encore notre enfance et refleurit dans les vases de nos autels ; les puits de Jacob gardent encore de l'eau à laquelle de nombreuses générations apaisent leur soif inextinguible; les charmeurs du désert transportent encore sur leurs dos des pèlerins qui croient aller à la sainte éternité par cet océan de sable dépourvu de routes et de sentiers. Nous croyons encore entrevoir dans les nuées fulgurantes de la tempête les étincelles qui jaillirent des roues du char des prophètes. Les pierres du temple de Salomon, ensevelies sous les ruines, portent encore l'empreinte des larmes des Juifs qui reviennent célébrer leurs Pâques. Et les héros discrets, qui agonisent dans les steppes de Russie et dans les montagnes de Grèce, réclament encore le bonheur de pouvoir mourir sur la terre de Jérusalem, cette mère mystique de leur esprit et ce dernier asile de leur dernière espérance.
L'empereur a traversé ces sites avec une vertigineuse rapidité. Il ne s'est pas arrêté comme il aurait dû le faire pour les parcourir et les étudier. 11 est impossible de méconnaître à quel point sa dignité de César
a nui à sa qualité de pèlerin, et aussi à quel point le pèlerin a nui au César. L'apparat théâtral dont il était entouré augmentait l'éclat du pèlerinage religieux et diminuait celui de la visite césarienne. En ces champs de mort et de désolation où gisent les os de mille générations éteintes et les ruines de cent peuples défunts, l'ortie et la ciguë sont les ornements sous lesquels disparaissent les pavillons de toile et les guirlandes d'oripeaux émanant des réceptions officielles de ces temps lointains. De même, le traité signé par Guillaume II avec la maison Cook pour payer les frais de logement, de nourriture, de tentes, de voitures, de chameaux indispensables au voyage, ont nui à la poésie de sa majesté en lui prêtant — sans que personne put y remédier — l'aspect de ces caravanes qu'on voit à Londres traiter de leur passage à prix réduits, comme s'il s'agissait d'un troupeau venant tacher, par sa triste uniformité, tous les objets sacrés qu'il touche, et enlaidir, par sa glaciale indifférence, tous les sublimes paysages qu'il parcourt. L'empereur, enveloppé d'un cache-poussière de la tète aux pieds, chaussé de souliers à triple semelle pour faciliter sa marche à travers les déserts de sable, coiffé d'un casque blanc derrière lequel pendait un voile bleu, un bâton dans une main et un fouet dans l'autre, ressemblait, à s'y méprendre, à un de ces touristes anglais qui, par douzaines, s'en vont explorer le monde comme des Juifs errants en promenant sur toute la surface du globe leur irrémédiable ennui. Seulement, lorsqu'il s'est présenté dans l'église de la Rédemption, récemment construite par la piété allemande, entouré de ses protestants classiques, pour la bénir en sa qualité de chef de la religion luthérienne et pour l'inaugurer en sa qualité de chef suprême de l'Allemagne impériale, Guillaume II s'est montré dans toute sa légendaire splendeur. Il est vrai qu'alors, avec son casque qui reflétait la merveilleuse lumière de l'Orient, avec son épée de conquérant qui pendait à sa ceinture, avec sa cuirasse d'argent qui lui ceignait la poitrine, avec ses éperons d'or qui brillaient à ses chaussures d'acier, avec son manteau blanc étendu sur les épaules, avec sa cotte de maille jetée sur les bras, avec ses gantelets de fer gantant ses mains, il apparaissait comme un héros des épopées carlovingiennes de la Germanie moyen-àgeuse !
C'est ainsi qu'il n'a pu s'élever dans le ciel des traditions religieuses sans se retrouver en plein catholicisme. Son hommage unique à l'jùglise où il est né et au culte qu'il a toujours professé est dans l'inauguration du temple luthérien dont la cérémonie servit de motif efficace à son pèlerinage; mais, avant de l'effectuer, pendant qu'il le réalisait après l'avoir terminé, son embarras se rencontrerait dans cette difficulté grave qu'il était obligé d'entretenir des relations cordiales avec les catholiques, qui sont nombreux dans l'empire d'Allemagne et dans le royaume de Prusse. Avant de partir, il avait sollicité du Vatican des alions l'autorisant à se présenter en Palestine non seulement comme le protecteur des communautés luthériennes, mais encore
comme celui dès communautés catholiques. Cette prétention lui valut une rupture tacite avec le Pape, qui déclara solennellement, sous la rotonde de Michel-Ange el devant la tombe de saint Pierre, que la tutelle des Saints Lieux appartenait, par droit historique, à la France. Ce reins blessa beaucoup l'empereur, mais pas au poinl de le pousser à se retourner contre le Vatican, bien au contraire. Se prévalant de l'influence souveraine qu'il exerce sur la personne du sultan Abdul-llaniid, il acquit — je ne sais si ce fut un achat ou un don — une propriété qui fut témoin, selon les uns, de l'Assomption de la Vierge Marie, et selon les autres, de l'institution de l'Eucharistie destinée a répandre le sang el la divinité du Christ dans les veines et dans les âmes de toute- les générations chré-
tie s, et il lit cadeau de cette propriété aux catholiques de Palestine.
Nous louons cet acte d'un empereur offrant ses hommages à la religion ennemie de ses pères et proclamant ainsi la tolérance religieuse dont a tant besoin, pour prospérer, le progrès humain. 11 est vrai que, connue au Calvaire, comme au Golgotha, comme au Saint-Sépulcre, l'immolation et le sacrifice sont dans les objets mêmes, et cette immolation et ce sacrifice d'un seul pour le salut de tous constitue notre rédemption. L'empereur s'est donc vu obligé d'obéir au mandat impératif de tous ces objets inertes, mais animés par le plus bel idéal qu'aient connu les hommes, et il a prononcé des paroles de paix et de liberté qui résonneront dans ces espaces maintenant vides et morts, autrefois espaces célestes avant qu'une foi vive et une espérance réelle y fussent fondées par le Christ. Donc, aucun monument au monde ne témoigne comme le Saint- Sépulcre de l'unité fondamentale, non pas seulement du christianisme, mais de toutes les religions monothéistes. Si Guillaume II, sur son passage, a rencontré des Israélites arrosant de leurs larmes les môles cyclopéens du temple en ruines de Salomon ; si, à l'Eglise, il a découvert une garde turque; si, à son côté, il a eu un pasteur protestant; si, sur ses pas, il a entendu les hymnes du patriarche latin, du pope russe, et du prêtre grec, pendant qu'il se trouvait ébloui par les lumières qui descendaient sur lui d'en haut et par l'encens qui montait d'en bas, le tout mêlé et confondu dans des prières que récitaient en toutes langues les croyants des diverses communions chrétiennes, il aura eu l'impression de l'union de l'homme avec Dieu, et la prescience d'une paix religieuse qui unira toutes les églises avant la paix universelle qui doit unir tous les hommes.
Mais tout en ce monde a sa tache respective. La tache indélébile, découverte par l'opinion publique au pieux voyage de Guillaume II est dans l'amitié étroite que ce chrétien contracta avec le grand Turc, et dans la sanction donnée par chacun des pasdu César et par chacun de ses actes à la domination des Infidèles sur la Palestine, dont chaque pierre est comme un morceau détaché du cœur de la chrétienté. Et ces pierres, connue si elles fussent douées de sensibilité, semblaient palpiter d'horreur sous les pieds profanateurs de l'infâme et cruel conquérant. Un des plus célèbres thaumaturges dont l'histoire d'Espagne ait enregistré le
nom, Ignace de Loyola, s'est présenté seul à Jérusalem au dix-septième siècle, bien avant Lépante, au temps où l'empereur pirate Barberousse commettait ses déprédations dans la Méditerranée. Se présentant seul, il ténia seul de reconquérir la Cité sacrée. Il était mû par cette pensée que s'il ne rencontrait pas dans le désert la récompense due à son héroïsme, il y trouverait tout au moins la palme du martyre. Ignace, nomade, triste, solitaire, pénitent, sans autre arme que sa petite croix de bois et son rosaire d'os, songea à reprendre Jérusalem alors que Guillaume II, général d'une armée très puissante, chef du Saint-Empire romain, n'y songea point. D'où vient cette différence? Guillaume, qui avait de justes représailles à tenter contre les massacres dont les Kurdes ensanglantèrent l'Anatolie et l'Arménie, ne se laissa pas émouvoir par le prestige de triompher du temple de Justinien à Constantinople et du sépulcre du Christ à Jérusalem au moyen d'une croisade rapidement conduite, parce qu'il est l'ami du sultan. Cette amitié, il l'a fortifiée par ses récents entretiens à Constantinople. Une pareille attitude lui fait un devoir de renoncer dans l'avenir à un rêve de cette nature après avoir renoncé à d'autres rêves aussi beaux dans le passé. Son voyage a eu autant pour but une visite à la Syrie des musulmans qu'une visite à la Palestine des chrétiens. Il n'a pas vu la mer de Tébériade, il n'a pas contemplé les cimes du Thabor; il n'est pas tombé à genoux devant le puits de la Samaritaine; il n'a pas baisé les rocheis qui servirent de tribune au Sermon de la montagne. En revanche, il s'est arrêté sur les écueils et dans les bois de Jalla, où il a vu dans les tribus bigarrées d'Ismaël l'ébauche d'une confédération coranique caressée par les califes d'Orient contre les États fidèles d'Occident ; il a longuement contemplé à Baalbek les merveilleuses ruines du temple de Jupiter, de Vénus et du Soleil, ces créations des races aryennes tant détestées par les races sémites dans leur haine native pour la reproduction des êtres animés; il a visité avec attention la ville de Damas, dont les minarets ont servi de modèles à la Giralda de Séville et à la Vêla de Grenade, en faisant, entre les interminables lignes d'orangers et sous les palmiers qui ombragent les tombes de Zacharie et de saint Jean, l'éloge de Saladin, ce grand persécuteur des chrétiens, qui combattit sans repos les Templiers, qui guerroya sans trêve contre les empereurs d'Allemagne et les rois d'Angleterre pendant les dernières croisades, qui se vantait d'avoir triomphé de Frédéric Ier, de Richard Cœur de Lion, de Philippe-Auguste, des Lusignans, de tous les chefs français; qui a réuni sous son sceptre la Syrie, la Palestine et l'Egypte, qui a scellé du sceau de la domination musulmane la Jérusalem de nos pieuses dévotions et de notre belle civilisation. Triste épilogue d'un si chrétien voyage!