L'INCIDENT CASTELAR DEVANT L'OPINION
A mon retour de Madrid, je me suis arrêtée quelques jours à Saint- Sébastien, dans l'espoir de me remettre un peu, de hâter celte convalescence si longue à venir, et, tout de suite, je me suis installée au milieu d'un ravissant bosquet, en face de la mer dont -la rumeur berceuse monte jusqu'à moi, dans une villa délicieusement poétique, la villa basque « Oroimena » (Souvenir), appartenant à la famille Olano, el qui, habitée l'an dernier par sir Drummond-WolfT, l'éminent et spirituel ambassadeur d'Angleterre, devait l'être, cet été, par M. Patenôtre, l'ambassadeur de France.
C'est ici, dans ce décor splendide de féerie, où tout chanle la joie de vivre, où je respire à plein poumons les brises salines et l'arôme des fleurs, que j'apprends aujourd'hui, en ouvrant mon courrier, et Dieu sait avec quelle stupéfaction, ce que certaines feuilles appellent déjà « l'affaire Castelar ». Je pousse dès l'abord une. exclamation, un cri de stupeur, d'épouvante presque. Quoi ! Castelar aurait écrit un article qui serait poursuivi, qu'on oserait poursuivre, dont la reproduction sérail interdite en Espagne, qui aurait donné lieu à des saisies, à des procès, que sais-je?
Je demande, vite, tous les journaux, et, parmi des polémiques violentes, parmi des éloges si mérités et des calomnies d'adversaires passionnés, fous de rage, je découvre le compte rendu des discussions tumultueuses qui se sont produites, à propos de cet article, à la Chambre et au Sénat ; j'apprends qu'on suppose réellement que Castelar a attaqué, — attaqué méchamment, par parti pris, comme on l'attaque aujourd'hui, lui, — une reine, une mère, une femme; que tout de suite les courtisans, cette « engeance funeste », suivant le mot du poète, ces ennemis nés des princes et des rois, se sont emballés avec furie dans un excès de zèle maladroit.
Mais je reste incrédule; rien de ce qu'on affirme ne peut faire naître un soupçon en mon esprit; je me dis que le but poursuivi par Castelar, ne peut être, non, celui qu'on veut voir à tout prix. Pourtant, de journal en journal, le tapage grossit, les commentaires deviennent plus nom-
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breux, c'esl à qui en dira le plus, et, entre elles, les gazettes se surexcitent, se querellent, se lancent des insultes à la tête...
Mais que vois-je, mêlé à tout cet orage ? Le nom de ma revue \ l'article incriminé a été extrait de la Nouvelle Revue Internationale \ Pour le coup, je pousse un cri de colère et d'indignation. Je lis tous les manuscrits, je corrige toutes les épreuves, minutieuse à l'excès, et je n'aurais rien vu de tout cela? Et Castelar aurait ici même, dans celte revue, attaqué, injurié, outragé la Reine-Régente ! Vllons doue!
Ah ! certes, le grand tribun ne cache pas ses idées républicaines, ses idées anti-dynastiques même : ce sont celles de toute sa vie et il n'a jamais varié d'une ligne quoiqu'on en ait dit. Mais de là à se rabaisser dans des querelles mesquines de parti, de là à attaquer une femme, alors qu'on est Castelar, un espagnol, le plus grand et le plus chevaleresque des Espagnols, le patriote intègre, l'apôtre de la justice et de la vérité, le verbe tics révolutions légitimes, la grande figure historique et nationale dont le nom seul est une force, le génie qui honore non seulement l'Espagne mais toute l'humanité, le législateur merveilleux devant lequel, durant plus de vingt ans, tous Jes gouvernements qui se sont succédé se sont respectueusement inclinés, l'homme d'Etat au prestige universel que. tous ces mêmes gouvernements à l'envi ont tenu à honneur de consulter, dont tous ont escompté le grand patriotisme pour les aider à rétablir la paix dans les esprits à l'intérieur, et, à l'extérieur, à faire admirer et craindre leur diplomatie! Il y a, entre ceci cl cela, tout un abîme infranchissable.
Je relis les passages qui dnt motivé cette sortie bruyante. Eh bien, non. non. cent fois non! Castelar, en cette circonstance, n'est pas sorti de si m rôle d'historien impartial, et les coupables seuls sont ceux qui ont cherché à faire naître le doute, à établir do> équivoques, qui se sont démenés, mus par cet esprit éternel de courtisanerie stigmatisé par le poète Boscan dans El Corlesano. à grossir démesurément les quelques critiques et comparaisons que sa conviction et sa conscience lui inspiraient, sa conscience de patriote qui fait passer au-dessus de tout et de tous l'intérêt de ce pays dont il est la gloire la plus pure et qu'il représente aux yeux de. l'étranger par la géniale ampleur de son éloquence et l'élévation de ses pensées et de son caractère. 11 a crié « attention! casse-cou ! l'on se trompe ! », il a averti, mais c'est tout.
Non. je le répète, Castelar n'a jamais, ni de près de loin, ni peu ni prou, attaqué la Reine, ni dans ma Revue, ni ailleurs. 11 parle, dans l'article incrimine, de l'ingérence personnelle de Marie Christine dans les choses de la politique, de ses correspondances trop nombreuses qu'il n'approuve pas, de l'influence funeste de quelques courtisans qui ont manifesté des préférences regrettables pour tel ou tel général ; mais Canovas, le monarchiste par excellence, ne convint-il pas lui-même avec Castelar et aussi avec quelques-uns de ses meilleurs amis, que l'envoi du général Polavieja lui avait été imposé par ces mêmes influences qu'il réprouvait? Castelar a simplement usé de son droit. comme écrivain indépendant et patriote, en signalant ces influences. Plusieurs députés et sénateurs monarchistes me déclarent d'ailleurs
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qu'ils auraient sans hésiter signé cet article, qui représente leurs idées et leur sentiment. Et il est des gens qui prétendent que Castelar aurait pris à partie la Régente en lui imputanl tous les maux de l'Espagne! Mais c'est là une abominable calomnie. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il a attaqué les courtisans. De cela, il s'en honore et il s'en vante; ce n'est pas la première l'ois cl ce ne sera certes pas la dernière. De telles flagellations furent toujours non seulement tolérées, mais permises, au temps même de Philippe II, et Castelar a cité des vers de Rioja et une célèbre page de Bosçan que le jeune roi Alphonse, qui aimait adiré des vers cl en savait beaucoup par cœur, m'a répétée vingt lois en même temps que certains passages des Combates de Nunez de Arce. Je me rappelle l'avoir dit un jour à mon ami Nunez :
— Save/-vous ce que j'ai lait hier? j'ai passé ma soirée avec le roi qui m'a récite par cœur, avec une mémoire prodigieuse, la plupart des pièces des Combates.
Et le poète, qui devint ministre plus tard, en parut très flatté. Alphonse XII savait ainsi une foule de poésies satiriques contre les courtisans et il éprouvait une joie enfantine à les souligner en riant aux éclats. Au surplus, laissons parler Castelar lui-môme, il le fera avec une éloquence et une clarté décisives.
« L'article incriminé est innocent, dit-il dans une lettre au National, le premier journal dénoncé pour sa traduction de l'article de WNouvelle Revi«' Internationale, et il ne peut être poursuivi et condamné, même discuté que si l'on en dénature le texte. Il ne s'y rencontre pas un mot irrévérencieux touchant la Reine. J'ai parlé de la cour, c'est-à-dire de cet ensemble de personnes formant le cortège des rois, comme on en a toujours parlé, même aux temps les plus féroces de l'absolutisme et de l'Inquisition. Ce que je dis du projet supposé de la Reine, que lui aurait inspiré son amour pour son fils, ne peut pas davantage donner lieu à une condamnation quelconque, puisque, dans cet article, il ne se trouve rien qui rabaisse ou diminue la majesté de la couronne, telle qu'elle est comprise par tous les souverains de tous les Etats.
« Cependant, malgré toute son innocence, je n'ai pas l'habitude de fuir les responsabilités que je puis encourir, et, comme vous pouvez le croire, j'accepte toutes celles que les Cortès, les tribunaux, les lois, croiront devoir me faire assumer, quoiqu'il m'en coûte beaucoup, et que je sois affligé de me voir, à mon âge, livré à des poursuites correctionnelles que je provoquais et subissais gaîment au temps de ma lointaine jeunesse. »
Le plus curieux est que, parmi tous ceux qui ont crié le plus fort, qui ont le plus dénaturé le sens du très innocent article de Castelar, se trouvent en tète les gens qui avaient peut-être le plus l'obligation de se taire.
Je ne citerai personne; mais, parmi ces monarchistes si intransigeants, on rencontre surtout ceux-là qui montrèrent le [dus de cruauié pour les augustes femmes qui régnèrent sur l'Espagne.
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Durant les quatre-vingts ans qui viennent de s'écouler, nous avons vu trois femmes occuper le trône : Christine de Naples, Isabelle II et la vertueuse régente Dona Christine de Hapsbourg. La première de ces femmes fut exilée et dut se réfugier en France, poursuivie par d'ignobles calomnies, et, en quittant l'Espagne, elle eut, au sujet des courtisans, ceLte exclamation amère, que l'histoire implacable a conservée :
— Je les ai fait comtes, je les ai fait ducs, je n'ai pas pu les faire chevaliers!
La seconde, la reine populaire et infortunée, mon auguste amie et mari aine Isabelle 11, fut, dans son enfance, violentée par Olozaga lequel, un jour, lui meurtrit le bras pour lui faire signer un décret. C'est là un fait acquis à l'histoire, qu'elle-même m'a confirmé. Jamais existence ne fut d'ailleurs plus malheureuse, plus troublée, que celle de cette princesse Et cependant, elle était espagnole, celle-là, la plus espagnole de toutes les espagnoles; elle était bonne, invraisemblablement bonne, compatissante et généreuse ; elle aimait l'Espagne, son Espagne, avec passion; elle était religieuse dans l'âme, superstitieuse aussi comme toute véritable espagnole; elle était l'incarnation vivante de toutes les coutumes, de tous les usages, de toutes les mœurs du pays; elle aimait les taureaux avec frénésie et chantait adorablement les airs populaires andalous. D'autre part, elle sut s'entourer de conseillers illustres et choisis, et c'est sous le règne conspué de cette reine que la monarchie constitutionnelle fut établie en Espagne, et que les travaux publics du pays commencèrent à prendre un sérieux essor. C'est également sous son règne que les hommes politiques les plus remarquables de l'Espagne contemporaine ont surgi: le comte de Toreno, Martinez de la Rosa, Rios Rosas, Narvaez, O'Donnell, Espartero, Olozaga, Miraflores, Pidal y Mon, Cardenas, Canovas, etc.
Les chemins de fer, les phares, qui rendent les côtes d'Espagne les plus sûres de l'Europe, à cause de leur système d'éclairage exceptionnel, les routes, la conduite des eaux à Madrid, on doit tous ces bienfaits à Isabelle II, et ses plus grands détracteurs eux-mêmes les considèrent comme un legs de cette souveraine réellement remarquable par son amour ardent, bien ou mal entendu, pour l'Espagne, par son intelligence vive et son goût pour les arts, par sa charité telle qu'il n'y avait pas de malheur qui ne l'émût sincèrement. Pleine d'élan et de spontanéité, spirituelle et passionnée, d'une chaleur de cœur inconcevable, toujours disposée à se mettre en quatre pour le plus humble de ses serviteurs, ne mesurant pas le danger, donnant de sa personne en toute occasion, comme la dernière de ses sujettes, elle lit notamment preuve d'une vaillance et d'un dévouement inoubliables, lorsqu'éclata le choléra, en 1855 et en 1865.
Comme elle n'attachait aucune valeur à l'argent, heureuse de donner, de combler, jouissant indiciblement des sourires de joie et de reconnaissance qu'elle Voyait éclore sur les visages, elle distribuait tout ce qu'elle possédait, ne mettait jamais un centime en réserve à l'étranger et, lors de la guerre d'Afrique, on la vit disposer gaiement de son patrimoine :
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— Tenez, disait-elle, prenez ceci, prenez mes joyaux, ma couronne, mes biens.
Durant tout son règne, il n'y eut aucun soulèvement clans les colonies, et la seule guerre que l'on eut à soutenir fut la glorieuse guerre d'Afrique au cours de laquelle fut conquis Tetuan. Sans doute, à côté de ces qualités incontestables, elle a eu des faiblesses, il serait oiseux de les nier ou de les dissimuler; mais combien elle a racheté ses fautes ! Son attachement à la politique autoritaire, sa méfiance envers les partis libéraux purent seulement motiver sa déchéance. L'exil a «lu lui ouvrir les yeux sur le danger qu'on court à éloigner un parti de la politique active, et c'est là un enseignement qu'il est utile de rappeler;
Eh bien, à cette reine, à cette femme dont, je trace à grands traits la silhouette sympathique et populaire malgré tout, ces mômes courtisans qu'elle avait comblés, qui n'avaient pas assez de dithyrambes et de fleurs pour l'encenser, l'expulsèrent un jour brutalement, la couvrant sans merci des plus cruelles injures; elle ne trouva de courtoisie que parmi ses adversaires d'alors, chez Sagasta surtout, qui accomplit envers elle un acte de chevalerie digne des héros des légendes d'autrefois, et qui montrerait Don Praxedes sous un jour tout nouveau, s'il m'était permis de le divulguer. Elle et moi le connaissons seules.
Quant on veut trouver une occasion, un motif, un prétexte plausible, vraisemblable, pour nuire à un homme, à un souverain, à une femme, tout est permis, licite, toutes les armes sont bonnes chez la gent politique et courlisanesque. J'en suis moi-même, par ricochet, un vivant exemple. Je suis désolée de me mettre si soi: vent en scène lorsque j'écris, mais j'ai été mêlée directement ou indirectement à tant d'événements qu'il m'est presque impossible de faire autrement. Ici, d'ailleurs, je ne joue qu'un rôle très secondaire.
Je venais de publier chez Cadot le dernier volume d'un roman intitulé le Piège aux Maris, qui, près d'un an auparavant, avait paru en feuilleton dans le Siècle. Il avait eu un honnête succès, mais n'avait produit aucun émoi, aucun bouleversement. Or, voici ce qui arriva : mon mari était depuis deux mois président du Conseil des ministres, — ce fut, je crois, son grand ministère — , et la consorteria, après avoir usé de tous les moyens pour l'empêcher d'arriver, cherchait maintenant tous les moyens pour le renverser, lorsque, enfin, le prétexte fut trouvé.
Un beau malin, en se réveillant, M. Raltazzi reçut un cartel. Un quidam quelconque lui décochait ses témoins pour lui demander réparation d'un portrait que j'avais fait de lui, prétendait-il, dans mon roman publié depuis dix mois. Mon mari mit la lettre de côté, se proposant de consulter Monzani, qui était alors son secrétaire général, pour savoir ce que cela voulait dire, ce qu'il y avait à faire, puis il se rendit au Conseil des ministres. Mais en voici bien d'une autre : à l'issue du Conseil, second cartel: Cela se corsait. Le soir, un autre encore. Et de trois. L'un d'entre eux était surtout violent; le provocateur, un de
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mes cousins précisément, le marquis Pepoli, voulait se battre sur L'heure : il croyait se reconnaître dans le portrait anodin d'un certain marquis Grotesco, lequel, ministre, faisait frapper à tout instant dos médailles en son honneur et envoyait la veille aux journaux les discours d'inauguration qu'il devait improviser le lendemain. Bref, tant de personnages se reconnurent dans mes personnages, qu'an bout de deux jours M. Rattazzi avait reçu dix-sept cartels, et tonte l'Italie. Florence en particulier, se souvient encore de cette funambulesque histoire. Au Conseil des mini-Ires, on ne s'occupait plus d'autre chose, alors que. cependant, L'Italie traversait une crise très grave. Le pauvre président du Conseil, d'abord amusé, puis inquiet de cette algarade étrange, avait fini par choisir deux témoins, le général de Revel, ministre de la guerre, et un autre de ses collègues, far la situation devenait critique. Il rencontrait ses adversaires et leurs témoins partout, dans les ministères, au palais, aux Caséines, au théâtre et ils avaient, toujours des airs provocants, voulant se battre à tout prix. Ce fut le roi Victor-Emmanuel, avec son esprit accoutumé, qui dut trancher le nœud gordien de cette homérique situation. Il réunit, dans son cabinet, le marquis Grotesco- Pepoli et plusieurs autres des plus forcenés provocateurs et il leur tint gravement ce langage avec son air narquois et bon enfant :
— Eh bien! mes amis, vous voulez donc vous battre avec mon ami Rattazzi? Vous voulez le pourfendre et vous vous y êtes mis à plusieurs, me paraît-il. Pour ma part, je n'y vois pas d'inconvénients. 11 se battra doue et il est certain qu'il succombera sous le nombre si ce n'est sous votre vaillance. Mais halte-là ! ajouta-t-il, il ne se battra que lorsqu'il ne sera plus à la tête du gouvernement. Jusque-là, il m'appartient, il est mon homme, le pays et moi nous en avons besoin; à lui je défends «loue de répondre à vos provocations, à vous de les continuer. Une fois libre, soyez persuadés qu'il vous répondra à tous, l'un après l'autre, ou tous ensemble, à votre choix. Je lui enseignerai, dans nos moments perdus, une botte secrète qui lui permettra de ne pas faire trop mauvaise figure. J'ai dit. Allez !
Le coup était manqué. Pepoli et les autres se tinrent cois, tant el si bien qu'à sa -ortie du ministère, quoique pressé de se rendre à Alexandrie, Rattazzi attendit vainement deux jours ses adversaires, sur le conseil de Victor-Emmanuel. Le marquis Pepoli lui-même ne se montra pas : il avait la pituite !
Et c'est ainsi que se termina cette histoire, qui occupa Florence durant un mois et dont il n'est resté qu'un mot de M. Rattazzi demeuré célèbre. Connue un de ses amis, un bon et vaillant général, se désolait de tout ce remue-ménage : « Mais votre femme aurait bien pu se tenir tranquille; voyez les embarras où elle nous met! ■>, mon cher mari, répondit finement :
— La pauvre créature n'eu peut mais; elle es! plus malheureuse que personne de tout cela. Son livre incriminé axait paru depuis un an; \ oyez-vous, si ces gens-là n'avaient trouvé ce prétexte, ils en auraient trouvé un autre. Puis, que voulez-vous, j'aime mieux me battre pour les livrer de ma femme que pour ses amoureux.
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Le résultat de tout ce tapage fut que le dernier volume de la série, le Chemin du Paradis (Bicheville) , introuvable aujourd'hui, eut quatrevingt trois éditions, tandis que les trois précédents n'en eurent que deux, ce qui blessa cruellement mon amour-propre. Mais qu'importe! les intrigues des courtisans étaient déjouées!
A propos des gaffes de ces mêmes courtisans, je citerai encore un fait qui me touche personnellement et dont l'incident Castelar est en quelque sorte la répétition, mais bien autrement grave. Il y a douze ans, au moment de son mariage avec la reine Christine, le roi, que j'ai connu enfant, qui avait été le compagnon de mon fils, que j'allais même voir à Vienne à son collège de la Teresiana, que j'aimais comme un jeune frère, presque comme un enfant, m'engagea vivement à assister à la cérémonie. J'avais de même assisté à son premier mariage sur ses instances et celles du duc et de la duchesse de Montpensier qui m'avaient présentée eux-mêmes, à Séville, la jolie fiancée. Je ne pus résister à cette invitation, faite en des termes charmants, et, pensant être agréable à mon jeune et royal ami, je me fis déléguer officiellement par le grand journal autrichien de Vienne, la Neue Frète Presse, auquel je collaborais. Fidèle à ma mission, j'envoyai chaque jour avec assiduité une correspondance, soit par lettre, soit par dépèche, notant, racontant tout, sans flagornerie aucune, mais sur un ton évidemment sympathique. Je m'imaginais que le jeune roi devait m'ètre très reconnaissant du mal que je me donnais, et je me réjouissais déjà à l'avance à la pensée des félicitations que j'allais recevoir. Marie-Christine m'avait beaucoup frappée par son grand air, sa pose extatique, tandis qu'elle traversait la nef de l'église; elle eut ce jour-là, en effet, je l'ai dit cent fois, une heure de beauté surhumaine. Sa mère, l'archiduchesse Isabelle, portait, elle, le manteau de cour d'une façon admirable. Et je m'extasiai, dans mes articles, sur la majesté et la correction de ces princesses.
J'étais donc dans l'enchantement de moi-même et des écrits du baron Stock, mon ego su ru, heureuse d'avoir été agréable au roi, lorsque, un beau matin, je reçus une dépêche du directeur de la Neue Frète Presse, me disant : « Le journal est saisi pour votre dernière correspondance. Ou'est-ce que cela veut dire? C'est très fâcheux. » Deux jours après, nouveau télégramme : « Nous sommes saisis une seconde fois pour une autre correspondance. >>
Inquiète, ennuyée, mécontente, je m'informai auprès de Morphy, le meilleur ami du jeune roi, son précepteur, et auprès du président du Conseil. J'appris alors que j'étais accusée d'avoir écrit des correspondances subversives contre Sa Majesté.
On tinit si bien même par l'en persuader, qu'il me regardait de Iravers, d'un air fâché, quand il me rencontrait ; il semblait fuir mon regard et je sentais la suspicion dans tous les yeux. Pour le coup, je me mis en colère ; je suspendis mes correspondances malgré les supplications du directeur de la Neue Frète Presse, et, fâchée à mon tour, j'écri-