‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 102 sur 146 · IMPUISSANCE DU RÉGIME PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE DU RÉGIME PARLEMENTAIRE

Grâce à tous ces procédés, le ministère, qui a franchi le cap des six premiers mois peut espérer durer assez longtemps. Il peut même tout oser; ses caprices lui sont octroyés d'avance comme une monnaie d'échange; ses fautes lui sont pardonnées (1). S'il se place au-dessus de la constitution du pays, en engageant des dépenses considérables ou en entreprenant des expéditions lointaines sans Tassentiment des chambres, il est sûr que le bill d'indemnité ne lui fera pas défaut.

Le ministère peut tout, sauf étudier les questions. Cette étude d'ailleurs risquerait fort de le compromettre. Elle répugne à beaucoup de députés qui la considèrent comme dangereuse pour eux-mêmes. Ne seraient-ils pas obligés de s'en expliquer devant leurs commettants ? A ceux-ci ils ont à répondre de leurs votes et non de leurs intrigues : les principes se discutent au grand jour, tandis que les intérêts se débattent dans l'ombre. Un ministère serait mal avisé d'entamer, à propos d'une loi d'ordre supérieur, une majorité qu'il a eu tant de peine à rendre compacte autour de lui et qui ne trouve de sécurité possible que dans les discussions rapetissées. Il ne se hasarde plus guère, il est vrai, à poser la question de confiance ; il montre même moins de susceptibilité que les parlementaires d'autrefois; les votes contraires ne l'atteignent plus, s'il n'a mis luimême la responsabilité de tout le cabinet en jeu.

Certaines circonstances toutefois forceraient sa dignité ; aussi évite-t-il le plus possible les débats solennels. 11 est surtout un moment où cette prudence lui est nécessaire; c'est lorsque la majorité a atteint sa culmination, lors« qu'elle a obtenu toutes les faveurs administratives dont

(1) Dans un seul minislère, pendant Tannée 1883, il a été déposé plus de vingt mille demandes de places conlresignécs par des députés ou des sénateurs.

878 Là MÉTHODE ET JA SITUATION ACTUELLE.

elle est si friande et D*a plus d'intérêt marqué à soutenir le chef dont elle a épuisé le trésor.

En résumé, dans notre régime parlementaire, les ministres ont pour principale préoccupation de remplacer les programmes politiques par Tunion des intérêts, de réunir autour d'eux des députés dociles, groupés en syn* dicat d'exploitation. Si aux questions soulevées par Topposition législative il faut répondre, le ministre dit à ses chefs de service : Composez-moi des dossiers. C*est Tavocat qui plaide pro dumo ma, et non le politique qui cherche à faire prévaloir l'utile et triompher le vrai.

Quant aux députés, ils ont à gagner l'appui de leurs électeurs, comme les ministres ont à gagner Tappui des députés. Cette entreprise est décrite en ces termes par un écrivain de talent (i) :

« Un député n'est pas uniquement chargé de déposer dans Turne des bulletins bleus ou blancs ; ce n'est que la moindre partie de sa besogne. Il est surtout le solliciteur général de ses commettants, leur factotum politique et administratif. Il assiège les bureaux, demande des places pour ses amis, des secours pour les communes pauvres, des subventions pour les écoles et les routes, des bourses, des croix et des palmes. 11 réclame la disgrâce des fonctionnaires qui déplaisent, dénonce les juges trop sévères, les percepteurs trop raides, et les commis trop vigilants. Il défend les intérêts de ses électeurs, leur commerce et leur industrie, ici champion de libre échange, ailleurs invoquant la protection, mais pour un objet spécial, les fers ou les houilles, les sucres ou les draps. 11 démontre l'utilité d'un chemin de fer, ou la nécessité d'un canal,

(1) Raoul Frary, Manuel du démagogue, p. 2S4.

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