LB DÉSACCORD DANS LES IDÉES
ses forces, malgré la plus louable ardeur à rechercher le vrai, Le Play n'a pas complètement réussi. Il a bien, vers la fin de sa vie, fondé une école ; mais elle est principalement devenue le refuge des partis réactionnaires. Il a aussi péché par la méthode; j'expliquerai également les causes de son insuccès (i).
Ainsi, je n'ai trouvé la vérité chez aucun des deux réformateurs auprès desquels je l'ai cherchée.
Ayant acquis quelques loisirs, je m'empressai de retourner, en 1876, à mes études favorites. Je pris le parti de voir par moi-même. Je visitai, en plusieurs voyages, Tancien monde depuis le cap Nord jusqu'au désert d'Arabie, et le nouveau monde, de New-York à San-Francisco. Je séjournai deux ans en Angleterre, plus d'une année aux États-Unis, trois hivers en Italie, plusieurs mois en Suisse et en Hollande. Procédant comme Descartes, je mis de côté toutes mes idées anciennes; j'oubliai les livres que j'avais lus et je n'en lus pas de nouveaux. Je résistai même, en parcourant les États-Unis, à la tentation bien légitime de relire la Démocratie en Amérique^ de Tocqueville. Je voulais n'être influencé que par les faits.
J'ai publié dans quelques ouvrages une partie des observations que j'ai recueillies. J'espère avoir mis en lumière un certain nombre de faits, ignorés ou mal connus en France, et avoir apporté pour d'autres des confirmations utiles. J'ai eu ainsi la bonne fortune d'entrer en relations avec quelques hommes éclairés qui forment l'avant-garde du parti libéral, et qui, je le crois bien, deviendront, à un moment donné, une ressource suprême pour notre pays.
Il se produit actuellement dans nos villes, et même au
(1) Chap. XXXV.
gein de nos campagnes, un mouvement marqué dans le sens que nous désirons. Toutefois le désordre et la confusion régnent encore au plus haut degré dans les idées politiques. Si nous nous approchons du but, c*est par une série d'avancements et de reculs alternatifs; la courbe du progrès offre chez nous des rebroussements nombreux.
La marche ne peut-elle être à la fois plus rapide et plus sfire? Ëst-il impossible d'éviter ces mouvements rétrogrades qui deviennent souvent gros de dangers ?
C'est ainsi que je suis conduit à me poser le même problème qu'au début de ma carrière. Je vais essayer d'en exposer une solution plus précise et plus complète que celle que je pressentais alors.
Pour faire un tel exposé, j'ai pensé que mes études et mes observations antérieures ne me suffisaient pas. Je me suis donc rendu, en juillet 1884, en Angleterre, et, au mois d'août, en Suisse, afin de contrôler tout spécialement, auprès de quelques hommes d'un savoir éminent et d'un sens droit, les bases de la solution nouvelle à laquelle je suis parvenu.
Cette double enquête me permet de retracer sous leur vrai jour des détails importants. Je considère la méthode comme le fondement de la politique, surtout chez nous, surtout à notre époque ; c'est à mon avis la question devant laquelle toutes les autres s'effacent, auprès de laquelle les discussions les plus solennelles n'ont qu'un intérêt passager. Or, la méthode s'appuie sur des faits. J'ai donc tenu à ce qu'aucune erreur de fait ne se glissât dans ces pages. En ce qui concerne mes enquêtes^ je crois pouvoir garantir une complète exactitude ; je ne redoute pas les dénégations de mes compatriotes; je ne crains pas même les objections des Américains, des Anglais ou des Suisses.
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Je ne me bornerai pas à Texpesé des faits observés ; j'entrerai dans quelques développements scientifiques. Ils paraîtront oiseux aux amateurs de solutions faciles ; je les considère comme nécessaires. La politique est inséparable de la science ; elle est liée étroitement à l'ensemble des opinions et des croyances d'un peuple, dont la science redresse constamment les écarts. Faire de la politique comme si son domaine était isolé et indépendant, c'est se vouer à ce travail de Pénélope qui dure chez nous depuis cent ans^ qui durera longtemps encore.
Ceux-là se tromperaient, qui croiraient trouver en cet ouvrage les solutions de la plupart des problèmes sociaux et politiques agités de notre temps. Ces solutions formeront le corps de la sociologie, quand cette science sera fondée ; tout ce qu'on peut faire aujourd'hui, c'est d'établir et d'exposer la méthode qui y conduira.
Gomme la nature entière, comme les êtres de notre monde, comme nos idées, la méthode a subi une évolution. Ce livre le montre et marque le dernier terme de cette évolution pour la science politique.
Pour comprendre ma théorie, pour adopter mes conclusions, je ne compte pas d'abord sur les pouvoirs publics. Ce n'est pas même au parlement que je m'adresse, car ce n'est pas de lui qu'on peut attendre l'initiative des grandes réformes ; il est rarement capable de les vouloir, presque toujours inhabile à les établir. On peut dire aux membres d'une chambre : a Vous êtes des sages » ; il est plus facile d'accepter un tel hommage que de le mériter.
Je m'adresse aux hommes qui pensent et qui pensent par eux-mêmes, à ceux-là surtout qui sont susceptibles de ressentir pour les questions politiques ce noble enthousiasme qui enflamme si fort les sincères amants de la science.
Quant à ceux que la passion du vrai ne transporte pas, je fais appel à leur intérêt ; je les crois assez intelligents pour comprendre qu'en matière de gouvernement, il n'y a pas d'erreur purement théorique, et que toute bévue est payée par le contribuable en beaux deniers.
Mon ambition est modeste. Aux uns et aux autres je veux seulement montrer l'entrée un peu cachée de la carrière et leur dire ensuite : Entrez-y et travaillez-y de vos bras.