CHAPITRE I
d'où vient la confusion qui règne dans les idées en politique.
PROBLÈME QUE S*EST POSÉ l'aUTEUR.
Il y a déjà longtemps, à ma sortie de l'École des mines, où je venais de terminer mes premières études scientifiques, je me posai la question suivante :
Pourquoi les savants sont -ils généralement d'accord entre eux et pourquoi les politiques ne le sont-ils pas? Quand les premiers sont encore divisés sur la solution d'un problème, ils ont la certitude que leurs discussions et leurs recherches les conduiront à une entente; pour* quoi les seconds gardent-ils leurs opinions respectives avec la ferme conviction qu'elles ne pourront se concilier jamais? Les savants poursuivent leurs travaux avec une noble ardeur, que soutient la foi et que stimule Tespérance ; ils cherchent avec passion la vérité, et ils savent que, lorsqu'ils l'auront découverte, elle sera tôt ou tard acceptée polit, expér, 1
s LA MÉTHODE.
par tous. Pourquoi les politiques ne possèdent-ils ni cette même espérance ni cette même foi?
La question était plus facile à poser qu'à résoudre. La réponse qui me vint à Tesprit fut celle-ci : Si les politiques ne réussissent pas comme les savants, c'est qu'ils n'emploient pas la même méthode pour découvrir et pour démontrer la vérité.
La méthode scientifique est-elle applicable au gouvernement des sociétés? Comment peut se réaliser une telle application, en quoi consiste-t-elle? Je l'ignorais, et je ne pouvais le rechercher à cette époque avec la persévérance et l'érudition qu'exige une semblable étude. Mais d'autres le recherchaient peut-être ; je pourrais donc apprendre auprès d'eux ce que je désirais savoir. J'étais assez nouveau à Paris ; je m'informai.
Auguste Comte venait de mourir. J'entrai en relations avec quelques-uns de ses disciples, et bientôt je les connus tous. Ils m'initièrent à la doctrine de leur maître, de leur maître illustre^ pour employer l'expression dont se servait Michelet en me parlant de lui. La conception philosophique d'Auguste Comte répondait aux préoccupations de mon esprit. Je lus avidement tous ses ouvrages, y compris la Synthèse subjective, publiée peu de mois avant sa mort. Une telle lecture n'était pas toujours sans difficulté ; souvent elle manquait d*attrait. M. Thiers ne craignait pas d'appeler l'économie politique une littérature ennuyeuse ; qu'eût-il dit des livres de Comte, s'il les avait seulement parcourus ?
Quant à moi, des défauts de style n'étaient pas faits pour m'arrêter dans les dispositions d'esprit où je me trouvais alors. La Révolution de 1848 avait avorté. Ayant VU l'impuissance parlementaire aboutir au coup d'Ëtat de
LE DÉSACCORD DANS LES IDÉES. Jl
décembre, je ressentais ce découragement amer, manifesté par Augustin Thierry quand les événements lui prouvèrent que la royauté rajeunie de 1830 n*était pas la forme définitive de gouvernement. Dans les débats de nos deux dernières assemblées, j'avais constaté, aussi bien par les discours des orateurs d*école que par ceux des tribuns populaires, combien les théories politiques se réduisaient à de purs exercices de langage.
J'avais assez des mots ; le fondateur du positivisme offrait des idées dignes de fixer ^'attention de tous les penseurs. Il établissait avec une grande précision que la politique est une science; que, loin d*être le fruit du hasard, l'évolution de rhumanité est soumise à des lois ; que, pour découvrir ces lois, il faut bien connaître les conditions d'existence des animaux vivants et Tinfluence des milieux inorganiques, c'est-à-dire être familier avec les principes généraux de toutes les sciences, depuis les mathématiques jusqu'à la biologie.
L'œuvre d'Auguste Comte est fort complexe. Ne me préoccupant que de questions politiques et sociales, je ne m'inquiétai guère de la création religieuse, que j'ai définie ailleurs une féodalité catholique sans dieu (1). L'apologie du coup d'État de 1851, l'admiration pour le tzar Nicolas, un idéal politique, dont l'autocratie spirituelle du sacerdoce, la puissance temporelle des riches, la permanence du prolétariat et la dictature des grandes villes formaient les traits saillants, tout cela était de nature à faire échec à ce qu'il y avait de vraiment élevé dans la conception philosophique du maître.
Les solutions positivistes n'ont point abouti, quoi qu'en ait prétendu un de leurs plus fervents adeptes, M. Har-
(1) Le Programme de la démocratie^ § 14*
rison, dans une conférence faite à Londres, au Newton Hall; elles ne pouvaient aboutir d'ailleurs. Leur principal mérite a été de produire; surtout chez les Anglais, un mou« vement d'idées plus fécond par les controverses qu'il a suggérées que par les convictions quMla fait naître.
Auguste Comte, qui réclamait avec raison pour la sociologie l'emploi rigoureux de la méthode scientifique, a péché par la méthode; j'expliquerai comment, dans la suite de cet ouvrage (1). Ce fait m'apparut fort clairement durant un premier séjour de huit mois que je fis en Angleterre en 1862.
Mes études se portèrent alors d'un autre côté. J'avais eu pour professeur, à l'Ecole des mines de Paris, M. F. Le Play, sans conserver de rapports avec lui. Un ami commun lui fit lire, en 1860, quelques pages dans lesquelles je réclamais pour le père de famille la liberté de tester. C'était la question favorite de Le Play ; il était l'homme de France la connaissant le mieux et nos lois de succession n'avaient pas de plus ardent adversaire. Il me fit appeler ; nous entrâmes en relations suivies. La philosophie de Comte faisait souvent l'objet de nos entretiens. Lui aussi voulait fonder la politique sur la science; l'observation comparée des peuples européens était le point de départ d'une doctrine encore inachevée.
La méthode était assez bonne ; elle était préférable sous plus d'un rapport à celle d'après laquelle Auguste Comte avait échafaudé son système. A Londres^ où nous étions ensemble, Le Play me fit toucher du doigt les erreurs énormes de ce dernier au point de vue politique et social.
En dépit d'un immense travail dans lequel se sont usées
\\) Chap. XXXIV,