‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 22 sur 146 · L'OBSERVATION EN POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'OBSERVATION EN POLITIQUE

l*heure de la sociologie et de la morale scientifiques n'avait pas encore sonné.

Desc^rtes est un des maîtres de la méthode d'observation ; il en comprenait bien la valeur. Quelqu'un lui demandant un jour à voir ses livres : « Yoilà ma bibliothèque, » répondit-il en montrant le corps d'un veau qu'il avait disséqué. « J'étudie en ce moment la chimie et l'anatomie, écrit-il en 1630, et j'apprends chaque jour quelque chose que je ne pourrais trouver dans les livres. »

Nous sommes en politique bien loin de la méthode de Bacon et de Descartes, comme l'exprime M. Raoul Prary en termes fort justes :

« La méthode scolastique prend pour le point de départ de la science la détermination des principes qui en sont le point d'arrivée selon la méthode moderne. Or, il paraît que la politique, même quand elle s'arroge l'épithète de scientifique, en est encore à la scolastique et au moyen âge. Vous vous croyez des hommes de progrès, vous vous traînez sur les pas de saint Thomas d'Aquin. Ce n'est pas baroco et èara/î/î^onqui égaraient nos pères; c'est leur manière de raisonner à contre-sens, de partir de l'inconnu et de l'universel pour arriver au connu et au particulier, de définir les objets avant de les étudier et d'argumenter au lieu d'observer. Vous vous moquez d'eux et vous les copiez. Au lieu de construire la science du gouvernement sur les mêmes bases que les autres sciences, vous en faites

l'École. La Sorbonne et les jésuites firent mettre ses livres à Tindez. Et Pascal a écrit : «Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pu s*empécher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. »

une sorte de théologie myatique avec son évangile, ses pères et ses docteurs. Vous ne vous refusez même pas le plaisir d'excommunier les hérétiques et de chasser de rÉglise quiconque se refuse à embrasser vos dogmes sur la foi de vos conciles... La politique est pour vous affaire de sentiment ou de raisonnement, non d'observation (t). »

Si la méthode déductive favorise, avons-nous dit, la paresse de nos écrivains, généralement peu enclins à voyager comme Descartes ; de nos politiciens^ qu'on ne rencontre* rait pas, comme Tocqueviile, aux États-Unis, au Canada, en Angleterre, en Irlande, en Suisse, en Algérie^ en Allemagne, cette même méthode flatte un faux patriotisme, dont il est facile chez nous d'éveiller le sentiment.

Combien de fois, quand je me plaisais à citer chez quelque nation étrangère des exemples dignes d'être imités ou étudiés pour le moins, combien de fois^ quand je montrais, à Taide de faits indiscutables et indiscutés d'ailleurs, les avantages d'une institution anglaise ou américaine, m'a-t-on dit : a Nous ne sommes ni des Américains ni des Anglais ; ce qui convient à ces peuples ne saurait être bon pour des Français I » N'avons-nous pas entendu

(1) Manuel du démagogue.

Quelle est la conséquence d'une telle méthode? M. Frary l'indique aussi fort bien : « La plupart des hommes sont esclaves de la réalité. Leurs bévues sautent aux yeuz. L'agriculteur qui récolte une faible moisson sur un sol fertile aura beau prouver qu'il connaît à fond la chimie et la botanique, on estimera toujours qu'il n'est qu'un ignorant. Le négociant qui fait faillite ne se réhabilite pas par des phrases et des raisonnements. L'ingénieur qui voit une crue emporter son pont^ Tarchitecte dont la maison s'écroule, perdraient leur temps à déclamer contre la faiblesse des matériaux et la perfidie des éléments. Un général battu conserve malaisément la confiance de son gouvernement. Il est difficile à un médecin d*élargir sa clientèle en tuant ses malades, et ce n'est que dans les procès politiques que les causes perdues grandissent les avocats. »

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