CHAPITRE XXIX
LA POLITIQUE EST UHE SGIENGB.
Nous avons dans les chapitres qui précèdent admis plusieurs fois ce postulat que la politique est une science (1). Cela veut dire que les phénomènes de Tordre social sont régis par des lois naturelles ; qu'il existe entre eux des rapports constants de cause à effet ; que la connaissance de ces rapports permet de prévoir à Tavance leur coexistence ou leur succession ; qu'en un mot, la sociologie peut être assimilée aux sciences physiques.
Pour ce postulat, les démonstralions abondent; nous ne saurions ici les donner complètes, et nous devons renvoyer aux œuvres des hommes émînents, tels que Adam Smith, Auguste Comte, Stuart Mil!, Herbert Spencer, qui ont écrit sur Téconomie politique et sur la sociologie. Quelques explications sont pourtant nécessaires.
(1) A côté de toute science il y a an art. Il en est, à cet égard, en politique comme en physique et en chimie. Le savant recherche les lois de la science pure ; le praticien les prend pour guides dans la science appliquée. La méthode expérimentale est nécessaire à la science et à Vart politiques.
L'homme acquiert de bonne heure Tidéc de causalité; elle lui est révélée par Tassociation ou la succession de deux états de conscience ; les sauvages les plus grossiers la possèdent et y cherchent un guide pour leurs actions. Ce sont ces actions, tant de nous que des autres, qui la font naître. La cause est en ce cas facilement saisissable : car cette cause est notre volonté, ou la volonté de nos semblables^ que l'on considère d'abord comme une puissance arbitraire et indépendante.
Bien des événements s'accomplissent en dehors de nous; ils sont étrangers à notre action. Nous les attribuons alors à une volonté analogue à la nôtre, supérieure pourtant, si ces événements ont une grandeur qui nous étonne ou une inQuence qui nous domine. La vie se répand ainsi dans toute la nature; chaque phénomène a une cause douée des attributs humains, la personnalité, la volonté, l'intelligence, les passions et môme des formes sensibles. C'est le règne de Vanîmisme, de l'anthropomorphisme universel (1).
A mesure que l'homme observe avec plus d'attention le monde eitérieur, les êtres mystérieux s'effacent dans la pénombre pour disparaître ensuite. On remarque que le dieu Mars et la déesse Vénus ne ressemblent pas autant à l'homme qu'on l'avait cru d'abord ; car l'homme ne se lève pas et ne se couche pas chaque jour à une heure déterminée d'avance. On s'aperçoit que ces divinités, dont la mythologie racontait les caprices, manquent tout à fait d'initiatWe dans leurs promenades célestes; ce sont des volontés suprêmes qui paraissent plus esclaves que libres.
Alors surgit une autre notion, celle de la loi. La loi est un symbole que nous créons d'après l'observation de la
(1) Voir le remarqaable ouvrage du doetear Letotirnbau : ta Sociologie,
LÀ POLITIQUK EST UNS SCIENCE. 16f
nature, et au moyen duquel ii nous est possible de préToir un fait par un autre ; ce symbole augmente de précision avec les progrès de la science. La loi indique d'abord un rapport de qualité : tel événement résulte de tel autre ; le premier étant donné, le second se produira à coup sûr, ou, le second s' étant produit, il est certain que le premier a existé. Une observation plus complète conduit à établir les rapports de quantité dans Tespace, dans le temps, dans le degré : on peut prévoir, par exemple, à quelques secondes près, qu'une éclipse aura lieu dans cent ans à un moment donné, qu'elle sera visible en tel endroit, totale ou partielle.
On racoute qu'une éclipse annoncée par Thaïes arrêta le combat entre les Lydiens et les Mèdes. L'éclipsé prédite par les astronomes modernes est regardée comme un simple phénomène physique, dont on calcule l'heure et l'intensité, sans crainte d'être accusé de blasphème — comme le fut Anaiagore pour avoir dépersonnifié Hélios — et avec la conviction que l'astronomie « n'appartient pas, comme le croyait Socrate, à la classe des phénomènes divins où la recherche humaine est insensée, inutile et impie » (1).
La loi chasse donc l'animisme des sociétés planétaires ; le monde terrestre ne lui reste-t>il pas ? La foudre, dont l'apparition est si indéterminée, est-elle autre chose que le froncement du sourcil de Jupiter, l'édair de la colère de Jahwé I Ne semble-t-il pas qu'il existe une analogie complète entre cette manifestation intermittente, imprévue, et le caprice d'une volonté toute>puissante? Ciombien de bonnes gens font encore le signe de la croix quand le ton«
(1) Grote, fîistory of Greece^ voU I, p. 498.
nerre gronde! Hélas I le dieu est chassé de la physique, comme il Ta été de Tastronomie : nous connaissons les lois de la foudre. La foudre est notre humble servante ; nous la dirigeons à notre gré ; nous la manipulons dans nos laboratoires ; nous la pesons dans nos balances ; nous la transformons, selon notre bon plaisir, en lumière, en chaleur, en mouvement.
Mais au contact des corps, dans leurs combinaisons et leurs décompositions réciproques, que d'actions mystérieuses s'accomplissent ! Yan Helmont ne fut-il pas accusé de collaborer avec le diable 7 Â partir de Lavoisier, l'alchimie a fait place définitivement à la chimie, qui réalise ses créations et ses métamorphoses, en vertu de lois naturelles, et sans plus invoquer ni le dieu d'en haut, ni le dieu d*en bas.
Restent la physiologie, la médecine. Ici les relations de cause à effet sont encore moins commodes à discerner. Aussi combien de temps les malades, les médecins euxmêmes, ont-ils jugé que la propitiation divine était indispensable pour la guérison ? Et faut-il pour en trouver des preuves remonter bien loin dans le passé? Non, sans doute : chaque jour des écloppés se rendent à Lourdes et expliquent pourquoi ils n'en reviennent pas guéris ; il y a quelques mois, on brûlait de l'encens à Naples aux pieds de saint Janvier, et le choléra sévissait de plus belle (i); en ce moment les processions se multiplient dans le midi de l'Espagne et les tremblements de terre continuent. Parmi les sciences réputées positives, la biologie sert
(1) Le peuple gratte les madones qui sont placées dans les rues et que Tautorité avait fait recouvrir d'un enduit en 1866. On allume des cierges auprès d'elles, on s'agenouille à leurs pieds et on chante des litanies. De longues processions vont d'une madone à Tautre. (Lettre de Naples, 10 septembre 1884.)
LA POLITIQUE EST UNE SGIExNCE. 269
encore d*asile aux explications surnaturelles. "V animisme de Stahl et le vitalisme de Barthez trouvent des défenseurs (1) ; la fixité des espèces constitue presque un dogme religieyx et le transformisme une hérésie. Mais Theure approche où tous les vrais savants diront avec Claude Bernard : a Aujourd'hui la physiolpgie devient une science exacte ; elle doit se dégager des idées philosophiques et théologiques qui pendant longtemps s'y sont trouvées mêlées. On n'a pas plus à demander à un physiologiste s'il est spiritualiste ou matérialiste qu'à un mathématicien, à un physicien ou à un chimiste (2). »
Lorsqu'on sort du domaine de la nature inorganique et organique pour entrer dans celui que Spencer appelle superorganique et qui comprend la vie sociale, oh ! alors, l'anthropomorphisme surgit de tous côtés, et la notion de loi devient de plus en plus confuse, de moins en moins comprise.
Il existe à cela plusieurs raisons.
Les phénomènes sociaux sont plus complexes que tous autres ; les circonstances qui les entourent sont fort nombreuses et les relations de causalité y demeurent longtemps cachées. Dès lors l'explication la plus simple, celle qui n'explique rien, mais qui dispense d'efforts, reste en faveur pour ces phénomènes, comme elle a commencé à l'être
(1) D'après Stahl, une âme sensible et agissante accompUrail toutes les fonctions de la vie : nutrition, respiration, circulation, génération, etc. (Voir Theoria medica vera, Halle, 4708.) — D'après Barthez, chancelier de Tuniversité de Montpellier an siècle dernier, l'agrégat humain comprendrait : !<> le corps, matériel et destructible ; 2o l'âme, immatérielle et immortelle, douée de pensée et de volonté; S» le principe vital, immatériel, mais périssable, analogue à la chaleur et à l'électricité.
(2) Leçons sur les phénomènes de la vie^ p. 45.
t70 LA MÉTHODE 8'APPUIE SUR LA SCIENCE.
pour ceux de raslronomie et de la physique ; Thomme^st naturellement paresseux et fétichiste. Les stoïciens disaient: les planètes circulent dans l'espace et une âme les conduit; a rhomme s*agtte et Dieu le mène », écriyait Féne- Ion (i). C'est fort commode et beaucoup s'en tiennent là. Les plus ayisés prennent pourtant des précautions. Guillaume iuToque le dieu des armées dans les mêmes termes que Napoléon III; mais Guillaume était prêt pour la guerre, et il bat Napoléon qui ne Tétait pas.
Les phénomènes de la politique sont considérés souvent comme d'un ordre tout spécial, d'une nature particulière. Le monde moral et le monde matériel, dit-on, ne se ressemblent en rien ; on peut bien admettre des lois sociales, mais à la condition de leur attribuer une essence différente de celle des lois phpiques, d'en chercher les origines ailleurs que dans l'observation et dans l'expérience. Aux yeux de Le Play, le Décalogue suffit pour diriger le monde, pour tout expliquer et pour tout prévoir. Le Play a étudié avec succès la question du testament ; il n'en a certainement pas trouvé la solution dans le Décalogue (2). Ne sait-on pas que le même abîme, dont on se plaît à creuser la limite entre la sociologie et les autres sciences, a été longtemps admis entre les végétaux et les animaux, en dernier ressort- entre le monde organique et le monde minéral, et cela avec les mêmes apparences de raison? Celui-ci a été comblé; on s'étonnera un jour que le premier ait pu être un obstacle. De même que les phénomènes de la vie se trouvent liés à des conditions physico-chimiques, qui les permettent quand elles sont réalisées, qui les empêchent quand elles font défaut ; de
(1) Ce mot est souvent attribaé à Bossnet.
(2) Cbap. XXXV.
môme les phénomènes de la société sont liés aux phénomènes de la vie.
(( C'est le déterminisme absolu ; il exprime que le monde psychique ne se passe point du monde physico-chimique, et c'est là un fait d'expérience toujours vérifié. Les phénomènes de Tâme pour se manifester ont besoin de condi* tions matérielles exactement déterminées ; c'est pour cela qu'ils apparaissent toujours de la même façon suivant des lois, et non arbitrairement ou capricieusement au hasard d'une spontanéité sans règles (1). )»
Cette citation nous conduit à l'objection la plus forte contre la science sociale, nous voulons parler du libre arbitre. Si la volonté individuelle est indépendante et capricieuse, comment admettre que la réunion de ces volontés obéisse à des lois ? Ceux qui pensent de la sorte sont rarement d'accord avec, eux-mêmes. Ainsi, ils n'hésitent pas à tirer des inductions de l'histoire^ à hasarder des prévisions en politique; ils affirment que tel événement a produit tel autre et que telle mesure aura telle conséquence. Si les prévisions n'ont pas touj'ours une grande valeur, ce n'est pas que la matière y échappe ; c'est que, pour prévoir, il faut savoir, et que l'on ne sait pas.
Le Juré n'agit pas autrement que le politique lorsqu'il recherche les circonstances qui ont déterminé un crime avoué, et qu'il acquitte le prévenu, soit parce que les motifs auxquels il a cédé j'ustifient son acte, soit parce que son état mental l'a empêché de peser aucuns motifs.
Tout acte est déterminé ; le libre arbitre n'est qu'un mot. Je vous mets au défi, ami lecteur, de tuer votre mère ou votre enfant, de me voler mon portefeuille, comme je
(1) Claude Bernard, les Phénomènes de la vie, p. 60.
VOUS mets au défi de douter que la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits. Oseriez-vous prétendre que vous agissez sans motif? Diriez-Yous avec Féne- Ion : « Je ne connais d'autre raison de mon vouloir que mon vouloir même ? » Sans doute certaines gens sont dans ce cas : ce sont les fous, et vous seriez fâché de passer pour tel.
Vous serez peut-être plus circonspect (i). Tout en reconnaissant que l'hérédité, le climat, les habitudes, les passions, la crainte des lois sont des motifs capables d'influencer la décision, vous déclarerez qu'ils sont insuffisauts à la produire ; vous direz qu'ils limitent le libre arbitre, mais qu'ils ne le suppriment pas.
Votre argumentation n'en sera pas meilleure, car de trois choses l'une :
Ou bien, la volonté est toujours déterminée par les motifs les plus forts^ et^ en ce cas, le Hbre arbitre n'est plus qu'un souverain constitutionnel qui règne et ne gouverne pas, c'est-à-dire une de ces fictions qui plaisent aux politiques, mais que les savants n'ont pas encore rencontrée dans l'univers.
Ou bien, vous supposerez que le libre arbitre peut toujours résister aux motifs les plus forts, et c'est alors comme si ces motifs n'existaient pas. Qu'est-ce, en efiPet, que ce poids que Ton peut, selon son bon plaisir, jeter dans la balance, et qui est égal à 1 000 aussi bien qu'égal ai? Le plateau penchera nécessdrement de son côté, comme si dans l'autre plateau il n'y avait rien.
Ou bien enfin, certaines actions seraient déterminées, d'autres ne le seraient pas. « Nos actions auraient des
(1) J'emprunte cette argumentation à Top uscule de M. Georges Renard: Lhomme est-il libre? dans lequel la question du libre arbitre est discutée sous tous ses aspects avec une grande netteté.
motifs chaque fois qu'elles ont un objet important; eiles pourraient n'en pas avoir dès qu'elles perdent toute gravité. Voyez ce qui s'ensuit. Si notre liberté consiste à agir sans motif, vous seriez libre quand vous n'auriez aucun avantage à l'être; vous ne le seriez plus dès que la chose pourrait en valoir la peine. Le beau privilège, n'est-ce pas, qu'une pareille liberté ? Et comme il y a de quoi vanter le magnifique cadeau que vous faites aux hommes (1 ) ? »
La statistique nous montre d'ailleurs comment nos actes, les plus indépendants en apparence^ sont soumis à des lois. On sait d'avance, à quelques unités près, combien de meurtres et de vols se commettront en France chaque année ; combien il y aura de banqueroutes ; dans quelle proportion y naîtront les enfants naturels; en quelle saison on s'y mariera le plus. Pourrait*on prédire de semblables résultats, si l'arbitraire y présidait (2) ?
Spinoza a écrit: « Ceux qui s'imaginent qu'ils agissent librement rêvent les yeux ouverts. » Et lord Lytton a soutenu d'une façon humoristique la même thèse dans les lignes suivantes : « Mon cher Néron, dit-il en s'adressant à son chien, c'est bien le plus impudent mensonge qu'on ait jamais inventé que la liberté si préconisée de l'homme. Ainsi, me voilà, moi, né Anglais libre, citoyen du monde, n'ayant pas plus souci, jeme le dis souvent à moi-même, des empereurs que de la canaille, et pourtant je n'ose pas plus
(1) Georges Rbnard, (oc. cit.
(2) La proportion des enfanls naturels a été, depuis un demiiiède, de 7^5 pour 100.— « Les mois qui voient le plus de mariages sont : février d'abord, puis novembre, puis avril, janvier et juin. » (A. de Foville). — • Dans les trois années 1882, 1883, 1884, les assassinats varient entre 199 et 234 ; les infanticides, entre 170 et 191 ; les meurtres, entre 178 et 191 ; les attentats à la pudeur, entre 783 et 847 ; les vols simples, entre 85 415 et 36 459; les escro' queries, entre 3 281 et 3 484; les coups et blessures volontaires^ entre 20 014 et 21 744. {Note de la 2« Mlion )
POLIT. EXPÉR. 18
274 LA MÉTHODE S*APPOIE SUH LA SCIENCE.
fdmer un cigare dans le parc, à six heures et demie quand tout le inonde est dehors, que je n'oserais filouter le lordchancelier ou donner une pichenette sur le nez de Tarcbevéque de Ganterbury I Cependant aucune loi anglaise ne m'interdit mon cigare, Néron ; ce qui est légal à huit heures et demie n est sans doute pas un crime à six heures et demie. La constitution dit à Thomme : Tu es libre; voilà ce que j'appelle mentir comme un arracheur de dents (4). »
Non, le libre arbitre n'est pas plus sérieux que le fatalisme. Il n'est pas vrai que notre conduite nous soit imposée par une puissance supérieure, par un destin dont nous serions esclaves ; il n'est pas vrai davantage que notre volonté soit complètement indépendante, que nos actes soient arbitraires.
Entre le fatalisme et le libre arbitre le déterminisme gardera la place que toutes les sciences lui ont faite et que de vaines déclamations ne lui éteront pas. L'homme n'est donc pas libre? objectera-t-on. Oui, l'homme est libre. Il n'est pas libre de vouloir sans motif, mais il est libre d'agir suivant sa volonté quand une contrainte extérieure ne pèse pas sur lui. S'il n'est pas violemment entravé dans l'exercice de ses facultés, il est libre d'évoluer suivant les lois de sa nature. Il est hbre comme les astres qui .se meuvent dans l'espace élliéré, d'après la loi de la gravitation universelle ; il est libre comme l'arbre qui se développe au grand air des montagnes, en obéissant aux lois de la vie. Quand on amène un accusé devant les jurés, ceux-ci pensent qu'il éiait libre de peser les motifs de son crime, mais ils sentent qu'il n'était pas libre de ue pas
(1) My Novelj chap. xxii.
LA POLITIQUfi EST UNE SCIEJ4CE. 275
céder aux plus puissaats. Il peut être issu de parents assassins dont le moule a formé son cerveau ; il peut avoir été jeté sur le pavé des rues, parce qu'une fille séduite ne peut rien réclamer au père de son enfant, et parce que le monde la console par ses mépris de riudifférence de la loi (1);
(I) Je dois expliquer cette phrase. Je suis loin de considérer la séductioQ comme un délit ; je veux seulement que la maternité puisse être, en certains cas, regardée comme un dommage. La loi n'a pas à intervenir dans les rapports des sexes ; elle n'a pas à demander au père de Tenfaot nabirel de lui donner son nom ou d'épouser la mère. Elle a seulement à faire bénéficier la fille rendue mère de l'article 1382 du Code civil, parce que, même dans les espèces animales, on voit le mâle seconder la femelle dans la nourriture des petits, et parce que la société humaine a le droit de se défendre contre les charges que lui apportent les enfants abandonnés.
Je n'adopte donc pas les conclusions de M. Alexandre Dumas fils dans sa brochure intitulée : la Recherche de la paternité. Son projet de loi est tout simplement draconien. La méthode expérimentale fera connaître sûrement les modifications à introduire dans notre code à cet égard ; l'indication en est déjà fournie par la législation et la jurisprudence anglaises.
En Angleterre, si la mère de Tenfant naturel ne possède pas les ressources suffisantes pour subvenir à la subsistance de son enfant, elle peut forcer le vrai père à lui venir en aide jusqu'à ce que l'enfant ait atteint l'âge de treize ans (Umite que le juge de paix peut reculer jusqu'à seize ans). La preuve de la paternité s'établit à l'aide des documents écrits et des témoignages. Dans la pratique, les tribunaux anglais condamnent invariablement le père, quelle que soit sa position, à payer 5 shillings par semaine, environ 1 franc par jour, pour l'entretien de l'enfant. Cette redevance est trop faible pour exciter au chantage, suffisante pour ôter un prétexte à ravortemeut et à l'infanticide. Le nombre des procès en recherche de paternité est fort limité de l'autre côté du détroit; le père aime mieux payer une modique pension que d'être cité en justice.
M. Alexandre Dumas dépeint en termes fort justes les inconvénients du régime actuel, et critique avec beaucoup de verve la
il peut avoir eu faim, parce que souvent les forts n'ont pas pitié des faibles. Et, s'il est condamné, ce ne devra pas être parce que la société a conservé la coutume du talion; ce ne devra pas être par esprit de vengeance, mais pour une raison plus haute, en faveur du déterminisme luimême. Chez le coupable, comme chez ceux qui seraient tentés de Ti miter, le châtiment comptera dans l'avenir pour un motif de plus. S'il se retrouve jamais dans des circonstances analogues à celles qui ont enfanté son crime, lorsque de nouveau les cellules de son cerveau tiendront conseil, il y aura une cellule de plus qui entrera en éréthisme, et dont la voix déterminera peut-être une décision contraire à la première.
11 suffît de comprendre l'acte psychique, tel que l'explique la physiologie moderne, pourvoir que le libre arbitre n'y occupe aucune place.
A la surface des circonvolutions du cerveau existent des cellules de 2 à 3 centièmes de millimètre dont l'ensemble est appelé Vécorce grise. Ces cellules sont en rapport avec des fibres nerveuses de substance blanche : les unes, les fibres sensitives^ transmettent, de la périphérie au centre, les excitations du monde extérieur; les autres, les fibres motrices, portent aux muscles les vibrations émanées des cellules corticales.
Les cellules grises jouissent d'une double propriété : d'une part, elles sont excitées par les impressions qu'elles reçoivent; d'autre part, elles emmagasinent, elles couser-
routiue de nos légistes. Il flagelle notamment avec une ironie fort acérée un arrêt de M. Sénart, président de la quatrième chambre de la Cour de Paris* Heureusement pour les filles séduites et abandonnées, ce président a donné sa démission après Tépuration de la magistrature.
vent comme en un moule la sensation éprouvée. On a com< paré cette seconde propriété à celle de la plaque de coUodion qui conserve Tempreinte des ondes lumineuses, à celle des substances phosphorescentes qui emmagasinent la lumière. Se méfiant à bon droit des analogies, M. Th. Ribot appelle simplement résidu ce quelque chose qui survit à nos perceptions. « L'idée chassée de la conscience n'est pas détruite, mais simplement transformée; au lieu d'être une idée présente, elle devient un résidu représen* tant une certaine tendance de Tesprit, laquelle est exactement proportionnée en force à Ténergie de Tidée originelle... L'oubli tient à ce que Fidée d'une chose se met en équilibre avec les autres^ et la réminiscence à ce que l'idée sort de l'état d'équilibre pour passer à celui de mouvement. Aucune idée ne se perd, et toute opération de l'esprit^ en vertu de laquelle une idée latente passe à l'état actif, est un état de réminiscence (I).
Les cellules sont reliées entre elles par des fibres nerveuses qui, pareilles à autant de fils électriques, les mettent en communication rapide. L'excitation apportée par un nerf sensitif à une cellule ébranle ainsi les cellules du voisinage et en réveille les sensations ; elle peut même, si elle est assez forte, faire vibrer des cellules fort distantes, revivifier des impressions assez éloignées de la sensation actuelle, ressusciter des souvenirs éteints depuis longtemps.
Dans le creuset cérébral la sensation subit une élaboration encore mal connue, sur laquelle on ne possède que quelques données et que le docteur Luys comprend de la façon suivante (2). L'écorce grise est composée de plusieurs couches superposées, comme des strates géologi-
(1) Th. RiBOT, Étude piyehologique sur VhérédUé,
(2) D' Luys, le Cerveau. La théorie de ce physiologiste est par*
ques ; le nerf sensitif commanique son ébranlement aux cellules superficielles^ analogues par leur Tolume aux cellules sensitives de la moelle épinière; cet ébranlement est transmis aux strates sous-jacentes, dont les cellules, plus grosses que les cellules superficielles, seraient les cellules pensantes. C'est dans leur sein que s'établissent les comparaisons entre les divers actes de conscience, que naissent les idées, que se formulent les décisions. Ces décisions, c'est-à-dire les mouvements moléculaires qui y correspondent, descendent dans les couches les plus profondes de la substance corticale, dont les cellules encore plus volumineuses sont analogues aux cellules motrices de la moelle, et d'où les volitions sont portées par les fibres motrices au tissu musculaire (1).
Quoi qu'il en soit de cette séduisante théorie, aucun physiologiste sérieux ne doute plus que l'acte psychique soit dû au travail des cellules cérébrales. Des expériences nombreuses ont constaté que l'activité de la pensée coïncide avec la turgescence, avec l'élévation de température de telle ou telle portion du cerveau, avec une oxydation de sa substance révélée par l'élimination d'une plus g>-ande quantité de phosphates. En résumé, les savants modernes s'accordent pour représenter l'acte psychique par le schéma suivant : un nerf afférent de la sensation, nne cellule pensante, un nerf efférent de la volonté.
Les moins hardis vont même plus loin : ils admettent
faitement résumée par te docteur Letourneau, dans son excellent traité de Biologie.
(1) aCbez rhomiDejil faut évaluer à plusieurs milliers le nombre des cellules nerveuses superposées en strates dans un millimètre carré de substance corticale cérébrale, et le nombre de ces strates est plus grand à la partie antérieure du cerveau, dans les lobes frontaux, qui semblent être le quartier générât de rintelligenee. » (Lrtournbau^ Biologie, p. 457.)
les localis^ations cérébrales, qui ne sont autre chose que la division physiologique du travail appliquée au cerveau. a L'ensemble des circonvolutions, écrit Broca, ne constitue pas un seul organe, mais plusieurs organes ou plusieurs groupes d'organes, et il y a dans le cerveau de grandes régions distinctes correspondant aux grandes régions de Tesprit. )>
Broca a délimité une de ces régions : il résulte d'observations et d'expériences qu'on ne conteste plus que la fa* culte du langage articulé serait localisée dans la troisiètue circonvolution frontale du côté gauche.
D'autres physiologistes ont essayé de localiser les centres psycho-moteurs. Les expériences de Fritscb, Hitzig, Ferrier, Garville, Duret, que Brown-Séquard complète plus qu'il ne les contredit, ont montré qu'au-dessous de certaines parties de l'écorce grise, dans le voisinage du sillon de Rolando, se trouvent des faisceaux blancs assez nettement circonscrits, dont l'excitation provoque des mouvements dans telle partie du corps, dans tel groupe de muscles. Guidé par la pathologie, Charcot place dans la même province du cerveau les zones corticales dont les lésions produisent les convulsions des membres (1).
Lorsque les mêmes impressions ont été souvent répétées, le circuit cérébral, depuis la sensation jusqu'à la volition, est parcouru plus rapidement; on dirait d'uu fleuve qui s'écoule sans obstacle dans un lit préparé d'avance. Les cellules pensantes ne retiennent pas les vibrations; il en résulte des actes qui paraissent automatiques. On les appelle généralement actions réflexes (2). L'action réflexe est le produit de l'habitude : nous saluons
{i) Voir î*artîcle de Mathias Dttval intitiilê Nerfs y dans !e Dictionnairt de médecine publié par J.-B. Baillière. (2) Le vrai nom serait actions réflexes inconsci entes; car tous
nos connaissances machinalement; nous levons machinalement le hras en présence d*une menace. Beaucoup de nos jugements sont des réflexes; nous nous écrions maintes fois, sans presque en avoir conscience : c'est beau ! ou : c*est odieux I c'est vrai ! ou : c'est faux I Ces jugements, les cellules d'une certaine tribu sont accoutumées à les former, et, si nous n'y mettons ordre, si nous n'appelons pas au conseil les cellules d'une autre région, si la délibération n'est pas prolongée, les mêmes opinions se répètent sans cesse ; c'est le préjugé, c'est la routine. L'acte de la décision est clairement indiqué par les ligne» qui précèdent, et l'on ne voit pas le rôle qu'y jouerait le libre arbitre. La volonté des métaphysiciens est immatérielle et illimitée, tandis que les cellules du cerveau sont limitées et matérielles ; comment pourraientelles concourir ensemble à un même travail? Si l'effort de la substance grise est toujours supérieur à celui de cette volonté sans couleur, celle-ci est inutile ; s'il est moins puissant, il faut chercher au cerveau une autre fonction que les métaphysiciens ne lui trouveront pas.
L'acte psychique est susceptible d'analyse ; voici comment nous en tracerions le tableau :
Les cellules pensantes ont à élaborer, d'après une sensation donnée^ la volition à intervenir. Elles tiennent conseil ; chacune d'elles a une voix. Ici les minorités ne sont point écrasées ; c'est l'agora athénienne dans laquelle les avis s'expriment en liberté.
Il se peut que deux cas se présentent.
Ou bien, le nombre des cellules appelées à témoigner est en rapport avec les circonstances du phénomène ; toutes
les actes sont des réflexes : le rayon incident, c'est la sensation, le miroir est la cellule, la volition est le rayon réfléchi.
LÀ POLITIQUE EST UNE SCIENCE. fSI
ces circonstances, tous les motifs sont pesés. La délibération est complète, et la décision se trouve déterminée avec rectitude par les motifs les plus puissants.
Ou bien^ le nombre des témoins est insuffisant ; la décision vaudra plus ou moins, suivant que les circonstances seront plus ou moins représentées. C'est pourquoi Thomme spécial, l'érudit^ le praticien, le savant, qui, sur une question donnée, peuvent faire appel à une plus grande quantité d'idées, ont pour se déterminer un champ plus large que celui auquel la question est étrangère, et leur décision a plus de chances d'être la bonne.
Si, dans le premier cas, les cellules intéressées dominent la discussion, notre esprit se conformera à une règle donnée par Auguste Comte, laquelle consiste à construire Fhypothèse la plus simple que comporte Fensemble des documents à représenter.
Dans le second cas, lorsque les documents seront mal connus, insuffisamment réunis, il est probable que des témoins totalement étrangers à la question auront la possibilité d'intervenir. L'effort de la recherche, les opinions d'autrui, la passion, l'intérêt établissent des communications avec des tribus de cellules fort éloignées. Celles-ci ne demandent qu'à vibrer. Sous les incitations diverses qui leur arrivent, elles s'introduisent au congrès, et viennent troubler la délibération des vrais témoins. Alors apparaît la complication des hypothèses, le subjectivisme.
Le subjectivisme est le triomphe des idées emmagasinées depuis longtemps dans notre cerveau, de celles-là surtout qui s'y sont incrustées dans le premier âge, alors que la substance en était plus plastique. Ces idées mères encombrent nos cellules ; elles en disputent l'accès aux idées plus jeunes ; elles le leur ferment parfois. Bien con-
38i LA MÉTHODE S'APPUIE SUR LA SCIENCE.
naître le mécanisme physiologique du jugement permet de se tenir mieux en garde contre leur tyrannique influence. Les religions excellent à produire le subjectiyisme, à Paide des formules qu'elles inculquent en nos cerveaux par le dogme et qu'elles y scellent par le culte.
Un exemple : Vous ayez chez vous un malade et tous n'êtes pas médecin. L'indisposition est légère; les symptômes TOUS en sont familiers ; toqs TaTez tu traiter souvent; vous décidez des mesures à prendre en parfaite connaissance de cause ; tous êtes dans le premier cas. La maladie est graTe ; vous êtes incapable d*en faire un diagnostic sérieux ; encore moins pouvez-vous en prescrire les remèdes ; vous êtes dans le second cas. Le seul parti à prendre pour ne pas vous égarer, c'est d'appeler un médecin. Vous compliquez l'hypothèse, tous entrez dans le subjectivisme, si sur cette maladie inconnue tous hasardez telle ou telle prévision, si vous conseillez tel ou tel médicament^ parce que vous aurez cru reconnaître tel ou tel symptôme, ou encore, si tous essayez de conjurer le mal, à la manière d'un halluciné bouddhiste, en tournant béatement un moulin à prières et en marmottant sans relâche : 0 mi to fou I
Ce sont surtout les solutions subjectives qui maintiennent la croyance au libre arbitre. Ëo nous décidant d'après des motifs totalement étrangers à la question, nous avons Tair de nous décider librement, de ne céder qu'aux suggestions d'une mystérieuse Tolonté.
Ainsi nos actes indiTiduels sont déterminés ; par conséquent, l'ensemble de ces actes Test aussi. L'évolution sociale est donc soumise à des lois. Les connaître constitue le savoir; le pouToir d*y obéir sans contrainte extérieure, c'est la liberté ; dans Tobservance de ces lois fa
moralité réside, et Taptitude à s'y soumettre fait le bonlieur.
La politique est une science. J.-B. Say avait raison d'écrire : « Les lois générales dont se composent les sciences politiques et morales existent en dépit des disputes. Tant mieux pour qui saura découvrir ces lois par des observations judicieuses et multipliées, en montrer la liaison, en déduire les conséquences. Elles dérivent de la nature des choses tout aussi sûrement que les lois du monde physique; on ne les imagine pas, on les trouve : elles gouvernent les gens qui gouvernent les autres, et jamais on ne les viole impunément.
(1) J.-B. Sat, Traité â^ économie politique.
« NoQS pouvons laisser au lecteur le soin de tirer cette conclasion évidente^ qu'il faut renoncer, soit aux idées courantes sur la causalité physique, soit aux idées courantes sur la volonté... S'il n'y a pas de causalit/; naturelle dans les actions des hommes réunis en société, un gouverneroent et une législation sont choses absurdes ! Les conséqaeneeft sociales ne se discutant pas dans un ordre assignable^ on ne peut compter sur aucun effet. D'un autre côié, s'il y a une causabilité naturelle, la combinaison des forces qui produit la combinaison des effets, la produit conformément aux lois de ces forces. Et s'il en est ainsi, il est de notre devoir de faire tous nos efforts pour reconnaître la nature des forces, leurs lois et leur action naturelle et réciproque, » (Herbert Spencbr, Introduction à la science sociale). {Note de la 2« édition.)