LES LOIS DB LA POLITIQUE
vulgaire discerne le bien du mal. Aussi que de contradictions I En Angleterre^ il est illicite, et partant immoral, d'épouser sa nièce ou sa belle-sœur ; le divorce était na* guère immoral en France aux yeux du plus grand nombre; il va cesser de l'être. Le servage et l'esclavage ont trouvé de nos jours des défenseurs ardents parmi les apôtres de la religion et de la loi. Brûler un sorcier ou un hérétique a été souvent une œuvre pie. J'ai vu à New- York pratiquer au grand jour Tavortement, que la loi ne punissait pas.
Gomment se reconnaître parmi tant de moralités diverses ? Et je ne parle que des pays les plus civilisés possédant des codes de lois écrites ; que serait-ce si je comparais entre elles les coutumes, qui sont des lois également, aussi défendables, souvent même plus défendables que les lois artificielles des parlements ? La polygamie est morale en Turquie comme la polyandrie Test au Thibet, comme le concubinage est moral en Chine. Les naturels de la Polynésie ne croiraient pas donner une hospitalité cordiale s'ils n'envoyaient leur femme ou leur fille dans le lit du voyageur. Autrefois, aux Antilles, les créoles avaient coutume d'offrir le soir, à un hôte, une négresse, en même temps que sa chandelle. Les Japonais pauvres louent leurs filles aux maisons de prostitution, sans aucun déshonneur ni pour eux ni pour elles. Dans l'archipel taïtien, Tinfanticide était obligatoire pour tous les membres de l'association religieuse des Aréois. Chez combien de peuples la vendetta était-elle un devoir I Pour l'ancien code germanique, il n'était pas également immoral de tuer tel ou tel homme : le wergeld variait avec le rang de la victime. C'est une immoralité pour une fellah de montrer sa figure, pour une Chinoise de laisser voir son pied ; les femmes russes se baignent toutes nues dans les rivières sans croire
offenser même la décence. Ua bon juif n*oserait mangei du porc, ni un bon musulman boire du vin ; TAustralien qui a mangé de Témou est bourrelé de remords cuisants (i).
Est-ce que la morale est définie ? £^t-ce que la conception qu'on s'en fait ne varie pas de race à race, de peuple à peuple, d'individu à individu ? Un acte est moral, lorsqu'il est conforme aux idées de moralité acceptées par le plus grand nombre; il est immoral, lorsqu'il leur est contraire. Le jour est loin de nous où Ton considérera qu'une seule chose est immorale, Terreur, où Tacle regardé comme immoral sera celui qui reposera sur une fausse interprétation de la nature, celui qui violera les lois réelles des trois milieux dans lesquels nous vivons (2). Ce sera alors le règne de la morale, de la politique scientifiques.
£n attendant, il importe de bien comprendre que les coutumes conservées par la routine, les règles créées par Tempirisme ne sont pas les vraies lois politiques. Ge sont de simples expédients de la vie sociale. Ge ne sont que des hypothèses, trop souvent des complications d'hypotlièses, comme les soixante-dix-neuf cercles de Fracastorio (3), le phlogiston de Stahl (4), la force médicatrice d'Hippocrate, Vaura semtnaiis des prédécesseurs de Spallanzani, l'orchœus faber de Yan Helmont (5), les esprits animaux de Descartes, le principe vital de Barthez.
(1) Voir ta Sociologk du doctear Letourneau. (â) Chap. viu.
(3) Chap. xxviix.
(4) Par ce terme introduit dans la chimie en 1697, Georges- Ernest Stahl désignait un principe impondérable qui était, d'après lui, contenu dans les métaux et les corps combustibles, et qui s'évanouissait par la combustion. C'était encore une âme.
(5) idée placée dans Tœuf et dirigeant l'évolution du germe-