AUGUSTE COMTE
de la vie animale sans les lois de la physique et de la chimie. En développant ces yérités. Comte établissait en même temps que la société ne peut devenir homogène que par la régénération intellectuelle de ses membres. Enfin, il donnait à la science nouvelle un nom nouveau, celui de sociologie^ que les savants ont adopté, et qui restera.
Si Auguste Comte a bien posé le problème, il a eu le grand tort de vouloir le résoudre à lui tout seul. Il s'est mis ainsi en contradiction avec ses propres paroles : « La prétention de construire d*un seul jet en quelques mois, ou même en quelques années, toute l'économie d'un système social, dans son développement intégral et définitif, est une chimère extravagante, et absolument incompatible avec la faiblesse de l'esprit humain (1). »
Non seulement Comte a eu le tort de se laisser aller à une telle prétention, mais il n'a pas même eu le sentiment de la méthode qui conduit aux solutions réelles. Pour lui cette méthode consiste dans l'observation et Texpérience (celle-ci étant seulement l'observation des sociétés anormales), et la vérification se fait en comparant les généralisations tirées de l'histoire à la théorie positive de la nature humaine. C'est ce que Stuart Mill développe en ces termes : « Si une théorie sociale déduite des témoi-> gnages historiques contredit les lois générales de la nature humaine ; si, pour nous servir des exemples de Comte, elle implique dans l'ensemble de l'humanité une inclination très marquée, soit vers le bien, soit vers le mal ; si elle suppose que^ pour la moyenne des hommes, la raison l'emporte sur la passion^ ou les sentiments altruistes sur les instincts personnels, nous pourrons conclure que l'histoire a été mal interprétée et que la théorie est fausse. »
(1) Plan des travauco scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.
Sf6 LA. MÉTHODE ET LES RÉFORMATEURS.
Le YSgoe d'un tel langage ne peut dissimuler rinsuffîsance du procédé. De rexpérience, teHe que nous en avons indiqué le métanisHie dans cet ouvrage, Comte ne s'est douté nullement. Quanta Tofoservation, tout le monde sait qu'il n*arien observé du touL U n'a jamais voyagé; il n'est jamais sorti de nos frontières ; sur les dernières années de sa vie, c'est à peine s'il franchisait la Seine quelques fois dans l'année. Parle-t-il des peuples étrangers, l'on s'aperçoit bien vite qu'il en igitore t«ut ; les erreurs nombreuses commises par lui sur l'Angleterre me sautèrent aux yeux la première fois que je passai la lianche, et me prouvèrent rinanité de sa médiode.
Comte n'a vn qu'à travers Thistoire, et l'histoire, il la connaissait peu ; il ne pouvait d'ailleurs la connaître. On ne la connaît pas encore ; c'est seuiement de son temps qu'un antre secrétaire de Saint-Simon, indiscuté ceiu»*ci, Augustin Thierry, commençait à régénérer le genre historique, en répudiant les traditions de l'histoire classiqae et conventionnelle, telles qu'eil^es étaient entretenues par les Yély et les Anquetil. En voulant comparer les indications tirées de l'histoire avec la théorie positive de la nature humaine. Comte prétendit rapprocher deux termes également inconnus; car la morale est encore, comme la sociologie, le champ de Tempirisme, et ce n'est pas la classification cérébrale, osée à priori par Comte, qui l'en a fait sortir.
Le fondateur du positivisme a ambitionné de construire seul, et en peu d'années, un édifice qui exigera te concours de plusieurs générations d'ouvriers. S'il avait mis en pratique ce qu^il avait enseigné si bien, il aurait limité sa tentative, certain que la découverte des lois sociales exige des connaissances plus complètes qu'il n'en possé-
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daît ioucJiant l'évolution des espèces animales, l'etkoolo- ^ie, la linguistique, Téconoiaie politique, la statistique, rhistoire, résigné enfin à ce que la science la plus complexe de toutes ne fût pas l'oeuvre d'un jour, lorsque des sciences plus simples avaient mis des siècles à se constituer, même en partie.
Ehnbarqué sur un navire qui faisait eau de toutes parts, Comte ne pouviût aborder à la rive inconnue. Il re^ia ses Yoiles; il renonça à la maMeuvK qu'il avait conseillée; il jeta délibérément par^dessus bord le lest qui le maintenait. Fils de parents très catholiques et mathématicien distingué, tlominé à la fois par Tatavisme et par la logique déductive, il en revint à la méthode des mystiques du moyen âge, à la méthode subjective. Édifier uniquement la science à Taide de matériaux objectifs était trop diffidle et trop long. Le vieux procédé des théologiens était là, séduisant et commode ; il le prit, et d'un vigoureux effort de pensée (car sa doctrine est homogène), il refit Tordre politique, social et religieux. U adopta, pour point de dq^art, un postulat, l'amour de l'humanité: vîfnre pour autrui fut la devise du nouveau dogme. Sur cette base, assise par assise, il b&tit tout le reste, base moins réelle et moins solide qu'il n'a supposé, car, avant lui, Jésus avait dit : ' « Aime ton prochain comme toimême ; » le sang des martyrs avait coulé en affirmation de ce principe; les Pères de TÉglise en avaient développé les suites doctrinales ; TiMmas-arKempis en avait écrit la poétique exégèse, et cela n'avait point suffi.
Comte se sent bien à Taise dès que la réalité ne le préoccupe phis. Il affecte mèoM pour elle un véritable dédain. Il se soumet rigoureusement à ce qu'il appelle son hygiène cérébrale; il ne regarde plus ni journaux, ni brochures, ni livres, se détachant de pkn en plus de ee qui l'environne,
vivant exclusivement dans le commerce de quelques disciples dociles, et se bornant à lire chaque jour des versets de Dante ou des pages de Tlmitation de Jésus-Christ.
Voici où le conduit cette hygiène nihiliste. Gall avait émis une idée de génie : la localisation des fonctions du cerveau ; mais sa phrénologie ne tenait pas debout. Comte le sait, et il déclare que chercher à localiser, par l'observation et Texpérience, les facultés de Tâme est une œuvre stérile. Cette œuvre, il Taccomplit alors en une fois par la méthode subjective : il décompose le cerveau en dix-huit fonctions intérieures, et à chacune il assigne sa place.
Pour les autres spéculations il en est de même : Comte tire tout de ses méditations. Il trace les limites de Tincoanaissable : chercher à les franchir serait une tentative oiseuse. Aussi, ne pouvant croire à des créations successives, il admet néanmoins la fixité des espèces. Lamarck avait publié, en 1809, sa Philosophie zoologiste; Comte n*a garde, de s'y arrêter.
Le dépôt du savoir positif, le connaissable et le connu, il le confie à un pouvoir spirituel, à son clergé, chargé de le garder etd'en propager la connaissance parmi les fidèles. Comte ne semble pas admettre qu'il y ait lieu de le modifier ou de l'augmenter beaucoup; il redoute V anarchie intellectuelle et, sans s'en douter, il tombe dans l'intolérance. Elle ne paraît pas trop Teffrayer d'ailleurs; il est d avis que le dogme de rinfaiUibilité du pape était nécessaire pour contenir les divagations des chrétiens ; il admire la compagnie de Jésus et la hiérarchie catholique ; il félicite enfin l'empereur Nicolas pour la sage vigilance avec laquelle il empêche l'importation des livres occidentaux.
Comte a refait le catholicisme à sa manière, avec le Grand-Etre Humanité pour objet d'universelle adoration,