CHAPITRE XXXVIL
LA FRANCE, AYANT PERDU SES TRADITIONS, NE PEUT DEMANDER qu'a LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE UNE POLITIQUE NOUVELLE.
On connaît le phénomène de la surfusion : il est possible d'abaisser le point de congélation de Teau pure jusqu'à 15 degrés au-dessous de zéro, au moyen d'un refroidissement lent, à Tabri de toute agitation extérieure, dans une atmosphère complètement calme ; mais le moindre ébranlement communiqué au vase qui renferme Teau suffit pour la faire prendre en masse compacte.
Cette image est applicable aux sociétés humaines. Une population qui vit au fond d'une vallée isolée ou sur un plateau écarté, qui ne possède pas de voisins immédiats, qui n'entretient avec les autres habitants de la contrée que des rapports peu suivis, qui n'est stimulée ni par la con«currence guerrière, ni par la concurrence industrielle, une telle population peut garder indéfiniment ses coutumes, quelles qu'elles soient ; elle peut rester paisible et se trouver heureuse, offrir même un tableau digne d'envie au voyageur qui en observe l'existence calme, après avoir été témoin des luttes de nos champs de bataille et des dis«%
cordes de nos ateliers de travail. « Là, s'écriera- t-il peutêtre, comme Ta fait Le Play, là sont les remèdes à une instabilité inquiète, à un regrettable antagonisme; là se trouvent les véritables conditions de la tranquillité et du bonheur. Les traditions ici respectées conviennent à tous les pays et à tous les temps. Pourquoi en chercher d'autres, pourquoi tenter d'innover? Nous avons sous les yeux des institutions excellentes, puisqu'elles maintiennent la paix sociale; hâtons-nous de les adopter, ou mieux, d'y revenir, n
En tenant un tel langage, ce vojageur se montrerait la dupe d'une illusion. Il méconnaîtrait cette faculté d'adaptation au milieu, qui est le propre des sociétés humaines comme de toutes les espèces animales (i). L'homme s'arrange de ce qu'il possède, lorsqu'il ne connaît pas autre chose ; si le terme de comparaison lui manque, il se contente de son sort et vit heureux. Les réformateurs qui relèveraient de tels exemples partout où il s'en rencontre, et il en existe par centaines, seraient conduits à des conclusions qui les gêneraient fort : poussant jusqu'au bout leur idée fausse^ ne seraient-ils pas forcés d'admettre la polygamie des Esquimaux et la polyandrie des Thibétains?
Les peuples se figent dans leurs coutumes immobiles, comme l'eau refroidie au-dessous de zéro persiste dans son état liquide^ si aucun ébranlement ne survient du dehors.
(1) Dans cette faculté d'adaptation réside la théorie du transformisme ; on en pourrait donc fournir des exemples sans nombre. En voici un qui n'est pas dénué d'intérêt. La salamandre noire des montagnes de Ciorse et d'Allemagne est vivipare; si l'on prend les petits dans le sein de la mère au stade évolutif où ils ont des branchies, et si on les place dans l'eau en leur procurant une nourriture convenable, on peut prolonger leur état larvaire aussi longtemps que chez les batraciens. (Expériences de M^** Marie .VON Chauvin.)
Mais que cet ébranlement se produise, que la masse fluide se trouve amenée tout à coup au contact d'un cristal déjà formé sur les parois du vase, toutes les molécules prennent la forme cristalline. De même, que l'isolement d'un groupe humain vienne à cesser, que des rapports de guerre ou de commerce s'établissent, que la presse, les routes, les voies ferrées, les télégraphes le rapprochent des populations environnantes, il ne pensera plus qu'à s'approprier^ s'il les croit bonnes, les institutions de ses voisins; quelquefois même, la seule condition d'en être privé les lui fera paraître désirables. Ne cherchez pas à le retenir par la persuasion ou par la contrainte ; vous ne réussiriez qu'à augmenter son envie. Sa sur fusion sociale a assez duré et, au besoin, il en sortira par la révolution, qui est la forme brusque du changement d'état des sociétés.
Certes, les Français ne semblent guère disposés à s'assimiler les lois et les coutumes des autres peuples; ils y arrivent cependant peu à peu et sans s'en douter. Les classes dirigeantes de la politique, mal recrutées, cherchent à enrayer cet effet d'imitation, qu'elles ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre ; mais, audessous d'elles, le grand public n'est arrêté par rien dans son désir de connaître et d'obtenir ce que d'autres peuples connaissent ou ont obtenu déjà. La France a tenu la tête du mouvement philosophique et scientifique du monde avec Voltaire, Diderot, d'Alembert, Gondorcet, Bu&on, Laplace, Lavoisier, Lamarck et tant d'autres ; pense-t-ron qu'elle se serait résignée à demeurer en arrière de l'Angleterre éclairée par Spencer, Darwin, Huxley, Tyndall, Wallace, etc. ? Et les ouvriers, ne se tiennent-ils pas au courant des théories économiques de Schœffle et de Lassalle, ainsi que des agitations socialistes de Bebel et de Liebnecht?
Aujourd'hui tous les peuples sont solidaires et tous ont soif de réformes ; ils en ignorent le plus souvent le sens précis ; mais ils les veulent et les attendent. Ils y arriveront par la multiplicité et la diversité des efforts, le résultat étant, comme dans le corps humain, une harmonie générale coexistant avec la division du travail.
Dans cette voie, qui mène à la terre pi'omïse, la France est aussi avancée qu'aucune autre nation, malgré les alternatives de progrès et de recul qu'elle essuie depuis un siècle. Si elle navigue avec méthode, elle aura la gloire d'aborder la première au rivage fortuné. Quant à la faire reculer, répétons-le, c'est impossible; ajoutons que ce n'est pas à souhaiter ; car on ne saurait où l'asseoir. La France, en effet, ne possède plus, à proprement parler,ni traditions ni principes; l'édifîce ancien est plus que vermoulu, il tombe en poussière ; il est facile de le démontrer.
Nous ne prétendons pas cependant que notre pays vive de rien, comme ces chimères, qui, disait-on au moyen âge, volaient dans les vides planétaires en se nourrissant d'intentions secondes; il vit sur un héritage commun de mœurs, de coutumes et de lois, héritage plutôt subi qu*ac* cepté, et qui sera répudié au premier inventaire.
Les mœurs sont des règles volontairement suivies, qui gouvernent certaines actions échappant par leur variété et par leur subtilité aux prescriptions écrites; on les trouve comme un stimulant, comme un frein, et surtout comme un obstacle, dans toutes les directions de l'activité sociale. Sont-elles bien profondes, sont-elles bien vivaces aujourd'hui que, pour la plupart, elles ne sont plus motivées ou sont même devenues contraires à la raison? Prenons un exemple.
Aux siècles passés, les parents, en envoyant leur en* fant au catéchisme, savaient pourquoi ; guidés par une foi sincère, ils aidaient le prêtre dans Tinitiation religieuse du néophyte, et, au jour solennel, ils s'approchaient, eux aussi, du sacrement chrétien. Actuellement, dans la plupart des ménages, la mère, le père lui-même, ne voudraient pas qu'il fût dérogé à l'usage traditionnel,, et cependant, ni Tun ni l'autre ne mettent d'ordinaire les pieds à l'église ; ni Tun ni Tautre ne sont des croyants. Ils n'osent, par respect humain, se soustraire à une règle observée par leurs connaissances, par leurs amis ; ils ne voudraient pas plus se singulariser en cette circonstance que la femme ne consentirait à porter des manches à gigots ou le mari à chausser des souhers à la poulaine. Ce ne sont plus des mœurs, cela ; c'est ce que les Anglais appellent du cant; c'est de la mode. Il est vrai que la mode est souvent fort tenace; souvent aussi un jour suffit à la changer. Devant l'habit noir du tiers état a disparu bien vite le vêtement chamarré des seigneurs de la cour ; le gouvernement du 16 mai était à peine renversé, que les enterrements civils croissaient en nombre suivant une rapide progression (1).
Les coutumes forment le passage des mœurs aux lois : ce sont habituellement des usages locaux, admis par la jurisprudence. Telle est la coutume de Paris relative aux loyers : votre bail expire au 1®' juillet ; pris à la lettre, il autoriserait votre propriétaire à disposer de son apparte*
(4) « Il y a hait ans, pas davantage, on faisait des arrêtés pour que les enterrements civils eussent lieu le matin ou à la chute du jour, dans une sorte de pénombre. On leur traçait des itinéraires loin des rues fréquentées. Les familles emportaient leurs morts comme des malfaiteurs qui vont cacher leur victime ou leur proie. » (Jules Simon, le Matin, 25 février 1885.)
t62 LA MÉTHODE ET LA SITUATION ACTUELLE.
ment pour cette date ; mais cette éventualité n'est point à craindre ; car les tribunaux, se conformant à Tusage en TJgueur, accordent aux locataires quinze jours de sursis.
Les coutumes étaient nombreuses en France. Plusieurs causes les ont fait disparaître une à une : ainsi, les exigences de Tesprit moderne avec lequel elles étaient plus d'une fois devenues incompatibles ; l'influence des légistes qui ont le fétichisme des textes ; les envahissements de la bureaucratie dont tout ce qui rappelle les autonomies locales froisse la susceptibilité.
Il existait dans le bas Nivernais^àSaint-Benin-des-Bois, une communauté agricole, dont l'origine remontait aux temps féodaux. C'était, sauf Testampille légale, une société coopérative de production, c'est-à-dire une forme d'organisation du travail que certains socialistes considèrent comme destinée à remplacer le salariat. La communauté des Jault se composait encore, vers le milieu du siècle, de sept familles possédant par indivis un domaine rural avec son cheptel et sa maison d'habitation. Ses membres n'avaient jamais connu ni le chômage ni le besoin ; le bien-être et la paix régnaient parmi eux. Si une tille se mariait au dehors, elle recevait une dot de 4 350 francs et n'avait plus rien à réclamer; les femmes que le mariage attirait au dedans conservaient la propriété personnelle de leur apport. Tous les chefs de ménage travaillaient sous l'autorité du plus ancien, qui dirigeait souverainement l'exploitation et en répartissait les produits entre les associés. La mort d'un père de famille ne donnait lieu à aucun partage ; ses enfants n'héritaient que d'un droit indivis de propriété.
Un tel régime ne respectait point assez les tendances individualistes, qui sont la caractéristique de notre temp» , favorable à la routine, aux vieilles méthodes, il faisait
échec aux améliorations, à tout progrès ; il avait pu traverser les âges au milieu de conditions assez semblables à celles qui l'avaient vu naître ; il ne pouvait subsister long' temps après la Révolution française. Dès 1816 apparurent les premiers germes de discorde ; ils demeurèrent sans effet, la cour de Bourges soutenant la coutume contre la loi. Mais les discussions éclatèrent plus bruyantes, après qu'une fille des Jault eut épousé un clerc d'huissier; le Gode civil fut invoqué, de telle sorte qu'il fallut bien mettre fin à une indivision désormais illégale (1); l'association fut dissoute en 1846, et l'actif partagé entre les ayants droit (2). Gomme tant d'autres, la coutume qui avait maintenu la communauté des Jault cessait de vivre, et il était démontré une fois de plus que les populations ne résistent pas aux excitations qui les entourent.
Si les mœurs ont perdu en France toute profondeur, si les coutumes ont disparu, ne reste -t-il pas les lois? Ici nous nous trouvons en présence de documents écrits, de textes positifs, complétés ou déformés par la jurisprudence^ qui forment Tassise la plus solide de l'ordre social. Mais cette assise est-elle aussi solide qu'elle le parait? La réponse serait trop facile à donner pour les lois politiques, dont les moins vieux d'entre nous ont vu surgir et disparaître un si grand nombre. Ne considérons que les lois civiles, celles qui constituent nos codes et que les légistes révèrent à l'égal des prêtres l'Evangile; ces lois jouissentelles encore d'un bien grand crédit?
Tous les jours elles sont battues en brèche par la meilleure littérature, au théâtre, dans le livre, dans le journal ; tous les jours elles sont violées par les citoyens, et ces
(1) Gode civil, art. 815.
(i) Coof. Le Play, Us Ouvriers européens, monographie, n» 81.
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contempteurs du droit officiel sont renvoyés indemnes, non certes par les tribunaux civils ou correctionnels, mais par les cours d'assises, par les jurés, qui ne vivent pas dans Tempyrée de la métaphysique légale, dans le monde conventionnel des robes rouges ou noires, mais au sein d'une société, dont ils ressentent, autrement que nos magistrats, les courants et les remous. S'il fallait les citer, toutes ces lois atteintes de défaveur, il y aurait un volume à écrire.
La séparation de corps est une loi antiphysiologique, contre laquelle les époux protestaient par Tadultère. Les femmes protestent contre les immunités de la séduction par le revolver et le vitriol ; elles protestent par l'avortement ou Tinfanticide contre la situation fausse faite par notre code à Tenfant naturel, et par nos mœurs à ellesmêmes, lorsqu'elles sont célibataires et pauvres, tandis que, si elles ont la couverture conjugale, si elles sont élevées par le rang, par le nom, par la fortune, elles continuent à être recherchées et entourées de respects. Les paysans du midi protestent par des dissimulations de tout genre contre la loi du partage forcé, qui condamne à la destruction le petit héritage péniblement créé par eux à force d'épargne et de labeur. Les grands manufacturiers protestent par la société anonyme contre cette même loi, qui entraîne, à leur mort, la vente forcée de leur usine et en fait passer la direction dans des familles étrangères. En se retirant des conseils d'administration des sociétés industrielles ou financières, les hommes de valeur protestent contre la loi du 24 juillet 1867, qui les rend civiloment, ou même correctionnellement , responsables des moindres oublis, tels que l'indication du capital social en marge du papier à lettres (I) ; ils protestent contre la ju-
(1) Loi du 24 juillet 1867, art. 64. Cet oubli constitue une con-
NÉCESSITÉ d'une POLITIQUE NOUVELLE. 865
risprudence incertaine relative à cette loi, mal faite par le pouvoir législatif et mal interprétée par les magistrats, en laissant de plus en plus à des hommes de paille la direction des grands intérêts en jeu. On a vu des gens accusés d'un délit réussir par des réticences ou des demi-aveux devant le juge d'instruction à faire considérer ce délit comme un crime, afin d'être traduits en cour d'assises. Ils protestaient ainsi contre la loi qui les privait du jugement par leurs pairs ; c'était la contre-partie de cette ten« dance des magistrats à correctionnaliser (i) les causes, afin de frapper à coup sûr.
Ainsi la protestation est partout. Des traditions françaises, quelle qu'en soit la forme, il ne reste en réalité presque plus rien, et ce qui reste en apparence est menacéd'une disparition prochaine.
Faut-il s'en étonner? Pour nous, nous serions surpris qu'il en fût autrement. Nous pensons que les vieilles croyances et les institutions de contrainte sont appelées pour la plupart à sombrer tout à fait, non pas seulement en France, mais partout ailleurs. Ge n'est qu'une question de temps.
En effet, pour les hommes qui pensent, ces institutions et ces croyances ne sont pas des phénomènes isolés : elles dérivent toutes de la conception que l'homme s'est faite, à un moment donné, de l'univers et de sa propre nature. Pour si défectueuse que soit cette conception, elle dure aussi longtemps que les idées, dont elle est faite, constituent un ensemble bien défini, bien cimenté, un tout com-
travention punissable d'une aoiende de 60 francs à 1 000 francs^ Il expose en outre à des responsabilités civiles.
(1) Rapport du ministre de la justice au président de la Hépubliquc (1882).
pact dont les parties sont étroitement reliées entre elles. Mais, pour peu qu'une assise soit ébranlée, aussitôt toutes les autres vacillent, et le philosophe peut prophétiser à coup sûr qu un jour viendra où pas une pierre ne restera debout.
C'est que tous les événements qui s'accomplissent dans l'univers s'enchaînent les uns aux autres. On ne croit pas à cet enchaînement, parce qu'on en ignore la loi ; nous ne saurons jamais rattacher tous les effets à leur cause ; mais nous Tavons déjà fait pour un si grand nombre, que Tidée de causalité est devenue pour nous universelle : les gens instruits ne demandent plus le comment des choses ni à la providence ni au hasard. Plus la science progresse, plus elle réussit à relier les faits les plus éloignés en apparence. Se douterait-on à première vue que si les Anglais mangent tant de bœuf, ils le doivent à la présence des chats sur le territoire britannique? Darwin en a donné pourtant une explication bien simple (i).
A cette solidarité objective des phénomènes de la nature correspond une solidarité subjective des diverses ré' gions de la pensée humaine. Les savants n'en doutent plus et PEglise catholique n'en a jamais douté. En condamnant les propositions de Pic de la Mirandole, en torturant Gampanella, en mettant à l'index le livre des Révolutions célestes et les œuvres de Descartes, en faisant censurer Buiîon pour sa théorie des fossiles, en refusant à la mémoire de Copernic (2), même en 1829, les honneurs
(1) Lois et Mœurs républicames, p. 27.
(2) a Lorsqu'en 1829, la ville de Varsovie éleva un monument au fondateur de Tastronomie moderne, la Société des amis des sciences attendit en vain dans Téglise Sainte-Croix le service annoncé par une solennelle convocation : aucun prêtre ne parut. » (J. Bektrand, les Fondateurs de l'astronomie moderne, p. 60.)
du culte, en opposant à Colomb les textes bibliques, en incarcérant Galilée, en envoyant au bûcher Dolet, Bruno et Yanini, en menaçant Yésale, en poursuivant durant dix années le doux et pieux van Helmont (i); en mettant son dogme en travers du mouvement de la terre, de sa forme et de son âge; en protestant, par la voix de ses fidèles, contre l'antiquité de l'homme et la transformation des espèces animales, elle a témoigné, et témoigne encore, d'une intuition fort nette de ses intérêts. Elle a fait acte de prévoyance; comprenant à merveille que son dogme ne peut rien perdre, et voyant apparaître des fissures de tous côtés, elle a eu enfin recours à des mesures d'extrême onction : elle a publié le Syllabm et proclamé rinfailli« bilité du pape (2).
(1} PouruD ouvrage publié à Paris, en 1621, sur les cures magnétiques, Van Helmont fut arrêté dans son château de Wiivoorde et enfermé à Malines dans le couvent des Frères-Mineurs. Il y resta dix ans, et la poursuite contre lui ne fut abandonnée que gr&ce à l'intervention de Marie de Médicis auprès de l'archevêque de Malines. Pendant sa détention , la peste éclata autour de Bruxelles; il demanda en vain à soigner les malades. Il ne lui fut même pas permis d'aller voir ses deux liis, qui périrent victimes du fléau.
(9) L'inquisition, qui ne s'est guère inquiétée de la conduite morale des fidèles, a défendu le dogme catholique par le fer et par le feu. Toute opinion qui, de près ou de loin, paraissait contraire à ce dogme, était taxée d'hérésie, bientôt signalée au tribunal, grâce à un puissant système d'espionnage, et punie^ après un jugement dérisoire du coupable, de la torture; de la mort, de la confiscation des biens dont héritait le Saint-Ofilce. — Llorente donne la statistique suivante des victimes de l'inquisition en Espagne seulement : brûlés vifs, 31912; brûlés en effigie, 17 659; emprisonnés comme pénitents et ayant à subir des peines quelquefois pires que la mort, 291 450 ; total : 341 021. (J.-A. Llorente, Bistoria critica de la inquisicion de Espana, Madrid, 1812.)
« Sans parler de l'Espagne, terre classique des bûchers, on brûle
Yains efforls? une conception nouvelle du monde est née, et s'affirme chaque jour davantage. C'est là le vrai motif, le seul motif général de Tahandon ou du discrédit dans lesquels sont tombées en France les mœurs, les coutumes et les lois.
Un peuple ne saurait pourtant se passer de mœurs et de coutumes ; le moment est loin de nous où il pourra se passer de lois. La grande masse des citoyens, même parmi les gens cultivés et dans tous les partis, vit sur un fond commun de jugements réflexes ; les cellules cérébrales les expulsent petit à petit; mais elles ne sauraient rester vides. Il n'y a que deux solutions possibles :
Ou revenir aux idées et aux constitutions du moyen âge, et, comme nous l'avons démontré, c'est aussi impossible que de croire à la circulation du soleil autour de la terre ;
Ou adopter un ordre nouveau fondé sur la conception scientifique du monde qui se complète chaque jour. Une pareille entreprise est délicate ; elle n'exige pas seulement
7 000 sorcières à Trêves, et je ne sais combien à Toulouse, h. Genève 500 en trois mois (1513), 800 îi Wurtzbourg, presque d'une fournée, 1500 à Bamberg (deux tout petits évêchés!). Ferdinand II lui-même, le bigot, le cruel empereur de la guerre de Trente ans, fut obligé de surveiller ces bons évoques; ils eussent brûlé tous leurs sujets. » (Michelst, to Sorcière, introduction.)
M. Coquille, directeur du journal le Monde, qui est, autrement que Le Play, dans la tradition catholique, écrit dans son livre les Légistes : a L'Église représente la liberté et la science aussi bien et mieux que qui que ce soit... Le libéralisme qui est prôné en France et sur nos frontières est un manichéisme à peine déguisé... Le privilège d^obéir au roi au lieu d*obéir au pape était une liberté assez bizarre et qui ressemble fort à celles dont los libéraux nous ont dotés malgré nous .. Bossuet regrettait cette malheureuse déclaration de 1682, quand il en voyait sortir des circonstances auxquelles il ne pouvait songer qu'avec horreur.»
des ménagements et des précautions; elle exige avant tout l'emploi des moyens propres à la faire aboutir. Nos gouvernants n'ont garde d'y avoir recours ; ils ne se doutent même pas qu'il en existe. Ils ressemblent à ce chimiste qui mêlerait dans une cornue tous les réactifs, anciens ou récents, de son laboratoire ; ils replâtrent le vieux avec du neuf. Gomme le chimiste, ils sont incapables de prévoir ce qu'ils trouveront au fond de la cornue, et depuis assez longtemps déjà le public n'y trouve rien qui vaille. On fait de bonne politique, comme on fait de bonne industrie, et nous allons voir que ce n'est pas notre régime parlementaire qui peut dispenser de la méthode.
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