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ils sont bien loin d'avoir à leur service les forces morales et surtout les instruments de contrainte qui décourageaient les chercheurs ou leur imposaient silence. Il a fallu vingtdeux siècles pour que Tidée de Copernic prévalût ; celle de Bernard Palissy n'en a exigé que deux ; un suffira pour celle de Lamarck, et dans cinquante ans, j'espère, on comprendra que le champ de la politique doit être exploré de la même façon que celui des autres sciences.
On ne saurait trop insister sur cette vérité, qui n'est pas méconnue seulement par certains partis politiques et religieux. Aujourd'hui encore, les citoyens le§ plus instruits dans les partis les plus avancés ne possèdent qu'une idée bien incomplète de la politique scientifique. On les a vus plus d'une fois placer le salut ou l'espoir d'une nation dans Tavènement de tel ou tel homme au pouvoir. Cette croyance au Sauveur, à l'homme providentiel, est un vestige encore debout du fétichisme des temps primitifs. Elle suppose implicitement que quelque chose peut venir de rien, et, ce qui revient au même, qu'une situation politique peut être créée de toutes pièces en dehors de ses antécédents.
Une idée semblable ne germerait pas dans les démocraties hbresdes États-Unis et de la Suisse; là, on se dispute à propos des institutions, au sujet d'un programme de gouvernement; la question de personne est toujours secondaire. La plupart des lecteurs français ignorent le nom du président actuel de la confédération helvétique, tandis que les Suisses ne peuvent ignorer celui du président du cabinet français (1). Sans doute, un homme de mérite peut ralentir ou hâter l'évolution d'un peuple, mais il ne saurait lui imprimer une direction contraire à celle
(1) Léon Donnât, Vélection des fonctionnaires publics, p. 2.
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qu'elle doit prendre, et remplir, par conséquent^ le rôle attribué communément à un sauveur.
Cet homme peut personnifier à un degré éminent le caractère du peuplé, et réussir, par suite, à donner une forme précise à des aspirations un peu yagues; mais il ne saurait refaire une société qui Ta fait lui-même. Croire qu'il peut rompre arec une lignée d'ancêtres serait aussi insensé que d'imaginer Molière naissant chez les Hottenlots, ou Laplacc aux lies Fidji ; croire qu'il peut tout changer utilement, c'est tomber dans Terreur des missionnaires qui partent évangéliser les sauvages de l'Afrique et de la Polynésie, et n'arrivent le plus souvent qu'à les corrompre en se corrompant eux-mêmes.
La politique moderne a ses entités, comme la théologie: mal comprise, la souveraineté du peuple en est une qui s'est souvent montrée fort dangereuse. Si la majorité, ou même l'unanimité de mes concitoyens, m'empêche, sans autre motif que sa toute-puissance, de circuler librement, d'exprimer ma pensée, de jouir des fruits de mon travail, de disposer de mon bien, elle va contre la loi naturelle. Lorsqu'un parlement, représentant de cette majorité, se croit autorisé à tout entreprendre contre les droits individuels que je possède, à l'égal des autres espèces animales, il usurpe une omnipotence non moins funeste que celle du souverain s'intitulant f envoyé de Dieu. C'est en s'engagéant dans cette voie rétrograde que la Convention a préparé le despotisme de Napoléon P', et enrayé le mouvement auquel 1789 avait imprimé un élan plein de promesses .
Les savants qui s'adonneront à la recherche des lois politiques, d'après la méthode expérimentale, ne devront pas seulement bien connaître ce qui se rapporte le plus direc-
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tement à leurs travaux ; ils devront être également initiés à toutes les lois importantes du monde et de la rie. Les deux exemples que nous avons choisis parnii les réformateurs modernes en fournissent une preuve entre bien d'autres : il manqua surtout à Comte d'être au courant des faits de l'économie politique et de l'ethnologie ; il a manqué à Le Play d'être familier avec les sciences biologiques.
Pour se livrer à l'investigation politique avec succès, il faut avant tout posséder l'esprit scientifique. Bien des générations passeront avant qu'un tel esprit domine les cerveaux du plus grand nombre ; il est aujourd'hui chose rare. Les savants en sont pourvus pour la science qu'ils cultivent, et en manquent souvent pour les autres, surtout pour la sociologie et pour la morale.
Kepler était certes un grand astronome, il n*en prêtait pas moins une âme à chaque planète ; il croyait à l'influence des astres sur les événements et tirait des horoscopes. Newton, qui a créé l'astronomie mathématique, s'écriait : « L'admirable arrangement du soleil, des planètes et des comètes ne peut être que l'ouvrage d'un être intelligent et tout-puissant »; à quoi Leibnitz répliquait : « C'est avoir des idées bien étroites de la sagesse et de la puissance de Dieu. » Laplace s'est montré doué de l'esprit scientifique plus complètement que Kepler et Newton dans une réponse célèbre qu'il fit à Napoléon I", lequel lui tourna le dos, comme il l'avait tourné à Lamarck et àFulton (1). Nous avons sous les yeux le livre d'un
(1) Comme Laplace présentait à Bonaparte la première édition de son Exposition du système du monde, le général lui dit : « Newton a parlé de Dieu dans son livre; j'ai déjà parcouru le vôtre, et je n'y ai pas trouvé ce nom une seule fois. » A quoi Laplace aurait répondu: « Citoyen premier consul, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse. »
astronome de grand mérite, qui a complété Thypothèse nébulaire de Laplace de façon à expliquer les rotations rétrogrades d'Uranus et de Neptune^ ainsi que les circulations rétrogrades de leurs satellites, et qui ajoute à des développements techniques d'une incontestable valeur des considérations métaphysiques dont il eût mieux fait de laisser tout Thonneur à M. Barthélémy Saint-Hilaire réfutant Laplace (1).
En résumé, les réformateurs modernes ont échoué parce que chacun d'eux s*est cru capable d'accomplir une œuvre qui exigera le concours de plusieurs générations, et parce qu'ils n'ont pas compris la nécessité de Texpérience en politique.
(1) Sur r origine du monde. Théories cosmogoniques des aocieos et des modernes, par M. H. Paye, de l'Institut.