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CHAPITRE XXXVI

CAUSE GÉNÉRALE DE l'iNSUGGÈS DES RÉFORMATEURS.

Les reproches que nous avons adressés à Comte et à Le Play s'appliquent à tous les réformateurs, quelles que soient leurs doctrines. Chez tous existe le défaut de méthode que nous avons signalé : aucun n'a compris que la politique est une science expérimentale, en ce sens que, pour en découvrir les lois, il faut recourir aux procédés scientifiques. Les systèmes qui font le plus de bruit en ce moment, ceux qui se réclament des noms de Lasalle, Karl Marx, Colins, Henri George, Bakounine excluent cette règle fondamentale qui est la loi des lois.

C'est que tous les réformateurs sont pressés. Nous ne sommes cependant plus à Tépoque où Ton croyait que le monde a été créé en six jours, un vendredi, 4004 ans avant l'ère chrétienne, et qu'il devait finir en l'an 1000. Par sa sublime hypothèse sur la nébuleuse solaire, Laplace a suggéré que la condensation du soleil et des planètes a exigé un nombre considérable de siècles. D'après la lenteur avec laquelle s'opèrent sous nos yeux les dépôts des fieuves et des rivages, les géologues estiment que la portion de l'écorce terrestre accessible à leurs investigations n'a pu être formée en moins de cent millions d'années, et les zoologistes admettent une durée semblable pour que les êtres primitifs des mers laurentiennes aient pu, par des transformations successives, aboutir aux espèces actuelles. M. de Mortillet évalue à deux

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cent quarante mille ans Tantiquité de rhomme (1). Quant à la fin du monde, elle n'est pas proche, puisque le soleil en a encore au moins pour dix-huit millions d'années ayant de s'éteindre.

Le temps est par conséquent dans la nature un facteur de la plus haute importance; révolution politique des peuples ne saurait s'y soustraire. C'est un rêve, et un rêve creux, de vouloir la faire sortir d'une pensée, si grande qu'elle soit, comme Minerve du cerveau de Jupiter. L'exagération de ce rêve conduit à la folie, et nous en avons la preuve dans les élucubrations fantastiques des orateurs de meeting qui refont en un jour l'ordre social tout entier.

Les réformateurs qui sont plus modestes, tout en cédant à la même soif de synthèse, arrivent à chausser les souliers des morts, à reprendre, avec plus ou moins de variantes, les institutions du passé. Et cela vaut encore mieux que de tout faire sauter en l'air. Si les novateurs étaient imbus de l'esprit scientifique, ils se résigneraient à la durée; ils proclameraient que les lois sociales doivent être trouvées, l'une après l'autre, par des légions de penseurs et dans la série des temps. Ils admettraient que ce qui est vrai de la génération sexuelle, dont on commence à peine à soupçonner le mécanisme, quoiqu'on l'étudié depuis quatre siècles, est vrai à plus forte raison de la sociologie. Avec la méthode expérimentale les recherches isolées, successives, patientes amènent des découvertes durables; ceux qui procèdent à la façon des réformateurs politiques trouvent des explications commodes, dont il est fait bientôt justice : en science, ce qui se trouve aisément n'est jamais vrai. Ainsi, Régis n'était pas embarrassé pour rendre compte de la naissance des monstres. Tandis que

(1) Le Préhistorique, p. 627.

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les embryologistes expliquent qu'un monstre double ré* suite de la pénétration de deux spermatozoïdes dans le même ovule, Régis se bornait à dire : « En créant des types normaux, Dieu a voulu prouver sa sagesse infinie; en créant des monstres, il a voulu montrer sa puissance infiuic. »

Il ne faudrait pas inférer de ce que nous veuons 4e;4if€^ que la connaissance des lois sociales exigera ua temps comparable à la durée des âges géologiques. Vav4êW <i^i précipite actuellement vers les hautes recherches i^n gjr^d nombre d'esprils d'élite fait présager le contraiFe.;^I^>'A(^* complit au sein des laboratoires des découvertes si^i^t^nées qui s*aident et se soutiennent Tune Tautre. Gi^l^i jq^i repousse Timmixlion de la religion dans la politi^e.^t aidé par les chimistes qui, en fabriquant des matièri^ ^i,* vantes à l'aide de matériaux purement inorganiqufiftv,£Q^l) comprendre comment le miracle n'a pas même étéjii^^r saire une fois pour faire apparaître la vie sur le globed^sert. La vie n'est pas un don spécial; elle n'est qu'un état de la matière. « D'une façon générale, a écrit le trèssayaat Père Secchi, il est exact que tout dépend de la mati^rcjf et du mouvement, et nous revenons ainsi à la vraie philo9€i^ phie, déjà professée par Galilée, lequel ne voyait d^ns la, nature que mouvement et malière, ou modification simple de celle-ci par transposition des parties ou diversité, fie mouvement (I). » Galilée réhabilité par un jésuitCi ç'iest un signe des temps. :,,,>

Si les conquêtes de la science ont été difficiles et lei^f^^B dans le passé, tout indique qu'il n'en sera pas de jç^ïï^ dans l'avenir. Les préjugés sont nombreux encore ; o^ai^

ri) Revue scientifique^ 7 février 1885. L'origine de la »t>, par M. Blanchard. ^

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ils sont bien loin d'avoir à leur service les forces morales et surtout les instruments de contrainte qui décourageaient les cbereheurs ou leur impc^aient silence. Il a fallu vingtdeux siècles pour que Tidée de Copernic prévalût ; celle de Bernard Palissy n'en a exigé que deux; un suffira. pour celle de Lamarck, et dans cinquante ans, j'espère^ on comprendra que le champ de la politique doit être exploré de. la même façon que celui des autres sciences.

On ne saurait trop insister sur cette vérité, qui n'est pas méconnue seulement par certains partis politiques et religieux. Aujourd'hui encore, les citoyens les plus instruits <lan» lés partis les plus avancés ne possèdent qu'une idée bien incomplète de la politique scientifique. On les a vus plus d^une fois placer le salut ou l'espoir d'une nation dans raVènément de tel ou tel homme au pouvoir. Cette oro3fimce au Sauvew\ à Thomme providentiel, est un vestige encore debout du fétichisme des temps primitifs. Elle suppose implicitement que quelque chose peut venir de rien, et, ce qui revient au mrèoie, qu'une situation politique peut être créée de toutes pièces en dehors de ses antécédents.

Une idée semblable ne germerait pas dans les démocraties libres des États-Unis et de la Suisse ; là, on se dispute à propos des institutions, au sujet d'un programme de gouvernement; la question de personne est toujours secondaire. La plupart des lecteurs français ignorent le nom du président actuel de la confédération helvétique, tandis que les Suisses ne peuvent ignorer celui du président du cabinet français (1). Sans doute, un homme de mérite peut ralentir ou hâter l'évolution d'un peuple, mais il ne saurait lui imprimer une direction contraire à celle

(i) Léoa Donnât^ Léieciion des fonctionnaires publics, p. 2.

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qu'elle doit prendre, et remplir, par conséquent, le rôle attribué communément à un sauveur.

Cet homme peut personnifier à un degré éminent te caractère du peuple, et réussir, par suite, à donner une forme précise à des aspirations un peu vagues; mais il ne saurait refaire une société qui Ta fait lui-même. Croire qu'il peut rompre avec une lignée d'ancêtres serait aussi insensé que d'imaginer Molière naissant chez les Hottentots, ou Laplace aux îles Fidji ; croire qu'il peut tout changer utilement, c'est tomber dans Terreur des missionnaires qui parlent évangéliser les sauvages de l'Afrique et de la Polynésie, et n'arrivent le plus souvent qu'à les corrompre en se corrompant eux-mêmes.

La politique moderne a ses entités, comme la théologie : mal comprise, la souveraineté du peuple en est une qui s'est souvent montrée fort dangereuse. Si la majoritéy ou ' même l'unanimité de mes concitoyens, m'empêdhe, sans autre motif que sa toute-puissance, de circuler librement, d'exprimer ma pensée, de jouir des fruits de mon travail, de disposer de mon bien, elle va contre la loi naturelle. Lorsqu'un parlement, représentant de cette majorité, se croit autorisé à tout entreprendre contre les droits individuels que je possède, à l'égal des autres espèces animales, il usurpe une omnipotence non moins funeste que celle au souverain s'intitulant tenvoyé de Dieu. C'est en s'engageant dans cette voie rétrograde que la Convention a préparé le despotisme de Napoléon l*', et enrayé le mouvement auquel 1789 avait imprimé un élan plein de promesses.

Les savants qui s'adonneront à la recherche des lois politiques, d'après la méthode expérimentale, ne devront pas seulement bien connaître ce qui se rapporte le plus direc-

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tement à leurs travaux ; ils devront être également initiés à toutes les lois importantes du monde et de la vie. Les deux exemples que nous avons choisis parmi les réformateurs modernes en fournissent une preuve entre bien d'au* 1res : il manqua surtout à Comte d'être au courant des faits de l'économie politique et de l'ethnologie ; il a manqué (à Le Play d'être familier avec les sciences biologiques.

Pour se livrer à l'investigation politique avec succès, il faut avant tout posséder l'esprit scientifique. Bien des générations passeront avant qu'un tel esprit domine les cerveaux du plus grand nombre ; il est aujourd'hui chose rare. Les savants en sont pourvus pour la science qu'ils cultivent, et en manquent souvent pour les autres, sur* tout pour la sociologie et pour la morale.

Kepler était certes un grand astronome, il n'en prêtait pas moins une âme à chaque planète ; il croyait à l'influence des astres sur les événements et tirait des horoscopes. Newton, qui a créé l'astronomie mathématique, s'écriait : « L'admirable arrangement du soleil, des planètes et des comètes ne peut être que l'ouvrage d'un être intelligent et tout-puissant »; à quoi Leibnitz répliquait : « C'est avoir des idées bien étroites de la sagesse et de la puissance de Dieu. » Laplace s'est montré doué de l'esprit scientifique plus complètement que Kepler et Newton dans une réponse célèbre qu'il fit à Napoléon P', lequel lui tourna le dos, comme il l'avait tourné à Lamarck etàFulton (i). Nous avons sous les yeux le livre d'un

(1) Comme Laplace présentait à Bonaparte la première édition de son Exposition du système du monde, le général lui dit : « Newton a parlé de Dieu dans son livre ; j'ai déjà parcouru le vêtre, et Je n'y ai pas trouvé ce nom une seule fois. » A quoi Laplace aurait répondu : « Citoyen premier consul, je n'ai pas eu besoin de celte hypothèse. »

astronome de grand mérite, qui a complété Thypothèse nébulaire de Laplace de façon à expliquer les rotations rétrogrades d'Uranus et de Neptune, ainsi que les circulations rétrogrades de leurs satellites, et qui ajoute à des développements techniques d'une incontestable valeur des considérations métaphysiques dont il eût mieux fait de laisser tout Thonneur à M. Barthélémy Saint-Hilaire réfutant Laplace (1).

En l'ésumé, les réformateurs modernes ont échoué parce que chacun d'eux s*est cru capable d'accomplir une oeuvre qui exigera le concours de plusieurs générations, et parce qu'ils n'ont pas compris la nécessité de l'expérience en politique.

(t) Sur t origine du monde. Théories cosmogoniques des anciens et des modernes, par M. H. Faye, de Tlnstitut.

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