‹ La politique expérimentaleChapitre 103 sur 122 · NÉCESSITÉ D'UNE POLITIQUE NOUVELLE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D'UNE POLITIQUE NOUVELLE

Mais que cet ébranlement se produise, que la masse fluide se trouve amenée tout à coup au contact d'un cristal déjà formé sur les parois du vase, toutes les molécules prennent la forme cristalline. De même, que l'isolement d'un groupe humain vienne à cesser, que des rapports de guerre ou de comnierce s'établissent, que la presse, les routes, les voies ferrées, les télégraphes le rapprochent des populations environnantes, il ne pensera plus qu'à s'approprier^ s'il les croit bonnes, les institutions de ses voisins; quelquefois même, la seule condition d'en être privé les lui fera paraître désirables. Ne cherchez pas à le retenir par la persuasion ou par la contrainte ; vous ne réussiriez qu'à augmenter son envie. Sa sur fusion sociale a assez duré et, au besoin, il en sortira par la révolution, qui est la forme brusque du changement d'état des sociétés.

Certes, les Français ne semblent guère disposés à s'assimiler les lois et les coutumes des autres peuples; ils y arrivent cependant peu à peu et sans s'en douter. Les classes dirigeantes de la politique, mal recrutées, cherchent à enrayer cet effet d'imitation, qu'elles ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre ; mais, audessous d'elles, le grand public n'est arrêté par rien dans son désir de connaître et d'obtenir ce que d'autres peuples connaissent ou ont obtenu déjà. La France a tenu la tête du mouvement philosophique et scientifique du monde avec Voltaire, Diderot, d'Alembert, Gpndorcet, Buffon, Laplace, Lavoisier, Lamarck et tant d'autres ; pense-t-on qu^elle se serait résignée à demeurer en arrière de l'An* gleterre éclairée par Spencer, Darwin, Huxley, Tyndall, Wallace, etc.? Et les ouvriers, ne se tiennent-ils pas au courant des théories économiques de Schœffle et de Lassalle, ainsi que des agitations socialistes de Bebel et de Liebnecht?

' Aujourd'hui tous les peuples sont solidaires et tous ônl soif de réformes ; ils en ignorent le plus souvent le sens précis ; mais ils les veulent et les attendent. Ils y arrive^ font par la multiplicité et la diversité des efforts, le ré^ sultat étant, comme dans le corps humain, une harmonie générale coexistant avec la division du travail.

Dans cette voie, qui mène à la terre promise y \di France est plus avancée qu'aucune autre nation, malgré les aller-^ natives de progrès et de recul qu'elle essuie depuis un siècle. Si elle navigue avec méthode, ellp aura la gloire d'aborder la première au rivage fortuné. Quant à la faire reculer, répétons-le, c'est impossible; ajoutons que ce n'est pas à souhaiter ; car on ne saurait où l'asseoir. La France, en effet, ne possède plus, à proprement parlei^, ni traditions ni principes; l'édifice ancien est plus que vermoulu, il tombe en poussière ; il est facile de le démontrer.

Nous ne prétendons pas cependant que notre pays vive de rien, comme ces chimères, qui, disait^on au moyen âge, volaient dans les vides planétaires en se nourrissant, d'intentions secondes; il vit sur un héritage commun de mœurs, de coutumes et de lois, héritage plutôt subi qu'ac* cepté, et qui sera répudié au premier inventaire.

Les mœurs sont des règles volontairement suivies, qui gouvernent certaines actions échappant par leur variété et par leur subtilité aux prescriptions écrites; on les trouve comme un stimulant, comme un frein, et surtout comme un obstacle, dans toutes les directions de l'activité sociajie» Sont-elles bien profondes, sont-elles bien vivaces auj'oni*i d'hui que, pour la plupart, elles ne sont plus motivées ou sont même devenues contraires à la raison? Prenons un exemple.

HÉeESSlTÉ D'UNE POLITIQUE NOUVELLE. 861

; Aux siècles passés, les parents, en envoyant leur enfant au catéchisme, savaient pourquoi ; guidés par une foi sincère, ils aidaient le prêtre dans l'initiation religieuse du néophyte, et, au jour solennel^ ils s'approchaient, .eux aussi, du sacrement chrétien. Actuellement, dans la plupart des ménages, la mère, le père lui-même, ne voudraient pas qu'il fût dérogé à i'usage traditionnel, et cependant^ ni Tun ni Tautre ne mettent d'ordinaire les pieds à l'église ; ni l'un ni l'autre ne sont des croyants. Us n'osent, par respect humain, se soustraire à une règle observée par leurs connaissances, par leurs amis ; ils ne voudraient pas plus se singulariser en cette circonstance que la femme ne consentirait à porter des manches à gigots ou le mari à chausser des souliers à la poulaine. Ce ne sont plus des mœurs, cela; c'est ce que les Anglais appellent du cant; c'est de la mode. Il est vrai que la mode est souvent fort tenace ; souvent aussi un jour suffit à la changer. Devant l'habit noir du tiers état a disparu bien vite le vêtement diamarré des seigneurs de la cour; le gouvernement du i% mai était à peine renversé, que les enterrements civils croissaient en nombre suivant une rapide progression (1).

Les coutumes forment le passage des mœurs aux lois : ce sont habituellement des usages locaux, admis par la jurisprudence. Telle est la coutume de Paris relative aux loyers : votre bail expire au \^* juillet ; pris à la lettre, il autoriserait votre propriétaire à disposer de son apparte*

r(â) « II y a huit ans, pas davantage, on faisait des arrêtés pour que Les enterrements civils eussent lieu le matin ou à la chute du jour, dans une sorte de pénombre. On leur traçait des itinéraires loin des rues fréquentées. Les familles emportaient leurs morts tomme des malfaiteurs qui vont cacher leur victime ou leur proie. » (Jules Simon, le Matin, 25 février 1885.)

»6i LA MÉTHODE ET LA SITUATION ACTUELLE.

ment pour cette date ; mais cette éventualité n^est point à craindre; car les tribunaux, se conformant à Tusage en vigueur, accordent aux locataires quinze jours de sursis.

Les coutumes étaient nombreuses en France. Plusieurs causes les ont fait disparaître une à une : ainsi, les exigences de Tesprit moderne avec lequel elles étaient plus d*une fois devenues incompatibles ; Tinfluence des lépstes qui ont le fétichisme des textes ; les envahissements de la bureaucratie dont tout ce qui rappelle les autonomies locales froisse la susceptibilité.

Il existait dans le bas Nivernais, à Saint-Benin-des-Bois, une communauté agricole, dont l'origine remontait aux: temps féodaux. G*était, sauf l'estampille légale, une société coopérative de production, c'est-à-dire une forme d^organisation du travail que certains économistes considèrent comme destinée à remplacer le salariat. La communauté des Jault se composait encore, vers le milieu du siècle, de sept familles possédant par indivis un domaine rural avec son cheptel et sa maison d'habitation. Ses membres n'avaient jamais connu ni le chômage ni le besoin ; le bien-être et la paix régnaient parmi eux. Si une fille se mariait au dehors, elle recevait une dot de 1 350 francs et n'avait plus rien à réclamer ; les femmes que le mariage attirait au dedans conservaient la pro-^ priété personnelle de leur apport. Tous les chefs de ménage travaillaient sous Tautorité du plus ancien, qui dirigeait souverainement l'exploitation et en répartissait les produits entre les associés. La mort d'un père de famille ne donnait lieu à aucun partage ; ses enfants n'héritaient que d'un droit indivis de propriété.

Un tel régime ne respectait point assez les tendances individualistes, qui sont la caractéristique de notre temps ; favorable à la routine, aux vieilles méthodes, il faisait

Page 1