LES GRANDES RÉFORMES
Nous avons vu que chez les peuples libres les assemblées n'empêchent pas toujours l'expérience politique ; quelquefois même cette expérience y est facilitée, soit par l'ensemble des institutions , soit par la sagesse de la législature (I). En France, au contraire, le régime parlementaire apporte à la vraie méthode de gouvernement des entraves de plus en plus grandes. Il y est faussé, plus que chez les Anglais, par les passions des électeurs et des élus, parce qu'il n'est pas le produit du caractère du peuple, mais une maladroite importation. Les Français, si peu disposés à imiter les nations étrangères, ont pris à leurs voisins leur plus haute institution politique. Ils l'ont fait avec peu de réflexion, sans étude sérieuse, se contentant, comme il leur arrive trop souventy de l'apparence et du décor, et croyant qu'en politique, comme en guerre, c'est posséder la citadelle que d'en avoir enlevé le drapeau.
La formule ambitieuse du parlement anglais, « qui peut tout faire, sauf un homme d'une femme ou d'une femme un homme », n'est qu'une forfanterie et un trompe-l'œil • Car, au-dessus de lui, formant le rempart de la constitution nationale, règne l'ensemble des coutumes qui pro-
(1) Chap. IX.
IMPUISSANCE DU îlÉaiMË PARLEUBNTÂIRK» S71
tègent la liberté de l'individu, et empêchent qu'il soit porté atteinte à la sécurité personnelle des citoyens, à leur droit de parler et d'écrire, de se réunir ou de s'associer entre eux, de s'assembler et de circuler en masse sur la voie publique, de disposer de leur bien, de gérer au mieux' de leurs intérêts les affaires de la paroisse, de l'union de paroisses ou de la cité.
Le parlement anglais se compose d'une chambre héréditaire et d'une chambre issue du suffrage restreint. Toutes deux ont de profondes racines dans le pays ; car, leurs membres sont, en grande majorité, soit des agriculteurs exploitant des domaines conservés par des usages traditionnels dans les mêmes familles de génération en génération, soit des industriels dirigeant des mines considérables ou de grandes usines. Il en résulte entre les populations et les membres du parlement une connexité qu'on ne retrouve point ailleurs. Faisons remarquer, en outre, que la pairie est une classe dont le métier est de faire de la politique ; aussi, quels que soient les reproches ([ue s'attirent assez souvent les lords par des résistances déplacées, quelles que soient les critiques que soulève à bon droit l'organisation de la chambre haute de Westminster, ne peut-on s'empêcher de reconnaître que cette chambre renferme des hommes d'une haute valeur, rompus, par suite de la division du travail, au maniement des affaires publiques.
Les résistances auxquelles nous faisons allusion, et qui se sont. produites récemment à propos du Franchise bill, n'ont jamais été d'ailleurs de bien longue durée. En somme, les réformes ne s'accomplissent pas en Angleterre plus mal aisément que chez nous, et, une fois acquises, elles ne sont plus remises en question ; disons même que l'Angleterre nous a devancés plus d'une fois, et
S7« U MÉTHODE BT LA SITUATION ACTOELU;.
qu'elle est peul-étre ea passe de nous deYancer encore. Si nous ajoutons que le Royaume-Uni ne connaît ni les pariis^ extrêmes ni la centralisation à outrance, nous compléterons le tableau succinct des conditions dans lesquelles le régime parlementaire y exerce son empire.
Ces conditions changent déjà ; elles changeront daYantage. La réforme électorale de iS68 a accru de deux œii^ lions le nombre des électeurs ; la réforme de cette année en crée encore deux millions de nouveaux. Cette réforme fera son temps et une autre suivra. On verra surgir alors des partis dont les aspirations n'ont été jusqu'à ce jour que du domaine de l'action individuelle ou de Tassocia^ tion privée. Il se produira des candidats différant beaucoup par leur situation de ceux qui briguent actuellement les suffrages, c'est-à-dire ayant peu ou point d'attaches avec le sol et avec la population des circonscriptions électorales. Enfin, la platform s^enrichira de revendications toutes nouvelles ; les unes exprimeront des besoins réeb jusqu'ici laissés dans Tombre, les autres seront des cotur ceptions vagues vers un idéal mal défini. Ces dernières trouveront des porte-parole qui feront en général une poussée en faveur du pouvoir central. La poussée se manifeste déjà par des signes certains ; si TAngleterre n'est guère engagée dans les voies qui conduisent à l'autocratie administrative et au socialisme d'État, il est vrai de dire qu'elle en a franchi l'entrée.
L'extension du droit de suffrage l'y portera plus avant. Quand, par suite de l'accroissement du corps électoral, |e nombre des candidats à la députatiou augmente, et que ces candidats appartiennent à des situations très diverses, les programmes arrivent fatalement à être en quelque «orte aux enchères. Les concessions à l'inexpérience ou à la sottise sont repoussées sans doute par les homipes fiers