IMPUISSANCE DU RÉGIME PARLEMENTAIRE. S
affronter les pénibles labeurs et les chances aléatoires de rindustrie, du commerce, de 1 émigration, la lutte pour l'existence, disons-nous, fait particulièrement désirer aux Français d'être un des suçoirs de la bête, suçoir gros ou petit, le plus gros possible, avec les perspectives de vie facile, d'agissements irresponsables, de vieillesse assurée, de considération et de pouvoir, qui s'ouvrent devant le t'onclionnaire admis à pomper sa nourriture de l'humus budgétaire.
Là est le banc de sable, et le navire parlementaire s'y échoue en plein, car, en pratique, notre méthode de gouvernement se résume dans le nombre des suçoirs disponibles pour les mandataires et pour les mandants.
Les ministres sont responsables devant les chambres ou plutôt devant la Chambre des députés. Un portefeuille est une proie trop convoitée pour être de facile conquête; celui qui s'en empare a bien de la peine à le conserver; ce n'est pas trop de consacrer à un tel souci son travail de chaque jour, ses méditations de tous les instants. Obligé de résister à ses rivaux, de défendre de tous côtés la position acquise, de répondre à des interpellations astucieuses, de donner au sein des commissions des éclaircissements qui exigent un travail préalable, de soutenir à la tribune les projets de loi importants (nous ne parlons pas de la besogne administrative pour laquelle le temps manque toujours), le ministre, le président du conseil surtout, n*a aucun loisir pour étudier les questions de principe, alors même qu'il en aurait le désir sincère. Ce loisir, il doit l'employer, l'employer sans cesse à satisfaire la majorité de laquelle son sort dépend. Cette majorité se lasserait vite et l'abandonnerait à la première occasion, si la distribution des suçoirs venait à s'arrêter pour les
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membres qui la composent, pour leurs parents» pour leurs électeurs. Les a faveurs administratives » sont la pierre angulaire de Tédifice ; un ministre n*a pas craint d*en faire la théorie à la tribune avec plus de cynisme que de bon goût. Le ministère dispose des grades de Tarmée, d'un grand nombre de places dans la police, des emplois de la douane, des fonctions de l'administration publique depuis celles de directeur général, de préfet et de trésorier-payeur, jusqu'à celles de percepteur, d'instituteur ou de cantonnier. Il nomme les magistrats du parquet ; il distribue aux juges assis les avancements et les croix ; les chaires de rUnâ* versité sont dans sa main ; certaines sociétés, telles qiM la Banque de France et le Crédit foncier, ont leur direetenr nommé par lui. Il dispose des fonds secrets, de telle sorte que, sauf un très petit nombre de journaux, toute lapisesse départementale de quelque importance est à sa dévotion. Il dispose encore des concessions de mines et de cheaûntnis de fer, des fournitures de TËtat, des entreprises .da tra-^ vaux publics ; il s'arrange pour que les subventions à l'iAr» dustrie privée soient employées à servir ses desseioB* Il peut favoriser ses amis en obtenant que la dette d'un pays protégé soit placée sur les épaules de la France, en en^ voyant un cuirassé réclamer une indemnité pécuniaiifeà quelque pacha assez maladroit pour crier contre le b«ui^ quier qui Técorche, en faisant autoriser des loteries que ses acolytes dirigent, en répartissant les secours pourTépizootie et l'inondation, même à des paysans sans besliâux ou à des localités sans rivières. Il a la faculté de contrit, buer avec les deniers de l'État à la construction d'um mairie, d'une école, d'un pont ou d'une route en faveur d'une commune bien pensante. Il brandit enfîn une arme redoutable, en un pays de préfets et de sous-préfets empoigne, l'arme de la candidature officielle.
1MPUIB8AI4CË DU RÉ&IME PARLEMENTAIRE. tit
Gfàce à tous ces procédés, le ministère, qui a franchi le cap des six premiers mois peut espérer durer assez longtemps; Il peut même tout oser; ses caprices lui sont octroyés d'avance comme une monnaie d^échange; ses fautes lui sont pardonnées (1). S'il se place au-dessus de la constitution du pays, en engageant des dépenses considérables ou en entreprenant des expéditions lointaines sans rasseatiment des chambres, il est sûr que le bill d'indemnité ne lui fera pas défaut.
Le ministère peut tout,^ sauf étudier les questions. Cette élude d*atlleurs risquerait fort de le compromettre. Elle répogoe à beaucoup de députés qui la considèrent comme dangereuse pour eux-mêmes. Ne seraient-ils pas obligés de s'en expliquer devant leurs commettants ? A ceux-ci ils ont à répondre de leurs votes et non de leurs intrigues : les principes se discutent au grand jour, tandis que les intérêts se débattent dans Tombre. Un ministère serait mal avisé d'entamer, à propos d'une loi d'ordre supérieur, une majorité qu'il a eu tant de peine à rendre compacte autour de lui et qui ne trouve de sécurité possible que dans les discussions rapetissées. Il ne se hasarde plus guère, il est vrai, à poser la question de confiance ; il montre même moins de susceptibilité que les parlementaires d'autrefois; les votes contraires ne l'atteignent plus, s'il n'a mis luimême la responsabilité de tout le cabinet en jeu.
Certaines circonstances toutefois forceraient sa dignité ; aussi évite-t-il le plus possible les débats solennels. Il est surtout un moment où cette prudence lui est nécessaire; c'est lorsque la majorité a atteint sa culmination^ lorsqu'elle a obtenu toutes les faveurs administratives dont
(i) Dans un seul ministère, pendant Tannée 1883, il a été déposé plus de Vingt mille demandes de places contresignées par des députés ou des sénateurs.
elle est si friande et n'a plus d'intérêt marqué à soutenir le chef dont elle a épuisé le trésor.
En résumé, dans notre régime parlementaire^ les ministres ont pour principale préoccupation de remplacer les programmes politiques par Funion des intérêts, de réunir autour d'eux des députés dociles, groupés en syndicat d'exploitation. Si aux questions soulevées par Fopposition législative il faut répondre, le ministre dit à ses chefs de service : Composez-moi des dossiers. C'est l'avocat qui plaide pro dumo stm^ et non le politique qui cherche à faire prévaloir l'utile et triompher le vrai.
Quant aux députés, ils ont à gagner l'appui de leurs électeurs, comme les ministres ont à gagner l'appui des députés. Cette entreprise est décrite en ces termes par un écrivain de talent (i) :
« Un député n'est pas uniquement chargé de déposer dans l'urne des bulletins bleus ou blancs ; ce n'est que la moindre partie de sa besogne. Il est surtout le solliciteur général de ses commettants, leur factotum politique et administratif. Il assiège les bureaux, demande des places pour ses amis, des secours pour les communes pauvres, des subventions pour les écoles et les routes, des bourses, des croix et des palmes. Il réclame la disgrâce des fonctionnaires qui déplaisent, dénonce les juges trop sévères, les percepteurs trop raides, et les commis trop vigilants. Il défend les intérêts de ses électeurs, leur commerce et leur industrie, ici champion de libre échange, ailleurs invoquant la protection, mais pour un objet spécial, les fers ou les houilles, les sucres ou les draps. Il démontre l'utilité d'un chemin de fer, ou la nécessité d'un canal ,
(1) Haoul Frary, Marniel du démagogue^ p. 284.