‹ La politique expérimentaleChapitre 11 sur 122 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'entente ne s'établira qu'a L*AID£ d'une METH09E SURE POUR RECHERCHER ET POUR DÉMONTRER LA VÉRITÉ.

Le désordre intetlecluel qui règne en politique n'a pas besoin d'être démontré. Nul ne saurait prétendre que les libéraux et les autoritaires^ les libres penseurs et les cléricaux, les opportunistes, les royalistes, les bonapartistes, les collectivistes conçoivent de la même façon ou de façons concordantes le gouvernement des sociétés.

Cette anarchie dans les idée^» s'affirme encore autrement. Nous entendons chaque jour reprocher aux ministres l'oubli de leurs promesses. On disait à Gambetta : Qu'avez-vous fait de vos programmes de 1869? On demande à M. Ferry : Quand donc commencerez-vous les destructions nécessaires ?

Nous faisons ici un exposé de méthode, non un ouvrage de polémique ; encore moins voulons-nous former le dossier d'un procès. Nous admettons par conséquent la sincérité des déclarations qu'on rappelle avec amertume à nos gouvernants, et nous ne recherchons pas s'ils ont cessé d'être sincères.

Une chose est certaine, ils sont embarrassés. D'autres Tont été avant eux, d'autres le seront après. Aux reproches qu'on leur adresse, tous répondent par cette formule, banale mais vraie : u On ne juge pas les situations de la même manière quand on est au pouvoir et quand on n'y est pas. » Ceci s'explique aisément.

Les minorités progressives renferment d'habitude les hommes les plus intelligents et les plus convaincus^ c'està-dire qu'en proportion elles en renferment un bien plus grand nombre que les majorités. Et il ne saurait en être autrement; car il y a plus d'avantages à recueillir et moins de dangers à craindre, si l'on demeure dans la place avec les satisfaits qui disposent de la faveur, que si l'on court les aventures avec les paladins qui attaquent la position ; les faibles et les timides ne s'écartent donc pas du troupeau.

Les chefs de ces minorités sont les précurseurs de la pensée nouvelle ; ils annoncent la réforme qui s'impose ou la révolution qui se prépare (1). Mais ils doivent se borner à exposer en termes généraux les vœux qu'ils interprètent. En effet, leur programme est d^ordinaire très vaste^ puisque toutes les grandes questions sont solidaires. Ge serait en obscurcir la clarté et, par suite, en écarter les adhésions, que de le surcharger de détails.

Mais aussitôt qu'a sonné l'heure de la victoire, la foule qui accourt transformer la minorité de la veille en majorité du lendemain, apporte ces détails avec ses besoins, ses appétits, ses ambitions, ses préjugés, son ignorance, ses terreurs hallucinées^ sa soif d'innovations, ses espérances vagues, ses ardeurs insensées. Les nouveaux gouvernants voient se dresser devant eux les mêmes obstacles qu'ont vus leurs prédécesseurs ; ils se heurtent aux mêmes difficultés. Ils font comme leurs prédécesseurs, ils les éludent ; ils laissent, ou à peu près, les choses dans l'état où ils les ont trouvées.

(l) « C*est même la loi de l'histoire que ropinion la plus vraie et la plus progressive soit d'abord celle d'un homme isolé, puis d'une minorité, avant d'être celle du plus grand nombre. » (Alfred Fouillée, Revue des deux mondes, 1«' septembre 1884.)

L'ENTENTE PAR LA MÉTHODE. Il

Que veut-on qu'ils fassent? Est-ce que, sous aucun régime et sous le régime parlementaire en particulier, les ministres ont le loisir de préparer des solutions complètes et précises, surtout pour un pays organisé comme la France (1)? Et s*ils avaient ce loisir, il est probable qu'ils ne s'en serviraient pas utilement, car presque toujours ils ont épuisé leur sève dans Teffort qui les a élevés au pouvoir. La recherche des solutions complètes est l'œuvre des philosophes que les succès politiques ne tentent pas; elle n'est guère celle des politiciens en place. Il n'est pas donné à beaucoup d'être Turgot ou Robert Peel.

Il faut pourtant sortir de cette impasse dans laquelle, depuis un siècle bientôt, nous tournons sur nous-mêmes. On le peut, si l'on a recours à la méthode que les savants emploient pour rechercher et pour démontrer la vérité. Le jour où les gouvernants auront le moyen de désarmer par des démonstrations éclatantes les adversaires de leurs anciens programmes; le jour où il sera possible d'appliquer sans compromission et sans trouble les grandes réformes auxquelles ils n'ont dû renoncer qu'à regret; le jour où Ton pourra mettre à l'essai les améliorations encore mal étudiées ou peu connues ; le jour enfin où il sera même facilede rechercher sans danger aucun les solutions nouvelles; ce jour-là, les ministres n'auront pas besoin d'oublier leurs promesses, et les minorités n'en réclameront pas en vain l'exécution. Ce jour-là disparaîtra le désarroi qui règne encore chez nous dans les idées politiques, comme il régnait dans les idées scientifiques au temps des alchimistes et des astrologues.

(1) Ghap. XXXVIII.

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