LE DÉSAGOORD DANS LES IDÉES
Je ne me bornerai pas à l'exposé des faits observés ; j'entrerai dans quelques développements scientifiques. Ils paraîtront oiseux aux amateurs de solutions faciles ; je les considère comme nécessaires. La politique est inséparable de la science ; elle est liée étroitement à Tensemble des opinions et des croyances d*un peuple^ dont la science redresse constamment les écarts. Faire de la politique comme si son domaine était isolé et indépendant, c'est se vouer à ce travail de Pénélope qui dure chez nous depuis cent ans, qui durera longtemps encore.
Ceux-là se tromperaient, qui croiraient trouver en cet ouvrage les solutions de la plupart des problèmes sociaux et politiques agités de notre temps. Ces solutions formeront le corps de la sociologie, quand cette science sera fondée; tout ce qu'on peut faire aujourd'hui, c'est d'établir et d'exposer la méthode qui y conduira.
Gomme la nature entière, comme les êtres de notre monde, comme nos idées, la méthode a subi une évolution. Ce livre le montre et marque le dernier terme de cette évolution pour la science politique.
Pour comprendre ma théorie, pour adopter mes conclusions, je ne compte pas d'abord sur les pouvoirs publics. Ce n'est pas même au parlement que je m'adresse, car ce n'est pas de lui qu'on peut attendre l'initiative des grandes réformes ; il est rarement capable de les vouloir,, presque toujours inhabile à les établir. On peut dire aux membres d'une chambre : « Vous êtes des sages » ; il est plus facile d'accepter un tel hommage que de le mériter.
Je m'adresse aux hommes qui pensent et qui pensent par eux-mêmes, à ceux-là surtout qui sont susceptibles de ressentir pour les questions politiques ce noble enthousiasme qui enflamme si fort les sincères amants de la science.
Quant à ceux que la passion du vrai ne transporte pas^ je fais appel à leur intérêt ; je les crois assez intelligents pour comprendre qu^en matière de gouvernement, il n'y a pas d'erreur purement théorique, et que toute bévue est payée par le contribuable en beaux deniers.
Mon ambition est modeste. Aux uns et aux autres je veux seulement montrer l'entrée un peu cachée de la carrière et leur dire ensuite : Entrez-y et travaillez-y de vos bras.