L'OBSERVATION EN POLITIQUE. S S
a foulé aux pieds la philosophie scolastique, comme Galilée hafouait la science officielle. Le Novum Organum sub* stituerobservation des faits aux hypothèses de la raison et rinduction au syllogisme (1j. Bacon occupe une place prédominante dans l'histoire de la pensée moderne ; une immense chaîne de savants et de philosophes se rattache à lui par ses découvertes et par ses travaux. 11 a été un révolutionnaire^ dit avec raison M. Lefèvre dans son excellent ouvrage.
Révolutionnaire, on doit Tètre à certaines époques; il est sage de Têtre aujourd'hui, car la révolution est à ter* miner. Non pas que nous désirions le renversement par la force, la destruction par la violence; nous ne faisons la guerre qu'aux, idées, à des idées auxquelles la force et la violence profileraient peut-être. Si, dans le domaine purement intellectuel, le mot révolution ne signifie pas bataille et sang versé, il ne signifie pas davantage éclectisme, transactions, compromis. La conception des loisde la nature n'admet pas de juste milieu. Pour nous, révo^ luiwn signifie méthode (2).
De la méthode, nos hommes d'Etat ne se soucient guère. En matière sociale et politique^ l'observation est demeurée jusqu'à nos jours et est encore peu en faveur. Un certain nombre de principes considérés comme des axiomes, avec une série de déductions logiques accommodées aux goûts et aux besoins du moment, tel est le substratum sur lequel s'échafaudent la constitution et les lois. Ce moyen est considéré par le plus grand nombre comme le plus commode, et il l'est, comme le meilleur, et il s'en faut qu'il le soit, pour régler le gouvernement d'une nation.
(1) André Lefèvre, la Philosophie.
(2) Ghap. XXIX.
Il favorise la paresse des écrivains qui n*aiment pas à se déranger pour apprendre ce qui se passe au-delà de nos frontières. N*est-ii pas plus aisé de fouiller dans une bibliothèque que de parcourir, comme Descartes, la Hollande^ la Bavière, rAutriche, la Hongrie, lltalie, la Pologne, la Poméranie, TAngleterre, le Danemark, la Frise et la Suède? « J'employai le reste de ma jeunesse à voyager, » écrit le philosophe dans son Discours de la méthode, « Il est bon, dit-il, de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison^ ainsi qu'ont coutume de faire c *ux qui n'ont rien vu. »
Descartes poursuivait des études trop abstraites, le cycle de ses recherches était ti*op vaste pour qu'il pût, en de tels voyages, porter son attention avec profit sur le mécanisme des sociétés humaines. Cet illustre savant a fait assez : il estrinvehteur de la géométrie analytique ; on lui est redevable de la loi sur la réfraction de la lumière. J'ai entendu M. Paye, expliquant la formation du système solaire, lui faire le plus grand honneur de sa théorie des tourbillons (I); il a émis des vues justes sur la subordination de la vie au monde inorganique ; il a deviné la fonction cérébrale. <f J'anatomise maintenant, écrit-il au P. Mersenne, des têtes de divers animaux, pour expliquer en quoi consistent l'imagination, la mémoire. » Et pourtant il s'est arrêté en un si beau chemin; il a glissé dans la métaphysique. Le grand novateur a péché à son tour contre la méthode ('2). Mais il lui reste d'assez beaux titres de gloire ;
(1) Conférenco du 1> mars 1884, à la Sorbonne {BuUetim de V Association scientifique).
(2) Notamment dans la quatrième partie du Discours de la méthode. Il ne réussit pas pour cela à gagner les bonnes grâces de
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rheure de la sociologie et de la morale scientifiques n'avait pas encore sonné.
Descartes est un des maîtres de la méthode d'observation ; il en comprenait bien la valeur. Quelqu'un lui demandant un jour à voir ses livres : « Voilà ma bibliothèque, » répondit-il en montrant le corps d'un veau qu'il avait disséqué. « J'étudie en ce moment la chimie et l'anatomie, écrit-il en 1630, et j'apprends chaque jour quelque chose que je ne pourrais trouver dans les livres. »
Nous sommes en politique bien loin de la méthode de Bacon et de Descartes, comme l'exprime M. Raoul Frary en termes fort justes :
- « La méthode scolastique prend pour le point de départ de la science la détermination des principes qui en sont le point d'arrivée selon la méthode moderne. Or, il parait que la politique, même quand elle s'arroge l'épithète de scientifique, en est encore à la scolastique et au moyen âge. Vous vous croyez des hommes de progrès, vous vous traînez sur les pas de saint Thomas d'Aquin. Ce n'est pas baroco et 6ara/t/7^on qui égaraient nos pères; c'est leur manière de raisonner à contre-sens^ de partir de l'inconnu et de l'universel pour arriver au connu et au particulier, de définir les objets avant de les étudier et d'argumenter au lieu d'observer. Vous vous moquez d'eux et vous les copiez. Au lieu de construire la science du gouvernement sur les mêmes basesque les autres sciences, vous en faites
rÉcole. LaSorbonne et les jésuites firent mettre ses livres à l'index. Et Pascal a écrit : « Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pu s^empécher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. »
as hk MÉTHODE.
une sorte de théologie mystique avec son évangile, ses pères et ses docteurs. Vous ne vous refusez même pas le plaisir d*excomniunier les hérétiques et de chasser de rÉglise quiconque se refuse à embrasser vos dogmes sur la foi de vos conciles... La politique est pour vous affaire de sentiment ou de raisonnement, non d'observation (!)•»
Si la méthode déductive favorise, avons-nous dit, la pa« resse de nos écrivains, généralement peu enclins à voyager comme Descartes; de nos politiciens, qu'on ne rencontrerait pas, comme Tocqueville, aux États-Unis, au Canada, en Angleterre, en Irlande, en Suisse, en Algérie, en Allemagne, cette même méthode flatte un faux patriotisme, dont il est facile chez nous d'éveiller le sentiment.
Combien de fois, quand je me plaisais à citer chez quelque nation étrangère des exemples dignes d*être imités ou étudiés pour le moins, combien de fois, quand je montrais, à Taide de faits indiscutables et indiscutés d'ailleurs, les avantages d'une institution anglaise ou améri* caine, m'a-t-on dit : a Nous ne sommes ni des Américains ni des Anglais ; ce qui convient à ces peuples ne saurait être bon pour des Français ! » N'avons^nous pas entendu
(1) Manuel du démagogue.
Quelle est la coDséquence d'une telle méthode? M. Frary l'indique aussi fort bien : « La plupart des hommes sont esclaves de la réalité. Leurs bévues sautent aux yeux. L'agriculteur qui récolte une faible moisson sur un sol fertile aura beau prouver qu'il connaît à fond la chimie et la botanique, on estimera toujours qu'il n'est qu'un ignorant. Le négociant qui fait faillite ne se réhabilite pas par des phrases et des raisonnements. L'ingénieur qui voit une crue emporter son pont, Tarchitecte dont la maison s'écroule, perdraient leur temps à déclamer contre la faiblesse des matériaux et la pprfidie des éléments. Un général battu conserve malaisément la conflance de son gouvernement. Il est difficile à un médecin d*élargir sa clientèle en tuant ses malades, et ce n'est que dans les procès politiques que les causes perdues grandissent les avocats. »