L'OBSERVATION EN POLITIQUE
dans nos chambres les orateurs qui cherchaient en quelque pays d'Europe une preuve à Tappui de leur thèse, interrompus par ces mots : « Parlez-nous de la France I »
Je répondais, quand j'étais en cauâe : a Groyez-Yous qu*à un chirurgien anglais ou allemand qui apporterait un procédé particulier pour faire avec succès une opération délicate, un chirurgien français oserait répondre : On n'opère pas les Français comme les Anglais et les Allemands? N'avons-nous pas adopté la vaccine des mains de Jenner, Tanesthésie de celles de Morton,et le stéthoscope de Laënnec a-t-il été repoussé de quelque école étrangère, parce que Tinventeur était Français? Copernic et Kepler découvrent le système du monde ; Galilée, les lois du pendule et de la chute des corps ; Newton^ celle de la gravitation universelle; Lavoisier, les propriétés de Toxygène et la composition de Teau; Harvey, la double circulation du sang; Lamarcls, le transformisme ; en quoi la nationalité de ces grands [hommes a-t-elle été comme un non possumus pour l'adoption des vérités qu'ils ont proclamées? »
L'objection à laquelle je répondais ainsi est loin d'avoir disparu. Vous trouverez toujours dans une réunion un certain nombre d'auditeurs qui vous l'adresseront ouvertement et un plus grand nombre qui l'auront dans la pensée (1).
(1) Zola s'indigne aussi dans un ferme langage contre le chauvinisme. Les lignes suivantes sont applicables à la politique autant qu'à la litlérature. « L'enthousiasme ne connaît plus de bornes lorsque la tirade est patriotique; alors la salle trépigne, l'auteur est déclaré non seulement un grand homme, mais encore un honnête homme. Depuis nos désastres de 1870, que nous en avons vu de oes drames sans talent obtenir un semblant de succès, en spé-
Le dédain des méthodes objectives a ôté à la pensée française beaucoup de précision et de netteté. J'ai fait personnellement bien des fois la remarque suivante. Quand on interroge un Anglais, un Américain ou un Suisse sur les institutions de son pays, il répond catégoriquement par des faits, par des chiffres et par def* dates. Si Ton parle politique avec un Français^ il ne réplique la plupart du temps que par des raisonnements, par des théories. Il y a là un héritage intellectuel. M. Taine le constate avec esprit.
c( Quand j'ai lu la série des romanciers anglais : de Foe, Richardson, Fielding, Smollett, Sterne et Goldsmith jusqu'à miss Burney et miss Auston, je connais TAngleterre du dix-huitième siècle ; j*ai vu des clergymen, des gentilshommes de campagne , des fermiers , des aubergistes, des marins, des gens de toute condition, haute et basse; je sais le détail des fortunes et des carrières, ce qu'on gagne, ce qu'on dépense, comment Ton voyage, ce qu'on mange et ce qu'on boit; j'ai en mains une file de biographies circonstanciées et précises, un tableau complet, à mille scènes, de la société tout entière, le plus ample amas de renseignements pour me guider quand je voudrai faire l'histoire de ce monde évanoui. Si maintenant je lis la file correspondante des romanciers français : CSrébillon fils, Rousseau, Marmoutcl, Laclos, Restif de la Bretonne, Louvet, M*"® de Staël, M"»® de Genlis et le reste, y compris Mercier et jusqu'à M""* Cottin, je n'ai presque
«ulant sur le chauvinisme des foules! C'est une honte littéraire, «'est manquer de la simple probité, que de duper ainsi le monde en plantant au bout de chaque hémistiche un drapeau tricolore. » {Documents littéraires, p. 415.) — Disons à notre tour : c'est une honte politique que de repousser des réformes parce qu'elles s'appuient sur des exemples tirés de l'étranger.
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point de notes éprendre; les petits faits positifs et instructifs sont omis; je vois des politesses, des gentillesses, des galanteries, des polissonneries, des dissertations de société, et puis c'est tout. On se garde bien de me parler d'argent, de me donner des chiffres, de me raconter un mariage, un procès, l'administration d'une terre; j'ignore la situation d'un curé, d'un seigneur rural, d'un prieur résident, d'un régisseur, d'un intendant. Tout ce qui concerne la province et la campagne, la bourgeoisie et la boutique, l'armée et le soldat, le clergé et les couvents, la justice et la police, le négoce et le ménage, reste vague et devient faux; pour y démêler quelque chose, il me faut encore recourir à ce merveilleux Voltaire qui, lorsqu'il a mis bas le grand habit classique, a ses coudées franches et dit. tout(1}. »
Le réalisme a pris aujourdHiui le dessus en littérature ; de même Ton commence à admettre que l'observation en matière sociale n'est pas sans valeur. Les écrivains et les orateurs ne dédaignent plus autant d'y avoir recours. Certains politiques sentent qu'ils ne trouveront pas ailleurs le critérium du vrai. Les Français voyagent un peu plus qu'ils ne faisaient avant la guerre de i870. Parmi mes amis, ceux qui ont habité ou visité les pays étrangers ont modiOé, comme je l'ai fait moi-même, les habitudes d'esprit propres à notre race. Ils se préoccupent de ce qui se passe chez les autres; ils tiennent compte des jugements que Ton y porte sur nous. Us adoptent des procédés de travail et de discussion différents de ceux que la métaphysique universitaire leur a enseignés. Ils recherchent, en un mot, la vérité en politique comme on la recherche dans
(1) H. Taine, Us Origines ds la Francs contsmporaine. Uancisn régime, p. S60.
les sciences, et ils empruntent également aux sciences leurs moyens de démonstration (1).
L'observation est un outil nécessaire; mais c'est un outil dont il faut bien se servir. Là réside une difficulté que nous examinerons maintenant.
(1) Parmi les études politiques faites d'après la métBode et ayant obtenu un légitime succès, je citerai la Prostitution et la Polic$, par Yves Guyot.