CHAPITRE XI
l'organisation proposée n'amoindrit pas les droits du pouvoir exécutif et facilite sa tache.
Cette tâche est de plus en plus difficile, à mesure que la civilisation se perfectionne. Les populations deviennent plus nombreuses, les métiers plus divers, les besoins plus variés, les intérêts plus confus. Dévider convenablement Técheveau est fort au-dessus des forces d'un seul homme ou d'un seul groupe. Ceux-là qui s'intitulent pompeusement des hommes de gouvernement, et auxquels leurs amis accordent ce prétendu titre de noblesse^ ont la vanité de suffire à tout. Le résultat ne répond guère à leur attente ; ils sont loin d'acquérir la gloire qu'ils espèrent à vouloir faire grand ; heureux encore leur pays, si leur ambition et leur aveuglement ne le conduisent pas aux abîmes !
Le gouvernement, nous voulons dire le pouvoir exécutif, se heurte aux obstacles que nous avons signalés pour le parlement ; car il possède l'initiative des lois ; c'est même lui qui fait, en réalité, presque toutes les lois. En outre, il doit les appliquer, et les difficultés de sa tâche augmentent d'autant. A mesure que se multiplient. les fonctions, les organes doivent se multiplier aussi. L'armée administrative croît chaque jour en nombre, et chaque jour elle mérite davantage qu'on lui fasse l'application de ce principe de mécanique : ce que l'on gagne en force, on le perd en vitesse. Nul n'ignore combien mar-
chent lentement les affaires de l'État, comparativement aux affaires privées ; en outre, elles sont moins bien faites et elles coûtent plus cher. Un homme d'esprit, dont la patrie est pourtant mieux 'préservée que la nôtre du fléau bureaucratique, sir Charles Fox, comparait une administration publique à un filtre retourné, dans lequel on verserait de Teau claire et d'où elle sortirait boueuse. Les fonctionnaires n^aiment pas la nouveauté ; ils sont routiniers, parce qu'ils sont indifférents ; ils sont indifférents, parce qu'ils sont irresponsables. Le contribuable n'est-il pas là pour payer de sa bourse leurs négligences et leurs erreurs? En attendant, les ministères regorgent de plus eu plus de dossiers et le temps manque de plus en plus pour les dépouiller ; les préfectures sont dans le même cas. Ministres et préfets sont devenus exclusivement des agents politiques, uniquement préoccupés de défendre leur position contre la convoitise des rivaux et la rancune des partis.
L'organisation proposée ne touche en rien aux droits du pouvoir exécutif. Celui-ci conserve l'initiative des lois ; il peut en provoquer de nouvelles ou les arrêter par son opposition. Mais, en ce moment plus que jamais, il doit comprendre qu'il n'est pas commode de tout faire. Pourquoi ne laisserait-il pas aux individus, groupés entre eux suivant leurs besoins, leurs intérêts, leurs aspirations, leur habitat, le soin de coopérer à son œuvre, à leurs risques et périls ? Il y trouverait un soulagement qu'il ne serait pas longtemps sans apprécier; il aurait beaucoup à gagner, rien à perdre. Il serait ainsi dispensé de recourir, pour masquer ses défaillances, ses hésitations, ses angoisses, aux vieux expédients des monarchies embarrassées.
La guerre est la dernière raison des rois vis-à-vis de leurs peuples. Elle crée des diversions à l'opinion publique
inquiète ou mécontente ; elle atténue les convoitises du pouvoir chez les adversaires politiques peu soucieux de partager des compromissions dangereuses ; elle permet d*arracber plus facilement aux citoyens des sacrifices d'argent, parce que le drapeau est engagé, et de couvrir au besoin d'un manteau de gloire, fausse ou vraie, le gouffre du déficit. Un ennemi national est un allié politique» L'empereur Napoléon III disait un jour, à l'ouverture des chambres^ qu'on pouvait élever un arc de triomphe aux armées françaises pour leurs victoires remportées, sous son règne, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique. Le gouvernement de la Répubhque se targuerait<il d'une semblable ambition ?
Nous faisons la guerre, dit-on, pour coloniser, pour ouvrir des débouchés à notre émigration et à notre commerce. Voyons, à ce propos, si nos gouvernants ne gagneraient pas à être aidés par la méthode expérimentale.
L'émigration est une industrie qui ne saurait plus que les autres se passer de matière première. Cette matière première, ce sont les émigrants. Où les trouver en un pays qui produit juste assez d'enfants pour maintenir sa population stationnaire? L'accroissement naturel par i 000 habitants, et par année, qui s'élève à 14 pour l'Angleterre, à 12,7 pour l'Allemagne, à 11,9 pour la Suède, n'est pour ia France que de 2,5. Il va diminuant sans cesse.
Produire des émigrants ne suffit pas. Pour que ces émigrants colonisent un pays, il faut qu'ils puissent y vivre et s'y multiplier. Si un caprice gouvernemental est capable à chaque instant de susciter une guerre, il est toujours impuissant à réaliser les conditions qui sont nécessaires à l'existence d'une. race et à sa propagation. Presque toutes nos colonies appartiennent au climat torride, et les Euro-
péens ne s'y acclimatent pas. La mortalité y prend pour eux des proportions effrayantes. Ainsi, à Saïgon, on compte 46 naissances pour 103 décès ; au Sénégal ^ 391 décès pour 100 naissances ; il meurt à Nossi-bé de 75 à 80 Européens sur i 000. Qu^attendre dès lors, au point de \ue de Témigration, de Texpédition du Tonkin, de la mission Brazza, des coups de canon tirés à Madagascar (1)?
La France est surtout représentée dans ses colonies par des marins, des soldats et des commis, qui vont y mourir ou y contracter des maladies chroniques dont leur existence propre et celle de leur progéniture se ressentira. En Cochinchine^ la mortalité des troupes est de 9 à 10 pour 100 ; au Sénégal, celle des fonctionnaires et des colons ensemble atteint 77, et celle des médecins 185 pour i 000 (2).
Quant au commerce, les faits ne sont guère plus encourageants que pour Témigration. Nos commerçants sont mal renseignés par nos consuls, et ils envoient souvent dans nos possessions lointaines des marchandises qui n& conviennent pas au goût des indigènes. D'autres fois
(1) A la Martinique, le nègre seul est acclimaté, et, d'après les docteurs Nielly et Rey, il suffirait d'une épidémie de fièvre jaune pour mettre en question l'existence de noire race. Ne parlons pas de la Guyane, où il est question d'envoyer des récidivistes, et où Ton peut prévoir qu'ils ne vivront pas en moyenne plus de trois ans.
(2) Nous empruntons ces chiffres à un récent ouvrage d'Yves Guyot [Lettres sur la politique coloniale). L'auteur traite à fond son sujet; il le discute sous les aspects les plus divers avec une grande abondance de preuves. Il s'attache notamment à établir avec précision que les Européens ne peuvent s'acclimater dans la zone comprise entre l'isotherme 25 degrés nord et l'isolherme âo degrés sud do l'équateur. L'Algérie et la Nouvelle-Calédonie sont les seules de nos colonies non comprises dans cette zone.
'^ et c'est là une conséquence de nos tarifs protecteurs qui empêchent la production à bas prix, et en voulant assurer à notre industrie le marché national lui ferment les marchés étrangers -— ils les vendent trop cher, et ne peuvent soutenir la concurrence avec leurs rivaux des autres pays (1). Aussi le commerce est-il accaparé, dans nos propres colonies, par les Anglais, les Allemands, les Hollandais, les Belges.
En Gochinchine, où nous sommes installés depuis vingtquatre ans. les maisons françaises n'occupent que le quatrième rang (2). La Gochinchine « achète pour 8 francs à Télrangcr^ quand elle achète pour 1 franc à la France ; elle vend pour 50 francs à l'étranger, quand elle vend pour 1 franc à la France (3) » .
Dans une circulaire que le sous-secrétaire d'Etat aux colonies vient d'adresser aux chambres de commerce, il constate que, sur 67 navires qui ont abordé à Haï-phong, le port maritime du Tonkin, pendant le premier semestre de 1884, un seul venait de France (4).
Et pourtant, c'est au Tonkin que des ministres peu prévoyants et une majorité docile émiettent en ce moment
(1) Cent mètres de cotonnades anglaises fort communes sont achetées au Tonkin par les indigènes au prix de 7 fr. 50, tandis qu'il leur faudrait payer 24 francs 100 mètres de cotonnades françaises, dont ils ne se soucient pas. — Manchester donne à 24 centimes le mètre de bons tissus que Rouen fournit à peine à 39 centimes. — La fabrique d*Amiens ne peut vendre moins de 1 fr. 75 un velours de coton que Manchester livre à 1 fr. 05.
(3) Nos comptoirs coloniaux ne vivent en maint endroit qu*en vendant des produits tout autres que des produits français.
(3) Yves GiiYOT, loc. cit.
(4) Durant cette même période, les .importations se chiffrent ainsi : de France, 163 000 francs; des colonies françaises, 1 081 000 francs; de l'étranger, 3 075000 francs.
les forces militaires et les économies de la France, sans que les difficultés d'une guerre avec la Chine les arrête, sans que Talliance anglaise ait été obtenue, et sans qu'on ait profité des premières hésitations de Tennemi pour frapper un coup décisif.
D'aucuns défendent la politique coloniale au point de vue militaire. J'ai cru autrefois, comme bien d'autres, que l'Algérie était une école pour Tarmée française, que les soldats habitués sur son sol aux marches pénibles, aux embuscades nocturnes, aux alertes soudaines, devenaient irrésistibles. L'invasion de i870 a montré qu'il n'en était rien. Elle a prouvé une chose que tous les hommes de pensée auraient dû prévoir : c'est que l'art de la guerre se perfectionne par l'étude, qu'il s'apprend, comme tous les arts scientifiques, parla théorie. Les Prussiens l'ont appris de la sorte durant un long recueillement ; pour le bien savoir, ils n'ont pas eu besoin de colonies.
Dira-t-on que la politique coloniale est favorable au relèvement des races inférieures? La colonisation libre peut le devenir, et le sera, je crois; mais la colonisation officielle produit plutôt rabaissement moral des Européens. Les hommes ont plus de penchant à descendre qu'à monter. Quand ces hommes sont des fonctionnaires et des soldats, exerçant sans contrôle tous les droits de la force, ce ne sont pas les vertus de leur nation qu'ils propagent ; c'est à leurs propres vices et aux vices de la population soumise qu'ils s'abandonnent en les couvrant du manteau de leur autorité.
Toutes ces considérations sont d'ordre inférieur, répliquent certains poHtiques. Une destinée inéluctable pousse les peuples civilisés au contact des peuples sauvages. N'est-il pas manifeste que les États de l'Europe sont en ce moment même pris de vertige ? La lutte pour l'existence est
la loi des nations comme elle est la loi des individus ; il serait chimérique de s'y vouloir soustraire. Si nous ne pouvons plus, sur notre continent, produire du blé et de la viande avec bénéfice, nous avons le droit de demander aux nègres de l'Afrique d'en produire pour nous. La politique coloniale s'impose. Qu'importent les millions et les hommes qu'elle nous coûtera si , en un jour lointain, l'humanité y trouve honneur et profit !
Ce projet a des côtés sombres ; nous aurions trop beau jeu à les mettre en lumière. N'en considérons que le côté brillant. Il ne saurait nous éblouir. Le lyrisme humanitaire n'élève pas la question ; il la déplace. Il ne suffit pas d'affirmer que les races supérieures sont appelées au contact des inférieures, il faut savoir comment ce contact doit se produire. C'est encore une question de méthode. Demander à l'État de diriger un tel mouvement, c'est lui confier un rôle qui excède sa compétence. Il ne saurait le remplir ni avec intelligence ni avec probité (1). Trop de faits le prouvent. Dès lors, n'est-ce pas plutôt aux particuliers, aux associations privées que ce rôle incombe?
Les partisans de la politique coloniale ne sauraient trop réfléchir sur le grand exemple que vient de donner l'association internationale africaine. Cet exemple montre la voie. Le contact désiré se produira au Congo , sans qu'il en coûte ni un sou ni un homme à la Belgique, sans que ce dernier pays ait à craindre de compromission. Voilà la politique coloniale des temps modernes, la vraie. Quant à celle qui émane de l'État, elle n'est pour notre démocratie qu'un legs malheureux des régimes d'autorité, des époques de conquête. Elle manque presque toujours de clairvoyance; elle entretient et surexcite les ardeurs guerrières;
(1) Lois et mœurs répubUcaines, p. 364, note.
elle est une menace permanente pour la paix, un instrument de corruption pour les gouvernants, un goulfre insondable pour les finances publiques. Les citoyens sont capables d'opérer avec prudence, c'est-à-dire avec méthode, parce qu'ils y vont de leur bourse et de leur vie; les ministres ne le sont guère, parce que trop souvent leur ambition personnelle constitue leur principal enjeu.
Nous ne voudrions pas entrer dans des détails qui nous écarteraient de notre sujet. Si nous avons parlé incidemment de nos colonies, c'est afin de montrer combien le gouvernement a besoin d'être soulagé dans sa mission si complexe, et de faire moins pour faire mieux. On a l'habitude de se réclamer de lui pour la colonisation ; on le considère comme obligé de présider par ses armes et sa diplomatie à rexpansion de la race française et à la diffusion du commerce français. Il aurait donc le devoir étroit d'étudier avec soin les questions coloniales^ de constater avec prudence les résultats obtenus déjà, avant d'en rechercher de nouveaux. Les fautes deviennent des crimes, lorsqu'elles ont pour conséquence des hécatombes inutiles de vies humaines. Et cependant la colonisation scientifique a été le dernier souci des politiciens qui nous ont successivement gouvernés ; ils ont employé, d'un cœur léger, nos hommes et notre argent à conquérir des territoires sur lesquels les Français ne peuvent vivre, et dont l'annexion n'a guère profité qu'à des missionnaires et à des commerçants étrangers.
Tandis que les eâorts de l'État échouent si complètement, ceux des particuliers sont couronnés de succès. Les courants d'émigration et de commerce sont comme des fleuves qui suivent leur pente naturelle et qu'on ne peut détourner où l'on veut. De même que la protection doua-
nière, la protection coloniale blesse ceux qu'elle prétend défendre. C'est ainsi que la France possède avec la république Argentine un commerce d'exportation presque double de celui que lui procure l'ensemble de nos colonies, l'Algérie exceptée, et il n'en coûte aucun sacrifice aux contribuables (I).
Nos gouvernants ont-ils réussi au moins pour l'Algérie, qui est à nos portes et dont le climat convient à notre race? Us y ont englouti déjà plusieurs milliards; plus de iOOOOO hommes y sont morts^ sans compter ceux qui sont retournés dans leurs foyers malades, souffreteux, étiolés. Quel a été le résultat? Yves Guyot nous le dit :
495 000 Français, auxquels i 90 000 Européens étrangers disputent les profits, et en présence de 2850000 indigènes qu'on se vantait de refouler et dont le uombse s'accroît toujours. Sur ces 195 000 Français, 400000 seulement peuvent être considérés comme se suffisant avec leurs propres ressources, sans subvention directe ou indirecte de l'État, comme vivant de leur propre travail et de leur propre initiative. Au taux de 4 personnes par famille, ils représentent 25000 producteurs. L*efifectif moyen de nos troupes en Algérie est de 50 000 hommes. La conclusion de l'éminent économiste est celle-ci : « Si l'on voulait représenter dans une allégorie le prix de revient en hommes des 25 000 colons français installés en Algérie et y vivant avec leurs propres ressources, chacun d'eux y serait assis sur quatre cadavres et gardé par deux soldats. »
Cette conclusion mérite d'être méditée. Depuis cinquante-quatre ans, les gouvernements qui se sont succédé ont essayé en Algérie tous les systèmes, et ces essais
(1) Importations de la France : dans les colonies, 68 millions de francs ; dans la république Argentine, 105 millions.
ont coûté cher. Ne serait-il pas grand temps de laisser les colons rechercher eux-mêmes, à leurs propres risques, l'es institutions de nature à assurer leur prospérité? Ne seraitil pas sage, de la part de nos ministres, de concentrer leur attention sur la colonisation méthodique deTAlgérie, plutôt que d'éparpiller leurs efforts dans le monde, au hasard des aventures?
Les politiques qui défendent de bonne foi ces aventures confondent l'expansion avec la politique coloniale. Qui ne désirerait la première, si elle était possible : pour notre race^ grâce à un surcroît de population ; pour notre commerce, grâce au bon marché des produits ? Mais tous les faits s'accordent à prouver que cette expansion ne réussit que lorsqu'elle s'effectue librement, lorsque les citoyens choisissent eux-mêmes le pays et le mode de colonisation qui leur convient le mieux. Les émigrants du sud-ouest de la France se rendent spontanément à la Plata, et ils y prospèrent, comme les Allemands qui se rendent spontanément au Texas. Je connais le long de la côte du Pacifique, sur le versant occidental de la Sierra Nevada, une ligne immense de coteaux qu'on appelle le coast range, où Ton cultive la vigne etoii on pourrait la cultiver davantage encore, où Ton manque d'hommes experts en cette culture et surtout dans Tart de fabriquer le vin. La Californie offre un des plus beaux climats du monde ; elle est située en dehors de cette zone torride qui se refuse obstinément à la colonisation européenne ; les Français que j'y ai rencontrés m'y ont semblé plus heureux qu'en aucun des pays que j'ai parcourus. Pour en attirer beaucoup d'autres, le jour où notre excédent de naissances serait plus considérable, le jour où les lois de succession ne retiendraient plus sans profit sur le domaine paternel les fils de
paysans enclins à émigrer (1), il suffirait de renseignements exacts fournis par nos consuls. Il n*en coûterait au pays que le prix de bonnes statistiques dressées par de bons agents. IL n'en coûte pas davantage à rAllemagne, dont rémigration est si considérable aux Etats-Unis.
La politique coloniale se distingue de l'expansion coloniale en ce qu'elle fait intQrvenir le gouvernement là où il n'a que faire. Le gouvernement intervient mal ; il ne se soucie d'aucune des trois règles que nous avons posées. Il ne tient compte ni des procédés que l'observation révèle et auxquels les colonies australiennes doivent leur grandeur, ni des expériences malheureuses de notre propre colonisation. L'assentiment des citoyens n'est jamais demandé, et si le parlement est appelé à donner son avis, c'est toujours après que des fautes irréparables ont été commises. Quant aux populations indigènes, loin de solliciter leur coopération volontaire, nous leur imposons le droit du plus fort, nous leur arrachons par les armes leur territoire et leur indépendance, nous les appelons barbares quand elles ne se laissent pas refouler et broyer à merci, quand elles ne s'inclinent pas reconnaissantes devant la justice de l'oppresseur (2) I
(1) Chap. xxxvn.
(2) Au début de la guerre de Tunisie, le 13 avril 1881, j'écrivais de Floreoce une lettre qui a été publiée, et dans laquelle j'annonçais que la conquête de ce pays aurait pour résultat d'attirer les Anglais en Egypte, d'exciter les convoitises des Italiens, de nous créer des embarras de tous genres. Ces prévisions se sont réalisées. Nous jouissions à Tunis d'une influence prépondérante, indiscutée. Depuis le protectorat, elle n'a fait que s'affaiblir : nos soldats^ nos nationaux sont insultés, menacés chaque jour. Voilà où conduit remploi de la force. Nous allons être obligés, durant de longues années, d'immobiliser un corps d'armée en Tunisie et des millions au budget.
Si nos gouvernants admettaient le principe de la méthode expérimentale, ils étudieraient mieux les questions dont ils s'occupent. Ils seraient même conduits de plus en plus à en restreindre le nombre. Ils comprendraient, en effet, que si Tétude des questions est chose fort difficile en chimie, en biologie, elle Test à plus forte raison en politique ; ils considéreraient comme un genre particulier de folie, comme une prétention au miracle, de vouloir résoudre, à eux seuls et d'autorité, les problèmes les plus délicats, au lieu d'accepter le concours des citoyens, surtout quand ce concours respecte leurs véritables prérogatives.