CHAPITRE XXXIV
Nous avons accumulé jusqu'ici les preuves positives en faveur de la méthode expérimentale. Les preuves négatives ont aussi leur valeur. Insuffisantes par elles-mêmes, elles concourent à renforcer les premières. Elles fournissent la contre-épreuve d'une théorie, en montrant que, faute d'en observer les règles, on aboutit à l'impuissance ou à des résultats inacceptables.
Ces preuves négatives, nous les trouvons en abondance dans la critique des essais tentés par les divers réformateurs. De tout temps, les philosophes, les économistes, même les plus éminents d'entre eux, ont cherché des formules pour la réorganisation politique et sociale de leur pays. Plusieurs de ces tentatives sont devenues célèbres ; elles ont valu à leurs auteurs la renommée ou la gloire. Les unes ont fourni des indications utiles, les autres ont acheminé vers les solutions attendues, d*autres enfin ont apporté quelques solutions isolées ; mais aucune n'a justifié les espérances qu'elle avait fait concevoir.
Le lecteur ne s'attend pas sans doute à ce que j'examine
POLIT. EXPÉR. 21
tu LÀ MÉTHODE ET LES RÉFORMATEURS.
ici les théories ayant joui, ou jouissant encore, de quelque Yogue. Gela ne servirait de rien et m'entraînerait où je ne yeux point aller. Je me bornerai à parler de deux réformateurs qui ont fait école, et dont j'ai, avec un vif intérêt, étudié les doctrines ou suivi les travaux au début de ma carrière. Je m'abstiendrai encore, soit de retracer la vie de ces deux hommes, soit de décrire leur œuvre par le menu ; mon seul but est d'indiquer en quelques pages les causes de leur insuccès et de faire ressortir ainsi les conditions de la vraie méthode.
Auguste Comte . avait de très bonne heure médité la réorganisation de la société. Tous les vrais philosophes en sont là. Il y a bien des gens qui, sur le tard de la vie, possédant des loisirs, se croient illuminés tout à coup et capables de réformer le monde, comme ces percepteurs en retraite qui inventent des machines à l'usage de l'industrie ou des chemins de fer; mais de ceux-là on ne parle pas; et Auguste Comte avait une juste appréciation des choses, ainsi que de sa propre nature, lorsqu'il citait, en se l'appliquant à lui-même, cette phrase d'Alfred de Vigny : « Qu'est-ce qu'une grande vie? Une pensée de la jeunesse réalisée par Tâge mûr. »
Je ne sais ce qu'il faut croire de ce trouble mental qui aurait détraqué les facultés du maître ; quoi qu'il en soit^ l'évolution cérébrale de Comte a été, à liion avis, telle qu'elle s'annonçait à l'origine. Tout jeune encore, en sortant de l'Ecole polytechnique, il accusa nettement ses tendances; il devint le secrétaire et l'ami de Saint-Simon. Leur collaboration fut de courte durée ; Comte la rompit violemment et la rappelait avec aigreur. Comme les religieux, comme les légistes, comme tous les subjectifs eHun mot, il était entier dans ses opinions et intolérant à l'égard de ses adversaii^s.
AUGUSTE COMTE. Ml
liYPé à lui-même, dégagé de toute entrave întelkctuelle, ii se mit à exposer ses idées synthétiques. Il le fit avec une ardeur infatigable et digne du plus grand respect ; car les soucis cuisants du pain quotidien ne purent un seul instant le détourner de sa voie. Ses premiers opuscules sur la philosophie sociale sont remarquables, et certainement les mieux écrits; la Philosophie positive est son œuvre la plus estimée ; c'est dans la Politique positive et le Catéchisme positiviste que la doctrine est exposée dans son ensemble et dans ses détails. Malheureusement le style de Comte est de nature à repousser les étudiants les plus avides de savoir ; si les Anglais ont bien connu le positivisme avant les Français, c'est en partie à cause de la traduction abrégée de missHarriet Martineau, traduction que Comte range dans la Bibliothèque positiviste à la place de son propre ouvrage (1).
Sans nous arrêter plus qu'il ne convient à des défauts de langage, qui, à tout prendre, sont secondaires, disons que les débuts de Comte furent fort brillants. Il expot sait dans ses conférences et dans ses livres l'histoire des sciences, leur évolution naturelle, avec une ampleur, une élévation de pensée, des vues originales qui lui attirèrent des auditeurs et des lecteurs du plus haut rang. La loi des trois états (2), la classification hiérarchique des connais-
(1) Les ouvrages de Comte portent les titres suivants : Sépara^ tion générale entre les opinions et les désirs, juillet 1819 ; — Sommaire appréciation de V ensemble du passé moderne, avril 1820 ; — Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la sodété, mai 1822 ; — Considérations sur le pouvoir spirituel y mai 1826 ; '^ Cours de philosophie poxtHv^, 1830-1842; — Discours sur Tenr semi^le du positivisme, juillet 1848; — Système de politique positive, 1851-1854 ; — Catéchisme positiviste, 1852; — Appel aux conservateurs, 1855; — Synthèse subjective, 1856.
(2) « Elle consiste dans le passage nécessaire de toute conception
3a« LA MÉTHODE ET LE8 RÉFORMATEURS.
sances (f ), ont été trop justement critiquées, notamment par Herbert Spencer, pour prendre pied dans le domaine de la philosophie. On ne doit pas moins les cotisidérer comme des conceptions pleines de hardiesse et de grandeur ; tout inexactes qu'elles semblent être, elles ont rendu un service qu'on peut expliquer par ces paroles de Richard Gongrève, au sujet des inexactitudes scientifiques reprochées à son maître : « La biologie moderne est allée audelà de la conception d'Âristote, ce qui n'empêche pas le moins philosophe des biologistes de constater la valeur de la tentative d'Âristote pour la construction de cette science. Il en est de même pour la sociologie. Les sociologistes futurs pourront avoir à en remodeler Tensemble ; ils n'en reconnaîtront pas moins le mérite du premier ouvrage qui aurafacihté leurs travaux. »
Le vrai service d'Auguste Comte, et celui-ci il l'a bien réellement rendu, a consisté à montrer que les phénomènes politiques sont, comme les autres, soumis à des lots naturelles, et surtout à déterminer la liaison qui existe entre les divers ordres de la connaissance. Il a fait voir que chaque science s'appuie sur les vérités des sciences qui la précèdent, et leur prête les vérités par lesquelles elle est elle-même constituée. Vous ne pouvez découvrir les relations des faits sociaux sans vous référer aux conditions de la vie animale; vous ne pouvez comprendre les conditions
théorique par trois états successifs : le premier, théologique ou fictif; le second, métaphysique ou abstrait; le troisième, positif ou réel. »
(1) Cette classiQcatioa eo série, d'après la généralité décaissante et la complexité croissante des phénomènes, est la suivante : !• mathématique ; 2« astronomie ; S« physique ; 4« chimie ; 5» bioiogie ; 6« sociologie ; 7» morale.
de la vie animale sans les lois de la physique et de la chimie. En développant ces vérités, Comte établissait en même temps que la société ne peut devenir homogène que parla régénération intellectuelle de ses membres. Enfin, il donnait à la science nouvelle un nom nouveau, «elui de sociologie^ que les savants ont adopté, et qui restera.
Si Auguste Comte a bien posé le problème, il a eu le grand tort de vouloir le résoudre à lui tout seul. Il s'est mis ainsi en contradiction avec ses propres paroles : « La prétention de construire d'un seul jet en quelques mois, ou même en quelques années, toute l'économie d'un système social, dans son développement intégral et définitif, est une chimère extravagante, et absolument incompatible avec la faiblesse de l'esprit humain (1). »
Non seulement Comte a eu le tort de se laisser aller à une telle prétention, mais il n'a pas même eu le sentiment de la méthode qui conduit aux solutions réelles. Pour lui cette méthode consiste dans Tobservation et Texpérience (celle-ci étant seulement l'observation des sociétés anormales), et la vérification se fait en comparant les généralisations tirées de l'histoire à la théorie positive de la nature humaine. C'est ce que Stuart Mill développe en ces termes : « Si une théorie sociale déduite des témoignages historiques contredit les lois générales de la nature humaine ; si, pour nous servir des exemples de Comte, elle implique dans l'ensemble de l'humanité une inclination très marquée, soit vers le bien, soit vers le mal ; si elle suppose que, pour la moyenne des hommes, la raison l'emporte sur la passion^ ou les sentiments altruistes sur les instincts personnels, nous pourrons conclure que l'bistoive a été mal interprétée et que la théorie est fausse. »
(1) Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.