‹ La politique expérimentaleChapitre 96 sur 122 · LA MÉTHODE ET LES RÉPÛRMATEURS · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE ET LES RÉPÛRMATEURS

Le vague d'un tel langage ne peut dissimuler l'insuffisance du procédé. De Texpérience, telle que nous en avons indiqué le mécanisme dans cet ouvrage, Comte ne s'est douté nullement. Quanta l'observation, tout le monde sait qu'il n'a rien observé du tout. Il n'a jamais voyagé; il n'est jamais sorti de nos frontières ; sur les dernières années de sa vie, c'est à peine s'il franchissait la Seine quelques fois dans l'année. Parle*t-il des peuples étrangers, Ton s'aperçoit bien vite qu'il en ignore tout ; les erreurs nombreuses commises par lui sur l'Angleterre me sautèrent aux yeux la première fois que je passai la Manche, et me prouvèrent l'inanité de sa méthode.

Comte n'a vu qu'à travers l'histoire, et l'histoire, il la connaissait peu; il ne pouvait d'ailleurs la connaître. On ne la connaît pas encore; c'est seulement de son temps qu'un autre secrétaire de Saint-Simon, indiscuté celui-ci, Augustin Thierry, commençait à régénérer le genre historique, en répudiant les traditions de l'histoire classique et conventionnelle, telles qu elles étaient entretenues jiar les Yély et les Anquetil. En voulant comparer les indications tirées de l'histoire avec la théorie positive de la nature humaine, Comte prétendit rapprocher deux termes également inconnus; car la morale est encore, comme la sociologie, le champ de l'empirisme, et ce n'est pas la classification cérébrale, osée à priori par Comte, qui l'en a fait sortir.

Le fondateur du positivisme a ambitionné de construira seul, et en peu d'années, un édifice qui exigera le con-* cours de plusieurs générations d'ouvriers. S'il avait mi» en pratique ce qu'il avait enseigné si bien, il aurait lioMté sa tentative, certain que la découverte des lois sociales eiige des connaissances plus complètes qu'il n'en possé-

daii touchaiit révolution des espèces animales, 1 «thnolo^* gie, la linguistique, Téconomie politique, La statistique^ rhistoire, résigné enfin à ce que la science la plus complexe de toutes ne fût pas l'œuvre d*un jour, lorsque des sciences plus simples avaient mis des siècles à se constif tuer, même en partie.

Bmbarqué sur un navire qui faisait eau de toutes parts, Comte ne pouvait aborder à la rive inconnue. Il replia ses voiles; il renonça à la manœuvre qu'il avait conseillée; il jeta délibérément par-dessus bord le lest qui le maintenait. Fils de parents très catholiques et mathématicien dans Tâme, dominé à la fois par Tatavisme et par la logique déductive, il en revint à la méthode des mystiques du moyen âge, à la méthode subjective. Édifier uniquement la science à Taîde de matériaux objectifs était trop difficile et trop long. Le vieux procédé des théologiens était là, séduisant et commode; il le prit, et d'un vigoureux effort de pensée (car sa doctrine est homogène), il refit l'ordre politique, social et religieux. Il adopta, pour point de départ, un postulat, Tamour de l'humanité: vivre pour autrui îui la devise du nouveau dogme. Sur cette base, assise par assise, il bâtit tout le reste, base moins réelle et moins solide qu'il n'a supposé, car, avant lui, Jésus avait dit : (cAime ton prochain comme toimême ; » le sang des martyrs avait coulé en affirmation de ce principe ; les Pères de l'Église en avaient développé les suites doctrinales; Thomas-a-Kempis en avait écrit la poétique exégèse, et cela n'avait servi de rien.

Comte se sent bien à l'aise dès que la réalité ne le préoccupe plus. Il affecte même pour elle un véritable dédain. Il se soumet rigoureusement à ce qu'il appelle son hygiène cérébrêUe: il ne regarde plus ni journaux, ni brochures, ni livres, se détachant de plus en plus de ce qui Fenvironne,

Page 1