‹ La politique extérieure de Louise de SavoieChapitre 11 sur 225 · PENDANT LA CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS I · texte numérisé non relu

PENDANT LA CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS I

INTHOnUCTIOX

La seconde Régence de Louise de Savoie a en droit son point de départ dans les lettres patentes du 12 août 1523 (1), par lesquelles François I^i-, près de se rendre en Italie, remit à sa mère le gouvernement du royaume en son absence. La découverte de la trahison de Bourbon ayant empêché le départ du Roi, l'acte du 12 août resta pendant plus d'un au lettre morte. Ce fut seulement à la fin de 1524 que François passa les Alpes et que Louise de Savoie devint de fait Régente du Royaume. Pour rendre ses pouvoirs incontestables, de nouvelles lettres, rendues à Pignerol le 17 octobre 1524 (2), intervinrent, qui confirmèrent expressément celles du 12 août 1523. Ajoutons d'ailleurs, ce que la suite de cette étude démontrera surabondamment, que, durant toute l'année 1524, cette princesse. Régente désignée, exerça, d'accord avec son

(1) Captivité, pp. 1 et suiv.

(2) 1(1. pp. 29 el suiv.— Cf. aussi poiu' ces deux lettres Dupuv. Majorité dp nos Rois, pp. 283 à 295.

Jacquktox. Louise de Sacoie. i. 1

LOI I SI-: DK SA Vf) II-:

fils, une influence considérable sur la marche des négociations alors en cours.

Une première fois déjà, Madame s'était trouvée investie du gouvernement du royaume. C'était en 1515, dans des conjonctures assez semblables à celles de 1524-25, mais infiniment moins critiques. Alors aussi, le. Pvoi était en Italie occupé à conquérir son duché de Milan ; mais il n'avait d'autres ennemis déclarés que les Suisses, l'Empereur, le Roi d'Aragon et le Pape ; les Vénitiens étaient ses alliés ; les Pays-Bas devaient garder la neutralité ; quant à l'Angleterre, bien que son attitude fîit malveillante, on n'avait pas à craindre qu'elle devînt franchement hostile (1). En 1524, toute l'Europe occidentale était coalisée contre la France : au premier rang, l'Empereur, maître de l'Espagne, de Naples, des Pays-Bas, des provinces autrichiennes ; puis, tous les Etats -*-. italiens, le Pape, Florence, Venise même ; enfin, le Roi d'Angleterre avait aussi pris parti contre elle. Pour comble de malheur, le Royaume, ainsi environné d'États ennemis, vit fondre sur lui une calamité d'une gravité exceptionnelle. L'armée, entraînée en Italie par François I^i-, fut complètement anéantie à Pavie ; le Roi lui-même tomba aux mains des Impériaux. Sans soldats, sans souverain, isolée en face de l'Europe en armes, la France, découverte de toutes parts, semblait vouée à l'invasion et au démembrement ; les lots étaient déjà faits ; des traités y avaient depuis longtemps pourvu ; il ne restait qu'à procéder au partage. La chose n'eut pas lieu cependant ; elle ne fut pas même tentée, et, en fin de compte, François I^i' recouvra sa liberté sans que le royaume eût à perdre aucune de ses provinces. A n'en pas douter, les fautes et les hésitations des confédérés doivent être comptées pour quelque chose dans cet heureux résultat ; mais elles n'eussent pas suffi. Il faut encore faire leur part à la vigueur et à l'habileté qui caractérisèrent alors la politique française, dont tout l'homieur revient à la Régenta et à ses Conseillers.

Les mérites de Louise de Savoie dans ces difficiles circonstances sont trop évidents pour qu'on ait jamais essayé de les nier ; l'événement même les démontre avec éclat. Aussi bien, l'objet de la présente étude n'est pas d'accumuler des preuves de ce fait incontestable. Il est simplement d'analyser dans le détail certaines manœuvres diplomatiques auxquelles recourut cette princesse pour détourner l'orage (jui menaçait le royaume. Dénouer d'abord et dissoudre, puis reformer au profit de la France et contre

(1) Cf. MiGN]:r, I. i>p. 58 et suiv., et Brewkr, h. Int.. pp. c, cxvi.

LOUIS K 1)1-: sAVoii'; .1

rEmpereui- la redoutable coalition ([ne ce dernier avait su l'èunir autour de lui de 1531 à 15.23, telle fut l'œuvre que se proposa la Régente et qu'elle réalisa : ni son but, ni son succès final ne sont sujets à discussion. Reste à savoir par quels moyens elle obtint ce succès, à quel prix elle l'acheta. Voilà précisément ce qu(> nous voulons déio'miner.

C'est ce que nous avons essayé d'indiquer dans notre titre. Si nous nous proposons surtout d'étudier les rapports diplomatiques de la France et de l'Angleterre, c'est que Madame fit du rapprochement de la France et de l'Angleterre la base même de sa politique extérieure, c'est que leur entente et leur action commune devinrent le point d'appui sur lequel furent fondées toutes les combinaisons diplomatiques et militaires qu'elle échafauda contre l'Empereur. Ainsi, nous n'étudierons pas seulement les négociations qui amenèrent entre les deux gouvernements la réconciliation sanctionnée par les traités signés à Moore, le 31 août 1525 ; nous nous demanderons en outre quelle fut l'influence exercée par cet événement sur la politique générale, quels avantages Louise de Savoie y trouva, quel parti elle en tira. Compris de la sorte, les rapports de la France et de l'Angleterre apparaissent dans un cadre singulièrement élargi. Les démarches de la Régente en Italie et même ses négociations en Espagne en deviennent parties intégrantes. Il faut voir de quel secours lui furent les Anglais à Rome, à Venise et à Milan ; il faut raconter comment elle sut les tenir à l'écart à Tolède et à Madrid ; enfin, François fei' délivré, il faut rechercher de quelle manière il mit à profit les peines de sa mère, à quelles conditions il noua la ligue préparée par sa patiente diplomatie. Le traité de Cognac, où n'intervinrent que des Italiens, est la conclusion logique de notre travail, car c'est le couronnement de l'œuvre de Madame, le fruit le plus précieux de l'accord francoanglais réalisé et exploité par elle.

Peu de personnages ont excité l'animosité des historiens à un aussi haut point et avec une telle unanimité que Louise de Savoie. Avide et dévorée d'ambition, sensuelle et dépourvue de toute moralité, ne reculant devant aucune extrémité pour contenter son avarice ou pour assouvir ses passions, voilà quelle elle nous apparaît dans la plupart d'entre eux. Deux affaires surtout pèsent d'un poids terrible sur sa mémoire, celle du Connétable de Bourbon et celle de Jacques de Beaune de Semblançay ; le trait le plus odieux du caractère qui lui est constamment attribué, la

cupidité poussée jusqu'au crime, s'y fait jour avec éclat. — Qu'y a-t-il de vrai au fond de toutes ces accusations, et Louise de Savoie était-elle aussi noire qu'on la fait d'ordinaire? Pour notre part, nous nele croyonspas: biendesfaitssontavancés qui auraient besoin d'être prouvés, bien des intentions sont supposées qui semblent rien moins que certaines ; bref, le procès mériterait d'être instruit à nouveau (1). Nous ne pouvons y songer ici; il ne nous appartient ni de réhabiliter Louise de Savoie, ni de la condamner eu dernier ressort. Mais il nous sera peut-être permis d'esquisser à notre tour un portrait de cette princesse et de la représenter telle que nous nous l'imaginons, telle que nous la montrent son Journal et V Heptaméron, telle enfin que nous la révèlent les circonstances de sa vie que nous connaissons plus particulièrement. Ce portrait ne ressemblera guère au portrait traditionnel, nous allions dire légendaire, qu'on se plaît à en tracer. On y verra une pauvre femme, presque toujours poursuivie par le malheur, veuve irréprochable, mère excellente, au demeurant personne de tête, sachant faire front à la destinée contraire et ménager au mieux ses intérêts et ceux de ses enfants.

Née au Pont-d'Ain en Bresse, le 11 septembre 1476, Louise de Savoie avait eu pour père Philippe de Savoie, comte de Bresse. Celui-ci, cinquième fils du duc Louis de Savoie, ne fut pendant presque toute sa vie qu'un cadet pauvre et mécontent. Ambitieux et remuant, à trois ou quatre reprises il tenta les armes à la main d'obtenir une part dans le gouvernement du duché de Savoie ; il échoua toujours et dut se contenter de son modeste apanage, A la fin de sa vie seulement, alors qu'il avait déjà cinquante-huit ans, la fortune lui sourit; son petit neveu Charles II n'ayant pas laissé d'héritiers, il devint duc en avril 149G, mais pour bien peu de temps, car il mourut en novembre 1497 (2).

A peine âgée de sept ans, Louise avait perdu sa mère, Marguerite de Bourbon. Auprès d'un père à l'ambition inquiète et sans cesse déçue, sa vie d'enfant semble s'être écoulée tristement à la petite et besogneuse cour de Bresse ; au moins n'en avait-elle pas conservé un bon souvenir ; elle mentionne dans son Journal (( les adversités et inconvénients qui lui étaient advenus en ses premiers ans i?>) ». Quand elle eut douze ans, on la maria au comte

(1) Même après l'ouvrage de M. Paulin P.vnis, qui est un plaidoyer apologétique plutôt qu'une oeuvre de véritable criticiue. . (2) Cf. GuiCHENON, Hist. de la Maison de Saroie, pp. 589-599.

(3) Journal, p. 897.

LOnSE DE SAVOIE O

Charles d'Angoulêrae, qui en avait vingt-neuf. Le parti était médiocre : cadets de cadets, à peu près ruinés par la lourde rançon du comte Jean, les Angoulême faisaient piètre figure auprès des autres princes du sang, les Orléans, leurs aînés, ou les Bourbons. En mariant sa fille, le comte de Bresse lui donna seulement trente-cinq mille livres ; à cette maigre dot répondit un maigre douaire, trois mille livres ; en mettant, ainsi que le voulait la Coutume, le douaire au tiers du revenu total, c'étaient dix mille livres de rente à peine qu'avait le comte Charles (1). Pour garder de la misère les nouveaux époux, le roi dut intervenir ; il accorda une dotation de vingt mille livres de revenu (2). A défaut de fortune, Louise trouva dans cette union quelques années de bonheur. Le comte d'Angoulême était un bien vieux mari pour une enfant comme elle; bien qu'il n'eût pas trente ans, sa figure était celle d'un vieillard ; ses cheveux grisonnaient, son front était sillonné de grosses rides, son menton court s'empâtait déjà, ses traits au dessin lourd manquaient de grâce et de gaieté. A côté de lui, sa femme a l'air d'une petite fille; sa figure mignonne respire la candeur ; la bouche est petite, le menton gracieux, les yeux naïfs et souriants ; le nez est long et fort ; le front serait vaste s'il n'était caché sous la coifïe (3). Mais, si Charles d'Angoulême n'était ni beau ni jeune, en revanche, il était bon ; sa grosse figure commune n'est pas celle d'un méchant homme. Il rendit heureuse sa petite femme. Louise et lui s'entendirent à merveille ; leur ménage faisait l'admiration de tous ceux qui les approchaient. « Je le sca}^),

(1) Contrat de mariage du 16 février 1488 dans Guichenon, Preuces, pp. 451-453. ' (2) Guichenon, p. 602.

(3) Voy. dans Montfaucon, Monuments, t. iv, p. 22, les portraits de Charles d'Angoulême et de Louise de Savoie et surtout au Cabinet des Estampes dans le vol. vu du recueil Gaignières les n"^ 58 et 59 utilisés par Montfaucon. Le portrait du comte d'Angoulême représente-t-il bien le mari do Louise ? M. Bouchot en doute. 11 est étrange en effet qu'un homme, en réalité très jeune, ait eu un aspect aussi vieux. Toutefois, le costume est bien celui des dernières années du xv^ siècle et dans les traits on retrouve ceux qui sont caractéristiques de François I" et de sa sœur, le nez fort et tombant, les yeux petits, etc. D'ailleurs à cette époque les hommes vieillissaient vite : Louis XII meurt de décrépitude à cinquante ans, Henri VII de même à cinquante-un, François I" à cinquante-deux, Henri VIII, à, cinquantequatre ; Robertet et Semblançay, qui dépassèrent à peine soixante-dix ans, sont considérés comme des prodiges; on pourrait multiplier les exemples. — Louise est représentée en veuve, mais extrêmement jeune. Les deux autres portraits d'elle indiqués au Catalogue de M. Bouchot, p. 134, au mot : Angoulême (Louise de Savoie, duchesse d'), ne font que reproduire celui du recueil Gaignièi'es.

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atteste André de la Vigne un des serviteurs du comte, « comme celuy qui les a veus assez souvent en leur particulier où ils ne scavoient quelle chère se faire l'un à l'autre, n'ayans jamais laissé paraître par ensemble aucun courroux ny parole rigoureuse ». Louise n'était pas faite pour goûter de longues félicités. Dans l'hiver de 1495-96, Charles d'Angoulême ressentit les atteintes de la fièvre tierce ; pendant un mois, sa femme le disputa à la mort ; laissons parler André de la Vigne : « Durant lequel temps », rapporte-t-il, « madite Dame ne bougea iamais de sa chambre et ne découchoit point d'avec luy tant malade fut-il, estant le plus souvent vêtue et le servoit iour et nuit aussi doucement et humainement qu'eut pu faire la plus pauvre femme son mary ; elle ne dormoit quasy ny nuit ny jour ; pour abréger, quand la maladie de mondit S^' fut extrêmement augmentée, il fallut qu'on emmenât ladite Dame hors de la chambre, et estoit nécessité d'ainsi le faire, car autrement elle n'en fut point sortie en vie, paroissant déjà plus morte que vive. » Ce dévouement n'eut pas sa récompense ; le comte Charles mourut, au grand désesiwir de Louise. « Pour parler», dit encore laVigue,« du deuil que fit laditte Dame d'Angoulême, il n'est point de mémoire que jamais homme en vit faire le semblable ny tant le continuer..., ie ne m'enesbahis pas et présuppose qu'en Testât où elle estoit elle n'eut gueres survescu si ce n'eust esté la consolation qu'elle prit eu deux beaux enfants qui luy demeurèrent de feu mondit S^ son mary ; cela estoit la joye de ceste Dame(l).» Le décès prématuré de Charles d'Angoulême plongea la comtesse dans les embarras les plus cruels. Veuve à dix-huit ans, tutrice de deux enfants dont l'aîné avait quatre ans, elle eut à défendre leur fortune et la sienne contre toutes sortes d'entreprises. Le nombre de procès qu'elle dut alors soutenir ou engager est considérable (2). Cette tâche ardue ne la rebuta pas. Elle s'y dévoua tout entière, renonçant à toute nouvelle union, refusant tous les partis que son âge et sa beauté lui attiraient, ne vivant plus que pour ses enfants, s'adonnant corps et âme à leur éducation et au soin de leurs intérêts. Son amour profond, exclusif, exagéré même pour ses enfants, et surtout pour son fils François, voilà quel fut désormais le mobile de toutes ses actions : cet amour explique et éclaire sa vie entière. A chaque page de son Journal, il s'accuse en phrases passionnées. Ainsi, parlant d'un

(1) GuicHENON, p. 605. — GoDEFROY, Hlst. dc Cliarlos VIII, pp. 108-109 (Relation du voyage de Naples par A. de la Vigne).

(2) A citer en particulier son procès contre les Montbrun au sujet de la terre d'Aulnay en Saintonge ; il fut gagné définitivement en 1508.

LOUISE D H S A V f ) 1 K

accident de cheval, auquel le jeune François échappa, elle écrit : (( Dieu, protecteur des femmes veuves et défenseur des orphelins, lie me voulut abandonner, cognoissant que si, par cas fortuit, m'eut si soudainement privé de mon amour, j'eusse été trop infortunée (1). » Plus loin, un autre accident amène une réflexion semblable : ((S'il en fut mort, j'étois femme perdue (2).» Ailleurs, à pi'opos d'une épine que son fils se mit dans la jambe : (( Il eut moult de douleur et moi aussi, car vrai amour me contraignoit de souffrir semblable peine (3). )) Et, après Marignan : ((Dieu scait si moi, pauvre mère, fut bien aise de voir mon fils sain et entier (4). » Elle dit à un autre endroit : (( Ce que j'aime plus que moi mesme, c'est mou fils glorieux et triomphant César (5). » Elle note avec joie les témoignages d'affection qu'elle reçoit de ce fils adoré. (( Je partis de Cognac... et mon fils, démontrant l'amour qu'il avoit à moy, voulut aller à pied et me tint bonne compaignie... Je fus fort malade de la goutte et mon fils me veilla toute la nuit (6) ».

Cependant, en 1498, Charles VIII mourut. Il n'avait plus d'enfants ; son cousin Louis d'Orléans lui succéda. Comme ce prince était aussi sans enfants, François d'Angoulême se trouva être le plus proche héritier du trône. C'était un coup de fortune inespéré. La comtesse d'Angoulême vit aussitôt grandir la situation de son fils et la sienne. De Cognac en Angoumois, elle vint habiter près de la Cour, à Amboise, dont Louis XII lui abandonna le château. Ce fut là qu'elle acheva d'élever ses enfants. Au témoignage de Fleurange, elle s'en acquitta fort bien. (( Jamais prince », dit-il de François 1er, « n'a esté mieux endoctriné que Madame sa mère Ta tousjours nourry (7). » Avec ses enfants, l'étude et les exercices de piété se partageaient ses journées. Elle avait pris pour devise lihris et liberis. Qu'on écoute dame Oysile racontant l'emploi de ses journées aux interlocuteurs de VHeptaméron : a Mes enfants », ditelle, (( vous me demandez une chose que je trouve fort difficile, de vous enseigner ung passetemps qui vous puisse délivrer de vos ennuictz, car, aïant cherché le remède toute ma vye, n'en ay jamais trouvé que ung, qui est la lecture des sainctes lectres... Ineontinant que je suys levée, je prens la saincte Escriplurf cl la lys. ..; j(>

(1) Journal, p. 390.

(2) kl., p. 404.

(3) Ici., p. 397.

(4) Id., p. 399.

(5) fd., p. 398.

(6) Id., pp. 394 et 407.

C7) Mcm. Flouraniie, édit. IVtitol. p. iri3.

prends mon Psaultier, et, le plus humblement qu'il m'est possible, chante de cueur et prononce de bouche les beaux Psealmes et Cantique..; ce contentement là que je en ay me faict tant de bien que tous les maulx qui le jour me peuvent advenir me semblent estre bénédictions. Pareillement, avant souper, je me retire pour donner pasture à mon âme de quelque leçon, et puis au soir faitz une recollection de tout ce que j'ay faict la journée passée pour demander pardon de mes faultes, le remercier de ses grâces, et, en son amour, craincte et paix, prends mon repos assuré de tous maulx. Par quoy, mes enfans, voylà le passetemps auquel me suis arresté, long temps a, après avoir cherché en tous autres et non trouvé contentement de mon esprit (1). »

Les peines de Louise de Savoie n'étaient pas finies. Anne de Bretagne pouvait donner un fils à Louis XI L Plusieurs fois, elle fut enceinte. C'était, à chaque grossesse, une nouvelle alerte à Amboise. L'enfant viendrait-il à terme? De quel sexe serait-il? Madame se posait anxieuse ces questions redoutables. Heureusement, la Reine n'eut que des filles, Claude en 1499 et Renée en 1510 ; entre les deux, elle avait accouché d'un fils, mais qui n'avait pas vécu. (( Il ne pouvait retarder l'exaltation de mon César )), lisons-nous dans le Journal, « car il avoit faute de vie ; en ce temps-là, j'étois à Amboise dans ma chambre et le pauvre monsieur qui a servi mon fils et moi en très humble et loyale persévérance m'en apporta les premières nouvelles (2). »

Ses enfants devenus grands, Louise dut s'en séparer. Le premier, son fils la quitta pour se rendre auprès du Roi ; ce fut pour elle un gros chagrin ; bien que sa fille lui restât, elle se trouva seule. (( Le 3 Août 1508, mon fils partit d'Amboise pour être homme de Cour et me laissa toute seule (3). » Peu après, sa fille l'abandonna à son tour; elle épousa le duc d'Alençon.

Jusqu'au bout, Madame put avoir des craintes sur l'avenir de son fils ; au dernier moment, un obstacle parut s'élever entre François et le trône. Louis XII, ayant perdu Anne de Bretagne, se remaria ; de nouveau, la naissance d'un héritier direct devint à redouter. Il est vrai que la mauvaise santé du Roi permettait de garder quelque espoir. (( Le roy Louis XII était fort antique et débile (4) », constate le Journal. Effectivement, (( ses amoureuses

(1) Heptaméron, édit. Montaigloii, t. i, p. 244.

(2) m sup., pp. 390-391.

(4) Id., p. 396.

nopces )) avec sa jeune femme n'eurent d'autre effet que de précipiter sa fin. Il mourut le l^r Janvier 1515. François d'Angoulême, aussitôt proclamé Roi, se fit sacrer à Reims, le 25 janvier. Le Journal mentionne cet événement tant désiré dans des termes qui sont comme un cri de triomphe. « Pour ce suis-je bien tenue et obligée à la divine miséricorde, par laquelle j'ay esté amplement récompensée (le toutes les adversités et inconvéniens qui m'estoient advenues en mes premiers ans et en la fleur de ma jeunesse ; humilité m'a tenu compaignie et patience ne m'a jamais abandonnée (1). »

L'avènement de François I^i- fut aussi celui de sa mère. Jeune encore, car elle navait pas quarante ans, Louise de Savoie était dans la pleine vigueur de son corps et de son esprit. Que ceux qui veulent connaître ce qu'elle était à cette époque se reportent à la miniature des « Gestes de la Reine Blanche)), qui lui furent dédiés par Et. Leblanc au cours de sa première Régence (2). Dans cette représentation, le trait dominant est le nez, très long et busqué ; ce nez n'est pas tombant comme celui de François I^i- et même de Marguerite de Navarre ; cette particularité désagréable du visage de ses enfants ne se remarque pas chez Madame. Le front paraît élevé. Avec le nez, il donnerait à la physionomie un caractère de dureté si l'expression des yeux ne venait corriger la sévérité du profil. Le regard est d'un charme infini en effet ; les années n'ont rien enlevé de sa douceur ; bien que « dame vefve de longue expérience » suivant l'expression de l'i/ep^'amëron (3), Louise a gardé ses yeux de jeune femme. La bouche, restée petite, mais aux lèvres un peu fortesj, semble aussi souriante. Le menton n'a pas perdu son dessin ferme et élégant ; loin d'être pointu comme ceux de François et de Marguerite, il est court et rond. Somme toute, l'ensemble de la figure a beaucoup d'agrément ; il est empreint à la fois de noblesse et de bonté.

Rompue aux affaires par la gestion difficile des biens d'Angoulême, Madame sentait en elle l'étoffe d'un homme d'État. Dès les premiers jours, elle se fit dans les Conseils de son fils une place à part. Rien ne se décida sans son aveu. Ce fut vraiment un règne à deux qui commença. Dans le Journal, à propos de faits de gouvernement, le nom de Madame est constamment associé à celui du

(1) ut sup., p. .397.

(2) B. N. ms. fr. 5715, f 1 V. Cet Et. Leblanc, qui était Auditeur des Comptes, devint en 1527 un des deux Contrôleurs généraux de l'Épargne et des Finances extraordinaires et Parties casuelles, et fut chargé du Contrôle de la dépense (CI. Arch. Nat. P, 2536, P' SI r à 83 r").

(3) Heptainéron, i, 236.

10 FLORIMOND KOBERTET

Roi. « Mon fils et moi feusmes dcsrobés par les Gens de Finance... Mon fils et moi commençasmes à cognoistre les hypocrites (1). » Lorsque François I^i' quitta la France pour conquérir le Milanais, il laissa purement et simplement la Régence à sa mère, sans marquer de limites à ses pouvoirs, sans lui imposer l'assistance d'un Conseil (2). 11 en fut de même en 1523 et en 1524. Cette confiance de son fils, Louise la conserva entière tant qu'elle vécut ; jusqu'à sa mort, elle gouverna avec le Roi ; jamais son influence ne subit la moindre altération, jamais l'ombre même d'un désaccord ne s'éleva entre François I^r et elle (3).

A côté de Louise de Savoie, il faut donner place à ceux qui l'assistèrent pendant sa seconde Régence, à ses Conseillers. Mais, qu'on ne s'y trompe pas; il ne s'agit pas des membres du Conseil Privé. Assemblée déjà aussi judiciaire que politique, ce Conseil n'était pas alors un instrument cfïectif de gouvernement; on y recourait dans les circonstances solennelles, pour donner plus d'éclat à certains actes diplomatiques ou politiques, mais il n'était pas un corps dirigeant ; toutes ses décisions lui étaient dictées d'avance sans que ceux qui le composaient fussent admis à les discuter. C'était ailleurs qu'on les prenait, dans une sorte de Conseil intime dont s'entourait le Souverain et auquel était réservée toute la haute besogne gouvernementale, première ébauche de ce Conseil des Affaires, qui se constitua définitivement dans les dernières années de François I^r et qui dura autant que l'ancienne monarchie.

Deux hommes seulement paraissent avoir joué auprès di> Madame le rôle de Conseillers des Affaires, le Secrétaire des Finances Florimond Robertet et le Chancelier Antoine Duprat.

Le premier avait servi sous trois règnes. Originaire de Montbrison-en-Forez, où il était né vers le milieu du XV© siècle, il avait d'abord siégé comme magistrat à la Cour du com-te de Forez (4).

(1) L't sup., pp. 399 et 407.

(2) Cf. lettres du 15 juillet 1515 dans Dupuv. Majorité de nos Roi.<..., pp. 276-282.

(3) Ainsi, à propos des démêlés de Madame avec le Parlement de Paris durant sa seconde Régence, François I", par lettres rendues au Conseil Privé le 14 juillet 1527, tous les membres du Parlement présents, révoqua toutes les limitations par eux mises aux pouvoirs de Régence de sa mère et déclara approuver sans réserve tous les actes de cette dernière. Cf. Dupuv, pp. 305-307.

(4) Oraison funèbre de FI. Robertet par M. Alle.man, préc. d'un avertissement par J. Delaroa. Vienne-Paris, 1878, in-8. p. 6 ef 9. La date de 1459 donnée à la p. 6 est certainement une faute de lecture ; ailleurs, le panégyriste dit qu'il avait 52 ans à la date de son mariage en 1504 (p. 37) et 75 à sa mort en 1528 fp. 46).

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