CONCLUSION DE LACCORD ANGLO-FRANÇAIS
Jean Brinon, dont le départ avait eu lieu dans la première semaine de juillet (1), arriva à Londres le 26 (2). — Ce fut ce même jour que Jongiet et J. le Sauch, sur l'ordre de la gouvernante des Pays-Bas, annoncèrent officiellement à Wolsey que le 14 cette princesse avait conclu à Bréda une trêve avec la Régente de France. Une semblable démarche, qui achevait de montrer le dessein bien arrêté des Flamands d'éviter toute guerre avec leurs voisins de France, n'était pas pour disposer Henri VIII et le Cardinal à recevoir défavorablement le président de Rouen (3).
Dès le lendemain 27, ce dernier se rendit avec Vaulx au château de Richmond, où se trouvait Wolsey. Les deux ambassadeurs furent introduits auprès de lui à deux heures de l'après-midi^ et J . Brinon lui présenta ses lettres de créance, dont il accompagna la remise d'une longue harangue latine. Cette formalité accomplie, les pourparlers commencèrent sans plus tarder : on se mit aussitôt à discuter la quotité et le mode de paiement des sommes exigées par le roi d'Angleterre.
(1) Cf. Madame à Heuri VIH, s. date, B. M. ms. Cotton. add. part of Calig. E m, î" 10 et Breweu, iv, 1904; Marguerite d'Alençon à Brinon, 8 et 10 juillet, Ar. Nat. J 965, 2,20 (dans J 966) et J 966, s. cote. — Parvenu à Paris le 12, Brinon en repartit le 15 poui" Calais, qu'il atteignit le 20. Cf. Bourg, de Paris, p. 247, et W. Sandys à Wolsey, 21 juillet, Rec. Of. Brewer, IV, 1508.
(2) « Depuis quatre jours en cha est arrivé le président de Rouen. » Jongiet et le Sauch à Charles V, .30 juillet, B. M. Add. mss. 28574, f 316 r°, 28173, f° 208 V et Cwangos m, 160.
(3) Trêve de Bréda dans Léonard, Recueil des traités, t. u, p. 193. — Jongiet et le Sauch à Charles V, ut sup., t"^ 316 et 208. Cette lettre nous apprend, en outre, que Wolsey se montra très courroucé et dit qu'avoir fait cette trêve sans le consentement des Anglais était avoir notoirement enfreint et rompu les traités.
Les Français s'efforcèrent d'obtenir que le chiffre de 2.000.000 d'écus à la couronne fût réduit; ils demandèrent avec insistance que le gouvernement anglais se contentât d'une somme équivalente au total de ses trois créances, c'est-à-savoir des 462.000 couronnes de l'obligation des Généraux réunies à ce qui restait encore à payer du million de Londres et des 600.000 écus de Tournay ; ils offrirent que la masse ainsi obtenue fiit acquittée à raison de 50.000 écus à la couronne comptant après la publication de la paix et pour l'avenir d'une annuité de 100.000 écus à la couronne, le tout pa3'^able en écus au soleil à 40 sous l'écu; au cas du décès d'Henri VIII avant l'extinction de cette dette, l'annuité serait réduite à 30.000 écus à la couronne, qui représenteraient seulement le paiement du million de Londres et du rachat de Tournay ; en effet, l'obligation des Généraux cesserait alors d'être exigible tant que ces deux créances ne seraient pas achevées d'acquitter ; elle ne le redeviendrait qu'après leur extinction et au taux primitif de 7.000 écus au soleil par an; enfin, les obligations des marchands, sur lesquelles était fondée celle des Généraux, et tout ce qui était encore dû de ce chef, feraient retour au trésor français.
Tout naturellement, ces offres ne furent point acceptées. Le Cardinal protesta qu'il avait eu beaucoup de mal à persuader son maître de ne point faire la guerre aux Français, et encore plus à le décider à traiter sans exiger de cession territoriale, disant « que pour y parvenir il avait fait fondement de ladicte somme de deux milions de couronnes et qu'il avait estrainct jusques au bout et qu'il ne falloit parler de moindre somme ». Il ajouta que les arrérages échus et non payés du million de Londres et des 600.000 écus de Tournay s'élevaient au moins à 456.000 écus immédiatement exigibles ; c'était donc une grande concession que de ne pas réclamer sur ce chapitre plus qu'on ne lui proposait, et d'accorder qu'après avoir versé 50.000 écus comptant on joignît le surplus à la masse de la dette. Quant à la valeur de l'écu au soleil, il soutint qu'elle était de 38 sols et non pas de 40, que les traités précédents en témoignaient, et qu'au reste le trésor français n'était point forcé de se libérer en cette monnaie; il pouvait fort bien le faire en écus à la couronne, ce qui éviterait toute contestation. Enfin, au sujet des sorhmes qui resteraient à payer après la mort du roi actuel d'Angleterre, il déclara que l'annuité destinée à les acquitter ne saurait être moindre que 50.000 écus à la couronne (1).
Toute cette première conférence se passa en discussions sans ré-
(1) BriQoa et J. Joachim à Madame, 29 juillet, F. J., xii.
sultats. Le lendemain, après de nouvelles résistances, les ambassadeurs français finirent par accepter les conditions du Cardinal. La question pécuniaire se trouva donc réglée dès le second jour ainsi
qu'il suit :
1» Le roi d'Angleterre recevrait deux millions d'écus à la couronne, dont 50.000 un mois après la publication de la paix et le reste à raison de 100.000 écus par an , aux deux termes de mai et de novembre.
2» Ces écus à la couronne seraient évalués à 35 sous, monnaie de France, et les écus au soleil à l'aide desquels s'effectueraient les paiements, à 38 sous.
3o Une fois les deux milliois entièrement payés, l'annuité de 100.000 écus serait continuée jusqu'à la mort d'Henri VIII , et on dresserait de cette clause un acte spécial.
4» Si Henri décédait avant la fin du paiement, on l'achèverait entre les mains de ses successeurs, au moyen d'une annuité de 50.000 écus à la couronne (1).
Ce nouvel arrangement était moins avantageux pour la France que celui dont les mêmes commissaires avaient arrêté les termes avant Pavie; mais, ainsi que ne manqua pas de le faire remarquer Brinon dans la lettre où il l'annonça à Madame, il offrait l'avantage de se faire (( sans bailler ung paulme de terre », et l'augmentation des charges du trésor français, bien que sensible, n'était cependant pas exagérée; elle ne dépassait guère le huitième de la somme primitive, soit 285.573 écus à la couronne, tandis que les anciennes dettes atteignaient un total de 1.714.427 écus. Encore ne faut-il pas oublier que Wolsey promit de délivrer aux ambassadeurs français les obligations des marchands et aussi celle des habitants de Tournay, si bien que ceux-ci ne craignirent point d'affirmer à la Régente qu'ils pourraient « avec le temps saulver la tierce partie ou environ » de cette augmentation de 285.573 écus (2). Ce n'est donc plus à un huitième, mais à un dixième seulement, soit à peu près 200.000 écus, qu'il convient d'évaluer le sacrifice fait par le gouvernement français pour détacher l'Angleterre de l'alliance impériale.
Après être ainsi tombés d'accord sur ce premier point, qui était le plus épineux, les négociateurs passèrent à l'examen des autres con-
(1) Id., ibUl.
(2) Id., ibid.— Nous devons toutefois faire observer que Brinon compte 25.000 écus au soleil l'obligation des gens de Tournay, qui n'était que de 23.000 livres, ce qui majore d'autant la somme ajoutée au total des dettes françaises.
ventions. Ils décidèrent qu'il serait conclu entre les deux royaumes une ligue défensive, sous la condition que celui des deux contractants qui porterait secours à l'autre serait indemnisé des dépenses encourues à cette occasion. Quant à la clause ordinaire en ces sortes de traités et portant qu'aucun des deux rois ne favoriserait et ne recevrait dans ses États un sujet rebelle à son allié, le cas du duc de Bourbon était embarrassant ; on s'en tira en n'en parlant pas et en passant l'article en sa forme accoutumée, sans faire mention du connétable.
La clause concernant les alliés respectifs d'Henri et de François, auxquels on devait offrir d'être compris dans l'accord, souleva plus de difficultés. Wolsey refusa d'abord d'y admettre les Écossais, et, s'il finit par céder, ce fut seulement sous la réserve de deux conventions additionnelles qui avaient, d'ailleurs, leurs précédents aux derniers traités : l'une frappait de nullité cette admission, au cas d'une agression des Écossais; l'autre stipulait que ni le Roi ni Madame n'accorderaient de secours au duc d'Albany pour passer en Ecosse. — Quant à l'Empereur et à son frère l'Archiduc, qui possédaient en Italie et en Flandre des terres sur lesquelles la couronne de France prétendait des droits, il fut convenu après de longs débats qu'ils seraient nommés au traité parmi les alliés du roi d'Angleterre, sans que pour cela ce dernier garantît à Charles V et à Ferdinand la possession des territoires occupés depuis le traité de Londres de 1518. Les deux rivaux, et particulièrement François I^i', demeuraient libres d'agir comme il leur plairait pour recouvrer ces provinces (1).
Restait à déterminer la nature et la forme des sûretés et des ratifications. C'était là un point sur lequel la captivité du Roi rendait les Anglais fort scrupuleux : les ambassadeurs français durent se résoudre à en passer à peu près par tout ce que le Cardinal jugea bon d'exiger. Outre la confirmation de Madame, ils promirent que François I^i' ratifierait les traités aussitôt après sa délivrance, et qu'en attendant il souscrirait, en Espagne, des lettres autographes (( contenant forme de ratification » de ce qui serait fait par sa mère. De plus, la Régente personnellement, le duc de Vendôme, le cardinal de Bourbon, le comte de Saint-Pol, le duc de Longucville, et M. deLautrec garantiraient le paiement des 2.000.000 d'écus et y engageraient leurs personnes et leurs biens ; il en serait de même des villes de Paris, Rouen, Lyon, Amiens et do quatre ou cinq autres dont les noms restèrent encore indéterminés; en outre,
(1) W., ibixl.
à ces obligations des Seigneurs et des Villes, les Parlements de Paris, Rouen, Toulouse et Bordeaux joindraient leurs « décrets » d'homologation. — Wolsey demanda aussi que les traités fussent soumis à l'approbation des États Généraux, mais les Français s'y refusèrent catégoriquement; tout ce que le Cardinal put obtenir fut que Ton fournirait « l'obligation et consentement des Estatz de Normandie et de Languedoc qui », dirent-ils, « sont les deux pays tenant forme de Estatz et non aultres ». — Une dernière prétention du ministre anglais fut de réclamer des otages qu'on retiendrait en Angleterre jusqu'à l'accomplissement des formalités que nous venons d'énumérer : Brinon et J. Joachim y opposèrent la même résistance qu'à la réunion des États; ils déclarèrent que, puisque Madame se fiait à la parole du Cardinal, celui-ci pouvait et devait se fier à la sienne. Là-dessus, Wolsey répondit qu'il renonçait à exiger de nouveaux otages et qu'il se contenterait de retenir ceux qui se trouvaient déjà à Londres; mais les ambassadeurs n'y consentirent pas davantage, et l'affaire en resta là (1).
Le moment était venu de donner leur forme aux traités et d'en dresser la rédaction. Le président de Rouen et son collègue, qui en avaient préparé un projet, le communiquèrent au Cardinal. Celuici, après l'avoir examiné, leur dit qu'il voulait leur en proposer un autre, qu'il le ferait expédier ce jour même et le leur soumettrait le lendemain ; il ajouta que « ce fait, il eiivoyeroit quérir des plus graves personnages de Angleterre et des principaux conseillers du Roy son maistre, arcevesques, evesques et aultres pour plus solennellement faire et passer lesditz traictiés ».
Il ne se borna pas à promettre une prompte conclusion de l'accord, il alla plus loin et répéta à plusieurs reprises « que, ces choses faictes, il passeroit plus avant et délibéroit de faire autres grandes choses qui aideroient à la libération du Roy nostre maistre et au grand prouffit et honneur devons. Madame, et de tout le royaulme et à l'humiliation et dépossession de l'esleu Empereur » ; il espérait, dit-il encore, que son gouvernement se verrait délié, avant qu'il fût six mois, des engagements qu'il avait contractés visà-vis de Charles-Quint au sujet du mariage de la princesse Marie ; l'ordre avait déjà été envoyé aux ambassadeurs anglais en Espagne d'essayer de se mettre en rapports avec le Roi captif ou à son défaut avec l'archevêque d'Embrun et le président de Selve, afin de les presser de ne point conclure hâtivement avec l'Empereur et de ne lui céder aucune province, car, « en différant quelque peu, ses
(1) /(/., ibid.