‹ La Politique Financière de Nicolas DesmaretzChapitre 21 sur 22 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Desmaretz n’a point laissé un grand nom à la postérité.

D’autres ministres de la monarchie finissante, appelés aux affaires dans des circonstances financières pareillement troublées, reçoivent encore de nos jours quelque soit d’ailleurs le sens des jugements portés sur eux, lhommage de la notoriété publique.

Turgot, Necker, qui luttèrent contre la banqueroute léguée à ses peuples par le triste Louis XV, sont illustres.

Furent-ils donc plus, heureux que le dernier ministre du Grand Roi ? :

En aucune façon, on le sait. Héros malchanceux d’une sordre et de déficit, ils virent leurs tentatives de réformes ou de redressement étouffées par l’hydre du Privilège. Trahis par les intrigues de Cour, ils participèrent au surplus de cette instabilité funeste qüi, en deux règnes, fit du Contrôle Général le tombeau de vingt ministres: Ils furent renvoyés avant d’avoir pu justifier leur réputation.

Mais leur réputation n'avait pas besoin de la sanction des faits. Leur puissante personnalité d'hommes d'Etat s’avéra victorieuse malgré la chute. Turgot échoua, mais il est resté l’économiste clairvoyant, l’audacieux adversaire un instant triomphant des corporations et du régime protectionniste du commerce des grains, l’homme d'honñeur enfin, qui préféra la disgrâce à l'abandon des principes. Necker échoua, mais il est resté le banquier fameux qui soutint un instant de ses seules épaules l’écroulement du crédit public, l'homme de la Politique financière à portes uovertes, le prestigieux auteur du Compte Rendu.

On chercherait en vain chez Desmaretz de ces vastes projets, de ces gestes éclatants qui, en dépit d’une fortune parfois contraire, fixent à jamais au cœur des générations l’étonnement des premiers jours.

Nous l’avons vu aux prises avec les difficultés incessantes, classiques ou imprévues, d’une gestion financière obérée. | # |

Sa politique ne cesse jamais d’être exclusivement opportuniste, et d’un opportunisme circonspect.

S'agit-il de l'impôt ? Rentré en grâce, il d'apporte pas à Chamillart en même temps que sa haute collaboration, un programme de réformes que les loisirs de l’exil et la contemplation du Déficit eussent pu lui suggérer. Il n’essaie pas de réajuster les recettes aux dépenses. Hostile, on se le rappelle, à la capitation lors de sa création en 1695, il ne tente pas de lui conserver le caractère universel et progressif du début. Peine perdue,

pense-t-il. On se contentera d'en tirer bon an, mal an, par forfait ou autrement, une vingtaine de millions. Il ne croit point aux nouveautés. Il redoute l’animosité des Grands, et il connait la force des anciens préjugés. S'il se décide à la levée du Dixièmie, ce n’est que tard à bout de ressources, avec une appréhension évidente. Et à peme Timpôt est-il créé, qu'il en laïsse ïmmtdiatement sacrifier le principe, qu’il en fait une sorte d'emprunt forcé, d’«expédient », déclare-t-il lui-même. Point de cette opiniâtreté farouche à vaincre le privilège qui fut plus tard l'honneur du Ministre Machault d’Arnouville dans sa lutte avec le clergé et les pays d'Etats pour l'établissement du vingtième. Point de cette

hauteur de vues qu’eût peut-être réussi à imposer la

vojofté de Colbert. |

S'agit-il de l'emprunt au contraire ? De la politique de crédit ? Desmaretz ne s’aventure pas en expériences inconnues. Il tirerait s’il pouvait tous les millions qui lui manquent des avances des gens d’affaires et de la bonne volonté des souscripteurs aux rentes. Ce sont là les vieux procédés, et sa virtuosité est indéniable. Mais veut-on mener le grand jeu du papier monnaie? Il écarte cette gloire, et ce risque : il n’est plus que prudence. S'il essaie d’acclimater les billets de monnaie, parce qu'ils se révèlent au début comme un moyen possible de différer le paiement des dettes, il ne procède que par tâtonnements empiriques, sans jamais sacrifier le moindre sol au soutien de cette politique, sans jamais

apporter à la confiance publique d’autre garantie que

des promesses sans exécution. Ainsi l’échec des: billets de monnaie est-il localisé : ils n’engloutissent pas avec eux les revenus de l'Etat. C’est la même prudence qui détermine Desmaretz à écarter finalement les projets de Banque.

Une telle politique, sans doute, ne force point l’admiration. Que n’eût pas oser un Law, dans les mêmes circonstances ?

Le but, cependant ne fut-il pas atteint ? Le pays engagé dans une guerre sans merci où se jouait son indépendance, il fallait tenir à tout prix jusqu’à ce que le sort cessât enfin de nous être constamment contraire et nous assurât une paix honorable.

Desmaretz remplit victorieusement cette mission. Par un labeur acharné, avec une tenacité incroyable que

ne dombptait même pas la souffrance physique — en proie à de violentes crises de goutte, il se faisait porter au Conseil des Finances — il parvint à réunir chaque

année les centaines de millions nécessaires à la formation et au ravitaillement de nouvelles armées ; il mit sur pied l’armée de Denain, et celle que Villars vainqueur mena en Allemagne l’année suivante.

Il ne faut pas lui faire grief qe n’avoir pas su ou de n'avoir pas voulu montrer à Louis XIV les routes de l'avenir. Tel ne peut être en effet l’objet de finances de guerre, et Desmaretz ne connut la paix qu'avec la disgrâce. Il n’a pas marqué son œuvre du sceau génial ; mais le génie eût pu être funeste à des finances de guerre. Plus que tout autre, plus que de célèbres maré-

chaux, Desmaretz fut l'artisan d’une paix inespérée: Il sauva le Roi d’une fin désastreuse, et son administration fidèle permit au Grand Siècle tout l'éclat de la légende future.

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