‹ La politiqueChapitre 27 sur 101 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Chiffre, croissance, décroissance de la population.

L'État est une communauté d'hommes. Les hommes, bien phis que le pays, font donc sa véritable force.

Chaque homme représente une certaine quantité de force. Ainsi l'importance et la puissance de l'État grandissent naturellement avec le nombre de ses nationaux. Mais cette règle n'est point absolue. La qualité, la culture, l'éducation des citoyens, jouent encore un plus grand rôle. Les 36 millions de Français comptent davantage politiquement que les 400 millions de Chinois, les 30 millions d'Anglais que les 180 millions d'Indiens. La Suisse n'a que 2 millions et demi d'habitants, le 1 0/0 de la population de l'Europe; personne, cependant, ne lui donnera une importance proportionnellement aussi faible.

Forme masculine de la vie commune, l'État brille surtout par les vertus viriles. Les nations d'un mâle caractère ont donc naturellement plus d'importance que les masses passives et serviles.

Aussi, l'augmentation de la population n'est-elle pas toujours un progrès, ni sa diminution une perte. Il faut voir si les forces viriles ont elles-mêmes augmenté ou diminué en proportion. Un État peut souffrir d'un excès d'habitants.

Mais ces réserves faites, le chiffre de la population est assez généralement un signe sérieux de progrès ou de défaillance , et la politique doit en observer de près les mouvements.

Au xviii'' siècle, l'on considérait généralement tout accroissement comme un bien. Depuis Malthus, on pense plus volontiers que la nature nous porte elle-même à multiplier à l'excès, et qu'il faut la réprimer plutôt que l'encourager. On sait que, suivant le célèbre Anglais, la population croit naturellement dans une progression géométrique, et les subsistances dans une progression arithmétique seulement. Il y aurait disproportion toujours croissante entre les subsistances et la population, et nous marcherions aune misère générale. 11 faudrait donc mettre des entraves à la fécondité naturelle, et les guerres et les épidémies seraient des remèdes nécessaires qui nous sauveraient d'une désastreuse famine.

Mais cette loi ne serait-elle pas un vice énorme dans la création? Les hommes seraient donc condamnés à vivre sur une ^crre qui doit devenir impuissante à les nourrir? La tutelle des faibles, la protection de tous par l'État, les sciences, la médecine, une vie raisonnée, le commerce, les guerres plus rares et moins cruelles, en un mot, la civilisation tout entière tend à allonger la vie humaine, à diminuer la mortalité. Mais le genre humain se tromperait étrangement en se glorifiant de ces progrès, qui ne font -que hâter le moment fatal et terrible. Il y a contradiction entre les fins de l'humanité et la perpétuation de l'espèce 1 Mieux nous remplissons nos devoirs moraux, plus nous avançons notre ruine !

M. H.-C. Carey, Américain du Nord, a justement réfuté ce système. L'on peut dire en effet :

1) L'harmonie se montre partout dans la nature; les forces y sont toujours admirablement proportionnées. La contradiction qu'indique Malthus serait si insolite, qu'elle devrait être rigoureusement prouvée.

2) Mais la loi de Malthus est tirée de faits isolés qui sont contredits par d'autres. La France, par exemple, avait, en 1780, 21 millions d'habitants, en 1834, 34 millions; or, en 1760, elle produisait 94 millions et demi d'hectolitres de blé; en 1840,

182 millions et demi. Le rendement du blé s'y est donc accru plus rapidement que la population. Avec la loi de Malthus, la plupart des États de l'Asie et de l'Europe auraient péri depuis longtemps par l'excès de leurs habitants.

3) La fécondité de l'homme est moins grande que celle des animaux ; et les organismes vivants sont d'autant plus féconds qu'ils sont plus inférieurs. Les insectes le sont plus que les oiseaux, les poissons que les bêtes de somme. Les graines d'une plante se comptent souvent par milliers. Et cependant tout est disposé de telle sorte que les plantes et les animaux vivent côte à côte, sans qu'une espèce soit jamais absorbée complètement par J'autre. Pourquoi donc l'homme, le moins fécond des êtres, devrait-il tout absorber ?

4) Sans doute, l'homme se nourrit des plantes et des animaux, et s'attaque ainsi continuellement à leur existence ; mais, d'autre part, ses soins et son industrie augmentent le nombre et les produits de toutes les espèces utiles.

5) C'est plutôt par notre faute qu'en vertu d'une loi fatale que des terres jadis fertiles se sont transformées en plaines ingrates, par exemple les rives du Tigre et de l'Euphrate, qui jadis nourrissaient des villes immenses. On ne fait rien pour restituer au sol les éléments de sa fécondité, et il s'épuise; on défriche les forêts, et l'on prépare les inondations ou les sécheresses. Les grandes villes peuvent à leur gré détruire ou augmenter la fertilité de leurs environs, La campagne de Rome, autrefois splendide, est devenue un désert parla faute des hommes, tandis que les environs de Naples et de Florence s'ornaient de magnifiques jardins.

6) Plus un être a de raison naturelle ou cultivée, plus il est capable de se diriger lui-môme. Or, l'homme est bien plus libre qu'aucun animal, même quant à la génération; il dépend moins des désirs sensuels; son action est bien plus volontaire. Appelé à se développer harmoniquement lui-même, il ne peut pas oublier la limite des subsistances. Rien ne le force à engendrer; il doit même s'abstenir pour éviter une disproportion. Malthus, qui outre généralement les choses, a raison d'appuyer sur ce devoir moral.

7) La técondilé des hommes varie avec les circonstances, les degrés de civilisation, le genre de nourriture et de travail. Les étamines des fleurs cultivées se changent volontiers en pétales aux riches couleurs; de même, fait observer Garey, la culture de l'esprit absorbe une partie des tendances génératrices, et diminue la fécondité.

8) On peut indiquer une dernière cause plus profonde. Uhistoire développe les forces et les dévore. Les familles historiques grandissent, s'élèvent, brillent pendant un temps, puis elles déclinent et tombent. Ce n'est que dans les ombres oij les rayons de l'histoire ne pénètrent pas, que les souches semblent se perpétuer pendant des milliers d'années, indéfiniment. Tout ce qui vient au grand jour n'a plus dès lors qu'une existence relativement courte. Regardez les familles connues de l'Europe : après une couple de génénérations, on les voit la plupart s'étioler et mourir. Les familles historiques qui remontent sûrement à cinq cents ans en arrière sont vite comptées. Il semble que l'on voie décroître leur fécondité. Les peuples présentent quelque chose d'analogue ; ils atteignent leur plein développement, puis leur fécondité et leur génie créateur déclinent en même temps. On peut affirmer que l'ancienneté du type pur de l'Hellène ou du Romain fut une cause principale de sa disparition successive.

La même loi s'applique sans doute à l'humanité tout entière. Il est probable que sa fécondité ira lentement en diminuant, quand elle aura rempli ses principaux devoirs, et réalisé les plus grandes idées qu'elle poursuit; quand, après des milliers d'années, ce tout vivant entrera dans sa vieillesse; quand il aura vécu la belle part de sa vie.

On peut donc repousser les craintes que fait naître Malthus. La nature prévoyante, loin de nous refuser le nécessaire, nous donne souvent le superflu, pour secourir notre imprudence.

Un fait très remarquable du monde moderne d'Europe et d'Amérique, c'est l'accroissement relativement plus rapide que prennent les populations germaniques. Du moins cela est-il très vrai pour l'Angleterre et l'Allemagne, comparées à l'Italie et à la France. Voici en elfet quelques chiffres :

Page 1