III. Quels seront donc ici les devoirs de l'homme d'État
4) Qu'il étudie le caractère et V esprit de son temps. Il est toujours bon de savoir l'heure qu'il est; il faut saisir le moment; entreprendre trop tôt ou trop tard, c'est se préparer des échecs.
Le monde actuel devrait également se demander dans quelle période générale nous vivons, et quel en est le caractère fondamental. La solution de cette importante question est encore obscure. Cependant l'on peut, il nous semble, affirmer le caractère de jeunesse de l'a^j'e 7?iorf^rne. La grande roue de l'histoire universelle a pris un nouvel élan : l'humanité n'est donc point encore arrivée au sommet de sa vie. Mais les admirables progrès des sciences et tout le mouvement politique contemporain témoignent de la virilité de sa jeunesse. L'humanité moderne a conscience d'elle-rriême; elle veut se développer librement elle-même. Aucune période ancienne n'a été plus riche en résultats, plus raisonnée, plus libre. Les tendances libérales semblent être le trait principal de son esprit, qui nous rappelle le génie plus jeune de l'antiquité classique, le brillant éclat de la Grèce et de Rome, et qui se sépare en même temps de l'esprit moins ouvert, moins hardi, presque sombre, du moyen âge.
Les débuts "de notre grand âge moderne commencent vers le milieu du dix-huitième siècle a), et nous présentent d'abord des efforts naïvement enfantins, puis une agitation puérilement tumultueuse. L'époque des lumières (1740 à 1789) inaugure une philosophie philanthropique et cosmopolite. Les esprits cultivés se détournent avec horreur du moyen âge et méconnaissent les grandes traditions du passé. On s'enthousiasme pour des idéals
a) Comp. vol. 1, liv. I, ch. v.
nouveaux; on en attend la transformation du monde. La Révolution essaie de réaliser ces rêves ; mais elle réussit mieux à détruire qu'à édifier. Élevés dans la spéculation philosophique, ses chefs manquent de raison pratique. Le monde avance, mais en faisant des chutes, ce qui lui enlève bientôt sa foi naïve dans la panacée de la liberté et de l'égalité, et le ramène à l'intelligence de l'histoire, à l'estime des traditions. Enfin , depuisi 840, il s'éprend du principe des nationalités, moins large que les principes de la Révolution , mais mieux assis sur l'histoire et plus sérieusement créateur. Nous ne sommes point encore au sommet de notre grand âge libéral ; nos petits-fils eux-mêmes n'y atteindront pas. La société contemporaine est tourmentée par les courants et les envahissements violents du radicalisme, et se rejette parfois dans l'extrême opposé de la réaction. Mais on peut au moins constater avec joie les progrès accomplis depuis un siècle, et ceux que l'humanité continue à faire d'un pas viril.
2) L'homme d'État ne doit jamais oublier la valeur de l'esprit du temps, même quand le courant traverse ses vues ou qu'il agite des tendances mauvaises; c'est une puissance avec laquelle il faut compter, et dont les mouvements sont nécessaires au progrès général. Sans doute l'honnête homme peut aller droit son chemin, sans s'inquiéter des vents qui font tourner la foule. Mais le politique n'est point un ermite ou un moine. Il vit au milieu du mouvement des hommes; c'est par eux et sur eux qu'il agit; il faut qu'il connaisse son champ de manœuvre : un pilote prudent étudie les vents et les vagues. Pour lutter contre l'esprit du temps, il faut agir sans trêve ni repos; ses flots se précipitent par la moindre ouverture, et envahissent aussitôt le navire entier.
3) La faveur de l'esprit du temps soutient puissamment l'homme d'État, et légitime ses audaces. Les vents et les flots poussent à la fois son navire. Les obstacles s'aplanissent; le mouvement du jour les renverse, et bientôt ils sont dépassés. Louis Napoléon avait compris, avant d'être empereur déjà, les succès promis à qui marcherait avec le siècle, les défaites dj quiconque irait à rencontre.
4) Les idées et les formations sont en étroite relation avec l'es prit du temps.
Les idées sont toujours trouvées et formulées par l'individu ; mais, pour devenir les idées du temps, il faut qu'elles aient pénétré dans les masses. Un prophète, un poète, un philosophe, un sage, annoncent parfois les idées de l'avenir. L'homme d'État ne peut songer à réaliser que les idées compatibles avec le milieu où il agit. C'est pour elle seulement qu'il trouve intelligence et appui. Qu'il se garde donc de combattre pour de vieilles idées, h la manière des romantiques : il n'obtiendra que des succès trompeurs; les flots courroucés des temps nouveaux l'inonderont de toutes parts, et feront une risée de son don-quichottisme. Mais il est encore plus dangereux pour lui, quoique plus glorieux peut-être, de se faire le promoteur des idées de l'avenir, avant que les temps soient mûrs. Sou navire ira se briser contre l'écueil des réalités, et l'on se raillera de môme du pilote idéologue.
Son vrai devoir, c'est de réaliser les saines idées de son temps. C'est ainsi qu'il se rendra vraiment populaire. L'impopularité naît le plus souvent de la lutte contre les idées du jour, grande note tonique de la voix de la nation. Si les jésuites sont aussi impopulaires depuis un siècle, ce n'est pas seulement à cause de leurs intrigues; c'est parce qu'ils ont déclaré une guerre mortelle à l'esprit, à la conscience, aux aspirations modernes.
5) Toute époque a ses préférences pour certaines formes; l'homme d'État doit s'en souvenir. Il y a un siècle, l'absolutisme intelligent pouvait être supportable, et il engendra de grandes choses sans grands combats. Mais il rencontrerait aujourd'hui de graves résistances, alors même qu'il voudrait s'inspirer des idées modernes. Cavour eut plus vite que Bismark l'appui elle dévouement de son peuple, parce qu'il sut dès l'abord mettre la forme moderne au service des idées modernes, tandis que ce dernier parut d'abord mépriser la forme et vouloir réaliser l'esprit moderne par les voies de l'ancien régime. L'œuvre de Bismark fut ainsi plus pénible et [)lus lente, et ce ne fut qu'en se montrant enfin plus favorable aux formes représentatives (ju'il gagna les cœurs du grand nombre.
6) Cependant, la réalisation des idées modernes ne doit pas être le but exclusif de l'homme d'É^tat. Les puissances historiques de l'autorité et de l'usage traditionnels ont également
leur importance. Que le savant déduise dans ses livres les con séquences rigoureuses de l'esprit du temps, c'est sa mission. M;iis la vie réelle ne se compose pas de simples lignes droites comme la doctrine; il faut qu'elle ploie et tourmente les principes pour se les appliquer. La politique pratique est un art compliqué, oîi de nombreuses forces se rencontrent, se combinent, se combattent; les ménagements, les transactions, les compromis sont ici indispensables. Refuser toute concession par un zèle aveugle pour l'esprit moderne, est le fait d'un doctrinaire, non d'un homme d'État.