CHAPITRE V
La politique et les transformations.
L'homme d'État se tromperait étrangement sur sa mission, s'il s'efforçait de maintenir une forme vieillie ou insupportable, qui entrave le développement naturel de la nation. Son devoir est, au contraire, de conduire pacifiquement et avec modération à la transformation qui est devenue un besoin de la vie générale. Tout système de droit peut prétendre à la durée, aucun à Vimmulabilité. Mais un progrès organique et lentement mesuré vaut mieux qu'un saut brusque en avant.
Aristote déjà remarque que Vabus du pouvoir en abrège la durée. Les transformations sont le plus souvent la conséquence de la corruption du gouvernement traditionnel, La monarchie devenue tyrannie prépare son propre renversement. L'aristocratie égoïste et oligarchique suscite le pouvoir du démos ou d'un prince. La démocratie qui, sans respect du droit, opprime les minorités et n'a plus que des passions, appelle le règne d'une individualité puissante qui rétablisse l'ordre en se faisant roi, ou d'une aristocratie militaire ou d'argent.
Aussi le plus sûr moyen de conserver la forme établie, c'est d'éviter tout abus d'autorité, et de ne pas dégénérer. Le pouvoir a peu de chose à redouter aussi longtemps qu'il s'assied sur le droit
réel et vivant, et qu'il n'a souci que du bien public. C'est par ses torts qu'il mine ses fondements.
Mais l'abus de l'autorité est d'autant plus à craindre que ses détenteurs sont plus dégagés de toute entrave. Plus la puissance est absolue, plus la corruption est facile. Pour assurer le pouvoir, il faut donc autant que possible empêcher que les gouvernants ne s'exagèrent leurs droits, et chercher des poids compensaleurs qui préviennent l'arbitraire. C'est être un bien mauvais ami des princes que d'appeler toute contradiction sérieuse et ferme révolte, trahison ou lèse-majesté. Un homme d'État sait profiter des forces contraires elles-mêmes pour se garder de faute, corriger les abus, doubler ses efforts.
L'a/faiblissement interne, V extinction des forces qui ont été jusqu'alors le fondement de l'État, produit des effets analogues. Une dynastie vieillit, et les qualités qui lui valurent le trône disparaissent; ses derniers fils n'ont plus ni intelligence ni courage. Une aristocratie vaillante, riche et cultivée à l'origine, s'amollit, s'appauvrit, est dépassée par les autres classes. La démocratie elle-même voit les vertus viriles des pères faire place à l'égoïsme, à la vanité, à la grossièreté des arrière-neveux. La forme externe peut alors se maintenir encore un temps, mais la chute du pouvoir existant approche à pas comptés.
Celte chute peut toutefois n'entraîner qu'une simple modification de la forme. La dynastie décrépite peut faire place à une dynastie nouvelle et vaillante; les Mérovingiens aux Garlovingiens, les Stuarts aux Oranges, les Bourbons aînés aux d'Orléans. Parfois encore, une aristocratie nouvelle remplace une aristocratie devenue insuffisante, comme à Rome, où les optimales des deux ordres prirent la place des patriciens.
Ce qu'il y a de pire, c'est la corruption du démos, car elieî atteint l'État dans sa large base. Où puiser de l'eau pure quandj la source est troublée? On ne peut plus guère attendre de secours! que d'un homme énergique qui s'empare du pouvoir, et riwpd-j ralorat devient presque une nécessité.
Chaque forme d'État a ses soucis et ses dangers. Puisant sa force dans le principe qui l'a produite, elle doit s'efforcer d'y demeurer fidèle, tout en se développant harmoniquement. Le
maintien entêté de certaines pérogatives royales, loin d'affermir la royauté, peut gravement la compromettre. C'est en personnifiant hautement le bien, l'honneur, la vie de la nation, que la monarchie s'affermit. La clairvoyante initiative et l'énergie de l'action, toujours inspirées par V intérêt public, sont ses meilleurs gardiens.
U aristocratie, qui repose sur la distinction de la minorité gouvernante, se conservera surtout en s'assimilant les éléments nouveaux qui s'élèvent et se distinguent, en se montrant juste et modérée envers tous.
La démocratie, surtout si elle est représentative, n'est assurée que si l'éducation nationale marche avec les progrès du temps, si les citoyens sont élevés dans le respect du droit, de la loi, des devoirs civiques. La domination de la plèbe en est le renversement. La « Commune » amène, par une nécessité naturelle, la dictature militaire.
Montesquieu l'a très bien dit : « Un État qui se corrompt, se sauve le mieux en rappelant le principe qui l'a fait originairement grand. »
C'est ainsi que Cromwel et Guillaume III ont sauvé l'Angleterre de la révolution, en se rattachant aux anciens principe de la constitution anglaise, en rétablissant l'union du pouvoir monarchique et du parlement, en fondant la monarchie constitutionnelle. De même, le peuple allemand appelait d'instinct le rétablissement de la dignité impériale, qui l'avait au moyen âge représenté dans son unité et-sa majesté. Mais la poursuite romantique d'une rénovation du Saint-Empire romain, consacré par l'Eglise et limité par les ordres, méconnaissait la marche des temps et n'était qu'un rêve insensé. L'Empire rétabli dans une forme moderne, telle était l'idée raisonnable et saine ; et elle s'est réalisée dans la nouvelle Allemagne.
De même, la Suisse se sauva du chaos de la « République helvétique » en rétablissant, sans oublier les progrès du jour, l'ancienne liberté communale, les Cantons, la Confédération.
Mais une politique de restauralion formelle qui ne songe qu'à réinstaller artificiellement des institutions vieillies, demeure
ordinairement stérile. Les flots du jour emportent ses œuvres, comme fait la mer des monceaux de sable que des enfants élèvent sur le rivage. Le rétablissement de la république par le dictateur Sylla, les restaurations des Stuarts en Angleterre, des Bourbons aînés en France, montrent l'instabilité de ces tentatives.