CHAPITRE PREMIER
La chute de la monarchie absolue en Europe.
La seconde moitié du xvi* siècle, le xvii«, et la première moitié du xviii% furent favorables à cette forme; le pouvoir absolu du prince triompha sur tout le continent de Tarislocratie des ordres. Mais depuis, attaqué de toutes parts, il a disparu de notre Occident.
Ce changement remarquable de l'esprit général est certainement en relation avec la marche psychologique de l'esprit du temps. Mais d'autres causes y concoururent, défauts personnels et fautes politiques, sinon ce dernier n'eût pas eu si beau jeu; On peut en indiquer trois ;
1 . Uabdlardissemenl des dynasties et la faiblesse des princes absolus. Par la nature des choses, les princes qui fondent les dynasties sont ordinairement de hautes individualités, capables de grandes actions, et leurs successeurs éloignés n'ont le plus
souvent qu'une main faible et débile, qui laisse échapper le sceptre.
Une dynastie dévore elle-même ses aptitudes premières dans le cours agité de sa vie plusieurs fois séculaire. La conquête du pouvoir tend les forces, les luttes et les dangers forment les caractères, et le succès récompense les héros. Mais la jouissance assurée de l'empire endort l'activité. Le prince songe plus à satisfaire ses caprices et ses passions qu'à gouverner sagement. Les flatteurs et les courtisans l'entourent, le trompent, l'égarent. Il s'abandonne aux favoris et aux maWesses ; ou bien, ce qui est encore pire pour les peuples, il tombe sous la tutelle cléricale des jésuites, des confesseurs et des prêcheurs de cour. Les calotins et les maîtresses s'unissent même parfois pour mieux dompter et exploiter sa faiblesse, et le pays entier marche à sa perte. Exempta sunt odiosa : quiconque sait l'histoire, en connaît suffisamment.
La vraie monarchie personnifie l'esprit public, a L'égoïsme personnifié, » comme dit Laurent {Études, XV, p. 51), en est la caricature. La monarchie absolue y tend presque fatalement, et le prince finit par se croire divin.
La monarchie n'est plus qu'un mensonge, quand les favoris, les favorites, ou les prêtres, exploitent les peuples sous le nom du débile monarque. L'Etat est alors commandé par qui n'en a pas le droit, et celui qui a le droit ne commande plus. La forme absolue conduit facilement à ce renversement des choses, et par suite à la haine du gouvernement, à sa ruine.
2. Ce furent souvent aussi les difficultés financières qui forcèrent l'absolutisme à donner ou à subir une constitution. Le prince absolu a bien un plein pouvoir d'imposition; il peut édicter les taxes qu'il lui plaît, et l'histoire montre qu'il s'est largement servi de cette exorbitante faculté. A l'occasion même, il engageait sans scrupule le crédit public, et grevait l'État de dettes croissantes.
Ces deux sources de revenus semblèrent d'abord inépuisables ; et le luxe des cours et les prodigalités des princes ne connurent bientôt plus de limite. Tous les caprices, tous les appétits parasites trouvaient satisfaction. Le monarque ne rendait compte
à personne, et le désordre cachait momentanément le péril.
Mais les bornes naturelles de la toute-puissance apparente du prince se montrèrent enfin. Les dépenses excédaient régulièrement les recettes, et les souffrances publiques ne permettaient plus d'élever les taxes; le service irrégulier de la dette achevait de ruiner le crédit du prince. Il fallut s'adresser directement à la bonne volonté de la nation, et celle-ci ne vint en aide (ju'en exigeant une gestion ordonnée des finances et les droits politiques.
3. Le désordre des finances est la maladie chronique des monarchies absolues. Les entreprises hasardées en sont les fièvres aiguës.
Le prince absolu, maître des relations étrangères, peut à son gré faire la guerre ou la paix. Rien ne l'oblige à écouter les vœux et les intérêts de ses sujets; aucun parlement n'a à lui voter les levées nécessaires de troupes ou d'argent. Il combine ses plans dans le secret, sans en rendre compte à personne, choisissant comme il lui plait ses envoyés et ses agents. Il peut soudain passer à l'action et déployer la plus haute énergie personnelle.
Ces conditions paraissent excellentes; et cependant l'omnipotence devient bientôt fatale au prince lui-même. Les passions, la vanité, l'ambition, le besoin de dominer, les mauvais conseils, le mènent aux aventures; l'intrigue et la flatterie des cours l'aveuglent et le perdent. Les princes absolus ont à se reprocher une foule de guerres inutiles et sanglantes.
L'insuccès de ces tentatives téméraires enlève au prince l'estime publique, et la confiance même de l'armée, son plus fidèle appui. La nation mécontente exige alors des garanties, des droits constitutionnels, et la forme absolue fait place à la monarchie représentative ou à la république.
Telles sont les causes qui, tantôt isolées tantôt concourantes, ont fait tomber les trônes absolus de l'Europe.