Aff. étr. Corr. de Turquie, 26 novembre
26 septembre, au moment où expirait le délai d’évacuation (ixé par l’armistice de Slobod/.ié, le gouvernement russe, dans les instructions remises au lieutenant-général Tolstoï, nommé ambassadeur à Paris, manifestait ouvertement sa volonté de garder la Moldavie et la Yalacbie ; cela sans doute était une dérogation à l’article a3 du traité de Tilsit, mais des engagements verbaux avaient été pris en ce sens par les deux empereurs ; d’ailleurs, en restant sur le Danube, l’armée russe pourrait être très utile au service de l’empereur Napoléon ; car les Anglais devenaient de plus en plus influents à Constantinople, et il allait être bientôt nécessaire d’y surveiller de près leurs agissements. Et surtout, de cette sorte, l’opinion de la société île Saint-Pétersbourg, toujours réfractaire jusqu’ici à l’alliance française, serait obligée d’en reconnaître les avantages. Ce serait enfin « nationaliser » l’alliance en Russie.
Quel changement de ton dans le langage de la diplomatie russe depuis la fin du mois de juin ! Alors elle était disposée à des sacrifices ; il lui paraissait logique de payer de quelque chose les défaites qu’elle avait subies d’Austerlitz à Friedland. Les instructions à Tolstoï sont autrement inspirées : si une paix définitive doit être sérieusement négociée avec la Porte, par la médiation de la France, la Russie devra recevoir des dédommagements pour les avantages militaires auxquels elle renoncerait sur le Danube ; il lui faudrait la Ressarabie, avec la forteresse de Khotin, et la côte de la mer Noire du Ivouban au Phase avec Poti ; elle exigerait en outre le rétablissement de ses anciens traités avec la Porte, la confirmation des privilèges des principautés moldo-valaques, si elles ne lui sont pas annexées, l’érection de la Serbie en principauté autonome1. -
Ce changement de langage était évidemment mesuré sur le changement que l’on imaginait dans les dispositions de Napoléon à l’égard de la Turquie. 11 convient du moins de noter que la Russie avait vite oublié ses désastres et ne désespérait point qu’ils fussent surtout préjudiciables à la Porte quoiqu’alliée du vainqueur.
i. Talistclief, Alexandre /er el Napoléon, 215-219.
l’armistice de slobodz.ié
A Paris comme à Saint-Pétersbourg, le gouvernement russe presse le gouvernement français ; il ne conçoit pas d’autre conséquence, presque d’autre raison d’être à l’alliance de Tilsit ; il veut tirer à lui les bénéfices; il tourne tout en ce sens. Roumiantzov entretient longuement Savary du « grand ouvrage », auprès duquel la condition de la Moldavie et de la Valachic n’offre qu’un intérêt mesquin: il va falloir recueillir les dépouilles de l’empire ottoman ; la Russie fait sien le plan Ilardcnberg. Les circonstances sont particulièrement favorables : « L’Autriche n’est rien ; » la guerre contre l’Angleterre est le meilleur des prétextes.
Rien en effet n’eût été plus avantageux à la Russie qu’un accord entre la Porte et l’Angleterre ; il eût vraisemblablement décidé Napoléon à entrer un peu plus dans les vues du tsar. Mais la Porte ne se départit point alors de son impeccable et très méritoire correction.
Cependant la Russie accumule les arguments pour entraîner la France. Après le bombardement de Copenhague par les Anglais, elle leur déclare la guerre, le 7 novembre 1 ; à ce moment, l’hiver venu bloque ses ports et les rend inaccessibles ; elle n’en fait pas moins valoir éloquemment la gravité de la résolution qu’elle vient de prendre. Elle constate dans le même temps que les troupes françaises n'ont pas i encore évacué la Prusse, qu’il est donc assez naturel que Napoléon ferme les yeux sur le maintien de l’occupation russe dans les Principautés. En un mot l’empereur Alexandre 11e veut point rappeler ses troupes des bords du Danube. 11 espère même attirer Napoléon en Orient, franchir alors le grand fleuve, marcher sur Constantinople, poursuivre le grand dessein de Catherine IL
Napoléon comprit de bonne heure qu’il ne pourrait pas se refuser toujours complètement à celte politique, sous peine le compromettre l’alliance franco-russe avant qu’elle n’eût l iroduit les fruits qu’il en attendait.
Il espéra détourner encore le tsar vers d’autres soins, moins dangereux pour l’avenir, plus utiles à ses propres desseins