‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 101 sur 201 · A. \ a r 1 < I a 1 , i\<ipolcon cl Alexandre Ier, I · texte numérisé non relu

A. \ a r 1 < I a 1 , i\<ipolcon cl Alexandre Ier, I

du moment. La Suède refusait d’observer le blocus continental, de fermer ses ports aux Anglais, de leur déclarer la guerre ; elle ne cessait pas d’être en état de guerre contre la France, ne s’étant point préoccupée d’être admise aux négociations de Tilsit. Napoléon envoya Bernadotte en Poméranie, y prépara une expédition contre la Scanie, invita le tsar à l’aider en envahissant la Finlande. « Il ne fallait pas, disait-il jadis, cpie les belles de Saint-Pétersbourg entendissent de leurs maisons le canon suédois. » Le tsar entra dans cette affaire, envoya une armée en Finlande, en commença la conquête. Mais ceci n’était qu’à peine une diversion, un os entre les crocs d’un cbien affamé ; la proie convoitée était au sud, et les convoitises qu’elle excitait étaient comme exaspérées par les insuffisantes satisfactions dont on prétendait les tromper. La Russie se prépara à conquérir la Finlande, mais n’en désira pas moins vivement Constantinople.

Et le gouvernement français craignit qu’il ne fallut bientôt abandonner formellement à son allié la Moldavie et la Valacliie. En somme, Napoléon l’avait admis dès Tilsit. En se résignant à céder sur ce point, il voulut des compensations, n’admettant point que son alliance comportât de sa part des sacrifices désintéressés. Alexandre consentait volontiers que la France prit un autre morceau de l’empire ottoman, « un empire qui s’en va », disait-il à Savary ; il eût abandonné, par exemple, l’Albanie, en prolongement de la Dalmatie et des provinces illyriennes.

Napoléon ne l’accepta point ; il n’accepta aucune compensation territoriale en Turquie, et il motivait son refus avec une grande force d’argumentation. — Les Russes étaient maîtres de la Moldavie et de la Valacliie ; ils n’avaient pas à la conquérir ; c’était une proie certaine, déjà saisie. Les Français auraient à conquérir leur part, et ce ne serait point chose facile; il y faudrait toute une expédition pénible; car il fallait compter avec les Monténégrins, qui n’avaient pas cessé d’inquiéter les frontières du gouvernement de Marmont. Il fallait compter avec le pacha de Janina, Ali Tébéléni, très puissant et très habile, vrai souverain de l’Albanie et mal disposé à admettre une domination étrangère. Jadis

l’ahmistice de slobodzié

-déjà, avant la paix d’Amiens, lorsque les Français avaient pendant quelques années occupé les îles Ioniennes, Ali les avait vivement combattus ; plus tard, il avait de même comballu les Russes, devenus les protecteurs de la république Scptinsulaire, et Napoléon lui avait envoyé des canons et un colonel. Maintenant que les Français en redevenaient les maîtres, ils redevenaient les ennemis naturels cl’ Ali ; car il voulait pour lui les îles Ioniennes ; il y redoutait le voisinage des Français, comme de tous autres étrangers ; il rêvait pour lui-même la fondation d’une sorte de royaume de l’Adriatique ; il avait quelque chose de Pyrrhus, l’ancien roi d’Epire. Il ne serait certes point facile de le dompter, car il ne manquerait pas de solliciter l’aide des Anglais, et les Anglais ne manqueraient pas de l’aider1. Il fallait compter avec la Porte, qui demeurait fidèle à l’alliance française, officiellement du moins, mais qui frémissait d’inquiétude, et se jetterait dans les bras de l’Angleterre, si la France et la Russie entreprenaient de démembrer son empire. Et si Napoléon et Alexandre donnaient alors ce signal de la mort de la Turquie, l’Angleterre, maîtresse de la Méditerranée, se nantirait des plus riches dépouilles ; elle prendrait les lies, les Détroits, la Crète, l’Egypte, l’Egypte le pays de prédilection de l’imagination de Napoléon, où il avait fondé autrefois tant d’espérances, où il revenait sans cesse par la pensée, l’Egypte et le Levant qui jusqu’au bout furent à travers sa dramatique •carrière la part du rêve et de la poésie.

Fallait il donc faire, même à l'alliance russe, un pareil sacrifice, courir de tels risques, livrer peut-être à l’Angleterre tout l’Orient? — Napoléon, dans cet automne de 1807, visita longuement son royaume d’Italie ; il vint à Venise ; il cul des nouvelles de l’Orient ; il s’occupa davantage des destinées de la Turquie, de l'Egypte, de la Méditerranée orientale. 11 agita sans doute en sa tête tout ce problème redoutable, un jour résolu à contenter le tsar, à prononcer le mot décisif de la condamnation de la Turquie, le lende-

1. VIT. étr. Corr. tic Turquie, Pouqueville, consul do France à Janina, i Talleyrand, 3o août.

main effrayé de cette résolution, rejeté aux hésitations, au respect du principe de l’intégrité de l’empire ottoman, du moins au statu quo provisoire. Il n’était pas assez libre de scs mouvements, il était trop préoccupé des affaires de l'Occident, de l’application du blocus continental, pour pouvoir se donner tout entier aux affaires d’Orient, et elles valaient la peine d'une attention non distraite ; il fallait les réserver à d’autres temps.

Mais il fallait donner quelque satisfaction à la Russie. Il accorda une audience à l’ambassadeur d’Alexandre Ier, le comte Tolstoï, le 6 novembre 1807, et ce fut une audience d’importance capitale1. Tolstoï n’avait pas, comme Roumiantzov, comme le tsar, la « fièvre orientale », il en était resté, comme la plupart des seigneurs russes, à la haine de la France napoléonienne ; il était de l’opposition à la politique de Tilsit. Certes il était un serviteur fidèle et obéissait aux instructions de son gouvernement ; mais il était mal disposé à se prêter aux séductions du langage de Napoléon ; il n’était pas dans le ton de Tilsit. Il avait pour mission d’obtenir de la France l’autorisation pour la Russie de garder la Moldo-Valachie, en rappelant les promesses verbales de Napoléon à ce sujet ; il devait aussi s’efforcer d’obtenir la libération aussi rapide que possible du territoire prussien, et il attachait une importance spéciale à cette partie de ses instructions, car il n’aimait point la présence des troupes françaises sur la Yistule, aux confins de ce grandduché de Varsovie dont la reconstitution récente excitait sa colère.

Il demanda aussitôt à l’empereur Napoléon l’évacuation de la Prusse par ses armées, conformément aux articles de Tilsit. Napoléon lui fit observer que la Prusse avait encore des contributions de guerre à payer, que d’ailleurs, s’il s’agissait de l’observation stricte des articles de Tilsit, il fallait aussi que les troupes russes quittassent la Moldo-Valachie. 11 offrait donc à Tolstoï une entente parfaite, fondée sur l’exécution intégrale du traité de Tilsit, c’est-à-dire sur

1. S. Tatistchef, Alexandre IKr et Napoléon, p. 287 et suivantes.

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l’évacuation simultanée, par la Russie et par la France, des pays du Danube et des pays de la Yistule.

Sans doute il avait pu promettre verbalement à l’empepereur Vlexandre I01' de ne pas tenir rigoureusement à l’évacuation des principautés danubiennes; mais c’était une parole amicale; et, si la Russie exigeait, peu amicalement, la retraite immédiate des Français à l’ouest de l’Elbe, la France était en droit d’exiger la retraite immédiate des Russes à l’est du Prutli .

Mais ce n’était pas là le ton qui convenait aux rapports entre les deux souverains alliés. Napoléon consentait donc à laisser la Moldavie et la \alachie à la Russie; mais il voulait pour lui-même une compensation en Prusse ; car c’était le seul endroit de l’Europe où il la pouvait trouver sans avoir encore à faire la guerre. Les armées russes resteraient sur le Danube ; les armées françaises garderaient, par exemple, la Silésie ; le reste de la Prusse serait aussitôt évacué, la Prusse aussitôt libérée, « rédimée » des charges qu’elle avait encore à supporter.

Le plan de Napoléon est évidemment de tenir en respect les puissances continentales ; maître de la Silésie, indirectement de Varsovie, il séparera la Prusse de l’Autriche, de la Russie ; il empêchera de nouvelles coalitions contre lui, et, à la moindre résistance, la Prusse rejetée sur la côte sera écrasée, détruite. De là encore, si la Russie, non contente de la rive gauche du Danube, veut franchir le fleuve et marcher sur Constantinople, Napoléon la contiendra en pressant sur | son flanc. La Silésie, c’est pour lui un moyen de prolonger l’existence de la Turquie.

Ainsi Alexandre Ier l’invite au partage, Napoléon ne songe qu’à l’empêcher.

Tolstoï est irrité. Il a promis tout son dévouement à la , cause de la malheureuse Prusse, et l’idée d’un nouveau démembrement soulève son indignation, surexcite toute sa haine contre la France. 11 a peine à se contenir devant l’Empereur. Mais, dès le lendemain, il écrit de longues et vives lettres au Jchancelier Roumiantzov ', que l’empereur des Français a cer-

i. A. \andal, Napoléon cl Alexandre Ier, I, 202.

Dkiault. — Napoléon. 16

tainement résolu la ruine totale île la Prusse, cju’ensuite il voudra refaire la Pologne entière, mutiler la Russie, la rejeter en Asie, qu’il a l’ambition de régner sur le monde entier.

Cependant Napoléon essaie de lui parler le langage de Tilsit, de le séduire lui aussi par la perspective de quelque gi- S gantesque expédition franco-russe vers l'Inde, d’une conquête en commun de l’Asie occidentale, de la Perse, d’un partage 1 entre Alexandre et lui de la domination universelle. Tolstoï répond sèchement que cela est impossible; ce ne sont, à son avis, que paroles vaines, destinées à éblouir, à aveugler la Russie sur les véritables intentions de la France ; mais lui, il n’est pas disposé à se laisser éblouir ; il se persuade que sa haine est plus clairvoyante que l’ambition chimérique de l’empereur Alexandre.

Dans le même temps, Caulaincourt, qui a remplacé Savary à Saint-Pétersbourg, lient les mêmes discours à l’empc- ; reur de Russie ; il continue les conversations de Tilsit, sur le partage intégral de l’empire ottoman auquel il faudra bien se résoudre un jour, sur la grande entreprise d’une expédi- I lion vers la Perse et l’Indus, sur la gloire immense qui en reviendrait à la fois à la France et à la Russie, à Alexandre 1 et à Napoléon. Alexandre oifre une attention complaisante à ces invitations ; il voudrait aussitôt entrer dans des résolutions 1 plus précises, prendre la carte et tracer dessus des limites j dans la direction de Constantinople et des Détroits. Mais ( Caulaincourt n’a pas mission d’aller si vite en besogne: ce J sont là de redoutables questions que l’empereur Napoléon étudie avec grand soin, où il s’efforcera d’assurer à la fois la grandeur de la France et celle de la Russie. Mais il faudra une nouvelle entrevue des deux alliés ; eux seuls sont capables j de conduire une pareille négociation de laquelle dépend le • sort du monde.

L’empereur Alexandre fut vivement blessé en apprenant les combinaisons imaginées par Napoléon1. Les prétentions 1 de celui-ci à l’égard de la Silésie renouvelèrent toutes ses I inquiétudes et il ne fut pas éloigné d’entrer tout à fait dans li

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