Mémoires de Metternich, II, p. 1 44- IJ g
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deux projets : l’un est fondé sur des bases réelles, l’autre est du roman. Le premier est le partage de la Turquie, le second celui d’une expédition aux Indes orientales. Il faut que vous soyez des deux ; il ne doit paraître de soldats français et russes que là où il y aura également des Autrichiens, et le même jour devront entrer des Français, des Autrichiens et des Russes dans Constantinople. Quelles sont vos idées à cet égard P » Et Metlernich répond que l’intention de l’Autriche serait plutôt de « parer à des bouleversements pareils. » — « Vous aurez beau faire, réplique Talleyrand, vous ne parviendrez pas à arrêter le torrent ; si vous vous y opposez, vous serez écrasés ; si vous restez passifs, vous serez réduits au second rang des puissances. » — « Croyez-vous, reprend Metternich, qu’on nourrisse à Pétersbourg le désir du partage de la Turquie ? — Oui, on l’y a conçu bien longtemps avant nous, parce que notre politique a été, jusque dans les derniers temps, toujours conservatrice pour la Porte. — Où le désire-t-on plus? à Paris ou à Pétersbourg? — A Pétersbourg naguère, mais je crois que la partie est égale maintenant. — Viendra-t-on à nous si nous ne disons mot ? — Non, pour des raisons que je vous ai dites. — Mais, si nous nous annonçons, nous acceptera-t-on ? — Oui, parce qu’on aura grand besoin de vous. — Est-on convenu de quelques bases de partage ? — Non ; mais le partage est entamé, parce que même la France ne parviendra pas à faire évacuer la Valachie et la Moldavie aux Russes. — Mais comment dirigerait-on un pareil mouvement combiné ? — Pouvez-vous croire que l’Empereur se départirait de cette besogne ; il mènera tout cela d’Italie. »
Metternich, racontant cette conversation à Sladion, y ajoutait ses réflexions. 11 prévoyait que Napoléon rencontrerait des difficultés en Espagne et en Portugal. « On se rejettera donc, disait-il, sur la Turquie, faute de trouver mieux sous la main et parce que l’Empereur nourrit depuis longtemps l’idée de frapper le commerce anglais dans ces parages. Des projets de colonisation et de civilisation, de grands mouvements enfin, ne sont et ne seront jamais indifférents à Napoléon. L’Égypte est pourlui une ancienne thèse à défendre. » Et il en concluait : « Nous devrions beaucoup sacrifier pour
la conserva lion de la Porte ; mais notre existence réelle et notre considération politique, les principaux éléments de la vie d'un grand Etat, doivent mettre des bornes à nos vœux. Nous ne pouvons sauver la Turquie ; il Faut donc aider à la partager et tâcher d’en avoir le plus gros lot possible. Nous ne pouvons rien opposer aux principes destructeurs et envahissants de l'empereur des Français ; il faut donc les écarter de nous... Notre position ne sera jamais plus heureuse que le jour où nous serons priés de ne pas oublier nos propres intérêts parles deux puissances amies pour la forme et rivales au fond ...Il serait assez difficile de supposer que l’on voulut assigner Constantinople aux Russes, et il me paraît très probable que, des trois généraux alliés, le Français aurait le plus de prétentions à y établir son quartier général. »
Le 26 janvier 1808, Metternich eut une audience de l'Empereur pour lui notifier le récent mariage de l’empereur François avec Marie-Louise d’Este. Voici comment il la raconte à Stadion : « L’Empereur m’a lait sauter à pieds joints dans la discussion sur le sort de la Porte ottomane :
« Je n’ai besoin de rien, me dit-il, de nul agrandissement.
« L’Egypte et quelques colonies me seraient avantageuses ;
« mais cet avantage ne saurait compenser l’agrandissement « prodigieux de la Russie. Vous ne pouvez pas voir non plus « cet agrandissement d’un œil indifférent, et je vois que ce qui « doit essentiellement nous réunir très étroitement, c’est le ! « partage de la Turquie, le jour où les Russes... » Il se reprit ici sur-le-champ et, en ravalant le mot Russes, y subtitua la phrase: « Quand on sera établi à Constantinople,
« vous aurez besoin de la France pour vous prêter secours « contre les Russes; la France aura besoin de vous pour les « contre-balancer. Il n’est pas encore question de partage ; mais « quand il en sera question, je vous le dirai et il faut que vous « en soyez. Quelle que soit la part qui puisse vous échoir, vous « aurez un bien puissant intérêt à avoir les mains dans l’affaire j « et il faut que vous les y ayez. Vous avez des prétentions tout « à fait justes et géographiques (et ce sont les seules qui « valent) sur le cours du Danube. » Metternich se crut obligé de faire des réserves : « Mais si enfin un empire voisin doit
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« crouler, il est digne d'une grande puissance de le soutenir « ou de s’immiscer au moins dans les questions qui doivent « naître de tout bouleversement de ce genre. — Vous avez par- « faitement raison, me dit l’Empereur, et il partit delà pour <( déclamer contre les Russes, contre leur peu de civilisation, « de stabilité dans les vues et les principes. » 11 coula cette question à fond, avec ample connaissance de cause, et s’il fonde des projets sur la coopération des Russes, il ne leur en abandonnera certainement pas la conduite. . . Il avait fait attendre son déjeuner et son service depuis près de deux heures ; nous avions parcouru cinquante fois son cabinet, quand à la fin il me dit : « Je n’ai rien à ajouter ; résumons notre conver- « sation : Vous manderez à votre cour que depuis la paix de « Presbourg je n’ai non seulement plus eu de grief contre sa « conduite, mais que j’ai à me louer beaucoup de la stricte « neutralité qu’elle a observée dans les derniers temps; qu’il « n’est pas encore question du partage de la Turquie ; mais « que, dès qu’il le sera, vous y serez non seulement admis, « mais même appelés, comme de juste, pour défendre et dis- « enter d’un commun accord vos intérêts et vos vues. »
Ces paroles, contemporaines à six jours près de la lettre du 2 février, permettent d’en apprécier plus exactement la pensée ; il y est beaucoup plus question de la Turquie que dans la lettre au tsar. Il n’en faut peut-être pas conclure que Napoléon voulait dès lors partager l’empire ottoman avec l’Autriche ; i il n’était pas encore sûr d’elle. Mais il est nécessaire de noter I l’idée qu’il avait d’opposer l’Autriche à la Russie, de l’employer comme un barrage devant l’expansion de la barbarie ; orientale. C’était la pensée constante de Talleyrand. La différence entre les idées de Talleyrand et celles de l’Empereur, c’est que le premier voulait conserver l’Autriche grande et indépendante, comme un obstacle aux ambitions de la Russie, mais aussi de Napoléon, et que celui-ci ne désespérait pas de l’absorber dans son système impérial, de la réduire à une • sorte de vassalité.
; En résumé — et les événements qui suivirent devaient bientôt le confirmer — , la lettre du 2 février est la continuation de l’air de Tilsit, mais ce n’est encore que l’air verbal,
non pas « l’air noté », comme disait Napoléon. A la veille de s’engager dans les affaires d’Espagne, l’Empereur a besoin de garder l’amitié du tsar, et en même temps de contenir son ambition ; sa lettre assure cet important résultat. Elle ne condamne pas encore la Turquie ; elle n’y fait qu’à peine allusion ; elle ne cède même pas la Moldavie ni la Yalachie ; elle ne donne rien, elle promet tout. Elle sauve pour quelques mois l’alliance franco-russe ; merveille d’ingéniosité, elle sauve en même temps l’intégrité de l’empire ottoman. Elle est un chef-d’œuvre de correspondance diplomatique.