I. — Les Russes en Moldavie
Ce qui clans la lettre du 2 février 1808 émut le plus l’empereur Alexandre, ce fut l’espérance d’une prochaine destruction de l’empire ottoman, et non la perspective d’une lointaine expédition vers l’Inde. Il ne suivit pas l’imagination de Napoléon jusqu’au cœur de l’Asie ; il s’arrêta au seuil de l’entreprise et son chancelier Roumiantzov entra aussitôt en conversation avec Caulaincourt sur la question du partage de l’empire turc. Pour Napoléon, Constantinople n’était qu’une étape sur la route de l’Inde; pour Alexandre, elle était le but unique, il ne jetait qu’un regard distrait au delà de l’Euphrate et de l’Iran ; il n’avait pas encore une conscience nette des destinées asiatiques de la Russie ; il n’y consentait pas .
Dans une telle disposition d’esprit, comment se serait-il prêté à un traité de paix définitif avec la Turquie? Il voulait, bien au contraire, tenir ouverte la question ottomane, pour s’y ménager un avenir selon ses vœux et exploiter à son profit l’alliance de Napoléon. Rien ne prouve mieux que la rupture de l’armistice de Slohodzié les espérances qu’il avait fondées sur l’accorcl avec la France. Un traité les aurait ruinées, aurait éloigné l’occasion favorable, détruit tout le bénéfice attendu du traité de Tilsit. Bien plutôt, il voulait reprendre la guerre; il pensait y entraîner Napoléon dont il ignorait les secrets desseins. Il se trompait quand il croyait Napoléon disposé à consommer le partage de la Turquie.
LES RUSSES EN MOLDAVIE
Toute l'Europe se trompait avec lui, même les Turcs. 11 y a là entre Alexandre et Napoléon un malentendu dont les contemporains ni même les historiens n’ont pas démêlé toute l’importance.
Les hostilités, interrompues en Europe, se continuaient en Asie Mineure. Le pacha d’Erzeroum, Nousouf, fut battu par le général Goudovitch sur les bords de l’Arpa-sou et perdit 3o 000 hommes tués, blessés ou prisonniers. 11 rejeta la honte de ce désastre sur un officier subalterne qu’il lit décapiter. Le sultan mécontent voulut le déplacer et l’envoya à Bagdad ; il s’y refusa et resta le maître à Erzeroum ; car les pachas d’Asie n’étaient pas plus dociles que ceux de l’Europe
Même sur le Danube, en dépit de la suspension des hostilités, les Russes de temps en temps manifestaient des velléités de reprendre l’offensive. En novembre, ils recevaient des renforts et marchaient sur Craïowa, dans la N alachie occidentale ; Sébastiani en concluait qu’ils voulaient apparemment mettre des garnisons à Belgrade et Chabats, occuper toute la ligne du Danube jusqu’aux confins des provinces françaises de Dalmatie, et les journaux de Tienne, répandus à Constantinople, « bouleversaient toutes les têtes1 2 » en annonçant le prochain démembrement de la Turquie. Les Russes ne laissèrent à Craïowa qu’une avant-garde, sous le général Issaëv, ramenèrent le gros de leurs forces sur Bucharest. Mais toutes ces allées et venues étaient faites pour agiter les esprits.
D’ailleurs le général Prosorovitch ne montrait pas du tout l’intention d’évacuer bientôt la Moldavie. L’état-major russe était toujours à \assy, « où il s’amusait de festins et de bals 3 ». Le consul de France à Bucharest, Lamare, constatait qu’entre les Russes et les Turcs il n’y avait pas eu depuis le mois d’août la moindre agression ; mais il notait aussi le passage à Bucharest de nombreuses troupes russes, sans doute destinées à compléter le cordon de défense le long du
1. AIT. étr. Corr. de Turquie, Bulletin d’Alep, joint à la dépêche de Sébastiani, a5 novembre 1807.