Ibid., 5 avril
LA RIVALITÉ ANGLO-FRANÇAISE EN PERSE
Persans, dans l’entourage de Fetli-Ali, n’étaient pas également dévoués à l’alliance française, et les intrigues continuelles de l’Angleterre trouvaient des oreilles complaisantes. 11 paraît bien que le schah fut, dès l’abord au moins, tout à fait disposé à une entente cordiale avec Napoléon ; le grand-vizir Mirza- Cliefy n’eut aussi que d’excellents rapports avec la mission française. Le prince héritier Abbas-Mirza fondait personnellement de grandes espérances sur cette nouvelle politique : il comptait qu’elle lui assurerait la Géorgie et agrandirait ainsi considérablement son gouvernement de Tauris ; elle lui assurait déjà, grâce à !’ activité des capitaines Verdier et Lamy, une petite armée mieux disciplinée et plus redoutable.
Aussi écoutait-il volontiers les récits qu’on lui faisait de la grandeur de l’empereur des Français ; il lisait avec plaisir la lettre que lui adressait de Constantinople La Tour-Maubourg, l’un des secrétaires de Sébastiani : « Tous les potentats de l’Europe, savoir trois empereurs, neuf rois, un nombre •égal de souverains dont le titre est moins élevé, sont unis intimement à la France. Le continent est fermé aux marchands anglais, même l’Amérique. Napoléon le Grand vient d’être pris pour arbitre par les rois d’Espagne ses voisins. Le père et le fds se disputaient la couronne. Des guerres civiles allaient ensanglanter leurs provinces. Ils ont jugé à propos de renoncer l’un et l’autre au trône, et de remettre au génie de l’empereur Napoléon le soin de choisir un souverain pour leur empire L »
Abbas constatait avec intérêt que Napoléon était assez fort pour disposer des plus illustres couronnes. Il estimait que l’appui d’un tel homme faciliterait sa propre succession au trône de son père. Certes, il était le fils favori de Fetli-Ali, et il avait été désigné comme héritier par son oncle Aga-Mohammed-khan, le précédent roi de Perse. Mais il avait un frère aîné, Mohammed-Ali, écarté du trône parce que sa mère n’était pas de l’impériale tribu des Kadjars, mais assez ambitieux pour ne pas renoncer à faire valoir un jour son droit d’aînesse. Comme Abbas se fortifiait de l’inlluencc de la
i. Correspondance de Perse, 26 juillet, de Constantinople.
Driault. — Napoléon. 21
France, Mohammed-Ali comptait davantage sur l’Angleterre. Gardane prévoyait qu’à la mort de Feth-Ali, la Perse serait déchirée par des guerres entre ses fds, les schah-zadés ; il citait un mot du schah lui-même : « Après moi, l’empire sera au plus fort. » 11 craignait que ces discordes ne livrassent la Perse à l’action de la politique russe1. 11 ne se trompait pas tant.
11 avait d’autres sujets de préoccupations. Napoléon était à la fois l’allié du sultan et du schah ; il était aussi difficile de maintenir la paix entre le sultan et le schah, qu’entre le schah et le tsar, qu’entre le tsar et le sultan. Ces éléments de la grande politique napoléonienne étaient réfractaires à toute durable combinaison. Les Persans convoitaient Bagdad, et se mêlaient volontiers à toutes les querelles de frontières que produisaient sans cesse les ambitions rivales des pachas turcs de l’Irak-Arabi. A la mort du gouverneur de Bagdad, Ah pacha, toute, la province fut troublée ; le neveu du défunt, Soliman, ne fut nommé pacha par le sultan de Constantinople que sur les instances de Sébastiani, et l’ordre se rétablit un peu. Cela n’empêcha pas le nouveau gouverneur de laisser beaucoup d’influence aux Anglais, et notamment au consul, M. Rich : car il redoutait leur puissance dans le golfe Persique, et il craignait qu’ils ne lui prissent Bassorali, et n’encourageassent les Arabes à la révolte.
Cependant Abdurraman, pacha de Souleimanié, tout à la frontière persane, lui refusa obéissance, et, appuyé par de nombreuses bandes de Kurdes, lui déclara la guerre. Le gouvernement de Téhéran envoya aussi 12 000 cavaliers dans le Kurdistan. Gardane fit des observations au grand- vizir, qui le tranquillisa sur ses intentions : il ne s’agissait que de protéger les Kurdes, qui voudraient se réfugier dans la province persane de l’Azerbaïdjan. D’ailleurs Abdurraman fut battu, chassé de son gouvernement, et toute la province rentra dans la paix. Soliman pacha resta dévoué à l’influence anglaise; car il attribua l’intervention des Persans aux conseils de la mission française de Téhéran. Surtout il craignait les Anglais plus que les Français.