II. — La convention d’Erfurt
Il fallut retenir les flottes dans les ports français. Il fallut rappeler d’Allemagne une partie de la Grande Armée, retirer les garnisons demeurées dans les forteresses de la Prusse. Et comme il était à craindre que la capitulation de Baylen ne donnât des espérances à tous les ennemis de la France, il fallut faire des concessions à la Russie pour qu’elle consentît à les tenir en échec.
L’Empereur ne voulut pas paraître en cela céder à la nécessité ; le 5 août, avant que la nouvelle de Baylen ne put être arrivée à Pétersbourg, il expédia un courrier à Caulaincourt pour annoncer la résolution qu’il avait prise d’évacuer la Prusse ; cette résolution semblait être antérieure à la capitulation quand en vérité elle en était le premier résultat. Dans les moments critiques, Napoléon n’était pas lent à fixer scs plans. Il bâta de même l’entrevue convenue depuis quelques mois avec le tsar. Alexandre ne se fit pas attendre; il vint à Erfurt, dans l’intention de profiter des circonstances et de faire payer le plus cher possible le besoin qu’on avait de lui; il avait intérêt en effet à ne pas attendre que Napoléon en eût fini avec les affaires d’Espagne et qu’il eût retrouvé toute sa liberté d’action.
Il devait être difficile à l’Empereur d’échapper, dans de telles conditions, aux exigences du tsar. Il y fit tous ses efforts, et s’en tira sans trop de sacrifices. Il était prêt à céder sur la Moldavie et la Yalacbie, content à ce prix de pouvoir ajourner le partage ottoman. Justement le tsar ne demandait que la Moldavie et la Yalacbie, renonçait au partage intégral. Cela était pour surprendre et surprit Napoléon. C’est qu’ Alexandre en était venu à redouter un partage de la Turquie avec Napoléon ; il craignait d’être obligé de laisser à la France une trop grosse part et de l’avoir pour voisine toute proche ; il s’était rendu compte par ses entretiens avec Caulaincourt qu’il serait impossible d’avoir Constantinople, que Napoléon peut-être ne cherchait qu’une
LA CONVENTION d’eRFURT 3 4 f)
occasion de s’établir dans cette capitale. Il avait vu le danger de la domination française remplaçant dans le Levant, peutêtre dans les Détroits, l’impuissance de la Porte ; il avait vu tout ce qu’il risquait à se laisser aller sur la pente où Napoléon l’attirait. En supposant qu’il eût pu profiter des affaires d’Espagne pour se jeter sur la Turquie, il risquait un conflit avec la France et ne savait pas qu’elle serait retenue longtemps au delà des Pyrénées ; elle pouvait se retourner sur lui ; il risquait d’attirer les vaisseaux anglais à Constantinople. Il était bien plus sage de se satisfaire des principautés Danubiennes, puisque l’occasion permettait de les obtenir sans abandonner à la France quelque coûteuse compensation. L’intérêt de la Russie était d’avancer vers Constantinople, mais aussi d’empêcher que la France n’avançât du même pas.
Le tsar et l’Empereur purent donc assez facilement s’en tendre, du moins sur la question orientale. La convention d’Erfurt en ses premiers articles établit leur intention d’assurer la paix générale par de nouvelles démarches à tenter auprès du gouvernement anglais ; elle proclama ensuite leur volonté de fixer, comme base des négociations de cette pacification, l’état actuel de leurs possessions. En conséquence, le tsar s’obligeait à « regarder comme condition absolue de la paix que l’Angleterre reconnaîtrait le nouvel ordre de choses établi par la France en Espagne ». L’Espagne ne pouvait lui être d’aucun secours ; il l’abandonnait fort aisément. De la même façon, l’Empereur s’obligeait à « regarder comme condition absolue de la paix que l’Angleterre reconnaîtrait la Finlande, la Moldavie et la Valachie comme faisant partie de l’empire de Russie ». Napoléon ne fit aucunes réserves sur la Finlande; mais il en fit de très sérieuses et de très instructives sur les Principautés.
Il demanda que la Russie attendit l'issue des négociations avec Londres avant de déclarer aux Turcs sa volonté de garder la Moldavie et la Valachie ; car, disait il, la Porte compte toujours sur la France pour garantir l’intégrité de son empire ; si elle apprend que la France l’abandonne, comme elle le redoute depuis longtemps, elle se jettera immédiatement
dans les bras des Anglais ; « ils retrouveront un allié, des débouchés pour leurs manufactures et pénétreront dans la mer Noire. La paix sera plus dillicilc et la guerre plus désavantageuse pour la Russie 1 ». L’entrevue d’Erfurt avait pour but de préparer la conclusion de la paix générale ; la publication de l’annexion des Principautés à la Russie ne pouvait que retarder cetlc conclusion ; elle allait à l’encontre du but poursuivi par les deux alliés.
Le tsar protesta contre ce raisonnement. Il en était venu depuis quelques mois à se défier de toutes les intentions de l’Empereur. Il eut peur d’être joué encore. Il ne voulut pas admettre que l’annexion définitive des Principautés pût subir le moindre retard ; il vit dans les réserves de Napoléon la pensée de remettre la question de la Moldo-Valachie aux négociations de la paix générale, c’est-à-dire à une époque indéterminée. Il s’irrita. Roumiantzov déclara à Champagny : k Nous ne pouvons consentir à prolonger l’état de choses qui existe depuis un an ; il a été trop contraire à nos intérêts ; nous sommes venus ici tout exprès pour vous déclarer que nous allions y mettre un terme2. » 11 fallait que la question fût aussitôt et fermement résolue. Napoléon céda et accepta cette formule : « S. M. l’empereur Napoléon consent à ce que l’empereur de Russie possède en toute souveraineté la Moldavie et la Valachie, en prenant le Danube pour frontière, et en reconnaît dès ce moment la réunion à l’empire de Russie (article S). » Il essaya encore de sauver la situation de la politique française à Constantinople et proposa cette addition : « Il ne sera donné à la Porte aucun éveil sur les intentions de la Russie, que l’on n’ait connu l’ellet des propositions faites par les deux puissances à l’Angleterre3. » Le gouvernement russe se refusa absolument à cette restriction. Alexandre consentit seulement par parole à ne pas prononcer ses exigences, à ne point mettre ses troupes en mouvement avant le Ier janvier 1809. L’accord se fit sur cet article 9 :