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LV RÉVOLUTION DU 28 JUILLET

trois personnes parmi les assassins de Sélim et les favoris de Mustapha IY, notamment le bostandgi-bachi et le rislar-aga. D’autres o (liciers des yamaks furent étranglés et jetés dans le Bosphore. Des femmes du sérail, qui s’étaient réjouies de la mort de Sélim, furent cousues vivantes dans des sacs et jetées à l’eau. Il y eut une centaine d’exécutions capitales. De magnifiques obsèques furent faites à Sélim ; il parut regretté sincèrement de beaucoup de ses anciens sujets ; sa gloire fut chantée dans les cafés et sur les places par les conteurs publics1.

Le 1 1 août, Mahmoud fut solennellement couronné à la grande mosquée de Sainte-Sophie. Mustapha-pacha, contre la coutume, y parut solidement escorté de Bulgares et d’Albanais, pistolet au poing : ces manières furent blâmées ; ses ennemis le représentèrent dès ce moment comme un ennemi insolent des lois. I! composa le ministère de ses créatures, réduisit le dernier grand-vizir à vivre obscurément. Il voulut surtout former une armée régulière, organisée à l’Européenne ; en cela, il reprenait l’œuvre interrompue de Sélim. 11 songea à la régénération clés janissaires eux-mêmes, en formant parmi eux des ordas ou compagnies modèles. Il convoqua, pour s’en occuper, un divan des plus notables fonctionnaires de la Porte ; on y vit notamment les beglierbegs d’Anatolie et de Roumélie, les pachas du voisinage, Kadi-pacha, venu de Caramanie avec 3ooo hommes de l’ancien nizam ; Ali, le pacha de Janina, y fut représenté par un agent. Mustapha-pacha prononça devant cette assemblée un important discours : il dit les vices où étaient tombés les janissaires, qu’ils avaient eux-mêmes violé les lois de l’ancienne discipline et compromis la grandeur de l’empire, qu’il fallait les obliger au respect des vénérables traditions qui avaient lait leur force et la gloire de l’Islam, détruire la vénalité des grades, obliger les janissaires non mariés à habiter dans les casernes, ne payer la solde qu’à ceux-ci, restaurer la discipline, employer des armes perfectionnées, car le Coran recommande de se servir des armes de l’Infidèle pour le mieux

1. .1 ucheroau de Saint-Denis, Les Révolutions de Constantinople en 1807 et 1808, II, p. a35.

battre. Mustapha concluait en annonçant l’intention de former des compagnies modèles dans la classe des sey mens ou seconde classe des janissaires.

Ce discours et ces propositions furent approuvées par les notables. Le nouveau muphti loua fort le projet de rendre aux janissaires leur ancienne discipline, et leur prédit par là de nouveaux triomphes sur l’Infidèle. Kadi-pacha, comme ancien généralissime du nizam, resta à Constantinople avec ses troupes pour soutenir la réforme. Tout semblait aller pour le mieux, c’était en quelque sorte la continuation du règne de Sélim III : on ne manqua pas de dire parmi le peuple que le gouvernement français avait joué un rôle dans les événements des derniers jours ; on raconta même que Sébastiani, on quittant Constantinople, n’avait pas été plus loin qu’Andrinoplc et que, de là, il avait conduit toute l’entreprise1.

Quelques jours après, Latour-Maubourg recevait la décoration du Croissant de deuxième classe, avec une lettre fort gracieuse du reis-effendi. Peut-être cette révolution était-elle capable de restaurer la politique extérieure de Sélim, comme sa politique réformatrice ; peut-être était-il temps de refaire la force militaire de l’empire et de le redresser encore une fois sur le Danube contre les Russes. Mais, si les auteurs de la révolution de juillet avaient de telles intentions, ils n’eurent pas le temps de les réaliser. Dès le commencement du mois d’août, le ministre de France notait une grande fermentation parmi les janissaires, prévoyait les plus sanglants événements, songeait à prendre des précautions pour les sujets chrétiens qui pouvaient être gravement menacés par un accès du fanatisme musulman.

i. Aft. élr. Corr. de Turquie, Dépêche de Latour-Maubourg, 2/1 août

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Mustapha-pacha, enorgueilli de son triomphe, ne gardait aucun ménagement, conduisait sa réforme avec brutalité, n'avait pas d’égards même pour le nouveau corps des seymcns : ils furent logés dans les casernes des nizams, confondus aussitôt avec eux, encadrés par les mêmes officiers. Ils y virent une déchéance odieuse; ils commencèrent de protester contre la réforme à laquelle ils s’étaient d’abord prêtés. Les ulémas constataient que l’intention de ramener les janissaires à l’ancienne discipline n’était qu’un prétexte pour restaurer le nizam ; ils renouvelèrent leur opposition d’autrefois. Mustapha s’en moquait, fort de ses 16000 soldats et des troupes de Kadi-pacha.

A la lin de septembre, l’ayan de Philippopoli, Molla-Aga, se souleva. Il fallut envoyer contre lui des troupes, et, comme la révolte s’étendit vite, Mustapha-pacha n’eut bientôt plus à Constantinople que 6000 hommes, dispersés dans divers quartiers et dans des maisons particulières, les casernes étant occupées par les janissaires et les seymens. Le rhamadan commença le i5 octobre; ce fut une occasion de désordre; toutes les nuits furent agitées de réunions tumultueuses, d’imprécations, de cantiques contre leBairactar. Il n’en parut pas ému.

Le 1 4 novembre, il se rendit en cérémonie chez le muphti, avec une garde de 200 hommes ; comme la foule se pressait autour de lui et se montrait assez mal disposée, il la lit écarter à coups de bâtons. Elle protesta avec violences, répondit par des cris, des appels aux armes, se grossit de milliers de mécontents, enveloppa la petite escorte. Mustapha eut grand peine à s’échapper et s’enferma dans son harem. En quelques instants, l'émeute fut maîtresse de la ville.

Les janissaires alors sortent dans les rues, excitent les bons musulmans installés dans les cafés, les convient à la vengeance. Les troupes du Bairactar sont submergées dans cette explosion de fanatisme. L’insurrection se jette aux palais des ministres impopulaires, les bride, brûle aussi celui deMustapha-pacha pendant son sommeil. Il est réveillé par la flamme et les cris ; il ramasse ses bijoux, beaucoup d’or, appelle son esclave favorite, un eunuque noir, se sauve au fond de scs

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jardins, s’enferme dans une tour de pierre fortement maçonnée.

L’un de ses amis, le capitan-pacha, Ramis, montra plus d’énergie. Dans la nuit, il occupa avec des soldats fidèles les principaux points de la ville et des faubourgs et organisa la lutte contre les janissaires. Au matin du i 5, la bataille fui générale dans les rues : « On y voyait figurer quelques-uns de ces hommes fanatiques qui, égarés par l’enthousiasme religieux, montrent dans les combats une impatience extrême d’aller jouir dans le ciel de la compagnie des aimables houris que le Prophète promet à tous les Musulmans morts pour la défense de leur sainte religion1. » La fusillade dura toute la journée; les seymens ne répondirent pas aux sollicitations des janissaires; car le bruit circula que le Bairactar n’était pas mort, qu’il allait reparaître avec des forces considérables. L’aga des janissaires commençait à désespérer ; les ulémas se cachaient.

Ramis-pacha estimait qu’à ce moment la proclamation cl’une amnistie générale pour les rebelles suffirait à calmer l’effervescence. Mais Kadi-pacha n’y consentit point; il déclara qu’il fallait infliger aux janissaires un châtiment exem plaire et enlever pour longtemps à la populace fanatique de Constantinople le goût de ces mouvements séditieux auxquels elle paraissait se plaire. Le sultan Mahmoud, consulté, laissa faire Kadi-pacha.

Le i6 novembre, Kadi sort avec [\ ooo hommes et quatre pièces de canon. Il se jette sur les bandes des janissaires, les disperse, enlève une de leurs casernes près de Sainte- Sophie, en tue des centaines. La terreur gagne les insurgés ; ils comprennent qu’il leur serait inutile de se soumettre, que leur condamnation capitale a été prononcée ; ils luttent avec désespoir, peut-être aussi avec la vision des suprêmes délices du Walhalla. Les soldats de Kadi, qui se croient Victorieux, entrent dans les maisons, pillent et massacrent, puisqu’ils ont reçu pour mot d’ordre d’écraser vigoureusement l’émeute.

i. Juchereau de Saint-Denis, Les Révolutions de Constantinople en 1807 et 1808, II, 269.

Ils s’attardent à ces exécutions, ils se dispersent. Les janissaires reprennent quelque courage, en voyant le petit nombre de leurs adversaires, se reforment derrière eux, les enserrent, leur coupent le chemin du sérail. Kadi-pacha groupe à grand’peine quelques centaines de ses hommes, se précipite à leur tête sur les ennemis, s’ouvre la route, rentre au sérail avec quelques-uns seulement. L’émeute le poursuit, le talonne ; les maisons brûlent ; les femmes et les enfants crient ; les janissaires triomphent ; le sang ruisselle ; un renégat prussien, Soliman-aga, jadis colonel du nizam, est saisi, percé de coups, coupé en petits morceaux, que les exécuteurs écrasent sur les murs du sérail.

Mahmoud est à l’une des tours; il voit tout cela ; il entend les cris de l’émeute victorieuse, qui réclame sa tête, celle du Bairactar, qui exige le rétablissement du sultan Mustapha. Mahmoud, craignant pour lui-même, ordonne la mort de son frère : Kadi-pacha le fait étrangler. Le cadavre de Mustapha IV fut jeté à ses partisans, et, comme Mahmoud était dès lors le seul représentant de la famille d’Olhman, les rebelles cessèrent de demander sa mort ou sa chute. Ils lui adressèrent aussitôt les plus vives protestations de dévouement. Et le muphti vint le féliciter du triomphe de la religion et des anciennes lois.

Car, sauf que les insurgés ne renversèrent pas Mahmoud, la révolution de novembre 1808 fut encore un triomphe des janissaires et des ulémas, comme en mai 1807, une vengeance des journées de juillet. On trouva, dans la tour où ils s’étaient réfugiés, sur un monceau d’or, les cadavres du Bairactar cl de ses deux esclaves; celui du pacha fut traîné dans la rue et mis en pièces. Ramis-pacha et Kadi-pacha purent s’enfuir à Routchouk ; ils y furent encore menacés ; Ramis tenta de gagner la Russie, il fut assassiné en Valachie; Kadi voulut revenir à Constantinople, sous l’habit d’un derviche; il lut reconnu sur la route et assommé.

Les janissaires triomphèrent bruyamment de toutes ces exécutions. Ils furent plus indisciplinés, plus insupportables que jamais. Ils livrèrent maintes fois Constantinople au pillage. Ils la traitèrent comme une ville conquise, pendant

plusieurs années; ils y régnèrent en maîtres et imposèrent leurs volontés au sultan Mahmoud, à toute la politique de la Porte.

Ainsi les derniers troubles ne pouvaient pas être considérés comme avantageux à l’influence française. Surtout par la force des circonstances, sa cause se confondait avec celle de la réforme ottomane; il en fut ainsi à peu près pendant tout le xix° siècle ; donc toute défaite du parti de la réforme était indirectement une défaite du parti français. Les ennemis de la France étaient favorisés par les événements, par la rupture des négociations à Paris, par les bruits de plus en plus inquiétants venus de l’entrevue d’Erfurt, par des craintes d’autant plus anxieuses qu’on ignorait ce qu’on avait à craindre.

Tout cela était avantageux à l’influence anglaise, et elle remporta en celle fin d’année 1808 une série de succès considérables. Sans doute Napoléon poursuivait vivement sur la route de La Corogne la petite armée du général Moore ; mais il était obligé de s’arrêter et recevait à Astorga, sur les dispositions de l’Autriche, des dépêches qui l’obligeaient à rentrer précipitamment à Paris; et les Anglais de Sir Arthur Wellesley, débarqués en Portugal au mois d’août, demeuraient attachés obstinément au flanc de l’empire napoléonien. A l’autre extrémité du monde, les Anglais s’étaient assuré une autre base solide d’opérations. Le gouvernement de Richard Wellesley dans l’Inde venait de se signaler par les plus remarquables résultats; il avait surtout établi une garnison à Delhi, auprès du Grand Mogol, et dès lors les Anglais pouvaient se donner pour les légitimes représentants de sa souveraineté sur tout le pays de ITIindoustan : c’était une puissante assise de leur empire.

Au mois de janvier 1809, Sir Harford Jones, qui depuis plusieurs mois assiégeait de ses sollicitations et de ses présents la cour de Téhéran, obtenait du schali l’autorisation de s’y rendre. Le général Gardane quittait la cour persane le 1 3 février et Jones y recevait audience le lendemain.

Sir Robert Adair était déjà entré en relations avec les ministres de la Porte, quelques jours après la révolution qui avait

coûté la vie à Mustapha le Bairactar, et, le 5 janvier 180g, il signait avec les représentants du sultan la paix des Dardanelles1. Sans doute ce traité n’entraînait pas après lui une rupture de la Turquie avec la France; il n’empêcha même pas la reprise des hostilités entre les Turcs et les Russes, au printemps suivant; mais il rétablit des rapports pacifiques entre les gouvernements de Londres et de Constantinople ; il fut une première et grave brèche dans le système du blocus continental .

Dans le même temps, le gouvernement russe se montrait très réservé à l’égard de Napoléon, laissait l’Autriche préparer une cinquième coalition, exciter l’Allemagne à un grand soulèvement national.

Au commencement de l’année 1809, l’empire napoléonien était déjà enserré de toutes parts. La fortune hésitait.

Ou plutôt la réaction se préparait contre l’action napoléonienne. Il serait intéressant d’étudier, en opposition avec la politique de Napoléon, la politique de l’Angleterre, qui fut sa plus redoutable et constante ennemie etqui le vainquit. Il serait curieux de rechercher les causes de cette victoire qui, au point de vue historique, sont toutes naturelles. Ce n’en est pas l’endroit ici. A partir de i8o5, Napoléon ne conduisit jamais contre l’Angleterre une lutte directe ; il décréta le blocus continental : ce fut comme une quarantaine politique et économique organisée contre « l’ennemie du continent », une barrière derrière laquelle l’Empereur poursuivait d’autres desseins. Il croyait pouvoir vaincre l’Angleterre sans se prendre corps à corps avec elle, parce qu’il n’eut pas une nette conscience de la force de son adversaire : ce lut une de ses erreurs capitales.

Au printemps de 1802, après la paix d’Amiens, Fox voyageait en France; il fut reçu chez le Premier Consul. Comme maladroitement on lui montrait sur un globe la petite place de l’Angleterre : « Oui, dit-il, mais de ses vaisseaux elle enserre l’univers. » Et d’un large geste il semblait en effet embrasser le monde.

1. R. Ailair, The négociations for the peace of Dardanelles, 1808. — Londres, 1 8 5 .

Sans entrer dans le détail de cette lutte, il est du moins nécessaire de présenter quelques traits de la situation de l’Angleterre à cette date, puisqu’elle fut l’obstacle principal, où se heurta et se brisa le grand dessein oriental de Napoléon .

Pendant les premières années de ses relations avec lui, de 1801 à 1807, 1’ Vngleterre avait hésité au sujet de la politique à suivre. Elle n’était pas unanime à vouloir la ruine de la France nouvelle. Elle acceptait sincèrement des ouvertures de paix. D’autre part, précisément parce qu’elle ne s’était pas fixée à une politique extérieure très ferme, elle était préoccupée et troublée par des dissensions intérieures, et, pour cette double raison, par de constantes crises ministérielles, par des oscillations entre les whigs et les tories, même par la faiblesse de la raison du roi.

Après la suppression du parlement d’Irlande en 1800, Pilt estimait que le complément nécessaire de cette « Union » était la restitution aux catholiques de leurs droits politiques, l égalité de tous les sujets du roi ; beaucoup de notables Irlandais n’avaient donné qu’à cette condition leur adhésion à l’abolition de leur parlement national. Mais le roi se souvint qu’il avait juré, lors de son couronnement, le maintien de la religion de l’Etat ; il crut voir dans le projet d’émancipation catholique un complot conlre sa conscience. Il se fâcha; il fut impossible de vaincre son obstination maladive. Pitt donna sa démission (1801).

Le ministère Addington signa les préliminaires de Londres et le traité d’Amiens avec le premier consul, puis contribua pour sa part, quoique sans le vouloir fortement, à la rupture delà paix, tomba alors du pouvoir, parce qu’il n’était plus le gouvernement nécessaire à la situation.

Pitt redevint premier ministre (mai 180/1), organisa vigoureusement la défense contre la tentative française de descente en Angleterre, dirigea la dernière campagne de Nelson, prépara Trafalgar. Il fut récompensé de ses services par une extraordinaire popularité ; la foule s’attela à sa voiture pour le conduire au banquet de la Cité. Il disait modestement : « L’Angleterre s’est sauvée par ses propres efforts, et l’Europe sera

sauvée par son exemple. » 11 ne le vit pas. Il était gravement malade déjà. 11 souffrit beaucoup des nouvelles qui lui arrivèrent d’Allemagne, de la capitulation d’Ulm, de la bataille d’Austerlitz : « Roulez cette carte d’Europe, dit-il en montrant la muraille, elle ne servira plus pendant dix ans. » 11 mourut le 23 janvier i8o0.

Le ministère Grenville-Fox, dont les principaux membres étaient des wliigs, fit une nouvelle tentative de pacification générale. Elle échoua. Fox mourut au mois de septembre. Le ministère lut encore renversé sur la question d’Irlande1. Les élections se firent une fois de plus sur le terrain religieux, et l’Angleterre se donna aux tories intransigeants.

Ainsi jusque-là, en face de la puissance croissante de Napoléon, l’Angleterre s’était contentée de se défendre. Elle acheta des alliés sur le continent, les poussa sur la France, mais cela aussi était de sa part une manière de se défendre par des diversions. Elle était demeurée enlisée dans l'indécision ; elle ne poursuivait pas l’Empereur d'une vigoureuse offensive. Pitt et Nelson étaient morts.

Cependant elle avait conservé partout tous ses avantages, toutes ses positions militaires, pour le moment où elle serait prête à une offensive énergique. Elle tenait toujours Gibraltar, Malle. Elle occupait la Sicile, pour le compte du roi détrôné des Deux-Çiciles, pour son propre avantage; Messine était le quartier général de scs forces sur la mer Méditerranée. Elleavail lait une vaine manifestation devant Constantinople ; elle avait été chassée de l’Egvpte. Ni aux Dardanelles ni à Alexandrie elle n’avait porté des efforts assez sérieux; c’était une nouvelle preuve de son indécision; elle était en pleine crise ministérielle ; et aussi elle voulait ménager la Porte, elle ne voulait pas se fermer toute possibilité d’accord diplomatique avec elle, elle ne voulait pas donner le signal du démembrement de l’empire ottoman; elle préfère dans le Levant un Etat faible et malade à quelque puissance chrétienne entreprenante, France ou Russie; elle s’attache, elle aussi, au dogme de l’intégrité de l’empire ottoman. Du moins alors, pour garan-

i. Cf. plus haut, cli. iv, pp. i38-i3q.

tir cetle intégrité, couvrait-elle la Méditerranée de ses vais seaux: ils étaient partout; ils croisaient devant Toulon, devant Naples, devant Trieste, devant Corfou, à Ténédos, devant les rivages de l’Egypte et de la Syrie.

Les grandes nouveautés d’ailleurs que Napoléon produisait alors en Europe n’empêchaient pas l’Angleterre de poursuivre sans trouble, avec une impassible persévérance, la conquête de l’empire de l’Inde. Le marquis Richard de Wellesley avait inauguré son gouvernement de l’Inde par la destruction du royaume du Mysore; son dernier roi, Tippoo-Sahib, était mort sur les murs de sa capitale, au mois d’avril 1799, au moment où Bonaparte échouait devant Saint-Jean-d’Acre. Jusqu’en i8o5, Wellesley fut un des plus grands conquérants de l’Inde anglaise. Tout en surveillant les approches de son domaine administratif, envoyant par exemple des cipayes en Egypte pour achever l’expulsion des Français, il s’occupait surtout d’agrandir toujours le territoire de la Compagnie. Il fut l’inventeur du système de la « force subsidiaire » : il obligeait les petits souverains du pays à recevoir chez eux des troupes anglaises, sous prétexte de les protéger, et, en échange de ce service, ils payaient des subsides en argent ; selon les besoins, la force de la garnison était augmentée et aussi l’indemnité pécuniaire, en proportion. Plus habile que Dupleix, Wellesley faisait à la fois les affaires de l’Angleterre et des actionnaires de la Compagnie.

Ainsi le Nizam perdit en 1800 les territoires que, l’année précédente, il avait obtenus du partage du Mysore ; dans ceux qu'il garda, il reçut une « force subsidiaire ». Le royaume de l’Àoude fut démembré ; il perdit, par le traité de Lucknow (1801), Gorakhpour à l’est, Allahabad au sud, au confluent du Gange et de la Djemma, Faroukhabad, Schahdjahanpour, Bareilly et le Rohilkhand à l’ouest. Il se trouva ainsi complètement entouré par les possessions anglaises et acculé à lTIimalaya. Les Anglais pouvaient attendre : sa soumission n’était plus qu’une affaire de temps.

Mais l’empire anglais se trouvait toujours partagé en trois tronçons : le Bengale au nord-est, Bombay à l’ouest, la côte de Coromandel au sud-est. Le centre du triangle formé

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par ces trois points était occupe par les états des Mahrattes. Quoique partagés entre plusieurs souverains, ils étaient redoutables. Les Mahrattes avaient avec eux un grand nombre de Français, habiles organisateurs d'armées, vaillants soldats sur les champs de bataille. Les Mahrattes avaient ete les principaux représentants de la réaction hindoue contre la domination musulmane et contre les envahisseurs afghans cl persans ; ils y avaient subi des echecs 5 mais il n était pas assuré qu’ils ne tenteraient pas encore de refaire l’unité de l’Inde à leur profit. Les Anglais n’étaient pas disposés à leur en laisser le loisir.

Wellesley, sous divers prétextes ou même sans prétexte, leur fit une guerre continuelle et les décima peu a peu. En 1802, le Peshva de Pouna, voisin de Bombay, accepta le protectorat anglais sur toutes ses terres, étendues le long de la mer d’Oman, de Surate à Goa. Le nabab de Surate fut détrôné. Maîtres déjà de la côte de Malabar, les Anglais tenaient ainsi tous les rivages occidentaux du Deccan. De 1802 à i8o5 fut conduite la première grande guerre mahratte. Arthur Wellesley, le futur Wellington, frère du gouverneur, partit de Bombay, parcourut tout le pays jusqu’à la Djemma, renversant devant lui tous les obstacles. Le général Lake, parti d’Allahabad, occupa Agra ; le 1 1 septembre 1802, il livra bataille, sous les murs de Delhi, aux Mahrattes assistés de plusieurs corps de troupes françaises. Il fut vainqueur. Il remporta encore la victoire de Lasvari. Une garnison anglaise fut installée à Delhi, auprès du Grand Mogol, inutile spectateur de ces luttes autour de son trône.

Dès lors, c’en était fait de la puissance des Franco-Hindous, qui avait paru un moment capable de sauver 1 indépendance de l’Inde, mais que le gouvernement français n’avait pas pu ou pas su soutenir. Vainqueurs des héritiers du grand Sindhya, les Anglais purent se donner pour les protecteurs du Grand Mongol, pour les légitimes représentants de sa souveraineté sur toute la péninsule. Leur empire de l’Inde avait déjà la plus grandiose unité ; il devait durer plus longtemps que l’empire napoléonien.

A partir de ce moment, du retour du marquis de Wellesley

(i8o5), ils eurent plus de ressources et plus de résolution à consacrer à la lutte contre la France. Le blocus continental et le traité de Tilsit , dont ils ignoraient les articles secrets, leur firent comprendre les terribles dangers dont Napoléon les menaçait; ils purent redouter qu’il ne fondât en effet une gigantesque fédération de tous les états du continent et qu’ils ne fussent ainsi réduits à une misère prochaine. Ils se persuadèrent qu’une aussi excessive ambition devait, dans un avenir indéterminé, conduire la France à la ruine. Ils furent pris d’une sorte de fureur d'offensive; ils déclarèrent à Napoléon une guerre à mort. Le discours du trône de janvier 1808 fut le signal de cette résolution inébranlable. « Si, comme Sa Majesté en a la ferme confiance, vous déployez dans cette crise des destinées de votre pays l’esprit qui caractérise la nation britannique et si vous affrontez sans crainte la ligue étrange qui s’est formée contre vous, Sa Majesté nous ordonne de vous assurer de sa ferme persuasion qu’avec l’aide de la divine Providence, la Grande-Bretagne sortira de cette lutte avec gloire et succès. Enfin nous avons l’ordre de vous assurer que, dans cette lutte si imposante et si terrible, vous pouvez compter sur la fermeté de Sa Majesté, qui n’a d’autre intérêt que celui de son peuple1... »

C’était l’indomptable esprit de Pitt. Le ministère Grenville s’était retiré au mois de mars précédent et le pouvoir appartenait désormais aux tories intransigeants : le duc de Portland, Canning, lord Castlereagh, plus tard le marquis de Wellesley. C’est le parti de la guerre à outrance ; plus de négociations, plus d’hésitations : la nation anglaise ne prendra de repos que quand l’empire napoléonien aura été renversé. Cette fermeté rappelle le souvenir de Guillaume d'Orange et du premier Pitt. Aussi bien est-ce ici en effet la troisième et suprême crise où l’Angleterre fonda sa domination sur les mers. Car, grâce à ses libertés politiques, à l’habitude du « self-government », elle connaissait ses intérêts et obligeait ses ministres à s’y dévouer. La France au contraire alors n’était pas une nation libre ; elle n’était

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