‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 180 sur 201 · SG · texte numérisé non relu

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position toujours agressive et par conséquenl toujours envahissante. Elle peut bien s’engager avec d’autres Etats par les liens d’un intérêt commun ; mais ces intérêts ne sont jamais pour elle qu’accidentels, secondaires et temporaires, et, indépendante des liens fragiles cl fortuits qu’elle aura formés, on la verra toujours s’affranchir et changer de rapports au gré du temps et des circonstances, ou même par la mobilité seule des goûts et des vues personnelles de ses souverains. La Russie n’a pas besoin de ses amis, de ses alliés pour se défendre, et le motif de ses agressions ne peut être tiré que de ses propres intérêts. Elle est reléguée dans un pays immense et sauvage. Depuis un siècle, son gouvernement fait de constants efforts pour le civiliser. Ne pouvant que lentement en changer les moeurs, il s’est servi du courage de ses habitants pour conquérir de meilleures contrées et des sujets plus policés. Dans cette entreprise, qui est le grand et l’unique ressort de sa politique extérieure, le gouvernement de la Russie a eu et aura de constants succès; car une puissance qui est toujours agressive arrive toujours, un peu plus tôt, un peu plus tard, à son but. Pour un tel Etat, les revers ne sont qu’une occasion manquée et un désavantage négatif. Elle ne perd rien ; ses vues ne sont que différées ; c’est ainsi que les peuples du Nord ont envahi l’empire romain, et c’est ainsi, il faut le dire, que l’Europe civilisée, si une politique forte, pré-' voyante et soutenue ne la préserve, sera un jour envahie par les Russes. »

Ensuite, admettant pour un moment l’hypothèse d’un démembrement de l’empire ottoman, le comte d’Hauterive en étudie les conséquences : « Par le partage de la Turquie, la Russie devient nécessairement puissance maritime ; elle acquiert des flottes, des côtes étendues, des villes littorales, des ports, des rades et une population de iôoooo matelots. — • Des mers fermées à tout abord étranger procurent à la Russie un asile sûr où elle peut construire, armer des vaisseaux et former par une pratique facile et une instruction constante sa population maritime aux arts qu’elle ignore de la navigation commerciale et de la guerre de mer. —

l’opinion des contemporains

Toutes les barrières orientales et septentrionales du monde seront rompues; quelles que soient les divisions résultant du partage, il est probable que la part de la Russie sera tellement prépondérante qu’elle entrera en possession avec une disposition dominante cl des moyens puissants de rallier à son loties parties adjugées aux puissances copartageantes; cl, si les circonstances de temps et de lieu la favorisent, la Russie, maîtresse de l'Empire d’Orient et de celui du Nord, 11e sera plus aux portes de l’Europe, mais dans son sein, et alors il est possible qu’un jour la France s’affaiblisse, que les Etats du continent ne soient plus garantis par les moyens de force et de résistance qui peuvent résulter d’un grand système de confédération, et qu’enfin les Russes ne suivent la trace des Wisigolbs leurs ancêtres, qui, après être sortis des Palus-Mœotides, passèrent le Danube, et, après avoir obtenu des empereurs de Constantinople de s’établir dans la Thrace, exterminèrent d’abord l’empereur Yalens et son armée, ensuite sous la conduite d’Alaric désolèrent l’Illy rie, passèrent de là en Italie, pillèrent Rome, s’établirent dans la Gaule et finirent par conquérir l'Espagne et une partie de l’Afrique. La progression des conquêtes de la Russie se projette exactement aujourd’hui sur la même ligne géographique. — La Russie étant une puissance dominante dans l’Orient, deux des principales sources de la prospérité du commerce du continent sont à sa disposition ; elle devient l’arbitre des importations et des exportations du midi de la France, du commerce de la partie occidentale de l’Allemagne, de celui de l’Autriche et de celui de l’Italie. — La Russie, étant établie dans la Turquie européenne, circonvient l’Europe par tous les points sur lesquels la sécurité d’un voisinage tel que celui de la Sublime Porte avait accoutumé les peuples à n’avoir besoin d’aucune défense ; elle investira l’Autriche sur toutes les frontières; elle menacera l’Italie. »

D’ailleurs il ne suffit pas de partager; il faudra ensuite que les puissances copartageantes prennent possession de leurs lots ; sur ce point, M. d’Hauterive montre avec une réelle éloquence que cette prise de possession sera aussi

facile à la Russie que difficile à la France, et il reprend quelques-uns des arguments opposés par Caulaincourt à Roumiantzov dans les Entretiens de Saint-Pétersbourg. Il écarte d’abord comme vaine l'idée de réserver Constantinople : « Morceler la Turquie européenne sans attaquer Constantinople est une proposition déguisée, ou une idée de cabinet. Du moment que la puissance ottomane sera attaquée, soit à Traunik, soit à Janina, soit à Widdin, il faut que le trône des Ottomans s’écroule. Les Turcs de toute la Roumélie se soulèveront jusqu’au dernier et se rangeront autour de l’étendard de Mabomel ; s’il en sort encore quelque étincelle de fanatisme, ils viendront se faire égorger au pied de la longue chaîne du Balkan qui s’étend de la mer Noire au golfe Adriatique, et ils arroseront l’Albanie, la Bosnie et la Bulgarie de leur sang et de celui des chrétiens. S’ils sont arrivés au dernier terme de la dégradation, ils passeront le Bosphore en suivant l’étendard du prophète au delà des montagnes de la Bithynie. » Il ne peut donc s’agir que d’un partage complet et de l’occupation même de Constantinople. Mais alors voici quels sont les désavantages de la France : « La Russie est, pour ainsi dire, déjà présente à l’expédition. Elle a 60 ooo hommes sur le Danube ou près du Danube. Son lot est un territoire libre et ouvert. Elle n’a que le Danube à passer et le Balkan à franchir et elle est aux portes de Constantinople. — La Russie a derrière elle les magasins de la Pologne et de la Moldavie et à sa gauche une mer qu’elle peut couvrir de vaisseaux, soit pour appuyer les opérations de ses armées de terre, soit pour assurer leur subsistance. — La Russie va dans un pays qu’elle connaît, où elle a fait la guerre pendant cinquante ans, où elle a vaincu les Turcs, où elle a battu leurs armées, enlevé leurs camps et détruit plusieurs fois le peu de forteresses qui s’y trouvent. — La Russie va seule et pour son compte seul à l’expédition. Elle n’a ni voisins ni alliés pour qui elle ait à stipuler ; son intérêt est isolé ; elle n’a à compter avec personne du résultat de l’entreprise projetée. — La Russie entre immédiatement en possession de la totalité du lot qu’elle réclame; la mer et les provinces qui lui reviennent sont,

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dans la conquête qui est à faire, la partie la plus facile à envahir, à occuper, à conserver.

« Maintenant, si l’on veut avoir une idée du rôle qui, dans la scène de cette grande entreprise, est imposé à la France par la nécessité de sa position géographique, on n’a qu’à prendre le contre-pied de ce qui vient d’être dit. Un point de départ éloigné, des dispositions insuffisantes, de grandes difficultés au début, des montagnes inabordables, des défilés, un pays inconnu, une population aguerrie par le brigandage qui est pour elle une école de guerre perpétuelle, des caractères façonnés et des contrées propres à une résistance formidable, point de ressources pour la subsistance des armées, point de stations intermédiaires propres à assurer les premières conquêtes et à faciliter les dernières, point de rivage pour concourir par les moyens maritimes au succès de l’expédition. Telle est la première perspective qui se présente à la France.

« Si l’on considère ensuite cette entreprise sous le point de vue de l’assistance qu’elle peut recevoir de son associé, on trouve que les premiers succès de cet associé, loin d’être de quelque secours pour elle, ne font qu’augmenter ses embarras par l’affluence des ennemis vaincus et repoussés, qui, connaissant tous les avantages que les montagnes de l’Albanie, de la Bosnie, de la Macédoine, offrent pour la résistance, doivent nécessairement y accourir en foule après la première défaite et doubler les difficultés que la France aura à vaincre pour les franchir.

« Si on la considère encore sous le rapport de son but final, on trouvera que, lorsque la Russie aura tout conquis pour elle, la France, après même le succès de la seule expédition qu’elle puisse aujourd’hui tenter, n’aura obtenu que la plus faible partie des résultats auxquels elle doit prétendre, la Syrie, l’Egypte et les lies ne pouvant pas être immédiatement conquises et devant former, par suite de l’exécution actuelle du partage, le lot d’un troisième ou quatrième copartageant qui n’aura besoin ni d’être appelé ni d’être autorisé pour s’arroger la part de ce lot qu’il trouvera à sa conve¬

nance.

« Sous un point de vue encore plus complet du but final de la France, je veux dire celui cpii présente la perspective d'une expédition dans l’Inde, l’entreprise du partage, loin d’y apporter des facilités, n’est propre qu’à en rendre l’exécution plus difficile. Cette entreprise en effet tend à rejeter sur l’Asie une population guerrière et exaspérée dont les malheurs et les ressentiments rallumeront dans ce pays toutes les passions du fanatisme, et ces passions dirigées par la politique de l’Angleterre ne pourront que multiplier les obstacles sur la marche de l’armée combinée. »

Et le Mémoire, résumant d’après tout cela la situation, la ramène à trois possibilités : i° laisser la Turquie telle qu’elle est et l’abandonner à sa destinée ; mais ce serait l’abandonner à la ruine et ainsi aux ambitieux desseins que la Russie poursuit; — 20 venir au secours de la Turquie en organisant sa puissance en Europe « dans le système qui fut soumis à l’Empereur il y a Irois ans1 », et qui était une division de la Turquie européenne en trois souverainetés musulmanes : l’Albanie (Janina) ; la Roumélie (Routchouk, Widdin on Sophia) ; la Rosnie (Traunik), — et en trois souverainetés chrétiennes : la Morée, l’Attique et une partie de l’Albanie (Athènes) ; la Serbie (Belgrade) ; et les Iles, le tout sous la suprématie impériale musulmane de Constantinople. C’est la politique de l’autonomie qui a pris depuis un tel développement ; — 3° partager la Turquie. Si ce partage ne peut être évité, le comte d’Hauterive estime que du moins il faudra y intéresser l’Autriche: « La Russie se projette dans le Midi sur les mêmes latitudes que les parties méridionales dès Étals civilisés de l’Europe ; si sa puissance prend de ce coté une nouvelle étendue, il faut que la barrière se prolonge dans le même sens. Il est donc dans l’esprit, dans l’intérêt et les besoins de la politique européenne, que l’Autriche suive la Russie dans sa nouvelle ligne d’extension et qu’à son exemple elle aboutisse jusqu’à la mer Égée. » Mais M. d’Hauterive ne pense pas qu’il soit urgent d’entrer dans le détail d’un projet éventuel de partage que, dit-il, « je

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