‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 27 sur 201 · I. — La Porte et l’Angleterre · texte numérisé non relu

I. — La Porte et l’Angleterre

Le Ier janvier 1807, Napoléon est à Varsovie, la Prusse écrasée, les premières armées russes contenues. Il y est arrivé plus vite que ne le croyaient les Russes, et leurs projets sur la Turquie en sont un moment confondus : ils sont déjà obligés de dégarnir leurs troupes du Danube. Sébastiani à Constantinople en est mieux écouté du Divan et fait état des victoires de la Grande Armée pour attacher la Porte à l’alliance française. Napoléon va-t-il donc régner aussi sur le Bosphore, et, au milieu de la dissolution manifeste de l’empire ottoman, s’imposer au « malade » dont chacun déjà escompte la succession prochaine ? Plus que le sacre de Notre-Dame, plus qu’ Austerlitz ou Iéna, ce serait pour lui le gage de la domination universelle.

L’Angleterre ne peut le permettre. Elle s’était inquiétée de la descente des Russes en Moldavie et axrait dès lors rapproché ses flottes des Détroits. Elle ne fut peut-être pas absolument émue de la présence des Français sur la Vistule, puisqu’ainsi les Russes étaient pour un temps impuissants sur la mer Noire et lui laissaient la charge, lucrative sans doute, de combattre à Constantinople l’influence de Napoléon. Que de sanglants combats se livrent dans les plaines polonaises, que la guerre y dure de longs mois, épuisant les adversaires, vainqueurs et vaincus ; cependant, l’Angleterre fera sa main dans la Méditerranée et s’y nantira de gages précieux. Elle sait que les querelles du continent lui assurent toujours du profit.

LA PORTE ET L’ANGLETERRE 8l

L’enjeu est gros. Constantinople et les Détroits, c’est la domination de la Méditerranée orientale cpii mit jadis aux prises Phéniciens et Crées, Génois et Vénitiens, qui lient aujourd’hui toute l’Europe inquiète, et les événements qui se sont passés autour de Constantinople et d’Alexandrie au printemps de 1807 en prennent un caractère particulièrement dramatique. L’Angleterre l’a-t-elle suffisamment compris dans le temps? A-t-elle mesuré son effort au résultat promis ? N’a-t-elle pas lait une maladroite économie de ses forces, laissé fuir l’occasion?

Pourtant le danger était dès ce moment évident, aggravé par l’opinion unanime que l’empire ottoman était à la veille de sa ruine et Constantinople une proie presque offerte. La poussée de la France sur le Levant n’est pas une fantaisie de l’imagination de Napoléon; elle est une tradition bien des fois séculaire, fondée sur les croisades, sur les capitulations de François 1er, sur toute l’antique foi chrétienne du triomphe de la Croix sur le Croissant, sur toute la vieille politique monarchique de l’alliance de la Croix et du Croissant : avec ou contre le Turc, la France semble marquée pour conduire les destinées du Levant. El Napoléon résume et concentre toutes ces forces du passé; il paraît prêt à recueillir pour la France les fruits que ce passé promet. Il a perdu l’Egypte, non sans esprit de retour. Il a possédé un moment aussi les îles Ioniennes. 11 tient la Dalmatie; il y a une bonne armée sous Marmont. Il envoie des officiers, des soldats en Turquie; il brûle de faire descendre Marmont jusqu’au Danube inférieur. La Grande Armée est en Pologne, près des sources du Dniestr. Sébastiani à Constantinople est aussi puissant qu’un grand-vizir. L’empire ottoman peut en être restauré pour longtemps ou en mourir d’un coup. Il semble que cela ne dépende que de la volonté de Napoléon, et l’ambitieuse imagination de l’empereur suit en Orient les voies d’Alexandre vers la Perse, vers flnde.

La poussée de la Russie sur Constantinople et la Méditerranée n’est pas moins forte ni fondée sur de moindres traditions, sur ces traditions qui sont comme la vie d’un peuple, aussi inéluctables que les lois de l’atavisme chez les individus.

Driault. — Napoléon. G

La Russie reçut de Constantinople l’orthodoxie et Kiev lut une fille de Byzance. Ivan 111 épousa Sophie Paléologue, la dernière héritière des empereurs grecs, et l’aigle à deux têtes des tsars est l'aigle de Constantin, qui plane à la fois sur les deux continents. Pierre le Grand et Catherine II ne firent que personnifier la sainte Russie en reprenant le chemin de Byzance. C’est pourquoi le projet grec de l’impcratrice émut si profondément toutes les fibres de l’âme russe. L’Angleterre alors était aveugle et prêtait ses amiraux aux llottes russes. Mais, depuis, Paul IBr rêva avec Bonaparte la conquête de l’Iran et de l’Inde. Mais Alexandre Ier, lui aussi, fidèle à son nom, songe à la Grèce et marche au Danube, et Napoléon, plus clairvoyant que l’Angleterre, no i t « l’insatiable ambition des Russes, la tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu’à la Méditerranée1 ». • — • « Les provinces et les mers qui avoisinent le Bosphore, dit encore le Sénat dans une adresse à l’empereur, sont le centre vers lequel la nature a voulu diriger les routes du commerce du monde. Que les Russes s’en emparent, et le commerce du monde leur sera bientôt asservi2. » — « L’Angleterrç, écrit enfin l'empereur, en s’alliant avec les Russes, creusera ellemême un abîme dont elle ne reconnaîtra la profondeur qu’en y tombant. »

Le danger se doublera pour l’Angleterre si la France et la Russie s’entendent comme en 1801. Car, ensemble, elles sont capables, par-dessus l’empire ottoman, de conduire à travers l’Asie Mineure et la Perse quelque gigantesque chevauchée où seraient englouties l’Inde et la fortune de l’Angleterre. Elles seraient alors les maîtresses du monde. A mesure que la conquête de l’Inde se développe, le gouvernement anglais prend conscience de sa politique nécessaire ; il se rend compte que l’Inde sera un jour le fondement de sa grandeur ; il commence à en surveiller les routes par l’Egypte et l’Asie Mineure et s’aperçoit, non encore avec assez de netteté, que rien de ce qui intéresse le Levant ne peut lui être

1. Correspondance de Napoléon, 5oc bulletin, i3 janvier 1807.

Page 1