Moniteur du 20 mars. Séance du Sénat, du 20 février
LA PORTE ET l’ ANGLETERRE 83
etranger. 11 jette alors les bases de sa politique coloniale au xixc siècle.
Pour le moment, — janvier 1807, — c’est la France qui est sa grande ennemie ; c’est Sébastiani qui la représente à Constantinople. La Russie est retenue sur la Vistule. C’est la poussée de la politique napoléonienne vers l’Orient qu’il faut briser, et, si les Russes ne peuvent franchir le Danube, les Anglais franchiront les Détroits. Ils le firent en effet, mais avec des moyens insuffisants.
Fort inquiets de toutes ces complications, de toutes ces ambitions rivales, les Turcs avaient longtemps hésité à déclarer la guerre à la Russie. Ils s’y étaient décidés enfin le 24 décembre 180G. Italinski avait reçu ses passeports. Le 5 janvier 1807, le sultan lança son manifeste de guerre contre la Russie.
Il y rappelle tous les griefs qu’il a accumulés contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg. Il rappelle, plus énergiquement, encore que dans sa notification à l’ambassadeur russe, tous les empiétements dont la Russie enveloppe, pénètre l’empire turc depuis un demi-siècle, l’occupation de la Crimée, celle de la Géorgie, le soulèvement des Serbes qui ont reçu de la Russie argent et munitions, la prétention qu’ont les Russes de protéger seuls la république sept-insulaire, quoique les traités assurent à la Porte les mêmes droits, leurs intrigues contre « Son Excellence Ali-pacha, gouverneur de Janina », l'insurrection fomentée dans le Monténégro, les fonctionnaires et les sujets du sultan détournés de leurs devoirs par les consuls russes, les patentes de naturalisation russe multipliées dans les provinces moldo-valaques, avec la connivence des deux xvoïvodes ou hospodars, toute la Turquie ainsi imprégnée, comme empoisonnée par l’influence russe.
Le sultan a déposé les deux xvoïvodes qui le trahissaient. Le prince Italinski, ambassadeur de Russie, a protesté au nom du traité de Kaïnardji. Le sultan les a rétablis pour éviter tout prétexte d’hostilités et faire preuve des plus incontestables sentiments de conciliation. Cependant, quelques semaines après, sans raison aucune, contre tout droit des
gens, une année lusse est entrée en Moldavie, a enlevé les forteresses de Bender et de Choczim. I® inski lui-même s’est trouvé surpris de cette brusque invasion et n’a pu en donner les motifs. La Porte a patienté un mois pour avoir des explications ; elle n’en a reçu aucune, pendant que les généraux russes, par d’hypocrites proclamations, s’efforçaient de séduire même les musulmans, de rejoindre en Yalachie les rebelles de Serbie.
Mais enfin la Porte renonce à une patience qui ne serait plus que de la faiblesse. Elle fera la guerre, confiante en son bon droit et en la protection que Dieu accorde aux causes justes. Les Russes seuls seront responsables du sang qui sera répandu et des malheurs qui vont accabler l’humanité1.
Quelques jours après, un lirai an du sultan Sélim prononça la fermeture des Détroits à tous vaisseaux de guerre.
Le gouvernement anglais n’approuva pas d’abord la conduite des Russes, et l’ambassadeur à Constantinople, Arbuthnot, annonça officiellement sa neutralité, « pourvu que la Porte ne formât aucune liaison avec la France ». Le consul anglais à Bucharest, Summerer, reçut l’ordre de se renseigner de son mieux sur les intentions du général russe Michelson, qui lui avait offert de partager sa table. Mais l’agent russe de cette ville, Rodophinikin, « avec une extrême politesse et par des attentions amenées de bien loin », ne lui témoignait aucune confiance, ne lui communiquait aucune nouvelle, défendait à ses secrétaires de lui rien dire. Summerer pourtant en voyait assez pour se rendre compte que tout n’allait pas pour le mieux : le désordre règne dans l’armée russe ; elle n’avance pas, tout en manifestant pour les Turcs un mépris solennel, mais profondément déplacé.
Ypsilanti se mêle de tout, « surtout de ce qu’il n’entend pas » ; il nomme des ministres un jour, les révoque le lendemain ; il passe des revues, préside des divans avec une majesté affectée et ridicule, se fait détester même de ses anciens sujets moldaves, compromet par ses sottises les succès
i. Moniteur du 1 3 mars.
LA PORTE ET l’aXGLETERRE 85
dos Russes. « La Russie aurait bien mieux fait de terminer à l’amiable son différend avec la Porte1. »
Mais il eût été dangereux à l’Angleterre de rompre avec les Russes : il ne fallait pas leur donner la tentation de se rapprocher de la France, et si, seuls ou avec Napoléon, ils entreprenaient de hâter la solution de la question d’Orient et le démembrement de l’empire turc, il convenait au gouvernement de Londres de se tenir prêt, et, par précaution, de prendre des garanties. Il ne fallait pas se désintéresser de la situation de Constantinople; il y fallait au contraire porter la plus scrupuleuse attention.
Dans le courant de janvier, Arbuthnot reçut enfin des instructions officielles très précises. Il devait exiger le renou vellement de l’alliance anglo-turque de 1798, l'expulsion de Sébastiani, la remise à la flotte anglaise des forts des Détroits et des vaisseaux turcs, la cession de la Moldavie à la Russie, jusqu’au rétablissement de la paix générale2. L’Angleterre faisait cause commune avec la Russie, trop même, car la dureté des conditions imposées au sultan ne pouvait que l’irriter et fortifier l’influence de Sébastiani, qui convainquit facilement le divan que les Anglais et les Russes voulaient la ruine de la Turquie et qu’elle n’avait de défense que dans l’alliance française. Plus de modération eût été plus habile de la part du gouvernement de Londres.
Aux prétentions anglaises le reis-effendi Halet-pacha répondit en proposant un armistice de trois mois, applicable à la Russie. Arbuthnot refusa3.
Une dernière conférence eut lieu entre eux le 25 janvier. L’ambassadeur britannique y fut assez embarrassé pour expliquer la nouvelle position prise par sa cour, qui, en somme, n’avait rien à reprocher à la Turquie. Il allégua la partialité de la Porte en faveur de la France depuis l’arrivée de Sébastiani ; le retard de trois semaines mis par elle au