‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 43 sur 201 · RETRAITE DES ANGLAIS IO · texte numérisé non relu

RETRAITE DES ANGLAIS IO

que le sultan Sélim, et la fermeté qu’il vient de montrer fait preuve que son amitié ne sera pas infructueuse1. »

Napoléon récompensa sans tarder Sébastian i de l’admirable succès de sa mission. Il lui accorda aussitôt la grande décoration de la Légion d’honneur et exprima délicatement le désir qu’elle lui fût remise de la main même du sultan. L’ambassadeur espéra son rappel et sollicita comme la plus haute récompense l’honneur d’être employé à l’armée. Malgré tout, il ne se plaisait point à Constantinople. Était-ce pressentiment des malheurs privés qui allaient le frapper et des difficultés dont son récent triomphe allait être suivi ?

Les Anglais sentirent vivement la défaite qui venait de leur être infligée. Ils avaient espéré, à la légère, en imposer facilement aux Turcs et remporter un succès sur la France. Aussi furent ils longtemps sans croire au récit des événements de Constantinople. Le 28 mars, l’amiral Collingwood, de Cadix, envoyait à Londres les premières nouvelles de l’entreprise :

« Duckworth a passé les Dardanelles ; on ne saurait douter que dans ce moment la paix soit faite avec la Turquie d’une manière entièrement conforme aux instructions de l’ambassadeur de Sa Majesté. Le ministre français Sébasliani a été forcé de quitter Constantinople et le gouvernement français a perdu toute espèce de crédit et d’influence auprès de cette cour. »

Le bulletin officiel de l’amirauté disait encore quelques jours après :

« Nous avons ainsi renversé les projets d’agrandissement que Bonaparte avait formés, et cette dernière victoire fera autant de bruit en Europe que celles de Trafalgar et de Copenhague. »

i Les premiers bruits où la vérité commença à apparaître furent accueillis avec une parfaite incrédulité : « Ce seraient des circonstances tellement extraordinaires, lit-on dans le Morning-Chronicle, et si nouvelles dans nos annales mariti-

1. AIT. étr. Corresp. de Turquie : 10 mars, Sébastian! à Talleyrand.

mes qu'il nous est impossible d’y donner la moindre croyance. Quoi ! un Duckworth qui s’est tellement distingué contre les Français, un Lewis qui a combattu et vaincu avec Nelson auraient fui devant les Turcs! La chose est invraisemblable, et il faut attendre d’autres détails1. »

Il fallut bien se rendre à l’évidence quand on connut les lettres adressées par Duckworth à Collingwood le 6 mars. Il y donnait toute l’explication de sa conduite, et surtout de son inaction devant Constantinople ; Arbulhnot et lui comptaient sur la soumission et les dispositions pacifiques de la Porte; les vaisseaux anglais n’avaient pu pendant ces dix jours être disposés pour l’attaque, d’abord à cause d’un calme lourd qui les retenait « comme des blocs sur la surface de l’eau », puis à cause des courants très violents et d’un fort vent du nord-est qui les éloignait de la ville ; au bout de ces dix jours, quand le vent eut tourné, il n’était plus temps ; une attaque eût été repoussée ; on risquait même, en s’attardant encore, de ne plus pouvoir franchir les Dardanelles que les Turcs fortifiaient avec une fiévreuse activité ; il avait fallu fuir pour éviter un complet désastre 2.

Ces explications ne satisfirent qu’incomplètement les Anglais. Ils se refusèrent à comprendre les raisons d’une immobilité si longue. Ils reprochèrent au gouvernement de n’avoir pas donné plus de troupes à Duckworth afin qu’il pût occuper solidement les Dardanelles et, sûr ainsi de sa retraite, parler haut et ferme au divan, emporter le succès.

En résumé, par la faute des uns et des autres, — et les récriminations n’y changeaient rien, — « cette entreprise n’avait servi qu’à inspirer à la Porte le sentiment de sa force et à lui révéler le secret de notre faiblesse ». Et le Morning- Chronicle ajoutait en conclusion : « C’est à Sébastiani que revient tout l’honneur de cette expédition. Il a valu une flotte entière pour son maître. »

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