II
Le 17 mars 1807, dix-sept voiles anglaises se présentèrent devant le port. L’amiral Lewis, qui les conduisait, s’annonçait comme le libérateur de l’Égypte, qu’il allait arracher à l’influence française et à la rapacité du pacha du Caire. Ses vaisseaux portaient une petite armée de 5 100 hommes venus de Messine sous le commandement du général Fraser.
Le consul français Drovetti, sentant l’hostilité delà population et des officiers musulmans, demanda ses passeports ; ils lui furent refusés. Il se mit à la tête de quinze matelots français résolus, et, le pistolet au poing, força le gouverneur à le laisser partir. Sans escorte, il gagna Rosette et de là le Caire. Méhémet était absent, parti au sud pour y combattre encore quelques troupes de Mameluks. Drovetti lui écrivit aussitôt, lui annonçant le débarquement des Anglais, le pressant de revenir, lui promettant, pour l’encourager à la résistance, la prochaine arrivée d’une grande armée française.
Les Anglais, en effet, débarquèrent sans difficultés. Le gouverneur musulman, Amin-Aga, avait été depuis longtemps gagné par le consul britannique, le major Miscetl. Le 22 mars, ils occupèrent Alexandrie sans avoir brûlé une amorce. L’affaire -s’engageait mieux pour eux que celle de Constantinople.
Ils poussèrent leur avantage. Ils avaient besoin de Rosette, qui, au débouché du Nil, pouvait couper les approvisionnements d’Alexandrie, car le canal Mabmoudieh, qui réunit le Nil à cette dernière ville, n’existait pas encore. Ils pensaient d’ailleurs occuper aisément Rosette; l'agent qu’ils y avaient, Pétrucci, leur donnait de bons renseignements à cet égard. La garnison d’ailleurs n’y comptait que 5oo Turcs et Albanais qui paraissaient peu disposés à la résistance.
1 200 Anglais, commandés par le général Wauchope, partirent d’Alexandrie le 27 mars. En deux jours, ils arrivèrent à Rosette sans avoir rencontré un ennemi, mais très fatigués par la chaleur. Pétrucci prévenu leur avait préparé des vivres. Ils entrèrent pêle-mêle dans la ville, cl, très tranquilles, déposèrent leurs armes, s’étendirent à l’ombre.
Tout à coup, les Turcs tombent sur eux. Le gouverneur Ali bey, un officier de Méhémet, avait envoyé toutes les
barques sur l’aulrc rive du Nil pour enlever à ses soldais toute espérance de fuite. Ils profitent de la sécurité des Anglais, frappent furieusement au milieu des corps allongés, tuent pendant plusieurs heures. Le général Waucliope est percé de deux balles et reste sur la place. De nombreux officiers meurent autour de lui, et, parmi eux, beaucoup portent des noms français, Le Maître, Saint-Georges, de Laffitte, Servencourt, de Tbou, Duplaritel, Daniel, Duscrre1, sans doute des émigrés au service de l’Angleterre. 5oo Anglais sont tués, 120 prisonniers; 90 têtes coupées sont envoyées au Caire et font un trophée sur deux rangées de piques dans l'allée de l’Esbekieh. Il ne resta presque rien de la petite expédition anglaise.
Cependant, Méhémet-Ali est revenu du sud. Après avoir enlevé Siout aux Mameluks, il a traité avec leur principal chef, Ibrahim-bey, et ensemble ils retournent au nord, l’un par la rive droite du Nil, l’autre par la rive gauche. Le pacha rentre au Caire le i3 avril. Ignorant la force exacte des troupes anglaises, il organise la défense de sa capitale.
Il lève sur les habitants une nouvelle contribution de 900 bourses. Le mur d’enceinte est réparé et crénelé ; une ligne de retranchements est dressée de Boulaq au fort Camin avec deux redoutes garnies de pièces de gros calibre aux endroits découverts; sur une île, en aval de la ville, des batteries à fleur d’eau sont protégées par une eslacade de barques j remplies de sable et coulées. Drovetti donne de bons conseils : il fait penser à Sébastiani sur les murailles du sérail de Constantinople. Il accompagne partout le pacha, « il électrise » les chefs et les soldats. Les cheikhs entretiennent l'ardeur de tous ; le plus vénéré d’entre eux, Seïd-Omar, est tout le jour au milieu des travailleurs.
On prévoit que les Anglais n’en resteront pas sur leur échec, qu’ils recommenceront leur entreprise avec plus de préeau I ions. Méhémet envoie vers Rosette, le long de la rive gauche 1 du Nil, 4 000 fantassins et 1 5oo cavaliers, sous Hassan-bey ; lui-même il reste au Caire, attendant les événements.