‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 53 sur 201 · LA CORRESPONDANCE DE NAPOLEON A FINKENSTEIN I2Ù · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE DE NAPOLEON A FINKENSTEIN I2Ù

Finkenstein fut, en avril et mai, comme le centre du monde, et, dans les loisirs forcés que lui fit l’hiver, le chef de la Grande Armée y reprit toute sa fonction impériale.

Il la conçut, d’ailleurs, par le fait des circonstances et de la position stratégique où il était arrivé, de la façon la plus remarquable. C’est de Finkenstein qu'il a porté son regard le plus loin vers l’Orient.

L’Allemagne était à lui. Le Saint Empire Romain germanique n’existait plus depuis Austerlitz. L’empire d Occident était restauré. La Prusse avait voulu s’y opposer, garder en Allemagne la situation que le Grand Frédéric lui avait conquise : elle avait été écrasée à Iéna. La Pologne était en partie refaite, elle avait été jadis la barrière orientale de l’Europe civilisée contre la barbarie russe. Napoléon pouvait dès lors rêver à l’organisation de l'Orient, a L’organisation de l’Orient, écrit M. La visse, est le grand fait de la politique générale au xviii0 siècle. » Elle était conduite depuis Pierre le Grand parla Russie: les tsars et les tsarines voulaient organiser, à leur profit, l’empire grec sur les ruines de l’empire ottoman. Napoléon voulait organiser l'Orient contre les Russes ; il voulait les éloigner de la Méditerranée, de Constantinople, les refouler dans la direction de l’Asie.

Il était en cela l’héritier des traditions séculaires de la France qui, depuis les Croisades et surtout depuis François Ier, exerçait en Orient une influence prépondérante. Il élail fidèle encore à la tradition romaine de la fonction impériale. L’occasion l'y entraînait. L’empire ottoman paraissait achever de se dissoudre. Napoléon estimait que la place des Turcs venus d'Asie ne devait pas être réservée aux Russes, barbares aussi, mais à la France héritière de Rome, champion de la civilisation.

C’est là la grande nouveauté politique que l'année 1807 manifeste dans l’histoire napoléonienne. Auparavant il avait consacré tous ses efforts à vaincre l’Angleterre ; l’abaissement et la destruction de l’empire britannique, la vengeance des défaites que l’Angleterre avait infligées à la France depuis un siècle, tel avait été en i8o3 et i8o4 le tout de ses ambitions politiques.

Les circonstances ont changé depuis. Le projet de descente en Angleterre a échoué ; Napoléon y renonce à jamais. Il a vaincu les grandes puissances de l’Europe centrale à Austerlitz et léna. 11 est devenu le maître de tout l’empire de Charlemagne, et, comme lui, il est en contact maintenant avec les races slaves. 11 se donne la mission de les écarter de l’Europe ; c’est une grande œuvre ; il y consacre des préparatifs gigantesques ; il les vaincra.

Quand il aura vaincu la Russie, qu’exigera-t-il d’elle? Il l’obligera à respecter l’intégrité de l’empire ottoman ; ce fut un des termes essentiels du traité d’Oubril en 1806 ; c’est l’expression répétée de la volonté napoléonienne en ce temps; elle est comme un refrain où sa pensée revient sans cesse ; elle est, semble- L-il, l’expression formelle de sa politique. C’est une réponse directe au projet grec de Catherine IL C’est le fond même delà rivalité de la France et de la Russie, l’explication de tous leurs malentendus, de toutes leurs querelles, la clef de beaucoup des traits de l’histoire de Napoléon.

Une telle pensée lui est suggérée par la situation politique en 1807. Il a tout l’empire français derrière lui, en pleine force, en pleine gloire, avant tout épuisement. Il a l’Allemagne ; les contingents allemands de la Confédération du Rhin servent avec enthousiasme dans les rangs de la Grande Armée, sous le commandement de Jérôme Bonaparte, le futur roi de Westphalie, et enlèvent à ce moment les forteresses de la Silésie aux garnisons prussiennes. Il a toute l’Italie à sa disposition, toute hère de reprendre conscience de sa personnalité, d’avoir déjà sous Eugène une armée nationale. Il a tout l’empire d’Occideîlt sous son sceptre. Il a l’alliance de la Turquie, où Sébastiani est devenu l’inspirateur tle la politique ottomane ; elle est son aile droite, et bientôt la Perse va former son extrême droite.

De Finkenstein, au printemps de 1807, la sphère de l’action napoléonienne, se développe ainsi le long d’un immense arc de cercle qui de Danzig passe par Varsovie, Constantinople et Téhéran. Tout ce qui est à l’ouest et au sud-ouest de ce cercle, sauf les côtes, obéit à la volonté de Napoléon, c’est plus que l’empire romain. Ce qui est à l’est, c’est la Russie,

Page 1